On attribue à Benjamin Franklin (1706-1790) l’invention du paratonnerre. La légende est tenace. En fait, le véritable inventeur du paratonnerre est Jacques de Romas, un gascon de Nérac.
Jacques de Romas, une carrière tournée vers les sciences

Jacques de Romas est né le 13 octobre 1713 à Nérac. Il devient assesseur au Présidial (tribunal civil d’Ancien Régime) de sa ville natale. Mais sa carrière dans la magistrature ne lui plait pas. Il préfère les sciences et plus particulièrement l’électricité comme beaucoup de ses contemporains. Il est même élu Correspondant de l’Académie des Sciences de Bordeaux en 1745.
Plus précisément, la foudre le fascine. Elle est le symbole de la puissance des dieux et l’instrument de leur justice. C’est moins vrai au XVIIIe siècle, siècle des Lumières mais, malgré les interdictions des autorités, on continue à faire sonner les cloches des églises pour éloigner la foudre.
Il fait partie du « Cénacle scientifique du château de Clairac », constitué autour de Montesquieu, du baron de Secondat (le fils de Montesquieu), du Chevalier François Labat dit « de Vivens », des abbés Guasco et Venti et enfin des frères Jacques et Mathieu Dutilh. Tous s’intéressent aux sciences et correspondent avec d’autres amateurs férus de la même discipline.
Jacques de Romas correspond aussi directement avec d’autres scientifiques sur ses expériences, et notamment avec un certain Benjamin Franklin qui s’intéresse aussi à la foudre. Il aurait même fait une expérience à Philadelphie consistant à capter la foudre avec un cerf-volant. Mais aucun écrit ne relate ni ne précise cette expérience, si bien que de nombreux commentateurs viennent à douter de son existence.
Sans rien savoir de l’expérience de Philadelphie, ni d’ailleurs de celles faites à cette époque à Paris, en Angleterre, en Italie ou aux Pays-Bas, Jacques de Romas a l’intuition qu’il est possible de capter l’électricité produite par la foudre en lançant un cerf-volant dans les nuages. Il décrit dans le détail toutes ses expériences qu’il mène à Nérac.
L’expérience de Nérac

En 1752, Jacques de Romas annonce à l’Académie des Sciences de Bordeaux la teneur de ses expériences avec un cerf-volant. Ses premiers essais ne sont pas concluants. Alors, il a l’idée d’huiler le cerf-volant, d’entourer un fil de cuivre autour de la ficelle et de le relier à un tuyau de fer blanc abrité sous un auvent.
L’expérience a lieu en public le 7 juillet 1753 dans le jardin du château de Nérac avec un cerf-volant fabriqué par les frères Dutilh qui y participent. Devant la foule médusée, Jacques de Romas obtient de petites étincelles. Des curieux veulent eux-aussi faire des étincelles avec leur épée, une canne, des clés ou tout autre objet. Soudain, un orage se prépare et Jacques de Romas obtient des étincelles de 6 mètres de long.
… et ses dangers
L’expérience se révèle dangereuse ! Voici ce que nous raconte Jacques de Romas : « Dès lors chacun reprenant sa première gaité revint au même exercice, les uns avec les doigts à nu, les autres avec des clefs, plusieurs avec leurs épées, certains avec leurs cannes et leurs bâtons ; et moi ayant voulu en faire de même un instant après avec la jointure du médius de la main droite, je reçus une commotion si terrible, que je la sentis dans tous les doigts de la même main, au poignet, au coude, à l’épaule, au bas-ventre, aux deux genoux et aux malléoles des pieds … »
Rendu méfiant par cette expérience, Jacques de Romas n’approche plus du tuyau de fer-blanc qu’avec un manche de verre relié au sol par une chaine. Jacques de Romas obtient de grandes étincelles mais il manque d’être foudroyé. C’est aussi arrivé à d’autres physiciens comme le raconte l’Académie des sciences en 1753 : « Le 6 août 1753, M. Richmann de l’Académie Impériale de Pétersbourg et professeur de physique expérimentale dans la même ville, fut tué en examinant de trop près un appareil qu’il avait dressé pour recevoir l’électricité des nuées orageuses. Le sieur Sokolov, graveur de l’Académie qui était alors avec lui, et l’aidait à faire les expériences, a dit qu’il avait vu un globe de feu bleuâtre, gros comme le poing, s’élancer de l’appareil vers le front de M. Richmann qui en était alors éloigné d’environ un pied ».
Le succès du paratonnerre

