L’ours de la discorde dans les Pyrénées

L’ours est présent dans les Pyrénées depuis près de 250 000 ans. Depuis des siècles, les populations locales entretiennent avec lui des rapports complexes qui se partagent entre respect, amour et haine.

L’ours des Pyrénées

L’ours des Pyrénées est un plantigrade qui peut mesurer de 170 cm à 280 cm pour le mâle et peser de 135 à 390 kg. Il possède un odorat et une ouïe très développés, ce qui le rend difficile d‘approche. Il fuit l’homme et les rencontres sont extrêmement rares.

C’est un très bon nageur et un très bon grimpeur. Il peut courir jusqu’à 50 km/h. Dans son milieu naturel, il peut vivre jusqu’à 40 ans.

C’est un solitaire, sauf durant la période de reproduction. La gestation dure de 6 à 8 semaines et la portée peut aller jusqu’à 3 oursons. Leur mère les allaite et ils restent avec elle environ 6 mois.

L’ours est omnivore. Son régime alimentaire comporte près de 80 % de végétaux divers (fruits, herbes, racines) et de 20 % de viande (petits mammifères, amphibiens, insectes). C’est un opportuniste et il ne dédaigne pas les animaux sauvages et parfois domestiques.

Aire de présence de l'ours dans les Pyrénées en 2018 (40 individus d'après https://www.paysdelours.com/fr)
Aire de présence de l’ours dans les Pyrénées en 2018 – 40 individus recensés (d’après https://www.paysdelours.com/fr)

Une présence ancienne de l’ours

Grotte des Trois Frères (Ariège) - ours criblé de flèches et lapidé
Grotte des Trois Frères (Ariège) – Ours criblé de flèches et lapidé (selon l’Abbé Breuil)

Vers moins 250 000, l’ours est présent dans la quasi-totalité des forêts de l’Europe. Au fil des siècles, sous l’effet de la pression humaine, son aire de répartition se réduit aux massifs montagneux. En France, au XVIIIe siècle, on ne le trouve plus que dans les Pyrénées, le sud du Massif Central, les Alpes et la Franche-Comté.

En 1850, l’ours disparaît de la Franche-Comté. Dans les Alpes, on observe le dernier ours en 1937. Dans les Pyrénées, dans les années 1950, on ne le trouve qu’en deux endroits, Comminges et Béarn qui sera le dernier noyau de présence de l’ours. En 1995, on n’en comptera plus que 5 ou 6.

En 1979, on inscrit l’ours sur la liste des animaux protégés, et depuis 1984, on met en place des mesures de sauvegarde. Un premier lâcher de trois ours slovènes a lieu en 1996, sans aucune difficulté. C’est à partir du lâcher de cinq nouveaux ours en 2006 que des tensions apparaissent. Il y en aurait une quarantaine aujourd’hui.

La place particulière de l’ours dans le patrimoine pyrénéen

L’ours dans les Pyrénées possède une place symbolique. On le vénérait comme divinité dans le panthéon pyrénéen (Artahe, le Dieu ours).

Le conte de Jean de l'ours (JC Pertuzé)
Jean de l’Ours (dessin de J-C Pertuzé)

Il est présent dans de nombreuses légendes comme celle de Jean de l’Ours. Elle commence ainsi : « Il était une fois une pauvre femme qui coupait du bois dans la forêt lorsque l’Ours l’enleva et l’emporta au fond de sa grotte. Après quelques mois, la femme mit au monde un garçon qu’elle nomma Jean… ». Dans les légendes, l’ours avait une sexualité débridée.

La toponymie marque la présence de l’ours : Pic de l’Ossetera, Pic de la Coumeille de l’Ours, Pic de la Tute de l’Ours, bois du Fangassis de l’Ours, Artzamendi (montagne de l’ours en basque), etc. Dans le langage populaire, Que put a l’ors signifie Il sent mauvais, et un orsàs est quelqu’un de bougon et rude.

Dans les carnavals pyrénéens, l’ours émaille les festivités de la Catalogne au Pays Basque.

Le respect dû à l’ours

Les populations pyrénéennes ont toujours eu un profond respect pour l’ours. Elles le voyaient comme un parent éloigné, un homme déchu et sauvage en raison de son apparence physique. Il se dresse sur ses pattes comme un homme. Ses empreintes rappellent celles d’un pied. Il a le même régime alimentaire et il allaite ses petits en position assise. On lui donne le prénom de Gaspard, Dominique ou Martin… Un proverbe basque est tout à fait significatif : Ne tue pas l’ours, c’est ton père.

Pour qu’il ne sache pas que l’on parle de lui, on lui donne des sobriquets : Lo Mèste (Le Maître), Lo Mossur (Le Monsieur), Lo Pèdescauç (Le Va nu-pieds), etc.

Jean-Louis Deschamps, de l’Association des amis d’Aulus et de la vallée du Garbet, raconte qu’il y a encore peu, on faisait la leçon aux enfants au cas où ils rencontreraient l’ours. Approchez-vous de l’animal avec respect et courtoisie car l’ours est le vieux roi des montagnes, très sensible au protocole et aux bonnes manières ; adressez-vous à lui avec politesse, sans hurlements ni simagrées et a fortiori, sans lui jeter des pierres ni s’enfuir en courant, ce qui l’offenserait.

Ne retrouve-t-on pas ces sages conseils dans les dépliants remis aux touristes par les offices du tourisme ?

La chasse à l’ours

Gaston Febus - Le Livre de la Chasse (XIVème s.) et l'ours
Gaston Febus – Le Livre de la Chasse (14è)

Gaston Febus chassait l’ours comme on peut le voir dans Le livre de la chasse. Ce n’est qu’à partir du XVIIIe siècle qu’on introduisit une prime pour la mort d’un prédateur. Commença alors la « guerre aux ours » jusqu’à l’interdiction de la chasse à l’ours en 1962.

