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Les livres pour noël

Peut-être Noël est-il aussi un moment pour transmettre une part de notre culture locale ? Une culture qui se construit tous les jours en se basant sur ce que nous ont transmis nos prédécesseurs.

Un livre, un noël

Les Islandais n’imagine pas Noël sans offrir des livres. Leur fameux déluge de livres (voir article précédent), le Jólabókaflóð. Et, finalement, une enquête en France en 2020, montre que nous nous offrons surtout des chocolats et… des livres.

Alors, pourquoi ne pas s’intéresser à des livres de chez nous ? Jean Nadau nous le répète dans sa chanson, Un coin de rue, un chemin de terre Qu’èm d’aqueth pais deus qui nos an aimat [Nous sommes du pays de ceux qui nous ont aimés].  Il s’agit bien d’Aqueth paradis perdut au hons de noste cap [de ce pays perdu au fond de nos têtes].

Y a-t-il une littérature de Noël ?

 Livres de Noël - Charles Dickens - A Christmas Carol Oui et non. Noël peut inspirer des histoires, en particulier sur des scènes de Noël comme le très célèbre A Christmas Carol du Britannique Charles Dickens (1812-1870) dont voici le début.

Marley was dead: to begin with. There is no doubt whatever, about that. The register of his burial was signed by the clergyman, the clerk, the undertaker, and the chief mourner. Scrooge signed it; and Scrooge’s name was good upon ‘change, for anything he chose to put his hand to. Old Marley was as dead as a door-nail.

[Marley était mort, pour commencer. Là-dessus, pas l’ombre d’un doute. Le registre mortuaire était signé par le ministre, le clerc, l’entrepreneur des pompes funèbres et celui qui avait mené le deuil. Scrooge l’avait signé, et le nom de Scrooge était bon à la bourse, quel que fût le papier sur lequel il lui plût d’apposer sa signature. Le vieux Marley était aussi mort qu’un clou de porte.]

 Livres de Noël - Vasconcelos - Meu Pé de Laranja LimaPlus récemment, Meu Pé de Laranja Lima du Brésilien José Mauro de Vasconcelos (1920-1984) raconte un noël poignant. L’enfant se précipite le matin de noël pour voir ce qu’il y a dans ses tennis. Rien ! Son père est trop pauvre pour offrir des cadeaux à ses enfants.

Desviei meus olhos do tênis para uns tamancos que estavam parados à minha
frente. Papai estava em pé nos olhando. Seus olhos estavam enormes de tristeza.
Parecia que seus olhos tinham crescido tanto, mas crescido tanto que tomavam toda
a tela do cinema Bangu. Havia uma mágoa dolorida tão forte nos seus olhos que se
ele quisesse chorar não ia poder. Ficou um minuto que não acabava mais nos
fitando, depois em silêncio, passou por nós. Estávamos estatelados sem poder dizer
nada. Ele apanhou o chapéu sobre a cômoda e foi de novo para rua.

[Je détournai les yeux de mes sandales de tennis et je vis des galoches arrêtées devant moi. Papa était debout et nous regardait. Ses yeux étaient immenses de tristesse. On aurait dit que ses yeux étaient devenus si grands qu’ils auraient pu remplir tout l’écran du cinéma Bangu. Il y avait une douleur si terrible dans ses yeux que s’il avait voulu pleurer il n’aurait pas pu. Il resta une minute qui n’en finissait plus à nous regarder puis sans rien dire il passa devant nous. Nous étions anéantis, incapables de rien dire. Il prit son chapeau sur la commode et repartit dans la rue.]

Quelques recommandations de chez nous

Toutefois, les livres de Noël les plus fréquents ou les plus traditionnels restent probablement les chants et les contes.  Si les Edicions Reclams n’ont pas publié de livre ayant pour thème noël, ils ont mis l’accent cette année sur des récits qui nous appellent à une évasion, qui sont ou font appel à des légendes.

Jamei aiga non cor capsús

Jamei aiga non cors capsùsCe livre de Benoit Larradet a un succès bien mérité. Il raconte trois destins. Celui d’un tronc d’arbre, coupé dans les Pyrénées, transformé en mat de navire négrier, qui s’échoue sur les bords de la rive du Rio de la Plata. Celui de l’indien Talcaolpen, dernier de sa tribu et qui sait parler aux arbres. Enfin celui de José Lostalet, ce Béarnais émigré en Argentine et devenu gaucho. Trois protagonistes qui se souviennent et qui sont oubliés.

Le ton n’est ni plaintif, ni nostalgique. C’est plutôt celui d’un conte.

Argüeita, Talcaolpen, argüeita quin cambian las gèrbas d’un endret a l’aute. Argüeita la prestida discreta d’un passatge qui miava lo ton pair, enqüèra mainatge, dinc au jaç d’un nandó on panava los ueus. – Argüeita las arraditz e las granas de qui las hemnas sabèvan har un disnar o ua bevuda de hèsta.”

[Regarde, Talcaolpen, regarde comment les herbes changent d’un endroit à l’autre. Regarde l’empreinte discrète d’un passage où te menait ton père, encore enfant, jusqu’au nid d’un nandou où il volait ses œufs. Regarde les racines et les graines dont les femmes savaient faire un diner ou une boisson de fête.]

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Ercules l’inicat, Hercule l’initié

Ercules l'iniciat
Ercules l’iniciat

Quel rapport, me direz-vous, entre le héros grec Hercule et la Gascogne ? De façon étonnante, alors que les Grecs ne seraient jamais venus en Gascogne,  nous avons gardé plusieurs de leurs légendes !

Le jeune homme et la grand’bête à tête d’homme rapporté par Jean-François Bladé (1827-1900) parle de la sphinge grecque. Lo becut ressemble étrangement au cyclope Polyphème. Et Hercule, en revenant de son dixième travail, rencontre la princesse Pyrène qui donnera naissance à nos montagnes Pyrénées.

Ce livre, bilingue, nous propose d’aller au-delà de l’image d’un demi-dieu invincible. En effet, pourquoi ces douze travaux et pourquoi dans cet ordre ? En remontant aux sources les plus lointaines dont nous avons trace, l’autrice, Anne-Pierre Darrées, remet en lumière le chemin initiatique que représente ces travaux. Un chemin pour apprendre à corriger ses erreurs, à élargir sa conscience, bref un chemin pour devenir un homme. Et un livre pour revisiter les aventures du héros avec humanité.

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Le dictionnaire de Palay

Classique, indispensable, la version sous coffret de ce dictionnaire est un magnifique cadeau de Noël. Voir article précédent. Il accompagne tout Gascon et toute Gasconne qui s’intéresse à son pays. On y trouve la signification de mots bien sûr et aussi ces expressions qui font la saveur de l’expression d’un peuple.

Par exemple à Nadàu [Nadau; Noël] on peut lire :
Nadàu au sou, Pasques au couduroû [Nadau au só, Pascas au cauduron; Noël au soleil, Pâques au coin du feu]
Nadàu e Sen-Joan que coupen l’an [Nadau e Sent Joan que copan l’an; Noël et Saint-Jean partagent l’année]
Las iroles a Nadau, minja que las cau [Las iròlas a Nadau, minjar que las cau; à la Noël il faut manger les chataignes rôties]

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Bonne préparation de noël !




Saint-Frajou, petit village, grands personnages !


Saint-Frajou est une petite commune rurale du Comminges, située à 7 km au sud de l’Isle en Dodon. Elle a donné, entre autres, deux des plus grands médecins du XVIIIe siècle, anoblis par le Roi et siégeant à l’Académie Royale de Médecine.

Jacques Daran (1701-1784)

Jacques DARAN (1701-1784) né à Saint-Frajou
« Jacques Daran  né le .. mars 1701 à Saint-Frajou en Gascogne »

Issu d’une famille de notaires, Jacques Daran (1701-1784) étudie la chirurgie sous la direction de grands maitres. Voulant voyager, il part en Lombardie où le roi de Sardaigne, Victor-Emmanuel III, lui fait des offres pour le retenir. Sans succès. Il part pour Rome, Vienne, Naples. Là, sa réputation lui vaut le titre de chirurgien du régiment du prince de Villa Franca.

La peste de Messine

La peste de Messine
La peste de Messine

Une épidémie de peste sévit à Messine (Sicile). Aussitôt, il s’y rend pour soigner les malades – les négociants français sont nombreux dans la ville. D’ailleurs, on dit que « Trois verbes envers la Peste ont plus d’effet que l’Art : partir vite, aller loin et revenir bien tard »». En tous les cas, Jacques Daran organise le épart des français pour Marseille. La traversée dure un mois et il ne perd qu’un seul malade !

Jacques Daran né à Saint-Frajou - Observations chirurgicales sur les maladie de l'urethre traitées suivant une nouvelle méthode (édition de 1753)À Marseille, Jacques Daran reçoit un accueil triomphal. Alors, il se fixe dans cette ville et s’intéresse aux maladies des voies urinaires. Il invente les « bougies Daran » destinées à élargir l’urètre. L’écrivain M. de Bièvre dira de lui : « C’est un homme qui prend nos vessies pour des lanternes ! ». L’expression est restée fameuse.

Cependant, sa réputation est si grande que le roi Louis XV en fait un de ses chirurgiens ordinaires. Sa présence attire une foule considérable de malades. Des riches, bien souvent venus de l’étranger, lui permettent de réunir une fortune colossale. Quant aux pauvres, « il leur donnait généreusement les remèdes et souvent il leur fournissait de sa propre bourse tous les moyens de subsister ».

Jacques Daran publie dix ouvrages de chirurgie. Il est reçu à l’Académie Royale de Chirurgie. Et il est anobli en 1755. Tout lui réussit ! Malheureusement, il spécule dans l’affaire du canal de Provence et il se ruine. Il continue d’exercer jusqu’à l’âge de 83 ans.

Gilles-Bertrand de Pibrac (1693-1771)

Gilles-Bertrand de Pibrac (1693-1771) est aussi originaire de Saint-Frajou. Comme Jacques Daran, il étudie la chirurgie.

Insigne du 1er Royal Dragons
Insigne du 1er Royal Dragons

En 1719, Gilles-Bertrand de Pibrac est engagé comme Aide-major lors de la guerre d’Espagne. Il participe aux sièges de Fontarabie et de Saint-Sébastien. Puis il devient Chirurgien-major du régiment Royal Dragons en 1721, chirurgien ordinaire du Duc d’Orléans en 1724, premier chirurgien de la princesse d’Orléans, veuve du roi d’Espagne Louis Ier (il ne règne que huit mois avant de mourir).

