Bernard de Panassac est l’un des fondateurs des Jeux Floraux de Toulouse au début du XIVe siècle. Originaire de la Gascogne, il incarne l’esprit littéraire et chevaleresque de son époque.
Les origines de Bernard de Panassac

Bernat (Bernard) est un prénom très fréquent dans la région et l’on a fort peu d’information pour bien situer notre dausèth (damoiseau). On connait ses origines puisqu’il est nommé dans des écrits En Bernat de Panassac, senher de Roeda , del cumtat d’Astarac (Sieur Bernard de Panassac, seigneur d’Arrouède, du comté d’Astarac). Roeda ou Arroeda (Arrouède) est une commune tout à côté de Panassac, dans le canton de Masseuva (Masseube).
Si on ne connait pas sa date de naissance, on a, en revanche, des informations précises sur ses actions entre 1323 et 1336.
Bernard de Panassac, un fondateur du Consistari del Gay Saber
À la Toussaint 1323, Bernard de Panassac fonde avec Guilhem de Lobra, bourgeois, Berenguier de Sant Plancat et Peyre de Mejanaserra, changeurs, Guilhem de Gontaut et Pey Camo, marchands, et Bernat Oth, notaire de la cour du viguier, la Sobregaya companhia dels VII trobadors de Tholoza (la Compagnie très gaie des sept troubadours de Toulouse). Un titre fort amusant même si, à l’époque, le gai savoir, c’est la poésie. Il deviendra vite le Consistori del Gay Saber (Consistoire du Gai Savoir), en fait une académie de poésie. Après la grande époque des troubadours et la terrible croisade des Albigeois, l’objectif de ce petit groupe est de maintenir le « lyrisme courtois » ou même de le revivifier. Ils souhaitent aussi valoriser la langue d’oc et la protéger de l’envahissement de la langue d’oïl.
Le terme de « maintenir » la poésie du sud donnera le mot de « mainteneurs » et non pas académiciens comme on le fait pour d’autres académies.
Ils créent un concours de poésie, doté d’une violette d’or, la joya, que les capitols de Tolosa (capitouls de Toulouse) s’engagent à payer. Et ils envoient uneils donnent cette première violette à Arnaut Vidal de Castèlnau d’Arri. (Arnaud Vidal de Castelnaudary) pour son sirventès Mayres de Dieu, verges pura.

La première réunion des Jeux Floraux

Réunis sous le nom de consistoire du Gai Savoir, les sept notables auditionnent le 1er mai, voire aussi le 2, au verger des Augustines, que l’on situerait aujourd’hui entre la rue Gabriel-Péri et l’église de Saint-Aubin, les poètes. Le 3, au matin, on bénit, lors d’une messe sise à Notre-Dame de la Daurade, les fleurs attribuées aux lauréats durant la cérémonie de l’après-midi tenue au Capitole. Le soir, les Jeux se clôturent par un banquet.
Cette action marque le début d’une institution littéraire qui, chose rare, perdure encore aujourd’hui.
Bernard de Panassac, un troubadour ?
En vos lauzar es, Dona, mos aturs,
Que gentils etz, per qu’es tanh de vos laus,
E’l vostre cors umils, franx e suaus,
Fay me chantar gayamens, car es purs.
Le poète et grammairien Frair Raimon de Cornet l’a d’ailleurs commenté.
On gardera aussi de cet auteur une canso (chanson à strophes) qui commence ainsi :

Amors, car say que faretz pietat,
E car conosc quez er drecg e merces
E car vai faitz amar la gençor res
Quez anch nasques, Na Ses-par-de-beutat,
Mercé vos clam, e faretz gran franqueza,
Pus tan lam faitz voler e dezirar,
Qu’a ley façatz los meus prechs escoutar,
Que dir li vuyl com l’am d’amor corteza.
Amour, car je vois que vous ferez œuvre pie,
Et car je sais que ce sera droit et merci,
Car vous me faites aimer la plus belle créature
Qui jamais naquit, Dame sans-pareille-en-beauté,
Je vous crie merci, et vous ferez grande franchise,
Puisque vous me la faites vouloir et désirer,
En lui faisant mes prières écouter,
Je veux lui dire comme je l’aime d’amour courtois.
Las Leys d’Amors
Les sept fondateurs considèrent-ils leur langue suffisamment stabilisée (arrivée à un âge classique) ? Ou souhaitent-ils tout simplement pouvoir comparer les poèmes avec des règles partagées ? En tous cas, Raimon de Cornet écrit en 120 chapitres et 560 vers un traité de poésie, le Doctrinal de trobar. Il est un traité de grammaire, de rhétorique et de poésie et parait le 7 septembre 1324 :
… en lo mes de setembre
sete, que milhs ne membre.
Verses cinc cenz sexanta,
cent vint capitols chanta.

