Pierre Bourdieu

Le Béarnais Pierre Bourdieu est un sociologue majeur du XXe siècle qui vit une relation difficile avec sa langue maternelle.

Pierre Bourdieu découvre la sociologie

L'église Saint-Pierre de Denguin (64)
L’église Saint-Pierre de Denguin (64)

Pierre Bourdieu nait en 1930 dans un petit village, Denguin, non loin de Pau, dans le Bearn. Son père, Albert, est journalier puis facteur. Sa mère, Noëmie Duhau, est aussi du monde de l’agriculture.

Il fait ses études secondaires à Pau, au lycée Louis Barthou de 1941 à 1947. Là, il découvre « une différence sociale avec les citadins « bourgeois » » et ressent son passage dans l’internat comme « une école terrible de réalisme social ».

Entrée de l'École normale supérieure de Paris, au 45 rue d'Ulm.
Entrée de l’École normale supérieure de Paris, au 45 rue d’Ulm.

Puis il part à Paris pour les études supérieures, d’abord au lycée Louis-Le-Grand puis à l’Ecole normale supérieure. Il sera agrégé de philosophie en 1954. Après le service militaire en Algérie, il continue comme assistant à la Faculté des Lettres d’Alger. Il mène des enquêtes de terrain qui lui révèleront son amour pour la sociologie. Et il écrira en 1958 son premier ouvrage : Sociologie de l’Algérie.

Pierre Bourdieu s’installe

Raymond Aron (1905-1983)
Raymond Aron (1905-1983)

En 1960, le philosophe Raymond Aron (1905-1983) fonde le Centre de sociologie européenne (CSE). Il prend Pierre Bourdieu comme assistant et secrétaire.

Peu après, en 1962, Pierre épouse Marie-Claire Brizard, une historienne qui travaille au CNRS. Ils auront trois fils qui feront tous Normale sup. Jérôme, né en 1963, sera directeur de recherche en économie à l’INRA. Emmanuel, né en 1965, sera scénariste et réalisateur. Enfin, Laurent sera chercheur à l’école des neurosciences de Paris ; il travaillera sur des sujets de pointe comme la dynamique des réseaux de neurones sous-jacents au codage sensoriel, à la formation de la mémoire et à la représentation de l’espace.

En 1964, Pierre Bourdieu devient directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales.

Les travaux de Pierre Bourdieu

Bourdieu - Passeron - La Reproduction. Eléments pour une théorie du système d'enseignement
Bourdieu, Passeron, La Reproduction (1970)

Le sociologue s’attache à élaborer des méthodes les plus scientifiquement objectives afin de valider ses résultats. Il s’intéresse aux relations entre les objets sociaux et aux rapports de domination entre les individus et les classes sociales. Ainsi, il va montrer comment certains mécanismes reproduisent les inégalités entre les groupes sociaux. Par exemple, il écrira avec un collègue, Jean-Claude Passeron, en 1970 La Reproduction. Eléments pour une théorie du système d’enseignement. Il y met en évidence que la réussite scolaire est différente selon les classes sociales : en gros, les enfants dont les parents ont réussi à maitriser les exigences scolaires réussiront plus facilement à l’école.

De plus, Pierre Bourdieu s’engage pour l’indépendance de l’Algérie ou le soutien aux sans-papiers par exemple.  Dans son livre, La Misère du Monde (1993), il met en évidence les causes sociales de la souffrance. Au total, il laisse une quarantaine d’ouvrages dont Les Héritiers, La Distinction, Ce que parler veut dire, La domination masculine, etc.

Pierre Bourdieu-Sur l'État -Cours au Collège de France 1989-1992
Pierre Bourdieu, Sur l’État, Cours au Collège de France 1989-1992

Parallèlement, depuis 1964, Pierre Bourdieu dirige la collection « Le sens commun » aux Éditions de Minuit et il continuera jusqu’en 1992. À partir de 1975, il est directeur de la revue Actes de la recherche en sciences sociales. Puis, en 1981, il devient professeur titulaire de la Chaire de sociologie au Collège de France. Les récompenses et les honneurs sont nombreux. Il reçoit par exemple la médaille d’or du CNRS en 1993. En lui remettant, ils préciseront même que Pierre Bourdieu « a régénéré la sociologie française, associant en permanence la rigueur expérimentale avec la théorie fondée sur une grande culture en philosophie, anthropologie et sociologie ».

Un lien douloureux avec le béarnais

Quand il revient dans sa région, ce qui est fréquent, Pierre Bourdieu parle en béarnais, en particulier avec ses amis d’enfance. Une langue qu’il aime. Pourtant, il ne peut se défaire d’un sentiment d’infériorité culturelle. D’ailleurs, jeune homme, il se rend vite compte que son accent même est porteur de vergonha (honte). Alors, il cherche à le gommer. Il dira : Quand on vient d’un petit milieu, d’un pays dominé, on a de la honte culturelle. Moi j’avais de la honte de mon accent qu’il fallait corriger…

Un sentiment dont il ne se débarrassera pas vraiment. Par exemple, dans le documentaire filmé de Pierre Carles, La sociologie est un sport de combat (2001), Pierre Bourdieu avoue : « Quand je descendais dans mon pays, quand j’arrivais à Dax, que j’entendais l’accent, ça me faisait horreur, ça me faisait physiquement horreur. »

Extrait de 1minute du film La sociologie est un sport de combat de Pierre Carles ci-dessous.

Alors, il scinde en deux sa vie : celle de son métier même s’il a l’impression d’être dans le monde intellectuel un étranger, et celle de son village ou il redevient dans le monde rural un indigène.

Il lui faudra longtemps pour faire la paix entre ces deux mondes (sans aller jusqu’à les réconcilier) et il écrit à la fin de sa vie dans Esquisse pour une auto-analyse : « la posture ethnographique impose tout naturellement de respecter : les amis d’enfance, les parents, leurs manières, leurs routines, leur accent. C’est toute une partie de moi qui m’est rendue, celle-là même par laquelle je tenais à eux et qui m’éloignait d’eux, parce que je ne pouvais la nier en moi qu’en les reniant, dans la honte d’eux et de moi-même. »

Mainat qu’as caishau 

Logo de la Calandreta de Pau
Logo de la Calandreta de Pau

« Mon garçon, tu as du cran », lui avait dit son père. Et ce fils le démontra par ses études, ses travaux, ses engagements (il a bien sûr été fortement critiqué). Et finalement, par son soutien au béarnais. En effet, Pierre Bourdieu écrit à Serge Javaloyès : « Je veux vous dire, très sincèrement, toute la sympathie que m’inspire votre entreprise. » Cette entreprise, c’est la création d’écoles immersives en langue occitane : les calandretas. Le sociologue comprend tout l’intérêt de favoriser le bilinguisme même s’il perçoit la difficulté de mettre à l’écrit une langue qui n’était pratiquement plus qu’orale. Et il deviendra parrain de la Calendreta de Pau.

Pourtant, la langue reste pour lui un marqueur social. En gros, à chacun le sien : aux ruraux le béarnais, aux urbains le français. Ainsi, il trouvera anormal que le maire de Pau, André Labarrère, fasse un discours officiel en béarnais. Ou, il notera au sujet des paysans, de sa famille, ses amis : « j’en étais séparé par une sorte de barrière invisible, qui s’exprimait dans certaines insultes rituelles contre lous emplegats, les employés « toujours à l’ombre ». »

Le dernier livre de Pierre Bourdieu

Esquisse pour une auto-analyse, Pierre Bourdieu
Esquisse pour une auto-analyse, Pierre Bourdieu (2004)

Pierre Bourdieu meurt le 23 janvier 2002, à 71 ans, à l’hôpital Saint-Antoine, à Paris, des suites d’un cancer. Il est enterré au cimetière du Père-Lachaise.

Son dernier livre, Esquisse pour une auto-analyse, paraitra deux ans plus tard, en 2004. Il ne s’agit pas d’une autobiographie mais plutôt d’une explication de son parcours et d’une analyse de son travail scientifique. On peut y lire que certaines de ses positions ou décisions sont liées à son « tempérament bagarreur » qu’il relie à ses origines béarnaises… 

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe réformée (1990)

Références

Pierre Bourdieu, L’année sociologique, Nathalie Bulle, 2002
Les Editions de Minuit, Pierre Bourdieu
Les étranges relations au béarnais de Bourdieu, Colette Milhé, 2020.
La sociologie est un sport de combat de Pierre Carles
Bibliographie de Pierre Bourdieu




La guerre de Gascogne 5 – Les débuts de la guerre de cent ans

Les hostilités entre le Roi de France et le Roi d’Angleterre reprennent en 1324. L’étincelle qui les déclenche se situe à Sent Sardòç (Saint-Sardos), une petite sauveté fondée en 1289 entre Agen et Marmanda (Marmande).

La guerre de Sent Sardòç

Charles IV le Bel, Tête de la statue du gisant de Charles IV de France par Jean de Liège, 1372, musée du Louvre.
Charles IV le Bel (1294-1328),  statue du gisant par Jean de Liège, 1372, musée du Louvre.

Sent Sardòç (Saint-Sardos) appartient au prieur de Sarlat. Charles IV le Bel  qui règne en France de 1322 à 1328, s’aperçoit qu’elle constitue une enclave française au milieu de l’Agenais qui appartient aux Anglais. Alors, il décide de transformer Sent Sardòç en bastide et y envoie un sergent et une garnison planter le poteau de fondation aux armes de France, comme c’est la coutume.

Mais, le seigneur voisin de Mont Pesat d’Agenés (Montpezat) y voit une concurrence déloyale et le Sénéchal de Bordèu (Bordeaux) une offense à son roi. Tous deux brulent la bastide et pendent les défenseurs.

Édouard II demande pardon mais Charles IV, prétextant qu’Édouard n’a pas encore rendu l’hommage pour la Guiana (Guyenne), prononce la confiscation du ducat d’Aquitània (duché d’Aquitaine). Il envoie une armée qui reprend Sent Sardòç, occupe l’Agenés (Agenais) et tout le ducat d’Aquitània, sauf Bordèu (Bordeaux), Baiona (Bayonne) et Sent-Sever (Saint-Sever) qui résistent.

La Guyenne après 1328
La Guyenne après la guerre de Saint-Sardos

Finalement, la trêve est conclue en 1325 et les négociations commencent. Charles IV garde l’Agenés. Et le domaine d’Édouard II est réduit à une bande de terres littorales entre Bordeaux et Bayonne.

Puis, Édouard III monte sur le trône anglais en 1327. Charles IV lui rend son duché contre la promesse du versement d’indemnités de guerre. Encore faut-il qu’Édouard reprenne les places fortes occupées par les Français !

Deux rois pour une couronne

Philippe VI de Valois(détail de l'enluminure Le procès de Robert d'Artois, vers 1336, Paris, BnF
Philippe VI de Valois (1293-1350), détail de l’enluminure Le procès de Robert d’Artois, vers 1336, Paris, BnF

Philippe VI de Valois monte sur trône de France en 1328. Il envoie des ambassadeurs à Londres pour réclamer l’hommage d’Édouard III pour la Guyenne. Les négociations trainent en longueur.

Ainsi, en 1337, Édouard III n’a pas encore rendu l’hommage dû au roi de France pour l’Aquitània. Philippe VI prononce une nouvelle confiscation du ducat d’Aquitània. Mais, voilà que l’évêque de Lincoln se présente à Paris, porteur d’un message de son roi : Édouard revendique le trône de France et écartèle ses armes des fleurs de lys (le blason du roi d’Angleterre porte désormais les trois lions et les fleurs de lys). Après tout, il est le fils d’Isabelle de France, une fille de Philippe IV le bel, écartée du trône par la loi salique.

