1

Les toponymes de Gascogne

Toponymie gasconne - Bénédicte et Jean-Jacques Fénié
Toponymie gasconne – Bénédicte et Jean-Jacques Fénié

Les toponymes sont les noms des lieux. En Gascogne comme ailleurs, les noms remontent parfois très loin et témoignent de son passé. Peut-être aimeriez-vous connaitre l’origine du nom de votre commune ou d’un lieu-dit ? Suivons Bénédicte et Jean-Jacques FENIÉ, les spécialistes de la toponymie gasconne.

Les toponymes anciens

Le Pic du Gar
Le Pic du Gar

Certains toponymes sont très anciens, remontant à une époque où on ne parlait pas encore gascon. Ils concernent surtout des reliefs et des cours d’eau.

Par exemple, la racine gar- qui peut se traduire par pierre ou caillou, se retrouve dans Garos, le pic du Gar et sans doute dans Garonne. Il a pu donner le gascon garròc qui signifie rocher, hauteur, mont. En basque, il donne garai avec la même signification.

La racine pal- qui peut se traduire par rocher escarpé, se retrouve au col de Pau en vallée d’Aspe et sans doute aussi dans le nom de la ville de Pau.

De même, le nom de cours d’eau gascons remonte à ces temps lointains : Adour, Neste, Gave, Ousse, Oussouet, Losse, Baïse.

Les Aquitains occupent le territoire entre l’Ebre et la Garonne.

Le lac d'Oredon
Le lac d’Oredon

Les Aquitains nous ont laissé des noms en os/osse que l’on retrouve surtout dans le val d’Aran et dans les pays qui bordent l’Atlantique. Citons Andernos, Biscarosse, Pissos, Biganos.

Citons aussi Ixone (brêche, crevasse) qui a donné Ilixone : Luchon. Alis (eaux argileuses) a donné Eauze. Ili (ville) et Luro (terre basse) a donné Iluro : Oloron. Iu ou èu (lac de montagne en gascon) a donné èu redon (lac rond : Orédon), èu verd (lac vert : Aubert). Ces deux derniers exemples montrent aussi comment les noms gascons ont été francisés au cours du XIXe siècle.

À noter, les Celtes ont peu pénétré en Gascogne, sauf le long de la Garonne et en val d’Aran. Cambo (méandre) a donné Cambo en pays basque. Condomages (marché de la confluence) a donné Condom.

Les toponymes d’origine latine

Signalisation bilingue des rues à Agen
Signalisation bilingue des rues à Agen

Ce sont les plus nombreux.

Acos, en latin acum (domaine de ….), associé à un nom de paroisse donne Arzacq, Aurignac, Listrac, Marciac, Pessac, Pontacq, Préchac.

Acum qui donne an, est spécifique de la colonisation romaine. On le retrouve dans le Gers dans Biran, Corneilhan, Orbessan, Aignan, Courrensan, Samaran, …. autour de Saint-Bertrand de Comminges dans Aventignan, Barbazan, Saléchan, Estansan ….,  autour de Tarbes dans Aureilhan, Artagnan, Juillan, Madiran, …. et autour de Bordeaux dans Draguignan, Caudéran, Léognan, ….

Villa (domaine) donne Bilhère, Vielle-Aure, Vielle-Adour, Vielle-Tursan. Vic (village) donne Vic en Bigorre. Vic-Fezensac semble plus tardif.

En revanche, les invasions du Ve siècle et l’implantation des Wisigoths en 418 nous ont laissé Gourdon, Goutz (colonies de Goths), Boussens, Maignaut-Tauzia, Estarvielle, Ségoufielle, Gaudonville (village de Goths).

Les toponymes gascons

À partir de l’an mil, les toponymes anciens se raréfient et ceux gascons deviennent de plus en plus nombreux. Leur sens est plus facile à saisir pour qui connait la langue.

