La nouvelle un genre qui sied aux Gascons

La nouvelle est un genre peu goûté en France. Ce n’est pas le cas en Gascogne grâce à un terreau où contes et récits ont longtemps fait les délices des discussions. En fait, la nouvelle est un genre littéraire difficile. Après un bref rappel de ce qu’est la nouvelle, parcourons Isabèu de la valea et Entà créser au món, recueils de deux auteurs gascons de nouvelles, Éric Gonzales et Pierre Bec.

Giovanni Boccaccio invente la nouvelle

Giovanni Boccaccio circa 1450, l'inventeur de la nouvelle
Giovanni Boccaccio (circa 1450)

L’écrivain Giovanni Boccaccio / Boccace (1313 – 1375) écrit en toscan ses cent récits du Decameron (1348 – 1353). Il les appelle des novellas, des récits qui présentent chacun un événement récent et réel. Ce sont surtout des récits galants, courtois. Le père de la littérature anglaise, Geoffray Chaucer (1343 – 1400) reprend l’idée avec ses 24 récits de The Canterbury tales (Les contes de Canterbury) écrits en Middle English (langue minoritaire en Angleterre à cette époque). Il faudra attendre Marguerite de Navarre (1492 – 1549) et les 72 nouvelles de son Heptameron, écrit en français, pour que le genre démarre vraiment.

Marguerite de Navarre reine de la nouvelle

Portrait de Marguerite de Navarre attribué à Jean Clouet et l'histoire de la nouvelle
Portrait de Marguerite de Navarre attribué à Jean Clouet

À la cour de France, au XVIe siècle, on s’enthousiasme pour le Decameron que vient de traduire Antoine Le Maçon. Un jeu se met en place : raconter une nouvelle. La règle est simple, il faut raconter un événement récent, nouveau, et qui a réellement eu lieu. Marguerite de Navarre y excelle. Elle “enregistre” ensuite sa nouvelle sous forme littéraire. Voici la première telle qu’elle l’annonce dans son recueil l’Heptameron (ouvrage réparti en sept journées) :

Une femme d’Alençon avoit deux amis, l’un pour le plaisir, l’autre pour le profit : elle feyt tuer celuy des deux, qui premier s’en apperceut: dont elle impetra remission pour elle & son mary fugitif, lequel, depuis pour sauver quelque argent, s’adressa à un Necromancien, et fut leur entreprinse descouverte & punie. Nouvelle premiere.

Ne vous y trompez pas, les nouvelles de la grande dame sont plutôt morales malgré des mœurs souvent sauvages à cette époque.

La nouvelle trouve son genre

Edgar Poe

Dans les siècles qui suivent, des récits, courts romans, contes, nouvelles vont être écrits sans vraiment les différencier. Puis, au XIXe, sous l’influence d’Edgar Poe, le genre se précise. Il s’agit toujours de raconter un événement réel ou vraisemblable, un élément central, un instant privilégié (unité d’intrigue) avec un petit nombre de personnages, et tout le texte va tendre de façon intense, concentrée (pas de repos pour le lecteur) vers la chute prévisible ou surprenante. Le récit peut être réaliste ou fantastique.

Bernard Manciet et la nouvelle
Bernard Manciet

 

 

 

 

Certains auteurs contemporains y excellent comme le Barcelonais Enrique Vila-Matas, le Toulousain Bernard Werber, la Bordelaise Christiane Lesparre, ou le Landais Bernard Manciet.

La littérature gasconne a ses nouvellistes

Pierre Bec le réaliste

Pierre Bec et la nouvelle
Pierre Bec

Entà créser au món est un recueil de 19 nouvelles ou, plutôt de neuf nouvelles et d’un mini-roman en dix chapitres. Les trois premières rassemblées sous le titre Bestiari sont courtes et un peu fantastiques. Les suivantes, sous le titre Entà créser au món, sont des récits, des drames réalistes. L’un d’eux, Los dus soldats, est à la fois lyrique et philosophique. On entre rapidement dans le vif du sujet et on restera en tension jusqu’à la fin.

Pas un crit, pas un chibitei, pas ua votz. Tot que s’èra carat. Los quites ausèths, coma gahats d’espavent davant l’estenuda deu massacre, que s’èran esconuts e que’s caravan, acoatats, espaurits devath las brancas. L’apocalipsi estupida de la guèrra qu’èra plan aquiu, e qu’escanava tota veleïtat de vita. Pas un cri, pas un murmure, pas une voix. Tout s’était tu. Les oiseaux mêmes, comme pris d’épouvante devant l’étendue du massacre, s’étaient cachés et se taisaient, terrés, effrayés sous les branches. L’apocalypse stupide de la guerre était bien là, et étouffait toute velléité de vie.

On va suivre les deux soldats, l’un Allemand, l’autre Français, rescapés de cette tuerie. L’espoir d’échapper à la guerre retient le souffle du lecteur tout au long de cette nouvelle, jusqu’à la chute. Trois pages avant la fin (la nouvelle fait 15 pages) on comprend ce qui va se passer. Et on a envie d’avertir les deux protagonistes, de leur souffler d’être vigilants.

La dernière partie du livre, L’arriu o l’iniciacion, est un court roman (75 pages) qui raconte la vie de Bernadon, depuis ses croyances d’enfant jusqu’à son entrée à l’âge d’homme.

