L’âge d’or de la poésie gasconne

Lesheim estar la fòrça: on mes òm s’arrasoa,
Mès òm ved que jo è dret de parlar davant vos.Le gascon est couramment utilisé comme langue véhiculaire, juridique et administrative. Au XVIe siècle, survient un âge d’or de la poésie gasconne avec des auteurs aussi célèbres que Ronsard ou du Bellay dont ils sont les contemporains.

Le contexte

 Ronsard (1524-1585), portrait par Benjamin Foulon © Wikipedia
Pierre de Ronsard (1524-1585), portrait par Benjamin Foulon © Wikipedia

Le XVIe siècle est celui des guerres de religion. C’est aussi au cours de ce siècle que l’on assiste à une renaissance de la littérature française autour de la Pléiade, groupe d’écrivains comme Pierre de Ronsard, Joachim du Bellay, Étienne Jodelle ou Jean Dorat. Leur but est de perfectionner la langue française pour la détacher du latin. D’ailleurs, l’ordonnance de Villers-Cotterêts date de 1539.

En Gascogne, un mouvement littéraire se développe aussi. Cette fois, il s’agit de défendre la poésie gasconne et le gascon face au français qui s’insinue partout.

Édition de 1583 des Psaumes, traduits par Salette en gascon et accompagnés de leur partition.
Édition de 1583 des Psaumes, traduits par Arnaud de Salette et accompagnés de leur partition © Wikipedia

Ce mouvement se développe autour d’Auch, dans la Gascogne centrale. Bordeaux est déjà francisé, Toulouse est languedocienne et Pau est fixée sur le Béarn.

Parmi les 12 poètes les plus connus, on citera Arnaud de Salettes qui est Béarnais, Pey et Jean de Garros de Lectoure, Saluste du Bartas de Montfort, Guillaume Ader de Gimont, Jean-Géraud d’Astros de Saint-Clar de Lomagne ou Bertrand Larrade de Montréjeau.

Cependant, Toulouse joue un rôle déterminant dans ce mouvement. La ville est prospère, grâce au pastel. Elle est jeune et dynamique. L’Université draine des étudiants de tous les pays. Le Parlement entretient de nombreux juristes. L’on vient de partout y étudier et c’est là que nos écrivains gascons se rencontrent, que nait leur vocation et qu’ils sont imprimés.

La poésie gasconne

Henri de Navarre est en guerre pour conquérir le trône de France. Les Gascons, protestants notamment, le soutiennent. Or, la littérature est militaire. Elle raconte ses exploits et loue ses qualités guerrières. Peu après, lorsqu’il accède au trône en 1589, la littérature gasconne devient plus poétique comme nous le dit Pey de Garros.

Henri III, roi de Navarre (vers 1575).© Wikipedia.
Henri III, roi de Navarre (vers 1575) © Wikipedia.

Mes au lòc de lanças punchudas,
Armen-nos de plumas agudas
Per ovrar lo gascon lengatge
Perqué ò presique d’atge en atge
La gent, la bera parladora
Com en’armas es vencedora.

Mais au lieu de lances pointues,
Armons-nous de plumes aigües
Pour orner le gascon langage
Afin qu’on cultive d’âge en âge
Le noble et beau parler
Comme en armes est victorieux.

Les genres littéraires en vogue sont les mêmes que dans la littérature française. Après tout, poètes gascons et français échangent entre eux. Il y a l’églogue (poème consacré à un sujet pastoral), la pastorale (œuvre dans laquelle les sujets sont des bergers), l’épithalame (poème composé à l’occasion d’un grand évènement ou pour louer un personnage), sans oublier le chant religieux. Après l’accession au trône d’Henri de Navarre, le sonnet amoureux prédomine.

