Abbayes et… abbayes laïques de Gascogne

Abbaye d'Arthous (40)
image_printImprimez la page

Des religieux « réguliers » (qui suivent une règle monastique), occupent les abbayes dirigées par un abbé, mais des abbayes laïques ? Comment un abbé peut-il être laïc ? C’est encore une spécificité bien gasconne.

La difficile christianisation de la Gascogne

L’essor du christianisme en Gascogne a été contrarié par un profond paganisme des populations, par le gouvernement des Wisigoths ariens (doctrine d’Arius, IVe siècle), par la crise du priscillianisme (hérésie de Priscillien, Espagnol du IVe siècle) et par l’arrivée des Vascons restés attachés au paganisme (religion polythéiste).

Saint-Seurin de Bordeaux
Saint-Seurin de Bordeaux © Wikimedia

Le priscillianisme apparait vers 350. Il professe que l’âme est créée par Dieu et le corps et la matière par le principe du Mal. De même, les trois noms de la Sainte-Trinité ne sont qu’une seule et même personne. Enfin, les femmes sont admises à enseigner en son sein. Cette doctrine se retrouve chez les Cathares qui ont prospéré en Languedoc. La Croisade lancée contre eux (1209-1229) a touché la Gascogne.

Ce n’est qu’à partir du Xe siècle que le christianisme se développe en Gascogne. Les plus anciennes abbayes sont Saint-Seurin de Bordeaux, Saint-Romain de Blaye et Saint-Caprais d’Agen, toutes situées dans la zone contrôlée par les Carolingiens. En 817, le Privilège d’Aix la Chapelle exempte les monastères les plus pauvres de toute contribution financière. Il cite Pessan, Faget, Simorre, Sère et Saint-Savin. Ces abbayes sont en périphérie de la Gascogne.

Toutefois, les Normands en détruisent ou en endommagent lors de leurs incursions dans notre région. C’est du moins ce que disent les textes.

Le manteau des abbayes

Abbaye de Saint-Sever (40)
Abbaye de Saint-Sever (40) © Guide des Landes

Au Xe siècle, l’essor monastique est considérable. Quelques abbayes sont fondées très tôt comme celle de Sarramon, mais c’est surtout à partir de 950 que le mouvement s’amplifie. On compte 24 fondations entre 950 et 1 000, 17 entre 1 000 et 1 050 et 24 entre 1 050 et 1 100.

Et c’est surtout l’œuvre des grands féodaux. Le vicomte de Fezensac en crée une à Éauze, le comte d’Armagnac une à Saint-Mont, le comte d’Astarac, celle de Berdoues, le comte de Bigorre deux dont Saint-Lézer, le comte de Bordeaux quatre, et le duc Guillaume Sanche dix dont La Sauve Majeure près de Bordeaux, Saint-Sever dans les Landes, Condom, Saint-Sever de Rustan, Larreule en Béarn, Lescar, Sorde.

Lorsque les ducs de Gascogne perdent du pouvoir, les fondations de monastères deviennent l’œuvre de l’archevêque de Bordeaux, des évêques de Bazas, de Comminges et surtout de celui d’Auch. De petits seigneurs fondent aussi des abbayes. Par exemple, le vicomte de Montaner fonde Larreule en Bigorre.

Ainsi, le diocèse d’Auch compte 16 monastères, celui d’Agen 16 également, celui de Bordeaux 11, celui de Tarbes 10, celui de Comminges 9, celui d’Aire avec 7, ceux de Bazas et de Dax 4 chacun, celui de Lescar 3, celui de Lectoure 2, celui d’Oloron 1 et ceux de Bayonne et du Couserans aucun.

Abbaye de la Sauve-Majeure (33)
Abbaye de la Sauve-Majeure (33) © Wikimedia

Clunisiens et Prémontrés

Abbaye de l'Escale-Dieu (65)
Abbaye de l’Escale-Dieu (65) © Wikimedia

Généralement, les monastères gascons restent indépendants ou relèvent d’un autre monastère gascon. Certes, La Réole et Pontonx relèvent de l’abbaye de Fleury (Loiret). L’abbaye d’Alet (Aude) étend son influence sur Maubourguet. Saint-Victor de Marseille, Conques ou La Chaise-Dieu (Haute-Loire) ont des possessions en Gascogne. Cela reste des exceptions.

Saint-Sever, Sainte-Croix de Bordeaux et La Sauve Majeure (Gironde) étendent leur influence sur la moitié ouest de la Gascogne, au fur et à mesure des donations.

Au XIIe siècle, les Cisterciens connaissent une expansion fulgurante sous l’abbatiat de Bernard de Clairvaux. En Gascogne, ils n’ont réussi que 16 implantations situées en éventail à partir de l’abbaye de Moissac : 8 dans le diocèse d’Auch, 2 dans celui de Lectoure et 6 dans celui d’Agen. Belleperche et Grandselve en font partie. Les Cisterciens s’implantent surtout dans la partie est de la Gascogne.

