Les chiens des Pyrénées

Le chien des Pyrénées ou pastor en gascon, patou est une ancienne race déjà décrite par Gaston Febus. Il accompagne les bergers pour protéger les troupeaux. Il ne faut pas le confondre avec le berger des Pyrénées.

Un grand chien de garde

Le patou des Pyrénées © Wikipedia
Le patou des Pyrénées © Wikipedia

Le pastor est un grand chien aux poils longs et blancs. On l’appelle aussi patòla ou patòc (pataud). C’est à la fois un chien de garde des troupeaux et un chien de compagnie. Il gardait même les châteaux au moyen-âge. Et on le voit plus tard à la cour de Louis XIV.

Au cours du temps, il s’est fait de plus en plus rare dans les campagnes. On le redécouvre en 1965 avec le feuilleton télévisé « Belle et Sébastien » de Cécile Aubry. Depuis, avec le retour des grands prédateurs (loup, lynx et ours), on l’utilise de nouveau pour la protection des troupeaux.

À quoi ressemble le pastor ?

Ce grand chien des Pyrénées mesure 80 centimètres de haut. Sa tête est énorme, sa queue est épaisse et rabattue. Lorsqu’il est en éveil, elle se redresse formant une roue jusqu’à toucher ses reins. On dit : que hè l’arrodèra (il fait la roue).

Un enfant h-jouant avec une chien berger des Pyrénées © Élevage de Chiens de Montagne des Pyrénées du Pic de Viscos
© Elevage de Chiens de Montagne des Pyrénées du Pic de Viscos

II a de quoi impressionner les gens qui ne le connaissent pas. Pourtant, il est calme et doux avec les enfants. Il est capable de reconnaitre des personnes qu’il n’a pas vu depuis longtemps mais, s’il détecte un intrus, il s’interpose et aboie. Et il aboie fort ! Plutôt que d’investir dans un couteux équipement d’alarme, il vaut parfois mieux mettre un pastor dans son jardin. Seul problème, il lui faut beaucoup d’espace. Petits jardins de ville à exclure donc.

Les bergers apprécient cette qualité de défense. Ils l’élèvent avec leurs moutons dès son plus jeune âge. Il nait souvent dans la bergerie. Ainsi, il considère les moutons comme sa famille. Cela peut poser d’ailleurs des problèmes dans les estives à cause des promeneurs qui s’approchent trop près des troupeaux. Un éleveur a d’ailleurs été condamné en 2021 à une amende avec sursis car son pastor avait mordu un touriste.

Un chien trop jeune cherche aussi à s’amuser. Il arrive qu’il blesse des moutons en s’amusant. Pour l’éviter, la présence d’un chien expérimenté est primordiale pour parfaire son éducation.

Le chien berger des Pyrénées ou labrit

Un labrit des Pyrénées © Wikipedia
Chien berger labrit des Pyrénées © Wikipedia

Le chien de montagne est souvent confondu avec le labrit, un chien de bergers. D’ailleurs, dans un troupeau, on peut rencontrer les deux chiens, chacun ayant sa fonction particulière.

Le labrit est de plus petite taille, à peine 50 centimètres, au poil fauve, gris ou noir. Sa truffe est noire et il ressemble parfois à un ours. C’est un chien vif et robuste. Il résiste aux intempéries (il est rarement malade) et sait jeuner quelques jours. Il mange même de l’herbe pour tromper sa faim.

 

Une famille de Barèges et son chien berb-ger Une famille à Barèges, Alfred Dartiguenave (1855-1856) © Wikipedia
Une famille à Barèges, Alfred Dartiguenave (1855-1856) © Wikipedia

Tout comme le pastor, le labrit doit être élevé avec des moutons ou même des chats. Plus grand, il aboie contre des animaux qu’il ne connait pas.

C’est aussi un excellent compagnon. On voit rarement un labrit en dehors des montagnes.

Le labrit et la grande guerre

"Le chien Satan a trasmis des messages qui ont sauvé la vie d'un régiment" © education.1I124.com
« Le chien Satan a transmis des messages qui ont sauvé la vie d’un régiment » © education.1I124.com

Il doit sa notoriété à la guerre de 1914-1918. À partir de 1916, on le recrute grâce à ses qualités olfactives. Il accompagne les patrouilles et cherche les blessés. Roublard et rapide, il fait une excellente estafette pour porter des messages à travers les lignes. Mais il paie un lourd tribut à la guerre.

Le Journal La protection des Animaux de la région lyonnaise de septembre 1923 raconte la mort d’un labrit au front : « Quand après vingt-six jours de tranchées, nous arrivâmes dans cette ferme incendiée pour gouter un peu de repos à l’abri de ses toits défoncés et de ses murs croulants, un chien nous fit les honneurs du logis. Je dis un chien, mais de prime abord, avec son pelage fauve, sa queue en panache, son échine courbe, ses yeux ronds et phosphorescents, on eût plutôt cru un renard famélique chassé des forêts d’Argonne par la mitraille, et rôdant là en quête de quelque vague aubaine [….] ».

Tout comme le pastor, le labrit doit être élevé avec des moutons ou même des chats. Plus grand, il aboie contre des animaux qu’il ne connait pas.

Le chien des Pyrénées et la lutte contre les prédateurs

Le chien berger au milieu de ses moutons © Wikipedia
Chien des Pyrénées au milieu de ses moutons © Wikipedia

Le grand chien des Pyrénées, le pastor,  vit au milieu du troupeau. En cas d’approche d’un loup ou d’un ours, il s’interpose entre le troupeau et le prédateur. C’est pour cela que les bergers lui mettaient un collier à clous. En cas de bagarre, cela lui donnait l’avantage.

Les blessures survenues au cours de la bagarre concernent surtout les jeunes chiens. Car ils vont trop vite au contact du prédateur. Un chien plus âgé et plus expérimenté s’interpose seulement. Et s’il y a plusieurs chiens dans le troupeau, un seul va au contact, les autres se reposant sur lui.

En tout cas, il est certain qu’un troupeau protégé par des chiens de garde est moins souvent attaqué par les prédateurs. Les attaques diminuent en moyenne de 70 %, et même de 90 % dans certains cas. Lorsqu’on parle de prédateurs, on pense au loup, au lynx ou à l’ours. N’oublions pas qu’une grande partie des attaques est le fait de chiens errants.

Au col du Portillon, une étude est menée. À Juzet de Luchon où le troupeau est gardé par un berger et un pastor, une seule brebis est attaquée. Mais à Antécade où il n’y a ni berger ni pastor, ce sont 37 brebis qui sont attaquées. À Sode où il y a un berger mais aucun pastor, 22 brebis sont attaquées. Et le constat est le même dans toutes les estives.

Le pastor et l’ours

Le « Programme ours » lancé par l’État vise à faciliter la cohabitation entre l’ours et le pastoralisme. Il apporte des aides spécifiques, notamment une aide à l’achat, à l’accompagnement, à l’entretien et à l’utilisation du grand chien des Pyrénées.

Un éleveur raconte une attaque d’ours : « À l’arrivée de l’ours, les chiens ont fait face en aboyant de façon menaçante. Un des trois pastors est resté plus en retrait dans le troupeau et les brebis se sont décalées. Ensuite l’ours s’est dirigé sur un monticule puis il a lancé une charge et poursuivi un pastor, les deux autres sont arrivés à la rescousse. L’ours a reculé puis lancé une nouvelle et ultime charge avant de s’en aller au pas et de disparaitre. […]». Pendant environ 2 heures, l’ours fait des tentatives pour passer la crête et aller aux brebis, mais à chaque fois le chien s’est interposé entre lui et le troupeau, l’ours finit par abandonner ».

La protection idéale des troupeaux réside dans la présence d’un berger, de pastors, de clôtures et d’éviter que le troupeau se disperse en petits groupes.

Géricault - Combat de chiens et d'ours (1812) © Wikipedia
Géricault – Combat de chiens et d’ours (1812) © Wikipedia

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Pays de l’ours – ADET 
Chien de montagne des Pyrénées, Woopets
Chien de montagne des pyrénées
20 races de chiens de montagne
Le Berger des Pyrénées : 0 races de chiens de montagne




Le chemin de la mâture

Louis XIV décide de construire une flotte de guerre. Mais les conflits rendent difficile l’approvisionnement en bois des pays du nord. Alors, Colbert fait exploiter les forêts pyrénéennes, riches en espèces de toute sorte.

La Marine royale

Avant Louis XIV, la flotte n’est pas une préoccupation de la France. La Marine compte peu de vaisseaux mais pour ses besoins, il suffit de louer des bateaux ou de confier des missions à des armateurs privés.

Inspiré par Colbert (1619-1983), Louis XIV décide de doter la France d’une flotte aussi puissante que celles de la Hollande ou de l’Angleterre. En 1671, il fixe les effectifs de la flotte à 120 vaisseaux, 22 frégates et 38 bâtiments de charge pour la logistique des escadres. Auxquels s’ajoutent 40 galères pour des missions d’escorte ou de reconnaissance en Méditerranée.

L'approvisionnement en bois de l'Arsenal de Toulon en 1670 avec un vaisseau en construction © Wikipedia
Arsenal de Toulon en 1670 avec un vaisseau en construction © Wikipedia

L’effort est considérable. De 1689 à 1693, on construit 17 vaisseaux par an. Or, les arsenaux ne peuvent pas suivre le rythme. Alors, il faut acheter des bateaux en Hollande ou au Danemark.

Le Royal-Louis, vaisseau de premier rang de plus de 100 canons lancé en 1668. © Wikipedia
Le Royal-Louis, vaisseau de premier rang de plus de 100 canons lancé en 1668. © Wikipedia

Pourtant, dès 1691, la flotte compte 120 vaisseaux de premier et de 2ème rang. Ils ont trois ponts et de 80 à 100 canons. Précisons qu’il existe six rangs de navires caractérisés par le nombre de canons. Les bâtiments du 6ème rang n’en ont que 20.

La flotte nécessite des approvisionnements qu’il faut maitriser : bois, chanvre, canons, cuivre, fer, goudron, etc. La France achète la plupart de ces fournitures en Espagne, aux Pays-Bas, en Suède ou en Allemagne.

On mesure l’effort à accomplir pour devenir autonome ! C’est ce qui explique la législation sur les forêts qui doivent être exploitées et renouvelées pour fournir le bois nécessaire. La France est autosuffisante pour le bois de chêne et de hêtre mais doit importer du sapin de la Baltique.

L’exploitation du bois des Pyrénées

Les forêts du Béarn et le chemin de la mâture
Les forêts et le chemin de la mâture en Béarn @ Union Scientifique d’Aquitaine

Les forêts pyrénéennes sont riches en essences nécessaires pour la Marine. Les rivières permettent le flottage du bois. Celui des forêts du Comminges flotte sur la Garonne jusqu’à Bordeaux. Celui des forêts de Béarn flotte sur le Gave et l’Adour jusqu’à Bayonne.

Les sapins feront des mâts de navires, les hêtres serviront aux poutres et aux avirons, le buis pour les essieux de poulies.

Ainsi, l’exploitation du bois des forêts béarnaises débute en 1677 dans la forêt de Lhers, en vallée d’Aspe. La forêt est vite épuisée et l’exploitation se porte sur celle d’Issaux. On descend les futs de sapin de 30 mètres sur des glissières au moyen de cordes puis on les transporte sur des attelages de bœufs jusqu’à Athas. Là, on les assemble en radeaux qui descendent le Gave par flottage jusqu’à Bayonne. Les radeleurs sont des Commingeois.

