Voyages littéraires dans les Pyrénées

Delacroix Poètes et Pyrénées

Les Pyrénées, bien que fréquentées depuis toujours pour leurs eaux, ont souvent suscité la crainte et l’effroi du voyageur. Dans ses Observations faites dans les Pyrénées pour servir de suite à des observations sur les Alpes, Louis Ramond de Carbonières (1755-1827) les fit découvrir et aimer. La reine Hortense leur apporta une grande vogue. De nombreux voyageurs nous ont laissé des relations de leur voyage et de leur fascination pour les Pyrénées, au travers de récits ou de poèmes. Nous vous invitons à en découvrir quelques-uns.

Antoine de Bertin voyage dans les Pyrénées

Antoine de Bertin poète des Pyrénées
Antoine de Bertin

Le poète Antoine de Bertin (1752-1790), lors d’un voyage aux eaux de Luz en 1782, consacra une longue Lettre à Monsieur le comte de Parny écrite des Pyrénées dans laquelle il lui décrit son séjour, alternant récit et poésie.

« Depuis Lourdes jusqu’à Saint-Sauveur, vous montez constamment par un chemin taillé dans le roc, et vous voyez sans cesse, à deux ou trois cents pieds au-dessous de vous, tantôt à votre droite, tantôt à votre gauche, un torrent qui semble avoir employé des milliers de siècles à se frayer une route à travers ces masses de granit, et dont le bruit horrible vous annonce sa présence, quand votre œil ne peut plus le suivre au fond du précipice. »

Héas

Lors d’une excursion, il se rend à Gavarnie et passe par Héas :

Chapelle d’Héas

Nul ermite n’est préposé
A la garde du tabernacle ;
Le peuple, en tous lieux peuple, et toujours abusé,
N’y court point engraisser quelque fripon d’oracle;
Mais le granit du seuil, par ses genoux usé,
Voit tous les ans se faire un assez grand miracle;
Car la plus timide beauté
Qui, dans cette solennité,
De pourpre la joue un peu teinte,
Et le scapulaire au côté,
Trotte vers la demeure sainte,
En jupon de laine écourté,
Dans cet asile respecté
Entre avec sa virginité,
Et bientôt en revient enceinte.

Gavarnie

Dans le cirque de Gavarnie, il contemple le gave qui naît : C’est là qu’on voit naître et fuir, sous un pont de neige solide, ce Gave qui, d’abord foible ruisseau, murmure à peine, tout d’un coup se grossit, prend une couleur d’azur foncé,

Paul Huet – Le cirque de Gavarnie – 1845 (extrait)

Et roulant en grondant ses ondes blanchissantes,
De cascade en cascade au loin retentissantes,
S’élance des rochers, tombe dans les vallons,
Entraîne les débris et des bois et des monts,
Fait rentrer leurs sommets dans la terre profonde,
Et menace, à grand bruit, d’ensevelir le monde.
O d’un pouvoir terrible inexplicables jeux !
O monts de Gavarnie ! ô redoutable enceinte !
Sur vos flancs escarpés, sur vos remparts neigeux,
De ce monde changeant la vieillesse est empreinte :
L’auteur seul à mes yeux s’obstine à se cacher.
De ce vaste tombeau je ne puis m’arracher.
Ces cyprès renversés, ces affreuses peuplades
De noirs rochers au loin l’un sur l’autre étendus,
Sur des gouffres sans fond ces hameaux suspendus,
Ce luxe de ruisseaux, de torrents, de cascades,
Par cent canaux divers à la fois descendus,
Tout m’attriste et me plaît, tout m’annonce l’empire
De l’éternel vieillard qui fuit sans s’arrêter :
Sur la nature enfin tout force à méditer.
Qu’elle est belle en ces lieux ! quelle horreur elle inspire !
Il nous faudroit ici Buffon pour la décrire
Et Delille pour la chanter. »

Louis de Fontanes écrit un recueil de poèmes sur les Pyrénées

Le journaliste et homme politique  écrit en 1779 un recueil de poèmes intitulé La forêt de Navarre :

Louis de Fontanes poète des Pyrénées
Louis de Fontanes (1757-1821)

Vers les doux champs de la Bigorre,
Où le dieu Pan croirait encore
Des prés arcadiens habiter le repos !

…………………………..

Ces pics où croît à peine un stérile gazon,
Et sous qui s’abaissent les nues,
De toutes parts à l’horizon
Viennent m’offrir leurs têtes nues.
De sommets en sommets je monte, et par degré
S’élève au-dessus d’eux celui du Marboré.
Sauvage Marboré, terrible Gavarnie,

………………………………

Le pont d'Espagne
Le pont d’Espagne

Des fleuves dans ton sein caches-tu le génie ?
Là-haut, sur ces frimas amassés par l’hiver,
A-t-il voilé son front des noirs brouillards de l’air ?
Sans doute il doit se plaire à l’horrible harmonie
De tes douze torrents grossis par le Cancer.
Niagara français dont la nappe bleuâtre
Tombe par bonds, se brise et retombe en fureur
Sur ce bruyant amphithéâtre,

