Secouristes, les gens discrets des montagnes

Il nous parait naturel d’être secouru en cas d’accident. Pourtant, en montagne, ce n’est que très récemment que des secouristes professionnels interviennent. Et cela reste un métier dangereux.

Les premiers secouristes

Certains attribuent aux Romains la création d’hospices à proximité des pòrts de montagne dans les Pyrénées. Pòrt en gascon signifie passage. En tous cas, au moyen-âge, les moines s’organisent pour venir en aide aux voyageurs et pèlerins : les recevoir pour une nuit, les restaurer, les soigner…

hopital saint blaise
L’hôpital Saint-Blaise (64) construite par les chanoines de l’abbaye Sainte-Christine du Somport au XIIe siècle.

Les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem sont déjà habitués à défendre et soigner les pèlerins allant à Jérusalem. Dès le début du XIIIe siècle, ils installent des lieux semblables sur les chemins qui mènent à Compostelle. C’est le cas sur les chemins principaux qui passent par Saint Jean Pied de Port ou par le col du Somport. Et c’est aussi le cas sur les chemins secondaires qui passent par la Catalogne ou par les Pyrénées centrales.

D’ailleurs, le 25 mai 1200, Sanche Garsie comte d’Aure note dans une donation la présence d’un Hospitali beati Johanni de Juheu (hospice de Saint Jean de Jouéou) au pied du port de la Glère (Luchonnais). Aujourd’hui, la majorité de ces hospices ont disparu, même s’il reste des traces comme celles de l’hospice du port de Vénasque, l’étape qui venait après l’hospice de Saint Jean de Jouéou.

Durant des siècles, les autochtones savent vivre dans les montagnes. Les bergers savent sonder la neige de leur bâton, connaissent les endroits dangereux. Les marchands, les bandits et les contrebandiers fréquentent aussi les montagnes, ainsi que quelques autres comme les soldats. La majorité des usagers passent par les ports. Mais la montagne n’a pas bonne réputation. Elle est synonyme de dangers et de menaces.

Les chiens de sauvetage

C’est justement à un hospice que l’on doit la création de la race renommée des chiens de Saint-Bernard. Ce n’est pas dans les Pyrénées mais dans les Alpes suisses, aux hospices du Grand-Saint-Bernard et du petit Saint-Bernard, que des chanoines élèvent dès le XVIIe siècle des chiens de garde qui sont vite utilisés pour accompagner ou retrouver les voyageurs égarés dans la neige et le brouillard. L’hospice récupère ainsi des personnes frigorifiées, sans force ou même évanouies.

patou
Le patou ou chien de montagne des Pyrénées

En fait, les chiens, avec leur odorat très développé, sont très adaptés pour retrouver des personnes disparues ou accidentées.  Le pastor, patou en français ou chien des Pyrénées, est déjà connu au XVIIe siècle pour rechercher des personnes lors des avalanches.

Les organisations de secouristes

Dès le XVIIIe siècle, la montagne deviendra un lieu de découverte et de promenade avec le tourisme anglais dans la région paloise et le développement du pyrénéisme et du thermalisme.

Pic aneto
Pic d’Aneto

Les étrangers se font guider par des locaux. Il y a des accidents. Des cordées disparaissent. Le grand guide luchonnais des sommets, Pierre Barrau (1756-1824) meurt en dirigeant la première ascension au pic d’Aneto. Ce n’est que cent sept ans plus tard, en 1931, que le glacier de la Maladeta, la maudite, rend les restes de son corps.

Puis, au XIXe siècle, la solidarité montagnarde s’organise : les guides, les membres de club, les volontaires partent à l’aide de grimpeurs ou de randonneurs malchanceux.

Toutefois, ce serait à Annemasse, en Haute-Savoie que se serait constituée la première société de secouristes en France. Peut-être en 1897.

Vite, au début du XXe siècle, plusieurs sociétés de secours en montagne se créent dans les Pyrénées, tout le long de la chaine.

En s’inspirant de l’insigne autrichien, le Savoyard Felix Germain (1904-1992), très impliqué dans les secours, crée en 1949 l’insigne du Secours en montagne pour les Français. Cet insigne existe toujours et les montagnards le surnomment le berlingot. La remarquable Jeanne Folcher, membre de la Société Dauphinoise pour le Secours en Montagne (SDSM) et infirmière de la Croix-Rouge, reçoit le premier insigne.

Puis, en 1956, l’accident et la mort de deux étudiants, Jean Vincendon et François Henry dans le Massif du Mont-Blanc, va poser question. Les opérations de secours se passent mal. C’est le premier essai de sauvetage avec un hélicoptère. Mais les conditions météo déstabilisent l’appareil qui s’écrase avec ses quatre occupants qui, heureusement, ne seront que blessés. Ils voient les jeunes randonneurs mourir sous leurs yeux. La France s’émeut. En conséquence, la circulaire du 21 aout 1958 impose aux préfets l’organisation des secours en montagne. Ainsi, l’activité va se professionnaliser. Et l’on crée les premiers Pelotons de Gendarmerie de Haute Montagne (PGHM).

