Lo gran Frédéric Mistral de Malhana qu’es mòrt !

Frédéric Mistral

Pour les félibres, l’année 1914 est doublement une année triste. C’est le 25 mars, la mort de leur champion et fondateur Frédéric Mistral puis le 1er août, la déclaration de guerre.
Le 9 mai 1914, le grand orateur gersois Fernand Sarran prononce à Notre Dame de la Daurade (Toulouse) , une superbe oraison funèbre en gascon, pour le grand Provençal qu’il connaissait bien. Elle sera largement diffusée. Miquèu de Camelat la qualifiera de cap d’òbra [chef d’œuvre]. Cette oraison explique à tous les peuples de langue d’oc rassemblés, ce qui animait Frédéric Mistral dans le combat d’une vie.

Frédéric Mistral choisit

On ne présente plus l’écrivain provençal (1830 – 1914), phare de la renaissance des langues et fierté des hommes du sud. Sarran relève d’abord la décision qui orientera la vie de Mistral et son attachement à sa ville, Maillane.

En 1847, le jeune Mistral passe son bac puis va faire des études de droit sur les conseils de son père. Il découvre alors que la Provence a été indépendante et que ce qu’on appelle aujourd’hui l’occitan a été la première langue littéraire d’Europe. Après avoir réussi ses études, il revient chez lui, à Malhana ou son père l’accueille avec ces mots :
Ara, mon bèu, ieu, ai fa ço que deviéu… Ne sabes força mai que m’en an après. A tu de chausir : te laisse libre.
[Maintenant mon fils, moi, j’ai fait ce que je devais… Tu en sais plus que j’en ai appris. A toi de choisir : je te laisse libre.]

–  Gramaci ! répondit Mistral et il choisit… la Provence !

Frédéric Mistral - Museon Arlatem
Museon Mistral

Frédéric Mistral a vécu dans trois maisons, toujours à Maillane : le mas du Juge jusqu’en 1855, année de la mort de son père, la maison du Lézard  jusqu’en 1875, dans laquelle il écrivit Mirèio, qui lui vaudra le Prix Nobel de littérature en 1904, enfin dans une maison qu’il fit construire à côté et qui s’appelle Museon Frédéric Mistral.

L’oraison funèbre pour Frédéric Mistral

Frédéric Mistral anime la réunion du Félibrige de 1854
Frédéric Mistral anime la réunion du Félibrige de 1854

Les Méridionaux, toujours prompts à se déchirer et à chercher leurs différences, vont se rassembler autour de Mistral et de son combat qu’ils reconnaissent leur.

Et voilà pourquoi, en 1914, ils sont là ensemble, gascons et languedociens, à Toulouse, pour honorer cet homme. L’abbé Sarran commente :
Qu’es mes lèu – au mens que m’ac pensi ! – entà que los dus país bessons de Lengadoc e de Gasconha se viren amassa decap au tombèu deu poèta e hasquen enténer, cap clin e la man dens la man, com los ploraires de bèth tems a, lo medish planh e la medisha pregària.
[C’est plutôt – du moins je le pense – pour que les deux pays jumeaux, Languedoc et Gascogne, se tournent ensemble vers le tombeau du poète et fassent entendre, tête inclinée et main dans la main, comme les pleureurs autrefois, la même plainte et la même prière.]

Le secret de Frédéric Mistral

Sarran proclame de Mistral : Que’u cresetz mòrt, e qu’es viu ! Et on peut encore témoigner que si l’homme, son corps, est mort, l’homme est vivant pour longtemps pour les Méridionaux. Il cite une première raison et, finalement le secret de sa réussite : Mistral est resté fidèle à sa terre. Que i a dens lo parlar d’entà nos auts un mòt rale, un mòt de reproèr e de bandièra, un mòt sortit deu latin « fides », lo mòt qui èi botat suu portalet d’aqueste devis, lo mòt « feau », « fidelis ». Aquet mòt que va coma nat au Malhanenc.
[Il y a dans notre langue un mot rare, un mot de proverbe et de bannière, un mot issu du latin « fides », le mot que j’ai mis en tête de ce discours, le mot « fidèle », « fidelis ». Ce mot va comme nul autre au Maillanais.]

Frédéric Mistral - l'éloge de la terreSuit un grand et magnifique éloge à la terre, viva e devisaira dont voici un extrait : Qu’es lo camp de blat que baisha lo cap quan boha lo vent e que se bota a cantar la cançon deu pan au mes de julh, quan arraja lo sorelh deu qui a hèit lo blat e lo pan.
[C’est le champ de blé qui baisse la tête quand souffle le vent et qui se met à chanter la chanson du pain au mois de juillet, quand brille le soleil de celui qui a fait le blé et le pain. ]

Frédéric Mistral une référence pour les peuples

Cette dignité de la terre, cet enracinement parlent aux Méridionaux. Et parlent à tous les peuples qui ont perdu quelque chose au cours de l’histoire, en perdant leur langue.

E çò que hasoc ende soun país pertot qu’estèc comprès.
Cada tèrra encadenada que tenoc los braç decap au Rei de Provença entà que copèsse sas cadenas : Irlanda, Canada, Finlanda, Catalonha, Romania, Grèça, Polonha, Alsaça e Lorrèna, vielhas provincias de França, qu’avèn lejit e comprès La Comtessa.

[Et ce qu’il fit pour son pays fut compris partout.
Chaque terre enchaînée tendit les bras vers le Roi de Provence pour qu’il brise ses chaînes : l’Irlande, le Canada, la Finlande, la Catalogne, la Roumanie, la Grèce, la Pologne, l’Alsace et la Lorraine, vieilles provinces françaises, qui avaient lu et compris La Comtesse.]

Sarran renchérit. La force du Poète provençal vient du fait qu’il ouvre une voie d’envol pour les Méridionaux au lieu de critiquer ou d’attaquer des éventuels tyrans : Diu que l’avèva dat alas, l’avèva pas dat úrpias ! [Dieu lui avait donné des ailes, il ne lui avait pas donné des griffes ! ]

Lo bèth vielh

Frédéric Mistral un beth vielhJusqu’aux derniers instants, Frédéric Mistral garde sa tête, ses facultés, ses convictions. Le beau vieillard, disait son entourage. Ses convictions ? La terre, oui. Et il aurait prononcé ses mots lors de son dernier soupir : Li santo ! Li santo !  (Les saintes ! Les saintes !). Car Mistral était provençal et catholique. En d’autes – que s’es vist ! – aqueth crit qu’auré hèit tòrt. Pas a eth. Qu’an prés Mistrau com èra. Que l’an trobat gran.
[À d’autres – cela s’est vu – ce cri aurait porté tort. Pas à lui. On a pris Mistral comme il était. On l’a trouvé grand.]

Que vesoc benlèu, en aqueth moment on Diu barra los oehs de l’òme a la lutz d’aqueste monde e los enlaira decap a la gran lutz deu Cèu, que vesoc las santas Marias de Provença que’u venguèvan a l’endavant com èran vengudas a l’endavant de Mirèia.
[Il vit peut-être, à ce moment où Dieu ferme les yeux de l’homme à la lumière de ce monde et les lève vers la lumière du Ciel, il vit les Saintes-Maries-de-Provence qui venaient à son encontre comme elles étaient venues au-devant de Mireille.]

Devis de dòl ende Frederic Mistrau

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Elle le mérite !

 

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