………………………………

Ici, Pyrène en deuil, aride, solitaire,
Prit en s’agrandissant un plus dur caractère.
Quel architecte avec tant d’art
Comme de hautes tours tailla ces rocs énormes
Qui, portés l’un sur l’autre en gradins uniformes,
Dans un long demi-cercle enferment mon regard,

Les auteurs romantiques s’inspirent de leur voyage aux Pyrénées

Alfred de Vigny (1797-1863)

Dans son poème Le Cor, il s’inspire de l’odyssée de Roland (extraits)

Vigny poète des Pyrénées
Alfred de Vigny

O montagne d’azur ! o pays adoré,
Rocs de la Frazona, cirque du Marboré,
Cascades qui tombez des neiges entraînées;
Sources, gaves, ruisseaux, torrents des Pyrénées;
Monts gelés et fleuris, trône des deux saisons,
Dont le front est de glace et le pied de gazon !
C’est là qu’il faut s’asseoir, c’est là qu’il faut entendre
Les airs lointains d’un cor mélancolique et tendre.

Charles Baudelaire (1821-1867)

Il se rend aux Pyrénées en 1835. Il écrit l’un de ses premiers poèmes « Incompatibilité » inspiré de la vision du lac de Gaube un soir d’orage.

Baudelaire poète des Pyrénées
Charles Baudelaire

Tout là-haut, tout là-haut, loin de la route sûre,
Des fermes, des vallons, par delà les coteaux,
Par delà les forêts, les tapis de verdure,
Loin des derniers gazons foulés par les troupeaux,

On rencontre un lac sombre encaissé dans l’abîme
Que forment quelques pics désolés et neigeux ;
L’eau, nuit et jour, y dort dans un repos sublime,
Et n’interrompt jamais son silence orageux.

Dans ce morne désert, à l’oreille incertaine
Arrivent par moments des bruits faibles et longs,
Et des échos plus morts que la cloche lointaine
D’une vache qui paît aux penchants des vallons.

Sur ces monts où le vent efface tout vestige,
Ces glaciers pailletés qu’allume le soleil,
Sur ces rochers altiers où guette le vertige,
Dans ce lac où le soir mire son teint vermeil,

Sous mes pieds, sur ma tête et partout, le silence,
Le silence qui fait qu’on voudrait se sauver,
Le silence éternel et la montagne immense,
Car l’air est immobile et tout semble rêver.

On dirait que le ciel, en cette solitude,
Se contemple dans l’onde, et que ces monts, là-bas,
Écoutent, recueillis, dans leur grave attitude,
Un mystère divin que l’homme n’entend pas.

Et lorsque par hasard une nuée errante
Assombrit dans son vol le lac silencieux,
On croirait voir la robe ou l’ombre transparente
D’un esprit qui voyage et passe dans les cieux.

Jean HOURREGUE « Lac de Gaube »
Victor Hugo (1802-1885)
Victor Hugo

Il entreprit un voyage en 1843 et en ramena des récits qui donneront le recueil « Alpes et Pyrénées ». Il nous invite à partager son admiration. Fasciné par Gavarnie, il composera une pièce de 502 vers.

« Qu’est-ce donc que cet objet inexplicable qui ne peut pas être une montagne et qui a la hauteur des montagnes, qui ne peut pas être une muraille et qui a la forme des murailles ?

C’est une montagne et une muraille tout à la fois ; c’est l’édifice le plus mystérieux du plus mystérieux des architectes ; c’est le colosseum de la nature ; c’est Gavarnie. »

Jean Mauréas, (185-1910)
Jean Mauréas

Il fit un voyage à Luchon au cours duquel il écrivit ses premiers poèmes.

Hautes sierras aux gorges nues,
Lacs d’émeraude et de lapis,
Isards dans les fourrés tapis,
Aigles qui planez par les nues ;
Sapins sombres aux larges troncs,
Fondrières de Pentécade
Où chante la fraîche cascade
Derrière les rhododendrons ;

José-Maria de Heredia (1842-1905)

Il publie en 1893 un recueil de 118 sonnets « Les Trophées » dont est tiré « Le Vœu » inspiré d’un voyage à Marignac et à Luchon.

 

José-Maria de Heredia

Jadis l’Ibère noir et le Gall au poil fauve
Et le Garumne brun peint d’ocre et de carmin,
Sur le marbre votif entaillé par leur main,
Ont dit l’eau bienfaisante et sa vertu qui sauve.

Puis les Imperators, sous le Venasque chauve,
Bâtirent la piscine et le therme romain,
Et Fabia Festa, par ce même chemin,
A cueilli pour les Dieux la verveine ou la mauve.

Aujourd’hui, comme aux jours d’Iscitt et d’Ilixon,
Les sources m’ont chanté leur divine chanson ;
Le soufre fume encore à l’air pur des moraines.

C’est pourquoi, dans ces vers, accomplissant les voeux,
Tel qu’autrefois Hunnu, fils d’Ulohox, je veux
Dresser l’autel barbare aux Nymphes Souterraines.

