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Filadèlfa de Gèrda

Olympe-Claude Duclos nait à Banios en 1871, dont elle dira : « Oh ! ce petit village des Baronnies en Bigorre perdu au fond des montagnes vertes, tant au fond qu’il fallait se tenir bien droit et bien lever la tête pour apercevoir le ciel et toujours monter pour en sortir ! ».  On la connait sous le nom de Filadèlfa de Gèrda [Philadelphe de Gerde] qui est son nom de plume. Elle écrit des textes parmi les plus beaux de la littérature d’Oc.

Les débuts de Filadèlfa de Gèrda

Filadèlfa de Gèrda (1871-1952)

Filadèlfa de Gèrda est la dernière d’une fratrie de neuf enfants. Son père est instituteur à Banios (Hautes-Pyrénées) mais elle passe beaucoup de temps chez sa grand-mère de Gerde.

Son père est muté à Pouy dans le Magnoac, puis revient à Gerde pour une retraite bien méritée. À l’âge de 16 ans, Filadèlfa de Gèrda part en Amérique pour voir un oncle émigré, mais il meurt et elle rentre à Gerde six mois plus tard.

Filadèlfa de Gèrda aime parcourir la montagne à la rencontre des gens du pays qui parlent gascon. De plus, elle s’enrichit des lectures de livres de la bibliothèque paternelle. Elle écrit ses premiers poèmes qui sont publiés dans L’Avenir, le journal de Bagnères de Bigorre ; elle a tout juste 20 ans et elle est remarquée. D’ailleurs, elle est reçue chez Madame de Littré, nièce du philosophe Charles de Littré, qui fait sa cure à Bagnères. Et elle y rencontre Pierre Loti.

Célébrée par le Félibrige

Le Félibre agenais Charles Ratier (1853-1924) la découvre. Il en parle à Frédéric Mistral qui l’invite aux fêtes de la Sainte-Estelle des 10 au 12 mai 1893 à Carcassonne. Elle y fait un triomphe.

Achillle Rouquet (1851 - 1928)
Achillle Rouquet (1851-1928)

Achille Rouquet, poète de Carcassonne, raconte l’entrée de Filadèlfa de Gèrda : « Et une apparition radieuse surgit derrière eux : c’est celle d’une belle jeune fille de vingt à vingt-deux ans, vêtue de noir, la tête enveloppée d’un capulet, qui, nous le saurons bientôt, porte le deuil des héros de la résistance albigeoise. Elle s’appelle Philadelphe de Gerde.

Elle est la charmante et mystique reine des Pyrénées, venue à Carcassonne parce qu’elle a su que là devaient se réunir les félibres. Frédéric Mistral rayonne, heureux de voir en personne cette merveilleuse et séraphine fleur des montagnes méridionales, dont il avait déjà admiré les premiers vers. Pour nous, nous pouvons dire que la venue de cette mystique fleur de poésie a donné à toute la fête un caractère de grandeur étrange et charmante à la fois qui n’a pas peu contribué à la rendre populaire et à compléter son succès ».

Marius André, qui n’a d’yeux que pour elle, lui dédie son poème La glòri d’Esclarmondo. Mais Filadèlfa de Gèrda épouse en 1894, Gaston Réquier, avocat à Bordeaux. Ils auront deux enfants.

La consécration de Filadèlfa de Gèrda

Prosper Estieu (1860 - 1939)
Prosper Estieu (1860-1939)

En 1893, parait son premier recueil Brumos d’autouno / Brumas d’autona / Nuages d’automne. Puis, en 1899 Cantos d’azur / Cantas d’azur / chants d’azur, en 1902 Cantos eisil / Cantas d’eisilh / Chants d’exil, en 1909 Cantos de do / Cantas de dòu / Chants de deuil, et, enfin, en 1913 Bernadeta / Bernadèta / Bernadette.