L’essor de la population entraine la formation des sauvetats [sauvetés]. Ainsi : Saub=veterre, Lasseubetat… (n’oublions pas que le v se prononce b dans certaines parties de la Gascogne). Et des castelnaus [castelnaux]. Ce qui donnera : Castéra-Loubix, Castéra-Verduzan, Castets, Castex, Castelbon, Castetner, Castillon, Castelnau…

Commune de Came (Pyrénées-Atlantiques)
Commune de Came (Pyrénées-Atlantiques)

Plus tard, aux bastides du XIIIe siècle, on donne des noms prestigieux : Barcelone, Grenade, Pavie, Plaisance, Valence … ou celui des personnages qui les ont créées : Arthez d’Armagnac, Créon d’Armagnac (fondée par Amaury de Craon), Beaumarchés (fondé par Eustache de Beaumarchés), Hastingues (fondée par le sénéchal de Hastings), Rabastens (fondée par Guillaume de Rabastens).

Toutefois, les éléments du relief restent à l’origine de nombreux toponymes gascons. Mont [hauteur] donne Mont, Montegut, Montardon, Monclar, … Sèrra [colline] donne Serre-castèth, Sarremezan, … Poei [petite éminence] donne Pey, Pouey, Puch, Piau, Pujo, Pouyastruc, … Arrèc [sillon] donne Arricau, … Assosta [abri] donne Soustons, … Aiga [eau] donne Ayguetinte, Tramezaygues, … Averan [noisette] donne Abère, Averan, … Casso [chêne] donne Cassagne, Cassaber, Lacassagne, …. Castanha [châtaigne] donne Castèide, Castagnède, Castagnon, … Hau [hêtre] donne Faget, Hagetmau, … Bòsc [bois] donne Le Bouscat, Bosdarros, Parlebosc, … Hèn [foin] donne Héas, Hèches, … Casau [métairie] donne Cazaux, Cazarilh, Cazaubon, Cazaugitat…

Mais après l’an mil, c’est aussi l’époque de l’essor du christianisme en Gascogne. Et les noms de saints se généralisent : Saint-Sauveur, Saint-Pé, Saint-Emilion, Saint-Girons, Saint Orens, Saint-Boé, ….

Comment conserver les toponymes gascons ?

Département de la Haute-Garonne
Département de la Haute-Garonne

S’intéresser à la toponymie de sa commune, c’est s’intéresser à son histoire, à son identité. Et nombreux sont les Gascons qui s’y intéressent.

Pourtant, l’exercice est rendu difficile par la francisation des noms au cours du XIXe siècle. Par conséquent, il faut rechercher dans les documents anciens (terriers, compoix, cadastres, actes notariés) pour retrouver l’évolution de leur orthographe et leur signification ancienne.

Ce travail de recherche réalisé et complété par une enquête de terrain auprès de la population, il est tentant de redonner aux routes, aux chemins et aux lieux-dits, leurs noms gascons. Après tout, n’est-ce pas préférable de renouer le lien avec notre histoire plutôt que de leur donner des noms de fleurs (rue des coquelicots, rue des pervenches, …) ? Ou de leur donner des noms d’artistes dont peut-être peu de gens ont entendu parler ?

Le rôle décisif du conseil municipal

Osmets - Ausmes
Osmets – Ausmes

C’est le conseil municipal qui peut donner une dénomination aux voies et chemins de la commune, ou aux lieux-dits, dans le cadre de ses attributions prévues à l’article L 2121-29 du code général des collectivités territoriales. Ses décisions sont exécutoires de plein droit, dès que les formalités légales sont accomplies et qu’elles ont été transmises au préfet (article L. 2131-1 du CGCT).

Les communes de plus de 2 000 habitants doivent notifier au centre des impôts fonciers ou au bureau du cadastre, la liste alphabétique des voies publiques et privées de la commune (décret n° 94-1112 du 19 décembre 1994). Il en est de même des modifications apportées (changement de dénomination d’une voie ancienne, création d’une voie nouvelle), dans le mois qui suit la décision, par l’envoi d’une copie de cette décision.

Les pressions sont fortes pour ne pas adopter le gascon ! Lors des opérations Numérues qui consistent à donner des noms de rues et des numéros aux maisons pour faciliter l’intervention des services publics, notamment des pompiers, La Poste intervient pour donner des noms français au prétexte que les facteurs ne savent pas lire le gascon. Pourtant, le courrier arrive bien dans les communes qui ont donné des noms gascons à leurs voies et chemins…

La loi Molac autorise l’utilisation des langues régionales

Bayonne - signalisation trilingue français, basque et gascon
Bayonne – signalisation trilingue français, basque et gascon

La loi n° 2021-641 du 21 mai 2021, relative à la protection patrimoniale des langues régionales et à leur promotion, dite « Loi Molac », apporte certaines clarifications relatives à l’emploi des langues dites « régionales ».