Edouard III portant à la fois les armes des rois de France et d'Angleterre, Chroniques de Froissard, BM de Besançon
Edouard III (1312-1377), portant à la fois les armes des rois de France et d’Angleterre, Chroniques de Froissard, BM de Besançon

Les opérations militaires constituent une guerre d’usure : prise de châteaux et de villes aussitôt réoccupés puis repris encore. Une arme française assiège Aiguillon. Le siège traine en longueur tandis que les seigneurs gascons se rallient à Édouard car ils supportent mal la pression fiscale imposée par Philippe VI. D’ailleurs, Jean Froissart, le chroniqueur de l’époque, dira d’eux : Ces gascons sont à moitié anglais !

La bataille de Crécy

Edouard III compte les morts après la bataille de Crécy (1346)
Edouard III compte les morts après la bataille de Crécy (1346)

Édouard III débarque dans le Cotentin et conduit une chevauchée jusqu’à la prise de Calais le 24 aout 1346 et la bataille de Crécy du 26 aout 1346. Pendant de temps, le comte de Derby et Bernat-Aiz V de Labrit (qui s’est rallié à Édouard III contre des seigneuries de Bòrn et du Marensin, et qui est nommé Lieutenant de Gascogne) partent de Bordèu et reprennent l’Aquitània jusqu’à Poitiers.

Cependant, la peste ravage le royaume en 1348. Philippe VI meurt en 1350 et Jean II le bon lui succède. C’est le moment de reprendre les opérations !

Le Prince noir (1330-1376)

C’est le fils d’Édouard III. En fait, il ne règne jamais car il meurt en 1376, un an avant son père. Or, Joan Ièr d’Armanhac (1306-1373) est lieutenant du roi de France en Languedoc. Il ravage les terres des seigneurs gascons restés fidèles au roi d’Angleterre et grignote inexorablement le ducat d’Aquitània.

Pour rétablir la situation, Édouard III nomme le Prince Noir Lieutenant de Gascogne. Celui-ci arrive à Bordèu le 20 septembre 1355, recrute une armée de Gascons et mène une grande chevauchée qui le conduit jusqu’à Narbona (Narbonne). Ce faisant, il ravage le pays, incendie les faubourgs des villes et revient à Bordèu en décembre avec un immense butin. Là, la vente du butin et les rançons des quelques 5 000 prisonniers couvrent très largement les frais de l’expédition.

Édouard III accorde la Guyenne à son fils Édouard de Woodstock, dit le Prince Noir, 1362 (British Library, Londres)
Édouard III accorde en 1362 la Guyenne à son fils Édouard de Woodstock (1330-1376), dit le Prince Noir  (British Library, Londres)

Les terres du comte d’Armagnac font les frais de cette chevauchée. Le Prince Noir passe à Mauvesin d’Armanhac le 11 octobre, à Montclar d’Armanhac le 13, Nogaròu le 14, à Plasença le 17, à Bassoas le 19, à Miranda le 21, à Sheishan le 23, à Cimòrra le 24 avant de gagner le Lengadòc et Tolosa. Bien sûr, il n’est pas question de s’attarder. Seuls les châteaux sans défense sont pris et incendiés. Finalement, le pays est ravagé sur une bande de 10 km tout au long de la progression de la chevauchée. Joan d’Armanhac ne peut l’arrêter, malgré quelques escarmouches. Le chemin du retour longe la Garonne et les pillages sont aussi nombreux qu’à l’aller.

L’hiver se passe avec quelques combats le long de la frontière. Néanmoins, au début de 1356, le Prince noir mène une deuxième chevauchée jusqu’à Bourges.

Jean II de France, dit le Bon (1319-1364) © BNF
Jean II de France, dit le Bon (1319-1364) © BNF

Sur le chemin du retour, il bat les Français à Poitiers le 19 septembre, et fait prisonnier le roi de France. Le climat s’apaise et le traité de Brétigny de 1360 rend l’ancien ducat d’Aquitània au roi d’Angleterre ; il y rajoute même quelques terres comme l’Armanhac et la Bigòrra.

Alors, Édouard III nomme le Prince noir à la tête de l’Aquitaine. Jean II est fait prisonnier à Poitiers.

La Principauté d’Aquitaine

Léopard d'Or du Prince Noir
Léopard d’Or du Prince Noir

Fort de sa victoire, le Prince Noir est nommé Prince d’Aquitània en 1362 et gouverne jusqu’en 1372. Il double sa Cour et mène une vie fastueuse à Bordèu. Il frappe monnaie – les fameux « Léopards d’or » – son sceau le représente en majesté, le sceptre à la main.

Cependant, en Castille, Enrique de Trastámara (Henri de Trastamare) et son frère Pedro el Cruel (Pierre le cruel) s’affrontent pour le trône. Le Prince Noir prend parti pour Pierre le cruel, tandis que le roi de France prend celui de Trastamare. Le Prince Noir l’emporte à la bataille de Najera en 1367.

Hélas, Pierre le cruel ne verse pas l’argent promis. Les difficultés financières nécessitent de nouvelles rentrées d’argent. L’Aquitània étant devenue une principauté, l’argent d’Angleterre n’arrive plus.

Le Prince Noir et la Gascogne

Charles V de France, dit le Sage (1338-1380) © BNF
Charles V de France, dit le Sage (1338-1380) © BNF

De plus, le Prince Noir ne comprend pas les Gascons. Ils s’accommodent d’un roi à Londres, supportent difficilement le gouvernement des Sénéchaux et se montrent réfractaire au fisc.

Alors, il convoque les États d’Aquitaine à Poitiers en janvier 1368. La levée d’un nouvel impôt est décidée mais aussitôt contestée par plusieurs villes et seigneurs qui refusent la levée sur leurs terres.

Le comte d’Armanhac prend la tête de la révolte. Il en appelle à Édouard III qui lance une enquête. Sans attendre les résultats, et alors que le Prince Noir rassemble des troupes contre les récalcitrants, Joan d’Armanhac et Arnaut Amanieu de Labrit (Arnaud-Amanieu d’Albret) font appel à Charles V de France (1338-1380). Après s’être entouré de toutes les précautions juridiques, Charles V accepte l’appel des seigneurs gascons.

C’est de nouveau la guerre. Mais cette fois, deux grands seigneurs gascons ont rejoint le camp du roi de France.

Le sort de la Bigorre

Que le roi d’Angleterre reçoive la Bigorre n’est pas tout à fait un hasard. Sa comtesse Pèirona (Pétronille) (1184-1251) a eu cinq maris. Le 3ème n’est autre que Guy de Montfort, un fils de Simon IV de Montfort, le chef de la croisade contre les Albigeois.

Souvenons-nous qu’un autre de ses fils est parti en Angleterre et est devenu comte de Leicester et Sénéchal en Gasconha pour le roi d’Angleterre. Par un coup de force, il devient comte de Bigòrra en 1259 et fait aussitôt don de son comté à Henri III pour une durée de sept ans.

Parallèlement, Simon V de Montfort est disgracié et emprisonné. Aussitôt, Gaston VII Moncada de Bearn, Rogèr IV de Foish et Esquivat de Chabanas (le comte légitime de Bigorre dépossédé par Montfort), lui déclarent la guerre. La Bigòrra tombe rapidement, sauf le château de Lorda (Lourdes). Bernat VI de Comenges se range du côté de Montfort et envahit le Nebosan (Nébouzan) qui appartient à Gaston de Bearn. La réaction ne se fait pas attendre. Simon V de Montfort tentera plusieurs manœuvres mais ne pourra pas reprendre la Bigòrra.

Louis Ier d’Anjou (1339-1384) © BNF

Son fils, Simon VI de Montfort finit par vendre ses droits au roi de Navarre. Il s’ensuit plusieurs procès qui conduisent à ce que la Bigòrra soit attribuée à Jeanne de Navarre, épouse de Philippe le bel. Enfin, la Bigòrra est rattachée au domaine royal en 1302.

En conséquence de tous ces évènements, il n’est pas étonnant qu’Édouard III demande la Bigòrra au traité de Brétigny de 1360.

Cette solution ne convient pas aux locaux. Et, en 1370, les seigneurs bigourdans se révoltent contre les Anglais. Louis d’Anjou mène une campagne depuis Toulouse en 1373. Il prend Mauvesin mais échoue devant Lorda. La Bigòrra redevient française. Pourtant, en 1379, Gaston dit Febus se fait donner la Bigòrra.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle 

Références

La Guerre de Cent ans, Jean Favier, Editions Fayard, 1980.
La guerre de Cent ans, histoire de France
La chevauchée du Prince Noir de 1355, Georges Ardiley, Bulletin de la Société archéologique du Gers, 2014.




Gaston Planté, la passion de l’électricité

Gaston Planté est un physicien béarnais, passionné par l’électricité, modeste et largement reconnu dans le monde entier.

Les études de Gaston Planté

Gaston Planté. Portrait extrait de À Travers l’Électricité par Georges Dary (1900)

Gaston Planté (1834-1889). Portrait extrait de À Travers l’Électricité par Georges Dary (1900)

Gaston Planté nait le 22 avril 1834 à Ortès (Orthez). Sa famille est bien connue dans le Béarn : son oncle est Raymond Planté (1797-1855), un homme politique important et son cousin est Adrien Planté, maire d’Orthez, défenseur de la langue gasconne et premier président de l’Escòla Gaston Febus.

Gaston a deux frères : Léopold l’ainé, brillant avocat et Francis le dernier, un pianiste d’un tel talent qu’on le surnomme le dieu du piano.

En fait, leur père veut offrir un avenir à ses trois fils et monte à Paris. Gaston a 7 ans lorsqu’ils déménagent à la capitale. Là, il entre au Lycée Charlemagne, obtient en 1850 le baccalauréat ès lettres. Puis il décide de se lancer dans les sciences et réussit en 1853 le baccalauréat ès sciences. Il poursuit à la Sorbonne et passe en 1855 une licence ès sciences physiques.

Francis Planté (1839-1934)
Francis Planté, le frère musicien (1839-1934) © Wikipedia

Disons-le, Gaston est brillant et remarqué. Alors, en parallèle de ses études, il se voit proposer le poste de préparateur en physique au Conservatoire National des Arts et Métiers (CNAM). Il a 20 ans et il y restera six ans. Là, il assiste Edmond Becquerel (1820-1891), l’homme qui découvrit l’effet photovoltaïque et réalisa la première photographie couleur.

Grâce à son talent de préparateur, c’est le jeune Gaston qui est désigné pour présenter les principales expériences de l’électricité devant l’Empereur et l’Impératrice, le 28 mars 1858, au Palais des Tuileries.

Première découverte de Gaston Planté

Gastornis Smithsonian © Wikipedia
Gastornis ou oiseau de Gaston © Wikipedia

De façon inattendue, la première découverte de notre Béarnais n’est pas en physique mais en paléontologie ! En effet, moins d’un an après son arrivée à Paris, Gaston Planté découvre des fossiles près de Meudon en région parisienne. Il s’agit d’un oiseau, alors inconnu, de presque 2 m et pesant entre 50 et 100 kg. Après étude, on le situe fin du Paléocène et durant l’Éocène, soit il y a 58 à 41 millions d’années.

Le jeune chercheur présente sa découverte à l’Académie des Sciences qui, sur le conseil du géologue Constant Prévost, lui donne le nom de Gastornis, ou oiseau de Gaston. Plus tard, d’autres spécimens seront trouvées en particulier en Gascogne et aux États-Unis.

