Saint-Domingue, eldorado des Gascons

Saint-Domingue, partie ouest de l’ile d’Hispaniola est française depuis 1697. Elle donnera naissance à la République d’Haïti en 1804. Les Gascons émigrent si nombreux dans le centre de la colonie qu’on appelle cette région la Petite Gascogne.

Les boucaniers de Saint-Domingue

Deux cartes non datées de l'Île de Santo Domingo donnant la répartition de l'île entre la colonie française et la colonie espagnole
Deux cartes non datées de l’Île de Santo Domingo donnant deux répartitions assez différentes de l’île entre la colonie française de Saint-Domingue et la colonie espagnole. La carte de droite montre une frontière assez proche de la frontière actuelle entre Haïti et la République Dominicaine (voir carte ci-dessous).

Saint-Domingue, eldorado des Gascons - Michel le Basque - image d'une collection de Allen & Ginter Cigarettes (1888)
Michel le Basque – collection d’images pour Allen & Ginter Cigarettes (vers 1888)

En 1630, les Français s’établissent sur la partie ouest de l’ile Hispaniola, appelée aussi Santo Domingo, alors sous domination espagnole. Ce sont surtout des boucaniers. Ils tiennent leur nom du fait qu’ils boucanent leur viande à la manière indigène (séchée et fumée). Le terme est resté dans la langue française dans le sens de tapage, vacarme. De même, il donne en languedocien et en provençal bocan.

L’ile de la Tortue et l’ile de la Vache situées près des côtes de Saint-Domingue sont des repaires de boucaniers. Un des plus célèbres est Michel Etchegorria, dit Le Basque, de Saint Jean de Luz. Ils s’approvisionnent sur l’ile de Saint-Domingue et fondent des établissements côtiers, dont Cap Français en 1670 qui devient Port au Prince.

Haïti et la République Dominicaine aujourd'hui
Haïti et la République Dominicaine aujourd’hui

En 1664, le territoire occupé par les boucaniers devient une colonie française. Le traité de Ryswick de 1697 reconnait à la France la possession du tiers occidental de l’ile (le futur Haïti).

 

Premier gouverneur de Saint-Domingue, Jean-Baptiste du Casse,

Saint-Domingue, eldorado des Gascons - Jean-Baptiste du Casse, (vers 1700), d'après Hyacinthe Rigaud
Jean-Baptiste du Casse (vers 1700), d’après Hyacinthe Rigaud

Jean-Baptiste Ducasse (1650-1715) est un Gascon né à Pau vers 1650. Après de brillants états de service dans la marine royale, il finit sa carrière comme Lieutenant-général des armées navales, c’est-à-dire au plus haut grade de la marine.

Il est gouverneur de Saint-Domingue de 1691 à 1703 et développe la colonie. Il établit les boucaniers de l’ile de la Tortue sur des terres agricoles, ramène l’ordre et renforce ses défenses face aux appétits des Espagnols, des Anglais et des Hollandais qu’il combat dans les Caraïbes.

En 1694, il organise une expédition sur la Jamaïque et en ramène les installations de 50 sucreries qui seront le départ de l’industrie sucrière de Saint-Domingue.

Jean-Baptiste Ducasse encourage l’émigration des Gascons à Saint-Domingue à partir du port de Bordeaux.

Les Gascons à Saint-Domingue

Les Gascons arrivent nombreux à Saint-Domingue à partir de 1763. Ils se regroupent par origine. A La Marmelade, on retrouve des Barbé, Baradat, Cappé, Carrère, Peyrigué-Lalanne, tous originaires de Labatut Rivière Basse en Bigorre. Dans la partie centrale de Saint-Domingue, un canton s’appelle la Petite Gascogne.

Moulin à sucre
Moulin à sucre

Pierre Davezac de Castéra (1721-1781) est Tarbais. Il acquiert l’indigoterie de Macaya à Aquin, au sud de Saint-Domingue. Il y amène l’eau, fertilise toute la plaine et crée des moulins. Son petit-fils Armand Davezac de Castéra-Macaya de Bagnères de Bigorre entre en 1886 à l’Académie des Inscriptions et Belles lettres. Les Bigourdans Laurent Soulé et Bernard Lassus fondent le collège royal de Saint-Domingue.

Saint-Domingue - Coupe d'une sucrerie à Bas-Limbé
Saint-Domingue – Coupe d’une sucrerie

Les Gascons possèdent 70 % des habitations (plantations) et développent l’économie de Saint-Domingue. En 1789, Saint-Domingue assure 40% de la production mondiale de sucre et 60% de celle du café. Près de 1 500 navires y accostent chaque année. Elle compte 8 000 habitations, dont 793 sucreries, 3 150 indigoteries, 789 cotonneries, 3 117 caféières et 50 cacaoyères.

La révolte de 1791 à Saint-Domingue

La Révolution française de 1789 amène de nouvelles idées d’égalité et de liberté. Une révolte éclate en aout 1791 à Saint-Domingue. Près de 1 000 colons sont massacrés et leurs habitations incendiées. En 1793, la liberté des esclaves est proclamée et la Convention l’étend à toutes les colonies le 4 février 1794.

Toussaint Louverture
Toussaint Louverture (wikimedia commons)

Toussaint de Bréda ou Toussaint Louverture réunit 20 000 hommes et s’oppose aux Anglais et aux Espagnols qui tentent de prendre Saint-Domingue. Il était né dans l’habitation de Bréda qui appartenait au comte Louis Pantaléon de Noé.

Nommé général en 1796, il étend son autorité à toute l’ile et remet l’économie en marche en rappelant les anciens colons.

Il fait adopter la 1ère constitution de Saint-Domingue en 1801. Bonaparte envoie le général Leclerc avec 30 000 hommes. Toussaint Louverture est fait prisonnier et envoyé dans le Jura où il meurt en 1803.

En 1802, une nouvelle révolte conduit à un nouveau massacre de colons, à la défaite des Français à la bataille de Vertières et à leur évacuation de l’ile. Saint-Domingue devient Haïti et la république est proclamée le 1er janvier 1804.

Saint-Domingue est marquée par les Gascons

Les Gascons rescapés de Saint-Domingue émigrent dans les Antilles ou aux États-Unis. Ceux qui n’ont pas de biens rentrent en France et espèrent une indemnisation qui est dérisoire. Elle correspond à 1/10e de la valeur des habitations.

