Il quéquège ou quoi ?

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Le gascon fait bande à part, nous dit Canal Académies. En tous cas, il a quelques spécificités dont les fameux énonciatifs. Qué? Que‘t digui que… Et certains de dire que les Gascons quéquègent !

Et que je te mets un mot qui sert à rien

Robert Longacre (1922-2014) invente le terme particules mystérieuses pour les énonciatifs
Robert Longacre (1922-2014)

On utilise le mot « énonciatif » pour qualifier ces mots gascons qui n’ont aucune fonction grammaticale dans la phrase et donc ne sont jamais traduits en français ou dans n’importe quelle autre langue, pas même dans les autres parlers d’oc. Le linguiste américain Robert Longacre (1922-2014) les qualifiait de mystery particles (particules mystérieuses).

Allez, disons-le tout cru : qu’ils n’y comprennent rien ces étrangers ! D’ailleurs, chez nos contemporains, le que (prononcer qué) du parler gascon a gardé en français une place particulière. Par exemple, il va permettre d’expliquer : va te laver petit cochonou, que tu es tout sale ! Ou il va insister : Oh que oui, je vais à la fête !

Le grand linguiste allemand G. Rohlfs (1892-1986) affirmait que l’énonciatif est l’un des faits les plus caractéristiques de l’idiome gascon. Ainsi on dira en français je chante, tu chantes, en espagnol canto, cantas, en languedocien canti, cantas et en gascon que canti, que cantas.

Et parmi tous les énonciatifs, le mot que est le plus utilisé. Ce que se positionne avant le verbe ou avant le pronom. Que vengues, que me’n vau / Tu viens, je m’en vais. Alors d’accord, cela peut alourdir la phrase. Que pensi qu’ès tu qu’as rason / Je pense que c’est toi qui as raison. Qu’en pensez-vous ? Ça la rythme aussi, non ?

Le « que » énonciatif du vieux gascon

Pour G. Rohlfs (1892-1986), l'énonciatif est une particularité du gascon
G. Rohlfs (1892-1986)

Depuis quand le Gascon utilise-t-il le que énonciatif ? Inutile de dire qu’on s’est bien bagarré sur le sujet. On le trouve, mais pas toujours, dans des écrits anciens. Par exemple, dans le For d’Aspe, lors du vicomtat de Gaston VII (1229-1290), on lit :
Item quant lo vescomte entrara prumerementz en Aspe, que-u deven bier los Aspees davant et que-u deven jurar fideutat, et eg a lor. Et que-us deu emparar segont que dret es; et que-us deu esser bon senhor, et egs a luy bons homis. Et que-us deu thier segont que scriut es en aqueste carte.

Il est moins fréquent dans les poèmes du XVIe siècle, mais on a surtout des témoignages de poètes du nord-est de la Gascogne, moins enclins à l’utiliser que d’autres. Le que deviendra plus systématique plus tard, comme en témoignent les articles savoureux échangés par Hourcadut (Four-écroulé) et Hourquillat (Four-dressé).

Toutefois, aujourd’hui, on admet que ces énonciatifs étaient déjà là au moyen-âge et qu’ils sont vraiment une marque du gascon. Allez. Qu’on le prend avec plaisir !

Et que je t’influence

Jean Lafitte (1930-2023), docteur en sciences du langage et gasconniste convaincu, propose dans Ligam-DiGaM n°15 une carte qui précise les régions où l’énonciatif que est utilisé. On le trouve dans toute la Gascogne à l’exception des zones frontières avec le languedocien. Ainsi les Lomanhòls ne l’utilisent pas, pas plus que les Bordelais ni les Gascons de l’est qui approchent Toulouse. Et le Lomanhòl Jean-Géraud Dastros (1594-1648) écrit :

J-G d'Astros (1594 - 1648)
Jean-Géraud d’Astros (1594-1648)

Jo son lo desirat Estiu,
Lo temps mes benasit de Diu,
La sason que l’òme mes ame,
Per çò que son lo caça-hame,
Caça-mautemps, caça-talent,
Que l’Ivèrn tròç de magolent,
E que la Prima tota merra,
Aven botat dessús la Tèrra.