Gaston Planté, une passion, l’électricité

«Etude des courants secondaires, produit par différents voltmètres » Extrait de Recherches sur l'électricité par Gaston Planté
«Etude des courants secondaires, produit par différents voltmètres » Extrait de Recherches sur l’électricité par Gaston Planté © Gallica

Gaston Planté a des yeux noirs intenses et une barbe en éventail. Il est un homme modeste, sympathique, désintéressé. Cependant, il parle latin, grec et les langues de tous les pays d’Europe. Amateur de littérature européenne, il a une mémoire prodigieuse. Ajoutons qu’il aime la musique et est lui-même musicien. Pourtant, sa passion, c’est les sciences dures.

Notre physicien s’installe rue des Tournelles, puis place des Vosges et, enfin, rue de la Cerisaie dans le quartier du Marais, à Paris. Un quartier empli du souvenir du Noste Enric, le roi Henri IV cher au cœur des Béarnais.

Son appartement lui sert de laboratoire. On peut à peine y circuler tant il y a de batteries, d’électrodes et autres machines. Car le jeune homme est fanatique d’électricité.

Après ses premières découvertes, l’Académie des Sciences l’encourage à présenter sa candidature. Mais Gaston Planté ne cherche ni les honneurs ni un poste. Il ne dépose même pas de brevet pour protéger ses découvertes. Alors il répond : Vous me faites beaucoup d’honneur et je vous en remercie infiniment, mais je perdrais bien du temps à solliciter les voix des membres de l’Institut ; je rentre plutôt dans mon laboratoire.

L’accumulateur électrique ou batterie au plomb

Batterie au plomb de Gaston Planté (1859)
Batterie au plomb de Gaston Planté (1859)

Gaston Planté va rester célèbre dans l’histoire de la physique pour cette invention. En effet, la pile inventée par Volta a un inconvénient : elle se décharge vite. Notre physicien va polariser des plaques à base de plomb puis les unir, créant ainsi la première batterie électrique rechargeable.

Il la présente à l’Académie des Sciences en 1860.

La Jamais Contente, première automobile électrique à dépasser le 100 km/h © Wikipédia
La Jamais Contente, première automobile électrique à dépasser le 100 km/h © Wikipédia

La batterie, perfectionnée par le chimiste Camille Alphonse Faure, sera utilisée pour les premières voitures électriques. Entre autres, elle permettra à Camille Jenatzy de dépasser la vitesse de 100 km/h avec la « Jamais contente » le 29 avril 1899 à Achères lors de la course organisée par la revue La France automobile.

La machine rhéostatique de Gaston Planté

Machine Rhéostatique de Gaston Planté
Machine Rhéostatique de Gaston Planté

En 1877, Gaston Planté présente sa machine rhéostatique, un assemblage ingénieux de condensateurs au mica reliés à une batterie. Ces condensateurs multiplient la tension de la batterie qui atteint 100 000 Volts.

Ainsi, il va reproduire des aurores boréales, créer de la foudre globulaire (phénomène encore mal connu aujourd’hui), développer l’éclairage électrique par arc, proposer des applications pour produire des signaux lumineux en mer, alimenter des freins électriques pour les chemins de fer, etc.

Gaston Planté travaille sur la galvanoplastie (technique électrolytique d’orfèvrerie),  la thérapeutique (laryngoscopie, éclairage des cavités obscures du corps humain…), la production électrolytique de l’ozone, etc.

L'électricien, affiche © Wikipedia
L’électricien, affiche © Wikipedia

Il écrit dans des revues spécialisées comme L’Électricien, et des revues de vulgarisation comme La Nature. et publie différentes notes sur ses recherches comme :

  • Mémoire sur la polarisation voltaïque, 1859
  • Note sur un phénomène observé dans un voltamètre à fils de cuivre et à eau acidulée, 1860
  • Note sur la substitution d’électrodes en plomb aux électrodes en platine, proposées par M. Jacobi, pour la télégraphie électrique, 1860
  • Note sur une nouvelle pile secondaire d’une grande puissance, 1860
  • Cahiers d’expériences de la Maison Christofle, 1863 à 1866
  • Note sur la production de l’ozone, 1866.

La fin et le souvenir

Gaston Planté à Orthez
Gaston Planté à Orthez

À 55 ans, en 1889, la santé de Gaston Planté se détériore. Il a de terribles maux d’yeux et des affections nerveuses qui l’empêchent de travailler. Le 21 mai, une congestion cérébrale le frappe alors qu’il travaille dans son laboratoire dans sa maison de Bellevue.

Le cratère Planté sur la face cachée de la Lune © Wikipedia
Le cratère Planté sur la face cachée de la Lune © Wikipedia

Gaston Planté meurt le 21 mai 1889 à Meudon. Il est enterré à Paris au cimetière du Père-Lachaise. Il a un monument face à sa maison natale à Orthez. Et de nombreuses villes lui ont dédié une rue : Orthez, Cugnaux, Rivesaltes, Brest, Le Mans, etc.

De façon plus inattendue, un cratère de la Lune porte son nom et il a inspiré quelques auteurs. En 1959, Edgar P. Jacobs le cite dans S.O.S. Météores, une BD de Blake et Mortimer, en parlant de l’utilisation d’un « éclair en boule » comme accumulateur.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

CNAM, Gaston Planté, Mathieu Huvelin
21 mai 1889 : mort de Gaston Planté, inventeur de l’accumulateur électrique, 2023 Célébration du centenaire de Gaston Planté, 1834-1934, Lucien Jumau, 1934
L’histoire de l’électricité : Gaston Planté, HE+, Patrick Champion, 2022
Machine rhéostatique,  Gaston Planté, E. Bouty, 1878
Notice sur les travaux scientifiques de M. Gaston Planté
Phénomènes électriques de l’atmosphère, Gaston Planté, 1888
Recherches sur l’électricité, Gaston Planté, 1859 à 1879




La guerre de Gascogne 3- L’effondrement

Henri II Plantagenêt meurt en 1189. Henri le jeune est mort avant lui. Alors la couronne revient à Richard Cœur de Lion. Mais, parti en croisade, il laisse le champ libre à son frère Jean sans Terre. C’est une suite de guerres avec la France, pour prendre possession de la Gascogne  et le début de l’effondrement de l’immense empire des Plantagenêts.

La commise

En France, Philippe Auguste règne de 1180 à 1223, puis c’est Louis VIII jusqu’en 1226, Louis IX Saint Louis jusqu’en 1270 et enfin Philippe III le Hardi de jusqu’en 1285.

Les combats de frontière n’ont jamais cessé entre les rois de France et les Plantagenêts. Et la mort d’Henri II ouvre une période d’instabilité dont profite Philippe Auguste pour pousser ses pions.

Richard Cœur de Lion prisonnier (à gauche) et mortellement blessé à Châlus (à droite) (Effigies Regum Angliæ, xive siècle), Londres, British Library. Jean sans Terre le remplace en Gascogne
Richard Cœur de Lion prisonnier (à gauche) et mortellement blessé à Châlus (à droite) (Effigies Regum Angliæ, xive siècle), Londres, British Library © Wikipedia

Richard Cœur de Lion part en croisade et est fait prisonnier lors de son retour. Il regagne l’Angleterre après le paiement d’une énorme rançon. Là, il rétablit une situation bien compromise par son frère Jean sans Terre. Mais Richard meurt en 1199 au siège de Chalus en Limousin. Et c’est Jean qui lui succède jusqu’en 1216.

Jean réussit à se mettre à dos tous les barons d’Aquitaine qui en appellent au roi de France. En avril 1202, Philippe Auguste le cite à comparaitre devant la Cour en tant que vassal. Mais, Jean ne s’y rend pas et le roi prononce la commise de ses domaines, c’est à dire leur confiscation qu’il fait exécuter les armes à la main. Cette période est bénéfique pour la Gascogne car, pour s’assurer de la fidélité des villes, Jean leur accorde des franchises importantes : Saint-Émilion en 1199, La Réole en 1206, Bayonne en 1215, etc.

La guerre en Gascogne

Alphonse VIII de Castille et son épouse la reine Aliénor d'Angleterre revendique la Gascogne. Miniature espagnole de la fin du xiie ou du xiiie siècle.
Alphonse VIII de Castille et son épouse la reine Aliénor d’Angleterre. Miniature espagnole de la fin du XIIe ou du XIIIe siècle © Wikipedia.

Les Français ne sont pas les seuls à vouloir la Gascogne. Alphonse VIII de Castille (1155-1214) a épousé une sœur de Jean sans Terre. À la mort d’Aliénor d’Aquitaine en 1202, il revendique la Gascogne au nom de sa femme. Aussi, à la tête d’une armée, il assiège Bordeaux de 1205 à 1206. Les Gascons le soutiennent mais l’échec devant Bordeaux brouille les cartes.

À la fin du règne d’Henri II, les Plantagenêts ont perdu presque tous leurs territoires au nord de la Garonne. Et la guerre se rapproche de la Gascogne. Louis VIII s’approche de Bordeaux tandis que le comte de la Marche prend La Réole et Bazas.

Henri III d’Angleterre entre en campagne pour reconquérir les territoires perdus. C’est un échec. Il recommence en 1242 mais, abandonné par ses barons, il est battu à Taillebourg et à Saintes les 23 et 24 juillet 1242.

Le traité de Paris de 1258

La guerre se termine par le traité de Paris de 1258 qui règle un certain nombre de contentieux. Les Plantagenêts perdent définitivement la Normandie, le Maine et l’Anjou. Il ne leur reste qu’une partie de l’Aquitaine et la Gascogne.

Le traité de Paris de 1258 : en jaune : les possessions anglaises en 1154 qui se réduisent à la Gascogne en 1258. Bordé de rouge, le domaine anglais de 1258
Le traité de Paris de 1258 : en jaune : les possessions anglaises en 1154, bordé de rouge, le domaine anglais de 1258 © Histoire Passion

S’il gagne l’Agenais, Henri III fait une concession majeure. Il prête hommage au roi de France pour les terres qu’il garde à l’issue du traité mais aussi pour la Gascogne. En fait, l’ancien duché n’avait jamais fait hommage au roi de France. Cela a des implications concrètes sur l’administration de la Gascogne : les seigneurs peuvent désormais en appeler au roi de France pour leurs litiges. Près de 30 procès sont en instance devant la Cour de France en 1274-1278. Pour détourner les appels de Paris, un Auditeur des causes est nommé à Bordeaux. Le lieutenant du roi a désormais un rôle judiciaire au nom du roi. Un juge d’appel est créé et des juridictions gracieuses instituées un peu partout. Les prévôtés sont réformées. Ce sont les Ordonnances de Condom de 1289.

Le Sénéchal de Gascogne Simon V de Montfort

 

Simon V de Montfort, sur un vitrail de la cathédrale de Chartres © Wikipedia. Il est nommé sénéchal de Gascogne
Simon V de Montfort, sur un vitrail de la cathédrale de Chartres © Wikipedia

Simon V de Montfort est le fils cadet de Simon IV qui a combattu le comte de Toulouse lors de la croisade des Albigeois. Il part pour l’Angleterre où sa grand-mère possède la moitié du comté de Leicester. Il épouse une sœur de Jean sans Terre et devient comte de Leicester.

En 1245, les seigneurs gascons se révoltent. Gaston VII de Béarn en prend la tête et ravage Dax, tandis qu’Arnaud-Guilhem de Gramont et le vicomte de Soule attaquent Bayonne et mettent à sac le Labourd. La révolte gagne du terrain. Pour ne pas perdre la Gascogne, Henri III nomme Simon V de Montfort en tant que Sénéchal, de 1248 à 1253. Mais il se montre avide et brutal et déclenche la « Grande révolte » qui réunit tous les Gascons.

