Le gascon à Bordeaux ou à Bordèu ?

Bordeaux, grande ville du nord de la Gascogne, abandonne le gascon plus tôt que les autres. Du moins, la bourgeoisie d’affaires. Commerce international oblige ! Le peuple, lui, continue de pratiquer le gascon.

Le Bordeluche

Le Bordeluche est le gascon parlé à Bordeaux. Il n’est pas différent du gascon parlé ailleurs mais il comporte un certain nombre de mots et d’expressions particulières qui sont souvent liés aux activités économiques comme la vigne ou la pêche.

Dictionnaire du Béarnais et du Gascon moderne, Simin Palay, Edicion Reclams 2020
Dictionnaire du Béarnais et du Gascon moderne, Simin Palay, Edicion Reclams 2020

L’andòrda est le lien en osier pour la vigne, le carasson est le piquet de vigne, le pishadèi est le pays du vin aux environs de Libourne, la cacunha est une vielle voiture, être grinhashisha c’est être de mauvaise humeur, la malha est le travail… On peut retrouver la plupart du vocabulaire bordeluche dans le Dictionnaire du Béarnais et du Gascon moderne de Simin Palay. Remarquons aussi que plus d’un de ces mots s’est transmis dans un registre bordelais populaire, comme le « mail » (prononcer le maill) qui veut toujours dire le travail.

 

 

Le gascon : étude de philologie pyrénéenne, Gerhard Rohlfs
Le gascon : étude de philologie pyrénéenne, Gerhard Rohlfs, Max Niemeyer Verlag, 1935

Dans son ouvrage Le gascon : étude de philologie pyrénéenne, Gerhard Rohlfs (1892-1986), montre les spécificités du gascon du bordelais : herpin / aiguille de pin, se dit grepin ; jauga / ajonc, se dit ajauga ; lagast / tique, se dit regach ; eslurar / glisser, se dit lurjar ; etc.

On peut aussi le retrouver dans le nom des rues du vieux Bordeaux, même s’ils sont pour la plupart francisés. Par exemple, la rue bouquière vient de boquèira, la rue des bouchers.

L’Ostau occitan de Bordeaux en a établi une carte et Julien Pearson, guide conférencier, propose une intéressante visite guidée en occitan.

La littérature bordelaise des troubadours

Alors que les ducs d’Aquitaine et les rois d’Angleterre sont en lutte avec les rois de France, les troubadours bordelais laissent des traces de leur art.

Un troubadour bordelais : La mort de Jaufré Rudel dans les bras de Hodierne de Jérusalem © Wikipedia
La mort de Jaufré Rudel dans les bras de Hodierne de Jérusalem © Wikipedia

Jaufre Rudel est un troubadour originaire de Blaye. Hélas, on n’a conservé de lui que 5 chansons.  Pour écouter le chant, cliquer ici : Lanquan li jorn son lonc en may

Vau de talan embroncs e clis
Si que chans ni flors d’albespis
No·m platz plus que l’iverns gelatz.

Je vais incliné et courbé de désir
si bien que ni chants ni fleurs d’aubépine
ne me plaisent plus que l’hiver gelé.

Amanieu de Sescars est originaire de Saint-Martin près de La Réole. Deux de ses épitres sont connues.

Demandatz-li novèlas:
«Quals dònas son pus bèlas,
O Gascas o Englesas,
Ni quals son pus cortesas
Ni quals son pus bonas?
E s’il vis ditz, Gasconas
Repondètz ses temor:
«Sénher, salv vòstre onor,
Las dònas d’Englatèrra
Son gençer d’autra tèrra».
E s’ilh vous ditz: «Englesa»,
Respondètz: «Si no·us pesa
Sénher, géncer es Gasca.

Posez-lui des questions :
Quelles sont les femmes les plus belles
Gasconnes ou Anglaises.
Quelles sont les plus courtoises ?
Les plus fidèles, les meilleures ?
S’il vous dit : « Les Gasconnes »
Répondez sans crainte :
« Seigneur, sauf votre honneur
Les femmes d’Angleterre
Sont les plus belles du monde ».
Et s’il vous dit : « Les Anglaises »,
Répondez : « Ne vous en déplaise,
Seigneur, les plus belles sont Gasconnes ».

L’évolution de la littérature de Bordeaux

Si le gascon est la langue administrative du temps des ducs d’Aquitaine et rois d’Angleterre, le français s’impose progressivement comme partout ailleurs. D’ailleurs, on ne connait pas d’œuvres en gascon bordelais au XVIe ou XVIIe siècle.

Michel de Montaigne (1533-1592), Pierre de Brach (1547-1604) et Montesquieu (1689-1755) sont des bordelais connus pour leurs œuvres littéraires en français. Ils ont occupé des fonctions à la mairie de Bordeaux ou au Parlement. Pourtant, ils connaissaient le gascon mais écrivaient pour un public français. On relève quand même quelques beaux gasconismes et quelques allusions au gascon dans leurs œuvres.

