Le pinhadar ou la forêt des Landes

Pinhadar de Biscarosse
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La forêt des Landes, lo pinhadar en gascon, que nous connaissons aujourd’hui a été plantée au XIXe siècle sous l’impulsion de Napoléon III. Mais le pinhadar existe depuis bien plus longtemps et fait vivre de nombreuses familles qui exercent tous les métiers de la forêt.

Le pinhadar, une ancienne forêt des Landes

Première exploitation du pinhadar : Gravure de Gustave de Galard, illustrant le gemmage au crot en 1818 à la Teste de Buch (Gironde, Aquitaine, France)
Gravure de Gustave de Galard, illustrant le gemmage au crot en 1818 à la Teste de Buch (Gironde,)

La forêt des Landes est millénaire et d’origine naturelle. Elle occupe surtout le Marensin et des espaces à proximité de Lacanau, Arcachon, La Teste et Biscarrosse. On estime qu’elle couvre 200 000 hectares de pins, de chênes pédonculés et de chênes liège.

Le pin maritime domine déjà dans cette forêt primitive. On exploite le pinhadar  pour son bois et sa résine. Avec le corsièr (chêne liège), on fait des bouchons. Les pegolièrs fabriquent la poix. Colbert fait venir des Suédois en 1670 pour apprendre à faire le goudron pour la marine. Les carboèrs fabriquent du charbon. Ils sont d’ailleurs à l’origine du grand incendie de 1755 qui ravage le pinhadar du Marensin.

Le reste des Landes est une zone humide où domine l’agriculture de subsistance et l’élevage ovin favorisé par le libre parcours sur les terres incultes.

Avant le pinhadar une agriculture de subsistance - Félix Arnaudin - Labours et Semailles 1893
Félix Arnaudin – Labours et Semailles 1893

Plantation du pinhadar pour fixer les dunes

Les dunes littorales sont très instables et menacent régulièrement les habitations. En 1662, Le Porge est abandonné au sable et on le reconstruit quelques kilomètres plus loin. En 1741, c’est le tour de Soulac. Les plantations de pins permettent de fixer les dunes du littoral.

Le Captal de Buch réalise les premiers travaux importants de plantation, en 1713 et 1727 à La Teste. [Les Captaux de Buch sont les seigneurs qui règnent depuis le Moyen Âge sur ce que sont aujourd’hui les communes d’Arcachon, La Teste de Buch et Gujan-Mestas]. Mais en 1733, le pinhadar est brulé* par un berger ne pouvait plus faire paitre* librement ses bêtes.

Guillaume Desbiey et ses successeurs

Guillaume Desbiey (1725-1785), un bourgeois landais, receveur des fermes du roi à la Teste, écrit en 1776 un Mémoire sur la meilleure manière de tirer parti des Landes de Bordeaux, quant à la culture et à la population. Il pense nécessaire de construire de bonnes routes et des canaux dans les Landes pour permettre aux productions locales, et surtout au bois, d’être vendues. Il propose aussi la création de fermes modèles. Le projet sera repris 80 ans plus tard par un de ses parents, Henri Crouzet, pour la création du domaine impérial de Solférino.

Les essais de semis de Brémontier à la Teste (1787-1791)
Les essais de semis de Brémontier à la Teste (1787-1791)

Nicolas Brémontier (1738-1809) Ingénieur des Ponts et Chaussées nommé par le Roi en Guyenne en 1784, s’intéresse à la construction d’un canal entre l’Adour et la Garonne. Il reprend les travaux menés par Desbieys pour fixer les dunes. Il  obtient l’accord du Captal de Buch pour une première expérience en 1787 entre le Pilat et Arcachon. Grâce à son impulsion, la Révolution poursuivra le projet. Il réussira à convaincre les gouvernements successifs de la Révolution, du Consulat et de l’Empire jusqu’à sa mort en 1809.

Jules Chambrelent un des promoteurs du pinhalar
Jules Chambrelent

Jules François Hilaire Chambrelent (1817-1893) acquiert une propriété à Cestas et expérimente des techniques d’assainissement et de mise en valeur agricole en s’inspirant des travaux de Guillaume Desbiey. La réussite est telle qu’il est fait chevalier de la Légion d’Honneur par Napoléon III. Il est l’instigateur de la loi relative à l’assainissement et de mise en culture des Landes de Gascogne de 1857.

La loi du 19 juin 1857 crée le grand pinhadar

Pinhadar - loi de 1857Napoléon III décide de mettre en valeur les Landes. En 1857, il installe un domaine expérimental de 7 000 hectares qui deviendra la commune de Solferino en 1863.

La loi relative à l’assainissement et à la mise en culture des Landes de Gascogne est votée le 19 juin 1857. Les communes doivent assainir leurs communaux en creusant des fossés de drainage, les vendre aux enchères à des propriétaires privés qui doivent mettre en valeur les sols par le boisement. Ils choisissent bien évidemment le pin maritime.

Les surfaces plantées sont supérieures aux prévisions car il y a une demande nouvelle de bois dans les mines et les chemins de fer.