Les rencontres avec les bergers étaient peu nombreuses. Un manuscrit de 1713 relate comment les bergers se préservaient de l’ours « en montant sur le premier arbre qu’ils trouvent, armés d’une dague et d’une petite cognée qu’ils portent toujours pour couper du bois dans la montagne. L’ours, quoique lourd et pesant, grimpe sur l’arbre avec assez de facilité. Mais dès qu’il avance les pattes pour saisir avec les griffes le pâtre, celui-ci les lui coupe à coups de cognée ». Une fois à terre, et sans ses griffes, c’est plus facile pour le tuer.

Mais si le berger n’avait pas le temps de monter dans un arbre, il devait affronter l’ours. L’ours se lève tout droit sur ses pieds de derrière pour prendre au corps le pâtre qui se présente à lui. Ils s’embrassent tous deux, et le pâtre, qui est armé d’une dague, a l’adresse de faire passer le museau de l’ours par-dessus son épaule, sur laquelle il le tient étroitement serré. L’ours, qui est plus fort. le renverse à terre, et s’ils se trouvent sur un penchant, ils roulent ainsi embrassés jusqu’à ce que le pâtre a tué l’ours à coups de dague qu’il lui plonge dans les reins.

Chaque vallée avait ses « chasseurs »

L'intrépide Bergé, tueur d'ours
L’intrépide Bergé, tueur d’ours

Le plus célèbre était Pierre Bergé de Laruns qui tua, dit-on 40 ours, et dont la renommée monta jusqu’à Paris. Ses exploits sont racontés dans le journal L’indépendant du 2 septembre 1858, dans Le Petit Journal de 1863 et fit même l’objet d’une édition Le Tueur d’ours, histoire de Bergé l’intrépide, par Ed. Sicabaig.

Les orsalhèrs ou montreurs d’ours

Montreur d'ours à Luchon en sept. 1900 (E. Trutat)
Montreur d’ours à Luchon en sept. 1900 (Photo E. Trutat)

Le métier de montreurs d’ours était pratiqué depuis le Moyen-âge. A partir de la fin du XVIIIe siècle et jusqu’à la première guerre mondiale, on vit des centaines d’orsalhèrs d’Ercé, Oust et Ustou en Ariège parcourir le monde pour montrer des ours.

Les orsalhèrs récupéraient les jeunes ours et n’hésitaient pas à tuer la mère pour s’en emparer. Ils les élevaient au biberon et leur apprenaient quelques tours pour divertir le public. L’ourson perdait son caractère sauvage, était ferré et on lui mettait un anneau autour du museau pour le tenir avec une chaîne.

Des familles d’orsalhèrs jusqu’aux Etats-Unis

Montreur d'ours pyrénéen en Angleterre
Montreur d’ours pyrénéen en Angleterre

Les habitants d’Ercé sont surnommés les Américains car ils furent nombreux à s’établir aux États-Unis. Après la première guerre mondiale, de nombreuses femmes émigrèrent dans la région de New-York Elles allèrent rejoindre les orsalhèrs et occupèrent de emplois dans l’hôtellerie et la restauration. Une nouvelle vague d’émigration se produisit après la seconde guerre mondiale pour rejoindre des parents déjà installés. Aujourd’hui encore, cinq restaurants new-yorkais sont tenus par des descendants des montreurs d’ours d’Ercé. Dans Central Park, il y a un rocher baptisé « Le Roc d’Ercé ».

En 1906, une foule de 300 personnes, le curé et trois ours empêchèrent l’inventaire des biens de l’église de Cominac, hameau d’Ercé ! Le percepteur d’Oust venu faire l’inventaire n’insista pas ….

Deux films racontent la vie des orsalhèrs ou montreurs d’ours: La vallée des montreurs d’ours de Francis Fourcou et L’orsalhèr, film en gascon de Jean Fléchet.

Le programme de restauration dans les Pyrénées

L’ours est protégé depuis 1982. En 1990, l’Etat prend des mesures strictes qui occasionnent, notamment en Béarn, de fortes protestations. Certains disent que des fonctionnaires du Ministère de l’Agriculture agissent en sous-main pour combattre l’influence grandissante du Ministère de l’Ecologie et lancer de grands projets d’aménagement …

Le camembert de l'Oust : ours et la publicité
L’ours et la publicité

En 1996, un premier lâcher de 3 ours à Melles en Haute-Garonne n’a pas suscité de protestations. Ce n’est qu’en 2006 avec le lâcher très médiatisé de 5 nouveaux ours que des tensions sont apparues. Les lâchers suivants ont été plus discrets.

Les uns considèrent que la réintroduction de l’ours est inutile, coûteux et dangereux pour l’avenir de l’activité agricole en montagne. Les autres estiment que c’est une chance pour l’activité économique montagnarde.

L’État consacre chaque année près de 2 Milliards d’euros au programme ours. 60 % concernent le pastoralisme. L’Etat finance une centaine d’emplois de bergers. Le Patou des Pyrénées fait son retour comme élément du patrimoine. Des groupements d’éleveurs créent des labels autour du retour de l’ours. Par exemple, le fromage Pé descaus en Béarn ou la « Viande du Pays de l’Ours » en Haute-Garonne. Ils contribuent à améliorer les revenus des agriculteurs.

L’ours cristallise les difficultés de l’agropastoralisme

Les bergers se mobilisent contre la réintroduction de l'ours
Les bergers se mobilisent contre la réintroduction de l’ours

L’agriculture montagnarde est dans une situation difficile. Les prix de vente n’ont pas évolué depuis 1980. le nombre d’actifs diminue dans les exploitations. Et la moyenne d’âge des actifs agricoles augmente.

Dans les Pyrénées-Atlantiques, la production ovine se tourne davantage vers le lait pour la fabrication de fromages. La présence des bergers est encore forte. Dans d’autres secteurs, la production est devenue extensive et consacrée à la production d’agneaux pour la viande. On y a abandonné progressivement le gardiennage. À cela s’ajoutent les mesures de la nouvelle PAC (Politique Agricole Commune) qui paraissent peu cohérentes.

