Langues romanes de France

À part l’irréductible Pays Basque, de nombreuses régions vont être latinisées. Ce latin plus ou moins commun donne naissance à des langues romanes différentes. Regardons rapidement quelques exemples d’évolution des langues d’oïl et d’oc du premier millénaire à nos jours.

La langue du vainqueur, le latin, s’impose

Les Romains envahissent nos territoires et organisent leur administration en latin. Les élites vont adopter la langue puis, petit à petit, le peuple. Avec au moins deux bémols. Il n’y avait pas plus un latin qu’il n’y a un gascon. Le peuple et les légionnaires (pas tous romains) parlaient des latins populaires plus ou moins semblables ou différents. Lisez l’excellent article de Christian Andreu sur Sapiénça. Ces latins s’implantant sur des parlers déjà existants, des substrats différents, les gens vont jargonner des latins différents.

Achille Luchaire
Achille Luchaire

Selon le philologue Achille Luchaire (1848-1908), en Novempopulanie (sud-ouest de la France) le latin s’implante sur des dialectes qui s’apparenteraient au basque, idiome ibérique.

Au cours du temps, le parler va être influencé par les différentes invasions. Par exemple, le nord de la France connaitra les invasions barbares, celtes, germaines, des peuples d’Europe centrale… le sud de la France connaitra surtout l’influence des Ibères et des Ligures, et le sud-ouest sera influencé par les Wisigoths.

Bref, pour cela et d’autres raisons, petit à petit, les différences s’accentuent. En particulier, les peuples vont privilégier l’emploi de certains mots comme celui qui permet d’exprimer son accord :
hoc (cela – c’est cela) deviendra òc dans le sud
hoc ille (cela renforcé – c’est cela même) deviendra oïl (prononcer o-il) puis oui
sic (c’est ainsi) deviendra si en Espagne ou en Italie.

Les langues romanes émergent peu à peu

Charles le Chauve reçoit le serment de son frère en langue "française"
Enluminure représentant Charles le Chauve avant 869, Psautier de Charles le Chauve, BnF

Le 14 février 842, Louis le Germanique, petit-fils de Charlemagne, prononce en langue romane son serment d’assistance à son frère Charles le Chauve (contre leur frère ainé Lothaire Ier) : Pro Deo amur et pro christian poblo et nostro commun salvament, d’ist di en avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai eo cist meon fradre Karlo et in aiudha et in cadhuna cosa, si cum om per dreit son fradra salvar dift, in o quid il mi altresi fazet, et ab Ludher nul plaid nunquam prindrai, qui meon vol cist meon fradre Karle in damno sit.

(Pour l’amour de Dieu et pour le peuple chrétien et notre salut commun, à partir d’aujourd’hui, autant que Dieu me donnera savoir et pouvoir, je secourrai ce mien frère Charles par mon aide et en toute chose, comme on doit secourir son frère, selon l’équité, à condition qu’il fasse de même pour moi, et je ne tiendrai jamais avec Lothaire aucun plaid qui, de ma volonté, puisse être dommageable à mon frère Charles.)

Dans ce texte, le plus ancien que l’on connait en français, on perçoit bien le latin et on voit qu’on est encore assez proche des parlers d’oc. Un exemple simple : Salut se dit toujours salvament en languedocien.

Les différences des langues romanes s’affirment

Centolh III, comte de Bigorre, écrit le 4 mai 1171, les fors de Bigorre : En nom de nostre senhor Dieu Iehu Crist. Coneguda causa sia a totz homes e femnes presentz e habieders, que nos, Centod, per la grace de Dieu, comter de Begorre… (Au nom de Notre Seigneur Dieu Jésus Christ. Soit chose connue à tous les hommes et femmes, présents et à venir, que nous, Centod, par la grâce de Dieu comte de Bigorre…)

À peine un peu plus tard (début XIIIe), les coutumes et péages de Sens (Bourgogne) annoncent : Ce sont les costumes et li paages de Saanz, le roi et au vilconte. Qui achate à Sanz file, et il an fait à Sanz le drap, an quel que leu que il lou vande…

Le français a bien évolué depuis Louis le Germanique ! Et les différences entre les deux familles de langue sont plus nettes. Bien sûr, on reste dans un continuum sur l’ensemble roman. On parle presque pareil que le village d’à-côté, qui parle presque pareil que le village suivant. De temps en temps, les différences sont plus fortes. Et, ainsi, en s’éloignant, la compréhension diminue. Si pour les échanges locaux, cela ne pose pas problème, cette tour de Babel complique les échanges des élites et du pouvoir.