Après ces publications, en 1910, Filadèlfa de Gèrda fonde avec Prosper Estieu le journal L’Estello que son mari cesse de financer en 1911. C’est un échec. Filadèlfa de Gèrda quitte le Félibrige et rejoint le mouvement royaliste.

En 1930 parait Eds Crids / Eths Crits / Les cris ; en 1934 Eux … ou la Bigorre en ce temps, entièrement en français et la seconde édition de Bernadeta ; En 1949, Se conti quand canti / Se cònti quan canti / Je conte quand je chante.

Eds Crids

Voici le début d’un poème édité dans Eds crids.

Hei! Eds gascos!

Portrait de Filadèlfa de Gèrda par Ulpiano Checa
Portrait de Filadèlfa de Gèrda (vers 1895?) par Ulpiano Checa (1860-1916) – Museo de Colmenar de Oreja 

Hei! eds gascos! qu’èm u vielh pòble
D’arrasa pura e de sanc noble.
A Ronsa-vau com a Muret,
Qu’ensenhèm so qu’entenem èstre.
Arrè qu’u Diu, arrè qu’u mèstre!
Tau èra ed crid ded noste endret…            

Hé! Eths gascons!

Hé! Eths gascons! qu’èm un vielh pòble
D’arraça pura e de sang nòble.
A Roncesvaus com a Muret,
Qu’ensenhèm çò qu’entenèm èstre.
Arren qu’un Diu, arren qu’un mèstre!
Tau èra eth crid deth noste endret…

Hé ! Les Gascons !

Hé ! Les Gascons ! Nous sommes un vieux peuple
De race pure et de sang noble.
À Roncevaux comme à Muret,
Nous enseignons ce que nous comprenons être.
Rien qu’un Dieu, rien qu’un maitre !
Ainsi est le cri de notre endroit…

En 1924, elle devient Maitre ès Jeux à l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse. Puis, en 1925, elle triomphe au Capitole en prononçant l’éloge de Clémence Isaure qui est dans son recueil Eds Crids.

Filadèlfa de Gèrda rejoint l’Action Française

Filadèlfa de Gèrda au Comité de l'Action Française des Hautes Pyrénées (1913)
Filadèlfa de Gèrda au Comité de l’Action Française des Hautes Pyrénées (1913)

Après l’échec de sa revue L’Estello, Filadèlfa de Gèrda se rapproche du mouvement « Action Française » de Charles Maurras. C’est un mouvement royaliste et nationaliste qui prône des valeurs traditionnelles auxquelles elle est attachée.

Charles Maurras (1868-1952) est né à Martigues. En 1888, il obtient le prix du Félibrige pour son éloge du poète Théodore Aubanel. Il devient secrétaire du Félibrige de Paris en 1889 et rédacteur en chef de sa revue Lo Viro-Solèu.

Filadèlfa de Gèrda se rapproche du mouvement « Action Française » de Charles Maurras
Charles Maurras

Hostile au centralisme culturel, et favorable au fédéralisme politique, Charles Maurras rédige en 1892 la Déclaration des Jeunes Félibres Fédéralistes, soutenue par Frédéric Mistral.

En 1899, il entre dans le mouvement « Action Française » né de l’affaire Dreyfus. Il écrit dans la revue du mouvement dont il devient le rédacteur en chef.

En 1940, il se rapproche du maréchal Pétain qui, lors du 110ème anniversaire de la naissance de Frédéric Mistral qu’il juge patriote, défenseur de sa langue et de son territoire, dit : « Il faudrait, dans nos écoles, au long des semaines, qu’on lise aux enfants une page de Mistral, soit en provençal, soit en français. En vers ou en prose, cette lecture fortifiera leur attachement au sol natal, au travail de la terre nourricière, leur fierté des aïeux, leur fidélité à la vocation de notre pays. »

L’activité débordante de Filadèlfa de Gèrda

Filadèlfa de Gèrda vit à Bordeaux, fonde la Ligue Guyenne et Gascogne et organise des fêtes somptueuses à Bordeaux et à Libourne.