C’est dans ce contexte que le programme de réintroduction de l’ours cristallise les mécontentements. L’ours est le révélateur d’une crise profonde de l’agropastoralisme.

Le compagnon de toujours

Teddy Bear, l'ours en PelucheC’est toujours à l’ours que l’on confie ses secrets. Le Nounours est né en 1903 près de Stuttgart en Allemagne.

Les américains l’appellent Teddy Bear en souvenir d’une partie de chasse de Théodore Roosevelt, alors président des Etats-Unis. Il refusa de tirer sur un ours attaché par les organisateurs de la chasse. Rose et Morris Mictchom immortalisèrent cet épisode en créant un ours en peluche baptisé Teddy.

Serge Clos-Versaille

Références

L’ours et les brebis, Lamazou (E.), 1988, Paris, Payot, 203 p.
Histoire de l’ours dans les Pyrénées, de la préhistoire à la réintroduction, Marliave de (O.), 2000, Bordeaux, Sud-Ouest, 254 p.
Le tueur d’ours, histoire de l’intrépide chasseur (Gallica-BNF)
Réseau suivi de l’ours de l’ONCFS




Jean Bourdette, per amou det Labéda

Certains Gascons comme Jean Bourdette méritent d’être connus même s’ils ont été discrets dans leur vie. Cet historien publia une bonne quarantaine d’ouvrages sur le Lavedan et quelques lieux à l’entour. Il publia aussi un épais lexique de gascon lavedanais. Ainsi, il nous fournit une vraie mine de connaissance. Encore un Gascon de renom.

Série Gascons de renom : Jean-Baptiste Sénac, Guillaume Saluste du BartasAntoine de NervèzeSans MitarraJacques LacommeAlexis PeyretMarcel AmontIgnace-Gaston PardiesAndré DaguinJean LabordeJoseph du Chesne.

Jean Bourdette

Jean Bourdette (1818-1911)
Jean Bourdette (1818-1911)

Jean Bourdette (1818-1911) est né à Argelès-Gazost. Il y passe son enfance.  Il suit des études d’ingénieur agronome à la prestigieuse Institution royale agronomique de Grignon, en Île de France, un ancêtre de l’actuelle AgroParisTech. Ensuite, il enseigne les sciences naturelles à Paris, fait des recherches à l’Observatoire avec Urbain Le Verrier, le papa de la météo,  dirige la Mission Égyptienne de Paris.

À 60 ans (1878), il décide de quitter ses fonctions et s’installe à Toulouse. Là, il travaille avec le botaniste Gaston Bonnier et parcourt les piémonts pyrénéens, Couserans, Comminges, Vallée d’Aure, Lavedan.

Pourtant, Jean Bourdette est avant tout un chercheur et un fouilleur de livres. Il délaissera rapidement la botanique. Muni d’une loupe, il se consacrera à l’étude de documents, d’archives sur son Lavedan natal. Il publiera pendant 21 ans un très grand nombre d’ouvrages sur cette région.

Jean Bourdette écrit per amor deth Lavedan

Per amou det Labéda / Per amor deth Lavedan (Par amour du Lavedan) est la devise de l’historien qu’il inscrit sur tous ses ouvrages. En 1903, l’Escole Gastou Fébus lui remet le prix d’honneur pour son travail. Pourtant, la plus grosse partie reste à venir.

Jusqu’à son dernier souffle, Bourdette écrit des notices très ciblées sur un thème. Elles peuvent être courtes, d’une bonne soixantaine de pages comme les Notes historiques sur les seigneurs de Montblanc à Esquièze en Barège, où il énumère les familles ayant possédé la seigneurie de Monblanc jusqu’à ce qu’elle soit donnée au Prieuré de Héas. Plus souvent, il développe les informations collectées avec précision et netteté, jusqu’à plus de 700 pages comme la Notice des abbés Lays du Labéda.

Ses ouvrages sont indispensables à toute étude sur cette région, en particulier parce qu’il y conserve la mémoire collective, celle des familles et les coutumes. Dix-sept de ses publications sont à disposition à la bibliothèque de l’Escòla Gaston Febus.

Jean Bourdette publie Froidour

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Non content de ce travail de fourmi, notre historien veut aussi faire connaître un ouvrage majeur sur la Bigorre. Il ne s’agit pas du manuscrit de Guillaume Mauran, Sommaire description du Pays et Comté de Bigorre, datant de 1614 ou peu après, qui fut édité, avec des notes complémentaires, par Gaston Balencie en 1887. Jean Bourdette, lui, voulut faire connaître le travail remarquable du Picard Louis de Froidour (1625?-1685), Grand-Maître des Eaux et Forêts au département de Languedoc, Guienne, Béarn, Basse-Navarre, Soule et Labourd.

Froidour avait écrit le Mémoire du pays et comté de Bigorre, probablement entre 1675 et 1685. Il s’agit d’une description du pays tels que l’a vu le Picard, d’abord une description géographique puis de son administration (justice, administration des eaux et forêts, feux de taille…).

Ce livre regorge d’informations sur la vie des Pyrénéens. Jean Bourdette explique par exemple qu’ayant besoin de sel pour réchauffer et purger les bestiaux pendant les périodes de neige, c’est la raison sans doute pour laquelle ils ont joui, jusques à présent, de la franchise et de la liberté de prendre du sel en Espagne, en Béarn ou ailleurs, ainsi que bon leur semble. Bien sûr, le peuple, gros consommateur de sel, est très opposé à l’impôt sur cette denrée, la gabelle. En Comminges, Froidour rapporte : Ils me dirent naïvement, en peu de paroles, qu’ils ne subsistaient que par le bétail, que leur bétail ne subsistait que par le sel, et que leur ôter le sel c’était leur ôter la vie, et qu’ils aimeraient beaucoup mieux mourir les armes à la main, que de mourir de faim et de misère.

