Sorciers, médecins et autres posoèrs

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Au moyen-âge, la médecine est exercée par différentes personnes mêlant remèdes et magie. Pourtant on ne les appelle pas tous sorciers. Quelles différences faut-il faire ?

Sorcier, le plus vieux métier du monde 

Depuis fort longtemps, le sorcier ou la sorcière – car un homme ou une femme pouvait assumer cette fonction – est un personnage respecté du groupe, du clan ou de la tribu.

Le chaman ou sorcier de la Grotte des Trois-Frères © Wikipedia
Le chaman de la Grotte des Trois-Frères © Wikipedia

On voit dans nos grottes préhistoriques des dessins d’hommes que beaucoup de préhistoriens assimilent à des sorciers. Ainsi « le petit sorcier à l’arc musical » de la grotte des Trois-Frères sur la commune de Montesquiu Avantés (Montesquieu-Avantès) dans le nord du Coserans (Couserans). Un sorcier fort sympathique, genou levé, est en train de danser.  On parle là d’une peinture de 15 000 ans environ.

Au cours du temps, cette fonction a sûrement perduré comme c’est le cas dans quasiment tous les peuples de la Terre. On a des descriptions du sorcier par des observateurs de peuples animistes en particulier.

Le sorcier a deux compétences majeures : c’est un guérisseur et un médiateur qui entre en communication avec les esprits ou les dieux invoqués. En Russie, Sibérie… on l’appelle « chaman » qui signifie médecin et prêtre. Il connait les plantes et les chants rituels.

En Europe moyenâgeuse, le sorcier à l’ancienne mode a disparu. Ce sont des médecins d’université, des moines ou moniales et des femmes (villageoises ou paysannes) qui répondent aux besoins locaux (accouchements, fièvres des enfants, etc). Sont-ils des sorciers ?

Le médecin au Moyen-âge

Les médecins se piquent de connaissances et d’expérimentations partagées. Certaines universités, comme celle de Montpelhièr (Montpellier) a une grande renommée. En France, c’est la première à s’installer (1122) avec Andrèu qui sera considéré comme l’ancêtre des médecins. elle sera suivie par d’autres, comme celle de Toulouse (1229) et Bordeaux (1441).

Paracelse (1493-1541), le médecin
Paracelse (1493-1541)  Wikipedia

Cette médecine s’appuie sur les textes de l’Antiquité et la théorie des quatre humeurs : le sang, la lymphe (le phlegme), la bile jaune et la bile noire (la mélancolie). Pour soigner, les médecins utilisent le régime, l’hygiène, le médicament, la chirurgie. Aussi conseillent-ils de bien manger (pain blanc et poisson plutôt que légumes secs), ou encore de se laver les pieds « pour préserver la santé de l’ouïe, de la vie et de la mémoire ». Ils utilisent aussi la magie (discipline reconnue comme un élément du savoir) ou l’astrologie médicale. Par exemple, pour certaines maladies ils emploient le talisman (pierre précieuse gravée de figures astrales).

Néanmoins, personne n’oublie que la décision finale de guérison appartient avant tout à Dieu. Car les maladies ont alors une signification spirituelle. Et les médecins pensent qu’il existe un rapport entre le corps et l’âme.

Heureusement, Dieu a fourni le moyen de guérir chaque malade et mis à notre disposition des substances animales, végétales ou minérales. Celles-ci portent une marque ou une « signature » qui donne une indication sur leur utilité. On l’appelle la théorie des signatures. Comme dit le grand médecin suisse Paracelse (1493-1541) : « les semblables soignent les semblables ».

Donc, on peut conclure que le médecin n’est pas un sorcier puisqu’il connait des remèdes mais ne se positionne pas en médiateur de Dieu.

Les thérapeutes de l’Église

L’Église est bien placée pour guérir puisque c’est Dieu qui décide ou pas de la guérison.

Jésus lui-même était le fils de Dieu et guérissait les gens. Après lui, des saints auront le même pouvoir : ils sont en relation avec Dieu et peuvent guérir (les deux rôles classiques du sorcier).  Saint-Antoine par exemple guérit les maux du visage et les verrues, saint Roch la peste. Sainte Quitterie, dans le Béarn et dans toutes les Pyrénées, soigne les retours de couche, ou la stérilité.