"Cette Planche fait voir la vue d'une glissoire pour l'extraction des mâts. On voit en AA des cabanes pour les ouvriers" (Planche IV du Mémoire de Leroy © Gallica)
« Cette Planche fait voir la vue d’une glissoire pour l’extraction des mâts. On voit en AA des cabanes pour les ouvriers » (Planche IV du Mémoire de P-M Leroy © Gallica)

C’est la société Forcade d’Oloron qui est en charge de l’exploitation du bois depuis 1758. Elle recrute 130 ouvriers, sans compter les radeleurs, construit un moulin à scie à Athas et agrandit le port d’où partent 300 radeaux par an.

En 1764, c’est le sieur d’Arripe qui reprend l’exploitation des bois. Mais il fait faillite en 1765, et, finalement, la Marine la prend en charge directement sous la direction de l’ingénieur Paul-Marie Leroy (1733-1795).

Lorsqu’il n’y a plus de bois dans la forêt d’Issaux, c’est le tour de la forêt du Pacq, entre Etsaut et Urdos. Seulement, pour descendre le bois, il faut traverser le ravin du Sescoué barré par une falaise abrupte.

Alors, Paul-Marie Leroy fait tailler le chemin de la mâture à flanc de falaise.

Le Mémoire de Paul-Marie Leroy

Mémoire de Paul-Marie Leroy paru à Londres en 1776 © Gallica
Mémoire de Paul-Marie Leroy paru à Londres en 1776 © Gallica

Paul-Marie Leroy publie en 1776, un Mémoire sur les travaux qui ont rapport avec l’exploitation de la mâture dans les Pyrénées. Un mémoire qu’il a envoyé au magistrat et botaniste Malesherbes.

L’ouvrage commence par une remarquable description des Pyrénées qui est une des premières à être publiées. Il y décrit la qualité des arbres, les insectes ravageurs et toutes les opérations de la mâture jusqu’à l’arrivée des bois à Bayonne.

Paul-Marie Leroy mentionne même un « yéti » pyrénéen aperçu dans la forêt d’Iraty :  » Cet homme étoit de grande taille, velu comme un ours, alerte comme les hisars, d’une humeur gaie, avec l’apparence d’un caractère doux, puisqu’il ne faisoit de mal à rien. » Peut-être pouvons-nous le rapprocher de la légende de Jean de l’ours ?

Un travail pénible et dangereux

Les ouvriers sont des Basques. La vie est rude : « Chacun apporte le lundi sa provision de farine de milloc ou bled de Turquie pour la semaine ; à l’heure du repas, ils en délayent un peu avec de l’eau dans une gamelle de bois ou sur un copau, & en forment un gâteau qu’ils font cuire sous la cendre ; quelques-uns font le soir un peu de soupe avec de l’eau, du sel, et des feuilles d’ortie blanche ou de mauve sauvage. Ils couchent sur le lieu du travail dans des huttes de cinq a six pieds d’élévation formées de mauvaises planches, d’écorces d’arbres, ou de débris des sapins qu’ils ont abattus ; ils les adossent à quelque rocher s’il s’en trouve & font du feu devant l’ouverture : on leur délivre une couverture de laine pour deux ; le lit est formé de branches de sapins ».

Reconstitution d'un train de bois à la fête annuelle des radeleurs © Union Scientifique d'Aquitaine
Reconstitution d’un train de bois à la fête annuelle des radeleurs © Union Scientifique d’Aquitaine

Le travail est dangereux : « On sent combien il est difficile de manœuvrer dans des lieux où il est souvent impossible aux ouvriers de se communiquer les uns les autres, même de s’y tenir, aussi ne peut-on pas toujours empêcher les accidens : on a vu quelques fois les câbles se rompre, des pièces s’échapper avec rapidité, tourner sur elles-mêmes dans toute leur longueur en décrivant un cercle, s’aller briser en éclats, ou s’enfoncer de dix-huit pieds en terre , de manière qu’on ne pouvoit les en tirer qu’en les coupant ».

Les chemins de la mâture

"Dans cette planche, on a représenté les trains à transporter les Mâts" (Pl V du Mémoire de Leroy © Gallica)
« Dans cette planche, on a représenté les trains à transporter les Mâts » (Planche V du Mémoire de P-M Leroy © Gallica)

Pour transporter le bois jusqu’à Athas, des chemins de la mâture sont tracés dans la forêt. La pente est raide et les chemins bordent souvent des précipices.

On utilise des bœufs : « on en attèle jusqu’à quinze paires aux pièves d’un échantillon considérable ; on choisit les plus robustes pour le timon de devant, car il n’y a que cette paire qui tire ; ceux de derrière qui ne sont destinés qu’à retenir, arboutent les jambes de devant, & s’acculent tout à fait sur le derrière, puis se laissent glisser tant que le chemin descend ».

Mais il faut franchir le ravin du Sescoué bordé de falaises abruptes. Alors, Paul-Marie Leroy trouve une solution : creuser la falaise. Taillé à même la roche, le chemin mesure 4 mètres de haut, 4 mètres de large sur une longueur de 900 mètres. Il permet le passage des attelages de bœufs.

Le creusement de la falaise

Le chemin de la Mâture
Le chemin de la Mâture © Wikipedia

Le creusement se fait à partir des deux extrémités. On suit une règle en bois plantée sur le rocher qui donne la pente à respecter.

Paul-Marie Leroy nous explique comment on s’y est pris : « Pour l’exécution, on fut d’abord obligé dans certains endroits de suspendre des hommes avec des cordes, pour aller percer des trous et y poser des fleurets, qui servissent ensuite d’échafaudages ; ou bien ils descendoient par des échelles suspendues, soit pour tirer des mines ; ou travailloient sur des échafauds très élevés, soutenus par des échelles dont les pieds posoient sur les bords du précipice : souvent même il falloit se renverser au dehors ; pour passer d’un côté de ces échelles à l’autre. On sent bien qu’il falloit pour cela des ouvriers déterminés ».

Pour creuser le chemin, « On a eu attention, autant qu’il a été possible, de commencer cette trace par le haut du cintre de la demi voute, parce qu’il étoit ensuite plus facile de creuser & de s’élargir en baissant, chaque mine faisant sauter à droite & à gauche de son trou & par conséquent tendant toujours à baisser ».

C’est un travail considérable et les travaux de creusement se terminent en 1772. Six ans plus tard, en 1778, l’exploitation du chemin cesse parce qu’il n’y a plus de bois à couper. Toutefois Les forêts de la vallée d’Ossau resteront exploitées jusqu’en 1792.

Aujourd’hui, le GR 10 emprunte le chemin de la mâture. Et depuis juin 2021, une passerelle suspendue permet d’enjamber la vallée du Gave pour rejoindre le fort du Pourtalet.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe réformée (1990)

Références

Les bois pyrénéens pour la politique royale, Escòla Gaston Febus
Liste des vaisseaux de Louis XIV, Wikipedia
Robert CHEVET, L’utilisation du bois des Pyrénées pour la construction navale sous l’Ancien Régime, mars/avril 2010
Les Chemins de la Mâture en vallée d’Aspe, Wikipedia
Paul-Marie LEROY, Mémoire sur les travaux qui ont rapport à l’exploitation de la mâture dans les Pyrénées, 1776.
Pierre Chimits, L’exploitation des forêts pyrénéennes par flottage




E d’on ètz? D’où êtes-vous ?

Lorsque deux Gascons se rencontrent, l’un d’eux pose inévitablement la question : E d’on ètz? (D’où êtes-vous ?) Contrairement à ce que l’on peut croire, la réponse n’est pas toujours aisée tant les références aux noms des communes sont nombreuses.

Les noms des communes anciens

On connait bien l’adage : « Chaque homme a deux patries, son village et son pays ». Autrefois, on s’identifiait en disant, par exemple : « Je suis de Saint-Justin en Pardiac ». Comme il existe plusieurs Saint-Justin en Gascogne, le fait de préciser « en Pardiac » évitait toute confusion.

Garos (64), un nom de commune d'origine aquitaine
Mairie de Garos (64)

Le nom des communes est parfois très ancien. Et l’étude de leur origine, la toponymie, nous renseigne. La racine gar (pierre) a donné Garos, Caresse ou Ger. Certains ont une racine aquitaine. La racine os donne Angos, Andernos, Arengosse ou Urdos. La racine ixon donne Luchon ou Arcachon.

Les noms d’origine romaine se terminent en ac ou an : Arzacq, Aurignac, Floirac, Pessac, Nérac, Corneillan, Marsan, Sabazan, Barbazan, Aureilhan, etc. Puis, les progrès du christianisme à partir du Ve siècle multiplie les noms de saints : Saint-Sauveur, Saint-Pé, Saint-

Martin, Saint-Paul, Saint-Avit, Saint-Orens, Saint-Sardos, etc.

Castera-Verduzan (32), un nom de commune qui se réfère à un ouvrage de défense
Castera-Verduzan (32)

Les paroisses sont de plus en plus nombreuses à partir du XIe siècle. Alors, leur nom vient de lieux de défense : casterar (Castéra-Verduzan, Castets en Dorthe, Castillon-Savès, Castelnau d’Anglès, Lamothe-Gondrin), de hauteurs naturelles : mont (Montcrabeau, Mont, Montagut, Montaner), de la nature du sol (Argelès, Lagrave, Labarthe), de la végétation (Bedous, Lacassagne, Haget).

Le mouvement des Sauvetés, initié par l’Église, engendre des Sauveterre. Ou encore, les bastides portent le nom de villes étrangères célèbres (Plaisance, Cologne, Bruge, Gan) ou celui de leur fondateur (Rabastens, Marciac, Créon).

En tous cas, les Gascons sont très attachés à leur communauté, d’autant que, bien souvent, s’y rattachent des droits particuliers que personne ne veut voir aliéner.

Les noms de communes révolutionnaires

Les noms "révolutionnaires" des communes du Gers
Les noms « révolutionnaires » des communes du Gers

La Révolution française de 1789 amène de profonds bouleversements. En effet, il faut faire disparaitre tout ce qui rappelle l’Ancien Régime et la religion. Alors, on efface les fleurs de lys sur les meubles et sur les édifices, on casse les statues. Dès le 21septembre 1792, des municipalités annoncent à la Convention leur désir de changer de nom pour prendre une dénomination républicaine.

C’est surtout d’octobre 1793 à juillet 1794, pendant la déchristianisation, que les changements de nom sont les plus nombreux. Et les nouveaux noms font référence aux vertus révolutionnaires : Saint-Jean-le Comtal (32) devient Vertu-sur-le-Sousson, Villecomtal (32) devient Pont-Libre, Saint-Arroman (32) devient Egalité-Sousson, Saint-Paul-les-Dax (40) devient Bonnet-Rouge, Villefranque (64) devient Tricolor, Sainte-Foy-la-Grande (33) devient Bonne-Foy.

Jean-Paul Marat inspire les révolutionnaires pour attribuer de nouveaux noms aux communes
Jean-Paul Marat inspire les révolutionnaires

Les révolutionnaires ne sont pas oubliés et c’est Marat qui se taille la part du Lion : Sainte-Arailles (32) devient Marat, Mont-de-Marsan (40) devient Mont-Marat, Castelmoron d’Albret (33) devient Castel-Marat. Les situations géographiques sont mises à profit : Saint-Justin (32) devient Bel-Endroit, Castets (40) devient Cap-de-la-Côte-Verte, Saint-Frajou (31) devint Belle-Serre. Les Montagne et Mont sont nombreux : Roquelaure (32) devient La Montagne, Saint-Sever (40) devient Mont-Adour, Castelnau-Rivière-Basse (65) devient Mont-Louet.