Saint-Domingue, aujourd’hui Haïti, conserve de nombreux toponymes gascons : Courjoles, Labarrère, Labadie, Carrère, Dupoey, Darrac, Gaye, Duplaa, Garat, Laborde, Marsan, Navarre, etc. Une rivière haïtienne porte encore le nom de Gascogne.

Deux présidents haïtiens d'origine gasconne
Deux présidents haïtiens d’origine gasconne : Sylvain Salnave (1826-1870) et Philippe Sudré-Dartiguenave 1862-1926)

Des présidents haïtiens sont d’origine gasconne : Sylvain Salnave (de 1867 à 1870), Philippe Sudré-Dartiguenave (de 1915 à 1922), etc.

Les deux premiers maires de Port-au-Prince sont Michel-Joseph Leremboure né à Saint Jean de Luz et Bernard Borgella de Pensié d’origine béarnaise qui est l’auteur de la constitution de Toussaint Louverture.

Projet financé par les Nations Unies pour l'Organisation des Paysans de Gascogne (Haïti)
Projet de pisciculture financé par les Nations Unies pour l’Organisation des Paysans de Gascogne (Haïti)

Il existe même une Organisation des Paysans de Gascogne (section de la commune de Mirebalais) financée par les Nations Unies pour la réhabilitation de canaux d’irrigation et la création de piscicultures pour augmenter le revenu des paysans.

 

Serge Clos-Versaille

Références

Un grand seigneur et ses esclaves – Le comte de Noé entre Antilles et Gascogne, Jean-Louis Donnadieu, Presses universitaires du Mirail, 2009
L’Eldorado des Aquitains. Gascons, basques et Béarnais aux Iles d’Amérique (XVIIe-XVIIIe siècles), Jacques de Cauna. Atlantica, Biarritz, 1998
Les Bigourdans à Saint-Domingue au XVIII° siècle, R. Massio, Les Annales du Midi, Tome 64, N°18, 1952. pp. 151-158
 » Bigourdans et gens de Rivière-Basse et de Magnoac à Saint-Domingue au XVIIIème siècle « , Bulletin de la société académique des Hautes-Pyrénées
Notes supplémentaires sur le comte de Noé dans Bulletin de la société archéologique du Gers
, 4e trimestre 1978.




Paroles de femmes – Paraulas de hemnas

Quelle était la place de la femme dans la littérature d’oc ?  Quelle est-elle aujourd’hui ? Les Edicions Reclams vous proposent de découvrir les paroles de femmes, celles de 36 poétesses d’oc contemporaines, rassemblées et présentées par Pauline Kamakine.

Les femmes dans la littérature

Les autrices
Les autrices: 1% en 1500, 30% en 2010

Avant d’arriver aux poétesses d’aujourd’hui, rappelons-nous rapidement la place de la femme dans la littérature d’oc. Et d’ailleurs, est-elle la même que celle des femmes de langue d’oïl ? Le chercheur informaticien Frédéric Glorieux a fait une étude statistique sur les livres de la Bibliothèque Nationale de France (BNF). On voit que, sur le territoire français,  les femmes publient 1% des titres à l’époque baroque, 2% à la période classique. Il faut attendre le XXe siècle pour une vraie présence des femmes.

Trobairitz, la poétesse du Moyen-Âge

Paroles de femmes : les trobaritzEn pays de langue d’oc, la femme, souvent mécène des artistes, est aussi autrice. Au moins vingt-trois trobairitz ont passé les siècles. Elles sont surtout du Languedoc ou de la Provence. La Provençale Beatriz de Dia (1140?-1175?) ou l’Auvergnate Castelloza (1200?-?) sont probablement les plus connues. Toutefois, la première serait Azalaïs de Porcairagues, femme noble originaire de Montpellier. Selon sa vida [biographie] elle écrivit pour En Gui Guerrejat, Gui le Guerrier , frère de Guillem VII de Monpeslher. E la dòmna si sabia trobar, et fez de lui mantas bonas cansós. [Elle savait composer et écrivit pour lui de nombreuses belles chansons.]

En voici un extrait.

Ar em al freg temps vengut,
Que ‘l gèls e’l nèus e la fanha,
E l’aucelet estàn mut,
Qu’us de chantar non s’afranha ;
E son sec li ram pels plais,
Que flors ni folha no’i nais,
Ni rossinhols non i crida
Que la en mai me reissida.
Nous voici venus au temps froid,
Avec le gel, la neige, la boue.
Les oiseaux se sont tus,
Ils ne veulent plus chanter.
Les branches sont sèches,
Elles n’ont plus ni fleur ni feuille.
Le rossignol ne chante plus,
lui qui en mai me réveille.

La poétesse de l’époque baroque au XXe siècle

Suzon de Turson
Suzon de Terson (manuscrit disponible chez Occitanica)

Toujours en pays de langue d’oc, les femmes écrivaines sont rares, très rares à l’époque baroque ou classique qui, pourtant, marque un renouveau littéraire. La Gascogne joue d’ailleurs un rôle de leader dans ce renouveau, mais on est bien en peine de citer un nom féminin.

Citons quand même la Languedocienne Suzon de Terson (1657-1685) qui, malgré sa courte vie, marquera par la beauté de ses 81 poèmes.

Tu non n’aimas gaire,
Tant de mal me’n sap.
Cap que tu non me pòt plaire,
E tu m’aimas mens que cap.
Tu ne m’aimes guère,
C’est mon infortune.
Aucun plus que toi ne peut me plaire,
Et tu m’aimes moins qu’aucune.

On peut mentionner encore Perrette de Candeil, Marguerite Gasc, Melle de Guitard ou Marie de Montfort. Dramatiquement peu en vérité !

