La poésie en Gascogne

Le 21 mars est la journée mondiale de la poésie. Ça tombe bien, la poésie est un genre qui plait aux Gascons et aux Gasconnes. Pourtant, la Gascogne fournit plus de soldats que de poètes faisait remarquer le Condomois Gaston Bastit, auteur du livre La Gascogne littéraire. Bon. Tant pis ! Il y en a quand même assez pour se régaler de leurs œuvres.

Les précurseurs gascons de la poésie

Guillaume IX d'Aquitaine
Guillaume IX d’Aquitaine (1071-1127)

Nous pouvons citer quelques troubadours des XIe au XIIIe siècle comme Guilhem IX [Guillaume IX d’Aquitaine], Cercamon [Cherche monde] le jongleur de Gascogne ou Peire de Valeira. Car ils ont laissé de belles traces de leur talent.

Bien sûr, tous ces poèmes sont écrits dans la langue des troubadours. Voici par exemple le début d’un poème de Guilhem d’AquitàniaMout jauzens me prenc en amar [Gai et jovial, je me prends à aimer] :

Mout jauzens me prenc en amar
Un joy don plus mi vuelh aizir,
E pus en joy vuelh revertir
Ben dey, si puesc, al mielhs anar,
Quar mielhs onra ‘m, estiers cujar,
Qu’om puesca vezer ni auzir.

Gai et jovial, je me prends à aimer,
Je dois partir, bien de la joie,
Je veux revenir et c’est pourquoi
vais aux mieux si comme jamais
Je te cherche, je suis honoré
Qu’on sache je t’entends: je te vois.

Les Capitouls de Toulouse dotent le concours des Jeux Floraux en 1324
Les Capitouls de Toulouse dotent le  Consistòri del Gay Saber.

Quant à l’Astaragués [Astaracais] Bernart de Panassac, il est l’un des sept troubadours qui a fondé la première académie littéraire du monde occidental, le  Consistòri del Gay Saber en 1323 à Tolosa [Toulouse].

Cependant, il ne faut pas voir dans ces poètes, de doux rêveurs contemplatifs. Par exemple, le seigneur de Panassac reste un Gascon au sang chaud et il sera condamné pour le meurtre du baile Géraud d’Aguin.

La poésie franco-gasconne à la Renaissance

Au XVIe siècle, certains Gascons se mettent au français. Et, comme l’écrit le chanoine Imbert qui vivait à L’Arromieu [La Romieu, Gers], c’est pour

Prouver à nos voisins, ançois à l’univers,
Que nous avons banni l’aïeule barbarie.

Ainsi, plusieurs poètes laisseront leur nom comme le Bordelais Pierre de Brach (1547-1604) qui écrit plusieurs poèmes bien tournés ainsi que la Lettre sur la mort de Montaigne, restée justement célèbre. Ou Jean de la Jessée (1550-16.. ?) qui écrit de nombreux ouvrages dont un beau recueil de poèmes d’amour, Les Amours de Marguerite.

Théophile de Viau (1590-1626)
Théophile de Viau (1590-1626). Portrait gravé par Pierre Daret.

Théophile de Viau, né en 1590, a aussi un beau succès. Par exemple, il écrit dans sa pièce de théâtre, Les Amours tragiques de Pyrame et Thisbé :

Ah ! voici le poignard qui du sang de son maitre
S’est souillé lâchement. Il en rougit, le traitre.

Vers qui inspireront Edmond Rostand qui fera dire à Cyrano :

Le voilà donc ce nez qui des traits de son maitre
A détruit l’harmonie ! Il en rougit, le traitre !

La Gascogne relance la poésie… en gascon

À cette même époque, des poètes gascons, finalement les meilleurs, choisissent d’écrire dans la langue du pays. D’ailleurs, Pierre Bec rappelle que la Gascogne a été pionnière dans la renaissance de la littérature en langue régionale au XVIe siècle.  Et dans son livre Le siècle d’or de la poésie gasconne,  il cite douze grands noms.

Guillaume de Salluste, seigneur du Bartas. poète gascon
Guillaume de Saluste, seigneur du Bartas. (1632-1694). Gravure de Nicolas de Larmessin.

Notons que le premier qui affirme à la fois son talent de poète et son attachement à la Gascogne, c’est Pey de Garros (1525?-1581), un Leitorés [Lectourois] du XVIe siècle. On compte aussi Guillaume Saluste du Bartas (1544-1590) du Fesensaguet [Fezensaguet] considéré par les Allemands comme le plus grand poète français de cette époque, Jean-Géraud d’Astros (1594-1648) le Lomanhòu [Lomagnol], etc.