« La vue d'un homme situé comme il faut quand on luy veut extraire la pierre de la vessie »
« La vue d’un homme situé comme il faut quand on luy veut extraire la pierre de la vessie » (XVIIe)

En 1731, Gilles-Bertrand de Pibrac entre comme l’un des quarante membres du Comité Perpétuel de la toute jeune Académie Royale de Chirurgie. Il en prend la Direction en 1762.

Le chercheur se fait remarquer par ses travaux sur le traitement des plaies (il obtient la proscription des onguents qui provoquent des infections graves) et sur la cystotomie, c’est-à-dire l’ouverture de la vessie pour en extraire les calculs. En particulier, il invente la technique, encore utilisée, de l’injection d’eau dans la vessie pour une intervention plus facile.

Gilles-Bertrand de Pibrac devient Chirurgien Major de l’Ecole Militaire. Il est anobli en 1751 et admis dans l’Ordre de Saint-Michel qui ne compte que 100 membres. Il meurt en 1771 à l’âge de 78 ans.

Saint-Frajou n’a pas donné que des médecins célèbres

René Souriac né à Saint-Frajou
René Souriac, Président de la Société d’Etudes du Comminges

Saint-Frajou a aussi donné des hommes de lettres et des militaires. Par exemple, Saint-Frajou est la patrie de René Souriac (1941- ), agrégé d’histoire et spécialiste de l’histoire du Comminges auquel il consacre de nombreux ouvrages.

Depuis 1999, il est Président de la Société d’Etudes du Comminges et de la Revue du Comminges et des Pyrénées centrales.

Saint-Frajou, c’est aussi la patrie de Jean Saint-Raymond (1762-1806), militaire de la Révolution puis de l’Empire. En 1785, il entre soldat au régiment d’infanterie de l’ile Bourbon. En 1791, il est déjà sous-lieutenant dans le 1er bataillon des volontaires du Finistère. Enfin, il est nommé Colonel en 1803.

Fait Chevalier de la Légion d’Honneur en 1803, promu Officier de l’ordre en 1804 et Commandeur en 1805, il participe aux campagnes de Napoléon. En particulier, il se fait remarquer à Austerlitz. Il meurt en 1806 à Nuremberg.

Le Musée d’art moderne de Saint-Frajou

Ksenia Milocevic crée un musée d'Art Moderne à Saint-Frajou
Ksenia Milocevic, fondatrice du Musée d’Art Moderne de Saint-Frajou

Aujourd’hui, Saint-Frajou ne compte que 214 habitants et abrite un riche musée d’art moderne. Le musée de Saint-Frajou est créé en 2010, à la suite de la donation de Ksenia Milicevic, enrichi d’une nouvelle donation en 2016. L’artiste à une résidence secondaire à Saint-Frajou.

Installé dans le bâtiment de l’ancienne école, le musée présente une exposition permanente de toiles de Ksenia Milicevic, ainsi que des sculptures de Gérard Lartigue, Christopher Stone et Jérôme Alaux. Il accueille des expositions temporaires.

Une seconde collection de peintures, sculpture et photographie est en préparation. Elle présentera des œuvres d’artistes comme Niki de Saint Phalle, Victor Moley ou Ana Erra de Guevarra Lynch.

Depuis 2020, le musée travaille en partenariat avec le Musée des Abattoirs de Toulouse.

Mascotte de la Biennale des Enfants (Dessin de Ksenia Milosevic)
Mascotte de la Biennale des Enfants créée par Kenia Milocevic (Dessin de Ksenia Milosevic)

Ksenia Milicevic est née en 1942 en Bosnie-Herzégovine. Elle étudie la peinture et l’architecture. Elle s‘installe comme architecte en Argentine et poursuit en même temps ses études de peinture. Enfin, elle s’installe à Paris en 1982 et a son atelier au Bateau-Lavoir à Montmartre.

Elle fait sa première exposition en 1970. Depuis, elle expose dans les plus grands pays du monde : Etats-Unis, Mexique, Canada, Royaume-Uni, Allemagne, Russie, etc. En 2010, elle fonde la Biennale de Peintures d’Enfants à Saint-Frajou. Elle réunit des peintures d’enfants de nombreux pays.

Et Saint Frajou ?

Saint Fragulphe par le sculpteur Gérard Lartigue
Saint Fragulphe par le sculpteur Gérard Lartigue  à Saint-Frajou

Il s’agit plutôt de Saint Fragulphe. Tout compte fait, c’est le premier grand homme de Saint-Frajou, village à qui le jeune Fragulphe a laissé son nom. D’ailleurs les habitants s’appellent les Fragulphiens.

Fragulphe nait dans le Savès au VIIIe siècle. Lors d’une invasion des Maures, le jeune homme de 20 ans entraine ses compagnons pour les combattre. Hélas, un Sarrasin lui tranche la tête d’un coup de cimeterre. Sa tête roule jusqu’à un endroit où jaillira une source. Elle laisse trois gouttes de sang qui seraient encore visibles à la fontaine !

 

 

La fontaine miraculeuse de Saint-Frajou
La fontaine miraculeuse de Saint-Frajou

Ses compagnons l’enterrent au sommet de la colline de Serreriis (Serrières). – – Des miracles s’accomplissent et des bénédictins bâtissent un monastère. C’est la première abbaye du Comminges.

Des habitants s’installent. La ville prend le nom du martyr qui sera vite déformé en Fragol, Frajol, puis Frajó (Frajou).

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Revue de Comminges et des Pyrénées centrales
Daran, Jacques, 1701-1784 – Observations chirurgicales sur les maladies de l’urethre, traitées suivant une nouvelle méthode
Jean Saint-Raymond (Wikipedia)
Bernadette Molitor – De l’émergence de la pédiatrie dans les maisons des enfants royaux au XVIIIe siècle Article inédit publié sur Cour de France.fr le 28 février 2015.
Musée de peinture de Saint-Frajou
Galerie virtuelle d’art de Ksenia Milicevic
Geocaching sur Saint Frajou




Le lin en Gascogne

De tous temps, le lin se cultive pour ses fibres qui permettent de tisser du linge ou des vêtements. Chaque famille en semait pour ses besoins domestiques. Supplanté par les fibres synthétiques, le lin connait un timide renouveau.

La fabrication du linge et des vêtements

Linum_usitatissimum ou Lin cultivé
Linum_usitatissimum

Culture particulièrement adaptée au sol et au climat du piémont pyrénéen, le lin se plante pour satisfaire les besoins familiaux en linge et en vêtements. Quelques artisans manufacturiers confectionnent des articles pour le compte des familles.

Toute la famille participe aux longs travaux de semis, d’arrachage et de préparation de la fibre de lin. Vieillards et enfants sont mis à contribution pour préparer le fil que les femmes tissent en hiver, saison morte pour les travaux des champs.

Sur la Glèbe, Joseph de Pesquidoux

Jean-François Millet (1814-1875). Le brisage du lin
Jean-François Millet (1814-1875). Le broyage du lin

Dans Sur la Glèbe, Joseph de Pesquidoux écrit :

« Je regrette de n’avoir pas à parler du lin. On n’en fait plus. Chaque métairie autrefois possédait ses planches de lin, et, partant, ses draps et ses torchons, son linge. Rude d’abord, il devenait souple à l’usage, moelleux au toucher, doux au corps. Au printemps, alors que presque toutes les fleurs naissantes sont jaunes, il frémissait en petites vagues bleues, annonciatrices du premier azur. C’était vers Pâques. Il frissonnait au vent des grandes cloches revenues de Rome qui s’ébranlaient pour la Résurrection.

Plus tard, séché, lavé, il passait aux mains des vieilles femmes. Elles filaient à la fin du jour, assises devant leur porte, en parcourant de leurs yeux fanés l’horizon de toute leur vie, en chantonnant des airs anciens, mélancoliques et profonds comme le soir tombant. Le soleil, en s’en allant, ami de leur déclin, baignait de flammes apaisées leur dernier travail, et la quenouille rayonnait entre leurs doigts lents… ».

Le lin dans les trousseaux des mariées

Aspetti di vita quotidiana: Abbigliamento di lino (Italia - 14e siècle)
Aspetti di vita quotidiana: Abbigliamento di lino (Italia – 14e siècle)

Les tissus de lin figurent dans tous les contrats de mariage pour constituer le trousseau de la mariée, par exemple : « huit linsuls dont quatre de lin et quatre d’estoupe, huit serviettes d’aussÿ quatre de lin et quatre autre d’estoupe, six chemises a usage de femme le haut de lin le bas d’estoupe ». Le linge est si solide qu’il se transmet de mère à fille par testament. Il fait aussi l’objet de procès dans les partages au sein de la famille.

 

 

Boeufs recouverts de la manta
Boeufs recouverts de la manta

Le Béarn est renommé pour ses toiles et ses mouchoirs de lin. C’est le plus gros producteur des Pyrénées. En 1782, on y compte 2 000 métiers qui le travaillent. La matière première locale devient vite insuffisante pour satisfaire la demande. Le lin est importé du Maine.

La production familiale décline à partir du XVIIIe siècle, concurrencée par les manufactures et l’arrivée des cotonnades. Les manufactures disparaissent elles aussi, concurrencées par les fibres textiles synthétiques. Les champs de lin disparaissent au début du XXe siècle.

Le vocabulaire gascon du lin

Emile Claus (1849 - 1924) - récolte du lin
Emile Claus (1849 – 1924) – récolte du lin

L’important vocabulaire gascon lié au lin montre bien son importance dans la vie des campagnes. En voici quelques exemples.

Il se cultive au printemps dans un liar (champ de lin). La liada est la récolte. Dans son dictionnaire, l’abbé Vincent Foix nous énumère les opérations nécessaires pour en extraire le fil : lo lin que cau semià’u (le semer).

Bigourdanes_et_leur_quenouille
Bigourdanes_et_leur_quenouille

On dit aussi enliosar), darrigà’u (l’arracher pour ne pas perdre les fibres de la partie basse de la tige), esbruserà’u (le battre, c’est-à-dire l’écraser), tene’u (l’étendre), virà’u (le retourner), malhà’u (le briser), amassà’u un còp aliat (le ramasser quand il est roui), bargà’u (le broyer), arrebargà’u (le broyer une deuxième fois), pietà’u (le peigner), arrepietà’u (le repeigner), hialà’u (le filer), cossejà’u (le dévider), eishalivà’u (le laver), dapà’u (le démêler), teishe’u (le tisser).

….

