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La veille de Noël en Gascogne

En Gascogne, la veille de Noël est riche de ses traditions païennes et chrétiennes, avec ses superstitions, ses quêtes des enfants, sa veillée, sa messe de minuit et son réveillon.

Les croyances autour de la veille de Noël

Le loup-garou de Noël
Lo ramponòt o lop-garon

Les superstitions allaient bon train dans les temps anciens. Et la période de fin décembre s’y prête particulièrement : le solstice d’hiver, le retour à la lumière, Noël chrétien… Bref, le 24 décembre, dans les campagnes gasconnes, il s’en passait des choses !

Cette nuit-là, se libéraient les esprits. Des créatures infernales traversaient les champs, des fées descendaient par la cheminée… On nettoyait les étables et on donnait le soir une bonne ration de foin aux bœufs, car savez-vous que ces bêtes se parlaient cette nuit-là ? Et gare à l’inconscient qui cherchait à écouter, on en connait qui sont morts sur le champ !

En partant à la messe de minuit, on laissait quelques victuailles et la lampe à pétrole allumée pour que les âmes du purgatoire, qui avaient alors droit de sortie, puissent revenir chez elles l’espace de la messe. A Nadau cadun a l’ostau! A Noël chacun chez soi !

Las halhas de Nadau

La tòrela de Capbreton à Noël
La tòrela de Capbreton (YouTube)

Puisque la veille de Noël les êtres malfaisants comme los lops garons, se déchainaient, dans la partie occidentale de la Gascogne, on allumait un feu dans chaque maison. Ces milliers de feux répondaient aux étoiles du ciel. Faisant avec son flambeau le tour de la maison, on protégeait ainsi les récoltes, la fumée éloignant les mauvais esprits, voire les ennemis. Bien sûr, cela ne fonctionnait qu’accompagné d’une formule incantatoire. Philippe Cloutet nous en propose :

Halha Nadau,
Lo pòrc a la sau,
La pola au topin,
Coratge vesin !
Halha Nadau,
La tripa au pau,
Lo gat au hum
Pum ! Pum !
Flambeau de Noël,
Le porc dans le sel,
La poule dans le pot,
Courage voisin !
Haille Noël,
Le boudin sur le pieu,
Le chat dans la fumée,
Pum ! Pum !

À Capbreton, un grand feu, le feu de la torèla est enflammé. Construit de pièces et de débris de bois entassés afin d’illuminer et de réchauffer les âmes en témoignant leur reconnaissance au Ciel.

Les quêtes de Noël

Lo pica-hòu des enfants à  Orthez (Sud-Ouest.fr 20.12.2013)

Dans certaines régions gasconnes, la veille de Noël, les enfants allaient frapper aux portes pour obtenir quelques friandises ? Cette coutume s’appelle pros en Chalosse, ahumas dans la région du gave d’Oloron, birondèu en Bigorre ou encore pica-hòu (pique-fou) du côté d’Orthez. Bien sûr, les enfants chantent (ici du côté d’Oloron) :

Ahùm, Ahumalhes,
Tripes et castagnes,
Bouharoc, coc, coc,
Poumes y esquilhots.
Ahum, ahumalhas,
Tripas e castanhas,
Boharòc, còc, còc,
Pomas i esquilhòts.
Enfumé, enfumées,
Boudin et châtaignes,
Véreux, coc, coc (peut-être gâteau ?)
pommes et noix.
(traduction du dictionnaire de Simin Palay)

Dans certaines contrées, les enfants n’allaient que dans les familles où il y avait un nouveau-né de moins d’un an. Et l’ethnologue et flokloriste Arnold Van Gennep (1873 – 1957) rapporte que des enfants à Tartas remerciaient les parents par ces paroles Que serà b’ròi, b’ròi / com un anheròt (Il sera beau, beau / comme un agneau) ou se moquaient si les parents n’avaient rien donné : Que serà lèd, lèd / Com lo carmalhèr (Il sera laid, laid / comme une crémaillère)

La bûche de Noël

Le 24, la veille de Noël, débutait la grande veillée et l’on déposait un soc (une bûche) ou un capçau dans l’âtre qui avait été choisi pour brûler doucement jusqu’au 1er de l’an. En Armagnac, on mettait la daube – du bœuf dans une sauce au vin rouge – à mijoter au coin du feu. Elle serait complétée par des saucisses grillées, puis des châtaignes grillées. Si la famille ne pouvait s’offrir un tel luxe, les voisins palliaient car tous faisaient la fête.

