Vita vitanta – Au jour le jour

Miquèu de Camelat est un témoin remarquable de la vie en vallée d’Azun. Ses cinquante nouvelles, sous l’appellation de Vita vitanta, permettent de replonger dans l’atmosphère et l’intimité des gens du début du XXe siècle. La nouvelle édition des vingt-cinq premières nouvelles, bilingue, sera peut-être l’occasion de faire connaitre à un plus grand nombre ce grand écrivain.

Miquèu de Camelat

Miquèu de Camelat
Miquèu de Camelat

Michel Camélat est né le 26 janvier 1871 à Arrens (Lavedan). Son père y est cordonnier.  Elève sérieux, il rentre au petit séminaire de Sent Pèr de Bigòrra. À la fin du cursus, c’est le grand séminaire et la prêtrise. Michel Camélat n’en veut pas et rentre chez lui.

Arrens en août 1906 (Fonds Trubat)
Arrens en août 1906 (Fonds Trubat)

Il se marie en 1897 avec Marie Augé, avec qui il aura quatre enfants. Il tient à Arrens une épicerie qui recevra, outre les clients locaux, de nombreuses visites d’écrivains et de félibres.

Profondément épris de la langue régionale, il est un des fondateurs de l’Escole Gastou Fébus / Escòla Gaston Febus qui rassemble les félibres gascons (mouvement de renaissance et de promotion de la langue et de la culture des régions d’oc). Il en restera le secrétaire jusqu’à sa mort en 1962. C’est surtout lui qui donnera à la revue de l’association, aujourd’hui Reclams, sa couleur littéraire.

Il met en valeur les œuvres de ses compatriotes comme l’òme blanc, la pièce de théâtre de Fernand Sarran. Camélat sera aussi un découvreur de talent. Il découvre le poète Jean-Baptiste Bégarie, qui mourra très jeune à la guerre en 1915. Il repère André Pic, dont il fait son fils spirituel, mais qui décèdera avant Michel Camélat. Enfin, il détecte Bernard Manciet, le grand écrivain landais.

Michel Camélat, découvreur de talents : J-B Bégarie, André Pic, Bernard Manciet
Michel Camélat, découvreur de talents : J-Baptiste Bégarie, André Pic, Bernard Manciet

Les œuvres de Miquèu de Camelat

Michel Camélat - BelineAvant Vita vitanta, sa première grande œuvre, en 1899, est un long poème en trois chants appelé Beline / Belina. C’est l’histoire d’une jeune bergère pyrénéenne, Béline, qui, peu de temps après son mariage avec Jacoulet, prend froid en donnant le sein à son bébé, et meurt pour la plus grande désolation des siens.

Michel Camélat - Morta e VivaMais peut-être son œuvre majeure est Morte e bibe / Morta e Viva qu’il écrira de 1898 à 1913. Il s’agit de l’histoire de la Gascogne racontée sous forme épique. Peut-être l’espoir ou le rêve de l’auteur que la Gascogne reprenne son destin en main…

Vita vitanta

Dès 1929, Michel Camélat publie régulièrement dans la revue Reclams de Biarn e Gascougne une nouvelle. Cela durera jusqu’en 1954. 39 d’entre elles seront rassemblées dans un recueil, intitulé Bite Bitante / Vita vitanta, dès 1937. Elles seront rééditées en 1971.

Jean Salles-Loustau
Jean Salles-Loustau

Jean Salles-Loustau (1950- ), né à Bordes (Béarn), directeur de la revue culturelle Lo Gai saber et président du Collègi d’Occitania, est un expert de l’œuvre de Michel Camélat. Sa thèse, Michel Camélat poète fondateur, reste une référence.  C’est lui qui rassemblera les 49 nouvelles publiées dans la revue Reclams et ajoutera une cinquantième L’uelh de vaca [L’œil de vache] de la même veine mais publiée en 1929 dans l’Armanac de la Gascougno / l’Armanac de la Gasconha. Il les transcrit en graphie classique et les traduit en français.