Si l’on a surtout parlé de la censure des articles concernant l’enseignement des langues régionales, on ne peut passer sous silence son article 8 qui stipule que : « Les services publics peuvent assurer sur tout ou partie de leur territoire l’affichage de traductions de la langue française dans la ou les langues régionales en usage sur les inscriptions et les signalétiques apposées sur les bâtiments publics, sur les voies publiques de circulation, sur les voies navigables, dans les infrastructures de transport ainsi que dans les principaux supports de communication institutionnelle, à l’occasion de leur installation ou de leur renouvellement ».

Après les incertitudes juridiques, la signalétique bilingue est désormais reconnue par la loi. Rien ne s’oppose plus à ce que les communes mettent une signalisation bilingue à l’entrée de leur commune ou sur les bâtiments municipaux.

Alors, Gascons, à vos panneaux !

Références

Toponymie gasconne, Bénédicte et Jean-Jacques FENIÉ, Editions Sud-Ouest, 2006.

 




Paulette Sarradet poétesse

Paulette Sarradet, c’est une femme discrète et une poétesse reconnue. Elle passe la plus grande partie de sa vie dans le Comminges.

Paulette Sarradet

Paulette Sarradet s'installe à Soueich (Haute-Garonne)
Soueich (Haute-Garonne) et le Ger

Paulette Lasserre nait à Toulouse le 2 février 1922 ; elle y passe son enfance. Puis, à 13 ans, elle quitte la grande ville pour rejoindre, à 90 km de là, le village de Soueich. Ce petit village commingeois se trouve à 8 km de Saint-Gaudens en allant vers Aspet, dans une plaine où coule le Ger.

Saint-Gaudens - Collégiale et Place Jean-Jaurès
Saint-Gaudens – Collégiale et Place Jean-Jaurès

 

La jeune femme se marie avec un Saint-Gaudinois et devient Paulette Sarradet. Puis, en 1958 (elle a 36 ans), elle s’installe à Saint-Gaudens.

Tout d’abord, Paulette Sarradet possède un commerce ambulant. Toutefois, elle va rapidement créer une boutique qui sera réputée pour la qualité de ses tissus, La Maison du Blanc. De plus, ce magasin est très bien placé, place Jean Jaurès, pratiquement en face de la collégiale, à l’entrée de la rue commerçante Victor Hugo. Mais la tenancière ne fait pas que vendre du linge de maison…

Le sens de l’art et de la poésie

Magda Peyrefiffe - La Pierre au rond de sorcière
Magda Peyrefitte – La Pierre au rond de sorcière

 

Paulette Sarradet a la poésie dans le sang. Alors, à Saint-Gaudens, Paulette se lie avec les écrivains et poètes locaux. Il s’agit de Magda Peyrefitte qui publia en 1983 aux éditions l’Adret, La pierre au rond de sorcière, roman qui raconte Jean le crestaire (castreur), un homme rude et doux ainsi que sa mère, Baptistine la folle.

Vignaux
René-Marcel  Vignaux

 

 

 

 

Et elle se lie aussi avec René-Marcel Vignaux, un poète plusieurs fois primé dans toute la France, dont on peut lire son dernier recueil, Quelques signes sur le chemin.

Au début des années soixante, avec ses deux amis, elle crée le Club d’art et poésie en Comminges. Un club très actif qui créera de nombreuses manifestations.

Paulette Sarradet et l’accueil des autres

En 1965, Armand de Bertrand-Pibrac, alors maire de Saint-Gaudens, commande un monument dédié  » À Tous Les Français Reposant En Terre d’Algérie Et Dans Les Territoires d’Outre-Mer « . C’est Paul Pascuito, né à Alger et vivant à Saint-Gaudens, qui le réalisera, en marbre de Saint-Béat. L’œuvre de 4 m de haut est situé au centre du Cimetière Vieux ; elle représente une femme, ange de paix et d’éternité.

Lors de l’inauguration, Paulette Sarradet lit un poème qu’elle a écrit pour cette occasion, dont voici la dernière strophe.