Colom contre Solers à Bordeaux

Les élections municipales de 1248 à Bordeaux voient s’affronter la famille des Colom et celle des Solers qui détiennent le pouvoir. Les Colom s’emparent de la place du marché et s’y fortifient. Il règne un climat de guerre civile et les affrontements armés sont nombreux entre les deux partis. Simon V de Montfort réprime durement la révolte qui profite aux Colom, favorables aux Anglais.

 Portrait dans l'abbaye de Westminster communément identifié à Édouard Ier
Portrait dans l’abbaye de Westminster communément identifié à Édouard Ier

En 1252, Gaston VII de Béarn est à La Réole avec une centaine d’hommes pour soutenir les insurgés. L’année suivante, il rejette la suzeraineté anglaise pour soutenir les prétentions d’Alphonse X de Castille sur la Gascogne. Plusieurs seigneurs le suivent. Ils assiègent Bayonne pour faciliter le passage du roi de Castille mais la ville résiste.

En fait, Simon de Montfort ne peut rétablir le calme en Gascogne. Alors, Henri III débarque à Bordeaux avec une armée. Il nomme le futur Édouard Ier gouverneur de Guyenne pour rétablir les erreurs de Simon de Montfort. Il s’installe au palais de l’Ombrière à Bordeaux.

Castille et Angleterre concluent la paix de Tolède qui se termine par le mariage d’Henri III avec la sœur du roi de Castille. Les Gascons se retrouvent seuls et ils sont obligés de faire leur soumission. Pourtant en 1273, Gaston VII de Béarn se rebelle à nouveau, est fait prisonnier en Angleterre et le Béarn est mis sous séquestre. Il est libéré en 1276 et le Béarn lui est rendu en 1278.

Les révoltes populaires

Il n’y a pas que les seigneurs et les villes qui se révoltent. Preuve d’un profond malaise, les paysans se révoltent aussi.

Lassés des exactions des sénéchaux, les paysans gascons de l’Entre-deux-Mers se révoltent en 1236 et 1237. Henri III lance une enquête au terme de laquelle il confirme leurs franchises et privilèges.

"De la meute des pastoureaux". Manuscrit enluminé, Chroniques de France ou de St-Denis, British Library Royal.jpg © Wikipedia
« De la meute des pastoureaux ». Manuscrit enluminé, Chroniques de France ou de St-Denis, British Library Royal.jpg © Wikipedia

En 1251, les Pastoureaux sont devant Bordeaux. La Croisade des Pastoureaux nait dans le nord de la France, à la suite des prêches du « Maitre de Hongrie » qui mobilise une foule d’adolescents et de paysans. Les bandes composées de paysans gascons appauvris, vivant en bandes, tentent d’entrer dans Bordeaux. Simon V de Montfort tient portes closes et les disperse.

En 1253, Henri III reçoit 16 doléances à Londres et envoie des commissaires pour enquêter. Aux plaintes des barons, de l’abbé de Saint-Sever, des bourgeois de Bordeaux, Bayonne, Bazas et Dax, s’ajoutent celle de tota comunitas de Goosa, tam clericorumquan militum et laboratorum, c’est-à-dire l’ensemble du pays de Gosse. Le pays reproche à Simon V de Montfort de :
– violer les coutumes en vendant la baillie de Dax à des gens qui multiplient les extorsions pour entrer dans leurs frais,
– convoquer l’ost 3 ou 4 fois dans l’année au lieu d’une seule fois comme le prévoient les coutumes,
– réclamer deux albergues (hébergement) par an au lieu d’un seul.

C’est de nouveau la guerre

En 1293, des marins de Bayonne attaquent des marins bretons qui portent l’affaire devant Philippe le Bel, roi de France. Cette fois, ce sont des marins normands qui coulent quatre bateaux de Bayonne dans le port de Royan. Le Connétable de Bordeaux laisse partir une flotte de bateaux de Bayonne. Une flotte de bateaux normands part à leur rencontre et les coule. C’est de nouveau la guerre.

Édouard Ier rend hommage à Philippe le Bel (illustration du XVe siècle). © Wikipedia
Édouard Ier rend hommage à Philippe le Bel (illustration du XVe siècle). © Wikipedia

En attendant l’enquête et le jugement, Philippe le Bel exige la remise du duché à titre de garantie. Une armée française entre à Bordeaux et occupe les places fortes et les principales villes.

Le roi de France cite Édouard Ier à comparaitre devant la Cour. Constatant le défaut du roi d’Angleterre, le Parlement de Paris prononce la confiscation provisoire.

Édouard débarque à Bordeaux pour reconquérir son duché. Il prend Blaye et La Réole mais échoue devant Bordeaux. Sa flotte part pour Bayonne tandis qu’une armée s’y rend par la voie de terre. La ville est reprise en 1295. Les Français attaquent Blaye mais sont obligés de se replier sur Bordeaux. Une armée anglaise de secours débarque à Blaye mais échoue devant Bordeaux et Dax. Elle se réfugie à Bayonne. Elle échoue encore en 1297 à Saint-Sever.

Les deux parties s’en remettent à l’arbitrage du Pape qui décide le retour du duché d’Aquitaine au roi d’Angleterre. La campagne de 1294 à 1297 n’a servi à rien…

 

Références

Les précédents épisodes de la Guerre de Gascogne :
La guerre de Gascogne 1- Le duché d’Aquitaine
La guerre de Gascogne 2–Le règne d’Henri II
Les Plantagenêts – Origine et destin d’un empire,  Jean Favier, Editions Fayard, 2004.
La guerre de Cent ans, Jean Favier, Editions Fayard, 1980.




L’histoire de Carnaval en Béarn

Carnaval est synonyme de fête dans la rue. Il semblerait d’ailleurs que ce soit une fête ancienne. À quoi ressemblait-elle ? Comment a-t-elle évolué ? L’exemple du Béarn.

De quand date la fête de Carnaval ?

Impossible de répondre évidemment. Certains évoquent comme origine ou prémisse les Lupercalia (Lupercales), fêtes qui avaient lieu dans la Rome antique du 13 au 15 février. Il s’agit d’une fête de purification avant de débuter la nouvelle année (alors le 1er mars).

Andrea Camassei, Les Lupercales (vers 1635), Madrid, musée du Prado.
Andrea Camassei, Les Lupercales (vers 1635), Madrid, musée du Prado © Wikipedia

Cette fête était ritualisée. Des prêtres sacrifiaient un bouc dans la grotte du Lupercal où la louve avait allaité Rémus et Romulus. Puis, avec le couteau du sacrifice, le prêtre touchait le front de deux jeunes hommes, vêtus d’un pagne en peau de bouc. Les jeunes hommes couraient ensuite dans la ville de Rome, munis de lanières taillées dans la peau du bouc. Ils en fouettaient les femmes qui se mettaient sur leur passage afin d’avoir un enfant dans l’année. On est quand même assez loin de la fête débridée de Carnaval.

En tous cas, des premiers siècles de notre ère, on n’a pas gardé de trace des fêtes de Carnaval. Mais il faut dire qu’on n’écrivait pas sur les traditions populaires. Cependant, il est probable qu’elles aient existé un peu partout en Europe, que ce soit pour fêter le retour du printemps ou pour précéder le long carême quand l’Église s’appropria et encadra les fêtes païennes. Finalement, il s’agit d’un moment de respiration pour le peuple après la saison hivernale.

Cependant, le plus ancien édit, que nous avons conservé, parlant d’un carnaval, date de 1094 et concerne la République de Venise.

La fête de tous les excès

Des traces que l’on a par chez nous, dès le Moyen-âge, Carnaval est une fête débridée. On rit, on danse, on saute, on court, on mange, on boit, on porte armes et bâtons, on est violent, on déborde, parfois on perturbe les offices ou on pille des maisons. Probablement peu ritualisée, on improvise la fête chaque année.

Dominique Bidot-Germa © Editions Cairn
Dominique Bidot-Germa, historien © Editions Cairn

Dominique Bidot-Germa, maître de conférence en histoire médiévale à l’université de Pau et des Pays de l’Adour (UPPA), nous donne des pistes pour comprendre cette fête dans le Béarn. Par exemple, il évoque les pantalonadas et les mascaradas de dimars gras. Car il est à peu près sûr que l’on se masquait, qu’on se déguisait. 

De plus, on pratiquait l’inversion. Une habitude festive fort ancienne, puisqu’on la pratiquait déjà pendant les Sacées à Babylone, 2000 ans avant notre ère. À cette occasion, les esclaves ordonnaient aux maitres. Même chose pendant les Saturnales de la Rome antique.

En Béarn, les hommes mettaient des habits de femmes et les femmes des habits d’homme. On ridiculisait les savants, on opposait l’homme et la bête, le sauvage et le civilisé, etc.

L’Église, puis la Réforme y voyaient des restes de paganisme et des offenses aux bonnes mœurs. Pourtant, ce n’était pas la seule fête ainsi. L’Église elle-même participait activement entre le XIIe et le XVe siècle à la fête des Fous de fin décembre. Les enfants de chœur s’installaient à la place des chanoines, les prêtres faisaient des sermons bouffons, l’on chantait des cantiques à double sens voire franchement obscènes, on honorait l’âne (qui porta la Sainte Famille), on se gavait de saucisses, on se travestissait, etc.

La fête des fous, Pieter van der Heyden (1530?-1576?). Graveur d'après P. Bruegel inventorVan Der Heyden
La fête des fous, Pieter van der Heyden (1530?-1576?),  d’après P. Bruegel © BNF

Stop au carnaval !

Henri d'Albret, roi de Navarre (1503-1555) © Wikipedia
Henri d’Albret, roi de Navarre (1503-1555) © Wikipedia

Dominique Bidot-Germa nous rappelle que les excès de cette fête créait des perturbations qui finissaient parfois en procès. Les gouvernants demandèrent puis exigèrent de la modération. Par exemple, en 1520, Henri II d’Albret, roi de Navarre, émit une ordonnance pour faire cesser les débordements de Carnaval en Béarn.

Nous es estat remonstrat que… en la capere de Noustre Dame de Sarrance a laquau confluexen plusiours personages…  vagamons et autres gens dissoluts… se son trobats et trobades haber cometut auguns actes deshonestes […] et la nueit fen dance dens lous ceptis de la dite capere ab tambourins, arrebics et cansons deshonestes […] dedens la gleise devant la dite image de la bonne Dame.

Il nous a été rapporté que… dans la chapelle de Notre Dame de Sarrance vers laquelle affluent un certain nombre de personnes… vagabonds et autres gens dissolus… ont commis des actes déshonnêtes […] et ont dansé la nuit dans l’enceinte de ladite chapelle avec des tambourins, des sonnailles et des chansons déshonnêtes […] à l’intérieur de l’église devant ladite image de la bonne Dame.

Cela ne suffit pas. Aussi, Jeanne d’Albret y revint et interdit le masque, le chant et la danse dans la rue. Enfin, une autre ordonnance de 1565 condamna las danses publiques, las insolences et autres desbauchamentz.

Mais tout ceci était diversement écouté. Le professeur palois signale par exemple que le corps de la ville de Bruges versait de l’argent aus companhous qui fen lo solas, donc à ceux qui animaient le divertissement.

J. Bosch (v. 1450-1516)- Le combat entre Carnaval et Carême - Museum Catharijneconvent, Utrech© Wikipedia
J. Bosch (v. 1450-1516)- Le combat entre Carnaval et Carême – Museum Catharijneconvent, Utrech© Wikipedia

La canalisation de Carnaval

À partir du XVIe siècle, cette fête populaire attira l’attention des élites. François Rabelais écrivit : Car aulcuns enfloyent par le ventre, et le ventre leur devenoit bossu comme une grosse tonne : desquelz est escript : Ventrem omni-potentem : lesquelz furent tous gens de bien et bons raillars. Et de ceste race nasquit sainct Pansart et Mardygras.