Les médecins rejoignent les secouristes

Le 30 mars 1970, deux pyrénéistes, Bernard Baudéan et René Garroté descendent la Grande aiguille d’Ansabère (vallée d’Aspe). Ils chutent. Bernard Baudéan raconte à Sud-Ouest :  Nous sommes arrivés au sommet puis la tempête s’est levée. Il devait être entre 14 et 15 heures. Nous avons décidé de descendre en rappel pour aller plus vite plutôt que par la voie normale. Au 2e ou 3e rappel, un piton a lâché. C’était très raide. J’ai vu mon copain disparaitre dans le vide. Il est tombé sans un bruit. J’ai appelé, il ne répondait pas. J’ai compris. René Garroté y laisse la vie et son compagnon perd huit doigts et ses deux pieds à cause du froid. On prend alors conscience de la nécessité de médicaliser les secours.

Louis Lareng
Louis Lareng (1923-2019).

Et c’est le médecin lavedanais Louis Lareng (1923-2019), qui fonde avec le docteur Madeleine Bertrand le service d’aide médicale urgente (SAMU).

Ainsi, pendant l’été 1973, une garde de secours en montagne avec des médecins du village s’installent à Gavarnie. Trois ans plus tard, Louis Lareng raconte les réalisations effectuées dans les Pyrénées lors du colloque « médecine montagne » organisé par la FFM (Fédération Française de la Montagne).

Citons aussi le docteur Jean-Michel Théas, enfant de Lourdes et président du secours en montagne,  qui organise dès 1982 les recyclages des pisteurs secouristes des Pyrénées et de la principauté d’Andorre. Amoureux de la montagne, il mourra d’un accident cardiaque sur le chemin du Pibeste, au-dessus d’Ouzous en 2013.

Le diplôme de médecine de montagne voit le jour en 1984. Et le Professeur Virenque (SAMU 31 Toulouse), met en place en 1990, le DUMUM : Diplôme Universitaire de Médecine et Urgences en
Montagne. Cette formation comprend 4 modules de 5 jours : sur les fondamentaux, la spéléologie et canyon, la montagne hivernale et la haute montagne.

Les spécialistes du secours

Trois organismes assurent aujourd’hui les secours en montagnes :

Ils interviennent suite à des glissades sur des névés, des dévissages, des avalanches, des accidents de parapente ou des chutes diverses. Et aussi pour des accidents cardiovasculaires, des malaises pouvant aller jusqu’au coma ou autre.

Ce sont parfois des interventions complexes. La chute dans une crevasse par exemple l’est particulièrement. En effet, la chaleur du corps fait fondre la glace et provoque son enfoncement progressif. Globalement, pour 20% des personnes secourues, le pronostic vital est engagé. La mortalité parmi les sauveteurs est aussi élevée.

sauvetage dans une crevasse
Sauvetage d’un randonneur qui a passé cinq nuits dans une crevasse de la Pierre Saint Martin. Sud-Ouest. 26/05/2016.

Des interventions d’endurance

Les interventions sont de plus en plus nombreuses.  Par exemple, le PGHM de Pierrefitte-Nestalas et la  CRS Pyrénées effectuent 462 interventions entre le 1er janvier et le 19 septembre 2022.  Elles seraient dues à l’inexpérience des touristes, à leur équipement insuffisant et aussi à de nouveaux sports comme le VTT de descente et électrique.

Les interventions ne sont jamais anodines. Par exemple, en juillet 2019, vers 19h50, les secouristes sont appelés pour ramener deux alpinistes qui se sont égarés alors qu’ils descendaient la face sud du Néouvielle. Or, la météo ne permet pas l’utilisation d’un hélicoptère. Aussi, les secouristes du PGHM de Pierrefitte-Nestalas et ceux PGHM de Bagnères-de-Luchon partent à pied. Ils mettront 14 h à les retrouver ! Enfin, le lendemain, à midi, tout le monde, sain et sauf, rejoint les véhicules.

Jacques Verdier
Jacques Verdier (1957-2018)

Plus dramatique, le journaliste sportif saint-gaudinois Jacques Verdier (1957-2018) raconte un sauvetage en 2016 au sommet du Vignemale. Les conditions atmosphériques sont mauvaises. L’hélicoptère accroche ses pales sur de la neige glacée provoquant sa chute : le pilote, le mécanicien, le médecin et le secouriste meurent dans l’accident.

Aujourd’hui, la quasi-totalité des sauvetages font appel à l’hélicoptère. Lors d’un interview, un pilote raconte : « Avec le vent, on sait que l’on va se faire brasser, mais le brouillard nous oblige à mille retenues. Il arrive que l’on ne voit plus les parois et aucun GPS ne nous permet d’apprécier convenablement les distances. Quant aux fils électriques, c’est la plaie de la profession. Il faut bien anticiper le parcours, connaitre les lieux à la perfection pour être sûr de les contourner, mais là encore la brume complique tout. »

En 2022, 8 secouristes de l’Ariège et 1 de Lannemezan remportent la médaille du secours en montagne.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

FFME, médaille,  secours en montagne
Histoire et évolution du secours en montagne, F. Rocourt, 2014
Le monde des Pyrénées : L’histoire du secours en montagne dans les Pyrénées
Pyrénées vagabondes, Jacques Verdier, 2018