Ce soir-là, autour du feu, à la faveur des ombres projetées, on racontait des contes aux enfants, des histoires gentilles ou fantastiques. On chantait des nadalets jusqu’à l’heure de partir pour la messe de minuit, tout en faisant griller des châtaignes et en buvant du vin blanc. Puis, on chaussait los esclòps, on mettait un manteau bien chaud, on prenait la lanterne et on partait en chantant. En Ossau, Léopold Médan rapporte cette chanson des bergers :

Touts lous pastous
Cabbat las mountagnes
Y dap lous esclops
Qu’en hasen clic, clac, cloc,
clic, clac, cloc, clic, clac, cloc.
Qu’en hasen clic, clac, cloc !
Tots los pastors
Capvath las montanhas
I dab los esclòps
Que’n hasèn clic, clac, cloc,
clic, clac, cloc, clic, clac, cloc.
Que’n hasèn clic, clac, cloc !
Tous les bergers
Descendant les montagnes
Avec leurs sabots
Faisant clic, clac, cloc,
clic, clac, cloc, clic, clac, cloc.
Faisaient clic, clac, cloc !

Les pastorales de Noël

Noël se prépare. Aussi, neuf soirées à l’avance, les carillonneurs sonnent les cloches, las aubetas. Las pastoralas de Nadau quant à elles suivent une très vieille tradition de chants de Noël et de dialogues chantés par les personnages tels l’ange, les bergers, Joseph, Marie, les Rois Mages, sur fond sonore d’instruments traditionnels, en particulier la flûte à trois trous, le violon et la cornemuse ou « boha ».

Depuis 440, le 24 décembre, a lieu la messe de minuit. En Gascogne, on distribue un tròç de miche de maïs et d’anis au miel doré. Enfin les messes ! Car jusqu’au XIXe siècle, il y en a trois, la messe des Anges, la messe des Bergers et la messe du Verbe divin.

Le Noël des Bergers à Arcizan-Dessus
Le Noël des Bergers à Arcizan-Dessus (https://www.pyrenees-pireneus.com/)

Dans les années 1950, l’abbé Borie, curé d’Arras et d’Arcizans-Dessus, dit Lo Solèc (le Solitaire), décide de modifier la messe de minuit. En effet, si le texte est dit en latin et les chants en français, ses brebis se confessent en patois. Il décide alors de remettre à l’honneur de vieux cantiques, certains datant du XVe siècle, d’en composer des nouveaux, le tout en bigourdan. Il imagine, basé sur la messe des bergers, un rituel qui dépassera largement la petite commune. Des bergères chantent, réveillant ainsi des bergers qui sont accueillis par le curé et un agneau blanc. Et la messe commence avec les chants gascons.

De tous les cantiques, l’un en particulier conquerra toute la Gascogne :  Sonatz campanetas, tringlatz carilhons, sonatz las aubetas, cantatz angelos… (ici dans la version de la Chorale Ariélès)

Lo ressopet

L’estofat de Nadau en Gasconha

La messe est terminée ? La période de l’Avent, période de jeune, aussi. On va pouvoir faire bombance. On va pouvoir re-souper, ou ressopar. N’oublions pas que lo disnar c’est le repas de midi et lo sopar celui du soir. Et croyez qu’on ne va pas s’en priver ! Ce ressopar ou ressopet, repas qui marque la fin de la veillée de Noël, aujourd’hui le réveillon, tout le monde le fait. Et les personnes peu fortunées quémandent quelques victuailles pour pouvoir aussi le fêter. On mangera surtout de la viande.

Le gâteau, nommé bûche de Noël, est une création de fin XIXe siècle d’un pâtissier de Paris, Lyon ou Monaco (les avis sont divers). Il ne se répandra dans les régions qu’après la guerre de 1940 – 45.

Références

Tradition de Noël en Pays Basque et Gascogne, Alexandre de la Cerda, 2016
Le folklore : croyances et coutumes populaires en France, tome 1, volume 8. Tournées et chansons de quêtes, Arnold Van Gennep, . Paris, Stock, 1924.
Vieilles coutumes de Noël, Léopold Médan, IBG, lettre Janvier 2017
Lo hailla de Nadau ou hailhe de nadau : tradition de noël gasconne, Philippe Cloutet, Aquitaine on line, 1er décembre 2018
La messe des bergers d’Arcizan-Dessus, Pireneus




Les maisons à pans de bois dans la vallée d’Aure

L’abbé Marsan et les maisons à pans de bois

François Marsan manuscrit
Manuscrit de François Marsan prêt à être publié

La maison des fleurdelys, magnifique maison à pans de bois attire le visiteur à Arreau. Que fait-elle là ?

L’abbé François Marsan (1862-1944), curé de Saint-Lary, parcourut longuement la vallée d’Aure, fouilla bien des papiers et des greniers de maison. Il nous permet ainsi de connaitre quelques trésors dont certains ont disparu. Il publia de nombreux articles dont les curieux trouveront ici une liste.

En particulier, il écrivit il y a cent ans, donc en 1918, un article d’une vingtaine de pages, Vieilles maisons à pans de bois dans la vallée d’Aure. Ses recherches permettent d’éclairer l’histoire de trois maisons : la maison des fleurdelys à Arreau, la maison du procureur à Guchen, Le Castel de Fisse à Tramezaïgues.

Les maisons à pans de bois, qu’es aquò ?