L’hirondelle à vos morts portera le message
De votre amour pour eux et de notre amitié,
Rien n’est plus beau, plus grand, que l’immense partage
Que nous voulons ce jour avec l’éternité.

Le temps de la reconnaissance

La poétesse Paulette Sarradet recevra deux prix nationaux prestigieux de poésie. Tout d’abord, en 1975, la ville de Clermont-Ferrand lui remet le prix Amélie Murat pour Equinoxes. Puis, en 1982, Paulette Sarradet reçoit le prix Émile-Hinzelin de l’Académie française pour Les amants solaires.

René Nelli amis de Paulette Sarradet
René Nelli

Cependant, Paulette entretient des relations suivies avec des poètes de France et d’Espagne, dont René Nelli (1906-1982) et son épouse Suzanne Ramon (1918-2007). Ils échangent de nombreuses lettres et livres. Une relation qui souligne son ancrage culturel, René Nelli étant un spécialiste de l’histoire cathare et de la poésie des troubadours.

Finalement, elle meurt à l’hôpital de Saint-Gaudens le 7 février 2015. Elle avait 93 ans mais elle aimait à rappeler que les poètes n’ont pas d’âge.

Depuis une dizaine d’années, le journal de Soueich organise, pendant la semaine des arts (au mois de mai), un concours annuel d’écriture, et la mairie décerne le prix Paulette Sarradet.

Poète qui es-tu ? ce que je suis

Tesmoingt - Illustration pour Equinoxes
Michel Tesmoingt (1928-2011) – Illustration pour Equinoxes

Extrait du recueil Equinoxes, Paulette Sarradet, 1974

Je suis un long poème inachevé,
débordant de lumière et d’ombre,
gonflé de vent et de tempête
mais aussi d’accalmie secrète…

J’avance dans les matins d’aurore
nébuleuse sur les étangs
où s’engloutissent mes amours…
L’or de la bruyère s’étale
pour mes longues nuits d’insomnies…
Je cueille des aubes et je drape des nuits,
avec la biche, je bois à la source,
je suis le follet de la Saint jean,
je suis le bois qui pleure en l’âtre
l’immense forêt qui se tord
en ses voûtes cathédrales,
dans l’orgue de ses branches
où je crie l’amour des hommes.
Je suis un long poème inachevé

Je suis la fille en mal d’amour
et le garçon en mal d’ivresse,
je suis le rêve et la caresse,
je suis les âmes tourmentées

Je suis la douce-amère
aux lèvres de la vie,
les braises et les cendres,
la plénitude et l’éblouissement,
je suis le friselis du vent
Le serpentaire sur sa proie,
Je suis la Citharède
aux accords prometteurs,
le jaspe vert et le carbone pur,
l’étoile et l’infini
L’amour I la mort ! la VIE!
Je suis beaucoup et ne suis RIEN

Je ne suis que ce sable fin
que la mer roule sur la grève
Qu’irréelle et infinie poussière,
je ne suis rien, rien qu’un mortel
QUE DIEU VOULUT NAITRE POETE,

C’est pour cela que je ne suis
Qu’un long poème inachevé…

Quelques uns des livres de Paulette Sarradet

Paulette Sarradet - Equinoxes
Paulette Sarradet – Equinoxes

Dans le jardin des rimes, 1964
Equinoxes
, 1974
Un langage au-delà des mots
, 1978
Terres d’Occitanie, 1978
Les amants solaires, 1981
Priorité au temps qui passe, poèmes, Paulette Sarradet, Guilde des lettres, 1991
Les sanglots de Toulouse, poèmesPaulette Sarradet, Gerbert, 1999
D’un crépuscule à l’aurore, de l’an 2000, Paulette Sarradet, Gerbert, 2000

Certains sont illustrés comme Les sanglots de Toulouse illustré par Jacques Fauché (1966-1992), peintre et professeur à l’École des Beaux-Arts de Toulouse. Ou encore Equinoxes qui fut illustré par le peintre normand, Michel Tesmoingt (1928-2011).