 

Saint-Girons devient Lunoque sous la Révolution
Saint-Girons devient Lunoque sous la Révolution

Ne résistons pas à quelques noms savoureux : Le Houga (32) et Saint-Simphorien (33) deviennent La-Hure, Capbreton (40) devient Capbrutus, Saint-Jean de Luz (64) devient Chauvin-le-Dragon, Saint-Girons (09) devient Lunoque.

Certaines communes changent plusieurs fois de nom en peu de temps, suite aux rapides successions de municipalités. Fort heureusement pour s’y retrouver, Napoléon Bonaparte y met un terme. Toutes les communes ne s’exécutent pas et c’est Louis XVIII, en 1814, qui met un point final à la récréation.

Les chafres gascons

Comme si cela ne suffisait pas, c’est une tradition bien gasconne que de donner un chafre ou sobriquet aux habitants des villages.

Ils sont rarement le fruit du hasard. Ils résultent d’une caractéristique physique, d’un environnement particulier ou d’un métier généralement pratiqué par les habitants.

Aas (64) le village des silauires
Aas (64), le village des siulaires

Les habitants d’Aas sont les siulaires (ils sifflent des phrases pour se faire comprendre d’une montagne à l’autre), ceux d’Antin sont des tistalhaires (fabricants de tistalhs – paniers), ceux d’Asté sont des saumetèrs (éleveurs d’ânes) ou encore los tavans (les taons). Ceux de Mimizan sont des malhons (oiseaux de mer).

Des chafres sont communs à beaucoup de communes. Los vinhatèrs désigne les habitants des communes qui produisent du vin. Los camparolèrs s’appliquent à des communes isolées dans les bois et dont les habitants ramassent les champignons. Moins gentiment,  los mossurs ou los mossurets désignent les habitants maniérés, los limaquèrs désignent les habitants peu dégourdis ou mous comme des limaces.

Le Moulin de Camalès (65), le village des camas lestes
Le Moulin de Camalès (65), le village des camas lestes

En fait, le Gascon aime les bons mots. Les habitants de Les habitants de Camalès sont les camas lèstes.. Lorsqu’on dit recomendar a Nosta-Dauna de Cama lèsta, c’est s’enfuir à toutes jambes. On dit aussi A Gan, que’vs dan tot en pagant (à Gan, on vous donne tout en payant). Les habitants seraient-ils réputés un peu pingres ?

S’ils sont humoristiques, les chafres sont parfois plus méchants. En parlant des Lavedanais, on dit Gens de Labedan, meitat gens e meitat cans (Gens du Lavedan, moitié personnes et moitié chiens). On dit aussi A Baiona, tot que’s dona ! Quan arribatz, tot qu’ei dat (À Bayonne, tout se donne ! Quand vous arrivez, tout est donné).

Le gentilé

Compliquons un peu plus l’affaire. Le gentilé est le nom donné aux habitants d’une commune.

Son emploi n’est prévu par aucun texte. C’est surtout le fait d’érudits locaux français qui utilisent le plus souvent les suffixes -ain, -ais, -ien, -ois. Un habitant de Tarbes est un Tarbais, celui de Mont-de-Marsan est un Montois, celui de Tartas est un Tarusate, celui de Gabaston est un Gabastonnais.

Certains gentilés sont un peu plus originaux. Un habitant de Montesquiou est un Montesquivais, celui de Pey est un Peyreutch dans lequel on retrouve le gascon des Landes, celui de Bias est un Biassut, celui de Bretagne de Marsan est un Breton (mais pas de Bretagne !), celui de Castel-Sarrazin est tout simplement un Sarrazin. Enfin, un habitant de Cours les Bains est un Bennicoursain.

Après tout, attribuer un gentilé aux habitants d’une commune n’est a priori pas si compliqué. Sauf que le pouvoir politique favorise la fusion de communes. La commune de Cazaux-Fréchet-Anéran-Camors (Hautes-Pyrénées) est issue de la fusion de quatre communes en 1978. Le gentilé de ses habitants est les Cazauziens. Heureusement que les habitants des trois autres anciennes communes ne sont pas susceptibles ! Imaginez qu’il ait fallu les appeler les Cazaux-Fréchetois-aneranais-camoriens …..

Autre exemple, les habitants d’Ayros-Arbouix (Hautes-Pyrénées) issue d’une fusion en 1846 sont les Aybousois. Pas de jaloux cette fois-ci.

Pour un instant récréatif, essayez de donner un gentilé aux habitants de Petit-Palais-et-Cornemps (33) ou à ceux de Taron-Sadirac-Viellenave (64).

Les communes du Gers en gascon (extrait)
Les communes du Gers en gascon (extrait)

Mes d’on ètz alavetz? Mais d’où êtes-vous alors ?

Un nom de commune qui change dans le temps : Osmets (65) aujourd'hui, Ausmets sur la carte Cassini (XVIIIè. s.)
Osmets (65) aujourd’hui, Ausmets sur la carte Cassini (XVIIIe. s.)

Le bon sens des Gascons ne donne pas de noms particuliers aux habitants des communes, en dehors des chafres, bien sûr. Mais c’est juste pour rire un peu…

Alors, pour désigner les habitants d’une commune, on dit tout simplement los de… / ceux de…
En peu de mots, tout est dit.

Allez, pour finir, notons que beaucoup de communes gasconnes mettent la double signalisation française et gasconne à l’entrée de leur commune. Par exemple, vous avez le choix entre les Osmetsiens (65) en français ou los d’Ausmets en gascon.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe réformée (1990)




Le phare de Cordouan

À l’entrée de l’estuaire de la Gironde, le phare de Cordouan se dresse sur un plateau situé à 7 km au large. C’est le plus ancien phare en activité, et le plus beau. Il est classé Monument Historique depuis 1862 et inscrit au titre du Patrimoine Mondial de l’UNESCO.

Au XIVe s., le premier phare de Cordouan

Plan de situation du XVIIè s. du Phare de Cordouan à l'entrée de la Gironde © Wikipedia
Plan de situation du XVIIe s. du Phare de Cordouan à l’entrée de l’estuaire de la Gironde © Wikipedia

L’entrée de l’estuaire de la Gironde est dangereuse pour les navires. Il y a des effleurements rocheux et des bancs de sable sans cesse en mouvement.

En fait, l’idée de construire un phare est ancienne. D’ailleurs, dès le Moyen Âge, des moines s’installent sur l’ilot rocheux de Cordouan. Et le cartulaire de l’abbaye de la Grande-Sauve nous apprend qu’en 1092, des moines y sonnent une cloche et allument des feux par mauvais temps pour avertir les marins du danger.

Vue de la tour de Cordouan antérieure à celle de Louis de Foix, d'après Chastillon
Représentation de la tour du Prince Noir avant l’édification du phare de Cordouan, vers 1590, par Claude Chastillon © Wikipedia

Le Prince Noir gouverne l’Aquitaine de 1362 à 1371. La sécurité de la navigation est essentielle pour garantir les liaisons entre la Gascogne et l’Angleterre. Alors, il fait construire une tour au sommet de laquelle on allume des feux. Au passage, un droit est perçu sur les navires qui entrent dans l’estuaire. Après le départ des Anglais, la tour semble avoir été abandonnée et elle tombe en ruines.

Au XVIe s., le nouveau phare de Louis de Foix

Plus tard, en 1584, Jacques Goyon, maréchal de Matignon (1525-1598), est nommé gouverneur de Guyenne. S’il maintient Bordeaux et la Guyenne dans l’obéissance au roi pendant les guerres de religion, il s’intéresse aussi au commerce et à la navigation.

Buste de Louis de Foix (1535-1604) à l’entrée de la Chapelle du phare de Cordouan. © Wikipedia

Il passe commande à Louis de Foix (1535-1604) d’un phare sur l’ilot de Cordouan. Les Gascons connaissent Louis de Foix pour avoir renforcé les fortifications de Bayonne et de Bordeaux et surtout pour avoir réalisé les travaux du détournement de l’embouchure de l’Adour vers Bayonne.

Louis de Foix installe une cité ouvrière sur le banc de sable pour loger les ouvriers sur place. Là, il fait installer un four à chaux, une menuiserie, une charpenterie, une forge, un moulin à blé, un four à pain, un magasin pour les vivres, une écurie, une grange pour le fourrage et des logements pour 50 ouvriers.

De plus, pour protéger de la mer le chantier du phare et la cité ouvrière, il fait construire tout autour une digue de pierres de taille et de bois.

À partir de 1606, François Beuscher poursuit les travaux 

Contrat passé en 1606 avec François Beuscher (extrait) © Archives Municipales de Bordeaux
Contrat passé en 1606 avec François Beuscher (extrait) © Archives municipales de Bordeaux

À la mort de Louis de Foix, on confie la poursuite du chantier à François Beuscher, son conducteur des travaux. Enfin, on inaugure le phare en 1611, soit 27 ans après la signature du contrat. Il possède une chapelle au deuxième étage, voulue par Henri IV en 1593 au sortir des guerres de religion. Ce serait d’ailleurs le seul phare à en posséder une.

Le phare de Cordouan a un dôme qui permet d’allumer un feu à 37 mètres au-dessus des plus hautes eaux. Pour cela, on utilise du bois et de la poix. Après les travaux, la cité ouvrière n’étant plus entretenue, elle disparait sous les assauts de la mer. Le phare reste sur l’ilot rocheux. Il est accessible à marée descendante par une chaussée de pierre menant à une poterne.

Mais, en 1645, une tempête détruit le dôme. On le reconstruit en 1664 et on remplace le combustible ; on délaisse le bois pour le blanc de baleine ou spermaceti. En même temps, on renforce le soubassement du phare de 1661 à 1664. Enfin en 1727, on remplace le blanc de baleine par le charbon.

Gravure de la tour de Cordouan, 1705 avec coupe et section et à l’arrière la Tour du Prince Noir, © Archives départementales de la Gironde

Au XVIIIe s., les améliorations de Borda, Teulère et Fresnel

Jean-Charles de Borda (1733-1799) , gravure fin XIXè s.
Jean-Charles de Borda (1733-1799), gravure fin XIXe s.

Jean-Charles de Borda (1733-1799) est né à Dax. Ingénieur célèbre, il place au sommet du phare de Cordouan une lanterne équipée de 12 réflecteurs en cuivre et d’une horloge pour la rotation. On l’inaugure le 27 aout 1790.

À l’usage, les réflecteurs s’avèrent trop lourds. Et les lampes, placées trop près des réflecteurs, n’éclairent qu’à environ 20 Km. Les marins se plaignent que les feux soient moins visibles qu’auparavant.

Joseph Teulère (1750-1824) © Wikipedia
Joseph Teulère (1750-1824) © Wikipedia

Joseph Teulère (1750-1824), architecte originaire de Montagnac-sur-Auvignon dans le Lot-et-Garonne et en poste à Bordeaux, étudie les plaintes. Il envoie une note au secrétaire d’État chargé de la Marine dans laquelle il démontre que les réflecteurs présentent des vices de fabrication et que le phare doit être rehaussé de 60 pieds (environ 20 mètres).