Qu’ei monstruós de mespresar la lenga

Bourdette ne peut s’intéresser à l’histoire de son pays sans s’intéresser au gascon écrit et parlé dans cette région. D’ailleurs, il précise Tout Labedanés qe déou sabey era suo lenca de may, q’ey hountous d’ignourà-la, q’ey moustrous de mespresà-la. / Tot Lavedanés que dèu saber era lenca de mair, qu’ei hontós d’ignorar-la, qu’ei monstruós de mespresar-la. / Tout Lavedanais doit savoir la langue maternelle. Il est honteux de l’ignorer, il est monstrueux de la mépriser.

La route de Gavarnie au Pas de l'Echelle
La route de Gavarnie au Passage de l’Échelle

Ses notices sont d’ailleurs emplies de noms locaux et l’on peut ainsi apprendre ou se remémorer que la cascade de Gavarnie est appelée par les gens du pays et pich dèt Marbourè / eth pish deth Marborè / La pisse du Marboré ou que l’actuel pic de Montaigu est appelé à Bagnères le pic de Deux Heures. Ou encore que la petite vallée ou vallée de Barège communique avec le Lavedan propre ou grande vallée par le difficile pas de la scala (passage de l’échelle).

Jean Bourdette, consulté en 1889 par Miquèu de Camelat, conseillera au jeune auteur d’écrire en lavedanais (Camelat est né à Arrens, Lavedan). Ce que celui-ci fera pendant quatre ans, avant de choisir le béarnais de la plaine qu’il juge plus classique (ou plus connu ?).

Jean Bourdette conserve la langue

En érudit et conservateur de patrimoine culturel, Jean Bourdette se lance dans la réalisation d’un lexique et d’une grammaire. Seul le premier, Essai de vocabulaire du Gascon du Lavedan, sera achevé en manuscrit (il ne sera pas publié). Il est conservé au Musée pyrénéen de Lourdes (4 volumes, 1404 pages).

Jean Bourdette - essai de vocabulaire lavedanais, p. 1391
Jean Bourdette – Essai de vocabulaire du Gascon du Lavedan, p. 1391

Grâce à ce vocabulaire, vous pourrez parler montagnard en utilisant les arrealhs (éboulis), la coma (combe), le coret (petit col), le lità (couloir d’avalanche), la massavielha (roche usée par un glacier), l’ola (le cirque) ou la gauba (lac de montagne) tout en visant le som (sommet). Et, plus curieusement, vous pourrez aussi trouver un davantaiga (chemin qui mène à l’est de l’eau).

Enfin vous saurez différencier un bualar (pacage réservé aux bovins) d’un vedath (lieu interdit au bétail), écouter la balaguèra (vent du sud) et comprendre l’histoire de l’artiga que vous traversez (pâturage défriché).

Reprouès det Labedâ aplegats per Jean Bourdette

Jean Bourdette a édité en 1889 un recueil de 420 proverbes, locutions, comparaisons et sobriquets de son pays. Dans l’avertissement, le scientifique précise la prononciation et ses choix de graphie. Il n’y a pas de norme en cette époque.

Certaines expressions sont des expressions amusantes comme Doumâ q’ey u feniàn / Doman qu’ei un feniant / Demain est un fainéant, que l’on peut répondre à quelqu’un qui dit Q’at harèy doumà / Qu’ac harèi doman / Je le ferai demain.

Crue du 27/10/1937 à Agos-Vidalos
Crue du 27/10/1937 à Agos-Vidalos

Certains sont des constatations du peuple comme celui qui note les ravages des crues du Gave détruisant régulièrement berges et prairies ou changeant son cours :
Et mes gran proupiétàri det Labedà qu’ey et Gàbet.
Eth mes gran propietari deth Lavedan qu’ei eth Gavet. 
Le plus grand propriétaire du Labédà, c’est le Gave.

Bourdette ne peut d’ailleurs s’empêcher de reprocher aux Lavedanais leur fatalisme au lieu d’engager les travaux ad hoc.

Les parentés avec les peuples voisins

Ce recueil de proverbes présente une particularité intéressante. Jean Bourdette note les parentés ou emprunts à d’autres langues, comme les emprunts du lavedanais à l’espagnol. Il note aussi des proverbes similaires en français, ou en espagnol ou même, pour l’un en anglais !

Par exemple Deras olhas coundadas et loup qe s’en minjè / Deras òlhas condadas eth lop que se’n mingè / Des brebis comptées le loup en mangea. Effectivement, on retrouve le proverbe espagnol De lo contado come el lobo. La signification et l’image sont les mêmes. Il s’agit d’une critique de l’excès de contrôle qui n’empêche pas la perte de ce que l’on cherche à maitriser.

Ou encore Jean Bourdette rapproche :
En caza de hàoure, cabliha de husta / En casa de haure, cavilha de husta / En maison de forgeron, cheville de bois.
En espagnol, En casa del herrero, cuchillo de palo /  En maison de forgeron, couteau en bois.
Et en français : Les cordonniers sont les plus mal chaussés.
La même idée est exprimée mais d’une façon différente en français.  Encore une occasion de voir la proximité des deux côtés des Pyrénées.

Le souvenir

Lourdes et Argelès-Gazost ont gardé trace du chercheur infatigable. Elles lui ont offert le nom d’une rue, et même d’une école primaire pour Argelès.

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Références

Notes historiques sur les seigneurs de Montblanc à Esquièze en Barège, Jean Bourdette, 1898
Mémoire du Pays et des Etats de Bigorre, Louis de Froidour, 1892
M. Bourdette, Adrien Planté, Reclams de Biarn e Gascounhe, Deceme 1911, p.324




Nos ancêtres aussi vénéraient la déesse mère

Dans de nombreuses civilisations, le premier culte est celui de la mère, la mère créatrice, la déesse mère. Les Aquitains, ces peuples de Gascogne d’avant la conquête romaine, ne sont pas en reste, les traces de la déesse sont bien là. Pourtant, les Gascons n’en ont pas transmis grand chose.