De même, la famille Gassion, bien connue en Bearn, a donné naissance à un médecin et poète, Jacob de Gassion (1578-1639) dont nous avons conservé trois sonnets. L’un d’eux reprend le thème classique à cette époque du chevreuil blessé. En version française :

Quand le printemps en robe chamarrée
A fait s’enfuir les brulures du froid,
Le chevreuil, de ses gambades et bonds,
Caracole au beau milieu des prairies.
Au beau jaillir de l’aube safranée,
Prenant le frais le long des ruisselets,
Va se mirant dans l’onde argentée,
Puis sur le tertre fait cent cabrioles.
Des chiens courants il craint peu les abois
Et se tient sauf : mais, tandis qu’il folâtre,
L’arquebusier lui donne un coup mortel.
Ainsi je vivais sans nulle tristesse,
Quand un bel œil me fit par fantaisie
Au fond du cœur une loyale plaie.

Tout a l’humeur gasconne en un auteur gascon !

Cette phrase est de Boileau dans son Art Poétique. Et il est vrai qu’on va trouver la gaité, la gaillardise, la moquerie dans les vers du pays. Déjà, d’Astros, voulant retenir les ardeurs d’un Recteur à l’égard des dames, écrit dans le poème Le Mariage du nouveau curé :

JG Dastros, poète gascon
Jean-Géraud Dastros, poète gascon (1594-1648)

Diu vos a dat los abitans
D’aqueste lòc per parroquians,
Au nom e qualitat d’auelhas;
Bon pastor, guardaratz que vos
Los hasatz pas vénguer motons
Dab còrnas dessús las aurelhas!

Dieu vous a donné les habitants
De ce lieu pour paroissiens,
Avec nom et qualité d’ouailles ;
Bon pasteur, vous vous garderez bien
De les faire devenir des moutons
Avec des cornes au-dessus des oreilles !

D’autres vont se faire les champions de la littérature populaire comme l’Aspois Cyprien Despourrins (1698-1759) qui saura mettre en valeur le sentiment délicat de l’amour. Ou bien, d’autres vont chanter la montagne comme le Bigourdan Frédéric Soutras (1814-1884).

D’autres encore seront surtout des chansonniers politiques comme le Béarnais Xavier Navarrot (1799-1862) qui affirme :

Un dépit m’a rendu poète…
Le besoin de montrer la dent
Donne de l’esprit au plus bête ;

Les grands poètes récents

Francis Jammes poète des Pyrénées
Francis Jammes (1868-1938) en 1917

Le Bordelais Catulle Mendès (1841-1909) est un poète des plus complets. D’ailleurs, il est très apprécié et plusieurs de ses poèmes seront mis en musique par les compositeurs de l’époque : Reynaldo Hahn (Le souvenir d’avoir chanté), Georges Bizet (L’abandonnée), Jules Massenet (La lettre), etc.

Francis Jammes (1868-1938) est un immense poète né à Tournay dans les Baronnies et il reçoit plusieurs prix littéraires. Il écrit des dizaines de recueils poétiques dont cet extrait de Le poète et l’oiseau :

Ceci est le pays pauvre et beau de ma mère
où la terre calleuse offre l’olive amère
au loriot et à la grive.

Plus récemment, un Tristan Cabral (1944-2020), né à Arcachon, laisse une œuvre poétique importante. D’ailleurs, son recueil, Ouvrez le feu, remportera un grand succès.

Robert de Montesquiou-Fezensac (1855-1921) laisse aussi de beaux recueils de poésie dont le magnifique Le Chef des Odeurs suaves. Là encore, le sang gascon s’exprime, et Montesquiou provoquera en duel en juin 1897 le Normand Henri de Régnier  parce que ce dernier avait propagé des propos diffamatoires à son encontre.

Les poètes et le gascon

Bernard Manciet (1923-2005)
Bernard Manciet (1923-2005)

Pourtant, comme au siècle d’or, les grands poètes se révèleront plutôt en lenga nosta. Peut-être que les sonorités et la musicalité de notre langue inspire-t-elle mieux nos auteurs ? Bernard Manciet remarquait que l’on peut plus facilement provoquer des chocs de mots en gascon qu’en français.

Ainsi, la liste peut être longue, depuis Isidore Salles (1821-1900), Miquèu Camelat (1871-1962), Philadelphe de Gerde (1871-1952), Jean-Baptiste Bégarie (1892-1915) ou l’immense Bernard Manciet dont l’écriture entière est emplie de lyrisme.

De nos jours, des poètes s’expriment avec talent comme Sèrgi Javaloyès (1951- ) par exemple dans son poème épique Sorrom Borrom, ou l’Aranés [l’Aranais] Xavi Gutiérrez Riu (1971- ) qui excelle dans tous les genres poétiques, ou encore la jeune Bordelaise Jessyka Rojo (1985- ) qui inventent des poèmes fantastiques pleins d’imagination.

Malheureusement, la perte de la connaissance du gascon dans la région compromet l’expression poétique de nos compatriotes.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

À propos de Bernard de Panassac, Ch. Samaran, 1920
Le siècle d’or de la poésie gasconne, Pierre Bec, 1997.
Guillaume IX d’Aquitaine, La joie des poètes
La Gascogne littéraire, Gaston Bastit, 1894
Les premières oeuvres françoyses de Jean de la Jessée