Heureusement, dès le XIXe siècle, elles vont s’exprimer dans le mouvement du félibrige. Cette arrivée des femmes – cette fois-ci trop nombreuses pour être citées – a lieu bien avant celle en France du nord. Parmi les plus proches de notre époque, on citera la Limousine Marcela Delpastre, la Languedocienne Loïsa Paulin, ou la Bigourdane Filadèlfa de Gerda. Extrait de « A ta hiéstreto »:

Si soulomens èri ra douço briso
Qui ba, souleto, en eds bos souspira,
D’aro en adès, à ta hiéstreto griso,
0h! qu’aneri ploura…
Si solament èri ‘ra doça brisa
Qui va, soleta, en eths bòsc sopirar,
D’ara en adès, a ta hièstreta grisa,
Oh ! qu’anerí plorar…

Si seulement j’étais la douce brise, / Qui va, seulette, aux bois soupirer, / D’ici à naguère, à ta fenêtre grise, / Oh ! je m’en irais pleurer…

les paroles de femmes du 20è siècle : Louise Paulin - Philadelphe de Gerde - Marcelle Delpastre
Les poétesses du XXe siècle : Loïsa Paulin – Filadèlfa de Gerda – Marcela Delpastre

La poétesse d’oc à l’époque contemporaine

Pauline Kamakine
Paulina Kamakine

Heureusement, les femmes sont vivantes et la poésie d’oc aussi ! Pauline Kamakine, une jeune poétesse d’origine bigourdane, a décidé de rassembler ses consœurs et a proposé aux Edicions Reclams de les présenter dans un florilège. Un projet qui a séduit le Conseil d’Administration. Pauline a donc épluché les publications, les concours de poésie et battu le rappel sur les réseaux sociaux. Elle a reçu immédiatement le soutien de L’Escòla Gascon Febus et de l’Espaci Occitan de Dronero (Italie).

Zine
Zine (chanteuse)

En quelques semaines, Pauline avait identifié plus de 70 poétesses, toutes plus motivées les unes que les autres. Elles sont de partout : Auvergne, Gascogne, Languedoc, Limousin, Provence, Valadas Occitanas (Italie).  Certaines sont très connues comme Zine ou Aurelià Lassaca, d’autres ont simplement publié dans des revues locales. Trop nombreuses pour les présenter en une seule fois, les Edicions Reclams ont décidé de réaliser deux tomes, dont le premier vient de paraitre. il s’intitule Paraulas de Hemnas.

Faire connaissance avec les poétesses

Cecila Chapduelh
Cecila Chapduelh

Les expressions sont très diverses, et les sujets sont aussi divers. Pauline Kamakine a essayé de caractériser chacune pour la faire découvrir au lecteur et a choisi quelques poèmes représentatifs des sentiments ou des préoccupations du moment de la poétesse.

Certaines expriment leur profond attachement au pays, sujet universel. D’autres proposent des thèmes plus spécifiques, comme une réflexion sur la femme – parfois inattendue comme « Sei vielha » de Cecila Chapduelh. Ou encore elles parlent de la relation à un membre de la famille. C’est le cas de l’émouvant « Paire, mon paire » de Silvia Berger, « Ma perla, mon solelh… » de Caterina Ramonda,  ou encore de « Metamorfòsa » de Benedicta Bonnet.

Beaucoup montrent un sens de la simplicité, de la vérité et expriment une sensibilité profonde, intime, offerte sans artifice, comme ‘L’eishardiat » de Danièla Estèbe-Hoursiangou.

L’amour de la langue et la difficulté des langues

La poésie peut êtreLes paroles de femmes du monde occitan un genre plus difficile à lire que la prose. Et tout le monde n’est pas à l’aise avec les spécificités du pays niçard ou du Val d’Aran, ou de nos voisines à l’est des Alpes. La richesse des mots peut aussi surprendre comme « La vidalha e lo lichecraba » de Nicòla Laporte. Celle-ci a voulu jouer sur l’articulation et la subtilité de prononciation des mots en -ac, -at, -ec, -et, etc.

Aussi, le livre propose face à face le texte en graphie classique et sa traduction en français, une traduction effectuée souvent par l’autrice et toujours validée par elle.  Pour les textes des Valadas Occitanas, une traduction en italien rend le livre accessible à nos voisins. Enfin les graphies originales normalisées, quand il y en a, ont été respectées.

Pour acheter le livre cliquer ici ou écrire aux Edicions Reclams, 18 chemin de Gascogne, 31800 Landorthe. reclamsedicions@gmail.com

Bonne lecture aux curieux !

Anne-Pierre Darrées

écrit en nouvelle orthographe

Références

Femmes de lettres, démographie, Frédéric Glorieux, 2017
Azalaïs de Porcairagues
Ar em al freg temps vengut, Azalaïs de Porcairagues
Poésies diverses de Demoiselle Suzon de Terson [texte manuscrit]
Posos perdudos, Philadelphe de Gerde
Paraulas de Hemnas, Pauline Kamakine, 2020




L’humour gascon de Jean Castex

Le Gascon aurait-il un humour spécial ? Oui, selon Jean Castex qui le présente en détail dans son livre, L’humour gascon. Explorons la chose.

Un humour gascon inattendu ! 

de l'humour gascon chez le mari cocu de Madame de Montespan
Françoise de Rochechouart de Mortemart ou Madame de Montespan

Louis-Henri de Pardaillan de Gondrin est marquis de Montespan (en Comminges) et d’Antin (en Magnoac) ainsi que seigneur d’Épernon (proche de l’Ile de France). En 1663, il se marie avec la belle et raffinée Françoise de Rochechouart de Mortemart. Hélas, Monsieur de Montespan n’a pas de fortune à offrir. Aussi part-il à la guerre pour offrir à sa bien-aimée le confort qu’elle mérite.

Pendant ce temps la jeune épouse obtient une place de dame d’honneur de la Reine à Versailles. Elle change son prénom pour celui d’Athénaïs. Quand Louis-Henri revient, c’est pour trouver sa femme enceinte des œuvres royales. Certes la famille a bénéficié de largesses du roi mais cela ne suffit pas à l’époux. Sa riposte laisse sans voix les courtisans de Louis XIV.