Que savons-nous de nos dieux et déesses ?

Nos ancêtres, les Aquitains, ne nous ont laissé que quelques rares figurines ou inscriptions sur des autels votifs. Heureusement, les Romains ont cité les noms des dieux et de déesses qu’ils avaient trouvés dans les provinces conquises. Et les Basques, christianisés plus tardivement, ont conservé quelque mémoire de ce passé.

Les peuples de Gaule en 59 avant JCRappelons-nous. À l’arrivée des Romains, vivaient dans le sud-ouest de la France et un bout du nord de l’Espagne, des peuples dits les Aquitains, bien sûr divisés (une caractéristique que cultivent toujours précieusement certains de leurs descendants, les Gascons).

Heureusement, comme ailleurs, la multiplicité des opinions n’a pas empêché des échanges, des parlers semblables ou des croyances communes.

La déesse mère, l’aïeule divine

La vie vient de la mère et, dès la préhistoire, on célébrait partout la déesse mère, le géniteur étant dans un rôle de partenaire. On la retrouve dans tous les cultes anciens, que ce soit Isis en Egypte, Gaia en Grèce, Anna chez les Celtes, Amaïa [l’Éternité] ou Mari chez les Basques.

La déesse mère Artio
Deae Artioni / Licinia Sabinilla – À la déesse Artio  / de la part de Licinia Sabinilla

L’archéologue Marija Gimbutas (1921 – 1994) précise qu’est vénérée dans toute l’Europe Une Déesse Mère qui s’identifiait avec le réveil périodique de la nature, avec le printemps, avec la nature, avec l’eau. L’ourse est souvent son symbole. On retrouve ce lien entre déesse,mère et ourse chez les Celtes et ainsi chez nos voisins les Gaulois à travers la déesse Artio.

Joseph Campbell (1904 – 1987), grand spécialiste de mythologie, de renchérir Ce qui est certain, c’est qu’un continuum solide s’est établi du lac Baïkal jusqu’aux Pyrénées, d’une mythologie de chasseurs de mammouths où l’image essentielle était la Déesse Nue. Il s’agit d’une déesse des montagnes, des fauves et des bêtes sauvages, une force sauvage, à l’instinct de vie. D’ailleurs, elle représente la vie, la mort, la renaissance. Éternelle, elle connaît le passé, le présent et l’avenir.

Mari, la déesse mère

La grotte de la déesse mère Mari en Biscaye
Cueva de Mari – Duranguesado – Vizcaya

Avant l’arrivée des Romains, les Aquitains vénéraient une déesse mère. Seule, Mari est arrivée jusqu’à nous, parce qu’elle a été conservée dans la mythologie basque. Elle changerait de résidence tous les 7 ans mais toujours dans une caverne en haute montagne. L’une d’entre elles est une grotte d’Anboto. Anbotoko Dama [la Dame d’Amboto] habite la Mariurrika Kobea [la grotte de Mari] nous dirait un Basque.

La déesse mère Mari par Josu Goñi
La déesse Mari par Josu Goñi

Dominant la mer, avec une vue splendide sur la Biscaia [Biscaye], vous pourrez la voir se peigner ses longs cheveux par les matins ensoleillés car la grotte est orientée vers l’est, face au soleil levant. L’accès à la grotte est difficile, escarpé, et si vous y voyez de la brume, n’y allez pas, Mari cuisine !

De toute façon, elle voyage, volant dans les airs comme une comète, en position horizontale et entourée de feu, ou elle se déplace en chevauchant un bélier. Elle visite son homme le vendredi, fertilise la terre par les orages et les pluies qu’elle envoie.

Son nom pourrait venir du basque Amari [le rôle d’être mère].

Le culte préhistorique de la déesse mère en Gascogne

Une représentation de la déesse mère : la Vénus de Lespugue (Haute-Garonne)
La Vénus de Lespugue (Haute-Garonne)

Il nous reste deux exemples célèbres du culte de la mère, la Vénus de Lespugue des gorges de la Save et la Dame de Brassempouy (Dame à la capuche) des Landes. Si vous voulez les voir, il vous faudra aller à Paris ! La première est au Musée de l’homme et la seconde au Musée d’archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye.

La Vénus de Lespugue a été découverte dans la grotte des Rideaux (Lespugue, Haute-Garonne). Elle est en ivoire de mamouth. Elle date de -25 000 environ. La préhistorienne et ancienne directrice du musée d’Aurignac, Nathalie Rouquerol, vient de sortir un livre très complet sur cette statuette remarquable, unique. En particulier elle explique comment en manipulant la pièce on peut distinguer, selon l’angle de vue, cinq actes : la naissance, la jeune fille, la femme qui accouche, la femme mûre multipare, l’espérance de la permanence de la lignée humaine. Un vrai condensé de la déesse mère ! Et si vous voulez vous exercer l’oeil, vous pouvez acheter une reproduction à la boutique de musées.

La Dame de Brassempouy (Landes)

Matilda Susbielles nous décrit la Dame de Brassempouy : La Dauna de Brassempoi aperada tanben Dauna deu Capulet qu’ei ua estatueta hèita en evòri de mamot, hauta de 3,65 cm e longa de 2,2cm e que representa  la cara d’ua hemna au peu troçat hens ua mena de capulet. [La Dame de Brassempouy appelée aussi Dame au Capuchon est une statuette en ivoire de mamouth, haute de 3,65 cm et longue de 2,2 cm, elle représente le visage d’une femme aux cheveux enveloppé dans une sorte de capuchon.] Et elle nous signale une chanson, Dauna de Brassempoi, du groupe gersois de Heavy Metal, Boisson Divine. Pour ceux qui veulent lire les paroles.