Mais nos mainteneurs veulent aller plus loin et demandent dès 1328 à un avocat et poète toulousain, Guilhem Molinier, une grammaire prescriptive qui permettra au jury d’évaluer les textes sur leur versification et leur rhétorique. Elle s’appellera Las leys d’Amors, sera prête en 1337 mais ne sera officialisée qu’en 1356. Bernard de Panassac ne la verra pas.
Las Leys d’Amors deviendront une référence pour tous les poètes ou personnes qui souhaitent se lancer dans la poésie que ce soit dans les pays du sud de la France, en pays catalan, en Galice ou même en Italie.
Une grave accusation
Vers 1328, le sénéchal de Toulouse poursuit une vingtaine de Gascons d’Astarac ou de Manhoac, pour le meurtre de Géraud d’Aguin, ancien baile (officier judiciaire, aujourd’hui un huissier) de Bonlau (Boulaur). Plus précisément, il accuse Bernat de Panassac de port d’armes prohibées (si, si), d’avoir donné asile aux meurtriers alors que certains d’entre eux avaient été bannis du royaume et d’avoir ainsi favorisé leurs méfaits.

Le sénéchal condamne les Gascons. En particulier, il ordonne de raser les deux châteaux où avaient logé les meurtriers dont celui de Bernard de Panassac. En outre, il saisit ses biens qui ne seront restitués que contre 2000 livres tournois. Condamnation d’un rebelle ou acte de la royauté contre la féodalité, on ne saura pas le fin mot de l’histoire.
En tous cas, les condamnés font appel et le Parlement de Paris se saisit de l’affaire. Hélas, Bernard de Panassac meurt pendant cette seconde phase de la procédure, donc entre le et le .
Le Parlement confirmera la condamnation. Mais, entre temps, les héritières avaient obtenu la clémence du roi, Philippe VI de Valois. Obéissant, le Parlement modifiera sa sentence le 23 décembre 1338.
Héritage et postérité de Bernard de Panassac
L’impact le plus durable de Bernard de Panassac réside dans son rôle de fondateur des Jeux Floraux.
Une institution organisée avec, outre les sept fondateurs ou sept mainteneurs, dont le premier sur les listes est notre Gascon, un chancelier, un lecteur (ou secrétaire) et un vergier (bedeau).
Elle inspire aussi nos voisins catalans qui créèrent à leur tour un Consistoire à Barcelone en 1393.

L’hôtel d’Assézat, siège l’Académie des Jeux Floraux, Toulouse.Ce consistoire toulousain, qui existe encore aujourd’hui sous la forme de l’Académie des Jeux Floraux, a joué un rôle crucial dans la préservation et la promotion de la littérature occitane à travers les siècles. En 2024, l’académie fête ses 700 ans d’existence.
Bien que les détails de sa biographie restent parcellaires, Bernard de Panassac demeure une figure importante dans l’histoire littéraire du Sud-Ouest de la France. Son engagement dans la poésie et son initiative dans la création des Jeux Floraux témoignent d’une volonté de cultiver les arts littéraires dans une région plus connue pour ses hommes d’action que pour ses poètes.
En conclusion, Bernard de Panassac incarne la dualité de la noblesse médiévale, à la fois ancrée dans les réalités féodales et aspirant à l’élévation culturelle par la poésie.
Anne-Pierre Darrées
écrit en orthographe réformée (1990)
Références
Bernard de Panassac, un des fondateurs des Jeux Floraux, Annales du Midi, Antoine Thomas, 1915
Bernard de Panassac et Guillaume « de Villaribus » d’après des documents nouveaux, Annales du Midi, Antoine Thomas, 1917
À propos de Bernard de Panassac, Annales du Midi, Charles Samaran, 1920
La Gascogne littéraire, Gaston Bastit, 1894
Los trobadors
La parola del Testo
La poésie en Gascogne, Escòla Gaston Febus

