Cyrano de Bergerac, un vrai gascon?

Gérard Depardieu dans le filme "Cyrano de Bergerac de J-P Rappeneau (1990)

Qui est Cyrano de Bergerac ? Il fait souvent partie des personnages cités comme héros gascon. Et il paraît très gascon ! D’ailleurs Edmond Rostand fait dire à son personnage qu’il est un Cadet de Gascogne. Pourtant le personnage réel dont il s’est inspiré n’est pas gascon mais … parisien! Allons à sa découverte.

Les deux Cyrano de Bergerac

L’écrivain Savinien de Cyrano (1619 – 1655), dit Bergerac pour se distinguer de ses frères, est en fait un Parisien, né rue des Deux-Portes (2ème arrondissement). Il est le quatrième des six enfants du couple Cyrano. Sa mère, Espérance Bellanger, est de 20 ans la cadette de son mari, Abel de Cyrano. La famille possède la seigneurie de Mauvières Bergerac, dans la vallée de Chevreuse, dans le département actuel des Yvelines.

Edmond Rostand, auteur de Cyrano
Edmond Rostand

L’écrivain marseillais Edmond Rostand (1868 – 1918) aime la Gascogne. Avec ses parents, il est allé l’été pendant 22 ans à Bagnères de Luchon. Il est ami avec un écrivain luchonais Henry de Gorsse. Il a rencontré sa future femme Rosemonde Gérard dans le train pour Montréjeau. Plusieurs livres sont inspirés de la région comme ses poèmes Les Musardises ou de ses rencontres comme Chantecler inspiré d’un texte de Catdèt de Hourcadut. Féru de littérature du XVIIe siècle, il est fasciné par le rebelle Savinien de Cyrano, lettré, plein d’humour. Il le situe par erreur à Bergerac en Dordogne. Rostand en fait le personnage de sa célèbre pièce de théâtre.

Savinien de Cyrano

Henry Le Bret ami de Cyrano de Bergerac
Henry Le Bret, « biographe » de Savinien de Cyrano et éditeur de Les États et empire de la Lune

On connait un bout de la vie de Savinien grâce à ce qu’en a écrit son ami d’enfance Henry Le Bret (1618 – 1710), juriste, écrivain, ecclésiastique. L’éducation que nous avions eue ensemble chez un bon prêtre de la campagne [Noël Bertault, à Mesnil-Saint-Denis] qui tenait de petits pensionnaires nous avait faits amis dès notre plus tendre jeunesse. Ils achèvent leur instruction dans le collège de Cormans-Beauvais (université de Paris)

 À 19 ans, Savinien s’inspire du courant rationaliste du philosophe provençal Pierre Gassendi (1592 – 1655). Il a une relation avec un musicien, Charles Coypeau d’Assoucy (1605 – 1677). Il est libre, athée, fêtard, joueur et buveur. II écrira une œuvre novatrice, parfois scandaleuse, toujours burlesque. Les satires trop directes feront qu’il sera peu publié de son vivant.

L’œuvre littéraire de Savinien de Cyrano de Bergerac

Savinien de Cyrano

Pour se donner quelque idée de l’œuvre de Savinien de Cyrano, on peut lire Les États et empire de la Lune qui racontent un voyage imaginaire sur la lune. Avec son humour mordant, l’auteur se moque des coutumes de ses concitoyens et des conventions, des hommes de sciences et du savoir de son époque.

Dans sa pièce tragique La mort d’Agrippine, il dénonce la noirceur et les manipulations du monde politique qui instrumentalise la religion. Il revendique haut et fort l’athéisme : Ces dieux que l’homme a faits et qui n’ont point fait l’homme, écrit-il.