Salut à la déesse mère

Apuleius (médaille tardive du IVe siècle)

Si nous n’avons pas gardé mémoire de grands cycles mythologiques, ni de cette déesse universelle, heureusement d’autres l’ont fait. Le berbère Afulay [Apulée], au IIe siècle, salue la déesse mère, ici Isis, dans son L’Âne d’or ou les Métamorphoses (XI, 5, 1).

Je suis la Nature, mère de toutes choses, maîtresse des éléments, principe originel des siècles, divinité suprême, reine des Mânes, la première entre les habitants du ciel, type universel des dieux et des déesses. L’Empyrée et ses voûtes lumineuses, la mer et ses brises salubres, l’enfer et ses silencieux chaos, obéissent à mes lois: puissance unique adorée sous autant d’aspects, de formes, de cultes et de noms qu’il y a de peuples sur la terre.

Références

Mitología vasca, Jose M. de Barandiaran
La Vénus de Lespugue révélée, Nathalie Rouquerol, 2018
Inscriptions antiques des Pyrénées, Julien Sacaze, 1892
De la déesse mère aux vierges noires




André Daguin renouvelle la gastronomie gasconne

La gastronomie est un sacré pan de la culture et du patrimoine gascons. André Daguin (1935 – ), l’inventeur du magret, ce « mousquetaire de gueule » comme le nommait le journaliste gastronomique Robert Courtine, en est un bel exemple. Le Gascon meurt comme tout le monde de cholestérol, mais comme l’a dit le poète Bernard Manciet, vit jusqu’à cent ans, de graisse d’oie et d’armagnac (extrait de Dieu est-il Gascon ?, Christian Millau). Dans la série Gascons de renom. Fait suite à Joseph du Chesne et Jean Laborde.

André Daguin, le seigneur cuistot

André Daguin - L'Hôtel de France à Auch
L’Hôtel de France à Auch

Héritant de ses parents et de sept générations d’hôteliers, l’Hôtel de France à Auch, il en prend la direction en 1957 et y restera quarante ans. Curieux de la cuisine traditionnelle, il n’aura de cesse d’interroger les femmes âgées. En effet, il est convaincu que les femmes cuisinent d’instinct. Et il les presse de questions sur l’élevage, la préparation des oies et des canards, les ajouts de ceci et de cela. Il détecte ainsi les détails qui changent le goût d’un plat, les erreurs qui gâchent un met. Avec un grand talent, il réajustera les informations collectées pour créer des plats délicieux.

Ses qualités de chef lui rapporteront à 25 ans sa première étoile Michelin et à 35 ans sa deuxième. La cuisine française says André Daguin (Auch, two stars) is not this school at all. It is the sum total of all the various regional French cuisines. (New York Times, 6 février 1977). Ainsi, il fera connaître Auch et la Gascogne en France et au-delà. Sa verve de Gascon, las suas cridadas (ses coups de gueule), lui attacheront bien des fidèles. Il se montre vif, malicieux, imaginatif, rebelle, trufandèr, il parle haut, aime le rugby et la joute à la fourchette.

Las sopas d’André Daguin

La soupe est incontournable en Gascogne. Alors le chef gersois va lui donner de la force comme son bouillon de queue de taureau ou de la noblesse comme cette mousse qui affinera le torrin blanc / tourin blanc. « Pour faire une bonne soupe, il faut le temps de trois mi-temps de rugby : les deux premières sur le terrain, équipes séparées, la troisième, équipes réunies pour raconter les deux premières » écrit Daguin dans son livre Le nouveau cuisinier gascon.

Les locaux aisés se pressaient dans son restaurant. Pourtant, ils n’appréciaient pas toujours ce que le chef leur avait préparé. Les soupes, les écrevisses ou les oscilles (carcasses d’oie salées et grillées) servies en leur mettant une grande serviette autour du cou les choquaient ou les rebutaient. Alors ils demandaient un autre plat, mais de sa cuisine Daguin répondait il n’y en a pas. Un jour, excédés, les clients se rebellèrent et exigèrent que le chef accédât à leur demande. La serveuse, timidement, demanda ce qu’on allait leur servir. Qu’on leur serve de la merde, hurla le chef irascible !

Inutile de dire que Daguin participera dès sa création en 2004, à l’émission de RMC, les grandes gueules.

André Daguin invente le magret

Si André Daguin est connu dans toute la France, l’Europe et le monde, c’est grâce à une création : le magret. Que faisait-on du filet d’oie ou de canard gras avant ? Du confit ! Les filets, les cuisses étaient salées, cuites doucement dans la graisse, conservées dans des topins. On les mangeait au fur et à mesure des besoins soit en les faisant cuire à la poêle soit en les mettant à la sopa. Le chef auscitain trouva que cela desséchait trop ce filet déjà maigre (magre en gascon) et, en 1959, il va proposer de nouveaux modes de consommation : grillé, séché, fumé. Il propose de franciser le mot et de l’appeler maigrait ou maigret. Ce sera le mot gascon magret qui s’imposera.

En 1965, il inventera le magret au poivre vert, devenu un classique de la cuisine. Et c’est sous cette forme que le magret partira à la conquête des autres régions du monde. Il doit d’ailleurs son succès international au journaliste américain Bob Daley qui écrivit en 1977 un grand article élogieux sur le New York Times après l’avoir goûté à Auch. Car, comme dit le gastronome Jean-Anthelme Brillat-Savarin (1755 – 1826) : La découverte d’un plat nouveau fait plus pour le bonheur de l’humanité que la découverte d’une étoile.

André Daguin cuisine le foie gras

André Daguin préparant ses foies gras (La Dépêche - déc. 2014)
André Daguin préparant ses foies gras (La Dépêche – déc. 2014)

The master of foie gras comme disent les Américains, nous apprend qu’un bon foie gras chaud est du canard et un bon foie gras froid est de l’oie. Daguin les a cuisinés de toutes les façons possibles, même les plus étranges ou les plus audacieuses comme son foie de canard à la choucroute qui mêle saveurs salée et acide.