Le docteur Lile, président du Centre d’étude d’histoire de la médecine, précise : « Au Moyen-âge, il y a eu une forte proportion de guérisons, surtout les paralysés, les cécités, les surdités. Des chercheurs ont répertorié des guérisons miraculeuses. Au Moyen-âge, on ne discute pas les guérisons. C’est Dieu et Jésus qui, par l’intermédiaire des reliques des saints, ont guéri. S’il n’y a pas de guérison, la maladie est considérée comme une malédiction divine qui vous frappe parce que vous n’êtes pas assez croyant, pas assez pur. »

La médecine et Hildegarde de Bingen (1098-1179)- Retable de la chapelle Saint-Roch de Bingen, Allemagne © Wikipedia
Hildegarde de Bingen (1098-1179) – Retable de la chapelle Saint-Roch de Bingen, Allemagne © Wikipedia

Hildegarde de Bingen (1098-1179), une moniale bénédictine, n’a pas fait d’études de médecine. Elle propose des traitements médicaux à base de plantes, d’épices ou de cristaux, inspirés par Dieu (on reconnait une fois encore la double caractéristique des sorciers ancestraux). Elle précise d’ailleurs dans ses écrits la valeur nutritive des plantes, et aussi leurs emplois magiques possibles. « Ses visions étaient des grâces du ciel », écrit le moine réformateur Bernard de Clairvaux.

Un exemple de ses remèdes pour éclaircir la vue : « Recueillir de la rosée sur de la mauve, du liseron, des feuilles de poirier, de chêne ou de hêtre, car elles sont douces. Cette rosée que l’on aura recueillie la nuit ou le matin, quand les nuits sont claires, pures et douces, qu’on en frotte les paupières avant d’aller dormir. »

Le posoèr, le soignant du peuple

Visite chez le posoèr
Visite chez le posoèr

En fait, les médecins sont peu nombreux, souvent dans les villes ou dans les cours des seigneurs. Les ordres hospitaliers s’occupent de personnes qu’ils hébergent occasionnellement ou pas (miséreux, pèlerins…). Mais la grande majorité des gens sont, comme en Gascogne, dans les campagnes loin de tous ces dispositifs. Alors, ils font appel aux épiciers qui vendent les remèdes (à partir du XIVe siècle, il y aura une profession dédiée : l’apothicaire), aux barbiers qui font un peu de chirurgie (jusqu’au XVIIe siècle) et à tout un tas de professionnels comme les posoèrs et posoèras (ceux et celles qui connaissent les herbes), les guaridors (guérisseurs), les arrebotaires (rebouteux), etc.

Les posoèrs en particulier ont une grande connaissance traditionnelle des plantes guérisseuses et un lien avec les esprits (eux aussi !). Pour qu’une tisane soit efficace par exemple, il faudra lui associer des gestes « magiques » provenant de rites anciens, souvent christianisés. L’eau doit être recueillie le matin de la saint-jean, telle plante une nuit de pleine lune, etc.

La jusquiame noire, une des plantes de la posoera © Wikipedia
La jusquiame noire © Wikipedia

Parmi les plantes que nos posoèrs proposent, il y a la chucolena ou jusquiame, une plante noire et fétide donc clairement de sorcière ! Pourtant, c’est une plante connue en médecine. Elle sert de narcotique depuis longtemps et on la trouve mentionnée dans le plus ancien traité de médecine, le papyrus d’Ebers (Égypte, 1600 ans av. J.-C.).  Les chirurgiens et les bourreaux grecs compatissants l’utilisaient comme anesthésique, etc.

Mais il ne faut pas en abuser car elle provoque des hallucinations. D’ailleurs, son caractère hallucinogène a propulsé la jusquiame negra (jusquiame noire) au rang des plantes divinatoires sacrées. Les prêtres du temple de Delphes la donnaient sous forme de graines brulées à la Pythie afin de lui provoquer des transes. Et les alchimistes du Moyen-âge la considéraient comme une clé pour percer les mystères de l’univers.  

Le combat des médecins contre les sorciers

Au Moyen-âge, il n’y a pas une frontière nette entre le réel et l’irréel, la science et l’irrationnel. Et les pratiques sont finalement assez proches. Pourtant, les médecins, en particulier d’Allemagne, de Paris, vont s’offusquer de la pratique de la médecine par des femmes qui ne savent même pas lire le latin. Et pousser le pape à mettre de l’ordre.

Ce sera le début de l’épouvantable chasse aux sorcières. Le pape charge l’inquisition de cette besogne. Et celle-ci inventera le pacte entre la sorcière et le Diable, le sabbat, etc. Elle discréditera la posoèra en racontant des pratiques horribles comme la préparation de potions à base de cadavres de nouveaux-nés. La population conservera cette vision… jusqu’à nos jours !

Pour en savoir plus, voir l’article Les siècles noirs de la sorcellerie en Gascogne.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe réformée (1990)

La chasse aux sorcières ou posoèras
La chasse aux sorcières

Références

Sources et saints guérisseurs des Landes Gascogne, Olivier de Marlawe.
Liste des saints thaumaturges
Plantes de sorcières : entre bienfaits thérapeutiques et mythes.
Conférence Las posoèras du 23 janvier 2025 à la médiathèque de Seissan, Anne-Pierre Darrées

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