Le continuum dialectal

Dans la vidéo ci-dessous, Romain Filstroff, un linguiste peu conventionnel vous explique ce qu’est le continuum dialectal à l’échelle européenne.

https://escolagastonfebus.com/wp-content/uploads/2020/05/continuum-dialectal-ma-langue-dans-ta-poche-3.mp4

 

Le français prend le dessus en pays d’oïl

Les trouvères utilisent et créent la langue française
Trouvères du XIIè siècle

Le grand linguiste roman Klaus Krübl apporte un éclairage essentiel. Selon son étude, la langue, au XIIe siècle, va se dé-régionaliser à l’écrit, donc chez des lettrés. Influence des scribes, des trouvères et de la Prévôté de Paris dans la rédaction des actes. Mais l’écrit n’est pas le reflet du parler. Rappelons-nous que chez nous, on écrira en français et on parlera gascon pendant longtemps.

Puis dans les grandes villes comme Paris, la présence de personnes aux dialectes différents entraine un nivèlement de la langue orale du peuple. Faut bien se faire comprendre !

Deux phénomènes qui vont contribuer à la standardisation du français. Très vite, le roi encourage cette langue plus normalisée.

Conon de Béthune (1150?-1220)

Par exemple, le trouvère de l’Artois, Conon de Béthune (1150?-1220) se fit reprendre par le couple royal pour parler picard et non français.

La roine n’a pas fait ke cortoise,
Ki me reprist, ele et ses fieux, lis rois,
Encor ne soit ma parole françoise;
Ne child ne sont bien apris ne cortois,
Si la puet on bien entendre en françois,
S’il m’ont repris se j’ai dit mot d’Artois,
Car je ne fui pas norris à Pontoise.
La reine n’a pas été courtoise,
Quand ils m’ont repris, elle et ses fils, le roi,
Certes, mon langage n’est pas le français ;
Ils ne sont pas bien appris ni courtois,
Ceux qui peuvent l’entendre en français.
Ceux qui ont blâmé mes mots d’Artois,
Car je ne fus pas élevé à Pontoise.

Le français de la cour s’étend. Il devient celui des gens socialement élevés, de l’administration et finalement de toute personne ayant une charge publique. À tel point que le chanoine Evrat, de la collégiale Saint-Étienne de Troyes, la justifie en 1192 :

Tuit li languages sunt et divers et estrange
Fors que li languages franchois:
C’est cil que deus entent anchois,
K’il le fist et bel et legier,
Sel puet l’en croistre et abregier
Mielz que toz les altres languages.
Tous les langages sont différents et étrangers
Sauf la langue française :
C’est celle que Dieu comprend le mieux,
Car il l’a faite belle et légère,
Si bien que l’on peut l’amplifier ou l’abréger
Mieux que tous les autres langages.

Le français langue des élites puis langue de tous 

Le français se propage comme langue administrative. Il va aussi dominer la littérature avec le déclin de celle d’oc. Ainsi les parlers d’oïl ne seront conservés que par le peuple pendant quelques siècles.

Pierre de Ronsard chantre de la langue française (portrait posthume ca. 1620)
Pierre de Ronsard (portrait posthume ca. 1620)

Petit à petit, le français se stabilise. On peut mesurer son évolution par exemple avec ce célèbre Sonnet à Hélène de Ronsard (1524-1585) :
Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,
Assise aupres du feu, devidant & filant,
Direz, chantant mes vers, en vous esmerveillant,
Ronsard me celebroit du temps que j’estois belle.