Si Jacques de Romas invente le paratonnerre, c’est Benjamin Franklin qui en est gratifié.
Jacques de Romas saisit les Académies des Sciences d’une plainte à ce sujet. Après enquêtes, celle de Bordeaux reconnait la paternité de l’invention à Jacques de Romas dans ses rapports des 1er et 4 février 1764. Celle de Paris statue dans le même sens.
Benjamin Franklin se garde bien de contester les décisions des deux Académies. Mais pour la postérité, c’est lui qui reste l’inventeur du paratonnerre. Reconnaissons-lui quand-même d’avoir été le premier à utiliser le mot de paratonnerre pour qualifier cette invention !

Le succès de l’invention est tel qu’elle donne même lieu à une mode vestimentaire. Les hommes dressent leurs épées vers les nuages, tandis que les dames transforment le paratonnerre en accessoire de mode. Leurs parapluies s’ornent d’une pointe dorée reliée à une chaîne descendant jusqu’au sol. Leurs chapeaux s’ornent des mêmes attributs.
On se méfie pourtant du paratonnerre qu’on accuse d’attirer la foudre au lieu de protéger les maisons. Charles-Dominique de Vissery installe un paratonnerre sur sa maison de Saint-Omer (Pas de calais). Ses voisins portent plainte contre lui et gagnent le procès. Désireux de faire triompher « les vérités de la science » sur « les préjugés provinciaux », il fait appel et… gagne son procès. Son avocat est un certain Maximilien de Robespierre.
Mais, les préjugés sont tenaces. Il faut encore un peu de temps pour que se généralise l’usage du paratonnerre inventé par Jacques de Romas à Nérac en 1753.
Ce n’est pas la seule invention de notre Gascon. Jacques de Romas est aussi le précurseur de l’électrothérapie. En effet, il réussit à soigner partiellement deux paralytiques avec l’électricité.
La consécration tardive de Jacques de Romas

Jacques de Romas meurt le 21 janvier 1776 (à 62 ans) dans sa ville de Nérac.
Bien plus tard, l’Académie des Sciences de Bordeaux prend l’initiative d’une consécration. En 1851, elle commande l’éloge de Jacques de Romas. Elle publie ensuite ses notes manuscrites dans lesquelles il relate par le détail toutes ses expériences. Une biographie est constituée ainsi que la bibliographie complète de ses travaux scientifiques.
Nérac fête Jacques de Romas en grande pompe le 22 octobre 1911. Une statue est érigée en présence d’Armand Fallières, Président de la République, et des représentants de l’Académie des Sciences, de l’Académie de Médecine, de l’Université et de l’Académie de Bordeaux.
La presse nationale et locale relate en détail cette journée. C’est notamment le cas de La Petite Gironde édité à Bordeaux et de Le Républicain du Midi édité à Toulouse, dans leurs éditions du 23 novembre 1911.
La foule accueille le cortège officiel composé 27 voitures. Trois régiments rendent les honneurs. S’en suit une remise de décoration, une réception en sous-préfecture, l’inauguration de la statue en bronze, œuvre de Joseph-Daniel Bacqué de Vianne, les discours officiels et un banquet républicain.
Malgré cela, le nom de Jacques de Romas reste ignoré du grand public. Le bénéfice de cette invention revient sans cesse dans les têtes à Benjamin Franklin.
Enfin, il reste sa statue à Nérac et un lycée professionnel qui a pris son nom, toujours à Nérac
Serge Clos-Versaille
écrit en orthographe réformée en 1990
Références
Jean-Pierre KOSCIELNIAK – De la foudre aux Lumières : Jacques de Romas et le XVIIIe siècle néracais – Editions d’Albret 2015.
Mémoires et lettres sur l’électricité, Actes de l’Académie nationale des sciences, belles-lettres et arts de Bordeaux, Jacques de Romas, 1860.
Observations qui prouvent que la foudre a non-seulement deux barres de feu de mème que l’électricité a deux étincelles, mais que de mème que l’électricité elle a aussy une attraction, Jacques de Romas, p. 91-99.
Sur l’électrisation de deux paralytiques, Jacques de Romas, 1853, p. 376-386