C’est une maison présentant des « murs » (pans) de bois. On les superpose souvent en encorbellement afin de gagner de la place dans les étages sur la voie publique. Cela constitue un bon isolant thermique. Ce qui n’est pas à dédaigner dans nos montagnes.

À la Renaissance, la vallée d’Aure est prospère grâce à l’industrie des draps et à son commerce avec le royaume d’Aragon. C’est donc un moment où on construit des maisons de qualité. Maisons de pierre à portes avec archivoltes et croisées à meneaux y voisinent avec les maisons à pans de bois ornés de Croix de Saint-André et d’écharpes, écrit Marsan.

La Maison des fleurdelys d’Arreau

Maisons à pans de bois - La maison aux lys d'Arreau en vallée d'Aure - photo du livre de François Marsan

Vous pourrez admirer, entre autres, le tympan avec son monogramme de Jésus IHS, surmonté de la croix, et entouré de la couronne d’épines que supportent deux anges agenouillés. On notera aussi les baies en anse de panier, les deux étages en encorbellement avec au centre de chacun de leurs pans une fleurdelys. Classée monument historique en 1913, elle a été magnifiquement restaurée.

En 1918, la maison appartient à Lucien Labat. Et auparavant ? C’est toute cette histoire que va exposer notre historien en soutane. Fin XVIe siècle, Jean Passarieu s’installe à Arreau et fait construire la maison des fleurdelys. Son fils Jean est marchand et bourgeois de la ville. Sa femme est Jeanne de Vignec. L’abbé présente les éléments qu’il a collectés sur cette famille.

Quatre siècles plus tard, le rez-de-chaussée de la maison est toujours utilisé comme un commerce.

La maison du procureur à Guchen

Maisons à pans de bois - La maison du procureur à Guchen en vallée d'Aure - photo du livre de François Marsan

D’autres maisons à pans de bois ont attiré l’attention de l’abbé Marsan, comme la maison du procureur à Guchen, datant aussi du XVIe siècle et plus précisément de 1594. Henri III, roi de France, pourvoit par lettre du 5 avril 1579, Maitre Dominique Marsan, notaire et avocat, de la charge de substitut du procureur du Roi dans la judicature d’Aure. Henri IV le confirmera en 1602. L’abbé présente la lettre dans son article.

Un document des plus savoureux liste les dépenses du voyage de Gilles de Souvré (1596-1631), évêque de Comminges, en visite dans son diocèse. On sait ainsi qu’il s’arrêta trois jours chez Geoffre d’Ancizan (Ancizan est à côté de Guchen). L’évêque a diné chez Monsieur Marsan le vendredi 21 août 1620, donc dans la maison du procureur. La liste montre qu’on se nourrit de pain, de vin, de viande et de fromage. Finalement, de bons basiques !

La maison, 32 route de l’Arbizon, déjà en mauvais état quand Marsan la décrit, a subi depuis de nombreuses transformations. En particulier le pan de bois est détruit !

Le Castel de Fisse à Tramezaïgues, haute vallée d’Aure

Maisons à pans de bois - Le Castel de Fisse à Tramezaïgues en haute vallée d’Aure - dessin du livre de François Marsan

Tramezaïgues est un village situé au pied du pic de Tramezaïgues (2 548 mètres). Son nom a évolué de Castellum de Trames Aquas (cf. cartulaire de bigorre, en 1180), Tramasagas (actes Bonnefont, XIIIe siècle), de Trambis Aquis (pouillé du Comminges, 1387) jusqu’à Tramesaigues avec ou sans « s » dans les registres du XVIIIe siècle. Ce nom veut dire Entre deux eaux.

Le village est bien pourvu de curiosités pour le visiteur : château-fort du XIIe siècle dont la tour de Cadéac, surveillant la frontière. Des gisements gallo-romains… et trois maisons à pans de bois dont une, remarquable, le Castel de Fisse. Hélas pour un élargissement de la route, il fut tout simplement… détruit. Heureusement, notre abbé avait déjà fait faire un photographie en 1886 et le dessin ci-contre.

Le castel est dans la famille Fisse depuis le XVIe siècle. C’est une famille de notables, avec Benoit Ferras dit de Fisse, prud’homme, puis Pierre Fisse, syndic et député dès 1663, etc. Citons aussi Jean-Bernard Campassens (début XIXe siècle), fils de Dominiquette Fisse, surnommé le baronnet. Il est propriétaire de la montagne d’Estaragne, Artigusse, Paret, Baranne, Barannette et Cap-de-Long. Son hospitalité est devenue légendaire dans la vallée d’Aure, précise Marsan.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Cet article s’appuie sur le livre Vieilles maisons à pans de bois dans la vallée d’Aure de l’abbé François Marsan. Un exemplaire est à la bibliothèque de l’Escòla Gaston Febus  avec une version pdf du texte complet de François Marsan, téléchargeable sur le site. Les photos et dessin proviennent du livre.