Saint Pançard du Carnaval Biarnés
Saint Pançard du Carnaval Biarnés

Des calendriers, des gravures circulèrent et il est probable, nous dit Dominique Bidot-Germa, que les modèles de carnaval d’autres régions, d’autres pays étaient présentés. En tous cas, petit à petit, apparurent des nouvelles façons de fêter cette période. Et au XVIIIe siècle, la forme se stabilisa : défilé, personnages, mises en scène, jugement de Carnaval firent désormais partie des pratiques.

Le Béarn et Pau en particulier se sont réappropriés carnaval. Un site lui est dédié. Et, pour ne pas oublier qu’il est la suite d’une longue histoire, il vous donne les expressions principales à connaitre en béarnais. Par exemple, ce n’est pas parce que vous batetz la bringa (faites la bringue) que vous devez boire jusqu’à tocar las aucas (tituber).

Et si vous voulez en savoir plus sur le rituel à Pau, pourquoi ne pas relire notre article de 2023 : Saint Pançard revient au pays,  Mardi gras : Sent Pançard que torna au país.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Histoire : aux origines du carnaval, interview de Gilles Bertrand, National Geographic, Julie Lacaze.
Tout savoir sur l’origine du Carnaval.
Mascarades et pantalonadas : le carnaval en Béarn, de la violence festive au folklore (Moyen Âge-XIXe siècle), Actes du 126e Congrès national des sociétés historiques et scientifiques, « Terres et hommes du Sud », Dominique Bidot-Germa, Toulouse, 2001.    




Queste et questaus

On a gardé l’image d’Épinal des serfs du Moyen-âge, corvéables en toute occasion et à la merci de leur seigneur. Pourtant, la réalité est bien différente, tout du moins en Gascogne avec les questaus et les casaus. Suivons Benoit Cursente, d’Orthez, chercheur au CNRS et spécialiste des sociétés rurales gasconnes au Moyen-âge.

Une société hiérarchisée par des liens personnels

Benoit Cursente spécialiste des questaus - Une histoire de la questalité, Serfs et libres dans le Béarn médiéval
Benoit Cursente – Une histoire de la questalité, Serfs et libres dans le Béarn médiéval

Nous sortons de l’époque romaine où des colons libres côtoient des esclaves, servus, attachés à leurs maitres. Ainsi, le statut d’esclave disparait progressivement et est remplacé par des liens personnels. Ce sont les Wisigoths qui emmènent cette nouvelle pratique.

Tel homme se « donne » par serment à un autre et devient en quelque sorte un membre de sa famille ou de sa companhia [littéralement, ceux qui partagent son pain]. En échange de ce serment et des services qu’il s’engage à fournir, il reçoit une terre ou des revenus qui lui permettent de vivre.

On voit ainsi tout un réseau de liens personnels qui se tissent du sommet de la hiérarchie (le roi) jusqu’à la base de la société. C’est l’origine de la féodalité.

Notons que le rituel de l’hommage tel qu’on le connait à partir du XIIIe siècle n’est pas encore généralisé. En particulier, en Gascogne, on retrouve cette pratique dans le bordelais et en toulousain seulement.

Une organisation de la société en casaus

Le battage du grain
Le battage du grain

Les terres données à travailler constituent des unités fiscales. Leur chef, noble ou paysan, est « seigneur » de sa terre et de ceux qui y vivent. C’est le casal ou casau en gascon, c’est à dire une maison, un enclos, des champs et des droits sur des espaces pastoraux. Leur chef est le casalèr.

Bien sûr, le casau peut être soumis à une redevance, le casau ceissau [en français le cens] ou au  casau serviciau c’est-à-dire à un service particulier.

Lorsque le casau est éloigné, on préfère un prélèvement en espèce ou en nature (grains, volailles, fromages, etc.) ou des services comme l’aubergada [l’hébergement du prince et de sa suite]. Lorsque le casau est proche d’une forteresse, il est soumis à des services militaires ou d’entretien.

Par exemple, près du château de Lourdes, nous trouvons des casaus soumis à des obligations de service armé (ost) et de cavalcada [chevauchée], d’autres à des prestations de transport ou de guet, d’autres enfin à des services particuliers comme nourrir les chiens du comte, fournir de l’avoine à son cheval ou encore faire taire les grenouilles pour ne pas gêner le sommeil du comte…

Certains casaus doivent fournir une aide à d’autres casaus. On voit ainsi se mettre en place une société organisée autour des casaus qui sont des unités fiscales et de production, dont certains sont dits « francs » et qui doivent un service armé (le début des chevaliers), d’autres rendent des services dits « nobles », d’autres enfin des services dits « serviles ».

L’apparition des questaus

Nous sommes au XIIIe siècle. L’État moderne se met en place et les dépenses seigneuriales et d’administration se font de plus en plus lourdes. Il faut trouver de nouvelles ressources. Cela implique de mieux contrôler le territoire, ses ressources et sa population.

Les seigneurs revendiquent la possession des pâturages, des landes, des forêts et des eaux. Ils imposent alors des redevances pour leur utilisation. La vie sociale étant largement réglée par des pactes et des compromis écrits, on voit apparaitre progressivement dans les textes une nouvelle catégorie sociale : les questaus.

Pour garantir la pérennité des casaus, le droit d’ainesse apparait. Les cadets ou esterlos qui n’ont aucun droit, cherchent à se voir concéder des terres à exploiter pour lesquelles ils paient un cens. Ils se voient également attribuer la jouissance de pacages, des eaux ou des forêts seigneuriales en échange du nouveau statut de questau.

À noter, Benoit Cursente propose comme origine du mot esterlo (estèrle en gascon actuel) le mot latin sterilis, car le cadet n’a pas le droit d’avoir une descendance dans la maison natale. D’ailleurs, estèrle en gascon veut dire stérile.

Questaus et casaus

Le questau paie la queste

Questaus et casaus - travaux des champs
Travaux des champs

En plus du cens, le questau paie la queste, impôt sur l’utilisation des pacages ou des forêts. Il peut être astreint au paiement de redevances en nature. Il s’agit de mesures de grains ou de vin, fourniture de volailles, hébergement de soldats, corvées au château, etc.

La communauté des questaus peut payer collectivement la queste. En fait, c’est un moyen de surveillance car, s’ils venaient à déguerpir, la queste qui ne varie pas augmente la charge de chacun.

Le questau renonce également par écrit à certains de ses droits. Par exemple, il s’engage à ne pas quitter la seigneurie dans laquelle il réside sous peine d’amende. Et/ou il doit fournir une caution par avance,  renoncer à ses droits qui lui garantissent que ses bœufs et ses outils ne soient pas saisis. Ou encore il s’engage à payer une redevance lors de la naissance de chacun de ses enfants. Autre exemple : il s’oblige à faire moudre au moulin seigneurial, etc.

Même les possesseurs de casaus qui doivent des services dits « non nobles » peuvent devenir questaus. Cela ne se fait pas sans résistance. On voit des déguerpissements collectifs (abandon des terres pour s’établir ailleurs) et les seigneurs doivent transiger et trouver des compromis.

Les questaus apparaissent dans toute la Gascogne, sauf en Armagnac et dans les Landes. En montagne, on voit moins de questaus du fait du mode de gestion des terres. Ils représentent environ 30 % de la population.

Echapper à l’état de questau

Questaus et casaus - La tonte des moutons
La tonte des moutons

Echapper à l’état de questau est possible.

On peut bénéficier d’une franchise individuelle moyennant le payement annuel du francau ou droit de franchise. Parfois, la liberté peut s’accompagner de réserves comme celle de continuer à habiter sur le casau et de le transmettre à ses héritiers qui devront payer une redevance annuelle ou s’astreindre à des services pour le seigneur. Mais, lo franquatge [La franchise] coûte cher car il s’accompagne du paiement d’un droit pouvant représenter le prix d’une maison.

De même, la liberté peut être accordée à des communautés entières moyennant un droit d’entrée assez élevé, quelques concessions définies dans une charte et le paiement collectif d’un francau annuel. Dans certains endroits, on paie encore le francau au XVIIIe siècle.

La création de nouveaux lieux de peuplements est aussi un moyen d’échapper à la condition de questau par le biais des franchises accordées aux nouveaux habitants. Comme il n’est pas question de voir tous les questaus échapper à leur condition en venant s’y installer, on le leur interdit ou on n’en autorise qu’un petit nombre à y venir.

Enfin, les esterlos peuvent s’y établir sans limite. C’est un moyen de bénéficier d’une nouvelle population tout en vidant l’excédent d’esterlos dans les casaus. C’est aussi le moyen d’affaiblir les casaus au profit d’autres systèmes plus lucratifs.

En résumé, la société paysanne gasconne du Moyen-âge s’articule autour de paysans propriétaires qui travaillent un alleu (franc de tous droits), de casalèrs soumis au cens ou à des services, de questaus et d’affranchis.

Chaque catégorie peut être soumise à des restrictions ou à des engagements particuliers.  Il en est de même des particuliers, ce qui rend la société de cette époque extrêmement complexe.

Serge Clos-Versailles

écrit en orthographe nouvelle

Références

Une histoire de la questalité, Serfs et libres dans le Béarn médiéval, Benoit Cursente, Société des Sciences, Lettres et Arts de Pau et du Béarn, 2011.
Puissance, liberté, servitude les Casalers gascons au Moyen Âge, Benoit Cursente, Histoire et Société rurales, 1996,  pp. 31-50




Quand les Gascons émigraient en Espagne

Les Pyrénées n’ont jamais constitué une frontière pour les habitants des deux versants. Bien sûr les échanges commerciaux sont nombreux. Moins connus, les échanges de population le sont tout autant. En particulier, les Gascons émigrent en Espagne à l’occasion des guerres ou pour fuir la misère.

L’émigration vers l’Aragon

L'uniob des royaumes de Pampelune et d'Aragon et la Reconquista de la Vallée de l'Ebre (1076-1134)
L’union des royaumes de Pampelune et d’Aragon et la Reconquista de la Vallée de l’Ebre (1076-1134)

L’émigration vers l’Aragon remonte au début de la Reconquista.

Déjà, au XIe siècle, les souverains d’Aragon tissent des liens matrimoniaux avec des familles de Gascogne. En 1036, Ramire I d’Aragon épouse Ermesinde, fille de Roger-Bernard, comte de Foix et de Couserans et de Guarsinde, comtesse de Bigorre. En 1086, Pierre I d’Aragon épouse Agnès, fille du Duc d’Aquitaine.

Ce réseau d’alliance entraine l’intervention de chevaliers gascons dans les guerres contre les musulmans.

Alfonso 1er d'Aragon - portrait imaginaire par Pradilla (1879) - Quand les Gascons émigraient en Espagne
Alfonso 1er d’Aragon – portrait imaginaire par Pradilla (1879)

En échange de leurs services, ils reçoivent des terres.  Ainsi, Alphonse I d’Aragon donne Saragosse, Huesca et Uncastillo à Gaston IV de Béarn. De même, il donne Tarazona à Centulle de Bigorre, Belorado à Gassion de Soule. Puis les autres seigneurs reçoivent des terres dans les régions reconquises.

Pour repeupler les zones acquises, les rois d’Aragon s’efforcent d’attirer de nouvelles populations par l’octroi de fors qui donnent des privilèges. En conséquence, en 1063, Jaca est peuplée de Gascons.

Les autres royaumes cherchent aussi à attirer une nouvelle population. L’évêque de Pampelune favorise l’arrivée des Gascons. D’ailleurs, en 1129, les Gascons fondent le faubourg Saint-Sernin de Pampelune.