Et d’affirmer lors d’une interview par Jean-Claude Narcy : Qu’on cesse de menacer le foie gras avec un couteau. Il faut manger la terrine comme une glace à la vanille avec une cuillère à entremets trempée dans de l’eau chaude.

Le président de l’UMIH

Les élèves de l'Ecole Hôtelière de Sala Bai (Cambodge) soutenue par André Daguin
Les élèves de l’Ecole Hôtelière de Sala Bai (Cambodge)

Jusqu’en 2008, Daguin est président de L’Union des Métiers et des Industries de l’Hôtellerie (UMIH). C’est l’organisation patronale française rassemblant 90 000 entreprises du secteur de l’hôtellerie-restauration. Il travaillera à la baisse de la TVA pour la restauration. Son franc-parler fut parfois jugé trop brutal dans le monde ouaté de la politique et du lobbying.

Il s’associe aussi à des associations pour promouvoir des écoles hôtelières comme celle de Sala Bai, ouverte en octobre 2002, et qui forme gratuitement de jeunes cambodgiens défavorisés.

La cuisine gasconne vue par les Daguin, père et fils

"1 canard, 2 Daguin" - André et Arnaud Daguin
« 1 canard, 2 Daguin » – André et Arnaud Daguin

En 2010, André Daguin et son fils Arnaud qui a monté une maison d’hôte Hegia, à Hasparren, Arnaud Daguin (première étoile Michelin de l’histoire décernée à une table d’hôte), écrivent un livre sur les deux visions de la cuisine gasconne, 1 canard 2 Daguin.

En Gascogne, nous nous sommes longtemps bien portés de 80 % de viande et de 20 % de légumes. Ici on boit sec, on mange copieux et on vit plus vieux qu’ailleurs. Malgré tout, vous verrez que ces jeunes auront le culot de créer des recettes avec 20 % de chair et 80 % de légumes, écrit le père Daguin avec malice. Le fils, lui, cuisine surtout des légumes et défend une agriculture durable et responsable.

Références

Jet-set chefs, Robert Daley, New York Times, 6 février 1977
Le nouveau cuisiner gascon
, André Daguin, Stock, 1981
Dieu est-il gascon, Christian Millau, 2006
1 canard, 2 Daguin, André et Arnaud Daguin, 2010
Je pense donc je cuis, Portraits & anecdotes, André Daguin, 2013




2019 Année internationale des langues autochtones

Parce que les langues ont un rôle majeur en termes d’identité, de diversité culturelle, d’intégration sociale, de communication, d’éducation et de développement, l’Assemblée Générale des Nations Unies (AGNU) a adopté une résolution (Réf A / RES / 71/178) sur les droits des peuples autochtones. Elle a proclamé l’année 2019 comme l’Année internationale des langues autochtones.

L’Escòla Gaston Febus, engagée dans la promotion de la langue et de la culture gasconne, ne peut qu’être ravie de cet intérêt mondial. Et, une fois n’est pas coutume, les textes de référence présentés dans cet article proviennent d’instances internationales. Quelle est la valeur à leurs yeux d’une langue autochtone ou régionale ?

Une année majeure pour les langues

L’AGNU travaille depuis plus de deux ans sur les conséquences de la disparition des langues autochtones et les pertes qui vont avec. Dans la résolution du 17 décembre 2018, l’AGNU exprime le besoin de reaffirming the importance of the International Year of Indigenous Languages to draw attention to the critical loss of indigenous languages and the urgent need to preserve, revitalize and promote indigenous languages, including as an educational medium, and to take further urgent steps to that end at the national and international levels. [réaffirmer l’importance de l’Année Internationale des Langues Autochtones pour attirer l’attention sur la perte critique des langues autochtones et l’urgente nécessité de les préserver, les revitaliser et les promouvoir par divers moyens dont l’éducation, et de prendre des mesures urgentes à cette fin au niveau national et international.]

L’AGNU invite d’ailleurs l’Organisation des Nations Unies pour l’Éducation, la Science et la Culture , autrement dit l’UNESCO, à jouer le rôle de leader pour cette année et à mettre en place un comité de pilotage.

Pourquoi les langues sont importantes ?

Extrait du site de l’UNESCO :
À travers les langues, les gens participent non seulement à leur histoire, leurs traditions, leur mémoire, leurs modes de pensée, leurs significations et leurs expressions uniques, mais plus important encore, ils construisent leur avenir.

Les langues sont essentielles dans les domaines de la protection des droits humains, la consolidation de la paix et du développement durable, en assurant la diversité culturelle et le dialogue interculturel. Cependant, malgré leur immense valeur, les langues du monde entier continuent de disparaître à un rythme alarmant en raison de divers facteurs. Beaucoup d’entre elles sont des langues autochtones.

Charte européenne des langues régionales ou minoritaires (en vert foncé, les pays qui ont ratifié la Charte)

Dans la communauté européenne, nous connaissons la question, il y a 108 langues différentes, langues nationales et régionales. Par exemple, 557 personnes en Cornouailles (Royaume uni) parlent le cornique. 95 millions de personnes parlent l’allemand.

Heureusement pour les petits, le Conseil de l’Europe a pris en charge la protection et la promotion des langues européennes, en particulier les régionales peu utilisées. En 1992, la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires a été signée par vingt-cinq États dont la France. Toutefois, notre pays ne l’a jamais ratifiée.

Les civilisations devant la diversité des langues

Il y a environ 7 000 langues dans le monde. 750 sont parlées par les 6 millions d’habitants de la Papouasie-Nouvelle-Guinée. Sinon le continent qui a le plus de langues est l’Afrique avec plus de 2 000 langues pour moins d’1 milliard d’habitants. A contrario, le continent le plus pauvre est l’Europe avec 225 langues pour 740 millions d’habitants.