Les auteurs régionaux clament aussi leur amour des Pyrénées

Edmond Rostand
Edmond Rostand, l'auteur du personnage Cyrano de Bergerac
Edmond Rostand

Edmond Rostand (1868-1918) qui passait tous les étés dans sa villa familiale de Luchon a écrit plusieurs poèmes. Dans son recueil « Les Musardises » publié en 1890, il chante Luchon et les Pyrénées (extraits):

Les Pyrénées

Pourquoi suis-je, Ô mes Pyrénées,
Attiré sans cesse vers vous,
Et, riantes ou ravinées,
Qu’avez-vous pour moi de si doux ?

Luchon

Luchon, ville des eaux courantes,
Où mon enfance avait son toit,
L’amour des choses transparentes,
Me vient évidemment de toi !

Le Carillon de Saint-Mamet
Eglise de Saint-Mamet (Haute-Garonne)

Le Carillon de Saint-Mamet
Tinte quand d’or le ciel se teinte ;
Comme si le soir s’exprimait,
Le Carrillon de Saint-Mamet
Mystérieusement se met
A teinter dans l’air calme … Il teinte,
Le Carillon de Saint-Mamet,
Teinte, quand l’or du ciel se teinte !

Dans Cyrano de Bergerac

Il affuble son personnage (Acte IV, scxène VI) de titres nobles de fantaisie qui ne sont pas sans rappeler le pays de Luchon.

Baron de Casterac de Cahusac
Vidame de Malgouyre Estresc Lesbas d’Escarabiot
Chevalier d’Antignac-Juzet
Baron Hillot de Blagnac-Saléchant de Castel-Crabioules.

Laurent Tailhade, (1854-1919)

Cet écrivain tarbais publiera en 1891 Les poèmes élégiaques. Il écrit une épigramme qui rend hommage à Bagnères :

Laurent Tailhade

Comme un cygne qui dort au pied de la montagne,
Avec ses blés mûris, ses prés de velours vert,
Et ses blanches maisons dont le seuil entr’ouvert
Laisse filtrer des chants que l’Adour accompagne, 

La ville des baisers, Bagnère, aux vents du soir
Livre sa nudité de nymphe et de baigneuse.
Les paroles d’amour sur sa lèvre rieuse,
Pareilles à de blonds ramiers, viennent s’asseoir.

Tempée et le Lignon n’ont pas d’ombres plus fraîches
Que ses tilleuls ucuris d’où pleuvent des parfums
Ah ! vos rires perdus, filles aux sourcils bruns,
Dont la bouche eut l’odeur enivrante des pêches !

Francis Jammes (1831-1888)

Le poète né à Tournay ne s’éloigna jamais trop des Pyrénées.

Francis Jammes

« J’ai senti dans mon cœur le souffle de Bigorre,
Le gravissement blanc du troupeau vers l’automne,
La hauteur des bâtons des pâtres roux dans l’ombre,
Et les feux broussailleux épars parmi les brumes,
Et les chiens inquiets, les ânes et les flûtes,
Et les bruits de la nuit, et le calme de Dieu. »

« La teinte des pays coule dans leurs rivières
Et dort dans leurs étangs ; mais lorsque la lumière
Autour de soi, n’ayant montagnes ni plateaux,
Pure, tombe d’aplomb, sans une ombre sur l’eau,
Elle forme le lac, trou vide qui traverse
La terre, dirait-on, jusques au ciel inverse !

Un auteur béarnais moins connu chante les paysages des Pyrénées et du piémont

Paul-Jean Toulet, écrivain palois (1867-1920) écrivit des « Contrerimes » qui furent publiées à partir de 1900 dans diverses revues littéraires. Elles ne furent regroupées dans un ouvrage que quelques mois après sa mort. Il y chante sa terre natale au pied des Pyrénées :

Paul-Jean Toulet

Un Jurançon 93
Aux couleurs du maïs,
Et ma mie, et l’air du pays :
Que mon rêve était aise.

Ah, les vignes de Jurançon,
Se sont-elles fanées,
Comme on fait mes belles années,
Et mon bel échanson ?

Dessous les tonnelles fleuries
Ne reviendrez-vous point
A l’heure où Pau blanchit au loin
Par-delà les prairies ?

Serge Clos-Versailles

Références

  • Conférence publique de Pierre de Gorsse, Mainteneur de l’Académie des jeux floraux – Actes du XIIIè congrès d’études de la Fédération des sociétés académiques et savantes Languedoc-Pyrénées-Gascogne. Tarbes, 15 et 16 juin 1957.
  • Louis Ramond, Observations faites dans les Pyrénées pour servir de suite à des observations sur les Alpes : insérées dans une traduction des lettres de W. Coxe, sur la Suisse, Paris, Belin, 1789 (lire en ligne[archive])
  • Lettre à Monsieur le Comte de Parny Écrite des Pyrénées[archive], Antoine Bertin
  • La forêt de Navarre, Louis de Fontanes
  • Les Trophées[archive] sur Gallica].

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