Une nouvelle vague d’émigration au XVIe et XVIIe siècles

L’occupation de la Cerdagne et du Roussillon par les troupes du Roi de France (1463-1493) attire de nombreux Gascons qui s’installent en Catalogne. Vite, en 1542, ils y sont près de 7 000.

En suivant, la période de 1590 à 1620 est une grande période d’émigration vers l’Espagne. Elle est provoquée par les guerres de religion. L’essor démographique en France et les disettes y contribuent aussi largement.

En 1667, Louis de Froidour voit en haut-Couserans « une quantité si considérable de monde en un si petit pays » qui, dans certaines zones « ne recueille pas la douze ou la quinzième partie du blé qu’il faut pour la nourriture des habitants ». L’évêché de Rieux est victime de quatre années consécutives de grêle entre 1689 et 1693. Alors, les habitants s’en vont.

Lors du recensement des Français résidant en Catalogne de 1637, 53,4 % viennent des évêchés pyrénéens. Plus précisément, 95 viennent de celui de Tarbes, 454 de celui du Comminges, 186 de celui de Rieux, 98 de celui de Pamiers, 194 de celui de Mirepoix et 59 de celui d’Alet. On le voit, c’est surtout la zone du piémont qui est concernée. Par exemple, dans la plaine de Rivière, 16 habitants viennent de Saint-Gaudens, 16 d’Arnaud-Guilhem, 21 de Labarthe-Inard, 15 de Beauchalot, 24 de Landorthe, etc.

Le mouvement est aussi important en Navarre et en Aragon. En 1577, on compte que les Français représentent 20 % de la population.

De même, sur les 757 immigrants français de Barbastro, on connait l’origine de 362 d’entre eux. Ils sont essentiellement des diocèses de Comminges, Tarbes, Oloron et Auch.

La bataille de Montjuic (1641) - Les Catalans unis à la France contre l'Epagne
La bataille de Montjuic (1641)

Pourtant, à partir de 1620, le climat des relations franco-espagnoles conduit à un ralentissement des migrations définitives. Le 7 septembre 1640, le Pacte de Céret signe une alliance entre le Royaume de France et la Catalogne. La France s’engage à défendre le Principat de Catalogne. Le 23 janvier 1641, Louis XIII de France devient comte de Barcelone. La bataille de Montjuïc, le 26 janvier 1641, voit la victoire des Franco-Catalans sur les Espagnols. La Catalogne restera française jusqu’en 1652.

Précarité de la condition d’étranger en Espagne

L’intégration est une réussite et les émigrants se marient sur place. Les registres paroissiaux de Barbastro montrent qu’entre 1611 et 1620, 10,6 % des mariages sont français ; 13,4 % entre 1631 et 1644 ; 7,7 % entre 1651 et 1660 ; 9,3 % entre 1661 et 1670 ; 10,2 % entre 1691 et 1700.

Quand les gascons émigraient en Espagne pour les travaux des champs
Quand les gascons émigraient en Espagne pour les travaux des champs

En Catalogne, ils sont agriculteurs et bergers en majorité. 29 % sont artisans, fabricants de peignes, forgerons… À Barbastro, 30 % sont dans le textile, 20 % dans les métiers de la terre. On trouve des forgerons, des verriers, des fabricants de peignes, ainsi que deux bourreaux !

Pourtant, la condition d’étranger n’est pas facile. Par exemple, en 1568, l’Aragon interdit aux Gascons d’enseigner ou d’exercer des fonctions cléricales. En 1626, l’évêque d’Urgell expulse de son diocèse tous les clercs français. De même, en 1678, les Cortès d’Aragon interdisent aux Français de tenir boutique sans être mariés et domiciliés dans le royaume.

Les étrangers sont appelés Gavachos. On leur applique le « droit de marque » qui donne à un particulier l’autorisation de se faire justice lui-même en saisissant les biens d’un étranger venant d’une région avec laquelle il a un différend (saisie de bétail ou autres biens). Le « droit d’aubaine » est l’interdiction faite aux étrangers de disposer de leurs biens par testament. Ainsi leur héritage revient au seigneur ou au roi, s’ils n’ont pas d’enfants français. À chaque guerre, les biens des étrangers sont confisqués et les plus suspects expulsés.

Des émigrations définitives aux migrations saisonnières

Les autorités espagnoles acceptent l’émigration définitive et luttent contre les migrations temporaires qui provoquent l’évasion monétaire.

De leur côté, les autorités françaises luttent contre l’émigration définitive qui appauvrit le royaume et favorisent l’émigration temporaire qui ramène des devises. En 1699, Richelieu prend un édit contre les expatriés qui ne reviendraient pas en France au bout de 6 mois et qui seraient alors réputés étrangers.

En tous cas, à partir de 1620, l’émigration définitive ralentit au profit de l’émigration saisonnière.

Ces migrations saisonnières rythment la vie des villages qui se vident parfois entièrement pour quelques mois. L’activité repose alors sur les femmes, les vieillards et les enfants. Pierre Sanquez de Boussan, près d’Aurignac, fait le voyage saisonnier pendant 30 ans !

Mémoire du Pays et des Etats de Bigorre de Louis de Froidour - son opinion sur les Gascons émigrant en Espagne
Mémoire du Pays et des Etats de Bigorre de Louis de Froidour

Les départs massifs dans certains villages se fondent sur des solidarités. Les migrants vont dans des lieux ou des « Pays » sont déjà installés. Ils partent en groupe pour se protéger des bandits et des pillards sur le chemin.

Les saisonniers s’emploient surtout dans l’agriculture et l’élevage. En 1667, Froidour dit « Tous les habitants de touttes nos vallées ne subsistent pas seullemnt par le commerce dont je vous ai tant parlé, mais ils profitent de la paresse et de la fetardise des Espagnols dont ils vont faire les moissons, les vendanges et les huilles ; passent en Espagne du temps de la récolte des grains ; retournent en France pour y faire la moisson qui est plus tardive ; repassent en Espagne pour les vendanges et retournent ensuite les faire en France. Mesme il y en a qui passent les hivers en Espagne et c’est cela particulièrement qui fait subsister ces pauvres gens de ces frontières ».

L’émigration des Gascons des vallées de montagne

Aux XVIIIe et XIXe siècles, les migrations ne concernent plus la plaine mais les vallées de montagne. Elles sont fortes dans les cantons montagnards de l’arrondissement de Saint-Gaudens.

Chaque année, de 600 à 800 habitants des vallées d’Aure, de Barousse et de Campan passent en Aragon au début de l’hiver pour travailler aux huiles et ne reviennent qu’au printemps. Dans le haut Comminges, surtout dans le canton d’Aspet, ils sont charbonniers et rémouleurs. Ils vont jusqu’à Madrid et dans le sud de l’Espagne.

Contrebandier passant le port d'Oo - Fonds_Ancely - une activité pour les Gascons travaillant en Espagne
Contrebandier passant le port d’Oo – Fonds_Ancely

Les hommes partent. Parfois, ce sont des femmes mais leur salaire est inférieur.

Le change des monnaies entraine souvent la perte de la moitié des gains. Il vaut mieux faire des achats en Espagne, notamment de chevaux, et les passer en France au risque de se faire prendre et de tout perdre. C’est le début de la contrebande.

Les migrations s’entrecroisent. Des terrassiers du val d’Aran, de Venasque, de Ribagorza, du haut Pallars viennent travailler dans la plaine toulousaine et en Aquitaine pour les défrichements et le creusement des fossés.

Vers 1835, 2 000 Aranais viennent en France pour travailler la terre (la population est de 11 272 hab). Des femmes viennent ramasser le maïs et le chanvre.

Serge Clos-Versaille

Références

Les Pyrénées centrales du IX° au XIX° siècle. La formation progressive d’une frontière, Christian BONNET, Pyrégraph éditions, 1995.
Mémoire du pays et des Etats de Bigorre par Louis de Froidour, Jean Bourdette 1892, bibliothèque Escòla Gason Febus




Le lin en Gascogne

De tous temps, le lin se cultive pour ses fibres qui permettent de tisser du linge ou des vêtements. Chaque famille en semait pour ses besoins domestiques. Supplanté par les fibres synthétiques, le lin connait un timide renouveau.

La fabrication du linge et des vêtements

Linum_usitatissimum ou Lin cultivé
Linum_usitatissimum

Culture particulièrement adaptée au sol et au climat du piémont pyrénéen, le lin se plante pour satisfaire les besoins familiaux en linge et en vêtements. Quelques artisans manufacturiers confectionnent des articles pour le compte des familles.

Toute la famille participe aux longs travaux de semis, d’arrachage et de préparation de la fibre de lin. Vieillards et enfants sont mis à contribution pour préparer le fil que les femmes tissent en hiver, saison morte pour les travaux des champs.

Sur la Glèbe, Joseph de Pesquidoux

Jean-François Millet (1814-1875). Le brisage du lin
Jean-François Millet (1814-1875). Le broyage du lin

Dans Sur la Glèbe, Joseph de Pesquidoux écrit :

« Je regrette de n’avoir pas à parler du lin. On n’en fait plus. Chaque métairie autrefois possédait ses planches de lin, et, partant, ses draps et ses torchons, son linge. Rude d’abord, il devenait souple à l’usage, moelleux au toucher, doux au corps. Au printemps, alors que presque toutes les fleurs naissantes sont jaunes, il frémissait en petites vagues bleues, annonciatrices du premier azur. C’était vers Pâques. Il frissonnait au vent des grandes cloches revenues de Rome qui s’ébranlaient pour la Résurrection.

Plus tard, séché, lavé, il passait aux mains des vieilles femmes. Elles filaient à la fin du jour, assises devant leur porte, en parcourant de leurs yeux fanés l’horizon de toute leur vie, en chantonnant des airs anciens, mélancoliques et profonds comme le soir tombant. Le soleil, en s’en allant, ami de leur déclin, baignait de flammes apaisées leur dernier travail, et la quenouille rayonnait entre leurs doigts lents… ».

Le lin dans les trousseaux des mariées

Aspetti di vita quotidiana: Abbigliamento di lino (Italia - 14e siècle)
Aspetti di vita quotidiana: Abbigliamento di lino (Italia – 14e siècle)

Les tissus de lin figurent dans tous les contrats de mariage pour constituer le trousseau de la mariée, par exemple : « huit linsuls dont quatre de lin et quatre d’estoupe, huit serviettes d’aussÿ quatre de lin et quatre autre d’estoupe, six chemises a usage de femme le haut de lin le bas d’estoupe ». Le linge est si solide qu’il se transmet de mère à fille par testament. Il fait aussi l’objet de procès dans les partages au sein de la famille.

 

 

Boeufs recouverts de la manta
Boeufs recouverts de la manta

Le Béarn est renommé pour ses toiles et ses mouchoirs de lin. C’est le plus gros producteur des Pyrénées. En 1782, on y compte 2 000 métiers qui le travaillent. La matière première locale devient vite insuffisante pour satisfaire la demande. Le lin est importé du Maine.

La production familiale décline à partir du XVIIIe siècle, concurrencée par les manufactures et l’arrivée des cotonnades. Les manufactures disparaissent elles aussi, concurrencées par les fibres textiles synthétiques. Les champs de lin disparaissent au début du XXe siècle.

Le vocabulaire gascon du lin

Emile Claus (1849 - 1924) - récolte du lin
Emile Claus (1849 – 1924) – récolte du lin

L’important vocabulaire gascon lié au lin montre bien son importance dans la vie des campagnes. En voici quelques exemples.

Il se cultive au printemps dans un liar (champ de lin). La liada est la récolte. Dans son dictionnaire, l’abbé Vincent Foix nous énumère les opérations nécessaires pour en extraire le fil : lo lin que cau semià’u (le semer).