Outillage pyrénéen de préparation du lin
Outillage pyrénéen de préparation du lin : Broyeur, peignes, banc  – Source : Le site des Patrimoines du Pays des Vallées des Gaves

La tiges est trempée dans l’eau (eishalmivar) pour obtenir une fibre plus fine pour l’habillement ou le linge de maison. La filature « au sec » donne un fil plus épais.

Métier à tisser le lin en 1935
Métier à tisser le lin en 1935

Les qualités de tissus de obtenus sont lo capit, l’estopa moins grossière, l’arcola un peu plus fine et lo lin. On dit qu’un tissu est estopelhat quand la fibre est mélangée avec de l’étoupe.

De nombreux dictons ont rapport au lin : Annada de lin, annada de vin (année de lin, année de vin), Se plau en abriu, lo lin qu’ei corriu (s’il pleut en avril, le lin pousse vite). L’abbé Césaire Daugé nous en donne une autre version : Au mes d’abriu, lo lin que hè lo hiu (au mois d’avril, le lin fait le fil).

Simin Palay, dont le père était tailleur et tissait du lin, nous rapporte diverses expressions liées au lin : Un sordat d’estopa (pour dire une fileuse), Ua lenga d’estopa (une langue peu déliée), Grossièr com l’estopa (grossier, rude, peu civilisé), Un pèu de lin (cheveux lisses et blonds), Estar com un escargòlh dens l’estopa (être comme un escargot dans l’étoupe, c’est-à-dire, embarrassé, gêné).

La culture du lin aujourd’hui

L'arrachage du lin
L’arrachage du lin

Le lin ne représente que 2,4 % des fibres naturelles textiles utilisées dans le monde. Les 2/3 sont produites en Europe.

Avec 95 000 tonnes de fibres de lin textile, la France est le 1er producteur mondial. 75 % de la production mondiale se concentre en Normandie. Cocorico !

L’habillement représente 60 % de la consommation de lin, la maison 30 % (linge de lit ou de table), les textiles techniques 10 %.

Tout est bon dans le lin. L’étoupe est utilisée dans le bâtiment comme isolant. Il sert à la fabrication de matériaux composites pour les sports de loisirs (vélos, tennis skis ….), les papiers fins (cigarettes) ou de haut de gamme pour l’édition, les panneaux de particules, les litières et pailles horticoles.

Un renouveau récent

Production mondiale et production française de lin en 2012
Production mondiale et production française de lin en 2012

La production connait un renouveau spectaculaire en France. Entre 2002 et 2007, les surfaces de production de lin textile sont passées de 30 000 à 75 000 hectares ; celles de production de graines de lin sont passées de 5 000 à 15 000 hectares.

L’huile extraite des graines (liòsa : graine de lin ; bruset : graine de lin non décortiquée) est utilisée dans les peintures, les vernis ou mastics. Depuis 2008, elle n’est plus interdite pour la consommation humaine. Riche en Oméga 3, sa consommation a des effets positifs pour la prévention des risques cardio-vasculaires et de certains cancers. Cette propriété fait utiliser la graine de lin dans l’élevage des poules pour augmenter la teneur des œufs en Oméga 3.

Le Gers est un des principaux producteurs de graines. Quiquiriqui !

Le lin / capsules, graines et fibres
Le lin :  capsules, graines et fibres

Une production qui a de l’avenir

Huile de l'Atelier des Huiles_
Huile de l’Atelier des Huiles à Jegun (32)

Dans une rotation de cultures, le lin présente l’avantage de limiter les maladies et ravageurs qui se conservent dans le sol, de rompre le cycle de certaines mauvaises herbes. Son action sur la structure du sol permet une augmentation de 5 % des rendements de la culture suivante.

Peu gourmand en eau, sa production ne nécessite pas de pesticides. La plante retient les gaz à effets de serre (l’équivalent annuel de 250 000 T de CO2 en Europe). Toutes les parties de la plante sont utilisées.

Le matériau revient à la mode. À Jegun (Gers), l’Atelier des huiles propose une gamme d’huiles biologiques de consommation cultivées et transformées sur place. L’huile servait autrefois à l’éclairage des maisons dans les carelhs ou calelhs.

L’association « Lin des Pyrénées »

Catherine et Benjamin Mouttet
Catherine et Benjamin Moutet

Benjamin Moutet est à l’origine de l’association « Lin des Pyrénées » qui veut créer une filière de production de lin oléagineux et de fibres. Elle bénéfice des aides de l’appel à projet « Pyrénées, Territoire d’innovation » porté par les conseils départementaux des Hautes-Pyrénées et des Pyrénées-Atlantiques.

À Orthez, la filature Moutet produit du « linge basque » en lin. Créée en 1874, elle produit la manta des bœufs, ou lo ciarrèr, toile à fond blanc qui les protège de la chaleur et des mouches.  L’usine qui emploie 250 personnes ne résiste pas à la concurrence internationale. Elle fait faillite en 1998. Catherine Moutet la reprend aussitôt et lui redonne un second souffle.

Filature Moutet à Orthez
Tissage Moutet à Orthez

Le syndicat des tisseurs de linge basque d’origine, présidé par Benjamin Moutet obtient l’indication géographique « Linge basque » en novembre 2020. Le syndicat regroupe les Tissages Moutet et les Tissages Lartigue et Lartigue de Bidos et d’Ascain.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Dictionnaire du Béarnais et du Gascon modernes,  Simin Palay
Le site des Patrimoines du Pays des Vallées des Gaves – 6- Le pèle-porc, l’echépélouquèro, le lin, les lessives, la fenaison et l’épandage
Dictionnaire gascon-français, (Landes), abbé Vincent Foix
Une ancienne culture à Thil : Le lin
La révolution agricole du XVIIIe siècle en Gascogne gersoise  [article] – O. Perez
Lin cultivé — Wikipédia (fr)
Lin (textile) — Wikipédia (fr)
Flax (en) – Wikipedia

 




De Lugdunum Convenarum à Saint-Bertrand

Saint-Bertrand de Comminges est une bourgade de 244 habitants. À y regarder de plus près, des remparts l’entourent, son église est une cathédrale et, à ses pieds, s’étendent des ruines romaines. Poussons un peu plus loin…

Une ville romaine peuplée d’Aquitains ?

Pompée le Grand (106 av. JC- 48av. JC) fondateur de Lugdunum Convenarum
Pompée le Grand (106 av. JC – 48 av. JC)

Plusieurs peuples Aquitains habitent la région : les Convenae (Comminges), les Consoranii (Couserans), les Garumni (vallée de Saint-Béat et val d’Aran), les Onesii (vallée de Luchon).

Sertorius, général romain, soulève l’Hispanie contre la dictature de l’empereur Scylla. Pompée part le combattre et le bat en 72 avant J.-C. Pompée, victorieux, passe les Pyrénées et rentre en Narbonnaise. Aux confins pyrénéens de la province, et pour mieux surveiller la frontière, il regroupe les peuples Aquitains et fonde Lugdunum Convenarum.

On trouve la première mention de la ville chez le géographe grec Strabon (~60 avant J.-C. – ~20 après J.C.) dans sa Géographie.

Les ruines du théâtre de Lugdunum Convenarum
Les ruines du théâtre de Lugdunum Convenarum

Très vite, la ville se développe et aurait compté jusqu’à 10 000 habitants. Le poste frontière devient une ville opulente avec son forum, son théâtre, ses thermes et ses riches demeures. Au IIe siècle, elle fait partie de la province d’Aquitaine, puis de celle de Novempopulanie. On y utilise le droit latin.

Elle est si vaste que l’on dit « qu’un chat aurait pu aller de toit en toit depuis Lugdunum jusqu’à Valentine » (17 km).

Plus tard, au début du Ve siècle, les Vandales, les Alains et les Suèves, des peuples germaniques poussés par les Huns, envahissent la Gaule qu’ils traversent pour se rendre en Espagne. Mais la frontière des Pyrénées est bien gardée et ils restent deux ans en Gascogne avant de pouvoir la franchir. La ville romaine se replie sur l’oppidum fortifié et perd de son importance. Elle prend le nom de Convenae.

Les ruines romaines et la Cathédrale de Saint-Bertrand
Les ruines romaines et la Cathédrale de Saint-Bertrand

Les guerres de succession au trône des Mérovingiens

L'assassinat de Chilpéric 1er
L’assassinat de Chilpéric 1er

Sous les rois Francs Mérovingiens, les conflits de succession au trône sont nombreux. Francie, Neustrie et Austrasie s’affrontent. D’ailleurs, un complot se forme autour de Gondovald qui serait un fils naturel de Clothaire Ier.

Le roi Chilpéric Ier meurt assassiné en 584. Gontran lui succède. Alors, Gondovald et Didier, duc de Toulouse, prennent la tête d’une armée pour conquérir l’Aquitaine. À Brive, Gondovald est proclamé roi. Bordeaux et Toulouse se rallient. Mais à l’approche de l’armée des Francs, les défections commencent. Gondevald est obligé de se réfugier dans les Pyrénées, à Convenae.

Jean Fouquet (ca 1455) - Entretien entre saint Gontran et Childebert II. Devant les dignitaires de sa cour, Gontran, sans héritier, s'adresse à son neveu Childebert qu'il vient de nommer son successeur. Lors du siège de Saint-Bertrand-de-Comminges par le roi Gontran, Mummol (en arrière-plan) trahit et livre le prince franc Gondevald.
Jean Fouquet (ca 1455) – Devant les dignitaires de sa cour, Gontran, sans héritier, s’adresse à son neveu Childebert qu’il vient de nommer son successeur. Lors du siège de Saint-Bertrand-de-Comminges par le roi Gontran, Mummol (en arrière-plan) trahit et livre le prince franc Gondevald.

Ainsi, le siège commence le 11 février 585. Et Gondovald est trahi, assassiné par ses pairs. Grégoire de Tours raconte que « la nuit suivante, les principaux chefs gondovaldiens enlevèrent secrètement tous les trésors que la ville renfermait et tous les ornements de l’église. Le lendemain, les portes furent ouvertes. L’armée des assiégeants entra et égorgea tous les assiégés, massacrant au pied même des autels de l’église les pontifes et les prêtres. Après avoir tué tous les habitants, sans en excepter un seul, les Bourguignons mirent le feu à la ville, aux églises et aux édifices, si bien qu’il ne resta plus que le sol ».

La ville est détruite et il n’y reste plus personne « pour pisser sur les murs ». Convenae tombe dans l’oubli.

