Sent Liser, Sent Gironç, les deux sœurs ennemies

En Couserans, pays gascon, faut-il le rappeler, Sent Líser / Saint-Lizier et Sent Gironç / Saint-Girons, sont séparées de seulement deux kilomètres. C’est suffisant pour animer une rivalité séculaire.

La plus ancienne : Sent Liser

Le site de Sent Líser (Saint-Lizier) est occupé depuis la préhistoire. D’ailleurs, Félix Regnault (1847-1908), libraire toulousain, découvre l’abri de Montfort avec du mobilier remontant au Magdalénien (-17000 à -14000 avant Jésus-Christ). De même, Édouard Piette (1827-1906), lors de ses fouilles entre 1889 et 1892, découvre d’autres objets plus récents.

Saint-Lizier (Sent Liser) N-Dame de la Sède et reste des remparts romains © Wikimedia
Saint-Lizier (Sent Liser) N-Dame de la Sède et reste des remparts romains © Wikimedia

Sent Líser est la capitale du peuple des Consoranii qui donnent leur nom au Couserans. Ainsi, sous les Romains, elle devient Lugdunum Consoranorum. On voit encore une partie des remparts romains sur l’enceinte du palais des évêques.

C’est le siège de l’évêché du Couserans jusqu’à la Révolution française de 1789. Il se trouve en face du Mont Valier (2 838 mètres), sommet tutélaire du Couserans. On l’appelle aussi Mont Saint Valier en souvenir de Valérius, premier évêque du Couserans au IVe siècle.

La ville se développe au Moyen-âge. On construit même deux cathédrales : l’une dans l’enceinte du palais des évêques, l’autre dans la ville qui sert d’église paroissiale.

Sent Líser est plusieurs fois copieusement ravagée. Pendant la croisade contre les Albigeois, son évêque prend le parti de Simon de Montfort. Alors que le vicomte du Couserans prend celui du comte de Toulouse. C’est l’occasion de régler quelques comptes. Puis la ville est une nouvelle fois ravagée pendant les guerres de religion.

Le Mont Valier (2 838 m)
Le Mont Valier (2 838 m) © Patrimoine Seixois

La plus récente : Sent Gironç

Les Romains occupent le site de Sent Gironç (Saint-Girons). Situé près du Salat, c’est un site commode et agréable.

Saint-Girons (Sent Gironç), le pont vieux et l'église
Saint-Girons (Sent Gironç), le pont vieux et l’église

Une petite ville existe au début du XIIe siècle. Vite, elle prend son essor, en 1256, avec la création d’une bastide en paréage entre Alphonse de Poitiers et l’évêque du Couserans. Sent Gironç n’a conservé aucun reste de cette époque car le grand incendie de 1721 l’a détruite entièrement.

Une rivière, le Salat traverse Sent Gironç. Des moulins à farine, des scies, des foulons, des forges s’installent et font sa prospérité. Et le fonctionnement des moulins à eau donne l’idée à Aristide Bergès (1833-1904) de se servir de la puissance du courant pour fabriquer de l’électricité. Ainsi, il fonde la première usine hydro-électrique en 1867 dans l’Isère.

Saint-Girons, papèterie Job
Saint-Girons, papèterie Job

Ce génial inventeur nait à Lòrp e Senta Aralha (Lorp-Sentarailles), commune voisine de Sent Gironç. Son père est fabricant de papier. Il faut dire que cette industrie, présente depuis le XVIe siècle, fait la fortune de la ville. Elle prend son essor aux XVIIIe et XIXe siècles puis, concurrencées par d’autres pays, les usines ferment les unes après les autres. L’usine de Lédar qui fournit le papier pour la presse régionale ferme en 2008, puis l’usine de papier à cigarettes JOB, etc. Il ne reste plus que la papeterie familiale Léon Martin, seul fabricant français de papier de soie blanc.

Puis le chemin de fer

Un des tunnels de la ligne abandonnée St Girons-Lérida
Un des tunnels de la ligne St Girons-Lérida jamais terminée

Avec l’arrivée du chemin de fer, Sent Gironç devient une plaque tournante des transports ferroviaires en Couserans. On ouvre la ligne de Bossens (Boussens) à Sent Gironç en 1866. Celle vers Fois (Foix) en 1903. Un tramway relie la ville à Castilhon (Castillon) et à Santenh (Sentein) en 1911. Une autre ligne doit remonter le Salat, traverser los Pirenèus (les Pyrénées) par le pòrt de Salau et rejoindre Lerida en Espagne. Si cinq tunnels sont construits, on ne pose pas les rails. Puis, les lignes ferment les unes après les autres.

De nouveau réunies dans la même famille

La communauté de communes de Couserans-Pyrénées dont le siège est à Sent Líser réunit Sent Gironç et Sent Líser. Elle regroupe 94 communes. Et voilà l’ancienne vicomté du Couserans de nouveau unie. Les deux villes sont différentes.