Il est alors chargé de surélever le phare et de réparer le mur d’enceinte du phare de Cordouan. Pendant les travaux qui durent de 1786 à 1789, il étudie l’action des vagues sur l’édifice. Il utilise le style Louis XVI pour les trois étages supérieurs qui contrastent avec le style Renaissance des trois étages inférieurs.

Augustin Fresnel (1788-1827)
Augustin Fresnel (1788-1827) © Wikipedia

De plus, Joseph Teulère met au point le premier feu tournant à réverbères paraboliques. Ainsi, l’ancien appareil est remplacé par 12 grands réflecteurs paraboliques montés sur une armature tournante installée dans une immense lanterne.

En 1823, Augustin Fresnel (1788-1827) installe à Cordouan une nouvelle lentille qui est toujours utilisée dans les phares : la lentille de Fresnel. Elle augmente considérablement la portée du phare.

L’aménagement du phare de Cordouan continue

Le phare de Cordouan aujourd'hui © Wikipedia
Le phare de Cordouan aujourd’hui, précédé de sa chaussée pavée © Wikipedia

Le phare de Cordouan demande un entretien régulier. Les gardiens logent au rez-de-chaussée. On l’électrifie en 1948 grâce à deux groupes électrogènes autonomes, reliés au continent par téléphone en 1982, puis automatisés en 2006.

Plus récemment, en 2005, on construit une protection en béton armé pour le protéger des assauts de la mer. Elle fait 70 mètres de long et 8 mètres de haut. En effet, le socle rocheux de Cordouan s’affaisse lentement et les eaux touchent désormais le pied du phare. Puis, il faudra entièrement restaurer le phare entre 2013 et 2022.

Quelques détails techniques

Le Phare de Cordouan -coupe © Wikipedia
Le Phare de Cordouan, en coupe © Wikipedia

Le phare de Cordouan mesure 68 mètres de haut pour un diamètre de 16 mètres à la base.

On y accède par une chaussée pavée qui donne sur la porte des marées. Un escalier de 18 marches permet d’atteindre la cour intérieure de forme circulaire. Depuis sa construction, deux citernes  recueillent l’eau de pluie pour alimenter le système d’eau courante intérieur.

Un portail monumental ouvre le rez-de-chaussée du phare et dévoile les 301 marches qui permettent d’accéder à la lanterne. Au premier étage, la chambre du roi, pavée de marbres gris et noirs, contient une cheminée. Toutefois, aucun roi n’y est jamais venu. Le second étage contient la chapelle surmontée d’une voute percée de huit baies ornées. Elle abrite un buste de Louis de Foix sous lequel est gravé un poème à sa gloire. La chapelle étant consacrée, on y célèbre chaque année des baptêmes et des mariages.

Phare de Cordouan, l'escalier © Wikimedia
Phare de Cordouan, l’escalier © Wikimedia

Le troisième étage est le premier niveau des travaux de Joseph Teulère. Depuis la salle des Girondins, pavée de marbres gris et noirs, on peut observer le haut de la tour et le grand escalier qui mène à la lanterne. Entre le cinquième et le sixième étage, la chambre des Veilles, au parquet de bois, contenait deux lits pour les gardiens.

En effet, deux gardiens assurent l’entretien du phare jusqu’en 2012. Depuis, c’est le Syndicat mixte pour le développement durable de l’estuaire de la Gironde (Smiddest) qui assure le gardiennage. En outre, deux gardiens se chargent de l’accueil des 24 000 visiteurs annuels.

Le poème à la gloire de Louis de Foix (auteur inconnu)

Signature de Louis de Foix au bas du contrat de reconstructionde la Tour de Cordouan du 2 mars 1584. Archives Départementales de la Gironde, Bordeaux
Signature de Louis de Foix au bas du contrat de reconstruction
de la Tour de Cordouan du 2 mars 1584.
Archives Départementales de la Gironde, Bordeaux

« Quand j’admire ravi cette œuvre en mon courage,
Moi de Foix, mon esprit est en étonnement.
Porte dans les pensées de ton entendement
Le gentil ingénieux de ce superbe ouvrage.
Là il discourt et luit et d’un muet langage,
Te va louant subtil en ce point mêmement.
Que tu brides les flots du grondeux élément,
Et du mutin Neptun la tempête et l’orage.
Ô trois et quatre fois bien heureux ton esprit
De ce qu’au front dressé ce phare il entreprit
Pour se perpétuer dans l’heureuse mémoire.
Tu t’es acquis par là un honneur infini,
Qui ne finira point que ce phare de gloire,
Le monde finissant, ne se rende fini. »

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe réformée 1990.

Références

Une tour royale, ministère de la Culture
Site du phare de Cordouan




Frédéric Bastiat, un économiste libéral

Nul n’est prophète en son pays. Cet adage se vérifie encore pour Frédéric Bastiat (1801-1850), économiste libéral du XIXe siècle. Il est étudié à l’étranger mais il est presque inconnu chez nous.

Entre Chalosse et Bayonne

Frédéric Bastiat, portrait (1801-1850)
Frédéric Bastiat, portrait (1801-1850)

La famille Bastiat est originaire de Laurède, en Chalosse. Spécialisée dans le petit négoce, elle s’installe à Mugron, puis à Bayonne où nait Frédéric Bastiat le 30 juillet 1801. Malheureusement, sa mère, malade, meurt en 1808. Son père, ruiné, rentre à Mugron où il décède en 1810.

Frédéric Bastiat est alors recueilli par sa tante. Il étudie à Bayonne, au collège de Saint-Sever et à l’abbaye de Sorèze dans le Tarn. À 17 ans, il rentre à Bayonne pour travailler à la maison de commerce Monclar qui appartient à son oncle. Puis, il finit par s’installer à Mugron. Il en devient conseiller général et juge de paix en 1831.

Frédéric Bastiat se formera avec Le Censeur Européen (1817)
Le Censeur Européen (1817) de Charles Dunoyer et Charles Comte © Gallica

Durant ses études, il lit Le Censeur européen, dont les fondateurs, en 1814, sont Charles Dunoyer et Charles Comte. La revue est un organe d’opposition à la Restauration et prône une version radicale du libéralisme. C’est l’industrialisme qui fait reposer la société moderne sur la maitrise de la nature par l’homme au moyen de la science, de la technique et de la science sociale.

Cette lecture forme la pensée de Frédéric Bastiat. D’ailleurs, il écrit à Charles Dunoyer en 1846 : « Dans mon extrême jeunesse, Monsieur, un heureux hasard mit dans mes mains Le Censeur européen ; et je dois à cette circonstance la direction de mes études et de mon esprit. »

Il ne cesse de combattre le socialisme, le protectionnisme et le colonialisme. En revanche, il promeut le libre-échange et la liberté individuelle.

Bastiat, un économiste reconnu

Frédéric Bastiat fonde le journel Libre-échange
Libre-Échange créé par Frédéric Bastiat © Gallica

Frédéric Bastiat publie son premier article dans le Journal des économistes en 1844 : « De l’influence des tarifs français et anglais sur l’avenir des deux peuples ». C’est un succès ; on lui en demande d’autres. L’intégralité de ses articles est publiée dans Sophismes économiques dont le premier tome parait en 1845.

En 1844, il publie son premier ouvrage Cobden et la ligue qui reprend les discours de Richard Cobden devant la Ligue de Manchester qui prône le libre échange sans aucune régulation. Frédéric Bastiat monte à Paris pour se faire imprimer.

En 1846, il est élu membre correspondant de l’Institut de France. Il devient secrétaire de l’Association pour la liberté des échanges, fonde le journal Libre échange et devient le principal adversaire de la politique protectionniste.

L’homme engagé dans la Révolution de 1848

Frédéric Bastiat sera élu député en 1848 et 1849. "L'Assemblée en récréation". Caricature de Cham représentant l'Assemblée nationale constituante (4 mai 1848 - 26 avril 1849) © Wikipedia
« L’Assemblée en récréation ». Caricature de Cham représentant l’Assemblée nationale constituante (4 mai 1848 – 26 avril 1849) © Wikipedia

La Révolution de 1848 fait tomber la monarchie de Louis-Philippe. Frédéric Bastiat est élu député des Landes à l’Assemblée constituante. Il est réélu en 1849. Ne s’intéressant qu’aux questions économiques, il devient vice-président de la commission des finances.

Libre politiquement, il vote tantôt avec les uns, tantôt avec les autres pour faire passer ses idées. D’ailleurs, il s’en explique devant les électeurs landais dans sa profession de foi pour les élections de 1849 : « Oui, j’ai voté avec la droite contre la gauche, quand il s’est agi de résister au débordement des fausses idées populaires. Oui, j’ai voté avec la gauche contre la droite, quand les légitimes griefs de la classe pauvre et souffrante ont été méconnus. »

Bastiat, défenseur de la liberté individuelle

En 1850, à Mugron, Frédéric Bastiat écrit  La Loi. Il définit ce qu’est la loi, ce qu’elle doit être, son domaine d’application et ses limites.

Pour lui, la loi a pour but de défendre les droits individuels : « Ce n’est pas parce que les hommes ont édicté des Lois que la Personnalité, la Liberté et la Propriété existent. Au contraire, c’est parce que la Personnalité, la Liberté et la Propriété préexistent que les hommes font des Lois ». C’est donc « la force commune organisée pour faire obstacle à l’injustice. »

C’est pour cela qu’il critique ceux, philosophes ou politiques, qui veulent modeler l’humanité selon leurs vœux. Il vise le constructivisme (protectionnisme, socialisme, communisme). Il s’en prend à Bossuet, Fénelon, Montesquieu, Rousseau, Robespierre, Babeuf, Saint-Simon ou Proudhon.

Saint-Simon (1760-1825), Babeuf (1760-1797), Proudhon (1809-1865)
Trois « constructivistes » : Claude de Saint-Simon (1760-1825), Babeuf (1760-1797), Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865)

Pour Frédéric Bastiat, grâce à la loi, ils veulent transformer une matière inerte (le peuple) pour lui donner la forme qu’ils souhaitent. « Ils veulent être bergers, ils veulent que nous soyons troupeau. Cet arrangement présuppose en eux une supériorité de nature, dont nous avons bien le droit de demander la preuve préalable. »

En conclusion, il dit : « Il faut le dire : il y a trop de grands hommes dans le monde ; il y a trop de législateurs, organisateurs, instituteurs de sociétés, conducteurs de peuples, pères des nations, etc. Trop de gens se placent au-dessus de l’humanité pour la régenter, trop de gens font métier de s’occuper d’elle. »

Bastiat, défenseur du libre-échange

Frédéric Bastiat pense que l’intervention de l’État dans l’économie n’est que l’expression d’une politique d’intérêts de groupes particuliers. Il dira même que « L’État, c’est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde. »

Caricature de Frédéric Bastiat épinglé par Barbe-rouge.Publiée dans Le Charivari.
Caricature de Frédéric Bastiat épinglé par Barbe-rouge. Publiée dans Le Charivari.

Il publie en 1845 une satire : Pétition des fabricants de chandelle. Les fabricants de chandelles déposent à la chambre des députés une pétition pour être protégés d’un concurrent étranger déloyal : le soleil. Ils demandent qu’on ferme toutes les fenêtres et les lucarnes pour empêcher la lumière du soleil d’entrer. Ce faisant, cela produirait une augmentation de la consommation des lampes et des chandelles et donc de toute l’économie.

