Pierre de Lancre (1553-1631)
On connait Pierre de Lancre (1553-1631) pour sa participation active à la chasse aux sorcières dans le Labourd. Qui est-il ?
Pierre de Lancre, un début de vie classique

Pierre de Lancre ou, plus complètement, Pierre de Rosteguy de Lancre, est né en 1553 à Bordèu (Bordeaux). Son père, Étienne de Rosteguy, est conseiller du roi et seigneur de Lancre, sa mère est Marguerite de Beziat de Nozières.
Comme beaucoup de jeunes de sa condition, il entreprend des études de droit, et aussi de théologie, d’abord en France, puis en Bohême et enfin à Turin (principauté de Piémont).
, il est conseiller au Parlement de Bordeaux, devenant ainsi collègue de Michel de Montaigne. D’ailleurs, six ans plus tard, il épouse Jeanne de Mons, petite-nièce du philosophe.
La mission de Pierre de Lancre dans le Labourd

En 1605, lors des conflits entre Saint-Jean-de-Luz et Ciboure, les protagonistes s’accusent mutuellement de sorcellerie et autres diableries. Les seigneurs locaux, les Goyetche et les Chibou, en rajoutent. Finalement, trois ans plus tard, les seigneurs d’Amou et d’Urtubie se plaignent auprès deu noste Enric (du roi Henri IV). Celui-ci envoie Pierre de Lancre mener une enquête.
Mais le Parlement de Bordeaux traine des pieds. Henri IV nomme alors, le 2 juillet 1609, Jean d’Espagnet comme responsable de la mission. Les deux hommes doivent « purger le pays de tous les sorciers et sorcières sous l’emprise des démons ». Jean d’Espagnet se consacre aux conflits frontaliers et laisse Pierre de Lancre recruter les interprètes (il ne parle pas basque) et les soldats.

Pierre de Lancre s’installe dans le château des marquis de Caupenne et d’Amou, seigneurs de Saint-Pée, où ont lieu les procès. Il s’associe un visitador, personne qui sait identifier les sorcières. Ce chirurgien de Bayonne a des pratiques sûres ! Par exemple, il rase la tête de la sorcière présumée et plante des aiguilles à plusieurs endroits jusqu’à trouver un point insensible : c’est là que lo Cohet (le Diable) a posé son doigt lors du pacte. Mongui, une jeune sorcière repentie de 17 ans, les assistent.
Les accusations de Pierre de Lancre
Les gens du Labourd règlent leurs comptes, s’accusent les uns les autres, les enfants, largement interrogés, fantasment. Les sorciers iraient tous les jours au sabbat ou quatre fois par an selon les dépositions. Pierre de Lancre se forge une conviction : dans ces assemblées diaboliques, on prêche le vice, l’irreligion, l’impiété et l’imposture.
Pierre de Lancre, impressionné par ces sabbats, décrit comment on s’y rend, ce qu’on y fait, comment on y danse. Les sorcières dansent « parfois nues & parfois en chemise, un gros chat attaché au derrière d’icelles, comme nous ont dict plusieurs d’entre elles ». Bien sûr, le Diable prendrait un « malin » plaisir à danser avec les plus belles femmes.
Durant sa mission, le conseiller bordelais est scandalisé par le comportement libertin des femmes basques et par leur place dans la société. Par exemple, elles prennent des décisions au Biltzar (assemblée du Labourd) pendant que les hommes chassent la baleine.
Il en fait arrêter quelques centaines dans une dizaine de communes, dont 80 seront condamnées au bucher.
L’exécution de Marie Bonne
Marie Bonne est dénoncée et accusée de sorcellerie. Pierre de Lancre écrit : « Marie de Marigrane de Biarrix nous dit aussi & déposa, que Marie Bonne d’Annotte sorcière, l’avoit emmenée sur un rocher en la coste de Biarrix, & en sa présence en avoir serré un autre pot, & le tenoit là pour exciter les orages & faire perdre les vaisseaux qui s’arrestent ».
Car, les sorcières se reconnaissent aussi à leur capacité à faire des poudres qui empoisonnent les cultures, ont des pouvoirs sur les éléments, ou permettent d’emmener des jeunes filles au sabbat contre leur volonté.
Toutefois, fin septembre, les marins sont de retour et s’opposent aux exécutions. Lors de celle de Marie Bonne, c’est carrément l’émeute.