Félix Arnaudin - Sarcleuses Sabres-Le-Nan (1913) - Bordeaux Musée dAquitaine
Félix Arnaudin – Sarcleuses à Sabres-Le-Nan (1913) – Bordeaux Musée d’Aquitaine

Si la loi favorise l’extension du pinhadar, elle entraine* une profonde crise du modèle agricole qui dure 30 ans. La disparition des terrains libres d’usage entraine* le recul de l’élevage qui passe de 1 million de têtes en 1850 à 250 000 en 1914.

Le désarroi des paysans provoque des émeutes et des parcelles sont incendiées. Il faudra attendre près de 30 ans pour voir l’industrie du gemmage se développer et fournir des emplois de remplacement.

Un siècle de développement du pinhadar
Un siècle de développement du pinhadar landais

Le pinhadar et le gemmage

Le gemmage est une technique ancienne de recueil de la résine des pins pour en faire de la poix pour le calfatage des bateaux. On s’en sert pour fabriquer des torches et éclairer les maisons.

Eploitation de la résine dans le pinhadar - Care sur un pin gemmé
Cara sur un pin gemmé

Le gemèr (gemmier) utilise un pitèr (échelle à un seul montant) pour peler le tronc avec l’esporguit et faire une cara (incision) avec un hapchòt (hache à l’extrémité recourbée). Pour faire l’amasse (récolte), il récupère le barrasc (gemme durci) qui coule. A partir de 1840, on utilise un pot en terre cuite pour le recueillir.

Quand les pots sont pleins, la palinete (spatule) permet de les vider dans les escouartes (récipients en bois de 16 litres) puis dans des barriques qui sont acheminées vers le distillateur.

On en extraie de l’essence de térébenthine pour l’industrie pharmaceutique, les parfums, les peintures  et vernis ou les produits d’entretien. On en extrait aussi de la colophane pour l’encre d’imprimerie, les savons, les colles ou les graisses industrielles.

L’exploitation de la résine du pinhadar fournit du travail à de nombreux métiers : potiers, forgerons, gemmiers, charretiers, distillateurs. À noter, l’écrivain landais et membre de l’Escòla Gaston Febus, Césaire Daugé (1858-1945) intervint en 1915 pour expliquer que le mot gascon gemèr doit se traduire par gemmier et non gemmeur. Il en profite pour offrir un lexique de 54 mots sur les métiers liés au pin (voir On dit gemmier).

Il y a 18 000 gemmiers en 1946 et seulement 150 en 1985. L’ouverture des marchés fait baisser les prix et le gemmage à l’acide sulfurique nécessite moins de main d’œuvre.

L’atout économique du pinhadar

Le pinhadar couvre 67 % du département des Landes, soit 632 300 ha essentiellement en pin maritime. La propriété est privée à 90 %.

Il fait travailler plus de 10 000 personnes avec l’industrie de transformation.

Maison de la réserve du Courant d'Huchet par les scieries Lesbats (40550 - Léon)
Réalisation en pin maritime par les Scieries Lesbats pour la Maison de la Réserve du Courant d’Huchet (40550 – Léon)

Dans les années 1950, le pinhadar se tourne entièrement vers la production de bois avec l’introduction de la ligniculture. On laboure les sols avant plantation. On draine et on fertilise les parcelles. La génétique améliore les plants. La densité des peuplements augmente et l’âge de coupe diminue.

On utilise le pin dans la charpente classique ou en lamellé-collé, dans la menuiserie du bâtiment, les parquets, les bois de mine, les poteaux télégraphiques, les bois d’emballage et la papeterie. Il se prête au déroulage en panneaux de contreplaqué.

Il fournit de la résine pour l’industrie chimique. Si le gemmage a décliné dans les années 1960 et pratiquement disparu en 1990, il connaît un certain renouveau.

Poème pour le gemmier 

En 1911, Césaire Daugé publie un long poème, Le gemmier, dont voici la première strophe :

Saigne le PIN rugueux, le PIN landais, ô roi
De la forêt gasconne écumante de gemme !
Je te suis d’un regard jaloux, bourreau que j’aime,
Dont l’arbre patient subit la dure loi.

Césaire Daugé

Gemmier, que ta vie est belle I
Sur le flanc, qui saigne encor,
Taille la mince gemmelle I
Arrache au pin son trésor :
Fais couler ses larmes d’or
Dans ton escarcelle.

Où il utilise des mots de son lexique, comme gemmelle : copeau très mince et fortement imprégné de gemme, qui est détaché de l’arbre par le hapchot, lorsque le gemmier pique le pin. À Paris, par corruption, le commerce l’appelle semelle.

Serge Clos-Versaille

* Selon la nouvelle orthographe française. Comme nous l’expliquons ici, nous avons choisi de suivre dorénavant les 10 règles de la nouvelle orthographe.

Références

Articles du Bulletin de la société de Borda.
La querelle des vacants en Aquitaine, Jean-Gilbert Bourras, éditions J&D, 1996
La forêt des Landes de Gascogne comme patrimoine naturel ?, thèse de doctorat, Aude Pottier, 2012
Tempêtes sur la forêt landaise – histoires, mémoires, Société de Borda, 2011
On dit gemmier, Césaire Daugé, 1915

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