Vers la mar grana, les maisons blanches

Sabres, maison - Félix Arnaudin 1907
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Avec des maisons de terre, de pierre ou de bois, chaque région a son style. Les maisons blanches des Landes et du Labourd sont particulières. Isidore Salles a mis à l’honneur celle des Landes dans un poème magnifique, La maisoun blanque.

Une maison, un contexte

Sainte-Christie d’Armagnac
Lo Castèth en terre crue de Sainte-Christie d’Armagnac (12è s.)

Dans le passé, les maisons étaient construites avec les matériaux disponibles localement et en prenant en compte les contraintes du lieu. Elles nous donnent donc des informations. Comme dit l’architecte londonien, né en 1927, John F. C. Turner : Un matériau n’est pas intéressant pour ce qu’il est mais pour ce qu’il peut faire pour la société.

Mur de maison béarnaise - Navailles-Angos - disposition en feuilles de fougère
Mur de maison béarnaise, Navailles-Angos, disposition en feuilles de fougère

En Gascogne, la terre, les pierres, les cailloux, les galets, le bois sont utilisés. Par exemple, la brique crue séchée au soleil est surtout présente à l’est de la région, proche du toulousain.  Les mélanges de terre et paille sont très fréquents en Armagnac où on appelle ce matériau lo tortís. Les galets, par exemple disposés en feuilles de fougère, vont faire de jolis murs en Béarn. La pierre calcaire constitue les murs des échoppes bordelaises. Etc.

Les maisons blanches

Maison de Félix Arnaudin à Labouheyre (Landes, France)
Maison de Félix Arnaudin à Labouheyre (Landes, France)

À l’ouest en allant vers la mar grana [l’océan], vont apparaitre dans les Landes et au Pays basque des maisons blanches, des maisons dont les murs, souvent en torchis, sont recouverts de chaux. Il est vrai qu’il faut se protéger de la pluie. Et la chaux est imperméable. Elle ne forme pas de salpêtre ni de moisissure. Sachant réguler l’humidité, ayant des propriétés isolantes, elle apporte un remarquable confort.

S’il faut se protéger du vent et de la pluie, sur le littoral landais, il faut aussi faire attention aux dunes et au sol. Certaines zones sont inondables, d’autres ne sont pas drainées. La chaux est souple, élastique. Elle s’adapte donc volontiers aux mouvements de la maison.

La maison landaise

La maison du meunier - Ecomusée de Marquèze
La maison du meunier – Ecomusée de Marquèze

Traditionnellement, la maison landaise de l’ouest a des murs blancs et des colombages. Certaines ont un toit en coa de paloma, queue de palombe, région oblige ! Dans d’autres endroits, il n’y a que deux pentes dont l’une, côté nord, est plus longue.

La maison landaise a une ossature en bois. Lors d’enquêtes auprès de charpentiers, on a estimé qu’il fallait 30 m³ de chêne et 55 m³ de pin pour construire une maison de 150 à 170 m². Soit dix chênes et cent-dix pins de 70 ans ! Les chênes sont utilisés pour les grosses pièces, les pins pour les chevrons, les chevilles ou les pans de bois. Par tradition, le chêne est coupé l’hiver quand souffle le vent du nord, puis mis dans l’eau pour durcir. Après avoir séché, il deviendra si solide qu’il ne pourrira pas.

Un autre des traits caractéristiques de la maison blanche des Landes est son davantiu, cette avancée, cet auvent qui protège de la pluie comme de la chaleur. Et sous lequel on peut har estandada, c’est-à-dire rester sous l’auvent pour discuter, prendre le frais…

ue en perspective d’ensemble d’une ossature en bois d’une maison à auvent située quartier de Marquèze à Sabres, Dominique Duplantier, aquarelle, crayon, encre et couleur, 2013, 25 x 38 cm. AD 40, 71 Fi 65
Ossature en bois d’une maison à auvent située quartier de Marquèze à Sabres, aquarelle de Dominique Duplantier (2013) – AD 40 (extrait de Maisons landaises, histoire et tradition)

La maison labourdine

Le village de Sare (64)
Le village de Sare (64)

Ce serait au XVIIe siècle que la maison basque, l’etxe, prendrait la forme qu’on lui connait. Dans le Labourd, comme dans les Landes, elle est ouverte sur l’est, pratiquement fermée des autres côtés, se protégeant elle aussi des pluies et vents de l’océan. Ses murs sont recouverts de chaux bien blanche.  Les volets, les colombages sont rouges. Le sang de bœuf aurait été utilisé au début comme peinture et insecticide. Au XIXe siècle, on verra apparaitre des verts foncés, voire des bleus.

La villa Arnaga à Cambo les Bains (64)
La villa Arnaga à Cambo les Bains (64)

Le grand architecte d’origine niçoise, Joseph Albert Tournaire (1862-1958) s’inspire de cette tradition pour construire en 1903 à Cambo-les-Bains la villa Arnaga pour l’auteur de Cyrano de Bergerac, Edmond Rostand.

La maisoun blanque de Isidore Salles

Isodore Salles (1821 -1900)
Isidore Salles (1821 -1900)

Le landais Isidore Salles (1821-1900) va chanter dans un de ses plus beaux poèmes la maison blanche de sa famille. Située à Senta Maria de Gòssa sur la route de Bellevue. L’Académie gasconne de Bayonne y mettra d’ailleurs une plaque en 1930.