Anne-Pierre Darrées
écrit en orthographe nouvelle

Références

Equinoxes, Paulette Sarradet, 1974
Dans le jardin des rimes, Paulette Sarradet, 1964
Paul Pascuito, un enfant de Douera,
Saint-Gaudens. Paulette Sarradet, la poétesse occitane s’en est allée, La Dépêche, 09/02/2015




Vœux de diversité de l’expression française

Diversité et liberté vont de pair. Et puisque c’est l’époque des vœux, en ces temps de restrictions de toutes sortes, que diriez-vous de promouvoir la diversité de nos langages ?

La diversité du français et la langue d’oïl

On a parfois l’impression que le français est une langue uniforme sur tout le territoire. Et qu’il faut s’aligner sur un vocabulaire « officiel », seul digne d’être écrit, voire parlé. Heureusement, il n’en est rien. Si l’on regarde les traces qu’ont laissées les dialectes de langue d’oïl, il y a déjà une belle diversité d’expressions et de mots. Par exemple, en s’appuyant sur le franco provençal, on pourrait dire : si nous appondons [mettons bout à bout] quelques mots régionaux, sûr que les autres seront franc [complètement] perdus.

Henriette Walter la diversité des langues
Henriette Walter

Aujourd’hui, en ce 29 décembre, il bruine, il pleuvine, il pleuvasse, il pluviote, il brouillasse, il crachine, bref il pleut un peu. Du moins, ce sont les synonymes de pleuvoir que proposent les dictionnaires comme celui du CNRTL. Et bien, avec quelques régionalismes, la linguiste française Henriette Walter (née en 1929 à Sfax, en Tunisie) nous donne l’occasion d’enrichir nos expressions. Ainsi, nous dit-elle, il bergnasse (Berry), il bérouine (pays Gallo), il brime (Poitou), il broussine (Lorraine), il chagrine (Normandie), il mouzine (Champagne), il rousine (Sarthe), etc.

Certes, c’est moins compréhensible par tout francophone mais c’est tellement plus savoureux ! Et qu’importe si nous, nous mangeons de la doucette alors qu’un Bourguignon mange de la pomâche, un Charentais de la boursette, un Lyonnais de la levrette et un Champenois de la salade de chanoine. Malgré les vingt noms différents recensés sur notre hexagone, nous nous régalons tous de valerianella olitoria, autrement dit de mâche.

Des mots gascons dans le français

Eva Buchi
Eva Buchi

Le gascon, comme d’autres langues ou dialectes, a influencé le français. La linguiste suisse Eva Buchi relève des mots d’origine du sud de la France avec leur définition. Par exemple :
– le floc : boisson de couleur blanche ou rosée, élaborée à partir de moût de raisin (Gers).
– la lagune : étendue d’eau au fond d’une petite dépression naturelle (Landes)
– le gnac : combativité (Hautes-Pyrénées)
– la pignada : pinède (des Pyrénées Atlantiques jusqu’en Gironde)

Et si nous continuions à influencer la langue nationale ? Ainsi, quelques mots gascons, francisés ou pas, abarrégés [égaillés] dans un discours, ne seraient-ils pas de beaux signes de notre identité ?

Mangeons donc de la cèbe [oignon], du cébard [jeune pousse d’oignon] ou de l’aillet [jeune pousse d’ail] en insistant bien sur le t final. De même, préparons nos plats dans une toupie [faitout]. Et quand la petite a le tour de la bouche barbouillé de sauce, osons lui dire : « tu es moustouse ».

Après le repas, il sera temps de s’espatarrer [s’affaler] dans un fauteuil en buvant un armagnac sans s’escaner [s’étouffer] et en gnaquant [mordant] dans les dernières coques à la padène [gâteaux à la poêle].

Alors, nous pourrons traiter le fiston de pébé de drolle, ou de poivre de drolle plutôt que de lui dire « espèce de poison » parce qu’il a empégué [empoissé] tous nos papiers de confiture après avoir pris son quatre heures [gouter] ?

Et surtout, n’hésitons pas à repapier, rapapiéger, papéger, péguéger ou papouléger autrement dit à radoter.

Des régionalismes gascons pour la diversité

Degrouais - Les gasconismes corrigés (p. 137)
Degrouais – Les gasconismes corrigés (p. 137)

Nous pouvons aller plus loin et orner nos discours de quelques régionalismes bien expressifs. D’ailleurs, en cette période des vœux, n’est-ce pas le moment de réveiller nos gasconnismes ?