Saint-Bertrand de Comminges, l’évêché du Comminges

En 1083, Bertrand de l’Isle, petit-fils du Comte de Toulouse, est élu évêque de Comminges, il occupe le siège jusqu’en 1123. Il entreprend la construction de l’église Saint-Just de Valcabrère et de la cathédrale de Saint-Bertrand de Comminges.

Basilique de Saint-Just de Valcabrère et cathédrale de Saint-Bertrand
Basilique de Saint-Just de Valcabrère (Bertrand de l’Isle) et Cathédrale de Saint-Bertrand (Bertrand de Got)

De même, il manifeste une énergie remarquable au service des pauvres, rétablit la sécurité, protège les routes et les marchands. Il est canonisé en 1218 et Convenae prend le nom de Saint-Bertrand de Comminges en 1222.

Bertrand de Got est nommé évêque de Comminges en 1295 et lance la construction d’une nouvelle église gothique qui ne sera achevée qu’en 1350. En 1305, il devient Pape, sous le nom de Clément V, mais revient à Saint-Bertrand pour transporter les reliques de Saint-Bertrand.

Pendant les guerres de religion, les Huguenots pillent Saint-Bertrand de Comminges. En 1586, le capitaine Sus massacre les religieux, vole l’argenterie, brule les archives et rançonne le chapitre de 10 000 livres. Les Huguenots partent après sept semaines d’occupation. En 1593, le vicomte de Larboust pille à nouveau la ville.

Heureusement, un soldat cache les reliques de Saint-Bertrand et les rend en 1591.

Mausolée de Saint-Bertrand de Comminges
Mausolée de Saint-Bertrand de Comminges

L’évêché de Comminges comprend le val d’Aran. Les rapports sont conflictuels, si bien que l’évêque doit demander la permission aux Aranais d’entrer sur leur territoire. L’évêché est dissout en 1790 et partagé entre ceux de Toulouse, de Tarbes et de la Seu de Urgell pour le val d’Aran.

Saint-Bertrand-de-Comminges est un important lieu de pèlerinage. Il reprend en 1805 et est toujours très populaire.

Les fouilles archéologiques

Les fouilles archéologiques ont lieu de 1913 à 1970. Ensuite, elles reprennent de 1985 à 2006. Les principales découvertes couvrent une période de quatre siècles. On les retrouve exposées au Musée départemental de Saint-Bertrand de Comminges.

Le chantier de fouilles de Saint-Bertrand
Le chantier de fouilles de Saint-Bertrand

Les fouilles mettent à jour des édifices publics : un théâtre, un temple consacré au culte impérial, un marché, des thermes, une basilique chrétienne et un camp militaire. Depuis 2016, le Professeur William Van Andringa, directeur d’études de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes de Paris, conduit des fouilles sur les nécropoles qui entourent la ville romaine.

En 1926, on découvre un trophée augustéen à Saint-Bertrand de Comminges. C’est un monument célébrant une grande victoire militaire. Datant du Ier siècle, en marbre blanc de Saint-Béat, il est l’un des plus complets découverts en France et fait la renommée de Saint-Bertrand.

Bertrand Sapène (1890-1976) est instituteur. Nommé à Saint-Bertrand en 1919, il conduit les fouilles pendant près de 50 ans et écrit de nombreux articles scientifiques pour présenter ses trouvailles. Il fonde le musée archéologique qui devient musée départemental.

Le festival de Saint-Bertrand de Comminges

André Malraux, ministre des Affaires culturelles du Général de Gaulle, vient à Saint-Bertrand pour les obsèques du père de son épouse, Madeleine. Il visite la cathédrale et son orgue, accompagné de Pierre Lacroix, musicien et ami de la famille. André Malraux lui promet la création d’un festival.

Festival 2021 de Saint-Bertrand de Comminges
Festival 2021 de Saint-Bertrand de Comminges (02/10/2021)

Paul Guilloux est alors titulaire du grand orgue de la cathédrale de Bourges. Il fonde L’Association des Amis de l’orgue de Saint-Bertrand de Comminges en 1964. Paul Guilloux possède une maison à Saint-Bertrand et veut restaurer l’orgue. Il meurt en 1966.

On y organise des concerts d’orgue chaque été avec des organistes et des chanteurs réputés. En 1973, Jean-Pierre Brosse, musicien de renommée internationale, vient jouer à Saint-Bertrand de Comminges et décide de développer le festival avec l’association.

Les travaux de restauration de l’orgue s’achèvent en 1974. Jean-Pierre Brosse lance le festival en faisant appel à ses amis pour animer les concerts. Des deux concerts annuels de ses débuts, il passe rapidement à une vingtaine. La Fondation France Télécom lui permet d’engager des artistes de renommée internationale.

Le festival se dote d’une Académie de musique baroque qui reçoit des étudiants venus de tous les pays pour se perfectionner à l’orgue, à la musicologie, au chant baroque et au chant grégorien. On y enregistre des concerts. Le festival se décentralise pour des soirées dans d’autres villes du Comminges.

A la recherche d’un développement touristique

Saint-Bertrand - les Olivetains
Saint-Bertrand – les Olivetains

Saint-Bertrand de Comminges a perdu de sa splendeur antique et n’est plus qu’un petit village qui semble endormi. Pourtant, ses remparts, sa cathédrale, son site gallo-romain et la basilique de Saint-Just de Valcabrère, attirent de nombreux visiteurs.

La renommée de son festival d’orgues mérite un projet de développement.

Le site des Olivétains, sur la place de la cathédrale, accueille et renseigne le public, organise des expositions.

Le Fournil Résistance de Tulip et Magali
Le Fournil Résistance de Tulip et Magali

Le Syndicat mixte pour la valorisation et la promotion du site travaille sur un centre d’interprétation du patrimoine. Il prévoie d’investir 12 millions €, d’ici à 2030, pour développer l’attractivité touristique et améliorer l’accueil des visiteurs.

Une boulangerie vient d’ouvrir pour le plus grand bonheur des habitants et des visiteurs. Transgarona, piste cyclable reliant Toulouse au val d’Aran, passe par Saint-Bertrand.

Références

Le diocèse de Comminges
La cathédrale de Saint-Bertrand de Comminges




Les Béarnais en Argentine

Des Béarnais, plus de 120 000, ont émigré en Argentine. Se souviennent-ils du pays ? En ont-ils envie ? Benoit Larradet ravive notre mémoire dans son livre Jamei aiga non cor capsús.

Des Béarnais vont en Argentine

Les Béarnais en Argentine - Alexis Peyret
Alexis Peyret (1826-1902)

 

C’est surtout dans la deuxième moitié du XIXe siècle que des Béarnais vont partir en Uruguay puis en Argentine. Ils partent pour fuir la pauvreté, parce qu’ils refusent le service militaire, parce qu’ils sont cadets… ou, parfois, pour faire fortune.

Nous avons déjà évoqué le destin extraordinaire d’Alexis Peyret, un des bâtisseurs du Nouveau Monde. En fait, ils sont des milliers et des milliers. Ils viennent d’Auloron (Oloron), de Navarrencs (Navarrenx), de Sauvatèrra (Sauveterre), dera vath d’Aspa (de la vallée d’Aspe).

Un Béarnais en Argentine , Pierre Castagné
Pierre Castagné (1867-1928)

Leur intégration est facilitée par la langue régionale, proche de l’espagnol. La promotion peut être rapide, comme celle des trois frères Lavignolle, arrivés peones et achetant bientôt chacun une ferme de 500 ha.

De même, Pierre Castagné commence à travailler dans les chantiers navals de Pedro Luro à Dársena Norte (Buenos Aires), puis achète de terres et développe le coton, ce qui garantira son renom au niveau international.

Et tant d’autres.

L’émigré est-il béarnais en Argentine ?

Se souvient-il de ses origines ? A-t-il envie de garder contact ? En tous cas, la plupart des familles s’échangent des lettres. Ce qui a permis à des ethnologues comme Ariane Bruneton d’étudier leur intégration ou leur résistance.

Ainsi, il semblerait qu’entre eux ou dans le cercle familial, les Béarnais conservent la culture du pays. Par exemple, la culture alimentaire est plutôt entretenue. On mange du  fromage et du miel qu’on fait venir du pays. On perpétue les habitudes culinaires. On lit dans une lettre : « Il n’y a pas longtemps que nous avons achevé de tuer les cochons qui ont été cuisinés par une béarnaise » (J.B., Argentine, 1889)

En revanche, les Béarnais ne montrent pas leurs origines à l’extérieur. Ils ne se différencient pas. Apparemment ils s’intègrent. Par exemple, on laisse le berret au pays ou dans l’armoire car on s’habille selon la mode du pays d’arrivée. On ne fait pas les fêtes traditionnelles, comme le précise cette lettre.  « La  semaine Sainte vient de passer ; aujourd’hui Pâques. Combien d’omelettes aurez vous fait chere mere? je me souviens encore des coutumes de ce pays là. Ici [Argentine] c’est tout different, on ne fait rien de remarquable. » (J. M., 1898).

Les Béarnais en Argentine - La famille Abadie
La famille Abadie

Lo que me contó abuelito

Agnès Lanusse, descendante de Béarnais et le cinéaste Dominique Gautier ont produit un magnifique documentaire en 2010. Les émigrées et les émigrés témoignent, nous confrontant à leur réalité, au-delà des aventures imaginées souvent à leur sujet. L’extrait qui suit est poignant. Bulletin de commande du film ici.

Jamei aiga non cor capsús

Benoît Larradet
Benoit Larradet

 

Benoit Larradet appartient à une de ces familles qui enjambent l’océan, une de ces familles qui n’oublient pas leurs origines. Lui pourtant nait à Friburg en Allemagne mais il reviendra s’installer sur les terres de ses ancêtres béarnais.

Il est secrétaire de l’association Béarn-Argentina. Accordéoniste de talent, c’est d’ailleurs lui qui s’est occupé de la musique et de la traduction (béarnais vers français) du film Lo que me contó abuelito.

Logo Béarn - Argentina

 

Pour la rentrée littéraire, Benoit Larradet nous propose, aux Edicions Reclams, un roman, un conte, quasiment une histoire magique qui lie ces deux pays : Jamei aiga non cor capús (Jamais l’eau ne remonte vers l’amont). Sa connaissance précise de l’Argentine nous transporte dans ce pays.

Le sujet du livre

Ce livre raconte, avec profondeur et sensibilité, trois destinées. Et il nous fait entrer dans les pensées intimes de chaque personnage.