Saint-Lizier (Sent Liser) - Peinture de la cathédrale N-D de la Sède, une sibylle
Saint-Lizier (Sent Liser) – Peinture de la cathédrale N-D de la Sède, une sibylle

Sent Gironç est industrieuse : commerces, industries, services. D’ailleurs, on aménage une vaste zone d’activités entre les deux villes. Pourtant, malgré quelques succès notables, l’agglomération souffre de son éloignement des grandes voies de circulation.

Sent Líser est touristique. Le palais des évêques, tour à tour mairie, prison, asile d’aliénés et hôpital, prend sa vocation touristique en 1969. Puis, après d’importants travaux de restauration, le palais devient Musée départemental de l’Ariège en 1992. Il reçoit les collections d’arts et traditions populaires.

De plus, on trouve des peintures Renaissance dans la cathédrale. Alors, on démarre une restauration. Et on inscrit le bâtiment à l’Inventaire Supplémentaire des Monuments Historiques et au Patrimoine Mondial de l’UNESCO. Le département lance une opération de restructuration du palais avec résidence de tourisme, restaurant et pôle culturel.

L’autre cathédrale comporte un magnifique cloitre. De plus, l’ancien hôpital conserve une pharmacie complète du XVIIIe siècle.

Finalement, les deux sœurs ennemies sont maintenant complémentaires.

Le cloitre de la cathédrale Saint-Lizier
Le cloitre de la cathédrale Saint-Lizier (Sent Liser)

Le gascon du Couserans

La Narbonnaise romaine comprend le pays des Consoranii. Puis, au Haut Moyen-âge, celui-ci rejoint le comté de Foix. Vers 1180, le Couserans est rattaché au Comminges. Puis, Roger, fils cadet du comte de Comminges, fonde la vicomté de Couserans sous le nom de Roger Ier de Comminges-Couserans.

Miqueu Pujol
Miquèu Pujol

C’est ce qui explique que le Couserans est un pays gascon dont le parler spécifique fait la liaison entre le gascon et le languedocien. Miquèu Pujol natif d’Ercé, auteur de nombreux articles dans la revue Reclams et de chroniques savoureuses dans beaucoup d’autres publications, écrit en gascon du Couserans.

Coma eth “pommier du Japon” qu’an plantat, qu’a florit dus meses a e qu’a resistat a vents, plojassadas, nhèu, freg, qu’està tostems florit, e que m’aufreish cada maitin aqueth bruishon ròse que’m sauta aths uelhs. (extrèit de Eth gran desencantament, Miquèu Pujol)

Comme le pommier du Japon qu’on a planté, qui a fleuri il y a deux mois et qui a résisté aux vents, aux pluies, à la neige, au froid, qui reste tout le temps fleuri, et qui m’offre chaque matin ce buisson rose qui me saute aux yeux. (extrait de Le grand désenchantement, Michel Pujol)

Comme dans les autres pays de Gascogne, beaucoup d’érudits s’intéressent à la langue et aux traditions du Couserans. Par exemple, Louis Lafon de Sentenac (1893-1986) publie un Recueil de Noëls de l’Ariège en patois languedocien et gascon en 1887 ; Pierre Castet (1857-1936), curé d’Ucheintein, publie Proverbes patois de la vallée de Biros en Couserans en 1889, suivi de Proverbes patois du Couserans : nouvelle série en 1902.

Le Couserans a aussi ses Félibres comme Jean-Marie Servat (1867-1947) de Massat. Il est membre de L’Escòlo deras Pireneos fondée en 1904 par Bernard Sarrieu. Il écrit La Masadèla.

La Masadèla (extrait)

Jean-Marie Servat, le félibre de Massat
Jean-Marie Servat, le félibre de Massat

Qu’èm les enfants libris e fièris
De las montanhas de Massat
Al progrès vengudis derrèris
Qu’avel l’ama del temps passat
Tanben fora dels camps de lina
L’esgüeg e l’ernha mos mina
E que cantam e que cantam

O mèo païs, qu’ès tant mistos e tant polit

Nous sommes les enfants libre set fiers
Des montagnes de Massat
Au progrès venu en dernier
Nous avons l’âme du temps passé
Aussi hors des champs de lin
L’ennui et la hargne nous minent
Et nous chantons et nous chantons :

Oh ! mon pays, tu es si aimable et si joli

Le gascon est toujours vivant en Couserans. Une école Calandreta est ouverte à Sent Gironç depuis 2016. L’Ostau Comengés et le Cercle Occitan de Saint-Girons mènent des actions en partenariat avec le Parc Naturel Régional des Pyrénées Ariégeoises.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Vallier, évêque de Saint Lizier
Saint_Lizier
Saint-Girons
Dans les coulisses du palais des évêques
Jean-Marie Servat, le félibre de Massat