Mon père me fait venir chèvre : mon père me tourne en bourrique.
Porte moi la veste : apporte-moi ma veste.
Viens donner la main : viens donner un coup de main.
J’en ai un sadoul : j’en ai assez.
Tâche moyen de te libérer : fais en sorte de te libérer.
Il s’en croit : il est prétentieux.
Ça date du rei ceset [en prononçant le t final] : ça date de Mathusalem.
etc.

Pour continuer dans la diversité, on peut aussi prendre des expressions qui ne sont pas tout à fait correctes mais qui nous parlent. Par exemple, disons

Je te défends de toucher mon pot de confiture : je te défends de toucher à mon pot de confiture.
Je ne pardonne personne : je ne pardonne à personne.
J’aime rêver au bord de la rivière même si hier je manquai tomber à l’eau : j’aime à rêver au bord de la rivière même si hier j’ai manqué de tomber à l’eau.
Avec Léo nous sommes allés au marché : Léo et moi nous sommes allés au marché.

Certes les deuxièmes expressions sont plus chic mais pourquoi ne pas revendiquer les premières ? Nous serons aussi bien compris et nous utiliserons des expressions de chez nous. Après tout, c’est bien comme ça que l’on fait évoluer une langue.  Et il n’y a pas de raison que nous ne laissions pas notre empreinte.

Ils ont osé la diversité

À la cour d’Henri IV, on se dispute pour savoir si on dit cuiller (en prononçant le r final comme dans fer) ou cuillère. Le roi est clair le mot est masculin, et c’est bien la première forme. Malherbe (1555-1628), lui, résiste en répondant que tout puissant qu’était le roi, il ne ferait pas qu’on dît ainsi en deçà de la Loire. Le temps a fait son ouvrage et on peut aujourd’hui dire les deux.

 

François Mauriac
François Mauriac

 

Notons aussi qu’à peine plus tard, le grammairien Gilles Ménage (1613-1692) remarque que le petit peuple de Paris prononce cueillé, la cueillé du pot, et que les honnêtes bourgeois y disent cueillère. Et je crois bien que de nos jours encore, la prononciation de ce mot est diverse : cuillère, cueillère voire culhère pour certains de chez nous.

Enfin, un écrivain reconnu comme François Mauriac (1885-1970) fait dire, dans Nœud de vipères, au père de Robert : pourquoi que je te fixe comme ça ? Et toi, pourquoi que tu ne peux pas soutenir mon regard ?

Et pourquoi que nous n’en ferions pas autant ?

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Le français d’ici, de là, de là-bas, Henriette Walter, 1998
Les gasconismes corrigés, Desgrouais, 1746
Nouveaux gasconismes corrigés, Etienne Villa, 1802
Les emprunts dans le Dictionnaire des régionalismes de France, Eva Buchi, 2005
Gasconismes faut-il se soigner ? Escòla Gaston Febus
Mélenchon comprendrait-il Montesquieu ? Escòla Gaston Febus




Les livres pour noël

Peut-être Noël est-il aussi un moment pour transmettre une part de notre culture locale ? Une culture qui se construit tous les jours en se basant sur ce que nous ont transmis nos prédécesseurs.

Un livre, un noël

Les Islandais n’imagine pas Noël sans offrir des livres. Leur fameux déluge de livres (voir article précédent), le Jólabókaflóð. Et, finalement, une enquête en France en 2020, montre que nous nous offrons surtout des chocolats et… des livres.

Alors, pourquoi ne pas s’intéresser à des livres de chez nous ? Jean Nadau nous le répète dans sa chanson, Un coin de rue, un chemin de terre Qu’èm d’aqueth pais deus qui nos an aimat [Nous sommes du pays de ceux qui nous ont aimés].  Il s’agit bien d’Aqueth paradis perdut au hons de noste cap [de ce pays perdu au fond de nos têtes].

Y a-t-il une littérature de Noël ?

 Livres de Noël - Charles Dickens - A Christmas Carol Oui et non. Noël peut inspirer des histoires, en particulier sur des scènes de Noël comme le très célèbre A Christmas Carol du Britannique Charles Dickens (1812-1870) dont voici le début.