Frédéric Bastiat pense que l’Etat doit seulement assurer la justice et la sécurité et laisser les individus interagir librement : « Veiller à la sécurité publique, administrer le domaine commun, percevoir les contributions, tel est, je crois, le cercle rationnel dans lequel doivent être circonscrites ou ramenées les attributions gouvernementales. »

Si l’État peut agir en prenant aux plus actifs pour subventionner des groupes d’intérêt, des associations corporatistes ou assister les inactifs, il pense que cela ne créera jamais de richesses pour la société, et même que cela en détruira probablement.

Bastiat et la sécurité sociale

Frédéric Bastiat est un fervent défenseur des caisses de secours mutuels. Il s’oppose à la nationalisation du système dans lequel il voit un danger pour le peuple.

Dans Harmonies Économiques de 1850, il écrit « Or, pour que cette surveillance ait lieu et porte ses fruits, il faut que les sociétés de secours soient libres, circonscrites, maitresses de leurs statuts comme de leurs fonds. » Pour lui, les cotisants se surveillent mutuellement pour la bonne utilisation des fonds de la caisse. C’est le principe de responsabilité.

Médaille e la Société de Secours Mutuels du Quartier des Archives à Paris (XIXè s.), © Musée Carnavalet
Médaille de la Société de Secours Mutuels du Quartier des Archives à Paris (XIXè s.), © Musée Carnavalet

Si le gouvernement intervient : « Il est aisé de deviner le rôle qu’il s’attribuera. Son premier soin sera de s’emparer de toutes ces caisses sous prétexte de les centraliser ; et pour colorer cette entreprise, il promettra de les grossir avec des ressources prises sur le contribuable […] Ensuite, sous prétexte d’unité, de solidarité (que sais-je ?), il s’avisera de fondre toutes les associations en une seule soumise à un règlement uniforme. »

…

Quand la caisse sera alimentée par l’impôt, « Il nommera des vérificateurs, des contrôleurs, des inspecteurs. On verra des formalités sans nombre s’interposer entre le besoin et le secours. »

Pour l’utilisation des fonds, « Les ouvriers ne verront plus dans la caisse commune une propriété qu’ils administrent, qu’ils alimentent et dont les limites bornent leurs droits. Peu à peu, ils s’accoutumeront à regarder le secours en cas de maladie ou de chômage, […] comme une dette de la Société. Ils n’admettront pas pour elle l’impossibilité de payer, et ne seront jamais contents des répartitions. L’État se verra contraint de demander sans cesse des subventions au budget. […].

Les abus iront toujours croissants et on en recalculera le redressement d’année en année, comme c’est l’usage jusqu’à ce que vienne le jour d’une explosion. Mais alors, on s’apercevra qu’on est réduit à compter avec une population qui ne sait plus agir par elle-même, qui attend tout d’un ministre ou d’un préfet, même la subsistance, et dont les idées sont perverties au point d’avoir perdu jusqu’à la notion du Droit, de la Propriété, de la Liberté et de la Justice. »

Influence et postérité de Frédéric Bastiat

Ronald Reagan et Margaret Thatcher en 1986, à Camp David. Ils se diront influencés par Frédéric Bastiat
Ronald Reagan et Margaret Thatcher en 1986, à Camp David.

Lors d’un tour de France du libéralisme, il contracte une maladie. Il meurt en 1850, à Rome, où il est allé se soigner.

L’influence de Frédéric Bastiat est plus importante à l’étranger qu’en France où il reste peu connu. Margaret Thatcher et Ronald Reagan le citent souvent. Ils disent de lui que c’est l’économiste qui les a le plus influencé.

Friedrich Von Hayek
Friedrich Von Hayek

Friedrich Hayek (1899-1992), économiste autrichien, cite régulièrement Frédéric Bastiat dans ses écrits.

Un prix annuel, le prix Bastiat, récompense chaque année un article de presse illustrant et défendant les libertés économiques et sociales. L’International Policy Network le décerne.

Si Frédéric Bastiat repose à Rome, Mugron lui a érigé une statue en 1878.

 

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe réformée 1990.

Références

Les œuvres de Frédéric Bastiat
Sophismes écoécrits nomiques, Frédéric Bastiat,  1863.
Harmonies économiques, Frédéric Bastiat,  1870.
La Loi. Frédéric Bastiat, 1850




Des livres pour un été capricieux

2024 nous propose un été en dents de scie : chaleur, froid (relatif), pluie, grêle… Pas question de nous laisser impressionner ! Quelques coins de Gascogne et quelques livres pourraient nous divertir.

Les livres touristiques

74% des Français partent en vacances et les trois quarts choisissent la France. Et pourquoi pas la Gascogne ? Mais, au fait, comment parle-t-on de la Gascogne ?

France voyages vante le cirque de Gavarnie, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, Cauterets et ses cascades, la vue du pic du Midi, la réserve du Néouvielle, le patrimoine d’Auch, les thermes de Dax, l’ambiance de Lourdes, l’océan de Capbreton et de Hossegor, le village fortifié de Larressingle, Mont-de-Marsan et ses rivières, la collégiale de La Romieu…

Le Guide du Routard nous parle des Portes de Gascogne : Fleurance, Lectoure, L’Isle-Jourdain, La Romieu…

Aux Edicions Reclams, nous pensons qu’un pays est plus que ses monuments ou ses lieux de vacances. Alors, nous avons lancé une collection de guides touristiques, nommés Passejadas (promenades, balades, excursions, déambulations…). Nous avons souhaité des guides vivants, dynamiques, qui aiguisent la curiosité du lecteur et qui ouvrent des portes sur les peuples, leurs croyances, leur histoire, leur culture.

Deux guides sont déjà publiés, le troisième, sur l’Astarac, est en cours de préparation.

Luchon

Des livres pour un été capricieux : Luishon, Bagnères-de-Luchon Des thermes déjà appréciés des Romains, vous les associez à la ville de Luchon et vous avez raison. En y allant, peut-être, passerez-vous par la Pale Barrade et rencontrerez-vous Erriape, le dieu de la montagne ? Ou peut-être ferez-vous era passejada deths nòvis (la promenade des fiancés) ? Ou bien, en vous promenant, découvrirez-vous le « laboratoire » d’Henri Gaussen, l’homme qui plantait des arbres ?

Livre en français.

Luishon, Bagnères-de-Luchon, collectif, 84 p., 9,50 €

 

Lescar

Capitale historique du Béarn à qui elle donne son nom ancien, Beneharnum, Lescar est une cité épiscopale. Elle est même la nécropole des derniers rois de Navarre : François, Jean, Catherine…

Et connaissez-vous la légende de Lop Fòrt ou le catalogue des plantes de Jean Prévost ? Savez-vous pourquoi en Australie, on trouve le cap Saint-Cricq ? Ou, plus utile, savez-vous comment vous protéger des sorcières qui sont de sortie pour la Saint-Jean ?

Livre en français.

Lescar, capitale historique du Béarn, Maurice Romieu, 90 p., 9,50 €

Les livres pour les enfants

Parce que le gascon c’est notre langue, les Edicions Reclams proposent des livres pour les jeunes :

Livres pour les enfants : L'ors e las sasons d'Eva CassagnetL’ors e las sasons

L’ours est un animal quasi familier pour les Gascons, un cousin pourrions-nous dire. Une proximité à cultiver. Aussi, Eva Cassagnet nous a concocté et illustré une belle histoire en gascon pour les 3-7 ans où l’ours a bien du travail : préparer les saisons !

La neit que serà longa, hèra longa, la mes longa de l’annada.
La nuit sera longue, très longue, la plus longue de l’année.
(extrait)

L’ors e las sasons, Eva Cassagnet, 45 p., 12 €

Livres pour les enfants : Pepper & Carrot de David RevoyPepper& Carrot

L’été, une bonne BD devrait détendre les 7-14 ans. Que diriez-vous des aventures d’une sorcière, Pepper, et de son chat, Carrot ? Peu de texte (en gascon ou en languedocien).

Pepper&Carrot, David Revoy, 58 p., 11 €, gascon
Pepper&Carrot, David Revoy, 58 p., 11 €, languedocien

La détente des adultes

Pas de raison d’oublier les adultes qui ont bien droit à se détendre. Les Edicions Reclams vous proposent deux livres à dévorer cet été.

Un recueil de nouvelles pour l'été : EuropaEuròpa, novèlas e racontes

Place à l’imagination avec le recueil de nouvelles Euròpa, novèlas e racontes. Douze auteurs et autrices ont écrit chacun une nouvelle. Une façon de voyager en Europe à travers des histoires courtes de tout genre. Par exemple, Serge Javaloyès vous confie une recette : la recèpta d’Itxaro. Mais la vision serait bancale si des Européens ne nous parlaient pas de leur vision de la Gascogne. C’est chose faite avec quatre récits de voyage qui dévoilent des aspects de notre pays.
Le tout en gascon.

Euròpa, novèlas e racontes, collectif, 222 p., 19 €

Un roman policier pour l'été : Auròst enta ua escortAuròst entà ua escort

Oraison pour une escort. Un roman policier en gascon par un auteur, Eric Gonzalès, qui maitrise le genre, c’est une bonne journée garantie ! Les connaisseurs reconnaitront le commandant Heugars, ce policier marginal, rebelle et perspicace que l’enquête amène dans les milieux crapuleux de Pau.

Auròst entà ua escort, Eric Gonzales, 174 p., 14 €

Le plein d’énergie !

Un autre recueil de nouvelles pour l'été : E viverE víver

Fabienne Vayrette nous fait rencontrer, à travers ses quinze nouvelles en gascon, des personnes comme vous et moi, que vous avez peut-être déjà rencontrées. C’est une employée d’ici, un brin rêveuse, une passionnée des réseaux sociaux… Et elles ont un point commun : elles veulent vivre, envers et contre tout !

E víver, Fabienne Vayrette, 128 p., 15 €

Des articles de réflexion sur un sujet d'actualité : EnergiaL’ABC del Saber: Energia

L’ABC del Saber, c’est un mook (un magazine-livre) qui vous informe en occitan – dans toutes ses variantes – sur les questions actuelles. Le premier numéro parlait de la guerre, celui-ci parle de l’énergie. Où en sont les différents continents ? Quels sont les enjeux pour l’Afrique où 60% de la population n’a pas accès à l’électricité ? Quelles sont les grandes solutions d’hier et d’aujourd’hui ? Les espoirs pour demain ? Et l’énergie chez l’homme ?

L’ABC del Saber: energia, collectif, direction Jaume Jaussaud, 180 p., 19 €

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe réformée

Références

Site Reclams




Les feux de la Saint-Jean

Le 24 juin, c’est la fête de la Saint-Jean. Pour marquer le solstice d’été, partout en Gascogne, on allume les feux de la Saint-Jean. En gascon, on les appelle Halhada, Hahòla, Halhar, Brandon.

L’origine des feux de la Saint-Jean

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La fête du solstice d’été est célébrée par des feux dans les cultes païens. Fête de la fertilité et de l’abondance, elle célèbre la lumière de l’été et est destinée à la bénédiction des moissons. Elle s’accompagne de rituels tels que sauter par-dessus le feu pour développer sa force ou avoir des enfants, conserver les cendres du feu pour protéger le bétail et les maisons de la foudre et des maladies, répandre les cendres du feu dans les champs pour les fertiliser.

Au début du VIe siècle, l’Eglise récupère cette fête pour en faire celle de Saint Jean Baptiste qui devient très populaire.