Elle revient à Gerde et fonde La Frairia ded Desvelh / La Frairia deth desvelh / La Compagnie du Réveil qui met à l’honneur le costume bigourdan lors de fêtes au château de Lourdes en 1922 et 1924. Elle crée Nous-auti / Nosautis / Nous autres, un groupe de chanteurs et de danseurs qui jouent les comédies qu’elle écrit : Ed biroulet / Eth virolet / la volte-face ; Ed pepi / Eth pèpi / l’idiot.

Jusqu’en 1939, elle parcourt l’Occitanie  coiffée du capulet noir bigourdan en signe de deuil pour la langue d’Oc. Soi soulo à rabaria-d rebenye, Qui-ei nouste dret, Despuch Muret… / Soi sola a ravariar de revenja, Qui ei noste dret, despuish Muret… / Seule je rêve à la revanche, Qui est notre droit, Depuis Muret….

En 1924, elle participe aux fêtes en l’honneur du troubadour Arnaud Vidal à Castelnaudary, en 1928, coiffée du capulet rouge de la victoire, elle préside les cérémonies du bimillénaire de la cité de Carcassonne.

Le journal La Croix du 23 septembre 1928 écrit : « C’est grand dommage, à ce propos, que le mot tribun n’ait pas de féminin. Le féminin de ce vocable irait on ne peut mieux à Philadelphe de Gerde. Car elle n’est pas seulement un de nos plus éminents poètes lyriques actuels, elle est aussi l’orateur inspiré violent, presque terrible à certaines minutes, d’une grande cause ».

Dans son numéro du 16 février 1934, l’hebdomadaire palois, Les Nouvelles, écrit :  « Mme Philadelphe dé Gerde est le verbe même de la poésie. Toujours soulevée d’amour, de foi et d’enthousiasme, elle possède le don d’animer tout ce qu’elle touche et de couronner les sujets les plus humbles, voire les plus vulgaires, des plus radieuses flammes de l’esprit ».

Filadèlfa de Gèrda meurt à Gerde le 10 août 1952. Elle laisse une œuvre poétique en langue régionale. Les Pyrénées furent une source d’inspiration.

Première strophe d’un poème publié dans Eds Crids.

Portrait de Filadèlfa de Gèrda (Château de Mauvezin)
Portrait de Fildèlfa de Gèrda (Château de Mauvezin)

Ai! Ai ! Mon Diu !

Que descai drin mes cada dìa,
Mon Diu! Mon Diu!
Ed patrimòni ded Meidia.
Ai! Ai! Mon Diu!
E-n pòc de tems, se dura atau,
N’auram mes ne terra n’ostau…

Ai! Ai! Mon Diu!

Que descai drin mes cada dia,
Mon Diu! Mon Diu!
Eth patrimòni deth Mieidia.
Ai! Ai! Mon Diu!
En pòc de temps, se dura atau,
N’averam mes de tèrra ni d’ostau…

Aïe ! Aïe ! Mon Dieu !

Aïe ! Aïe ! Mon Dieu !
Il descend un peu plus chaque jour
Mon Dieu ! Mon Dieu !
Le patrimoine du Midi.
Aïe ! Aïe ! Mon Dieu !
Dans peu de temps, si cela dure ainsi,
Nous n’aurons plus ne de terre ni de maison…

Le souvenir de la poétesse

En 1962, Bagnères-de-Bigorre rend hommage à Filadèlfa par une stèle, un médaillon sculpté, sur la promenade des thermes. On peut y lire :  Ed païs qui canti eï u bet païs / Eth país qui canti ei un bèth país / Le pays que je chante est un beau pays.

Quant au village de Gerde, il a inauguré, le 15 octobre 2022, un buste en bronze pour les 70 ans de sa mort.

L’association Eths Amics de Filadèlfa de Yerda possède une belle collection d’ouvrages et de photographies.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Eds Crids, Filadèlfa de Gèrda, 1930
Wikipédia
Revue de Comminges, 2000.