Larradet - Jamei Aiga non cor Capsús
Benoît Larradet – Jamei Aiga non cor Capsús (Edicions Reclams)

La première c’est l’histoire d’un sapin des montagnes béarnaises qui est abattu pour faire un mat de bateau. Pas n’importe quel bateau, un négrier qui transporte des esclaves. Ce tronc d’arbre va se couper à l’entrée dans le Río de la Plata, flotter, dériver, s’échouer sur une rive. Là, il va échanger ses souvenirs avec un Indien, Talcaolpen, mémoire d’une Argentine qui n’est plus. Le livre débute par la rencontre entre les deux protagonistes.

« Mes qui ètz, vos qui parlatz atau dab aquera votz qui n’ei pas d’ací? »
« Qu’entenes la lenga mea, òmi roi!
– De qui ei la votz qui’m parla? E seré la mea pròpia? Ei la d
un mort o la dun viu? Nei pas aisit de har la part de l’un o de l’aute per aquera escurida. »

« Mais qui êtes-vous, vous qui parlez ainsi avec cette voix qui n’est pas d’ici ? »
« Tu comprends ma langue, homme rouge !
– De qui vient la voix qui me parle ? Serait-ce la mienne ? Est-elle celle d’un mort ou celle d’un vivant ? Ce n’est pas facile de faire la part des choses dans cette obscurité. »

L’arrivée du Béarnais

El Hotel de inmigrantes (ca. 1850) à Buenos Aires - Construit sur le bord du Rio de la Plata - Des carrioles assuraient le transfert des personnes et des marchandises entre les bateaux ancrés dans le Rio et le quai.
El Hotel de inmigrantes (ca. 1850) à Buenos Aires – Construit sur le bord du Río de la Plata – Des carrioles assuraient le transfert des personnes et des marchandises entre les bateaux ancrés dans le Río et le quai.

Dans la dernière partie du livre, un Béarnais, José Lostalet, émigre en Argentine. Cela se passe bien après la rencontre du sapin et de l’Indien. Ce nouveau personnage ne saura jamais que le sapin vient de la même vallée que lui. Il ne fait pas non plus partie de ces émigrés qui connaissent une ascension rapide. Mais il attend des nouvelles du pays, de la famille restée là-bas, en France.

Ath cap d’annadas shens nada letra, er’atenta que’m semblava mei dolorosa enqüèra qu’era manca de novèlas. A’m demandar cada dia si eths de casa e m’anavan respóner, que tornavi avitar eth mau escosent qui m’arroganhava.
E totun, tant qui’m demorava un espèr d’arrecéber era letra esperada, per tan petit qui estosse, non me podèvi pas empachar d’aténer e d’entretiéner atau eth men in·hèrn. 

Au bout de ces années sans aucune lettre, l’attente me paraissait plus douloureuse encore que le manque de nouvelles. À me demander chaque jour si ceux de chez moi allaient me répondre, je ravivais le mal brulant qui me rongeait.
Et pourtant, tant qu’il restait un espoir de recevoir la lettre attendue, pour si petit qu’il fût, je ne pouvais m’empêcher d’attendre et d’entretenir ainsi mon enfer.

Le Río de la Plata aux débouchés des Ríos Uruguay et Paraná

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Benoît Larradet – Jamei aiga non cor capús  – Jamais l’eau ne remonte vers l’amont – (disponible aux Edicions Reclams)
Béarnais émigrés en Amérique : des marges qui résistent?, Ariane Bruneton, 2008
Emigration 64, Émigration depuis le Pays Basque et le Béarn vers l’Amérique du Sud
L’image de tête de l’article est une des fresques murales sur le thème de l’immigration du peintre argentin Rodolfo Campodónico , cédées à la Municipalidad de Trenque Lauquen (Provincia de Buenos Aires).




Des musées gascons à découvrir

La visite de la Gascogne passe aussi par ses musées qui permettent de découvrir des aspects ignorés de sa culture et, parfois, de découvrir quelques joyaux d’art, plus connus à l’étranger que des Gascons eux-mêmes.

La Gascogne pigalhada de musées

Lorsque l’on visite la Gascogne, on n’est jamais loin d’un musée : musée d’art, musée d’art et de traditions populaires, musée d’histoire naturelle, musée des métiers, musée des technologies, musée de pays, écomusée, monument historique, maison natale d’artistes ou de personnages historiques, etc.

Logo des Musées de France
Logo des Musées de France

Certains musées bénéficient de l’appellation « Musée de France » qui se définit comme « toute collection permanente composée de biens dont la conservation et la présentation revêtent un intérêt public et organisée en vue de la connaissance, de l’éducation et du plaisir du public ».

L’appellation donnée par l’Etat permet de bénéficier des subventions du Ministère de la culture, des dépôts des musées nationaux pour enrichir les collections ou encore de bénéficier du droit de préemption de l’Etat pour acquérir des œuvres. Il emporte des obligations comme celle d’avoir un personnel scientifique (conservateur agréé).

Tous les musées gascons ne sont pas labellisés. Que les gèrent des collectivités, des associations ou des particuliers, en poussant la porte on fait d’étonnantes découvertes.

Les musées consacrés au patrimoine gascon

Les collections des musées gascons nous font découvrir le mode de vie oublié de nos grands-parents ou arrière-grands-parents . Elles racontent des histoires merveilleuses.

Les montreurs d'ours
Les montreurs d’ours

À Ercé, en Couserans, le Musée des montreurs d’ours raconte l’histoire de ces centaines d’hommes partis au XIXe siècle avec un ours dressé. Ils parcouraient le monde pour gagner leur vie. Ils étaient tous des vallées de l’Alet, du Garbet et du Salat. Certains d’entre eux ont fait souche à New-York où leurs descendants parlent encore le gascon. À Soueix, également en Couserans, le Musée des Colporteurs parle de ces hommes partis, de ville en ville, vendre des marchandises transportées sur leur dos.

Le Musée du Sel - Salies de Béarn
Le Musée du Sel – Salies de Béarn (64)

Les produits de la nature ou de l’élevage font la fortune de certains métiers. Le Musée du sel de Salies de Béarn raconte comment une source souterraine de sel, gérée en commun par les habitants, fait la fortune de la ville. Le sel de Salies est utilisé pour la fabrication du véritable jambon de Bayonne. À Nay, le Musée du béret retrace l’histoire de ce couvre-chef gascon. Il a occupé plusieurs centaines d’ouvriers dans les usines de fabrication.

L’écomusée de la Grande Lande, à Sabres, témoigne de la vie rurale dans les Landes. Agro-pastoralisme, gemmage, exploitation de la forêt, mode de vie, croyances populaires.

Des histoires insolites racontées dans les musées gascons

Pharmacie de Saint-Lizier (09)

Savez-vous que l’Assurance maladie a son musée à Lormont en Gironde ? Il est le seul musée qui présente l’histoire de la solidarité et de la protection sociale, de l’antiquité à nos jours. Le Musée des Douanes de Bordeaux retrace la vie de cette institution. Il présente des saisies douanières insolites comme l’œuf d’un oiseau de Madagascar, de trois mètres de haut, disparu au XVIIIe siècle.

À Saint-Lizier, on trouvera une pharmacie du XVIIIe siècle, avec ses pots vernissés et ses instruments médicaux. C’est une des rares pharmacies complètes qui permet de mesurer les progrès réalisés depuis par la médecine. Le Musée d’art campanaire de l’Isle-Jourdain présente la cloche de la Bastille et tout ce qui concerne cet art.

Musée des Amériques d'Auch
Musée des Amériques d’Auch (32)

Le musée international des Hussards de Tarbes possède une collection inestimable d’objets et d’uniformes liés à l’histoire des Hussards. Plus connue à l’étranger qu’en Gascogne, la collection mérite une visite.

Créée en 1793, le Musée des Amériques à Auch est l’un des plus vieux musées de France. Il abrite une collection de 8 000 objets précolombiens. Certains, très rares, sont prêtés pour des expositions dans le monde entier. Seul le musée du quai Branly à Paris possède une collection plus riche.

Des richesses méconnues

Allégorie deCérès-Musée de Mirande
Allégorie de Cérès-Musée de Mirande (32)

Il existe de grands musées d’art à Toulouse ou Bordeaux. On a des musées des beaux-arts à Agen, Bayonne, Pau ou Tarbes. N’oublions pas les petits musées d’art, peu connus mais d’une étonnante richesse!

La collection de Joseph Delort, un homme de lettres né à Mirande, est le point de départ du Musée d’art de Mirande.  Enrichi de donations et de dépôts, on le considère comme un des meilleurs musées de peinture par sa présentation de portraits réalisés par des peintres du XVIIe au XIXe siècles. Hyacinthe Rigaud, Chardin, Jacques-Louis David, Le Pérugin, Tiepolo, Vélasquez, Murillo, Jacob van Ruisdael

Blanche Odin - Matin Lumineux - Musée Salies de Bagnères-de-Bigorre
Blanche Odin – Matin Lumineux – Musée Salies de Bagnères-de-Bigorre

Le Musée Salies de Bagnères de Bigorre possède une collection d’aquarelles de Blanche Odin, célèbre pour ses bouquets de roses. À Mont de Marsan, les amateurs de sculpture moderne verront les collections de deux artistes locaux, Charles Despiau et Robert Wlérick, ainsi que des œuvres d’artistes reconnus au niveau international comme Henri Lagriffoul ou le portugais Charles Correia.

Une idée folle : un grand musée de la Gascogne

Un grand nombre de pièces archéologiques et d’œuvres d’art dorment dans les réserves. Les musées ou les municipalités n’ont pas les locaux pour les présenter. On les retrouve dans des musées nationaux comme le Musée des antiquités nationales de Saint-Germain en Laye.

Sans doute y aurait-il de quoi constituer un grand musée de la Gascogne. La Gascogne ne manque pas de locaux désaffectés, suffisamment vastes, pour accueillir un tel musée. On y exposerait les pièces montrant toute la richesse archéologique, historique et culturelle de notre région.

Une idée folle qui peut fédérer les collectivités locales (régions, communautés de communes), les sociétés savantes, les musées. Ils ont des pièces qui ne sont pas exposées au public. Des particuliers possèdent parfois des collections exceptionnelles. Il existe sans doute un public nombreux qui ne manquera pas de venir découvrir toutes les richesses de la Gascogne.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Quelques suggestions de visites à faire cet été

Ercé (09) – Exposition sur les montreurs d’ours
Salies de Béarn (64) – Musée du Sel
Nay (64) – Musée du Béret
Sabres(40) – Écomusée de Marquèze
Lormont (33) – Musée National de l’Assurance Maladie
Saint-Lizier (09) – Pharmacie du XVIIIe siècle 
Tarbes (65) – Musée international des Hussards 
Auch (32) – Musée des Amériques 
Mirande (32) – Musée des Beaux Arts 
Bagnères de Bigorre (65) –  Musée Salies 

Ministère de la culture : www.culture.gouv.fr/




Saint-Domingue, eldorado des Gascons

Saint-Domingue, partie ouest de l’ile d’Hispaniola est française depuis 1697. Elle donnera naissance à la République d’Haïti en 1804. Les Gascons émigrent si nombreux dans le centre de la colonie qu’on appelle cette région la Petite Gascogne.