Trois écrivains de Bordeaux : Michel de Montaigne (1533-1592), Pierre de Brach (1547-1604) et Montesquieu (1689-1755)
Michel de Montaigne (1533-1592), Pierre de Brach (1547-1604) et Charles Louis de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu (1689-1755)

L’essor du gascon bordelais

Après la période révolutionnaire, on assiste à Bordeaux à un nouvel essor de la littérature en langue régionale.

L’essor du gascon bordelais : Meste VerdiéAntoine Verdié (1779-1820), dit Mèste Verdièr est l’auteur de nombreuses poésies et pièces de théâtre en gascon. Il déclame ses pièces en public, au coin d’une rue ou dans un café, ce qui lui vaut une grande notoriété.

En fait, il publie ses œuvres dans un court espace de 5 ans, entre 1815 et 1820. Il fonde la Société des poètes gascons qui publie La Corne d’aboundence, revue littéraire qui ne paraitra qu’en 1819 et 1820.

L'essor du gascon bordelais : Théodore Blanc
Théodore Blanc

Théodore Blanc (1840-1880) est journaliste. Censuré pour une de ses pièces en gascon, il devient responsable de la rubrique « Prose et poésies gasconnes » dans le journal Le Girondin du Dimanche. En 1869, il publie un Armanac bordelès et en 1873 un Armanac gascoun. Il fonde la revue Lou Raouzelet dont un seul numéro paraitra en raison de la guerre de 1870.

L’essor du gascon bordelais : Jean LacouJean Lacou de Mérignac (1820-1908) est un journaliste écrivain. Il écrit 4 poèmes en gascon qu’il publie en 1853 dans un recueil de poésies en français. Il s’inspire de Théodore Blanc et de Jasmin.

L’abbé Daniel Bergey (1881-1950) publie plusieurs œuvres, dont Ché lous Praoubes (estudos dé ché nous aoutes, Ma gerbette paru en 1923.

Le Félibrige bordelais

Abbé Arnaud Ferrand, membre de l’Académie Nationale des Sciences, Belles-lettres et Arts de Bordeaux
Abbé Arnaud Ferrand (1849-1907)

Au XIXe siècle, nait en Provence le mouvement du félibrige qui apportera une vraie renaissance à la littérature de langues régionales. Frédéric Mistral, emblème de ce mouvement, qualifie l’abbé Arnaud Ferrand (1849-1907) de « Félibre d’Aquitaine ». Il le cite d’ailleurs 97 fois dans son dictionnaire, Lou Trésor dóu Felibrige.

En 1879, l’abbé Ferrand publie La Ragabassade, satire politique contre Léon Gambetta. Dix ans plus tard, il devient membre de l’Académie Nationale des Sciences, Belles-lettres et Arts de Bordeaux (créée en 1712 par Louis XIV) dont il sera le secrétaire un an plus tard. Il nous laisse une centaine de poésies, dont certaines sont primées aux Jeux Floraux. Il traduit aussi en Français les vers d’Antonin Perbosc et de Prosper Estieu.

À l’académie de Bordeaux, l’abbé Ferrand rencontre Édouard Bourciez (1854-1946). Maitre de conférences à l’université de Bordeaux, il est le premier titulaire de la chaire de Langue et Littérature du Sud-Ouest, créée en 1893 par la ville de Bordeaux.

En 1894, Edouard Bourciez lance une enquête linguistique auprès des instituteurs des 4 444 communes d’Aquitaine. Il leur demande de traduire La parabole de l’enfant prodigue dans le gascon de leur commune.

Auteur de nombreux articles de linguistique gasconne, il publie 25 articles dans la revue Reclams de Biarn e Gascougne de l’Escòla Gaston Febus. Il établit une graphie adoptée en 1900 par l’Escòla Gaston Febus.

Lo gascon a Bordèu

L’Ostau occitan de Bordeaux, créé en 1968, travaille au développement du gascon. Nous avons déjà parlé du plan de Bordeaux et des visites de la ville en gascon. Il organise aussi des cours de gascon.

Gric de Prat
Gric de Prat

Deux Calandretas existent à Pessac et à Barsac. Deux classes bilingues existent encore au Bouscat et à Cussac-Fort-Médoc.

Le gascon est proposé en option dans 6 collèges et 4 lycées. Sans compter les possibilités d’études à l’université.

N’oublions pas les groupes de musique qui font vivre lo gascon de Bordèu, comme Lo Gric de prat.

Références

Lexique de bordeluche, Angèle Casanova, 2006.
Pougnacs et margagnes, Dictionnaire définitif du bordeluche, Guy Suire, 2011.
Lanquan li jorn son lonc en may, Jaufre Rudel, Troubadours d’Aquitaine.
Ché lous praoubes – Ma garbetto, Daniel-Michel Bergey, 1923, disponible à la bibliothèque de l’Escòla Gaston Febus.
Oeuvres complètes de Mèste Verdié, Gallica , 7ème édition.
As paysans coume jou, Aux paysans comme moi. Chroniques politiques gasconnes de la Gironde du Dimanche (1869-1871) et œuvres diverses,
Théodore Blanc, traduites et présentées par Guy Latry.
Fleurs des Landes : poésies ,Lacou, Jean (1821-1908).
La Ragabassade, Arnaud Ferrand.
L’Ostau gascon de Bordeaux
Gric de prat