On peut aussi lire ses nombreuses lettres poétiques, satiriques ou amoureuses. Molière (1622 – 1673), un de ses amis, reprendra de sa pièce Le pédant joué cette phrase toujours célèbre : Mais qu’allait-il faire dans cette galère ? (Les fourberies de Scapin)

Les cadets de Gascogne

Son père lui ayant coupé les vivres, Savinien de Cyrano s’engage en 1639 dans la 13e compagnie des Gardes du Roi. Je l’obligeai d’entrer avec moi dans la compagnie de M. de Carbon Castel-Jaloux. Les duels, qui semblaient, en ce temps-là, l’unique & plus prompt moyen de se faire connaître, le rendirent en si peu de jours si fameux, que les Gascons, qui composaient presque seuls cette compagnie, le considéraient comme le démon de la bravoure (Henry Le Bret).

Savinien de Cyrano n’y restera qu’à peine trois ans et sera blessé grièvement deux fois.

Les cadets de Gascogne selon Rostand

 Le capitaine de la compagnie, Carbon Castejaloux, est bien originaire d’Avance (Lot et Garonne). Notons cependant que le régiment ne s’appelle pas Les Cadets de Gascogne. C’est une invention d’Edmond Rostand, qui en profite pour nous offrir un beau couplet.

Ici, dans une grande interprétation du rôle titre par Daniel Sorano, dans les années 60 (durée 1 mn 17).

Ce sont les cadets de Gascogne
De Carbon de Castel-Jaloux ;
Bretteurs et menteurs sans vergogne,
Ce sont les cadets de Gascogne !
Parlant blason, lambel, bastogne,
Tous plus nobles que des filous,
Ce sont les cadets de Gascogne
De Carbon de Castel-Jaloux
Oeil d’aigle, jambe de cigogne,
Moustache de chat, dents de loups,
Fendant la canaille qui grogne,
Oeil d’aigle, jambe de cigogne,
Ils vont, coiffés d’un vieux vigogne
Dont la plume cache les trous !
Oeil d’aigle, jambe de cigogne,
Moustache de chat, dents de loups !
Perce-Bedaine et Casse-Trogne
Sont leurs sobriquets les plus doux ;
De gloire, leur âme est ivrogne !
Perce-Bedaine et Casse-Trogne,
Dans tous les endroits où l’on cogne
Ils se donnent des rendez-vous…
Perce-Bedaine et Casse-Trogne
Sont leurs sobriquets les plus doux !
Voici les cadets de Gascogne
Qui font cocus tous les jaloux !
O femme, adorable carogne,
Voici les cadets de Gascogne !
Que le vieil époux se renfrogne
Sonnez, clairons ! chantez, coucous !
Voici les cadets de Gascogne
Qui font cocus tous les jaloux !

 La cousine Madeleine

Madeleine Robineau (1610 – 1657) vraie cousine de Savinien de Cyrano, est la femme de Christophe de Champagne, baron de Neuvillette, capitaine d’une compagnie de chevau-légers. Après la mort de son mari, le 24 juin 1640, au siège d’Arras, elle rejoint le couvent de Notre-Dame de la Croix, rue de Charonne, à Paris. Catherine de Cyrano, petite sœur de Savinien, est prieure. Décrite comme un esprit brillant et plutôt agréable à regarder, la cousine se serait fortement transformée dès son entrée au couvent. Bigote, s’infligeant des mortifications, ses cheveux blanchis prématurément, des poils nombreux ayant poussé au menton.

En tous cas, Rostand n’en a conservé que l’influence qu’elle eut sur la fin de la vie de Cyrano. En effet, Le Bret écrit qu’elle réussit à arracher son cousin au libertinage, dans les derniers mois de sa vie.

La pièce de Cyrano débute par une anecdote vraie

Zacharie Jacob, dit Montfleury (1608-1667)
Zacharie Jacob, dit Montfleury (1608-1667)

Savinien de Cyrano de Bergerac n’apprécie pas le comédien Zacharie Jacob (1608 – 1667) dit Montfleury. Il écrit d’ailleurs une lettre satirique Contre le gras Montfleury, mauvais auteur et comédien. Aussi il lui défend de monter sur une scène de théâtre : Je t’interdis pour un mois. À peine deux jours plus tard, Montfleury se produit et Savinien de Cyrano, du milieu du parterre, lui crie de se retirer, le menace… et Montfleury doit se retirer. Une histoire dont s’empare Rostand.