Marley was dead: to begin with. There is no doubt whatever, about that. The register of his burial was signed by the clergyman, the clerk, the undertaker, and the chief mourner. Scrooge signed it; and Scrooge’s name was good upon ‘change, for anything he chose to put his hand to. Old Marley was as dead as a door-nail.

[Marley était mort, pour commencer. Là-dessus, pas l’ombre d’un doute. Le registre mortuaire était signé par le ministre, le clerc, l’entrepreneur des pompes funèbres et celui qui avait mené le deuil. Scrooge l’avait signé, et le nom de Scrooge était bon à la bourse, quel que fût le papier sur lequel il lui plût d’apposer sa signature. Le vieux Marley était aussi mort qu’un clou de porte.]

 Livres de Noël - Vasconcelos - Meu Pé de Laranja LimaPlus récemment, Meu Pé de Laranja Lima du Brésilien José Mauro de Vasconcelos (1920-1984) raconte un noël poignant. L’enfant se précipite le matin de noël pour voir ce qu’il y a dans ses tennis. Rien ! Son père est trop pauvre pour offrir des cadeaux à ses enfants.

Desviei meus olhos do tênis para uns tamancos que estavam parados à minha
frente. Papai estava em pé nos olhando. Seus olhos estavam enormes de tristeza.
Parecia que seus olhos tinham crescido tanto, mas crescido tanto que tomavam toda
a tela do cinema Bangu. Havia uma mágoa dolorida tão forte nos seus olhos que se
ele quisesse chorar não ia poder. Ficou um minuto que não acabava mais nos
fitando, depois em silêncio, passou por nós. Estávamos estatelados sem poder dizer
nada. Ele apanhou o chapéu sobre a cômoda e foi de novo para rua.

[Je détournai les yeux de mes sandales de tennis et je vis des galoches arrêtées devant moi. Papa était debout et nous regardait. Ses yeux étaient immenses de tristesse. On aurait dit que ses yeux étaient devenus si grands qu’ils auraient pu remplir tout l’écran du cinéma Bangu. Il y avait une douleur si terrible dans ses yeux que s’il avait voulu pleurer il n’aurait pas pu. Il resta une minute qui n’en finissait plus à nous regarder puis sans rien dire il passa devant nous. Nous étions anéantis, incapables de rien dire. Il prit son chapeau sur la commode et repartit dans la rue.]

Quelques recommandations de chez nous

Toutefois, les livres de Noël les plus fréquents ou les plus traditionnels restent probablement les chants et les contes.  Si les Edicions Reclams n’ont pas publié de livre ayant pour thème noël, ils ont mis l’accent cette année sur des récits qui nous appellent à une évasion, qui sont ou font appel à des légendes.

Jamei aiga non cor capsús

Jamei aiga non cors capsùsCe livre de Benoit Larradet a un succès bien mérité. Il raconte trois destins. Celui d’un tronc d’arbre, coupé dans les Pyrénées, transformé en mat de navire négrier, qui s’échoue sur les bords de la rive du Rio de la Plata. Celui de l’indien Talcaolpen, dernier de sa tribu et qui sait parler aux arbres. Enfin celui de José Lostalet, ce Béarnais émigré en Argentine et devenu gaucho. Trois protagonistes qui se souviennent et qui sont oubliés.

Le ton n’est ni plaintif, ni nostalgique. C’est plutôt celui d’un conte.

Argüeita, Talcaolpen, argüeita quin cambian las gèrbas d’un endret a l’aute. Argüeita la prestida discreta d’un passatge qui miava lo ton pair, enqüèra mainatge, dinc au jaç d’un nandó on panava los ueus. – Argüeita las arraditz e las granas de qui las hemnas sabèvan har un disnar o ua bevuda de hèsta.”

[Regarde, Talcaolpen, regarde comment les herbes changent d’un endroit à l’autre. Regarde l’empreinte discrète d’un passage où te menait ton père, encore enfant, jusqu’au nid d’un nandou où il volait ses œufs. Regarde les racines et les graines dont les femmes savaient faire un diner ou une boisson de fête.]