Isidore Salles, préfet, censeur de la Banque de Paris et des Pays-Bas et poète, s’était lié lors de sa vie parisienne avec Théophile Gautier, Lamartine, Victor Hugo

Les souvenirs d’enfant

Dans la maisoun blanque,  un long poème nostalgique et émouvant  (96 vers), Isidore Salles témoigne d’un grand amour pour ses racines.

Amic, que t’en bas au péis!
Bet tems passat que ne l’éi bis!
Douman, en route,
Dab tu qu’i bourri bien ana!
Mes ço qui m’retin d’i tourna,
Bos sabe, escoute!
Amic, que te’n vas au peís!
Bèth temps passat que ne l’èi vist!
Doman, en rota,
Dab tu qu’i vorrí bien anar!
Mes çò qui’m reten d’i tornar,
Vòs saber, escota!

Ami, tu t’en vas au pays ! Depuis longtemps je ne l’ai vu ! Demain, en route,  Avec toi j’y voudrais aller ! Mais ce qui m’retiens d’y rentrer,  Apprends, écoute !

Puis Isidore Salles va merveilleusement décrire la maison, les lieux, la vue sur les rivières et les villages alentour. Ensuite, il parlera de ceux qui résident dans la demeure : Aqui bibèn, urous coum réis, / Brabe familhe, Aquí vivèn, urós com reis, / Brava familha [Ici vivait, heureux comme des rois, Une brave famille].

Sainte-Marie-de-Gosse - Sur les bords de l'Adour
Sainte-Marie-de-Gosse – Sur les bords de l’Adour

Les bouleversements de la vie

Après les douces descriptions de la première partie du poème, la deuxième raconte le départ des uns, la mort des autres, la vente de la maison.  Elle débute par ces mots violents : Més la hautz dou tems rigourous  / Seguech betlèu de l’atye urous / La prounto houèite!, Mès la hauç deu temps rigorós / Segueish bethlèu de l’atge urós / La prompta hueita! [Mais la faux du temps rigoureux / Suit bien vite de l’âge heureux / La prompte fuite !]

L’interlocuteur du poète est averti, et les deux dernières parties sont nostalgie pure.

III

De tout aco que t’soubiras
Penden lou biatye, é, quan bèiras
La maisoun blanque,
Dou cassourat ou dous lambrots
Oun cantaben lous carnirots
Coupe m’ u’ branque!

Qu’abiseras, per lou pourtau,
Si las arroses dou casau
Soun tustem bères,
E las flous de l’acacia,
Plantat là-bas, –  bet tems i a! –
Tustem nabères!

E sustout salude en pregan,
A la ferneste dou mitan,
Dessus la porte,
La crampe aus cabirous touts nuds,
Oun lous mainatyes soun baduts
E la mai morte!

I V

Amic, que t’en bas au péis!
Praube péis! ne l’èi pas bis
Qu’a bère pause!
Dab tu qu’i bourri bien ana!
Ço qui m’ hè pène d’i tourna
Qu’en sabs la cause!

III

De tot aquò que’t soviràs
Pendent lo viatge, e, quan veiràs
La maison blanca,
Deu cassorat o deus lambròts
On cantavan los carniròts
Copa’m u’ branque!

Qu’aviseràs, per lo portau,
Si las arròsas deu casau
Son tostemps bèras,
E las flors de l’acacià,
Plantat là-bas, –  bèth temps i a! –
Tostemps navèras!

E sustout saluda en pregant,
A la fernesta deu mitan,
Dessus la pòrta,
La crampa aus cabirons tots nuts,
On los mainatges son vaduts
E la mair mòrta!

IV

Amic, que te’n vas au peís!
Praube peís! ne l’èi vist!
Qu’a bèra pausa!
Dab tu qu’i vorrí bien anar!
Mes çò qui’m hè pena d’i tornar,
Que’n saps la causa!

—-

De cela tu te souviendras
Lors du voyage, et, en voyant
La maison blanche,
Du chêne noir et des lambrusques
Où chantaient les chardonnerets
Prends m’en un’ branche !

Tu noteras, près du portail,
Si les roses dans le jardin
Sont toujours belles,
Les fleurs blanches de l’acacia,
Planté là-bas, – il y a longtemps ! –
Toujours nouvelles !

Et surtout salue en priant,
Par la fenêtre du milieu,
Coiffant la porte,
La chambre aux poutres toutes nues
Où les enfants vinrent au monde
Et mère est morte !

IV

Ami, tu t’en vas au pays !
Pauvre pays ! Je ne l’ai vu
Depuis longtemps !
Avec toi j’y voudrais aller !
Ce qui me peine d’y rentrer
Tu sais la cause !

Références

Maisons landaises, histoire et tradition, Archives départementales des Landes, 2017
L’architecture de terre en midi-Pyrénées, écocentre Pierre & terre, Anaïs Chesneau, 2014
Almanac de la Gascougno, 1898 « La maison blanque », bibliothèque Escòla Gaston Febus (texte complet p. 21 à 25)
La photo d’entête est tirée du catalogue de l’exposition Félix Arnaudin, le guetteur mélancolique organisée par l’écomusée de Marquèze

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