Un moulin, c’est un moulin !

image_printImprimez la page

Dans toute la France, les moulins constituent un riche patrimoine qui témoigne de l’évolution économique et sociale à partir du XIIe siècle. De façon inattendue, on n’a pas construit les mêmes moulins au nord et au sud de la France.

Les moulins : un principe de base et deux sources d’énergie

Un moulin, c’est une machine qui permet de moudre des céréales (blé, orge, maïs…) ou des noix pour faire de l’huile, ou encore préparer les fibres de chanvre pour en faire du tissu.

Son principe est connu depuis longtemps puisque l’architecte Vitruve décrit le moulin à eau, déjà au Ier siècle av. J.-C., mais les premiers moulins étaient entrainés par des animaux.

Les moulins de Barbegal
Les moulins à eau de Barbegal (reconstitution)

Le plus ancien centre de meunerie industrielle connu est celui des moulins à eau de Barbegal, près d’Arles. Seize roues hydrauliques disposées en deux rangées parallèles descendant une colline, alimentées par l’aqueduc d’Arles, elles fonctionnent du début du IIᵉ siècle jusqu’à la fin du IIIᵉ siècle.

On peut résumer la technique du moulin en disant qu’une meule mobile, entrainée par un système énergétique (prenant sa force au vent ou à l’eau), tourne au-dessus d’une meule fixe.

Les moulins à vent sont importés de Perse où ils existaient dès le VIIᵉ siècle. Ils ne se diffusent en Europe qu’à partir du XIIᵉ siècle, notamment en Angleterre, aux Pays-Bas, puis en France.

Les moulins à eau utilisent deux techniques, les moulins à roue verticale et les moulins à roue horizontale. Ceux de Barbegal étaient à roue verticale.

Les moulins à eau se sont développés en premier parce qu’ils exploitaient une énergie régulière et facile à canaliser (les rivières et canaux), alors que les moulins à vent sont apparus plus tard principalement dans les régions dépourvues de cours d’eau suffisants.

Le moulin banal

Moulin pour le foulage de draps de laine
Moulin à eau pour le foulage de draps de laine

À partir du IXᵉ siècle et jusqu’au XIVᵉ siècle, les moulins à eau se répandent largement en Europe. Après quoi, leur nombre ne variera pratiquement plus.

Les seigneurs obligent tous les habitants qui dépendent de leur domaine à utiliser leur moulin, moyennant une taxe. Un système de service public en somme qu’on appelle alors la banalité. Ainsi, il existe le four banal, le pressoir banal… le moulin banal.

Puis, à la Révolution, les moulins seront redistribués.

Les trois types de moulins

Moulin de Durban (Gers)
Moulin à vent de Durban (Gers)

Il existe donc trois types de moulins : le moulin à vent, le moulin à eau à roue verticale et le moulin à eau à roue horizontale. Des techniques différentes et curieusement qui ne se répartissent pas sur tout le territoire français.

Le moulin à vent, finalement pas si utilisé que ça, est privilégié sur la façade atlantique et tout au nord de la France. Le moulin à eau à roue verticale, le plus connu, se développe au nord de la France, alors que le moulin à eau à roue horizontale fleurit dans le sud.

Étonnamment, la ligne de partage entre les deux techniques (roue verticale, roue horizontale) coïncide avec la ligne de partage de la langue : pays d’oïl, pays d’oc. Ce qui ajoute à une différence de culture, une différence de société entre ces deux grandes zones. Peut-être, cette différence exprime des besoins différents. En effet, dans le nord, les défrichements et les politiques d’exploitation de l’espace favorisent l’implantation de moulins collectifs de grande puissance. Alors que le sud conserve des exploitations de taille plus modeste, nécessitant des moulins moins puissants.

Les moulins de Gascogne

Répartition des moulins à roue verticale ou horizontale
Répartition des moulins à roue verticale ou horizontale

En 1809, le ministère de l’intérieur demande un recensement des moulins faisant de la farine de blé, en distinguant les trois types. Visiblement, les préfets de département ne s’attendent pas à ce que le sud du pays utilise des roues horizontales et demandent une confirmation.

Elle montre la prédominance des moulins à eau à roue horizontale (RH) contre les roues verticales (RV). C’est très net en Gascogne. Deux départements n’ont que des moulins RH : Gers (1131 moulins RH ) et Pyrénées atlantiques (3002 moulins RH). Les autres utilisent les deux techniques mais avec une prédilection pour les moulins RH. On compte 41 RV et 1007 RH en Ariège, 339 RV et 646 RH en Gironde, 41 RV et 1092 RH en Haute-Garonne, 747RV et 905RH dans les Hautes-Pyrénées, 17 RV et 1528 RH dans les Landes.

Les moulins à vent, quant à eux, sont peu nombreux en Gascogne.  Ils sont totalement absents dans les Pyrénées atlantiques et quasi absents dans les Landes et les Hautes-Pyrénées. En fait, ils se concentrent surtout dans le Gers et en Gironde.