Alors, Bertrand d’Echaux, évêque de Bayonne, fait appel au roi pour proposer une solution plus pacifique. Il est probable que Jean d’Espagnet, proche du roi et chargé de traiter le conflit entre les marins, est trop alichimiste pour croire aux poudres magiques de lézards grillés. Il a probablement plaidé dans le même sens.
En tous cas, Henri IV arrête la mission de Pierre de Lancre le 1er novembre 1609. Deux missionnaires, sous la tutelle de l’évêque, partent alors dans la région pour convaincre les adeptes de Satan de se libérer de la sorcellerie grâce à la « prière de délivrance ». Cette mission est couronnée de succès et le calme revient dans la région.
En 1614, l’évêque de Bayonne interdit de parler et d’écrire sur le sujet. il fait même bruler les archives qui ne donnent, selon lui, que le point de vue des accusateurs et lui paraissent peu fiables.

Tableau de l’inconstance des mauvais anges et démons de Pierre de Lancre (1612)

Pierre de Lancre publie son expérience dans le Labourd en 1612, puis en 1613 dans une version augmentée (651 pages). Le livre est intitulé Tableau de l’inconstance des mauvais anges et demons où il est amplement traicté des Sorciers, & de la Sorcellerie. Livre très utile et nécessaire non seulement aux Juges, mais à tous ceux qui vivent sous les lois Chrestiennes.
On y voit que l’homme est outré de la liberté des moeurs dans ce pays, en particulier des danses. Il précise qu’elles sont totalement indécentes, agitent, tourmentent et défigurent les corps. « Quant aux boiteux, aux estropiats, aux vieux decrepites & caducs ce sont ceux qui dancent plus legerement, car ce sont festes de desordre, où tout paroist dereglé & contre nature. »

Pour de Lancre, les Basques subissent une mauvaise influence. Il écrit : « Ce ne sont point jeux & danses, ce sont incestes & autres crimes & forfaicts, lesquels nous pouvons dire à la vérité estre venus à nous de ce mauvais & pernicieux voysinage d’Espagne: d’où les Basques et ceux du pays de labourd voysins. » Les gens ne dansent pas à la française (comme il écrit), ils sautent, font des pirouettes, dansent sur des demi-piquets… Tout cela l’horrifie.
La sarabande est « la danse la plus lubrique & la plus effrontée qui se puisse voir […] on diroit que chaque membre & partie du corps cherche et prend sa mesure pour se joindre et s’associer l’un l’autre en temps & lieu. » bien sûr, c’est bien pire encore au sabbat. Là, les danses « rendent presque les hommes furieux & font avorter le plus souvent les femmes ».
Alors, Pierre de Lancre conseille : « ne sautez point jeunes fillettes, & ne vous agitez afin que ce malheureux Bouc ne coure après vous. »
Le livre des princes de Pierre de Lancre (1617)

Grâce à son livre sur les démons, Pierre de Lancre se fait connaitre à la cour de Marie de Médicis. Alors, il va en écrire un autre, de plus de 800 pages, pour le jeune Louis XIII. Il publie en 1617: Le livre des Princes. Le prince en question a 16 ans.
Notre Bordelais met en garde le jeune prince contre les flatteurs qui infestent les cours – sujet à la mode. Il assène ses convictions : l’inconstance, l’instabilité, les apparences trompeuses… Il montre en particulier comment un historien ou un écrivain est obligé de flatter, contraint par la situation politique et par les rapports de force qui s’exercent à la cour.
En fait, Pierre de Lancre est un homme de son temps, avec les opinions de son temps. Le monde sub-lunaire (situé en-dessous de la lune) est caractérisé par le changement, la corruption, la caducité, l’inconstance. Il est ainsi voué à Satan, exerçant son influence corruptrice et son pouvoir d’égarement. Le monde supralunaire, quant à lui, est immuable et éternel. C’est Dieu qui y règne.
Ainsi les princes n’échappent pas à la règle : ils sont imprévisibles, inconstants et colériques. Alors, les écrivains les flattent mais, eux aussi, multiplient les revirements.
Pierre de Lancre meurt en 1631 dans son château Loubens, à Senta Crotz dau Mont (Sainte-Croix-du-Mont), en Gironda. À Saint-Pée -de-Nivelle, la Place 1609 rappelle l’horrible chasse aux sorcières. De là, on a vue sur les ruines du château des marquis de Caupenne et d’Amou, seigneurs de Saint Pée.

Anne-Pierre Darrées
écrit en orthographe réformée en 1990
Références
Les pins parleurs, « Pierre de Lancre, le chasseur de sorcières », 2017.
Saint Pee sur Nivelle, le château des sorcières
Alexandre Tarrête, « Les écrivains face au pouvoir d’après le Livre des Princes de Pierre de Lancre », Le pouvoir et ses écritures , p. 39-48.