Cependant, le français, comme toute langue vivante, évolue, s’enrichit de mots empruntés à d’autres langues, se simplifie. Quel sera le français de demain ? Entre les emprunts à l’anglais et la créativité des parlers populaires, il pourrait peut-être ressembler à cela : Bien ouéj, elle défonce grave ta creepypasta ! 

La langue écrite évolue en pays d’oc

Dans le sud de la France, l’évolution et la convergence commencent aussi par l’écrit. En effet, au moyen-âge, si le français s’impose dans l’élite des pays d’oïl sous la pression de la cour, aux mêmes moments, les régions du sud continuent à utiliser leurs langues pour l’administration. L’administration royale du Moyen-Âge parle d’ailleurs de lingua occitana par opposition à lingua gallica. Charles VI dira en 1381 qu’il règne sur les pays de linguae Occitanae quam Ouytanae (langue occitane autant que ouytane – ouytane, langue d’oïl). Bien sûr il ne s’agit pas d’une langue unique, dans le sud aussi les parlers sont divers. Et, dans cet écrit, il ne parle pas de tout le sud.

Guillaume IX d'Aquitaine
Guillaume IX d’Aquitaine

Pourtant, dans ce sud, va commencer très tôt une standardisation grâce aux troubadours qui convergeront sur une koïné, une scripta. Grâce à cette unité, la littérature du sud dépasse ses frontières.

Exemple d’un poème de Guilhem IX, comte de Poitou:
Companho, faray un vers… covinen
Et aura·i mais de foudatz no·y a de sen
Et er totz mesclatz d’alor e de joy e de joven.
Compagnons je vais composer un vers convenable / j’y mettrai plus de folie que de sagesse / et on y trouvera pêlemêle amour, joie et jeunesse (trad. Alfred Jeanroy).

Exemple d’un poème du troubadour gascon, Marcabrun :
Bel m’es quan son li fruich madur
E reverdejon li gaim,
E l’auzeill, per lo temps escur,
Baisson de lor votz lo refrim,
Tant redopton la tenebror!
J ’aime bien quand les fruits sont mûrs / Et que verdissent les regains / Quand l’oiseau, par les temps obscurs / De sa voix baisse les refrains / Il a peur de l’obscurité!

Cliquez ci-dessous pour en entendre une interprétation (chanteur non identifié)

      1. Marcabrun

Une évolution différente pour les pays d’oc

Puis vint la prise de pouvoir des Français et de l’Eglise sur les régions du sud, La littérature d’oc est étouffée avec sa scripta. Il n’y aura pas de pouvoir central jouant le rôle de Paris ou de la cour de France.

Les poésie dee Pey de Garros en langue gasconne(1567)
Poesias gasconas de Pey de Garros (1567)

En Gascogne, le béarnais de la plaine essaie une conquête. Puis, au XVIe siècle, le français administratif fait son entrée. En Gascogne, les lettrés, comme Montaigne (1533-1592) écrivent en français. Certains, comme Pey de Garros, défendent leur langue, faisant du XVIe le siècle d’or de la poésie gasconne, comme l’écrit Pierre Bec.

Jusqu’au XXe siècle, les Gascons conservent leur parler et la littérature reste vivante même si elle ne fixe pas son écriture. Qu’en sera-t-il du futur ?  Existera-t-il encore des lieux où on parle gascon ? La littérature vivra-t-elle encore ?

Anne-Pierre Darrées

NB : écrit en nouvelle orthographe

Références

Les Origines linguistiques de l’Aquitaine, Achille Luchaire, 1877
Linguisticae, Ma langue dans Ta poche #3, Romain Filstroff
Poésies de Guillaume IX, comte de Poitiers, Alfred Jeanroy, Annales du Midi 1905, p. 161-217
Coutumes et péages de Sens,
Annales de la ville de Toulouse, 1771
Histoire du français, l’ancien français IXe-XIIIe siècle,
La standardisation du français au moyen-âge, Klaus Krübl, 2013, p. 153-157