Les Gascons Pey et Jean de Garros

Pey de Garros (1525-1583) est connu pour avoir traduit les psaumes, commandés par Jeanne d’Albret. Ainsi, en 1565, il édite les Psaumes de David, viratz en rythme gascon et en 1567 Poesias gasconas qu’il dédie à Henri de Navarre. On reconnaitra les vers :

Pey de Garros-Psaumes de David viratz en rhytme gascon © Wikipedia
Pey de Garros (1525-1583) -Psaumes de David viratz en rhytme gascon © Wikipedia

O praube liatge abusat,
Digne d’èste despausat,
Qui leishas per ingratitud
La lenga de la neuritud
Per, quan tot seré plan condat,
Aprene un legatge hardat.

Ô pauvre génération abusée,
Digne d’être chassée du pays,
Qui laisse par ingratitude,
La langue de ta nourrice,
Pour, tout compte fait,
Apprendre un langage fardé.

Plus tard, son frère Jean laisse une Pastourade gascoue, écrite en 1610, inspirée par la mort d’Henri IV sus la mort deu magnific è pouderous Anric quart deu nom, Rey de France è de Navarre :

Jean de Garros-Pastourade gascoue sur la mort deu magnific e pouderous anric quart ...   (Gallica) Pastorale gasconne ...
Jean de Garros-Pastourade gascoue sur la mort deu magnific e pouderous anric quart ..   © Gallica

Ô Terra,Ô Cèu, Ô Mar, Astres e Dius amassa,
Avètz vosauts patit, qu’aquesta nòble raca,
Deus Sants, liris antics, hossen traidorament,
Dab un cotèth murtrèr, herits tan vivament,
Quan la sang innocenta, en l’estreta carréra,
A hiòlas culèc hèr nèishe ua ribera?

Ô terre, Ô Ciel, Ô Mer, Astres e Dieux ensemble,
Vous avez donc permis que cette noble race,
Des Saints, lys anciens, fut si traitreusement,
D’un couteau meurtrier soudainement frappée,
Quand le sang innocent, dans l’étroite ruelle,
À flots jaillit, faisant naitre comme un ruisseau.

Saluste du Bartas

Guillaume de Salluste Seigneur du Bartas (1544-1590), portrait gravé par Nicolas de Larmessin, 1612.
Guillaume de Saluste Seigneur du Bartas (1544-1590), portrait gravé par Nicolas de Larmessin, 1612. © Wikipedia

Saluste du Bartas (1544-1590) écrit surtout en français. Son œuvre La Sepmaine ou la création du monde, inspirée de l’Ancien testament, connait un immense succès en France et en Europe. Elle est réimprimée vingt fois en quatre ans et traduite en plusieurs langues. Elle séduit tant le roi d’Écosse qu’il nomme son auteur chevalier et fait connaitre sa poésie à toute la Cour.

En gascon, il est l’auteur du Dialogue des nymphes qui doit accueillir Catherine de Médicis et Marguerite de Valois lors de leur entrée à Nérac en 1573. Il y fait dialoguer trois nymphes : une latine, une française et une gasconne. Naturellement, c’est la nymphe gasconne qui l’emporte sur toutes les autres.

Extrait du Dialogue des nymphes

Cara’t, Ninfa vesia: e tu, Ninfa Romana,
N’anes pas de tos grans mots ma Princessa eishantar:
Non i a tan gran lairon, qu’aqueth que l’aunor pana.
Dessús l’autrújoquèr lo poth non diu cantar […]

Edition bilingue français-anglais à Londres en 1637 d'oeuvres de Saluste du Bartas
Edition bilingue français-anglais (*) à Londres en 1637 d’oeuvres de Saluste du Bartas @ Wikipedia

Lesheim estar la fòrça: on mes òm s’arrasoa,
Mès òm ved que jo è dret de parlar davant vos..
Jo sonc Ninfa Gascona: era es ara Gascoa:
Son Marit es Gascon e sons subjects Gascons. […]

Tais-toi, nymphe voisine : et toi, nymphe romaine,
ne va pas de tes grand mots ennuyer ma princesse :
il n’y a pas plus grand larron que celui qui vole l’honneur.
Sur le perchoir d’autrui le poulet ne doit pas chanter […]

Laissons faire la force : plus on raisonne
et plus on voit que moi seule ai le droit de parler plutôt que vous.
Je suis nymphe gasconne : car elle est désormais gasconne,
Son mari est gascon et ses sujets gascons.