La riposte de bravoure et d’humour

Avec beaucoup d'humour gascon, le marquis de Montespan accepta son cocufiage
Louis-Henri de Pardaillan de Gondrin, marquis de Montespan

Au temps du Roi-Soleil, avoir sa femme dans le lit du monarque était pour les nobles une source de privilèges inépuisable. Le jour où Louis XIV jeta son dévolu sur Mme de Montespan, chacun, à Versailles, félicita le mari de sa bonne fortune. C’était mal connaitre Louis-Henri de Pardaillan, marquis de Montespan…

Gascon fiévreux et passionnément amoureux de son épouse, Louis-Henri prit très mal la chose. Dès qu’il eut connaissance de son infortune, il orna son carrosse de cornes gigantesques et entreprit de mener une guerre impitoyable contre l’homme qui profanait une union si parfaite. écrit Jean Teulé.

Car un Gascon sait faire preuve de bravoure et d’humour.  M. de Montespan organise les funérailles de son amour, fait ériger une tombe avec une croix en bois et deux dates 1663-1667. Il prend des vêtements de deuil. Il remplace les plumets de son carrosse par des andouillers de cerfs. Et il traite publiquement le roi de canaille. Une audace jamais vue !

L’humour gascon, qu’es aquò ?

Montespan est-il un original ou un Gascon pur souche ? Autrement dit, les Gascons ont-ils un humour particulier, différent de leurs voisins ? Jean Castex, né en 1929, nous aide à nous y retrouver. Le Gascon n’est pas un Provençal nous dit-il. Ce n’est pas un Cyrano comme l’a dépeint le Marseillais Edmond Rostand. Le Gascon n’est pas non plus un Languedocien qui parle par besoin, même pour ne rien dire, selon les propos de René Nelli.  Jean Castex situe le Gascon plus bruyant que le Périgourdin et moins parpalèr [bavard] que le Toulousain.

Selon les besoins de sa cause, le Gascon aurait la réserve aimable, la promesse facile, l’art de parler. Et même, le Gascon peut avoir le verbe impertinent comme l’Aragonais et lancer vers le Ciel autant de blasphèmes, ou à peu près, que de prières.

Il traduit dans son humour des caractéristiques de son esprit : batailleur, osé, direct, au langage illustré. Bruno Roger-Vasselin précise. Il identifie les différentes formes d’humour que Montaigne utilise dans Les essais : drôlerie, plaisanterie, boutade, truculence, bouffonnerie, aplomb et jubilation.

L’humour, un principe de santé

Étienne de Vignolles, dit La Hire,  compagnon de Jeanne d'Arc
Étienne de Vignolles, dit La Hire, compagnon de Jeanne d’Arc

Le Gascon a besoin de rire et de faire rire. Que cau arríser com un pòt de cramba espotringlat [Il faut rire comme un pot de chambre ébréché]. Il aime la légèreté des propos. Il aime raconter. Tout est sujet à rire, même les moments dramatiques. La célèbre tirade du landais Etienne de Vignoles (1390?-1443), dit La Hire est-elle une effronterie, une hâblerie ou de l’humour ? Sire Dieu, à l’heure du péril, faites pour La Hire ce que La Hire ferait pour vous s’il était Dieu et que vous fussiez La Hire. 

Charles-Yves Cousin d’Avallon (1769-1840) conclut. Vivent les Gascons ! Présence d’esprit, hardiesse poussée, s’il le fut, jusqu’à l’effronterie, habileté à trouver des expédients pour se tirer d’un pas délicat, voilà leurs qualités. Cette présence d’esprit, il en donne maints exemples dans son livre, comme Le Gascon maitre d’hotel:

Un Gascon maitre d’hotel d’un prince et le servant à table, répandit la sauce sur la nappe. Le prince lui dit en riant : j’en ferais bien autant. Je le crois bien, mon prince, répondit le maitre d’hotel, je viens de vous l’apprendre.

La boutade et la sentence

Portrait présumé de Michel de Montaigne
Portrait présumé de Michel de Montaigne

Montaigne le défend, le Gascon est un expert de  la boutade, cette pointe dans l’art de dire, cette saillie d’esprit originale, imprévue et souvent proche de la contre-vérité (définition du CNRTL). C’est cette charge qui secoue l’auditeur, l’allégresse qui s’exalte et la politesse qui s’efface, comme écrit élégamment Bruno Roger-Vasselin.

Jean Castex précise que l’humour gascon a quelque chose d’incisif, ce qu’il appelle la senténcia [sentence].
Il s’agit d’un mot ou d’une courte phrase couperet. Là où le français dira faire des étincelles, le gascon, s’il est plus imagé encore, paraîtra plus ambigu. Il dira hèr petar eths herrets : faire « sonner » les fers.

Cette senténcia est reçue comme une drôlerie en Gascogne, et, souvent, comme une agression par des étrangers.

La gasconnade

Gasconiana, ou recueil des hauts faits et jeux d'esprit des enfants la Garonne, sur l'humour gascon
Extrait de « Gasconiana, ou recueil des hauts faits et jeux d’esprit des enfants la Garonne » de Charles-Yves Cousin d’Avallon

On a parfois confondu humour et vantardise. Et le terme de gasconnade porte un côté négatif. Cousin d’Avallon rapporte que des spectateurs du Cid de Corneille répétant la célèbre phrase Rodrigues as-tu du cœur ? un Gascon répondit Demandez seulement s’il est gascon cela suffit ; dès lors, une expression Rodrigues es-tu gascon ? était devenue à la mode.

Pourtant, il s’agit plus souvent d’une moquerie de soi-même que de vanterie. Le livre d’Avallon, La fleur des gasconnades, est recommandé à toute personne qui s’intéresse à sa santé.

Je suis venu si vite disait un habitant de la Gascogne qui avait couru à une œuvre de charité, je suis venu si vite que mon ange gardien avait de la peine à me suivre.

La trufanderia, autre forme d’humour gascon

Souy tan sadout que n’èy pa mèy nat arrouncilh au bénte. Soi tan sadot que n’èi pas mei nat aronchilh au vente. J’ai tant mangé que je n’ai plus aucun pli au ventre (lexique du gascon parlé dans le Bazadais, de Bernard Vigneau)

Ce qui est notable et qui permet d’affirmer qu’on est bien dans l’humour, c’est que le Gascon n’hésite pas à se mettre en scène et à à se moquer de lui-même. Castex rapproche cet humour de celui des Anglais plus que de ceux d’autres Européens.  La comparaison est, avouons-le, plutôt flatteuse.