Bigourdanes_et_leur_quenouille
Bigourdanes_et_leur_quenouille

On dit aussi enliosar), darrigà’u (l’arracher pour ne pas perdre les fibres de la partie basse de la tige), esbruserà’u (le battre, c’est-à-dire l’écraser), tene’u (l’étendre), virà’u (le retourner), malhà’u (le briser), amassà’u un còp aliat (le ramasser quand il est roui), bargà’u (le broyer), arrebargà’u (le broyer une deuxième fois), pietà’u (le peigner), arrepietà’u (le repeigner), hialà’u (le filer), cossejà’u (le dévider), eishalivà’u (le laver), dapà’u (le démêler), teishe’u (le tisser).

….

Outillage pyrénéen de préparation du lin
Outillage pyrénéen de préparation du lin : Broyeur, peignes, banc  – Source : Le site des Patrimoines du Pays des Vallées des Gaves

La tiges est trempée dans l’eau (eishalmivar) pour obtenir une fibre plus fine pour l’habillement ou le linge de maison. La filature « au sec » donne un fil plus épais.

Métier à tisser le lin en 1935
Métier à tisser le lin en 1935

Les qualités de tissus de obtenus sont lo capit, l’estopa moins grossière, l’arcola un peu plus fine et lo lin. On dit qu’un tissu est estopelhat quand la fibre est mélangée avec de l’étoupe.

De nombreux dictons ont rapport au lin : Annada de lin, annada de vin (année de lin, année de vin), Se plau en abriu, lo lin qu’ei corriu (s’il pleut en avril, le lin pousse vite). L’abbé Césaire Daugé nous en donne une autre version : Au mes d’abriu, lo lin que hè lo hiu (au mois d’avril, le lin fait le fil).

Simin Palay, dont le père était tailleur et tissait du lin, nous rapporte diverses expressions liées au lin : Un sordat d’estopa (pour dire une fileuse), Ua lenga d’estopa (une langue peu déliée), Grossièr com l’estopa (grossier, rude, peu civilisé), Un pèu de lin (cheveux lisses et blonds), Estar com un escargòlh dens l’estopa (être comme un escargot dans l’étoupe, c’est-à-dire, embarrassé, gêné).

La culture du lin aujourd’hui

L'arrachage du lin
L’arrachage du lin

Le lin ne représente que 2,4 % des fibres naturelles textiles utilisées dans le monde. Les 2/3 sont produites en Europe.

Avec 95 000 tonnes de fibres de lin textile, la France est le 1er producteur mondial. 75 % de la production mondiale se concentre en Normandie. Cocorico !

L’habillement représente 60 % de la consommation de lin, la maison 30 % (linge de lit ou de table), les textiles techniques 10 %.

Tout est bon dans le lin. L’étoupe est utilisée dans le bâtiment comme isolant. Il sert à la fabrication de matériaux composites pour les sports de loisirs (vélos, tennis skis ….), les papiers fins (cigarettes) ou de haut de gamme pour l’édition, les panneaux de particules, les litières et pailles horticoles.

Un renouveau récent

Production mondiale et production française de lin en 2012
Production mondiale et production française de lin en 2012

La production connait un renouveau spectaculaire en France. Entre 2002 et 2007, les surfaces de production de lin textile sont passées de 30 000 à 75 000 hectares ; celles de production de graines de lin sont passées de 5 000 à 15 000 hectares.

L’huile extraite des graines (liòsa : graine de lin ; bruset : graine de lin non décortiquée) est utilisée dans les peintures, les vernis ou mastics. Depuis 2008, elle n’est plus interdite pour la consommation humaine. Riche en Oméga 3, sa consommation a des effets positifs pour la prévention des risques cardio-vasculaires et de certains cancers. Cette propriété fait utiliser la graine de lin dans l’élevage des poules pour augmenter la teneur des œufs en Oméga 3.

Le Gers est un des principaux producteurs de graines. Quiquiriqui !

Le lin / capsules, graines et fibres
Le lin :  capsules, graines et fibres

Une production qui a de l’avenir

Huile de l'Atelier des Huiles_
Huile de l’Atelier des Huiles à Jegun (32)

Dans une rotation de cultures, le lin présente l’avantage de limiter les maladies et ravageurs qui se conservent dans le sol, de rompre le cycle de certaines mauvaises herbes. Son action sur la structure du sol permet une augmentation de 5 % des rendements de la culture suivante.

Peu gourmand en eau, sa production ne nécessite pas de pesticides. La plante retient les gaz à effets de serre (l’équivalent annuel de 250 000 T de CO2 en Europe). Toutes les parties de la plante sont utilisées.

Le matériau revient à la mode. À Jegun (Gers), l’Atelier des huiles propose une gamme d’huiles biologiques de consommation cultivées et transformées sur place. L’huile servait autrefois à l’éclairage des maisons dans les carelhs ou calelhs.

L’association « Lin des Pyrénées »

Catherine et Benjamin Mouttet
Catherine et Benjamin Moutet

Benjamin Moutet est à l’origine de l’association « Lin des Pyrénées » qui veut créer une filière de production de lin oléagineux et de fibres. Elle bénéfice des aides de l’appel à projet « Pyrénées, Territoire d’innovation » porté par les conseils départementaux des Hautes-Pyrénées et des Pyrénées-Atlantiques.

À Orthez, la filature Moutet produit du « linge basque » en lin. Créée en 1874, elle produit la manta des bœufs, ou lo ciarrèr, toile à fond blanc qui les protège de la chaleur et des mouches.  L’usine qui emploie 250 personnes ne résiste pas à la concurrence internationale. Elle fait faillite en 1998. Catherine Moutet la reprend aussitôt et lui redonne un second souffle.

Filature Moutet à Orthez
Tissage Moutet à Orthez

Le syndicat des tisseurs de linge basque d’origine, présidé par Benjamin Moutet obtient l’indication géographique « Linge basque » en novembre 2020. Le syndicat regroupe les Tissages Moutet et les Tissages Lartigue et Lartigue de Bidos et d’Ascain.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Dictionnaire du Béarnais et du Gascon modernes,  Simin Palay
Le site des Patrimoines du Pays des Vallées des Gaves – 6- Le pèle-porc, l’echépélouquèro, le lin, les lessives, la fenaison et l’épandage
Dictionnaire gascon-français, (Landes), abbé Vincent Foix
Une ancienne culture à Thil : Le lin
La révolution agricole du XVIIIe siècle en Gascogne gersoise  [article] – O. Perez
Lin cultivé — Wikipédia (fr)
Lin (textile) — Wikipédia (fr)
Flax (en) – Wikipedia

 




Gascogne, dot d’Aliénor d’Angleterre ?

Henri II Plantagenêt et Aliénor d’Aquitaine marient leur fille, Aliénor d’Angleterre à Alphonse de Castille. Aurait-elle apporté la Gascogne en dot ? José Manuel Cerda explore la question.

Aliénor d’Angleterre

Henri II Plantagenêt et Aliénor d'Aquitaine
Henri II Plantagenêt et Aliénor d’Aquitaine

Aliénor nait en 1161 au château de Domfront en Normandie. Elle est la sixième des huit enfants d’Henri II Plantagenêt et de la célèbre Aliénor d’Aquitaine.

Les parents veulent éviter une alliance entre le comté de Toulouse et l’Aragon, aussi ils envisagent de marier la fillette (8 ans) à Alphonse VIII, futur roi de Castille, alors âgé de 15 ans. De son côté, la Castille y voit un appui dans sa lutte contre Sanche IV de Navarre. Ils écrivent :

sopieron cómmo el rrey don Enrrique de Inglaterra avíe vna fija muy fermosa de nueue años que era por casar, que avíe nonbre doña Leonor, e enbiaron quatro omnes buenos de los mejores de la corte a pedirla, e eran los dos, rricos omnes, e los dos, obispos. Extrait de Crónica de Veinte Reyes.

[Ils surent que le roi Henri d’Angleterre avait une fille très belle de neuf ans qui était à marier, qui avait nom Léonor, et ils envoyèrent quatre hommes nobles parmi les meilleurs de la cour pour la demander, et c’était deux homme riches et deux évêques.]

Mariage d’Aliénor et d’Alphonse VIII de Castille

Alphonse de Castille et Aliénor d'Angleterre
Alphonse de Castille et Aliénor d’Angleterre

Le mariage a lieu en 1170 (Aliénor a 9 ans) à Tarazona à la frontière entre Aragon et Castille. Aliénor aurait apporté dans la corbeille nuptiale le duché d’Aquitaine, le comté de Gascogne. En échange, Alphonse lui offre la juridiction sur quatorze villes, seize châteaux et les rentes de neuf ports. De plus, lors des conquêtes contre les Almohades, Alphonse offre à sa femme la moitié des terres qu’il leur reprend. Aliénor est ainsi d’une puissance équivalente à celle d’Alphonse.

Le mariage a lieu en grande pompe. Le cortège nuptial part de Bordeaux. Et Aliénor est escortée par des personnages illustres comme l’archevêque de Bordeaux, des évêques (d’Agen, Périgueux, Angoulême…) et des nobles aquitains, anglais, normands et bretons. Des troubadours les accompagnent : Peire d’Auvergne, Gonzalbo Roitz, Arnaut-Guilhem de Marsan parmi les plus connus.

Ce mariage a des conséquences énormes. Sur les terres. Sur l’influence politique que vont jouer les Castillans renforcés par ce mariage, sur l’influence politique que jouera Aliénor d’Aquitaine. Et sur l’influence culturelle de cette dernière.

Alphonse comte de Gascogne ?

Le comté de Gascogne faisait-il partie de la dot ? On n’a pas conservé de contrat écrit. Pourtant les Gascons combattront au côté d’Alphonse contre les Almohades, ce qui montre au moins qu’un lien était reconnu.

Enfin, on a des traces indirectes, grâce à des écrits de donation ou de confirmation de libertés. Comme cette confirmation des libertés de l’abbaye Notre-Dame de la Sauve-Majeure (mai 1206) qui nomme le roi castillan dominus Vasconiae [seigneur de Vasconie]. Un point important, cette confirmation est signée de nombreux témoins dont beaucoup sont des prélats ou des nobles de Gascogne. Autre exemple, le gouverneur arabe de Jaén écrit au roi de Castille, Tolède et Gascogne. Il y en d’autres encore.

La Batalla de las Navas de Tolosa o la la batalla de los tres reyes
La batalla de las Navas de Tolosa o la la batalla de los tres reyes (1212)

Alphonse revendique le comté de Gascogne

Jean Sans Terre
Jean Sans Terre

Les relations entre Alphonse et Jean sans terre, roi d’Angleterre et frère d’Aliénor, ne sont pas au beau fixe. Jean interdit tout échange entre Bayonne et Castille. En réponse, en 1203, Alphonse se rapproche de Philippe Auguste, roi de France et ennemi de l’Angleterre.

En fait, dot ou pas, le comté de Gascogne n’est pas annexé au royaume de Castille. Mais Aliénor d’Aquitaine est toujours vivante et suzeraine. À sa mort, en 1204, si sa fille Aliénor d’Angleterre doit lui succéder, elle doit prendre l’autorité seigneuriale. Aussi, Alphonse se met, au nom de sa femme, à revendiquer le comté, tel que c’est relaté dans les Cantigas de Santa Maria :

E sa avoa y era, filla del Rei d’Ingraterra,
moller del Rei Don Alffonsso, por que el passou a serra
e foi entrar en Gasconna pola ga[ann]ar per guerra,
e ouv’ end’ a mayor parte, ca todo ben merecia.

Et y était sa grand-mère, fille du Roi d’Angleterre,
femme du Roi Don Alfonse, pour laquelle il passa les montagnes
et entra en Gascogne pour gagner par la guerre,
et en obtint la majeure partie, qu’il méritait bien.