(*) « en français et en anglais pour l’enseignement et le plaisir de tous dans les deux langues »

Guillaume Ader et Jean-Géraud d’Astros

Guillaume Ader (1567-1638)- Lo Gentilome Gascoun (1610) © Gallica (Le gentilhomme gascon)
Guillaume Ader (1567-1638)- Lo Gentilome Gascoun (1610) © Gallica

Ces deux auteurs gascons écrivent des pièces longues. Guillaume Ader (1567-1638) écrit le Gentilomme gascon, poème épique de 2690 vers dédiés aux exploits d’Henri de Navarre. En 1607, c’est le Catounet gascon, suite de 140 quatrains moralisateurs, sorte de livre de préceptes de comportement pour tous les jours de la vie quotidienne : faire des économies, éviter les mauvaises fréquentations, fuir les cabarets :

N’aujas aqueth que lo vin lo governa,
E mes que mes se’t vòs aconselhar,
Lo qui n’a sen no’n pòt guaire balhar,
E bon conselh n’ei pas a la taverna.

N’écoute pas celui que le vin mène,
Si tu attends, surtout, de bons conseils,
Qui n’a pas de sens, ne peut guère en donner,
Et bon conseil n’est pas dans la taverne.

ean-Géraud d’Astros (1594-1648) - Lou trimfe de la lengouo gascouo (1643) © Gallica (Le triomphe de la langue gasconne
Jean-Géraud d’Astros (1594-1648) – Lou trimfe de la lengouo gascouo (1643) © Gallica

Jean-Géraud d’Astros (1594-1648) est l’auteur en 1636 de Lou beroy e naturau gascoun en las quate sasons de l’an (Le gascon vrai et naturel pendant les quatre saisons de l’année) et en 1642, de Lou Trimfe de la lengouo gasoua am plaidejatz de las qouate sasons e deus Elements, daouan lou pastou de Loumagne (Le triomphe de la langue gasconne, avec les plaidoyers des quatre saisons et des quatre Eléments, devant le berger de Lomagne).

Le titre de cette œuvre est aussi long que les séances d’octosyllabes au cours desquelles les quatre saisons et les quatre éléments plaident leur cause devant un berger chargé de les départager. En effet, la pièce compte 3813 vers.

Pourquoi n’apprend t-on pas à l’école la poésie gasconne ?

François de Malherbe (1555-1628) © Wikipedia
François de Malherbe (1555-1628) © Wikipedia

La renaissance de la littérature gasconne au XVIe siècle est liée au protestantisme et est portée par la Cour de Navarre. Jeanne d’Albret passe de nombreuses commandes de traduction de textes religieux.

Après les guerres de la Fronde, Malherbe mène le combat contre l’invasion de la langue du sud qu’il appelle pays d’adiousias, en référence aux adius (adious / adieux) que s’échangent les gens du sud. Il est vrai que les Cours d’Henri IV et de Louis XIII regorgent de Gascons qui parlent toujours leur langue. Avec Malherbe, on se dirige vers la « pureté » de la langue française, exempte de tout régionalisme.

Au même moment, l’Église catholique multiplie les écrits en occitan pour se faire comprendre du peuple.

Si vous connaissez d’autres raisons…

Serge Clos-Versaille
Traduction des quatre derniers poèmes : Pierre Bec

écrit en orthographe nouvelle

Références

Le siècle d’or de la poésie gasconne (1550-1650), Anthologie bilingue, Pierre Bec, Editions Les Belles Lettres, 1997.
Nouvelle histoire de la littérature occitane, Robert Laffont et Christian Anatole, Presses Universitaires de France, 1970.