La guerre de Gascogne 4- la fidélité des Gascons

Les gascons sont fidèles à leur duchesse Aliénor. Après sa mort, cette fidélité n’est plus personnelle. Elle s’adapte selon leurs intérêts. Faisons un rapide panorama de la Gascogne au XIIe siècle.

Les Gascons sont divisés

Si les trois grandes villes de Gascogne sont fidèles aux Anglais, c’est que le commerce leur rapporte beaucoup. Bordeaux s’enrichit grâce au commerce du vin vers l’Angleterre et les pays du nord. Bayonne est la plaque tournante du commerce entre l’Angleterre et l’Espagne. Dax est située sur la route entre Bordeaux et Bayonne.

Armes du Béarn
Armes du Béarn

Les grandes familles de féodaux sont partagées. Le Béarn et la Bigorre ont clairement choisi de s’allier avec l’Aragon à qui elles font hommage en 1154 car le mariage dAlienor avec Henri III les inquiète. Plus tard, Gaston VI de Bearn est à la tête de la révolte des Gascons. Gaston VII participe à la révolte de La Réole et soutient les entreprises des rois de Castille pour conquérir la Gascogne. Finalement, même si c’est du bout des lèvres, le Béarn doit faire hommage au roi d’Angleterre.

Clément V sur le trône pontifical Bibliothèque palatine © Wikipedia
Clément V sur le trône pontifical Bibliothèque palatine © Wikipedia

L’union de Foix et du Béarn pose un nouveau problème. Le comté de Foix fait hommage au roi de France alors que Béarn, Marsan et Gabardan relèvent du roi d’Angleterre. Cette situation compliquée conduit Gaston dit Febus à refuser l’hommage du Béarn au roi d’Angleterre, puis au roi de France. Cette décision équilibrée est une déclaration d’indépendance du Béarn.

Le comte d’Armagnac, ennemi juré de la maison de Béarn, a choisi le camp du roi de France jusqu’à s’allier avec lui par mariages.

Une autre famille inconnue s’allie aux Anglais et leur reste fidèle : les Albret. Ils combattent en Gascogne mais aussi en Écosse et au Pays de Galles. Grâce aux dons des rois d’Angleterre en remerciement de services rendus, les Albret se constituent un vaste ensemble territorial. Le Pape gascon Clément V favorise aussi les Albret par l’obtention de lucratifs bénéfices.

L’essor des bastides

la fidélité des Gascons leur vaudra la construction de nombreuses bastides
Carte des bastides du Sud-Ouest

La Gascogne compte peu de grandes villes : Bordeaux, Bazas, Bayonne et Dax. En quelques années, elle se couvre de bastides.

En 1280, Edouard Ier donne pouvoir à son Sénéchal Jean de Grailly de construire des bastides. Il s’agit de faire pièce à la politique de construction de bastides du roi de France. C’est pour cela que, dans bien des cas, bastides anglaises et françaises se font face à face le long de la frontière entre les deux états.

Edouard Ier est un grand bâtisseur : Pimbo en 1268, Liborna (Libourne) en 1269, Vilafranca de Cairan (Villefranche du Queyran) en 1271, Pelagrua (Pellegrue) en 1272, Miramont Sensac (Miramont-Sensacq) en 1274, Castethnau de Gupia (Castelnau sur Gupie) en 1276, Miramont de Guiana (Miramont de Guyenne) en 1278, Cadilhac (Cadillac), Arroi (Arouille) et Mauvesin d’Armanhac (Mauvezin d’Armagnac) en 1280, Sauvatèrra de Guiana (Sauveterre de Guyenne) en 1281, Ròcapina (Roquepine), Bona Guarda (Bonnegarde) et Valença (Valence d’Agen) en 1283, Viana (Vianne) et Talmont en 1284, Francescàs (Francescas) en 1286, Forcés (Fourcès), Sent Clar (Saint-Clar), Hastings (Hastingues), L’Agruèra (Lagruère) et Sent Genh (Saint-Gein) en 1289, Nicòla (Nicole) en 1291 et Sevinhac (Sévignac de Guyenne) en 1305,

Son successeur, Edouard II construit Sopròssa (Souprosse) en 1314, Gèuna (Geaune), Saron et Sent Sauvador de Milhan (Saint-Sauveur de Meilhan) en 1318, Blasimont (Blasimon) et Bèthvéser (Betbezer) en 1320,  Toloseta (Toulouzette) en 1321 et La Bastida de Shalòssa (Labastide-Chalosse) en 1327.

Enfin, Edouard III construit Dur Hòrt-Baishen (Duhort-Bachen) en 1327 et Lanas (Port de Lanne) en 1331.

Remparts de Vianne
Remparts de la bastide de Vianne

La prospérité de Bordeaux

Bordeaux doit sa prospérité au commerce des vins et à ses relations étroites avec l’Angleterre et les pays du nord.

Chaque année, à l’automne, des convois de bateaux amènent le vin claret (clairet) qui supplante les vins du nord de la Loire. Les bateaux emportent aussi du sel du Médoc, de la résine des Landes et du pastel de Lauraguais. Il ne faut que 10 jours de navigation pour rejoindre Londres. En retour, Bordeaux reçoit de la viande salée et des objets de mercerie.