L’uelh deu gat

Un autre trait caractéristique du Gascon est sa méfiance naturelle. Que cau sauvà’s ua pèra entà la set [il faut se garder une poire pour la soif] nous rappelle le Landais Césaire Daugé (1858-1945). Les Gascons se méfient, ont l’art de la synthèse, l’habileté à croquer, nous dit encore Jean Castex. Et il est vrai que les sobriquets des villages et des personnes en sont de beaux exemples. Rappelons-nous que ceux qui vivent près de l’Adour sont appelés los graolhèrs [les mangeurs de grenouille]. Ou encore, avec Roger Roucolle, que, dans le coin d’Agos Vidalos, Que vau mes estar crabèr a Agò que curè a Viscòs [Il vaut mieux être chevrier à Agos que curé à Viscos]

Finalement, on retiendra avec Jean Castex le mot de Simin Palay : mès, en aqueste garce de bite, lou mès urous et qui s’en crémes en aquesta garça de vita, lo mes urós eth qui se’n cred… [mais, dans cette garce de vie, le plus heureux est celui qui s’en croit…]

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Jean Teulé, Le MontespanJulliard, 352 p. (ISBN 978-2260017233). Grand Prix Palatine du roman historique, prix Maison de la Presse 2008, prix de l’Académie Rabelais.
L’ironie et l’humour chez Montaigne, Bruno Roger-Vasselin, 2000
La fleur des gasconnades, Charles Yves Cousin d’Avallon, 1863
Gasconiana, ou recueil des hauts faits et jeux d’esprit des enfants la Garonne, Charles Yves Cousin d’Avallon, 1801
L’humour gascon, Jean Castex, 1985




Les calhavaris ou charivaris

Les calhavaris ou charivaris sont des manifestations bruyantes que les jeunes organisent pour donner une sérénade nocturne aux couples remariés ou aux amics de coishinèra (amants). On porte ainsi à la connaissance de tous les écarts à la morale. Ils donnent lieu parfois à des débordements et à des troubles à l’ordre public.

Quand donne-t-on un calhavari ?

Les motifs d’un calhavari sont nombreux : un remariage sur le tard, une grande différence d’âge entre les époux, un remariage hâtif, un mari battu par sa femme, un mari cocu, un couple sans enfants, une jeune fille qui est enceinte ou qui a éconduit un prétendant, un couple avaricieux qui évite d’inviter ses voisins, etc.

Charivari - Lithographie de Granville
Charivari – Lithographie de Granville

Le calhavari sert à dénoncer ceux qui ont enfreint les valeurs morales ou les coutumes de la communauté.

La nuit, ou plusieurs nuits en suivant, les « contrevenants » ont droit à un effroyable concert de tambours, de sifflets, de bruits de casseroles, d’injures, de cris et de chansons. On lance des cailloux sur la maison et parfois, on tire des coups de feu.

Ainsi les personnes qui entretiennent des relations adultères ont droit à un calhavari et parfois à une flocada. Elle consiste à semer des cailloux ou des feuilles entre les deux maisons pour faire un chemin, de préférence le samedi soir, pour que tous ceux qui se rendent à la messe du dimanche en soient les témoins.

Comment éviter le calhavari ?

Pour éviter le calhavari, le meilleur moyen est d’ouvrir sa porte et de s’acquitter d’une somme d‘argent, de bonnes bouteilles ou de victuailles selon les exigences des tapageurs.

Charivari - Asouade dans les Landes - L'Illustration 1847
Asouade dans les Landes – L’Illustration 1847

La fixation du montant à verser provoque parfois des désaccords entre les organisateurs du calhavari. Le partage engendre des bagarres.

On peut aussi éviter le calhavari en acceptant l’asoada. Les conjoints montés sur un âne, la femme dans le bon sens et l’homme à l’envers tenant la queue de l’âne, se promènent dans le village sous les huées.

Lorsqu’ils refusent l’asoada, on les remplace par un voisin revêtu d’habits de femme, et installé à l’envers sur l’âne. Le cortège se promène dans tout le village et fait souvent halte devant la maison du mari.

Les autorités interdisent les calhavaris

Lo calhaouari par Ernest Gabard (1879 - 1957)
Lo calhavari par Ernest Gabard (1879 – 1957)

Les autorités n’approuvent pas les calhavaris. Elles les jugent contraires aux bonnes mœurs et entrainant des extorsions de fonds. Des conciles frappent d’anathème ceux qui y participent.

Le Parlement de Toulouse rend des arrêts interdisant les calhavaris en 1537, en 1542, en 1551, en 1645, et en 1649. En 1762, il prend un nouvel arrêt ordonnant que ses précédents arrêts concernant les charivaris seront exécutés. Rien n’y fait.

Lo seguissi
Lo seguissi par Ernest Gabard (1879 – 1957)

Les autorités locales chargées de la police sont plus complaisantes. On arrête les coupables et on les condamne à des amendes et au remboursement des sommes demandées lors du calhavari.

En 1762, un calhavari a lieu à Saint-Gaudens, suite à une dispute entre un mari et sa femme. Le Procureur général ordonne aux consuls de l’empêcher. Ceux-ci font publier un règlement interdisant les attroupements mais suspendent pendant deux jours les patrouilles de police dans la ville !

Il devient une arme politique

Le charivari, sous des rites plus ou moins différents, existe dans d’autres régions de France. Au début du XIXe siècle, il devient une arme politique redoutable.

Charivari - Caricature de Casimir Perrier
Caricature de Casimir-Pierre Perier

En 1830, une campagne de charivari est organisée contre les notables et les députés libéraux  ralliés à la politique d’ordre de Casimir-Pierre Perier (1777-1832).

Ils ont lieu pour des récompenses honorifiques jugées imméritées, en cas de faveur faite à un proche, en cas de corruption d’électeurs ou tout simplement parce qu’un vote à l’Assemblée Nationale déplait.

En 1833, d’Argout alors ministre de l’intérieur dit que c’est une atteinte à l’indépendance des Chambres et à la liberté des votes. On interdit le charivari, cet outil de l’expression populaire directe et on pourchasse les participants.

La pratique décline dans la deuxième moitié du XIXe siècle.