Eric Gonzales l’imaginatif

Eric Gonzales et la nouvelle
Eric Gonzales

Si le genre de la nouvelle est difficile, Eric Gonzales s’y promène avec une facilité déconcertante. Le recueil Isabèu de la Valea comprend 23 nouvelles d’une grande diversité. Diversité des thèmes, diversité de l’écriture, diversité du genre. Le tout avec une langue splendide. Il nous offre même des nouvelles en plusieurs dialectes de Gascogne. Il commence par des récits brefs, centrés sur un élément : la conversion professionnelle d’Isabèu, l’amour secret de Guilhem pour la parfaite Arnauda…

Per un escargòlh

En avançant dans le livre, le ton change, devient plus libre, plus fantaisiste, les chutes plus surprenantes ou déroutantes. Per un escargòlh par exemple est une courte nouvelle de 3 pages.

Le protagoniste marche sous un soleil de plomb du côté de Sauvatèrra.

La set qui’m torturava la boca que’m hasè tirar la lenga tau un can. Que crei que s’aví trobat un clòt d’aiga, quan ne seré pas estada aiga de la clara, que n’averí bevut parièr. Qu’averí balhat çò qui n’aví pas entà véder ua maison, un camp de milhòc, ua barralha, quau signe de preséncia umana qu’estosse. La soif qui me torturait la bouche me faisait tirer la langue comme un chien. Je crois que si j’avais trouvé une flaque d’eau, même ça n’avait pas été de l’eau bien claire, je l’aurais bue pareil. J’aurais donné ce que je n’avais pas pour voir une maison, un champ de maïs, une clôture, n’importe quel signe de présence humaine.

Et là, notre bonhomme voit un escargot. “Sus açò, que soi com Diu tot-poderós”, ce’m pensèi, mes après:  “dab ua diferéncia, que poish jo tuar l’escargòlh ; mes ne’u poish pas crear.” [“Sur ça, je suis comme Dieu tout-puissant”, pensai-je, mais après “avec une différence, je peux moi tuer l’escargot ; mais je ne peux pas le créer”.]

Alors, les réflexions, les questions envahissent le promeneur.
Que’u podí tuar. E perqué i ei, vam ? Qu’i deu estar per quauqaurren. Autament Diu ne l’averé pas creat.
[Je peux le tuer. Et pourquoi il y est donc ? Ce doit être pour quelque chose. Autrement Dieu ne l’aurait pas créé.]

Il lui semble qu’il n’y a pas de hasard, que le sens de la vie lui échappe. Et ainsi sa pensée dérive vers les questions essentielles Qui èm ? D’on vienem ? T’on vam ? [Qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Où allons-nous ?]

L’endedia, per aver pres dus aspirinas…. [Le lendemain, ayant pris deux aspirines…]
Vous vous en doutez, la chute est de la même veine !

Le fantastique

Puis les nouvelles deviennent plus fantastiques comme La hilha deu hustèr où la fille prévient pour aller à la fontaine : qu’i avem a anar en nse tiéner per la man pendent tot lo camin, shens nse deishar anar quan non seré qu’ua segonda [nous devons y aller en nous tenant par la main pendant tout le chemin, sans nous laisser ne serait-ce qu’une seconde]. Ou futuristes comme l’amour interdit du voyageur de l’espace et de la jeune fille de 1309, La con.hession d’un ex-viatjador espaciotemporau.

Enfin la dernière, Gausa-l’i-tot-doç, peut être vue comme un clin d’oeil à Записки сумасшедшего [Le journal d’un fou] de Gogol où la démence s’installant, le texte devient incompréhensible. Ici les langues se mélangent :
Un boçut ven a passar, e gaitava la J@na. Que segoteishi la prova deus caquins. Non vedó pas solament las moscas. Wolf que haëishi lo Bearn sancèr de Saut a Branlo, senon que saut batèra — Adiiiiiiu : Exquisite kimba kinasema uwongo juu ya Karatasi ! Kakita Inziland ya ujamaa, basi… Quel dit a dit !  Kakita Ng’ombeland ya ujammai ètz ira de sacrificis ITSICO : promotions tout le moi doute surtout les mufles. Mes com ne razumen francoski jedik, deishem-ac atau, your red hair will soon be inside me, senon que n’i averé entant part la Sent Ann, n’i haré pas ni shò ni hai, per’mor que t’ac disi.

Et la nouvelle est introduite par cette phrase de Manèu de Lovia : Lo mistèri deus mots qu’ei lo mistèri de l’amor [Le mystère des mots est le mystère de l’amour]

Lisons, relisons ces superbes nouvelles !

Références

L’Heptameron des nouvelles de très illustre et très excellente princesse Marguerite de Valois, royne de Navarre, Marguerite de Navarre, 1559 (exemplaire de la BNF, avec préface dédiée à Jeanne d’Albret, sa fille)
Genres littéraires La nouvelle
Entà créser au món, Pierre Bec, 2004
Isabèu de la Valea, Eric Gonzales, 2001
L’image mise en avant est tirée de la Première journée d’un manuscrit illustré du Decameron conservé par la BNF https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b84268111/f62.image (p. 64 du doc.pdf)