Le rituel des feux de la Saint-Jean

En Gascogne, la fête de la Saint-Jean est organisée selon un rituel précis. Au son des cloches de l’église, le curé emmène une procession jusqu’au bucher qu’il bénit. Les consuls y mettent le feu et lorsque le bucher est consumé, le curé rentre dans l’église. C’est alors le début d’une fête populaire où l’on chante et danse autour du feu.

Le privilège d’allumer les feux de la Saint-Jean est l’apanage des consuls et des personnalités en vue. À Tarbes, c’est le privilège du juge mage, du curé de la paroisse Saint Jean et d’un consul. Et lorsque le premier consul de Tarbes refuse un flambeau neuf au curé de la paroisse de Saint-Jean pour allumer le feu, un procès est intenté en 1659. Devant les frais de procès, on transige ; finalement, la demande du curé est acceptée. Les frais des feux de la Saint-Jean sont payés par les communautés. Une collation est servie. Pour faire des économies, on vend les restes de bois non consumés.

Danses autour du feu en pays gardois
Danses autour du feu de Saint-Jean © Pinterest

Dans les villages, ce sont les mariés de l’année qui doivent fournir le bois. Ailleurs, ce sont les quatre derniers mariés de l’année. Ceux qui s’y soustraient payent une amende.

Les croyances populaires 

Les feux de la Saint Jean s’accompagnent de croyances populaires. Certaines fontaines dédiées à saint Jean ont la réputation de guérir. Le matin de la Saint Jean, elles reçoivent les malades qui viennent s’y baigner pour soigner un goitre, des verrues, des rhumatismes ou des maladies ophtalmologiques……

La Fontaine Saint-Jean Baptiste d’Ousse-Suzan (40)
La Fontaine Saint-Jean Baptiste d’Ousse-Suzan (40) © www.fontainesdefrance.info/fontaines

Un linge qui a reçu la rosée du matin de la Saint Jean sert à frictionner les parties du corps malade. Une promenade dans la rosée du matin, avant le lever du soleil, protège contre toutes les maladies.

Parfois, on jette dans les feux de la Saint-Jean quelques grenouilles et crapauds pour conjurer le mauvais sort ! On saute par-dessus le feu, ce qui est un gage de bonne santé pour toute l’année, et peut-être la promesse de se marier. Une fille qui a vu deux feux de la Saint Jean la même soirée, est sûre de trouver un mari dans l’année !

On ramasse des tisons du bucher pour allumer lo huèc nau, le premier feu dans la maison. On en conserve aussi quelques-uns pour les jeter dans le feu pendant les orages, car ils sont censés protéger la maison.

Les herbes de la Saint-Jean

Croix de fleurs de la Saint Jean à Lescar (64)
Croix de fleurs de la Saint Jean à Lescar (64) © Ass. Esquireta

La veille de la fête de la Saint-Jean, on ramasse des fleurs pour confectionner des croix, des couronnes ou des bouquets que l’on fait bénir le jour de la Saint Jean. Placés dans les maisons et dans les étables, ils protègent des maladies ou des maléfices. L’abbé Dambielle nous dit que « La croix de la Saint-Jean, tressée avec des herbes spéciales, placée sur la porte d’entrée, préserve radicalement des sorciers ».

 

Couronne de fleurs de la Saint Jean à Lescar (64)
Couronne de fleurs de la Saint Jean à Lescar (64) © Ass. Esquireta

C’est le moment de ramasser des feuilles de noyer, des feuilles de frêne, des bourgeons de millepertuis et d’autres plantes pour confectionner des décoctions ou des onguents qui servent à soigner les plaies ou les contusions.

Les herbes de la Saint-Jean se ramassent dans les champs. Les plus communes sont l’achillée millefeuille/holhòu, l’armoise/artemisa dont un proverbe dit : que vau miélher estar shens camisa que shens artemisa, le fenouil/ièrba de la Senta Vièrja, le millepertuis/ièrba deu Bon Diu, l’orpin/ièrba de Maria, la menthe/mandrás, le plantain/ièrba de cinc còstas ou aurelha de can, le lierre terrestre/coreja de la Sent Joan, le chèvrefeuille/bigaudèra…

La Saint-Jean, une fête populaire

Brandon prêt pour la Saint-Jean © Ostau Comenges
Brandon prêt pour la Saint-Jean © Ostau Comenges

Les feux de la Saint-Jean sont une fête populaire. Sauf dans quelques communes, la fête s’est estompée dans les années 1960 à 1970.

Elle connait un net regain de popularité et a perdu son caractère religieux pour ne conserver que l’aspect festif du chant, de la danse autour du feu et du repas qui l’accompagne, renouant ainsi avec la tradition païenne de la fête du solstice d’été.

 

 

Le feu inspire les poètes

En 1926, Francis Jammes écrit Feu de la Saint-Jean qui se déroule à Tournay sa ville natale :

Je ne sais pas pourquoi, dans ce temps-là, je mêle
Les fruits ailés d’érable à la procession
Qu’on fait à la Saint-Jean autour de ces tisons
Qui, morts, prennent le bleu si noir des hirondelles.

Sans doute sur l’Arros, torrent, je vois un pont
Construit avec du crépuscule et des décombres
Où s’en vont sagement, en chantant, quelques ombres
Qu’allongent des manteaux avec des capuchons.

Françis Jammes, poète des Pyrénées chante Pau
Françis Jammes, poète des Pyrénées  Wikipedia

Il me semble qu’on se dirige vers la gare
Où cinquante ans n’ont pas fané les catalpas
Qui, dans la cour, vieux Indiens, parlent tout bas
De leur pays natal en fumant leurs cigares.

Voici l’arbre-bûcher. Monsieur Pédebidou
Y met le feu, dressant des favoris insignes,
Emules d’animaux aussi bien que de cygnes.
Et le brasier craquant étoile le feu doux.

Le prêtre sur le bois a jeté l’eau bénite.
On a vu, des coteaux, des flammes s’élever ;
Les gens à l’unisson ont repris les avés
Et repassé l’Arros plein de cerceaux de truites.

Des hommes, attelés aux restes calcinés,
Les traînent sur le sol jusques à leurs demeures.
Qu’enfant redevenu, quand sonnera mon heure,
Je baise votre cendre, ô lieux où je suis né !

Urau, Saint-Jean 1914, carte postale ancienneUrau (Haute-Garonne), Saint-Jean 1914, carte postale ancienne

Serge Clos-Verssaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Les fêtes du solstice d’été en ARAN et en Comminges, Bernat Menetrier
La fête de la Saint-Jean, Wikipédia
La Saint-Jean : Symboles et rituels païens de la fête du Solstice d’été
Les fêtes du feu du solstice d’été dans les Pyrénées
Revue de Gascogne, Revue de la Société de Borda, Revue historique du Comminges, …..

 

 

 

 

 

 

 

 




Pierre Bourdieu

Le Béarnais Pierre Bourdieu est un sociologue majeur du XXe siècle qui vit une relation difficile avec sa langue maternelle.

Pierre Bourdieu découvre la sociologie

L'église Saint-Pierre de Denguin (64)
L’église Saint-Pierre de Denguin (64)

Pierre Bourdieu nait en 1930 dans un petit village, Denguin, non loin de Pau, dans le Bearn. Son père, Albert, est journalier puis facteur. Sa mère, Noëmie Duhau, est aussi du monde de l’agriculture.

Il fait ses études secondaires à Pau, au lycée Louis Barthou de 1941 à 1947. Là, il découvre « une différence sociale avec les citadins « bourgeois » » et ressent son passage dans l’internat comme « une école terrible de réalisme social ».

Entrée de l'École normale supérieure de Paris, au 45 rue d'Ulm.
Entrée de l’École normale supérieure de Paris, au 45 rue d’Ulm.

Puis il part à Paris pour les études supérieures, d’abord au lycée Louis-Le-Grand puis à l’Ecole normale supérieure. Il sera agrégé de philosophie en 1954. Après le service militaire en Algérie, il continue comme assistant à la Faculté des Lettres d’Alger. Il mène des enquêtes de terrain qui lui révèleront son amour pour la sociologie. Et il écrira en 1958 son premier ouvrage : Sociologie de l’Algérie.

Pierre Bourdieu s’installe

Raymond Aron (1905-1983)
Raymond Aron (1905-1983)

En 1960, le philosophe Raymond Aron (1905-1983) fonde le Centre de sociologie européenne (CSE). Il prend Pierre Bourdieu comme assistant et secrétaire.

Peu après, en 1962, Pierre épouse Marie-Claire Brizard, une historienne qui travaille au CNRS. Ils auront trois fils qui feront tous Normale sup. Jérôme, né en 1963, sera directeur de recherche en économie à l’INRA. Emmanuel, né en 1965, sera scénariste et réalisateur. Enfin, Laurent sera chercheur à l’école des neurosciences de Paris ; il travaillera sur des sujets de pointe comme la dynamique des réseaux de neurones sous-jacents au codage sensoriel, à la formation de la mémoire et à la représentation de l’espace.

En 1964, Pierre Bourdieu devient directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales.

Les travaux de Pierre Bourdieu

Bourdieu - Passeron - La Reproduction. Eléments pour une théorie du système d'enseignement
Bourdieu, Passeron, La Reproduction (1970)

Le sociologue s’attache à élaborer des méthodes les plus scientifiquement objectives afin de valider ses résultats. Il s’intéresse aux relations entre les objets sociaux et aux rapports de domination entre les individus et les classes sociales. Ainsi, il va montrer comment certains mécanismes reproduisent les inégalités entre les groupes sociaux. Par exemple, il écrira avec un collègue, Jean-Claude Passeron, en 1970 La Reproduction. Eléments pour une théorie du système d’enseignement. Il y met en évidence que la réussite scolaire est différente selon les classes sociales : en gros, les enfants dont les parents ont réussi à maitriser les exigences scolaires réussiront plus facilement à l’école.

De plus, Pierre Bourdieu s’engage pour l’indépendance de l’Algérie ou le soutien aux sans-papiers par exemple.  Dans son livre, La Misère du Monde (1993), il met en évidence les causes sociales de la souffrance. Au total, il laisse une quarantaine d’ouvrages dont Les Héritiers, La Distinction, Ce que parler veut dire, La domination masculine, etc.

Pierre Bourdieu-Sur l'État -Cours au Collège de France 1989-1992
Pierre Bourdieu, Sur l’État, Cours au Collège de France 1989-1992

Parallèlement, depuis 1964, Pierre Bourdieu dirige la collection « Le sens commun » aux Éditions de Minuit et il continuera jusqu’en 1992. À partir de 1975, il est directeur de la revue Actes de la recherche en sciences sociales. Puis, en 1981, il devient professeur titulaire de la Chaire de sociologie au Collège de France. Les récompenses et les honneurs sont nombreux. Il reçoit par exemple la médaille d’or du CNRS en 1993. En lui remettant, ils préciseront même que Pierre Bourdieu « a régénéré la sociologie française, associant en permanence la rigueur expérimentale avec la théorie fondée sur une grande culture en philosophie, anthropologie et sociologie ».

Un lien douloureux avec le béarnais

Quand il revient dans sa région, ce qui est fréquent, Pierre Bourdieu parle en béarnais, en particulier avec ses amis d’enfance. Une langue qu’il aime. Pourtant, il ne peut se défaire d’un sentiment d’infériorité culturelle. D’ailleurs, jeune homme, il se rend vite compte que son accent même est porteur de vergonha (honte). Alors, il cherche à le gommer. Il dira : Quand on vient d’un petit milieu, d’un pays dominé, on a de la honte culturelle. Moi j’avais de la honte de mon accent qu’il fallait corriger…

Un sentiment dont il ne se débarrassera pas vraiment. Par exemple, dans le documentaire filmé de Pierre Carles, La sociologie est un sport de combat (2001), Pierre Bourdieu avoue : « Quand je descendais dans mon pays, quand j’arrivais à Dax, que j’entendais l’accent, ça me faisait horreur, ça me faisait physiquement horreur. »

Extrait de 1minute du film La sociologie est un sport de combat de Pierre Carles ci-dessous.