Campagne contre la Gascogne

Philippe-Auguste traversant la Loire
Philippe-Auguste traversant la Loire

Philippe Auguste occupe la Normandie puis le Poitou. Et Alphonse de Castille lève des troupes à la frontière gasconne pour arrêter toute prétention de la part des Plantagenêts. Le troubadour Bertrand de Born l’écrit :

Anfós
C’ aug dir que ven, e volrá sodadiers;
Richartz metrá a mueis e a sestiers,
aur et argent…

J’entends dire que le vaillant roi de Castille arrive ;
l’on aura besoin de guerriers ;
et le roi Richard dépensera de l’or et de l’argent à profusion…

En 1205, Alphonse envahit la Gascogne. De nombreuses places, Blaye, Dax, Orthez, Sauveterre… se soumettent à Alphonse. Mais certaines villes résistent. Bordeaux, Bayonne, La Réole préfèrent les échanges commerciaux avec l’Angleterre et repoussent l’assaillant.

Fin 1206, Aliénor reçoit un saufconduit de son frère Jean pour négocier la paix. Ce qu’elle réussit. Finalement, en 1208, Alphonse renonce.

Les Castillans, le retour !

Près d’un demi-siècle plus tard, en 1253, Gaston VII de Béarn se révolte contre Henri III Plantagenêt. Il se réfugie en Castille et incite le nouveau roi, Alphonse X, à revendiquer la Gascogne pour dot non réglée. C’est clair :

quicquid juris habemus, vel habere debemus in tota Vasconia, vel in parte, in terris, possessionibus, hominibus, juribus, vel quasi dominiis, vel quasi actionibus et rebus aliis, ratione donationis qua fecit, vel fecisse dicitur, dominus Henricus, quondam Rex Angl’, et Aleonora uxor sua Aleonore filie sue, et bone memorie, domine Alfonso Regi Castelle.

tous les droits détenus ou qui devraient être détenus sur toute la Gascogne […] en raison de la donation que firent, ou qui est dite avoir été faite par, le seigneur Henri, jadis roi d’Angleterre, et Aliénor sa femme à leur fille […] et au seigneur Alphonse, roi de Castille.

Sauveterre de Béarn, place forte de de Gaston VII de Béarn
Sauveterre de Béarn, place forte de Gaston VII de Béarn

Edouard Ier d'Angleterre
Edouard Ier d’Angleterre

Bien sûr le roi d’Angleterre n’est pas prêt à céder. Alors, des deux côtés, on se prépare à guerroyer, tout en entamant des négociations. Cette fois-ci la diplomatie l’emporte.  On marie Edouard 1er, futur roi d’Angleterre et duc d’Aquitaine, à Aliénor de Castille, sœur cadette d’Alphonse X. Cela calme le contentieux.

Gaston de Béarn continue quelques temps à ne reconnaitre comme suzerain que le roi de Castille. Sancho IV, second fils d’Alphonse X, fait un coup de force : il se fait reconnaitre régent puis roi de Castille. Ayant des vues très différentes de son père, il s’allie à la France.

C’est fini. La Gascogne ne sera pas vassale de la Castille.

Anne-Pierre Darrées

écrit en nouvelle orthographe

Références

La dot gasconne d’Aliénor d’Angleterre entre royaume de Castille, royaume de France et royaume d’Angleterre, Cahiers de civilisation médiévale, José Manuel Cerda, Comisión Nacional de Investigación Científica y Tecnológica (Chile), 2011, p.225-242
Relaciones de Alfonso X con Inglaterra y Francia, IV semana de estudios alfonsíes, Francisco J. Hernández




Les Béarnais en Argentine

Des Béarnais, plus de 120 000, ont émigré en Argentine. Se souviennent-ils du pays ? En ont-ils envie ? Benoit Larradet ravive notre mémoire dans son livre Jamei aiga non cor capsús.

Des Béarnais vont en Argentine

Les Béarnais en Argentine - Alexis Peyret
Alexis Peyret (1826-1902)

 

C’est surtout dans la deuxième moitié du XIXe siècle que des Béarnais vont partir en Uruguay puis en Argentine. Ils partent pour fuir la pauvreté, parce qu’ils refusent le service militaire, parce qu’ils sont cadets… ou, parfois, pour faire fortune.

Nous avons déjà évoqué le destin extraordinaire d’Alexis Peyret, un des bâtisseurs du Nouveau Monde. En fait, ils sont des milliers et des milliers. Ils viennent d’Auloron (Oloron), de Navarrencs (Navarrenx), de Sauvatèrra (Sauveterre), dera vath d’Aspa (de la vallée d’Aspe).

Un Béarnais en Argentine , Pierre Castagné
Pierre Castagné (1867-1928)

Leur intégration est facilitée par la langue régionale, proche de l’espagnol. La promotion peut être rapide, comme celle des trois frères Lavignolle, arrivés peones et achetant bientôt chacun une ferme de 500 ha.

De même, Pierre Castagné commence à travailler dans les chantiers navals de Pedro Luro à Dársena Norte (Buenos Aires), puis achète de terres et développe le coton, ce qui garantira son renom au niveau international.

Et tant d’autres.

L’émigré est-il béarnais en Argentine ?

Se souvient-il de ses origines ? A-t-il envie de garder contact ? En tous cas, la plupart des familles s’échangent des lettres. Ce qui a permis à des ethnologues comme Ariane Bruneton d’étudier leur intégration ou leur résistance.

Ainsi, il semblerait qu’entre eux ou dans le cercle familial, les Béarnais conservent la culture du pays. Par exemple, la culture alimentaire est plutôt entretenue. On mange du  fromage et du miel qu’on fait venir du pays. On perpétue les habitudes culinaires. On lit dans une lettre : « Il n’y a pas longtemps que nous avons achevé de tuer les cochons qui ont été cuisinés par une béarnaise » (J.B., Argentine, 1889)

En revanche, les Béarnais ne montrent pas leurs origines à l’extérieur. Ils ne se différencient pas. Apparemment ils s’intègrent. Par exemple, on laisse le berret au pays ou dans l’armoire car on s’habille selon la mode du pays d’arrivée. On ne fait pas les fêtes traditionnelles, comme le précise cette lettre.  « La  semaine Sainte vient de passer ; aujourd’hui Pâques. Combien d’omelettes aurez vous fait chere mere? je me souviens encore des coutumes de ce pays là. Ici [Argentine] c’est tout different, on ne fait rien de remarquable. » (J. M., 1898).

Les Béarnais en Argentine - La famille Abadie
La famille Abadie

Lo que me contó abuelito

Agnès Lanusse, descendante de Béarnais et le cinéaste Dominique Gautier ont produit un magnifique documentaire en 2010. Les émigrées et les émigrés témoignent, nous confrontant à leur réalité, au-delà des aventures imaginées souvent à leur sujet. L’extrait qui suit est poignant. Bulletin de commande du film ici.

[youtube https://www.youtube.com/watch?v=zjFM4Hnh8-w]

Jamei aiga non cor capsús

Benoît Larradet
Benoit Larradet

 

Benoit Larradet appartient à une de ces familles qui enjambent l’océan, une de ces familles qui n’oublient pas leurs origines. Lui pourtant nait à Friburg en Allemagne mais il reviendra s’installer sur les terres de ses ancêtres béarnais.

Il est secrétaire de l’association Béarn-Argentina. Accordéoniste de talent, c’est d’ailleurs lui qui s’est occupé de la musique et de la traduction (béarnais vers français) du film Lo que me contó abuelito.

Logo Béarn - Argentina

 

Pour la rentrée littéraire, Benoit Larradet nous propose, aux Edicions Reclams, un roman, un conte, quasiment une histoire magique qui lie ces deux pays : Jamei aiga non cor capús (Jamais l’eau ne remonte vers l’amont). Sa connaissance précise de l’Argentine nous transporte dans ce pays.

Le sujet du livre

Ce livre raconte, avec profondeur et sensibilité, trois destinées. Et il nous fait entrer dans les pensées intimes de chaque personnage.

Larradet - Jamei Aiga non cor Capsús
Benoît Larradet – Jamei Aiga non cor Capsús (Edicions Reclams)

La première c’est l’histoire d’un sapin des montagnes béarnaises qui est abattu pour faire un mat de bateau. Pas n’importe quel bateau, un négrier qui transporte des esclaves. Ce tronc d’arbre va se couper à l’entrée dans le Río de la Plata, flotter, dériver, s’échouer sur une rive. Là, il va échanger ses souvenirs avec un Indien, Talcaolpen, mémoire d’une Argentine qui n’est plus. Le livre débute par la rencontre entre les deux protagonistes.

« Mes qui ètz, vos qui parlatz atau dab aquera votz qui n’ei pas d’ací? »
« Qu’entenes la lenga mea, òmi roi!
– De qui ei la votz qui’m parla? E seré la mea pròpia? Ei la d
un mort o la dun viu? Nei pas aisit de har la part de l’un o de l’aute per aquera escurida. »

« Mais qui êtes-vous, vous qui parlez ainsi avec cette voix qui n’est pas d’ici ? »
« Tu comprends ma langue, homme rouge !
– De qui vient la voix qui me parle ? Serait-ce la mienne ? Est-elle celle d’un mort ou celle d’un vivant ? Ce n’est pas facile de faire la part des choses dans cette obscurité. »

L’arrivée du Béarnais

El Hotel de inmigrantes (ca. 1850) à Buenos Aires - Construit sur le bord du Rio de la Plata - Des carrioles assuraient le transfert des personnes et des marchandises entre les bateaux ancrés dans le Rio et le quai.
El Hotel de inmigrantes (ca. 1850) à Buenos Aires – Construit sur le bord du Río de la Plata – Des carrioles assuraient le transfert des personnes et des marchandises entre les bateaux ancrés dans le Río et le quai.

Dans la dernière partie du livre, un Béarnais, José Lostalet, émigre en Argentine. Cela se passe bien après la rencontre du sapin et de l’Indien. Ce nouveau personnage ne saura jamais que le sapin vient de la même vallée que lui. Il ne fait pas non plus partie de ces émigrés qui connaissent une ascension rapide. Mais il attend des nouvelles du pays, de la famille restée là-bas, en France.

Ath cap d’annadas shens nada letra, er’atenta que’m semblava mei dolorosa enqüèra qu’era manca de novèlas. A’m demandar cada dia si eths de casa e m’anavan respóner, que tornavi avitar eth mau escosent qui m’arroganhava.
E totun, tant qui’m demorava un espèr d’arrecéber era letra esperada, per tan petit qui estosse, non me podèvi pas empachar d’aténer e d’entretiéner atau eth men in·hèrn. 

Au bout de ces années sans aucune lettre, l’attente me paraissait plus douloureuse encore que le manque de nouvelles. À me demander chaque jour si ceux de chez moi allaient me répondre, je ravivais le mal brulant qui me rongeait.
Et pourtant, tant qu’il restait un espoir de recevoir la lettre attendue, pour si petit qu’il fût, je ne pouvais m’empêcher d’attendre et d’entretenir ainsi mon enfer.

Le Río de la Plata aux débouchés des Ríos Uruguay et Paraná

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Benoît Larradet – Jamei aiga non cor capús  – Jamais l’eau ne remonte vers l’amont – (disponible aux Edicions Reclams)
Béarnais émigrés en Amérique : des marges qui résistent?, Ariane Bruneton, 2008
Emigration 64, Émigration depuis le Pays Basque et le Béarn vers l’Amérique du Sud
L’image de tête de l’article est une des fresques murales sur le thème de l’immigration du peintre argentin Rodolfo Campodónico , cédées à la Municipalidad de Trenque Lauquen (Provincia de Buenos Aires).