Je suis l’été, le désiré,
Le temps le plus béni de Dieu,
La saison que l’homme préfère,
Car je suis le chasse misère,
Chasse malheur et chasse faim,
Plutôt que l’hiver désolant,
Et que le printemps ce vantard,
Avaient placé sur notre terre.

Académie des Jeux floraux Toulouse - Portrait de Lucien Mengaud par Barthélemy Chabou - Ca 1860
Lucien Mengaud (1804-1877), portrait par Barthélemy Chabou – Ca 1860 © Wikipedia

Mais il faut croire que certains se sont laissés influencer car sur le socle de la fontaine Aux Jeux floraux, place de la Concorde à Toulouse, on peut lire qu’aymi e non pas aymi.

O moun pais o Toulouso Toulouso
Qu’aymi tas flous toun cel toun soulel d’or
Al prep de tu l’amo se sent hurouso
Et tout ayssi me rejouis le cor.
(Ô mon pays ô Toulouse Toulouse / J’aime tes fleurs ton ciel ton soleil d’or / Auprès de toi l’âme se sent heureuse / Tout en ces lieux, me réjouit le cœur)

Cette chanson La Tolosenca / La Toulousaine a été écrite en 1845 par l’écrivain Lucien Mengaud sur une musique de Louis Deffès. Elle sera chantée par le Biarrot André Dassary (1912-1987). Et elle présente un bel exemple d’énonciatif.

Le « que » retrouvé

Affiche du Crédit Agricole qui utilise l'énonciatif que en zone languedocienne
Affiche du Crédit Agricole © Jean Lafitte

De façon plus étonnante, le Crédit Agricole de l’Aveyron offre une publicité en langue d’oc (au début des années 1970 ?) et n’hésite pas à renforcer son affirmation en employant un que :

Lo crédit agricol
Que l’abètz a vòstra pòrta !
(Le Crédit Agricole, [et oui] vous l’avez à votre porte !)

L’affiche complète de cette publicité est reproduite dans la Petite encyclopédie occitane d’André Dupuy (1972) ou dans L’occitan langue de civilisation européenne, d’Alain Nouvel (1977).

Les autres énonciatifs

Si le que est le plus connu parce qu’utilisé dans les phrases affirmatives, il existe d’autres mots qui ont la même fonction, c’est-à-dire qu’ils ne servent à rien. C’est le cas de e pour les phrases interrogatives.

E vòs un còp de vin? 
Tu veux un verre de vin ?

Plus intéressant est le cas de be, cet énonciatif que l’on va utiliser à la place de que pour marquer l’exclamation.

Les savants comme Jean-Louis Fossat, professeur à l’université du Mirail à Toulouse, disent que c’est une forme sonore monosyllabique d’attaque. Mais son utilisation est plus souple que le que et peut traduire des nuances. Par exemple, on peut dire
B‘ès tu pèc! (Que t’es bête toi !)
ou Qu’ès pèc, be! (Ce que tu es bête, eh !).
Le Gascon peut aller plus loin et lancer un B‘ès tu pèc, be! (Mais que tu es bête toi, eh !)

De quoi s’amuser, non ?

Quelques exemples d’usage de l’énonciatif : Fonds Lalanne 1950, ALG123 enquête préliminaire, questionnaire Dauzat Q_001-130, MORCENX (extrait) © http://occiton.free.fr/albums/

Et finalement, le Gascon quéquège ?

Que jògui las culòtas / je joue les pantalons, ou, en bon français, je mets ma tête à couper. Tè, je mets ma tête à couper que vous avez déjà entendu cette expression : le Gascon quéquège. Et tous ces que y font penser. Pourtant, quequejar veut dire bégayer en gascon. Bon, après tout ?

Que vous hèi ua pièla d’adishatz (que je vous fais une pile d’aurevoir)

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Le que énonciatif gascon dans l’Histoire, Jean Lafitte, 2019.
L’énonciatif gascon entre pragmatique et grammaire, Claus Dieter Pusch, 1998
Les « petits mots » énonciatifs gascons : le cas de bè énonciatif, Jean-Louis Fossat, 2006.
L’énonciatif gascon et le substrat basque,
Syntaxe de la particule que en gascon, Annick Morin, 2005
L’énonciatif gascon E à la lumière du breton

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