Alors, il scinde en deux sa vie : celle de son métier même s’il a l’impression d’être dans le monde intellectuel un étranger, et celle de son village ou il redevient dans le monde rural un indigène.

Il lui faudra longtemps pour faire la paix entre ces deux mondes (sans aller jusqu’à les réconcilier) et il écrit à la fin de sa vie dans Esquisse pour une auto-analyse : « la posture ethnographique impose tout naturellement de respecter : les amis d’enfance, les parents, leurs manières, leurs routines, leur accent. C’est toute une partie de moi qui m’est rendue, celle-là même par laquelle je tenais à eux et qui m’éloignait d’eux, parce que je ne pouvais la nier en moi qu’en les reniant, dans la honte d’eux et de moi-même. »

Mainat qu’as caishau 

Logo de la Calandreta de Pau
Logo de la Calandreta de Pau

« Mon garçon, tu as du cran », lui avait dit son père. Et ce fils le démontra par ses études, ses travaux, ses engagements (il a bien sûr été fortement critiqué). Et finalement, par son soutien au béarnais. En effet, Pierre Bourdieu écrit à Serge Javaloyès : « Je veux vous dire, très sincèrement, toute la sympathie que m’inspire votre entreprise. » Cette entreprise, c’est la création d’écoles immersives en langue occitane : les calandretas. Le sociologue comprend tout l’intérêt de favoriser le bilinguisme même s’il perçoit la difficulté de mettre à l’écrit une langue qui n’était pratiquement plus qu’orale. Et il deviendra parrain de la Calendreta de Pau.

Pourtant, la langue reste pour lui un marqueur social. En gros, à chacun le sien : aux ruraux le béarnais, aux urbains le français. Ainsi, il trouvera anormal que le maire de Pau, André Labarrère, fasse un discours officiel en béarnais. Ou, il notera au sujet des paysans, de sa famille, ses amis : « j’en étais séparé par une sorte de barrière invisible, qui s’exprimait dans certaines insultes rituelles contre lous emplegats, les employés « toujours à l’ombre ». »

Le dernier livre de Pierre Bourdieu

Esquisse pour une auto-analyse, Pierre Bourdieu
Esquisse pour une auto-analyse, Pierre Bourdieu (2004)

Pierre Bourdieu meurt le 23 janvier 2002, à 71 ans, à l’hôpital Saint-Antoine, à Paris, des suites d’un cancer. Il est enterré au cimetière du Père-Lachaise.

Son dernier livre, Esquisse pour une auto-analyse, paraitra deux ans plus tard, en 2004. Il ne s’agit pas d’une autobiographie mais plutôt d’une explication de son parcours et d’une analyse de son travail scientifique. On peut y lire que certaines de ses positions ou décisions sont liées à son « tempérament bagarreur » qu’il relie à ses origines béarnaises… 

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe réformée (1990)

Références

Pierre Bourdieu, L’année sociologique, Nathalie Bulle, 2002
Les Editions de Minuit, Pierre Bourdieu
Les étranges relations au béarnais de Bourdieu, Colette Milhé, 2020.
La sociologie est un sport de combat de Pierre Carles
Bibliographie de Pierre Bourdieu




L’âge d’or de la poésie gasconne

Lesheim estar la fòrça: on mes òm s’arrasoa,
Mès òm ved que jo è dret de parlar davant vos.Le gascon est couramment utilisé comme langue véhiculaire, juridique et administrative. Au XVIe siècle, survient un âge d’or de la poésie gasconne avec des auteurs aussi célèbres que Ronsard ou du Bellay dont ils sont les contemporains.

Le contexte

 Ronsard (1524-1585), portrait par Benjamin Foulon © Wikipedia
Pierre de Ronsard (1524-1585), portrait par Benjamin Foulon © Wikipedia

Le XVIe siècle est celui des guerres de religion. C’est aussi au cours de ce siècle que l’on assiste à une renaissance de la littérature française autour de la Pléiade, groupe d’écrivains comme Pierre de Ronsard, Joachim du Bellay, Étienne Jodelle ou Jean Dorat. Leur but est de perfectionner la langue française pour la détacher du latin. D’ailleurs, l’ordonnance de Villers-Cotterêts date de 1539.

En Gascogne, un mouvement littéraire se développe aussi. Cette fois, il s’agit de défendre la poésie gasconne et le gascon face au français qui s’insinue partout.

Édition de 1583 des Psaumes, traduits par Salette en gascon et accompagnés de leur partition.
Édition de 1583 des Psaumes, traduits par Arnaud de Salette et accompagnés de leur partition © Wikipedia

Ce mouvement se développe autour d’Auch, dans la Gascogne centrale. Bordeaux est déjà francisé, Toulouse est languedocienne et Pau est fixée sur le Béarn.

Parmi les 12 poètes les plus connus, on citera Arnaud de Salettes qui est Béarnais, Pey et Jean de Garros de Lectoure, Saluste du Bartas de Montfort, Guillaume Ader de Gimont, Jean-Géraud d’Astros de Saint-Clar de Lomagne ou Bertrand Larrade de Montréjeau.

Cependant, Toulouse joue un rôle déterminant dans ce mouvement. La ville est prospère, grâce au pastel. Elle est jeune et dynamique. L’Université draine des étudiants de tous les pays. Le Parlement entretient de nombreux juristes. L’on vient de partout y étudier et c’est là que nos écrivains gascons se rencontrent, que nait leur vocation et qu’ils sont imprimés.

La poésie gasconne

Henri de Navarre est en guerre pour conquérir le trône de France. Les Gascons, protestants notamment, le soutiennent. Or, la littérature est militaire. Elle raconte ses exploits et loue ses qualités guerrières. Peu après, lorsqu’il accède au trône en 1589, la littérature gasconne devient plus poétique comme nous le dit Pey de Garros.

Henri III, roi de Navarre (vers 1575).© Wikipedia.
Henri III, roi de Navarre (vers 1575) © Wikipedia.

Mes au lòc de lanças punchudas,
Armen-nos de plumas agudas
Per ovrar lo gascon lengatge
Perqué ò presique d’atge en atge
La gent, la bera parladora
Com en’armas es vencedora.

Mais au lieu de lances pointues,
Armons-nous de plumes aigües
Pour orner le gascon langage
Afin qu’on cultive d’âge en âge
Le noble et beau parler
Comme en armes est victorieux.

Les genres littéraires en vogue sont les mêmes que dans la littérature française. Après tout, poètes gascons et français échangent entre eux. Il y a l’églogue (poème consacré à un sujet pastoral), la pastorale (œuvre dans laquelle les sujets sont des bergers), l’épithalame (poème composé à l’occasion d’un grand évènement ou pour louer un personnage), sans oublier le chant religieux. Après l’accession au trône d’Henri de Navarre, le sonnet amoureux prédomine.

Les Gascons Pey et Jean de Garros

Pey de Garros (1525-1583) est connu pour avoir traduit les psaumes, commandés par Jeanne d’Albret. Ainsi, en 1565, il édite les Psaumes de David, viratz en rythme gascon et en 1567 Poesias gasconas qu’il dédie à Henri de Navarre. On reconnaitra les vers :

Pey de Garros-Psaumes de David viratz en rhytme gascon © Wikipedia
Pey de Garros (1525-1583) -Psaumes de David viratz en rhytme gascon © Wikipedia

O praube liatge abusat,
Digne d’èste despausat,
Qui leishas per ingratitud
La lenga de la neuritud
Per, quan tot seré plan condat,
Aprene un legatge hardat.

Ô pauvre génération abusée,
Digne d’être chassée du pays,
Qui laisse par ingratitude,
La langue de ta nourrice,
Pour, tout compte fait,
Apprendre un langage fardé.

Plus tard, son frère Jean laisse une Pastourade gascoue, écrite en 1610, inspirée par la mort d’Henri IV sus la mort deu magnific è pouderous Anric quart deu nom, Rey de France è de Navarre :

Jean de Garros-Pastourade gascoue sur la mort deu magnific e pouderous anric quart ...   (Gallica) Pastorale gasconne ...
Jean de Garros-Pastourade gascoue sur la mort deu magnific e pouderous anric quart ..   © Gallica

Ô Terra,Ô Cèu, Ô Mar, Astres e Dius amassa,
Avètz vosauts patit, qu’aquesta nòble raca,
Deus Sants, liris antics, hossen traidorament,
Dab un cotèth murtrèr, herits tan vivament,
Quan la sang innocenta, en l’estreta carréra,
A hiòlas culèc hèr nèishe ua ribera?

Ô terre, Ô Ciel, Ô Mer, Astres e Dieux ensemble,
Vous avez donc permis que cette noble race,
Des Saints, lys anciens, fut si traitreusement,
D’un couteau meurtrier soudainement frappée,
Quand le sang innocent, dans l’étroite ruelle,
À flots jaillit, faisant naitre comme un ruisseau.

Saluste du Bartas

Guillaume de Salluste Seigneur du Bartas (1544-1590), portrait gravé par Nicolas de Larmessin, 1612.
Guillaume de Saluste Seigneur du Bartas (1544-1590), portrait gravé par Nicolas de Larmessin, 1612. © Wikipedia

Saluste du Bartas (1544-1590) écrit surtout en français. Son œuvre La Sepmaine ou la création du monde, inspirée de l’Ancien testament, connait un immense succès en France et en Europe. Elle est réimprimée vingt fois en quatre ans et traduite en plusieurs langues. Elle séduit tant le roi d’Écosse qu’il nomme son auteur chevalier et fait connaitre sa poésie à toute la Cour.

En gascon, il est l’auteur du Dialogue des nymphes qui doit accueillir Catherine de Médicis et Marguerite de Valois lors de leur entrée à Nérac en 1573. Il y fait dialoguer trois nymphes : une latine, une française et une gasconne. Naturellement, c’est la nymphe gasconne qui l’emporte sur toutes les autres.

Extrait du Dialogue des nymphes

Cara’t, Ninfa vesia: e tu, Ninfa Romana,
N’anes pas de tos grans mots ma Princessa eishantar:
Non i a tan gran lairon, qu’aqueth que l’aunor pana.
Dessús l’autrújoquèr lo poth non diu cantar […]

Edition bilingue français-anglais à Londres en 1637 d'oeuvres de Saluste du Bartas
Edition bilingue français-anglais (*) à Londres en 1637 d’oeuvres de Saluste du Bartas @ Wikipedia

Lesheim estar la fòrça: on mes òm s’arrasoa,
Mès òm ved que jo è dret de parlar davant vos..
Jo sonc Ninfa Gascona: era es ara Gascoa:
Son Marit es Gascon e sons subjects Gascons. […]

Tais-toi, nymphe voisine : et toi, nymphe romaine,
ne va pas de tes grand mots ennuyer ma princesse :
il n’y a pas plus grand larron que celui qui vole l’honneur.
Sur le perchoir d’autrui le poulet ne doit pas chanter […]

Laissons faire la force : plus on raisonne
et plus on voit que moi seule ai le droit de parler plutôt que vous.
Je suis nymphe gasconne : car elle est désormais gasconne,
Son mari est gascon et ses sujets gascons.