Cyrano un bretteur quasi gascon

Si les Gascons sont connus pour chercher querelle et duels malgré les interdictions, Savinien de Cyrano Bergerac est lui-même un grand ferrailleur. Pas question de se moquer de son nez, qu’il avait long et gros, sinon il sortait l’épée. Il a tué plus de dix personnes pour ce motif. Seul, il s’autorise à s’en moquer comme il l’écrit dans sa pièce Le pédant joué. Cet élément historique permet à Rostand d’écrire une tirade qui a bien du panache, la fameuse tirade du nez.

Ici, dans la mise en scène de Denis Podalydès donnée à la Comédie Française et diffusée sur France 2 en juin 2007, avec Michel Villermoz dans le rôle de Cyrano (durée : 3 mn 14).

Inutile d’inventer, Savinien de Cyrano fournit bien des intrigues et des anecdotes que reprend Rostand. L’homme est brillant, généreux, querelleur et intrépide (finalement il n’y a pas que les Gascons !) : Je t’en particulariserais quelques combats qui n’étaient point des duels, comme fut celui où, de cent hommes attroupés pour insulter en plein jour à un de ses amis sur le fossé de la porte de Nesle, deux par leur mort et sept autres par de grandes blessures payèrent la peine de leur mauvais dessein (Henry Le Bret).

La mort de Savinien de Cyrano

Savinien de Cyrano meurt des suites de blessures provoquées par la chute d’une poutre en bois. Était-ce un accident ? Nul ne le sait. Mais quelle fin romanesque… pour la pièce de Rostand !

La pièce de théâtre

Coquelin dans Cyrano de Bergerac
Coquelin aîné lors de la première de Cyrano, publié par L’Illustration le 8 janvier 1898.

Elle est jouée pour la première fois le 28 décembre 1897. Elle comprend cinq actes : Une représentation à l’Hôtel de Bourgogne, La rôtisserie des poètes, Le baiser à Roxane, Les cadets de Gascogne, La gazette de Cyrano.

Alors que Rostand attend un échec –il monte sur scène comme figurant mousquetaire pour y assister – le premier acte est assorti de neuf rappels. C’est immédiatement un énorme succès. Peut-être le sens de l’honneur, l’élévation d’âme du héros feront écho à des Français encore marqués par la guerre de 1870 et la perte de l’Alsace Lorraine.

En tous cas Cyrano a du panache, un panache qui sera associé aux Gascons. Le panache, n’est pas la grandeur mais quelque chose qui s’ajoute à la grandeur, et qui bouge au-dessus d’elle. C’est quelque chose de voltigeant, d’excessif — et d’un peu frisé […], le panache c’est l’esprit de bravoure. […] Plaisanter en face du danger c’est la suprême politesse, un délicat refus de se prendre au tragique ; le panache est alors la pudeur de l’héroïsme, comme un sourire par lequel on s’excuse d’être sublime (Edmond Rostand, discours de réception à l’Académie Française).

Références

Cyrano de Bergerac, Jacques Prévost
Cyranodebergerac.fr
Les Erreurs de Documentation de « Cyrano de Bergerac, Emile Magne, 1898
Hercule Savinien de Cyrano de Bergerac, Les hommes sans épaules, Odile Cohen-Abbas
La mort d’Agrippine, Savinien de Cyrano, 1954
Les états et empires de la lune, Savinien de Bergerac, 1617
Les œuvres diverses de Monsieur de Cyrano Bergerac, Savinien de Bergerac,1614
Recueil des vertus et des écrits de Madame la Baronne Neuvillette décédée depuis peu dans la ville de Paris, Cyprien de la Nativité de la Vierge, 1666
Cyrano de Bergerac de Edmond Rostand dans la mise en scène de Denis Podalydès donnée à la Comédie Française et diffusée sur France 2 en Juin 2007, avec Michel Villermoz dans le rôle de Cyrano (vidéo complète)

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