Les fées gentilles de Gascogne

Fée à la rivière
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Les fées sont tellement nombreuses en Gascogne qu’on se demande comment on a pu les oublier ainsi ! Et comme lire des contes de fées est une activité agréable et créatrice, répétons après Césaire Daugé : va petit conte, va courir la Gascogne

Lisons des contes de fées, Einstein le conseille !

Le conseil d'Einstein : raconter des histoires de fées aux enfants
Le conseil d’Einstein

En janvier 1958, Elizabeth Marulis raconte dans le New Mexico Library Bulletin (p.3):

« In Denver I heard a story about a woman who was friendly with the late Dr. Einstein, surely acknowledged as an outstanding ‘pure’ scientist. She wanted her child to become a scientist, too, and asked Dr. Einstein for his suggestions for the kind of reading the child might do in his school years to prepare him for this career. To her surprise Dr. Einstein recommended ‘fairy tales and more fairy tales.’ The mother protested this frivolity and asked for a serious answer, but Dr. Einstein persisted, adding that creative imagination is the essential element in the intellectual equipment of the true scientist, and that fairy tales are the childhood stimulus of this quality!« 

Dans cette histoire (annoncée véridique) une mère s’inquiète de la façon de préparer son enfant par la lecture à devenir un scientifique. Einstein lui conseille de lui faire lire des contes de fée pour développer son esprit scientifique, argüant que l’imagination créative en est l’élément essentiel.

Les fées de Gascogne

Une fée ou dame blanche
Une dame blanche

Quelle chance ! La Gascogne possède un grand nombre d’histoires de fées ! « Les fées, Hados, nommées aussi quelquefois las Blanquettes, occupent une place distinguée dans les Mythes populaires. Des fleurs naissent sous leurs pas. » rapporte Alexandre du Mège dans sa Statistique générale des départements pyrénéens, en 1830. Plus souvent, on entendra le nom de dames blanches pour les fées qui vivent près des grottes. 

C’est vrai qu’elles sont bien gentilles les fées gasconnes (du moins certaines). Dans les Hautes-Pyrénées ou le Haut Comminges, on laisse un repas pour elles, le 31 décembre, dans une chambre à l’écart, en laissant portes et fenêtres ouvertes. Le lendemain, 1er janvier, on récupère le pain de ce repas, on le trempe dans le vin qui leur était destiné et on le partage dans la famille. On peut alors se souhaiter une bonne année en toute quiétude ! Simin Palay précise même dans le Dictionnaire du Béarnais et du Gascon modernes, que la fée tient le bonheur dans la main droite et le malheur dans la main gauche.

Les demeures des fées

Félix Arnaudin - Les fées de la dune
Félix Arnaudin – Les fées de la dune

On connait d’ailleurs très bien leurs demeures que l’on ne peut toutes citées tellement elles sont nombreuses. En voici quelques unes. Dans les Landes, outre la dune qui reçoit les fées selon Félix Arnaudin, Césaire Daugé nous enseigne la grotte des Maynes à Lucbardez, ou celle de Miramont à Sensacq.

Du côté de Lourdes et Saint-Pé, les grottes sont très nombreuses. Celle du Roy, au bas du vallon de l’Arboucau, avec son lac intérieur et ses ruissèlements d’eau était appelée lou hourat de las hadesLo horat de las hadas [le trou des fées].

 

 

La grotte des fées de Louey sur les bords de l'Echez
La grotte des fées de Louey (65) sur les bords de l’Echez

Non loin de là, à Agos Vidalos, la grotte de Bours abrite trois belles fées. Lou horat deras encantades / Lo horat deras encantadas [le trou des fées] rivalise avec lou caillaou d’era encantado / Lo calhau d’era encantada [le caillou de la fée], ou avec les pierres de Balandrau vers Argelès-Gazost. La fée qui habitait lo calhau d’era encantada s’appelait simplement Dauna [Dame]. Margalide / Margalida [Marguerite], elle, était une très belle fée que l’on pouvait rencontrer dans les anciennes chaumières d’Arcizans-Avant.

On pourrait encore citer la grotte de Montmour, près d’Anla en Barousse, etc.

Les fontaines aux fées

Les fées sont souvent liées à l’eau. En fréquentant les hounts / honts [fontaines], elles leur procurent des vertus curatives. À Lau-Balagnas, la fée Margalide résidait à la hount dera Encantado, mais elle se déplaçait à la source Catibère ou à la hount det Barderou, cette dernière redonnait la virilité aux hommes. La hount dets Couloums, quant à elle, permettait aux femmes stériles d’avoir des enfants. Enfin, la hount dets Espugnauous était un lieu fréquenté des fées de la région.

De même, en vallée d’Ossau la source des fées,  résurgence des sources de Jaüt, dispense se bienfaits au pied de la Pene de Castet.

Au bòsc que i a ua hont, / Qu’ aperan hont hadeta… chante Nadau

Et d’où vient la tradition des fées ?