(*) « en français et en anglais pour l’enseignement et le plaisir de tous dans les deux langues »

Guillaume Ader et Jean-Géraud d’Astros

Guillaume Ader (1567-1638)- Lo Gentilome Gascoun (1610) © Gallica (Le gentilhomme gascon)
Guillaume Ader (1567-1638)- Lo Gentilome Gascoun (1610) © Gallica

Ces deux auteurs gascons écrivent des pièces longues. Guillaume Ader (1567-1638) écrit le Gentilomme gascon, poème épique de 2690 vers dédiés aux exploits d’Henri de Navarre. En 1607, c’est le Catounet gascon, suite de 140 quatrains moralisateurs, sorte de livre de préceptes de comportement pour tous les jours de la vie quotidienne : faire des économies, éviter les mauvaises fréquentations, fuir les cabarets :

N’aujas aqueth que lo vin lo governa,
E mes que mes se’t vòs aconselhar,
Lo qui n’a sen no’n pòt guaire balhar,
E bon conselh n’ei pas a la taverna.

N’écoute pas celui que le vin mène,
Si tu attends, surtout, de bons conseils,
Qui n’a pas de sens, ne peut guère en donner,
Et bon conseil n’est pas dans la taverne.

ean-Géraud d’Astros (1594-1648) - Lou trimfe de la lengouo gascouo (1643) © Gallica (Le triomphe de la langue gasconne
Jean-Géraud d’Astros (1594-1648) – Lou trimfe de la lengouo gascouo (1643) © Gallica

Jean-Géraud d’Astros (1594-1648) est l’auteur en 1636 de Lou beroy e naturau gascoun en las quate sasons de l’an (Le gascon vrai et naturel pendant les quatre saisons de l’année) et en 1642, de Lou Trimfe de la lengouo gasoua am plaidejatz de las qouate sasons e deus Elements, daouan lou pastou de Loumagne (Le triomphe de la langue gasconne, avec les plaidoyers des quatre saisons et des quatre Eléments, devant le berger de Lomagne).

Le titre de cette œuvre est aussi long que les séances d’octosyllabes au cours desquelles les quatre saisons et les quatre éléments plaident leur cause devant un berger chargé de les départager. En effet, la pièce compte 3813 vers.

Pourquoi n’apprend t-on pas à l’école la poésie gasconne ?

François de Malherbe (1555-1628) © Wikipedia
François de Malherbe (1555-1628) © Wikipedia

La renaissance de la littérature gasconne au XVIe siècle est liée au protestantisme et est portée par la Cour de Navarre. Jeanne d’Albret passe de nombreuses commandes de traduction de textes religieux.

Après les guerres de la Fronde, Malherbe mène le combat contre l’invasion de la langue du sud qu’il appelle pays d’adiousias, en référence aux adius (adious / adieux) que s’échangent les gens du sud. Il est vrai que les Cours d’Henri IV et de Louis XIII regorgent de Gascons qui parlent toujours leur langue. Avec Malherbe, on se dirige vers la « pureté » de la langue française, exempte de tout régionalisme.

Au même moment, l’Église catholique multiplie les écrits en occitan pour se faire comprendre du peuple.

Si vous connaissez d’autres raisons…

Serge Clos-Versaille
Traduction des quatre derniers poèmes : Pierre Bec

écrit en orthographe nouvelle

Références

Le siècle d’or de la poésie gasconne (1550-1650), Anthologie bilingue, Pierre Bec, Editions Les Belles Lettres, 1997.
Nouvelle histoire de la littérature occitane, Robert Laffont et Christian Anatole, Presses Universitaires de France, 1970.




L’histoire de Carnaval en Béarn

Carnaval est synonyme de fête dans la rue. Il semblerait d’ailleurs que ce soit une fête ancienne. À quoi ressemblait-elle ? Comment a-t-elle évolué ? L’exemple du Béarn.

De quand date la fête de Carnaval ?

Impossible de répondre évidemment. Certains évoquent comme origine ou prémisse les Lupercalia (Lupercales), fêtes qui avaient lieu dans la Rome antique du 13 au 15 février. Il s’agit d’une fête de purification avant de débuter la nouvelle année (alors le 1er mars).

Andrea Camassei, Les Lupercales (vers 1635), Madrid, musée du Prado.
Andrea Camassei, Les Lupercales (vers 1635), Madrid, musée du Prado © Wikipedia

Cette fête était ritualisée. Des prêtres sacrifiaient un bouc dans la grotte du Lupercal où la louve avait allaité Rémus et Romulus. Puis, avec le couteau du sacrifice, le prêtre touchait le front de deux jeunes hommes, vêtus d’un pagne en peau de bouc. Les jeunes hommes couraient ensuite dans la ville de Rome, munis de lanières taillées dans la peau du bouc. Ils en fouettaient les femmes qui se mettaient sur leur passage afin d’avoir un enfant dans l’année. On est quand même assez loin de la fête débridée de Carnaval.

En tous cas, des premiers siècles de notre ère, on n’a pas gardé de trace des fêtes de Carnaval. Mais il faut dire qu’on n’écrivait pas sur les traditions populaires. Cependant, il est probable qu’elles aient existé un peu partout en Europe, que ce soit pour fêter le retour du printemps ou pour précéder le long carême quand l’Église s’appropria et encadra les fêtes païennes. Finalement, il s’agit d’un moment de respiration pour le peuple après la saison hivernale.

Cependant, le plus ancien édit, que nous avons conservé, parlant d’un carnaval, date de 1094 et concerne la République de Venise.

La fête de tous les excès

Des traces que l’on a par chez nous, dès le Moyen-âge, Carnaval est une fête débridée. On rit, on danse, on saute, on court, on mange, on boit, on porte armes et bâtons, on est violent, on déborde, parfois on perturbe les offices ou on pille des maisons. Probablement peu ritualisée, on improvise la fête chaque année.

Dominique Bidot-Germa © Editions Cairn
Dominique Bidot-Germa, historien © Editions Cairn

Dominique Bidot-Germa, maître de conférence en histoire médiévale à l’université de Pau et des Pays de l’Adour (UPPA), nous donne des pistes pour comprendre cette fête dans le Béarn. Par exemple, il évoque les pantalonadas et les mascaradas de dimars gras. Car il est à peu près sûr que l’on se masquait, qu’on se déguisait. 

De plus, on pratiquait l’inversion. Une habitude festive fort ancienne, puisqu’on la pratiquait déjà pendant les Sacées à Babylone, 2000 ans avant notre ère. À cette occasion, les esclaves ordonnaient aux maitres. Même chose pendant les Saturnales de la Rome antique.

En Béarn, les hommes mettaient des habits de femmes et les femmes des habits d’homme. On ridiculisait les savants, on opposait l’homme et la bête, le sauvage et le civilisé, etc.

L’Église, puis la Réforme y voyaient des restes de paganisme et des offenses aux bonnes mœurs. Pourtant, ce n’était pas la seule fête ainsi. L’Église elle-même participait activement entre le XIIe et le XVe siècle à la fête des Fous de fin décembre. Les enfants de chœur s’installaient à la place des chanoines, les prêtres faisaient des sermons bouffons, l’on chantait des cantiques à double sens voire franchement obscènes, on honorait l’âne (qui porta la Sainte Famille), on se gavait de saucisses, on se travestissait, etc.

La fête des fous, Pieter van der Heyden (1530?-1576?). Graveur d'après P. Bruegel inventorVan Der Heyden
La fête des fous, Pieter van der Heyden (1530?-1576?),  d’après P. Bruegel © BNF

Stop au carnaval !

Henri d'Albret, roi de Navarre (1503-1555) © Wikipedia
Henri d’Albret, roi de Navarre (1503-1555) © Wikipedia

Dominique Bidot-Germa nous rappelle que les excès de cette fête créait des perturbations qui finissaient parfois en procès. Les gouvernants demandèrent puis exigèrent de la modération. Par exemple, en 1520, Henri II d’Albret, roi de Navarre, émit une ordonnance pour faire cesser les débordements de Carnaval en Béarn.

Nous es estat remonstrat que… en la capere de Noustre Dame de Sarrance a laquau confluexen plusiours personages…  vagamons et autres gens dissoluts… se son trobats et trobades haber cometut auguns actes deshonestes […] et la nueit fen dance dens lous ceptis de la dite capere ab tambourins, arrebics et cansons deshonestes […] dedens la gleise devant la dite image de la bonne Dame.

Il nous a été rapporté que… dans la chapelle de Notre Dame de Sarrance vers laquelle affluent un certain nombre de personnes… vagabonds et autres gens dissolus… ont commis des actes déshonnêtes […] et ont dansé la nuit dans l’enceinte de ladite chapelle avec des tambourins, des sonnailles et des chansons déshonnêtes […] à l’intérieur de l’église devant ladite image de la bonne Dame.

Cela ne suffit pas. Aussi, Jeanne d’Albret y revint et interdit le masque, le chant et la danse dans la rue. Enfin, une autre ordonnance de 1565 condamna las danses publiques, las insolences et autres desbauchamentz.

Mais tout ceci était diversement écouté. Le professeur palois signale par exemple que le corps de la ville de Bruges versait de l’argent aus companhous qui fen lo solas, donc à ceux qui animaient le divertissement.

J. Bosch (v. 1450-1516)- Le combat entre Carnaval et Carême - Museum Catharijneconvent, Utrech© Wikipedia
J. Bosch (v. 1450-1516)- Le combat entre Carnaval et Carême – Museum Catharijneconvent, Utrech© Wikipedia

La canalisation de Carnaval

À partir du XVIe siècle, cette fête populaire attira l’attention des élites. François Rabelais écrivit : Car aulcuns enfloyent par le ventre, et le ventre leur devenoit bossu comme une grosse tonne : desquelz est escript : Ventrem omni-potentem : lesquelz furent tous gens de bien et bons raillars. Et de ceste race nasquit sainct Pansart et Mardygras.

Saint Pançard du Carnaval Biarnés
Saint Pançard du Carnaval Biarnés

Des calendriers, des gravures circulèrent et il est probable, nous dit Dominique Bidot-Germa, que les modèles de carnaval d’autres régions, d’autres pays étaient présentés. En tous cas, petit à petit, apparurent des nouvelles façons de fêter cette période. Et au XVIIIe siècle, la forme se stabilisa : défilé, personnages, mises en scène, jugement de Carnaval firent désormais partie des pratiques.

Le Béarn et Pau en particulier se sont réappropriés carnaval. Un site lui est dédié. Et, pour ne pas oublier qu’il est la suite d’une longue histoire, il vous donne les expressions principales à connaitre en béarnais. Par exemple, ce n’est pas parce que vous batetz la bringa (faites la bringue) que vous devez boire jusqu’à tocar las aucas (tituber).

Et si vous voulez en savoir plus sur le rituel à Pau, pourquoi ne pas relire notre article de 2023 : Saint Pançard revient au pays,  Mardi gras : Sent Pançard que torna au país.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Histoire : aux origines du carnaval, interview de Gilles Bertrand, National Geographic, Julie Lacaze.
Tout savoir sur l’origine du Carnaval.
Mascarades et pantalonadas : le carnaval en Béarn, de la violence festive au folklore (Moyen Âge-XIXe siècle), Actes du 126e Congrès national des sociétés historiques et scientifiques, « Terres et hommes du Sud », Dominique Bidot-Germa, Toulouse, 2001.