Les tranches de vie de Vita vitanta

Chaque nouvelle est inspirée d’une personne que Michel Camélat a rencontrée, d’une histoire qu’on lui a confiée.  Jean Salles-Loustau reprend les propos de Michel Camélat : Totas aqueras istòrias son vertadèras e tots los personatges an viscut. [Toutes ces histoires sont vraies et tous les personnages ont vécu.] La narration frappe par son austérité, sa retenue. Ni jugement, ni morale ne viennent influencer le récit. On y voit la dureté de la vie en montagne, de la vie en famille, des mœurs d’une époque, et aussi un monde qui change, l’attraction de la plaine ou de la nouveauté.

Et Camélat exprime dans ses textes toute sa qualité de narrateur, toute la maitrise et la beauté de sa langue. Pour en avoir une première saveur, trois nouvelles, trois atmosphères :

La cohession deu Jantin

La cohession deu Jantin [La confession de jantin], publiée en 1929, est tout en nuances et en non-dit. L’homme confie à Michel Camélat une douleur jamais oubliée, celle d’un amour contrarié.

« E jo, esvariat, non sabent mei on dar, que corroi bèras pausas dens la nueit escura, que viengoi escotar enqüèra e har deu pèc au ras de la frinèsta. E, quin la trobatz aquera, mès qu’èri hòu, com s’èra tot aquò un saunei, qu’anèi assède’m au pè de l’espin-blanc a espiar los lugrans qui acerà hòra e lusivan e perperejavan…

Et moi, égaré, ne sachant plus quoi faire, j’errai longtemps dans la nuit obscure, je vins encore écouter et faire mes idioties près de la fenêtre. Et, à vous de juger, je devais être fou, comme si tout cela n’avait été qu’un rêve, j’allai m’asseoir au pied de l’aubépine à regarder les étoiles qui brillaient et clignotaient là-haut… »

Piguet

Un chien, Piguet, va protéger un troupeau contre la venue d’un ours, alors même que le chevrier ne comprend pas les agissements de la bête.  L’histoire soulève bien des réflexions sur le comportement de l’homme et peut être vue comme philosophique ou initiatique.

« Lavetz que’u dei duas ancoladas dab lo berret, e que crei brombà’m tanben, dus còps de barròt. Mei lo batanavi, mei que’m lecava los pès.
Alors je lui donnai du béret, deux saluts à ma façon, et s’il me souvient bien deux coups de bâton aussi. Plus je le frappais, plus il me léchait les pieds. »

Los cicles Aviatòr

Poussé par sa femme progressiste, un sabotier se fait vendeur de bicyclettes avec un nom qui évoque l’étranger…

« Tot qu’anava a las meravilhas. Au cap de sheis mes que las pujavi de vint liuras. Quan lo malur ne vòu, ce disen, un pedolh qu’estranglaré un aso, mès tanben quan va, tot que va de mei en mei plan. E las bicicletas, per èster encaridas, partir que hasèn, e, lo ser, en suspesant lo sacotòt deus escuts que me’n hasí bèras arrisas tot solet en me brombant los dísers de mantun crompador.

Tout allait pour le mieux. Au bout de six mois, je les augmentais de vingt francs. Quand le malheur s’acharne, une puce écraserait un éléphant mais quand tout va bien, tout va de mieux en mieux. Les bicyclettes partaient même vendues plus cher. Le soir, en soupesant la sacoche des écus, je souriais tous seul en me rappelant les propos des acheteurs. »

L’édition 2020 de Vita vitanta

C’est avec cette belle citation de Camélat que débute le tome 1 du livre Vita vitanta, version 2020 :

Lo libe que mei me platz, e que volerí aver signat, que seré lo qui ei tescut dab chic de hius, e qui tira, d’un subjèct ordinari, la sancèra beror de la vita vitanta. [Le livre que je préfère, et que je voudrais avoir signé, serait celui qui est tissé avec peu de fils et qui extrait, à partir d’un sujet ordinaire, l’authentique beauté de la vie telle qu’en elle-même.]

Anne-Pierre Darrées

Pour se procurer le livre :
Cliquer ici pour aller sur le site des Edicions Reclams
Ou envoyer un chèque de 17€ + 2,20€ pour livraison  à l’ordre de Escòla Gaston Febus à Edicions Reclams, 18 chemin de Gascogne, 31800 Landorthe

Références

L’espace gascon et roman d’après Camélat, Xavier Ravier, p.111-130
Michel Camélat, poète fondateur, thèse de Jean Salles-Loustau, 1991
Vita vitanta , Miquèu de Camelat, 2020