Les boucaniers de Saint-Domingue

Deux cartes non datées de l'Île de Santo Domingo donnant la répartition de l'île entre la colonie française et la colonie espagnole
Deux cartes non datées de l’Île de Santo Domingo donnant deux répartitions assez différentes de l’île entre la colonie française de Saint-Domingue et la colonie espagnole. La carte de droite montre une frontière assez proche de la frontière actuelle entre Haïti et la République Dominicaine (voir carte ci-dessous).

Saint-Domingue, eldorado des Gascons - Michel le Basque - image d'une collection de Allen & Ginter Cigarettes (1888)
Michel le Basque – collection d’images pour Allen & Ginter Cigarettes (vers 1888)

En 1630, les Français s’établissent sur la partie ouest de l’ile Hispaniola, appelée aussi Santo Domingo, alors sous domination espagnole. Ce sont surtout des boucaniers. Ils tiennent leur nom du fait qu’ils boucanent leur viande à la manière indigène (séchée et fumée). Le terme est resté dans la langue française dans le sens de tapage, vacarme. De même, il donne en languedocien et en provençal bocan.

L’ile de la Tortue et l’ile de la Vache situées près des côtes de Saint-Domingue sont des repaires de boucaniers. Un des plus célèbres est Michel Etchegorria, dit Le Basque, de Saint Jean de Luz. Ils s’approvisionnent sur l’ile de Saint-Domingue et fondent des établissements côtiers, dont Cap Français en 1670 qui devient Port au Prince.

Haïti et la République Dominicaine aujourd'hui
Haïti et la République Dominicaine aujourd’hui

En 1664, le territoire occupé par les boucaniers devient une colonie française. Le traité de Ryswick de 1697 reconnait à la France la possession du tiers occidental de l’ile (le futur Haïti).

 

Premier gouverneur de Saint-Domingue, Jean-Baptiste du Casse,

Saint-Domingue, eldorado des Gascons - Jean-Baptiste du Casse, (vers 1700), d'après Hyacinthe Rigaud
Jean-Baptiste du Casse (vers 1700), d’après Hyacinthe Rigaud

Jean-Baptiste Ducasse (1650-1715) est un Gascon né à Pau vers 1650. Après de brillants états de service dans la marine royale, il finit sa carrière comme Lieutenant-général des armées navales, c’est-à-dire au plus haut grade de la marine.

Il est gouverneur de Saint-Domingue de 1691 à 1703 et développe la colonie. Il établit les boucaniers de l’ile de la Tortue sur des terres agricoles, ramène l’ordre et renforce ses défenses face aux appétits des Espagnols, des Anglais et des Hollandais qu’il combat dans les Caraïbes.

En 1694, il organise une expédition sur la Jamaïque et en ramène les installations de 50 sucreries qui seront le départ de l’industrie sucrière de Saint-Domingue.

Jean-Baptiste Ducasse encourage l’émigration des Gascons à Saint-Domingue à partir du port de Bordeaux.

Les Gascons à Saint-Domingue

Les Gascons arrivent nombreux à Saint-Domingue à partir de 1763. Ils se regroupent par origine. A La Marmelade, on retrouve des Barbé, Baradat, Cappé, Carrère, Peyrigué-Lalanne, tous originaires de Labatut Rivière Basse en Bigorre. Dans la partie centrale de Saint-Domingue, un canton s’appelle la Petite Gascogne.

Moulin à sucre
Moulin à sucre

Pierre Davezac de Castéra (1721-1781) est Tarbais. Il acquiert l’indigoterie de Macaya à Aquin, au sud de Saint-Domingue. Il y amène l’eau, fertilise toute la plaine et crée des moulins. Son petit-fils Armand Davezac de Castéra-Macaya de Bagnères de Bigorre entre en 1886 à l’Académie des Inscriptions et Belles lettres. Les Bigourdans Laurent Soulé et Bernard Lassus fondent le collège royal de Saint-Domingue.

Saint-Domingue - Coupe d'une sucrerie à Bas-Limbé
Saint-Domingue – Coupe d’une sucrerie

Les Gascons possèdent 70 % des habitations (plantations) et développent l’économie de Saint-Domingue. En 1789, Saint-Domingue assure 40% de la production mondiale de sucre et 60% de celle du café. Près de 1 500 navires y accostent chaque année. Elle compte 8 000 habitations, dont 793 sucreries, 3 150 indigoteries, 789 cotonneries, 3 117 caféières et 50 cacaoyères.

La révolte de 1791 à Saint-Domingue

La Révolution française de 1789 amène de nouvelles idées d’égalité et de liberté. Une révolte éclate en aout 1791 à Saint-Domingue. Près de 1 000 colons sont massacrés et leurs habitations incendiées. En 1793, la liberté des esclaves est proclamée et la Convention l’étend à toutes les colonies le 4 février 1794.

Toussaint Louverture
Toussaint Louverture (wikimedia commons)

Toussaint de Bréda ou Toussaint Louverture réunit 20 000 hommes et s’oppose aux Anglais et aux Espagnols qui tentent de prendre Saint-Domingue. Il était né dans l’habitation de Bréda qui appartenait au comte Louis Pantaléon de Noé.

Nommé général en 1796, il étend son autorité à toute l’ile et remet l’économie en marche en rappelant les anciens colons.

Il fait adopter la 1ère constitution de Saint-Domingue en 1801. Bonaparte envoie le général Leclerc avec 30 000 hommes. Toussaint Louverture est fait prisonnier et envoyé dans le Jura où il meurt en 1803.

En 1802, une nouvelle révolte conduit à un nouveau massacre de colons, à la défaite des Français à la bataille de Vertières et à leur évacuation de l’ile. Saint-Domingue devient Haïti et la république est proclamée le 1er janvier 1804.

Saint-Domingue est marquée par les Gascons

Les Gascons rescapés de Saint-Domingue émigrent dans les Antilles ou aux États-Unis. Ceux qui n’ont pas de biens rentrent en France et espèrent une indemnisation qui est dérisoire. Elle correspond à 1/10e de la valeur des habitations.

Saint-Domingue, aujourd’hui Haïti, conserve de nombreux toponymes gascons : Courjoles, Labarrère, Labadie, Carrère, Dupoey, Darrac, Gaye, Duplaa, Garat, Laborde, Marsan, Navarre, etc. Une rivière haïtienne porte encore le nom de Gascogne.

Deux présidents haïtiens d'origine gasconne
Deux présidents haïtiens d’origine gasconne : Sylvain Salnave (1826-1870) et Philippe Sudré-Dartiguenave 1862-1926)

Des présidents haïtiens sont d’origine gasconne : Sylvain Salnave (de 1867 à 1870), Philippe Sudré-Dartiguenave (de 1915 à 1922), etc.

Les deux premiers maires de Port-au-Prince sont Michel-Joseph Leremboure né à Saint Jean de Luz et Bernard Borgella de Pensié d’origine béarnaise qui est l’auteur de la constitution de Toussaint Louverture.

Projet financé par les Nations Unies pour l'Organisation des Paysans de Gascogne (Haïti)
Projet de pisciculture financé par les Nations Unies pour l’Organisation des Paysans de Gascogne (Haïti)

Il existe même une Organisation des Paysans de Gascogne (section de la commune de Mirebalais) financée par les Nations Unies pour la réhabilitation de canaux d’irrigation et la création de piscicultures pour augmenter le revenu des paysans.

 

Serge Clos-Versaille

Références

Un grand seigneur et ses esclaves – Le comte de Noé entre Antilles et Gascogne, Jean-Louis Donnadieu, Presses universitaires du Mirail, 2009
L’Eldorado des Aquitains. Gascons, basques et Béarnais aux Iles d’Amérique (XVIIe-XVIIIe siècles), Jacques de Cauna. Atlantica, Biarritz, 1998
Les Bigourdans à Saint-Domingue au XVIII° siècle, R. Massio, Les Annales du Midi, Tome 64, N°18, 1952. pp. 151-158
 » Bigourdans et gens de Rivière-Basse et de Magnoac à Saint-Domingue au XVIIIème siècle « , Bulletin de la société académique des Hautes-Pyrénées
Notes supplémentaires sur le comte de Noé dans Bulletin de la société archéologique du Gers
, 4e trimestre 1978.




Paroles de femmes – Paraulas de hemnas

Quelle était la place de la femme dans la littérature d’oc ?  Quelle est-elle aujourd’hui ? Les Edicions Reclams vous proposent de découvrir les paroles de femmes, celles de 36 poétesses d’oc contemporaines, rassemblées et présentées par Pauline Kamakine.

Les femmes dans la littérature

Les autrices
Les autrices: 1% en 1500, 30% en 2010

Avant d’arriver aux poétesses d’aujourd’hui, rappelons-nous rapidement la place de la femme dans la littérature d’oc. Et d’ailleurs, est-elle la même que celle des femmes de langue d’oïl ? Le chercheur informaticien Frédéric Glorieux a fait une étude statistique sur les livres de la Bibliothèque Nationale de France (BNF). On voit que, sur le territoire français,  les femmes publient 1% des titres à l’époque baroque, 2% à la période classique. Il faut attendre le XXe siècle pour une vraie présence des femmes.

Trobairitz, la poétesse du Moyen-Âge

Paroles de femmes : les trobaritzEn pays de langue d’oc, la femme, souvent mécène des artistes, est aussi autrice. Au moins vingt-trois trobairitz ont passé les siècles. Elles sont surtout du Languedoc ou de la Provence. La Provençale Beatriz de Dia (1140?-1175?) ou l’Auvergnate Castelloza (1200?-?) sont probablement les plus connues. Toutefois, la première serait Azalaïs de Porcairagues, femme noble originaire de Montpellier. Selon sa vida [biographie] elle écrivit pour En Gui Guerrejat, Gui le Guerrier , frère de Guillem VII de Monpeslher. E la dòmna si sabia trobar, et fez de lui mantas bonas cansós. [Elle savait composer et écrivit pour lui de nombreuses belles chansons.]

En voici un extrait.