Le moulin à eau à roue horizontale

Schéma de moulin à roue horizontale
Schéma de moulin à roue horizontale

En revanche, tous les Gascons utilisent le moulin à eau à roue horizontale. Cette roue est un système simple et peu cher que l’on peut considérer comme l’ancêtre de la turbine.  Le mécanisme est positionné au-dessus de l’eau (le moulin doit enjamber la rivière ou le canal). Il est constitué d’une graulha (grenouille en français), c’est-à-dire une pierre creuse (ou plus tard un barreau en fer) dans laquelle repose l’axe du moulin. Dans la graulha est fixée une pièce métallique appellée agulha (aiguille) qui supporte l’axe en bois. L’axe en bois, appellé l’arbe ou l’arbo (arbre), entraine la roue. Enfin, une copa (cuilhère) reçoit le jet d’eau qui arrive par le caneron (petite buse ou canon). Bien sûr l’arrivée d’eau peut être fermée en actionnant une para (vanne).

La taille des moulins à eau

L’architecte expert-mécanicien parisien L.-F. Favereau décrit, dans le Code du meunier en 1861, le moulin landais. Il s’étonne visiblement des méthodes simples qu’utilisent les Gascons ainsi que de leurs petites installations. Aussi, il propose de moderniser cette activité dans le sud-ouest. Pourtant un siècle avant, Bernard Forest de Bélidor est plus positif. Cet ingénieur écrit dans son livre L’architecture hydraulique en 1737 : « De tous les moulins à eau qui ont été imaginez jusqu’icy, je crois qu’il n’y en a pas de plus ingénieux & de plus simples que ceux qui ont été exécutéz au Bazacle à Toulouse ». il s’agit bien sûr de moulins à eau à roue horizontale.

Dessin tiré de "Architecture hydraulique, ou L'Art de conduire, d'élever et de ménager les eaux pour les différens besoins de la vie par M. Belidor © Gallica
Dessin tiré de Architecture hydraulique, ou L’Art de conduire, d’élever et de ménager les eaux pour les différens besoins de la vie par M. Belidor © Gallica, 1737

Toutefois, les conditions sont très différentes selon les régions. Il y a un moulin pour 180 habitants en Gascogne contre un moulin pour 1000 habitants en Ile de France et un moulin pour 5000 habitants à Paris.

Favereau dit son étonnement devant la répartition des rôles moins industrielle que ce qu’il connait à la capitale. Et il en note le bon fonctionnement. « C’est, le meunier qui va prendre chez le boulanger le grain à moudre, et qui fournit le personnel pour tourner le tarare du boulanger ; ce travail se fait chez ce dernier, d’où le blé est chargé et transporté au moulin pour y être moulu à la grosse. Le meunier est, comme on le voit, le serviteur du boulanger ; et tout cela se passe à merveille. »

Les moulins à eau aujourd’hui

Moulin de la Ribère à Mauvezin © Cabarrou
Moulin de la Ribère à Mauvezin © Cabarrou

Aujourd’hui, les moulins ont perdu leur utilité. Heureusement, certains restent visitables comme le moulin de Pouyaller à Saint-Aubin. En s’y promenant, on pourra se souvenir de la légende qui entoure les lieux : la tour de Poyalèr. D’autres, rares, fonctionnent encore comme le Moulin de la Ribère qui se situe à proximité du château de Mauvezin (65). Ce sont d’ailleurs les moines de l’abbaye de l’Escaladieu qui l’avaient installé au bord de la rivière Arròs. Certains moulins connaissent un nouvel emploi. Par exemple, celui du pont de Pile à Leitora (Lectoure) en Lomagne, devient un musée et un atelier de pastel.

Le moulin des Tours

Parmi tous ces nombreux moulins encore existants, on peut admirer le moulin des Tours à Nérac. Construit initialement au XIIᵉ siècle. Amanieu VII d’Albret,  seigneur de Nérac, l’achète en 1308-1309.

« 1308, 11 octobre ; 1309, 30 mars. — La vendition de deux partz d’un moulin de Barbaste faicte à Amanieu, sire d’Albret, par Guilhem de Lavardac pour la somme de cinq cens livres ; retenue par Jean de Latrène, notaire, le unziesme d’octobre mil trois cens huiet ; en dedans duquel y a autre instrument, retenu par Pierre de Petra, notaire de Castetgeloux, le dernier de mars mil trois cens et neuf, de la vendition de la tierce partie dudict moulin, pour la somme de deux cens cinquante livres tournois, faicte audict d’Albret par Guilbem Arnaud de Bordes ; et y a autre instrument au dedans contenant le pris faict pour l’édifice dudict moulin. »

Il fait construire une maison fortifiée pour défendre le passage du pont et pour y stocker à la fois les recettes de l’octroi (entrée dans ses terres) et le blé à moudre. Il devient ainsi l’un des plus grands moulins fortifiés de France.

Plus tard, lo noste Enric (Henri IV) en devient propriétaire, ce qui lui permet de signer avec son humour légendaire : « Henri, le meunier des tours de Barbaste ».

Moulin des Tours à Nérac-1
Moulin des Tours à Nérac

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe réformée en 1990

Références

Les moulins de Barbegal (avec vidéo)
Architecture hydraulique, ou L’Art de conduire, d’élever et de ménager les eaux pour les différens besoins de la vie par M. Belidor, Gallica
Les Moulins à eau à roue horizontale
Divisions géographiques de la France indiquées par une analyse des moulins en 1809, Revue géographique des Pyrénées et du Sud-Ouest. Sud-Ouest Européen, Claude Rivals, 1984.
Typologie des moulins, Supplément à la Revue archéologique du centre de la FranceVirginie Serna, 2013.
Code du meunier, L.-F. Favereau, 1861.

image_printImprimez la page

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *