Passacarrèra lo 24 de deceme a Oloron

Jean-Baptiste Laborde nous régale dans la revue Reclams de septembre 1911 d’un long article sur les noëls béarnais. Voici la coutume autrefois fort répandue d’une passacarrèra [littéralement passe-rue] qu’il relate dans la ville d’Oloron.

Jean-Baptiste Laborde

JB Laborde parle dans Reclams du passacarrèra à Oloron
Jean-Baptiste Laborde (1942)

Originaire d’Augèna Camptòrt [Ogenne-Camptort] dans les Pyrénées-Atlantiques, Jean-Baptiste Laborde (1878-1963) est un historien du Bearn. Il est prêtre et, pendant trois ans, professeur au Petit Séminaire d’Auloron Senta Maria [Oloron-Sainte-Marie]. Il a écrit de nombreux ouvrages sur les coutumes locales, dont au moins deux sur los nadaus [les noëls].

Il est membre de l’Escòla Gaston Febus, et même sos capdau [vice-président]. Il écrit de nombreux articles sur la revue de l’Escòla, Reclams de Béarn et Gascougne.

Les promenades traditionnelles

Visite des Aguilhonès
La visite des Aguilhonès

De façon très étrange, on a oublié nos traditions de l’hiver pour mettre en valeur une tradition étrangère, d’origine anglo-celte, Halloween, qui, elle, a lieu pour la Toussaint.  C’est vrai que l’aguilhonèr qui se pratiquait dans la période de l’Avent,  il y a quelques 200 ans, vient aussi des Celtes .

La veille de Noël, à Oloron, les enfants s’en allaient dans les rues pour ua passacarrèra [un défilé] bien spéciale.

Passacarrèra a Auloron

Oloron - Rue Chanzy
Oloron – Rue Chanzy

« Je garde un pittoresque souvenir du curieux spectacle auquel il m’a été donné plusieurs fois d’assister dans cette antique cité béarnaise, la veille de Noël. Dès le point du jour, des Oustalots, de la rue Ste-Barbe, le long du Bialè, une bande d’enfants s’en allait rejoindre d’autres bandes venues de Sègues ou descendues de Matachot et tout ce petit monde parcourait la rue du Séminaire, le Carrérot, la rue Chanzy, montait à La-Hàut, dégringolait le Biscondau et après avoir serpenté sur le Marcadet, sous le regard malicieux de Navarrot, prenait la rue Camou ou la Bie-de-Bat pour aller vers les Maisons Neuves, du côté de la Sarthouléte chantée par le poète. Un panier ou un petit sac à la main, pépiant comme un vol de moineaux en maraude, ils allaient criant de temps à autre à tue tête et avec plus ou moins d’ensemble, ces mots baroques :

Pendant le passacarrèra, les enfants collectent des "poumes, castagnes y esquilhots" !
Poumes, castagnes y esquilhots !

A hum ! a hum ! a hum !
[À toute allure ! À toute allure ! À toute allure !]

ou encore :

Hiu ! hau ! ères iroles de Nadau !
Hiu hau ! eras iròlas de Nadau !
[Youpi ! Les châtaignes de Noël !]

Devant les maisons, riches et pauvres, où un enfant était venu au monde dans le courant de l’année, la troupe s’arrêtait et chantait à pleins poumons, sur un ton uniforme :

A humilhes ! a humalhes !
Poumes y castagnes !
Bouharoc ! coc ! coc !
Poumes y esquilhots !

[comptine pour demander des pommes, des châtaignes et des noix]

Poumes, castagnes y esquilhots !

Le nez en l’air, faisant claquer les sabots en cadence sur le trottoir ou sur la chaussée, à cause du froid vif du matin, cette canalhete [ces petites canailles] attendait que portes ou fenêtres de la maison voulussent bien s’ouvrir. Et de fait, presque toujours, en réponse à leur bruyante requête, les contrevents s’entrebâillaient, la maison se faisait souriante et une pluie de noix, de pommes, de châtaignes, quelquefois même de petits sous, venait tomber au milieu des enfants. Aussitôt voilà les marmots à quatre pattes, se bousculant, s’invectivant à qui mieux mieux, tâchant de faire la récolte la plus abondante, de remplir le petit panier d’osier ou le sac de toile avec cette manne d’un nouveau genre.

Mais, — ce qui n’arrivait presque jamais, — si la maison restait fermée, si portes et fenêtres demeuraient maussadement closes, si les parents refusaient de faire fête aux petits quêteurs, c’était une série d’imprécations et de mauvais souhaits contre le nouveau-né.

Flous déu cô y pausotes gauyouses

Antanin Montaut, dans une de ses meilleures poésies, a fidèlement noté cette vieille coutume locale. [Flous déu cô y pausotes gauyouses, Antanin Montaut, 1905]. Il s’adresse aux petits pauvres d’Oloron et il nous les montre dans leurs nippes à tout ana, [leurs vêtements à tout aller, de tous les jours] ce qui leur permettra impunément de se rouler dans la boue, si les nécessités de l’esgarrapéte [la gribouillette, jeu d’enfants consistant à attraper un objet jeté au milieu d’eux] l’exigent.

Qu’abét bien touts, bertat, quauques beroyes pelhes
Heytes de bielh gilet, bielh pantelou, bielh frac
— May p’a soubén bestits de nau dap u perrac ; —
Nou metiat so de bèt, bestit-pe de las bielhes,
Puch cerquat u tistèt, u sac, so qui cregats
Oun se pousque estrussa l’amassadis mey biste,
Mes nou sie lou sac descousut, ni la tiste
Crebade au houns, praubots ! ta qu’arré nou pergats.

Lou matiau n’ey ni clà, ni brum,
Bestits de perracs, de misères,
Dap las sacoles, las tistères,
Maynats, aném, cridat  a hum !

Déya per las maysous que s’orben las frinestes
Aci, n’a pas u més, u maynat éy badut ;
Estangat-pe ! En lou han, lou pay s’ère escadut
Ta l’aynat ; que p’argoeyte… Ah ! goardat-pe las testes !
La plouye, — que die you ? — la grelade, praubots !
Sus bous auts cadéra coum Nadau l’a boulude ;
Parât ! nou séra pas boste pêne pergude,
La plouye pe dara castagnes, esquilhots.

Lou matiau n’éy ni clà, ni brum ;
Hardit ! au sé quauques iroles
Pétéran hén las casseroles !
Maynats, aném, cridat  a hum !…

Més crégat-me, déchat de coumença batalhes,
Que lous grans aus petits dén ajude, si cau ;
Partatyat-pe de plà lous présens de Nadau,
Y tournat-p’en après ta case chens baralhes…

Lo matin n’ei ni clar, ni brum ;
Hardit ! au sèr quauquas iròlas
Petaràn hens las casseròlas !
Mainats, anem, cridatz  a hum !…

Mes credatz-me, deishatz de començar batalhas,
Que los grans aus petits dan ajuda, si cau :
Partatjatz-vse de plan los presents de Nadau,
E tornatz-vse’n après tà casa shens baralhas.

[Le matin n’est ni clair, ni brumeux ; / Hardi ! ce soir quelques châtaignes grillées / Exploseront dans les casseroles ! / Enfants, allez, criez : À toute allure !…
Mais croyez-moi, laissez vos batailles, / Que les grands aident les petits, s’il faut : / Partagez-vous bien les cadeaux de Noël, / Et rentrez après à la maison sans disputes.]

Je doute que les petits Oloronnais aient jamais mis en pratique les conseils paternels du poète ; est-ce que les horions qu’on échange ne sont pas un des attraits de ce passe-rue matinal ? À l’heure actuelle, cette coutume existe encore, à Oloron, mais elle tend à disparaître. Il est certain qu’autrefois cet usage s’étendait à toute la région environnante et en particulier à ces riants villages qui s’échelonnent le long du Gave d’Oloron, dans l’ancienne vallée du Jos ; à travers les carrères c’était la même tournée matinale, agrémentée des mêmes couplets. »

Jean-Baptiste Laborde

Références

Noëls béarnais, Jean-Baptiste Laborde, septembre 1911