Ar em al freg temps vengut,
Que ‘l gèls e’l nèus e la fanha,
E l’aucelet estàn mut,
Qu’us de chantar non s’afranha ;
E son sec li ram pels plais,
Que flors ni folha no’i nais,
Ni rossinhols non i crida
Que la en mai me reissida.
Nous voici venus au temps froid,
Avec le gel, la neige, la boue.
Les oiseaux se sont tus,
Ils ne veulent plus chanter.
Les branches sont sèches,
Elles n’ont plus ni fleur ni feuille.
Le rossignol ne chante plus,
lui qui en mai me réveille.

La poétesse de l’époque baroque au XXe siècle

Suzon de Turson
Suzon de Terson (manuscrit disponible chez Occitanica)

Toujours en pays de langue d’oc, les femmes écrivaines sont rares, très rares à l’époque baroque ou classique qui, pourtant, marque un renouveau littéraire. La Gascogne joue d’ailleurs un rôle de leader dans ce renouveau, mais on est bien en peine de citer un nom féminin.

Citons quand même la Languedocienne Suzon de Terson (1657-1685) qui, malgré sa courte vie, marquera par la beauté de ses 81 poèmes.

Tu non n’aimas gaire,
Tant de mal me’n sap.
Cap que tu non me pòt plaire,
E tu m’aimas mens que cap.
Tu ne m’aimes guère,
C’est mon infortune.
Aucun plus que toi ne peut me plaire,
Et tu m’aimes moins qu’aucune.

On peut mentionner encore Perrette de Candeil, Marguerite Gasc, Melle de Guitard ou Marie de Montfort. Dramatiquement peu en vérité !

Heureusement, dès le XIXe siècle, elles vont s’exprimer dans le mouvement du félibrige. Cette arrivée des femmes – cette fois-ci trop nombreuses pour être citées – a lieu bien avant celle en France du nord. Parmi les plus proches de notre époque, on citera la Limousine Marcela Delpastre, la Languedocienne Loïsa Paulin, ou la Bigourdane Filadèlfa de Gerda. Extrait de « A ta hiéstreto »:

Si soulomens èri ra douço briso
Qui ba, souleto, en eds bos souspira,
D’aro en adès, à ta hiéstreto griso,
0h! qu’aneri ploura…
Si solament èri ‘ra doça brisa
Qui va, soleta, en eths bòsc sopirar,
D’ara en adès, a ta hièstreta grisa,
Oh ! qu’anerí plorar…

Si seulement j’étais la douce brise, / Qui va, seulette, aux bois soupirer, / D’ici à naguère, à ta fenêtre grise, / Oh ! je m’en irais pleurer…

les paroles de femmes du 20è siècle : Louise Paulin - Philadelphe de Gerde - Marcelle Delpastre
Les poétesses du XXe siècle : Loïsa Paulin – Filadèlfa de Gerda – Marcela Delpastre

La poétesse d’oc à l’époque contemporaine

Pauline Kamakine
Paulina Kamakine

Heureusement, les femmes sont vivantes et la poésie d’oc aussi ! Pauline Kamakine, une jeune poétesse d’origine bigourdane, a décidé de rassembler ses consœurs et a proposé aux Edicions Reclams de les présenter dans un florilège. Un projet qui a séduit le Conseil d’Administration. Pauline a donc épluché les publications, les concours de poésie et battu le rappel sur les réseaux sociaux. Elle a reçu immédiatement le soutien de L’Escòla Gascon Febus et de l’Espaci Occitan de Dronero (Italie).

Zine
Zine (chanteuse)

En quelques semaines, Pauline avait identifié plus de 70 poétesses, toutes plus motivées les unes que les autres. Elles sont de partout : Auvergne, Gascogne, Languedoc, Limousin, Provence, Valadas Occitanas (Italie).  Certaines sont très connues comme Zine ou Aurelià Lassaca, d’autres ont simplement publié dans des revues locales. Trop nombreuses pour les présenter en une seule fois, les Edicions Reclams ont décidé de réaliser deux tomes, dont le premier vient de paraitre. il s’intitule Paraulas de Hemnas.

Faire connaissance avec les poétesses

Cecila Chapduelh
Cecila Chapduelh

Les expressions sont très diverses, et les sujets sont aussi divers. Pauline Kamakine a essayé de caractériser chacune pour la faire découvrir au lecteur et a choisi quelques poèmes représentatifs des sentiments ou des préoccupations du moment de la poétesse.

Certaines expriment leur profond attachement au pays, sujet universel. D’autres proposent des thèmes plus spécifiques, comme une réflexion sur la femme – parfois inattendue comme « Sei vielha » de Cecila Chapduelh. Ou encore elles parlent de la relation à un membre de la famille. C’est le cas de l’émouvant « Paire, mon paire » de Silvia Berger, « Ma perla, mon solelh… » de Caterina Ramonda,  ou encore de « Metamorfòsa » de Benedicta Bonnet.

Beaucoup montrent un sens de la simplicité, de la vérité et expriment une sensibilité profonde, intime, offerte sans artifice, comme ‘L’eishardiat » de Danièla Estèbe-Hoursiangou.

L’amour de la langue et la difficulté des langues

La poésie peut êtreLes paroles de femmes du monde occitan un genre plus difficile à lire que la prose. Et tout le monde n’est pas à l’aise avec les spécificités du pays niçard ou du Val d’Aran, ou de nos voisines à l’est des Alpes. La richesse des mots peut aussi surprendre comme « La vidalha e lo lichecraba » de Nicòla Laporte. Celle-ci a voulu jouer sur l’articulation et la subtilité de prononciation des mots en -ac, -at, -ec, -et, etc.

Aussi, le livre propose face à face le texte en graphie classique et sa traduction en français, une traduction effectuée souvent par l’autrice et toujours validée par elle.  Pour les textes des Valadas Occitanas, une traduction en italien rend le livre accessible à nos voisins. Enfin les graphies originales normalisées, quand il y en a, ont été respectées.

Pour acheter le livre cliquer ici ou écrire aux Edicions Reclams, 18 chemin de Gascogne, 31800 Landorthe. reclamsedicions@gmail.com

Bonne lecture aux curieux !

Anne-Pierre Darrées

écrit en nouvelle orthographe

Références

Femmes de lettres, démographie, Frédéric Glorieux, 2017
Azalaïs de Porcairagues
Ar em al freg temps vengut, Azalaïs de Porcairagues
Poésies diverses de Demoiselle Suzon de Terson [texte manuscrit]
Posos perdudos, Philadelphe de Gerde
Paraulas de Hemnas, Pauline Kamakine, 2020




L’humour gascon de Jean Castex

Le Gascon aurait-il un humour spécial ? Oui, selon Jean Castex qui le présente en détail dans son livre, L’humour gascon. Explorons la chose.

Un humour gascon inattendu ! 

de l'humour gascon chez le mari cocu de Madame de Montespan
Françoise de Rochechouart de Mortemart ou Madame de Montespan

Louis-Henri de Pardaillan de Gondrin est marquis de Montespan (en Comminges) et d’Antin (en Magnoac) ainsi que seigneur d’Épernon (proche de l’Ile de France). En 1663, il se marie avec la belle et raffinée Françoise de Rochechouart de Mortemart. Hélas, Monsieur de Montespan n’a pas de fortune à offrir. Aussi part-il à la guerre pour offrir à sa bien-aimée le confort qu’elle mérite.

Pendant ce temps la jeune épouse obtient une place de dame d’honneur de la Reine à Versailles. Elle change son prénom pour celui d’Athénaïs. Quand Louis-Henri revient, c’est pour trouver sa femme enceinte des œuvres royales. Certes la famille a bénéficié de largesses du roi mais cela ne suffit pas à l’époux. Sa riposte laisse sans voix les courtisans de Louis XIV.

La riposte de bravoure et d’humour

Avec beaucoup d'humour gascon, le marquis de Montespan accepta son cocufiage
Louis-Henri de Pardaillan de Gondrin, marquis de Montespan

Au temps du Roi-Soleil, avoir sa femme dans le lit du monarque était pour les nobles une source de privilèges inépuisable. Le jour où Louis XIV jeta son dévolu sur Mme de Montespan, chacun, à Versailles, félicita le mari de sa bonne fortune. C’était mal connaitre Louis-Henri de Pardaillan, marquis de Montespan…

Gascon fiévreux et passionnément amoureux de son épouse, Louis-Henri prit très mal la chose. Dès qu’il eut connaissance de son infortune, il orna son carrosse de cornes gigantesques et entreprit de mener une guerre impitoyable contre l’homme qui profanait une union si parfaite. écrit Jean Teulé.

Car un Gascon sait faire preuve de bravoure et d’humour.  M. de Montespan organise les funérailles de son amour, fait ériger une tombe avec une croix en bois et deux dates 1663-1667. Il prend des vêtements de deuil. Il remplace les plumets de son carrosse par des andouillers de cerfs. Et il traite publiquement le roi de canaille. Une audace jamais vue !

L’humour gascon, qu’es aquò ?

Montespan est-il un original ou un Gascon pur souche ? Autrement dit, les Gascons ont-ils un humour particulier, différent de leurs voisins ? Jean Castex, né en 1929, nous aide à nous y retrouver. Le Gascon n’est pas un Provençal nous dit-il. Ce n’est pas un Cyrano comme l’a dépeint le Marseillais Edmond Rostand. Le Gascon n’est pas non plus un Languedocien qui parle par besoin, même pour ne rien dire, selon les propos de René Nelli.  Jean Castex situe le Gascon plus bruyant que le Périgourdin et moins parpalèr [bavard] que le Toulousain.

Selon les besoins de sa cause, le Gascon aurait la réserve aimable, la promesse facile, l’art de parler. Et même, le Gascon peut avoir le verbe impertinent comme l’Aragonais et lancer vers le Ciel autant de blasphèmes, ou à peu près, que de prières.

Il traduit dans son humour des caractéristiques de son esprit : batailleur, osé, direct, au langage illustré. Bruno Roger-Vasselin précise. Il identifie les différentes formes d’humour que Montaigne utilise dans Les essais : drôlerie, plaisanterie, boutade, truculence, bouffonnerie, aplomb et jubilation.

L’humour, un principe de santé

Étienne de Vignolles, dit La Hire,  compagnon de Jeanne d'Arc
Étienne de Vignolles, dit La Hire, compagnon de Jeanne d’Arc

Le Gascon a besoin de rire et de faire rire. Que cau arríser com un pòt de cramba espotringlat [Il faut rire comme un pot de chambre ébréché]. Il aime la légèreté des propos. Il aime raconter. Tout est sujet à rire, même les moments dramatiques. La célèbre tirade du landais Etienne de Vignoles (1390?-1443), dit La Hire est-elle une effronterie, une hâblerie ou de l’humour ? Sire Dieu, à l’heure du péril, faites pour La Hire ce que La Hire ferait pour vous s’il était Dieu et que vous fussiez La Hire. 