Le Charivari, le journal satirique

Le Charivari, N° zéro (novembre 1832)
Le Charivari, journal satirique n° zéro (novembre 1832)

C’est à ce moment que nait Le Charivari, le premier quotidien illustré satirique du monde, qui parait de fin 1832 à 1937. Son fondateur, le Lyonnais Charles Philipon (1800-1862) en fait un journal d’opposition républicaine à la Monarchie de Juillet.

Serge Clos-Versaille

Article en orthographe nouvelle (1990)

Références

Articles des Bulletins de la société de Borda, de l’Agenais et de la société historique et archéologique du Gers
Charivaris en Gascogne. La morale de peuple du XVIe au XIXe siècles, Christian Desplat, Bibliothèque Berger Levrault.
Le charivari politique : un rite de surveillance civique dans les années 1830, Emmanuel Fureix




Le rugby un sport pour les Gascons

Même s’il n’est pas très ancien, le rugby a vite enthousiasmé les gens du sud-ouest de la France. Pourquoi cet attrait ? Quelle appropriation ? L’histoire et le charme d’un sport festif. Un enthousiasme pourtant qui s’estompe…

Le rugby nait à Rugby !

Rugby - The first English Team (1871)
Première équipe anglaise (1871)

Même si les jeux de ballon sont très anciens, le rugby, lui, naît en Angleterre, à Rugby, au XIXe siècle. On l’appelle alors le football de Rugby.

La Rugby School publia le 28 août 1845, 37 règles dans un ouvrage, Laws of football as played at Rugby School. La majorité sont des règles de jeu, la 28e est plutôt de sécurité : No player may wear projecting nails or iron plates on the heels or soles of his shoes or boots. (Aucun joueur ne peut porter des clous ou des plaques de fer en saillie sur les talons ou les semelles de ses chaussures ou de ses bottes.)

Jeu éducatif pour jeunes gens dans des établissements d’enseignement huppés, il va rapidement se répandre en Royaume Uni avec des caractéristiques : canalisation de l’énergie combative, développement des liens entre membres, aspect festif (troisième mi-temps)…

Le rugby arrive en Gascogne

Baron Pierre de Coubertin
Baron Pierre de Coubertin (1863-1937)

Grâce aux commerçants et aux étudiants anglais,  le rugby débarque au Havre en 1872. Des Britanniques travaillant au port créent le premier club qui mélange rugby et football, le Havre Football Club. Puis les étudiants britanniques à Paris s’y mettent. Des hommes d’affaires anglais montent le English Taylors RFC, en 1877. Puis l’année suivante est créé le Paris Football Club qui se scindera en Racing club de France, Stade Français et Olympique avant la fin de la décennie.

Pierre de Coubertin va se passionner pour le rugby et poussera à reproduire ce modèle pédagogique dans les grands établissements parisiens. Peut-être comme un nouveau souffle collectif après la défaite de 1870.

En province, c’est d’abord la création du Stade Bordelais en 1889, et plus tard, de LOU Rugby (Lyon Olympique Universitaire rugby) en 1896, le Stade Toulousain en 1907.

Les premiers championnats de France opposèrent les clubs parisiens. Mais dès 1899, les provinciaux ont droit d’y participer. Le Stade bordelais (SBUC) en profite aussitôt pour remporter son premier titre.  Il gagnera 7 titres de champions de France entre 1899 et 1911.

Le Stade Bordelais vainqueur du championat de France 1899
Le Stade Bordelais vainqueur du championnat de France 1899

Le sud-ouest adopte le rugby

Alfred Armandie (1884-1915) fondateur du Sporting Union Agen
Alfred Armandie (1884-1915) introduit le rugby à Agen

Après Bordeaux, Pau accueille le rugby. Dès 1890, les Coquelicots de Pau disputent des matchs face aux équipes des Montagnards de Bayonne et de la Pyrénéenne de Tarbes. Puis des anciens élèves du lycée Louis-Barthou fondent le Stade palois en 1899.

Vers 1900, un lecteur anglais du lycée d’Agen et le dentiste Alfred Armandie créent le Sporting Union Agen. Puis, en 1904, c’est le tour de l’Aviron Bayonnais rugby.

 

 

Match de rugby sur la Prairie de Filtres à Toulouse en 1906
Match de rugby sur la Prairie de Filtres à Toulouse en 1906

Non seulement, le rugby va se répandre comme une trainée de poudre dans toute la Gascogne mais l’intérêt, la passion et la qualité sont au rendez-vous. Beaucoup ont imaginé des causes à cette implantation plus grande dans le sud-ouest qu’ailleurs.

Le rugby et le sud-ouest, des valeurs similaires ?

La soule en basse Normandie en 1852, un ancêtre du rugby??
La soule en basse Normandie en 1852, un ancêtre du rugby ?

Le rugby se serait implanté parce que les locaux jouaient déjà à un jeu de ballon appelé la soule. La Normandie, haut lieu du jeu de soule, n’a pourtant pas autant mordu au rugby. L’argument parait faible.

Le climat doux du Sud-Ouest permettrait de pratiquer ce sport toute l’année, même l’hiver. Le propos, dans ce cas, vaut pour tout le sud de la France.

La rivalité entre les institutions laïques et les catholiques (qui n’apprécieraient pas le contact physique dans ce jeu) aurait favorisé le rugby. Le rugby ayant débuté plutôt dans les classes aisées, ce n’est pas tout à fait convaincant.

Jean-Pierre Bodis, historien passionné de ce sport, y voit aussi l’attirance naturelle des gens du sud-ouest pour l’opposition, rejoignant l’esprit insoumis du rugby puisque celui-ci provient de son opposition au football.

L’influence anglaise est forte en région bordelaise et en Aquitaine.

Enfin, culturellement, le sud-ouest serait prédisposé par deux aspects. Combattants, hommes d’armes tout au long de l’histoire, la force et la puissance physique sont valorisées, comme, par exemple, dans les démonstrations de force basque. Deuxième élément, souligné par Antoine Blondin, Denis Tillinac, Jean Lacouture et bien d’autres, la tradition festive du sud-ouest est en phase avec celle du rugby.