Las hadas ou encantadas constituent un peuple à part. Ce sont des femmes libres qui ont parfois des enfants, los hadets ou hadalhons, las hadetas ou hadòtas ou hadalhòtas. On les dit déchues de leur statut de divinités ou de femmes des dieux. C’est d’ailleurs pour cela qu’elles sont souvent associées à l’eau des fontaines, des sources, des grottes. Alors que les eaux des torrents et des rivières sont les refuges des daunas d’aiga (femmes d’eau, sirènes).

Ecoutons Sèrgi Mauhourat nous parler de Las hadas (en gascon sous-titré en français)

Le conte s’est transmis jusqu’à il y a peu

Jamshid Tehrani, de l’université de Durham (UK) et Sara Graça da Silva, de l’université de Lisbonne, ont réalisé en 2016 une étude sur l’origine des contes parmi 50 peuples de langue indo-européenne. Ils montrent que ceux-ci sont probablement très anciens, du temps de la préhistoire. Ils pensent même que le conte où un homme conclut un pacte avec un être malfaisant en échange de son âme pourrait avoir 6 000 ans !

Césaire Daugé (1858-1945) a relaté justement un magnifique conte de vente d’âme au diable intitulé la tour de Pouyalé / La tor de Polayèr, un conte que l’auteur nous dit encore très vivace. En introduction de cette légende, l’auteur nous offre ces quelques vers :

Bey-ne, counde, bey-ne courre per la Gascougne
Qui, lou cap hens lou cèu, a lous pès hens la ma.
Debise à tout oustau coum la bielhe mama
Ne-t copis pas lou cot en nade baricougne.
Vèi-ne conde, vèi-ne córrer per la Gasconha
Qui, lo cap hens lo cèu, a los pès hens la mar.
Devisa a tot ostau com la vielha mamà
Ne’t còpis pas lo còth en nada bariconha.
Césaire Daugé

Va, petit conte, va courir la Gascogne
Qui a le front dans le ciel et les pieds dons la mer.
Parle à chaque foyer le langage de la vieille mère
Garde de te briser dans quelque foudrière. [traduction de l’auteur]

Las hadas de la Tor de Polayèr

Césaire Daugé nous raconte la légende du seigneur de Bénac qui habitait la tour de Pouyalèr. Un seigneur qui vend son âme au Diable. Vous pouvez le lire ici en graphie originale et en français ou en graphie classique. Le seigneur de Bénac habite une tour construite par les fées en une nuit, la même nuit que le moulin de la Gouaugue, comme le rapporte l’auteur.

Au cla de lue, las hades que-s passèben, d’un biret de man cabbat lous érs, de la tour au moulin e dou moulin à la tour, pales, truèles, tos e martets.
A l’esguit de l’aube, lous arrays dou sou que trebucaben à la tour, e lou moulin que hasè : clic-clac, clic-clac, clic-clac, coum nat moulin bastit de man d’omi.
Au clar de la lua, las hadas que’s passavan, d’un viret de man capvath los èrs, de la tor au molin e deu molin a la tor, palas, truèlas, tòs e martèths.
A l’esguit de l’auba, los arrais deu só que trebucavan a la tor, e lo molin que hasè : clic-clac, clic-clac, clic-clac, com nat molin bastit de man d’òmi.

Au clair de lune, les fées se passaient en l’air et d’un tour de main, du moulin au château et du château au moulin, pelles, truelles, auges et marteaux.
Dès le point du jour, les rayons du soleil rencontraient la tour, et le moulin faisait : clic-clac, clic-clac, clic-clac, aussi bien que n’importe quel moulin bâti de main d’homme.

C. Daugé - La Tour de Pouyalè - Escole Gastou-Fébus
C. Daugé – La Tour de Pouyalè – Escole Gastou-Fébus éditeur

Un destin méconnu

Bernard Duhourcau (1911-1993) nous conte une bien belle histoire de fée. Dans le lac d’Estaing dormait une fée. Un jeune berger lavedanais, de la famille Abadie-de-Siriex, séduit par la belle, la tire de son enchantement et l’épouse. Cette famille est liée à la mère de Jean-Baptiste Bernadotte (véridique).  De là à imaginer que la destinée fabuleuse du jeune homme est un bienfait de la fée…

Les fées du lac d'Estaing
Le lac d’Estaing

Anne-Pierre Darrées

écrit en nouvelle orthographe

Références

Dictionnaire du Béarnais et du Gascon modernes, Simin Palay, 2020
Statistique générale des départements pyrénéens, Alexandre du Mège, 1830, tome 2, page 372
Une étude fait remonter l’origine des contes de fées à la préhistoire, Camille Cornu, 2016
Pays des Vallées des Gaves, Patrimoine oral, les légendes
Petit dictionnaire des mythologies basque et pyrénéenne, Olivier de Marliave, 1997
Guide des Pyrénées mystérieuses, Bernard Duhourcau, 1985 

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