Charles-Yves Cousin d’Avallon (1769-1840) conclut. Vivent les Gascons ! Présence d’esprit, hardiesse poussée, s’il le fut, jusqu’à l’effronterie, habileté à trouver des expédients pour se tirer d’un pas délicat, voilà leurs qualités. Cette présence d’esprit, il en donne maints exemples dans son livre, comme Le Gascon maitre d’hotel:

Un Gascon maitre d’hotel d’un prince et le servant à table, répandit la sauce sur la nappe. Le prince lui dit en riant : j’en ferais bien autant. Je le crois bien, mon prince, répondit le maitre d’hotel, je viens de vous l’apprendre.

La boutade et la sentence

Portrait présumé de Michel de Montaigne
Portrait présumé de Michel de Montaigne

Montaigne le défend, le Gascon est un expert de  la boutade, cette pointe dans l’art de dire, cette saillie d’esprit originale, imprévue et souvent proche de la contre-vérité (définition du CNRTL). C’est cette charge qui secoue l’auditeur, l’allégresse qui s’exalte et la politesse qui s’efface, comme écrit élégamment Bruno Roger-Vasselin.

Jean Castex précise que l’humour gascon a quelque chose d’incisif, ce qu’il appelle la senténcia [sentence].
Il s’agit d’un mot ou d’une courte phrase couperet. Là où le français dira faire des étincelles, le gascon, s’il est plus imagé encore, paraîtra plus ambigu. Il dira hèr petar eths herrets : faire « sonner » les fers.

Cette senténcia est reçue comme une drôlerie en Gascogne, et, souvent, comme une agression par des étrangers.

La gasconnade

Gasconiana, ou recueil des hauts faits et jeux d'esprit des enfants la Garonne, sur l'humour gascon
Extrait de « Gasconiana, ou recueil des hauts faits et jeux d’esprit des enfants la Garonne » de Charles-Yves Cousin d’Avallon

On a parfois confondu humour et vantardise. Et le terme de gasconnade porte un côté négatif. Cousin d’Avallon rapporte que des spectateurs du Cid de Corneille répétant la célèbre phrase Rodrigues as-tu du cœur ? un Gascon répondit Demandez seulement s’il est gascon cela suffit ; dès lors, une expression Rodrigues es-tu gascon ? était devenue à la mode.

Pourtant, il s’agit plus souvent d’une moquerie de soi-même que de vanterie. Le livre d’Avallon, La fleur des gasconnades, est recommandé à toute personne qui s’intéresse à sa santé.

Je suis venu si vite disait un habitant de la Gascogne qui avait couru à une œuvre de charité, je suis venu si vite que mon ange gardien avait de la peine à me suivre.

La trufanderia, autre forme d’humour gascon

Souy tan sadout que n’èy pa mèy nat arrouncilh au bénte. Soi tan sadot que n’èi pas mei nat aronchilh au vente. J’ai tant mangé que je n’ai plus aucun pli au ventre (lexique du gascon parlé dans le Bazadais, de Bernard Vigneau)

Ce qui est notable et qui permet d’affirmer qu’on est bien dans l’humour, c’est que le Gascon n’hésite pas à se mettre en scène et à à se moquer de lui-même. Castex rapproche cet humour de celui des Anglais plus que de ceux d’autres Européens.  La comparaison est, avouons-le, plutôt flatteuse.

L’uelh deu gat

Un autre trait caractéristique du Gascon est sa méfiance naturelle. Que cau sauvà’s ua pèra entà la set [il faut se garder une poire pour la soif] nous rappelle le Landais Césaire Daugé (1858-1945). Les Gascons se méfient, ont l’art de la synthèse, l’habileté à croquer, nous dit encore Jean Castex. Et il est vrai que les sobriquets des villages et des personnes en sont de beaux exemples. Rappelons-nous que ceux qui vivent près de l’Adour sont appelés los graolhèrs [les mangeurs de grenouille]. Ou encore, avec Roger Roucolle, que, dans le coin d’Agos Vidalos, Que vau mes estar crabèr a Agò que curè a Viscòs [Il vaut mieux être chevrier à Agos que curé à Viscos]

Finalement, on retiendra avec Jean Castex le mot de Simin Palay : mès, en aqueste garce de bite, lou mès urous et qui s’en crémes en aquesta garça de vita, lo mes urós eth qui se’n cred… [mais, dans cette garce de vie, le plus heureux est celui qui s’en croit…]

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Jean Teulé, Le MontespanJulliard, 352 p. (ISBN 978-2260017233). Grand Prix Palatine du roman historique, prix Maison de la Presse 2008, prix de l’Académie Rabelais.
L’ironie et l’humour chez Montaigne, Bruno Roger-Vasselin, 2000
La fleur des gasconnades, Charles Yves Cousin d’Avallon, 1863
Gasconiana, ou recueil des hauts faits et jeux d’esprit des enfants la Garonne, Charles Yves Cousin d’Avallon, 1801
L’humour gascon, Jean Castex, 1985




Les calhavaris ou charivaris

Les calhavaris ou charivaris sont des manifestations bruyantes que les jeunes organisent pour donner une sérénade nocturne aux couples remariés ou aux amics de coishinèra (amants). On porte ainsi à la connaissance de tous les écarts à la morale. Ils donnent lieu parfois à des débordements et à des troubles à l’ordre public.

Quand donne-t-on un calhavari ?

Les motifs d’un calhavari sont nombreux : un remariage sur le tard, une grande différence d’âge entre les époux, un remariage hâtif, un mari battu par sa femme, un mari cocu, un couple sans enfants, une jeune fille qui est enceinte ou qui a éconduit un prétendant, un couple avaricieux qui évite d’inviter ses voisins, etc.

Charivari - Lithographie de Granville
Charivari – Lithographie de Granville

Le calhavari sert à dénoncer ceux qui ont enfreint les valeurs morales ou les coutumes de la communauté.

La nuit, ou plusieurs nuits en suivant, les « contrevenants » ont droit à un effroyable concert de tambours, de sifflets, de bruits de casseroles, d’injures, de cris et de chansons. On lance des cailloux sur la maison et parfois, on tire des coups de feu.

Ainsi les personnes qui entretiennent des relations adultères ont droit à un calhavari et parfois à une flocada. Elle consiste à semer des cailloux ou des feuilles entre les deux maisons pour faire un chemin, de préférence le samedi soir, pour que tous ceux qui se rendent à la messe du dimanche en soient les témoins.

Comment éviter le calhavari ?

Pour éviter le calhavari, le meilleur moyen est d’ouvrir sa porte et de s’acquitter d’une somme d‘argent, de bonnes bouteilles ou de victuailles selon les exigences des tapageurs.

Charivari - Asouade dans les Landes - L'Illustration 1847
Asouade dans les Landes – L’Illustration 1847

La fixation du montant à verser provoque parfois des désaccords entre les organisateurs du calhavari. Le partage engendre des bagarres.

On peut aussi éviter le calhavari en acceptant l’asoada. Les conjoints montés sur un âne, la femme dans le bon sens et l’homme à l’envers tenant la queue de l’âne, se promènent dans le village sous les huées.

Lorsqu’ils refusent l’asoada, on les remplace par un voisin revêtu d’habits de femme, et installé à l’envers sur l’âne. Le cortège se promène dans tout le village et fait souvent halte devant la maison du mari.

Les autorités interdisent les calhavaris

Lo calhaouari par Ernest Gabard (1879 - 1957)
Lo calhavari par Ernest Gabard (1879 – 1957)

Les autorités n’approuvent pas les calhavaris. Elles les jugent contraires aux bonnes mœurs et entrainant des extorsions de fonds. Des conciles frappent d’anathème ceux qui y participent.

Le Parlement de Toulouse rend des arrêts interdisant les calhavaris en 1537, en 1542, en 1551, en 1645, et en 1649. En 1762, il prend un nouvel arrêt ordonnant que ses précédents arrêts concernant les charivaris seront exécutés. Rien n’y fait.

Lo seguissi
Lo seguissi par Ernest Gabard (1879 – 1957)

Les autorités locales chargées de la police sont plus complaisantes. On arrête les coupables et on les condamne à des amendes et au remboursement des sommes demandées lors du calhavari.

En 1762, un calhavari a lieu à Saint-Gaudens, suite à une dispute entre un mari et sa femme. Le Procureur général ordonne aux consuls de l’empêcher. Ceux-ci font publier un règlement interdisant les attroupements mais suspendent pendant deux jours les patrouilles de police dans la ville !

Il devient une arme politique

Le charivari, sous des rites plus ou moins différents, existe dans d’autres régions de France. Au début du XIXe siècle, il devient une arme politique redoutable.

Charivari - Caricature de Casimir Perrier
Caricature de Casimir-Pierre Perier

En 1830, une campagne de charivari est organisée contre les notables et les députés libéraux  ralliés à la politique d’ordre de Casimir-Pierre Perier (1777-1832).

Ils ont lieu pour des récompenses honorifiques jugées imméritées, en cas de faveur faite à un proche, en cas de corruption d’électeurs ou tout simplement parce qu’un vote à l’Assemblée Nationale déplait.

En 1833, d’Argout alors ministre de l’intérieur dit que c’est une atteinte à l’indépendance des Chambres et à la liberté des votes. On interdit le charivari, cet outil de l’expression populaire directe et on pourchasse les participants.

La pratique décline dans la deuxième moitié du XIXe siècle.

Le Charivari, le journal satirique

Le Charivari, N° zéro (novembre 1832)
Le Charivari, journal satirique n° zéro (novembre 1832)

C’est à ce moment que nait Le Charivari, le premier quotidien illustré satirique du monde, qui parait de fin 1832 à 1937. Son fondateur, le Lyonnais Charles Philipon (1800-1862) en fait un journal d’opposition républicaine à la Monarchie de Juillet.

Serge Clos-Versaille

Article en orthographe nouvelle (1990)

Références

Articles des Bulletins de la société de Borda, de l’Agenais et de la société historique et archéologique du Gers
Charivaris en Gascogne. La morale de peuple du XVIe au XIXe siècles, Christian Desplat, Bibliothèque Berger Levrault.
Le charivari politique : un rite de surveillance civique dans les années 1830, Emmanuel Fureix