Rugby - Iturria - La troisième mi-tempsp
Les Rubipèdes Michel Iturria – La troisième mi-temps en gascon

Le parler rugby est un art gascon

Le rugby en gascon
Miquèu Baris et Joan-Jacme Dubreuil – Le rugby en gascon

Le « rubbi » est tellement bien intégré que notre langue va lui fournir toute sa verve imagée. Il faut lire le lexique de Miquèu Baris et Joan-Jacme Dubreuil, Le rugby en gascon.  Grâce à lui, vous saurez commenter savamment un match (en VO gasconne par Miquèu Baris ici). Par exemple :

L‘oliva qu’estó un supositòri e lo tascat un camp de patatas.  Òc los jogaires qu’avèvan lo nhac, mes que jogavan com un tropèth de crabas. E ne parli pas d’aquera bestiassa qu’a las còstas en long… / Traduction littérale : L’olive était un suppositoire et la pelouse un champ de patates. Oui, les joueurs avaient la niaque, mais ils jouaient comme un troupeau de chèvres. Et je ne parle pas de cette bestiasse qui a les côtes en long…

À comparer avec le même commentaire en « bon français » : Le ballon était glissant et le terrain mauvais. Oui, les joueurs avaient de l’énergie mais ils étaient mal organisés. Et je ne parle pas de ce joueur costaud mais fainéant…

Les années glorieuses sont chantées

En 1920, première victoire française au tournoi des cinq nations (en Irlande). Ce sera le début d’une belle série.  Le sport est à la mode et Maurice Chevalier chante dès 1924 Rugby marche dont voici le refrain :

Ah! Prenez pour mari
Un joueur de rugby
Et vous aurez pour charmer vos jours
Un champion du sport et de l’amour
Oui toujours vigoureux
Même quand il s’ra vieux
Vous le verrez se décarcasser
Pour marquer tout au moins un essai

De même, Arthur Honegger compose une symphonie, Rugby, en 1928. Joueur plutôt de foot, il choisit de souligner la beauté de ce sport et de son rythme sauvage, brusque et désordonné et précise :  j’ai voulu opposer la diversité du mouvement humain : ses brusques élans, ses arrêts, ses envolées, ses fléchissements.

Au cours du temps, d’autres chansons viendront en parler. Parmi les plus connus, Pierre Perret (1934- ) chantera Viv’ le quinze (1972), Les frères Jacques C’est ça l’rugby (1970). Et, plus récemment Nadau nous proposera une version humoristique, Lo nhacar (ci-dessous un extrait d’une minute de cette vidéo de Nadau)

Le rugby est un sport violent

Le rugby dans les années 1920-1930, témoigne de la hargne de gagner : jets de pierre entre joueurs, bagarres sanglantes, yeux arrachés et même des morts. En 1927, c’est le talonneur de Quillan qui décède sur le terrain.  Le 4 mai 1930, en demi-finale du championnat de France, le Palois Fernand Taillentou plaque le jeune ailier agenais, Michel Pradié, avec une telle violence que celui-ci en meurt.

Les supporters ne sont pas en reste puisque en 1930, lors du match France-Galles, le public – 45 000 spectateurs – reprochant les décisions de l’arbitre anglais M. Hellewell, se fait si menaçant que la France sera exclue de toute rencontre internationale pendant plusieurs années.

Les stars de Gascogne

Le Languedoc et la Gascogne ont donné de grands joueurs.  Jean Prat, né à Lourdes en 1923, est un sacré buteur. Pierre Albaladejo, le demi d’ouverture est né à Dax en 1933, il deviendra commentateur. André Boniface,  dit Boni, né à Montfort-en-Chalosse en 1934, a été sélectionné 48 fois à l’équipe de France. Jacques Fouroux, dit Le petit caporal, né à Auch en 1947, est un demi de mêlée incroyable. Robert Paparemborde, né à Féas (64) en 1948, est un pilier déroutant, atypique.

Les stars du rugby
Les stars – Jean Prat, Pierre Albaladejo, André Boniface, Jacques Fouroux, Robert Paparemborde

Plus récemment, Raphaël Ibanez, né en 1973 à Dax, est un talonneur très demandé, ou Thomas Castaignède, né en 1975 à Mont-de-Marsan, est appelé le petit Boni puis le petit Prince par l’élégance de son jeu.

Pas chauvins, on citera Serge Blanco, dit Le Pelé du rugby, certes Vénézuélien, mais qui a fait toute sa carrière au Biarritz Olympique.

Le rugby de nos jours

rugby : un grand show de gladiateurs ?
Le rugby, un « grand show de gladiateurs »?

Aujourd’hui, les clubs basques ou gascons n’ont plus la place ni nationale ni internationale d’hier. Les gens du sud-ouest, il est vrai, sont mal armés pour développer la professionnalisation, et les nouvelles organisations qui en découlent. Car cela signifierait de fusionner des clubs, de s’unir pour être plus forts…

De plus, avec la professionnalisation, le rugby a évolué pour être un jeu (un combat ?) violent de joueurs costauds, un grand show de gladiateurs,  comme l’exprime Xavier Lacrace dans son interview à Aqui!. Cette prime au physique choque Serge Blanco qui déclarait le 16 novembre 2019 sur Europe 1: Des fois, je me dis que je n’ai pas pratiqué ce sport. Ce n’est pas en termes de technique, mais en termes de combat.

De nouvelles voies s’ouvrent comme le rugby à sept. À suivre ?

Anne-Pierre Darrées

Références

Histoire mondiale du rugby, Jean-Pierre Bodis, 1987, livre préfacé par Pierre Albaladéjo
Petite histoire du rugby, Xavier Lacarce, 2017
Sociologie du sport, Jacques Defrance,
Football et rugby ces jeux qui viennent du nord, Jean Fabre, 2007
Top 10 des joueurs mythiques




Le gascon, culture et langue indissociables ?

Devons-nous considérer comme indissociables la culture et la langue d’une région ? Les Gascons ont-ils une culture propre ? Et dans ce cas, les Gascons perdent-ils leur culture en oubliant leur langue ? Quelques réflexions pour la rentrée appuyées sur des travaux dont celui du philologue Léonce Couture.

L’expérience de chacun

Gascon Comprendre : Voudriez-vous une tasse de thé ?
Comprendre : Voudriez-vous une tasse de thé ?