Il convient d’ajouter trois autres implantations au pied des Pyrénées. L’abbaye de Bonnefont (Comminges) construite en 1136 et qui essaime en fondant deux abbayes « filles » en Espagne et Nizors (près de Boulogne sur Gesse); l’abbaye de l’Escale-Dieu construite en 1142 dans la vallée de l’Arros et qui fonde huit abbayes en Espagne et deux en Gascogne : Bouillas et Flaran.

Les abbayes cisterciennes prennent un rôle majeur dans la fondation de plusieurs bastides en paréage.

Abbaye de la Case-Dieu (32)
Abbaye de la Case-Dieu (32) vers 1840, d’après Alexandre Ducourneau © Wikimedia

Citons encore l’abbaye de La Case-Dieu située à Beaumarchés (Gers). Fondée en 1135 par les Prémontrés (moines ayant une mission d’apostolat dans les paroisses), elle devient leur base en Gascogne. Par la suite, elle fonde La Capèle, près de Grenade sur Adour, Arthous, près de Peyrehorade et La Grâce-Dieu, près d’Aire sur l’Adour.

Les abbés laïcs ou abbés lays

On ne connait pas exactement l’origine des abbés laïcs / lay en vieux gascon. Mais c’est une spécificité gasconne du piémont pyrénéen et le long de l’Adour, plus spécialement en Bigorre et en Béarn. Rien qu’en Béarn, on recense 300 abbés lays.

Extrait du cadastre napoléonien de Ponson-Debats (E-Archives 64)
Extrait du cadastre napoléonien de Ponson-Debats (E-Archives 64)

Les premières mentions écrites remontent au XIe siècle. C’est dire si l’institution est ancienne.

Les abbés lays sont des particuliers, seigneurs ou bourgeois, qui fondent une église dans leur communauté. Ils perçoivent la dime destinée à l’entretien de l’église, à son desservant et aux pauvres. De même, ils ont le « droit de patronage », c’est à dire le droit de présenter le curé à la nomination de l’évêque, souvent des membres de la famille. Enfin, ils bénéficient d’honneurs particuliers comme un banc dans l’église ou une sépulture dans le chœur de l’église. En outre, ils président en outre à toutes les cérémonies.

Au fur et à mesure des aliénations ou des héritages, on trouve dans certaines paroisses plusieurs abbés lays.

Le plus souvent, la maison de l’abbé lay est attenante à l’église, communiquant parfois par une porte. Les deux bâtiments forment une maison forte qui porte le nom badie ou dabbadie (aujourd’hui abadia). On peut les retrouver sur le cadastre napoléonien.

L’Église a bien tenté de récupérer ces dimes inféodées, mais l’institution des abbés lay est restée solide et a perduré jusqu’à la Révolution française.

Le devenir des abbayes

Cloitre de Bonnefont - Musée des Cloîtres, New York
Cloitre de Bonnefont (31), Met Cloister, New York © Met Cloister

Les abbayes sont vendues comme bien national lors de la Révolution française de 1789. Mal entretenues ou démolies pour récupérer les matériaux de construction, elles sont souvent à l’état de ruines. On démolit bon nombre d’éléments architecturaux pour les vendre au musée américain The Cloisters de New-York. On y trouve, reconstitués, les cloitres de l’abbaye de Bonnefont en Comminges et de celle de Trie en Bigorre.

Pourtant, des particuliers, des associations ou des collectivités s’attachent à ce travail de reconstruction ou de rénovation, malgré des couts énormes.

La Société Archéologique du Gers se bat pour que le cloitre de l’abbaye de Flaran ne parte pas pour les Etats-Unis et réussit à la faire classer en 1914. Rachetée en 1972 par le département du Gers, celui-ci la restaure et elle devient le siège du Conservatoire Départemental du Patrimoine. L’abbaye abrite une collection permanente « le Gers jacquaire » et une collection d’art contemporain, la collection Simonow.

En 1964, le département des Landes récupère par donation, l’abbaye d’Arthous et la restaure. Elle abrite le Musée départemental d’histoire et d’archéologie. Le Musée présente une collection d’objets préhistoriques découverts à Sorde, ainsi qu’une collection de vestiges gallo-romains provenant également de Sorde.

Ces deux exemples montrent le travail de restauration accompli et rendent aux abbayes leur rôle ancien dans l’aménagement du territoire.

Abbaye de Flaran (32)
Abbaye de Flaran (32) © Wikimedia

Références

Wikipédia
Les débuts de la sculpture romane dans le sud-ouest de la France, Jean Cabanot, Ed Picard, 1987.
Les abbadies ou abbayes laïques dime et société dans les pays de l’Adour (XIe-XVIe siècles),  Benoit Cursente, Annales du Midi, 2004.

image_printImprimez la page

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *