Le chant royal inspire les poètes gascons

Entre le XIVe et le XVIe siècle, un genre littéraire sera prisé, le chant royal. Très contraint, il est un sujet difficile pour les concours de poésie. Les Gascons vont pourtant s’y faire remarquer.

Le chant royal, qu’es aquò ?

Le chant royal en l'honneur de la Vierge
« Heures du maréchal de Boucicaut » – La Visitation (1405)

Il s’agit d’un poème de construction très définie. Il comprend de cinq strophes de onze vers en décasyllabes.  Les rimes sont identiques, le onzième vers, appelé refrain, devant être une rime féminine (en l’honneur de la Vierge). Les rimes du premier couplet définissent celles des couplets suivants, puisqu’elles devaient être les mêmes et dans le même ordre. Il est complété d’une sixième strophe, de cinq vers seulement, que l’on appelle un envoi. L’envoi interpelle celui à qui est adressé le poème.

Au début, ces poèmes sont des allégories qui rendent hommage au roi, à un héros, à la Vierge… puis s’élargiront à d’autres thèmes.

Ce genre est à l’honneur dans les concours de poésie un peu partout en France: Amiens, Rouen, Puys de Caen, Toulouse…

Les premiers poètes de chant royal

chant royal : Le remède de fortune
Le remède de fortune – Enluminure du Manuscrit de Guillaume de Machaut (1356)

Ce genre apparait début XIVe siècle et conquiert les différentes régions de France. Guillaume de Machaut (1300 ?-1377), le très célèbre chanoine de Reims, auteur du Jugement dou Roy de Navarre (vers 1349), sera un des premiers à l’utiliser. Ce magnifique poète et compositeur fut, entre autres, au service de Charles II de Navarre, beau-frère de Gaston Febus. Il fut aussi le précepteur d’Agnès de Navarre, future femme dudit Gaston Febus. Ce dernier aimait à se faire réciter ou chanter les vers du Champenois lors de son repas du soir.

Dans Le remède de fortune, ensemble des pièces musicales de tous genres, se trouve le chant royal Joie plaisance et douce norriture qui sera un succès.  Vous pouvez en apprécier la beauté dans cet enregistrement :

Aux Jeux Floraux, un genre à part 

Chant royal et Jeux Floraux
Tableau représentant l’Académie des Jeux floraux –  Félix Saurine (1783-1846)

Le chant royal est le seul genre que le Collège de Rhétorique (Toulouse) distingue aux Jeux floraux.  Les deux premiers poètes à recevoir un Souci pour leur chant royal sont, en 1539, Pierre Trassabot, poète et dessinateur, et Claude de Terlon, brillant orateur toulousain.

Les Gascons se feront remarquer aussitôt comme le Bordelais Jehan de Rus (églantine 1540, violette 1543) dont la bibliothèque d’Auch conserve ses poèmes. Ou le Béarnais Bernard du Poey pour son Chant royal par l’allégorie, du mistère de l’unité et trinité divine (églantine 1551).  Ce dernier, auteur des Odes du Gave, remportera deux fois encore un prix pour son chant royal Le petit monde estant encor à naistre (souci 1553) et Le tout de tous produict seul parfaict des parfaicts (violette 1560)

Mis à part Du Poey, tous ces poètes écrivent usuellement en gascon, et en français pour les concours puisque le Collège de Rhétorique n’accepte plus les textes en langue d’oc depuis 1513.  Pourtant, il sera noté la richesse et l’énergie de la langue gasconne qui peut exprimer facilement toutes les sensations, toutes les idées avec leurs nuances, même s’il paraît dur parce qu’on y prononce rigoureusement toutes les lettres.

On ne peut énumérer tous les Jean Trébos (églantine 1606),  Arnaud Maignon (souci 1607), Sébastien de Page ou de Pago (violette 1611) ou Pierre Rouziès (églantine 1635).  Trois méritent une attention particulière : Bertrand de Larade (églantine 1610), Dominique Dugay (églantine 1643) et Antoine Anselme de L’Isle en Jourdain (violette 1670 et églantine 1675)

Bertrand Larade

Chant Royal - B Larade - la Margalide Gascoue (1604)
B Larade – la Margalide Gascoue (1604)

Bertrand Larade est né en 1581 à Montréjeau. Suite à la disparition de ses parents très jeune, il aurait été recueilli par son oncle maternel, Jean Dupuy, magistrat à Trie-sur-Baïse et auteur du premier écrit en français sur les Pyrénées.

On retrouva ses écrits principalement au surprenant château de Valmirande, à côté de Montréjeau, et à la bibliothèque municipale de Rouen.

Larade écrit d’abord La Margalide Gascoue (1604), qui comprend 93 très beaux sonnets à la mode de Ronsard. Pendant ses études à Toulouse, il se lie avec Pèire Godolin qu’il va inciter à utiliser sa langue dans son expression littéraire. Ce dernier écrira un hommage, Odo a M. Larade, qui sera publié en entête de La muse gascoune.

Les productions du Commingeois seront ensuite plus variées. On récompensera son talent en 1610 aux Jeux floraux pour un chant royal qu’il rédige, une fois n’est pas coutume, en français : L’estre qui ne despent d’autre que de soy mesme.

Larade et le chant royal sur la Vierge

Larade en publiera huit en gascon dont le chant royal à la Vierge. Il la peint comme la fleur sur toutes fleurs. La première strophe, extraite de Le siècle d’or de la poésie gasconne, par Pierre Bec, montre la structure choisie (graphie classique et traduction de Pierre Bec).

Lo vertorós soldat au son de la trompeta
Ei tot huec dens lo còr d’un desir de combat,
Jo, dens lo camp de hlors armat de ma museta,
Voi èste sante (?) jorn, aqueth jorn esprauvat
Per un doble desir : aus bons còps voi parèisher
E getat contra-baish, alensús mes hòrt crèisher,
Picat, dercós, gelós, asardós, poderós,
Asardós, poderós, verturós amorós,
De la perlosa hlor que jo èi tant cantada
E la cantant serèi a jamès benurós,
La hlor sus totas hlors de tres colors pintada 

Le valeureux soldat au son de la trompette
Est tout feu dans son cœur du désir de combattre,
Moi, dans le champ de fleurs, armé de ma musette,
Je veux être en ce jour, ce saint jour, éprouvé,
Par un double désir : aux coups je veux paraitre
Et contre-bas jeté, au-dessus me grandir,
Piqué, triste, jaloux, téméraire, puissant,
Téméraire, puissant,  amoureux valeureux
De cette perle fleur  que j’ai longtemps chantée
Et ce chant à jamais me rendra bienheureux,
La fleur sur toutes fleurs peinte de trois couleurs

Dominique Dugay et le chant royal en gascon

Dominique Dugay et le chant royal
Le Triomphe de l’Eglantine de Dominique Dugay (1693)

Dominique Dugay est né à Lavardens, dans le Gers ; il suit des études de médecine à Toulouse. Il démontrera son attachement à la langue gasconne en publiant divers textes. On les récitera lors des concours des Jeux Floraux en « version originale ». Bien sûr, ces textes ne concourent pas aux prix mais ils sont goûtés de l’assistance, comme le Perpaus d’un Filosofo amourous d’yo Damaysello de Gimount en Gascouigno au subjét d’un sounge / Perpaus d’un filosòf amorós d’ua Damaisela de Gimont en Gasconha au subjècte d’un songe / Propos d’un philosophe amoureux d’une Demoiselle de Gimont en Gascogne au sujet d’un songe.

Dugay publie aussi les félicitations qu’il a reçues lors de son prix pour son chant royal en 1643. 19 félicitations écrites en français, en gascon ou en languedocien, et provenant d’hommes et de femmes. Citons par exemple celle de M. de Lucas, conseiller au Parlement :

Ô que ta muse est admirable
À voir tes vers, on diroit qu’Apollon,
(N’en déplaise à la Fable)
Est un véritable Gascon.

Père Antoine Anselme

Chant Royal - Portrait de l'abbé Anselme, par Hyacinthe Rigaud, 1719
Portrait de l’abbé Anselme, par Hyacinthe Rigaud (1719)

Antoine Anselme naît à L’Isle en Jourdain en 1652. Il deviendra un abbé réputé jusqu’à Paris pour ses sermons, ses oraisons funèbres, ses panégyriques et même ses mémoires scientifiques. On le surnomme d’ailleurs le petit prophète.

Il est tellement éloquent qu’on le propose pour succéder à Fléchier, évêque de Nîmes, considéré alors comme le meilleur évêque orateur. Cela ne se fera pas et il suivra à la capitale le marquis de Montespan pour être le précepteur de son fils.

L’Académie Française lui propose d’écrire l’éloge panégyrique de Saint Louis. Cet éloge, lu dans toutes les paroisses de Paris,  lui vaut de prêcher à la Cour. Son succès est tel qu’il faut le retenir jusqu’à quatre ou cinq ans avant. Madame de Sévigné remarqua son intelligence, son éloquence, sa dévotion et même son charme ; elle écrit dans une lettre, le 8 avril 1689 : Il n’y a guère de prédicateur que je crois devoir lui préférer.

Les Mémoires de l’Académie des inscriptions et Belles-Lettres (Petite Académie fondée par Colbert) reprennent certaines de ses dissertations. Et les Jeux Floraux reconnaitront par deux fois ses chants royaux.

Il meurt à Saint-Sever, cap de Gascogne, en 1758.

Anne-Pierre Darrées

Références

Guillaume de Machaud, le remède Fortune au carrefour d’un art nouveau, Margaret Switten, 1989
Histoire critique des Jeux floraux depuis leur origine jusqu’à leur transformation en académie (1323-1694), François de Gélis, 1981
La leçon de Nérac, Du Bartas et les poètes occitans (1550-1650), Philippe Gardy
Le triomphe de l’églantine, avec les pièces gasconnes qui ont été récitées dans l’Académie des Jeux Floraux les années précédentes, Dominique Dugay, 1693
Le siècle d’or de la poésie gasconne, Pierre Bec, 1997