N’avons-nous pas tous fait l’expérience de ce lien entre la culture et la langue, entre la façon de penser et la façon de s’exprimer ? Par exemple, nous pouvons généralement parler ou écrire un texte en anglais et nous faire raisonnablement comprendre d’un natif. Mais demandons à ce natif de traiter la même question que nous avons exposée et ne verrons-nous pas qu’il s’y prend tout à fait autrement que nous ? Sans compter les expressions idiomatiques qui révèlent une tournure d’esprit spécifique !

En fait, les linguistes savent bien que la langue reflète le regard posé par un peuple sur le monde et, en retour, la langue structure la pensée. Une langue fonctionne dans une culture. Et c’est bien normal puisque c’est une culture qui la développe, la fait évoluer.

Geneviève Zarate, agrégée de lettres et coordinatrice du projet Médiation culturelle et didactique des langues du Conseil de l’Europe répond clairement : la langue est une manifestation de l’identité culturelle, et tous les apprenants, par la langue qu’ils parlent, portent en eux les éléments visibles et invisibles d’une culture donnée.

Le génie gascon

L'abbé Couture et le gasconLéonce Couture (1832 – 1902) est un professeur érudit spécialisé dans la philologie, les langues romanes et la littérature gasconne. Reçu comme mainteneur à l’académie des Jeux Floraux de Toulouse, il prononce le 25 juin 1882 son discours d’entrée, discours intitulé Le génie gascon. Ce professeur a passé de nombreuses années à mettre en évidence le génie roman, le génie français, le génie italien… à travers l’étude de la poésie populaire ou cultivée.

Il reconnait deux traits forts aux Gascons, l’esprit militaire et l’esprit pratique. Et de rappeler que Montaigne disait dans ses Essais que le gascon plus que toute autre langue était un langage masle et militaire. L’histoire démontre abondamment que la Gascogne est un magasin de soldats dotés d’une prompte et merveilleuse vivacité et, d’autre part une souple et néanmoins très retenue prudence. Cette prudence qui lui sert au quotidien, en particulier dans les affaires ou la politique, précise Couture.

Couture avoue aussi que le Gascon a aussi l’esprit bravache, hâbleur et fanfaron. Christian Millau dans son Dieu est-il gascon ? affirme : Dieu et le Gascon racontent beaucoup d’histoires. Tous deux sont fiers, susceptibles, prompts à en découdre mais toujours prêts à pardonner, parce que au fond ce sont de bonnes pâtes.

La littérature gasconne

L’esprit gascon s’exprime forcément dans sa littérature. Aussi Couture étudie-t-il avec précision les éléments de reconnaissance de ce peuple qu’il connait bien puisqu’il est lui-même gersois.

L’imagination, la fantaisie sentimentale n’est pas la faculté maîtresse du gascon, comme de l’italien ; tranchons le mot, le gascon n’est pas lyrique retient Couture de ses études sur la poésie. L’article sur les fables de La Fontaine sur ce site en est d’ailleurs un exemple.

Gascon - Lou trumfo de la lengoua gascounoCouture relève que la prose française est claire, logique, ferme, alerte et lui oppose les écrits gascons comme Lou trimfe de la lengouo gascouo du grand d’Astros interprète railleur, familier, rustique ou Les commentaires et lettres de Blaise de Monluc et sa narration vive et passionnée, qui sent la poudre. En poésie, il cite les poèmes des saisons gasconnes toujours de Jean-Géraud d’Astros, qui représente bien la vie provinciale de son temps et la joyeuse humeur de ses compatriotes.

En pratique, Couture retient deux grandes caractéristiques gasconnes dans la littérature régionale :
Le gascon est gnomique et sentencieux ; il a sur tous les sujets des proverbes par centaines.
L
e gascon est encore narrateur, il a la tête épique. Et de citer ses contes merveilleux, homériques ou dantesques (…) presque aucun peuple n’a retenu aussi bien et ne redit aussi vivement ces étranges épopées, où se confondent les traditions mystérieuses de la chute et de la réparation.

On peut se demander combien de proverbes gascons et de contes gascons un Gascon d’aujourd’hui connait encore ? Et, d’ailleurs, quels contes murmurons-nous le soir à nos enfants ? Grimm, Perrault, Andersen…

L’humour gascon

À cet exposé de Couture, pourrions-nous ajouter un dernier élément ? On reconnait aux Anglais un humour particulier, leur Wit (esprit). Les récits gascons regorgent d’humour, dans les expressions, dans les situations. Une extravagance gasconne pour pouvoir parler de tout ? Un esprit léger et railleur comme dit l’abbé Sarran ? Une joyeuse humeur ancrée au plus profond des Gascons ?

En tous les cas, les histoires trufandèras abondent et on rit volontiers deu pèc o deu curè (du benêt ou du curé). L’agilité, la finesse, la vivacité et l’humour des écrits de Mèste Verdièr en sont bien caractéristiques.

Un dictionnaire ne nous dit que la correspondance des mots

Apprendre le gasconComme dit le linguiste Patrick Charaudeau : ce ne sont ni les mots dans leur morphologie ni les règles de syntaxe qui sont porteurs de culturel, mais les manières de parler de chaque communauté, les façons d’employer les mots, les manières de raisonner, de raconter, d’argumenter pour blaguer, pour expliquer, pour persuader, pour séduire.

Le Gascon n’apprenant que le français pense français, raisonne français. On peut exprimer une forme de pensée, c’est-à-dire un discours, dans une autre langue que sa langue d’origine, même si cette autre langue a, en retour, quelque influence sur cette pensée, prévient Charaudeau.

En bref, le Gascon qui veut raisonner gascon ne doit-il pas impérativement se réapproprier la langue et ses tournures typiques ? En ces temps de rentrée scolaire, ne nous faudrait-il pas reprendre le chemin de l’apprentissage du parlar gascon ? Et de réapprendre quelques comptines à transmettre à nos enfants, comme :
Lo pè, lo pè, lo pè, La man, la man, la man, E vira de costat Te vòi potonejar. (version mp3)

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Références

Le génie gascon, Léonce Couture, 1882
Médiation culturelle et didactique des langues, 2003, p. 57, Zarate G., Gohard-Radenkovic, A., Lussier D., Penz H., Strasbourg : Edition du Conseil de l’Europe.
Langue, discours et identité culturelle, 2001/3-4, Patrick Charaudau, p 343