Au-delà des chiffres, on peut surtout noter que la position des civilisations et des gouvernements est très diverse. Tout existe : vouloir unifier comme en France, faire cohabiter comme en Suisse…

La diversité des langues chinoises (source Wikipédia)

Un cas curieux est la Chine. Il y a dans ce pays dix groupes linguistiques majeurs mais, en fait, 200 langues distinctes avec souvent des prononciations tellement différentes qu’il est difficile aux Chinois d’une province donnée de comprendre ceux d’une autre province. Et les Chinois vivent depuis des millénaires avec cette variété. Mais les Chinois ont en commun leur écriture qui leur permet de lire la langue des autres provinces. Une écriture qui est basée sur des idéogrammes (représentation des concepts comme l’amour), des pictogrammes (représentation des objets comme un arbre) et des idéophonogrammes (donnant une indication phonétique). À noter le chinois mandarin est la première langue du monde avec ses 1,2 milliard d’utilisateurs, avant l’anglais.

La France, plus centralisatrice, a cherché à éradiquer ses 30 dialectes comme Henri Grégoire le promeut en 1794 dans son Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française.

La mort des langues

Claude Hagège

Des langues meurent régulièrement. C’est la conséquence de la suprématie des peuples dominants, que ce soit une domination militaire, politique ou socio-économique. Et, comme pour beaucoup d’autres sujets, nous vivons une accélération. Récemment, le linguiste français Claude Hagège nous dit qu’une langue meurt tous les 15 jours.

En même temps, le linguiste québecois Jacques Leclerc nous prévient. Si une fois le processus enclenché, la mort est quasi assurée, personne ne connaît le temps de l’agonie, ni la capacité de renaissance.

Jaques Leclerc

L’hébreu, cite-t-il, a cessé d’être parlé au IIe siècle, pour renaître au XXe siècle ! L’anglais est devenu une langue très minoritaire avec la domination des vikings au VIIIe siècle. Toujours faible au XVIIe siècle, sa mort avait été annoncée par quelques experts…

Les langues et les discours

Dans un article précédent, nous avions abordé le lien étroit reconnu par les sociolinguistes entre langue et culture.

Patrick Charaudeau, ancien directeur du Centre d’Analyse du Discours (1980 – 2009), affirme que la quête d’identité serait en fait une quête de différenciation. On se découvre en cherchant les différences. Il précise : Nous avons besoin de l’autre, de l’autre dans sa différence, pour prendre conscience de notre existence. Ainsi son identité, au-delà de la maîtrise de sa langue, de son orthographe, sa grammaire, serait directement liée à la maîtrise du discours, des manières de dire qui véhiculent l’univers social de la communauté.

manifestation en Languedoc

Ainsi cette année, pour les langues autochtones, régionales, minoritaires, n’est-elle pas une année de mise en valeur de la richesse des communautés à travers la langue ? Que ferons-nous pour notre culture ?

Références

Résolution de l’Assemblée Générale des Nations Unies, 17 décembre 2018
Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, versions en plusieurs langues
Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française, Henri Grégoire, 1794
La mort des langues, L’aménagement linguistique dans le monde, Jacques Leclerc, 2018
Réflexions sur l’identité culturelle. Un préalable nécessaire à l’enseignement d’une langue, Patrick Charaudeau, 2005




Soyez bon pour les vieux livres

Vieux livres - Portrait de l'Abbé J-B Laborde-Escola Gaston Febus
Portrait de l’Abbé J-B Laborde-Escola Gaston Febus

La nécessaire conservation des vieux livres

Les vieux livres nous racontent des histoires du passé. Soyez bons pour eux. C’est la conclusion d’une conférence prononcée par l’Abbé Jean-Baptiste Laborde au Grand Séminaire de Bayonne, le 21 février 1921. Une invitation qu’entendent tous les amoureux des livres. Et en particulier ceux qui souhaitent préserver et partager les « vieux livres » de la Bibliothèque de l’Escòla Gaston Febus !

Une page est consacrée à Jean-Baptiste Laborde (1878-1963), prêtre, historien et écrivain béarnais.

Extrait de la conférence   « A propos du Catéchisme à l’usage du Diocèse d’Oléron »

« J’ai fini, Messieurs. Pour observer les règles, il faut une conclusion et je vais conclure en effet par une petite remarque qui n’a pas plus de prétention que le modeste livre qui a servi de thème à cette causerie. Je finis, comme dans un prospectus de Société protectrice, en vous disant : Soyez bons pour les vieux livres. Quand vous découvrirez quelqu’un de ces livres d’autrefois, misérable et abandonné, ne le condamnez pas au feu, comme on fait souvent.

Arrachez-le à la poussière et à la dent des rats. Ces vieux livres sont souvent très intéressants. À qui sait les interroger, ils racontent des histoires du passé, de ces histoires qui rendent souvent plus indulgent pour le présent ou qui aident à oublier un moment les brutalités ou les soucis de l’heure. C’est un acte de vertu et de charité chrétienne de traiter avec égards ces vénérables bouquins. Je lisais dernièrement que sainte Thérèse aima fort les livres, tout enfant, elle fut une lectrice intrépide. Plus lard elle leur garda un respect si attentif que, dans ses Constitutions, elle va jusqu’à prévoir une pénitence pour celui qui les traite sans soin.

En apercevant quelqu’un de ces bouquins mal peignés et crasseux comme un vieux mendiant, quelque malin sera tenté d’appeler votre bibliothèque un hôpital ou une infirmerie pour livres estropiés ou malades. Laissez dire avec philosophie. Quelque esprit pratique vous classera parmi les originaux ou les maniaques, à côté des collectionneurs d’assiettes de Samadet ou de timbres-poste. Il n’y a là rien d’infamant. Pour ma part je me console en pensant que cette catégorie ne se trouve pas dans la série des sept péchés capitaux. »