La vigne gagne partout. Dès 1224, le vin de Bordeaux fournit les ¾ de la consommation anglaise, supplantant celui de La Rochelle qui n’a d’autre solution que de le distiller pour en faire du Cognac.

La fidélité des gascons facilitera le développemet des vignobles bordelais
Le vignoble bordelais

Bordeaux prospère

Bordeaux profitera de sa fidélité aux Anglais
À Bordeaux, la porte Saint-James ou de la Grosse Cloche

Bordeaux reçoit de nombreux privilèges comme celui de règlementer elle-même la production de vin et son commerce dans les limites de la Sénéchaussée. C’est ainsi que les bourgeois de Bordeaux ont le monopole de la vente des vins à la foire d’automne. Ce n’est qu’une fois tout leur vin vendu que les courtiers des autres pays pouvaient entrer en contact avec les marchands bordelais pour vendre leur vin. Ce contrôle strict empêche le développement des vignobles en amont de la Garonne. Le vin de Gaillac ne sert plus qu’à la consommation locale, Agen se lance dans la production de pruneaux, Moissac vers celle des raisins de table, l’Armagnac vers la distillation et la production d’Armagnac.

Bordeaux est gouvernée par une jurada (jurade) qui choisit un maire depuis 1172. Elle a des pouvoirs judiciaires et financiers. Jean sans terre exempte la ville de maltòuta (maltôte : impôt sur les produits de consommation courante). En 1235, Henri III octroie des costumas (charte de coutumes).

De nombreux métiers prospèrent autour du vin et du port. De nouveaux quartiers voient le jour. Une nouvelle enceinte de 3 Km et percée de 10 portes est construite en 1251 (seule subsiste encore la porte Saint-James), une nouvelle en 1302. En 1242, les Bordelais sont exempts du service militaire en dehors de leur sénéchaussée.

Tous ces avantages et privilèges maintiennent Bordeaux dans la plus grande fidélité aux rois d’Angleterre.

Les autres villes de Gascogne

Bayonne est un grand port du sud de la Gascogne. Ses bateaux font le commerce avec l’Angleterre, le nord de l’Europe et l’Espagne. L’activité de la pêche y est importante. Ses chantiers navals sont réputés pour des navires de haute mer et la ville abrite une importante garnison. Le port est le débouché naturel de ceux de Dax et de Mont de Marsan qui trouvent un accord en 1293 pour régler leurs différends commerciaux. Le commerce par voie maritime ou fluviale génère de beaux bénéfices.

De par sa position stratégique, la ville retient l’attention des rois anglais. En 1177, Richard cœur de Lion la détache du Labourd qui prend désormais Ustaritz comme capitale. Bayonne reçoit une charte communale en 1215. Elle se gouverne en élisant un maire depuis 1189.

L’Adour se jette dans l’océan à Capbreton, avant-port de Bayonne. Vers 1410, l’embouchure de déplace plus au nord. C’est une catastrophe pour Bayonne qui décline. Elle doit attendre 1578 pour que l’embouchure de l’Adour se fasse à Bayonne.

Dax est une ville commerciale avec un port fluvial. Les pèlerins sur la route de Saint-Jacques y sont nombreux. Deux foires annuelles s’y tiennent.

Bayonne
Bayonne

Les rolls gascons

Les rolls gascons © Wikipedia
Les rolls gascons © Wikipedia

Chaque année entre 1273 et 1453, l’administration anglaise établit des rolls (rouleaux ou registres), rédigés en latin, sur lesquels elle retranscrit tous ses actes administratifs rédigés en Gascogne. Les parchemins sont cousus ensemble sur une longueur de plusieurs mètres et enroulés pour leur archivage.

C’est une source inépuisable de renseignements sur les personnages et les évènements de l’époque. On y trouve notamment les ordres donnés aux sénéchaux et autres officiers, ainsi que des ordonnances relatives aux impositions adressées aux communautés ou aux seigneurs locaux. Les rolls permettent aussi de suivre l’itinéraire des rois d’Angleterre lorsqu’ils sont présents en Gascogne.

Un exemple : l’autorisation donnée en 1342 à Hélias de Lescours de fortifier une maison près de Sent Milion (Saint-Emilion) : « Le roi à tous etc. salut. Sachez que, de notre grâce spéciale, nous avons concédé à notre cher et fidèle Hélias de Lescours, que lui et ses héritiers puissent édifier de pierre et de chaux une maison forte sur leur terre dite de Villeneuve d’Entre-Dordogne près de Saint-Émilion, l’enclore et la créneler et la tenir pour eux sans empêchement de nous, de nos héritiers ou d’aucun de nos officiers, ni de ceux de nos héritiers, en étant toutefois tenus de la rendre à notre commandement ou à celui de nos héritiers ou de nos sénéchaux ou de ceux de nos héritiers pour le duché d’Aquitaine, en temps de guerre ou en paix. En témoignage etc.

De par le roi et son conseil ».

Charles Bémont (1848-1939) publie la première partie des rolls. Il publie aussi en 1884 : « Simon de Mont fort, comte de Leicester, sa vie (120 ?-1265), son rôle politique en France et en Angleterre ».

L’Université de Bordeaux et des universités anglaises étudient les autres rolls afin de les publier ultérieurement.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

The Gascon Rolls project 1317-1468 
Bordeaux du XIIe au XVe siècle