Cliquer ici pour commander

Ercules l’inicat, Hercule l’initié

Ercules l'iniciat
Ercules l’iniciat

Quel rapport, me direz-vous, entre le héros grec Hercule et la Gascogne ? De façon étonnante, alors que les Grecs ne seraient jamais venus en Gascogne,  nous avons gardé plusieurs de leurs légendes !

Le jeune homme et la grand’bête à tête d’homme rapporté par Jean-François Bladé (1827-1900) parle de la sphinge grecque. Lo becut ressemble étrangement au cyclope Polyphème. Et Hercule, en revenant de son dixième travail, rencontre la princesse Pyrène qui donnera naissance à nos montagnes Pyrénées.

Ce livre, bilingue, nous propose d’aller au-delà de l’image d’un demi-dieu invincible. En effet, pourquoi ces douze travaux et pourquoi dans cet ordre ? En remontant aux sources les plus lointaines dont nous avons trace, l’autrice, Anne-Pierre Darrées, remet en lumière le chemin initiatique que représente ces travaux. Un chemin pour apprendre à corriger ses erreurs, à élargir sa conscience, bref un chemin pour devenir un homme. Et un livre pour revisiter les aventures du héros avec humanité.

Cliquer ici pour commander

Le dictionnaire de Palay

Classique, indispensable, la version sous coffret de ce dictionnaire est un magnifique cadeau de Noël. Voir article précédent. Il accompagne tout Gascon et toute Gasconne qui s’intéresse à son pays. On y trouve la signification de mots bien sûr et aussi ces expressions qui font la saveur de l’expression d’un peuple.

Par exemple à Nadàu [Nadau; Noël] on peut lire :
Nadàu au sou, Pasques au couduroû [Nadau au só, Pascas au cauduron; Noël au soleil, Pâques au coin du feu]
Nadàu e Sen-Joan que coupen l’an [Nadau e Sent Joan que copan l’an; Noël et Saint-Jean partagent l’année]
Las iroles a Nadau, minja que las cau [Las iròlas a Nadau, minjar que las cau; à la Noël il faut manger les chataignes rôties]

Cliquer ici pour commander.

Bonne préparation de noël !




Paroles de femmes – Paraulas de hemnas

Quelle était la place de la femme dans la littérature d’oc ?  Quelle est-elle aujourd’hui ? Les Edicions Reclams vous proposent de découvrir les paroles de femmes, celles de 36 poétesses d’oc contemporaines, rassemblées et présentées par Pauline Kamakine.

Les femmes dans la littérature

Les autrices
Les autrices: 1% en 1500, 30% en 2010

Avant d’arriver aux poétesses d’aujourd’hui, rappelons-nous rapidement la place de la femme dans la littérature d’oc. Et d’ailleurs, est-elle la même que celle des femmes de langue d’oïl ? Le chercheur informaticien Frédéric Glorieux a fait une étude statistique sur les livres de la Bibliothèque Nationale de France (BNF). On voit que, sur le territoire français,  les femmes publient 1% des titres à l’époque baroque, 2% à la période classique. Il faut attendre le XXe siècle pour une vraie présence des femmes.

Trobairitz, la poétesse du Moyen-Âge

Paroles de femmes : les trobaritzEn pays de langue d’oc, la femme, souvent mécène des artistes, est aussi autrice. Au moins vingt-trois trobairitz ont passé les siècles. Elles sont surtout du Languedoc ou de la Provence. La Provençale Beatriz de Dia (1140?-1175?) ou l’Auvergnate Castelloza (1200?-?) sont probablement les plus connues. Toutefois, la première serait Azalaïs de Porcairagues, femme noble originaire de Montpellier. Selon sa vida [biographie] elle écrivit pour En Gui Guerrejat, Gui le Guerrier , frère de Guillem VII de Monpeslher. E la dòmna si sabia trobar, et fez de lui mantas bonas cansós. [Elle savait composer et écrivit pour lui de nombreuses belles chansons.]

En voici un extrait.

Ar em al freg temps vengut,
Que ‘l gèls e’l nèus e la fanha,
E l’aucelet estàn mut,
Qu’us de chantar non s’afranha ;
E son sec li ram pels plais,
Que flors ni folha no’i nais,
Ni rossinhols non i crida
Que la en mai me reissida.
Nous voici venus au temps froid,
Avec le gel, la neige, la boue.
Les oiseaux se sont tus,
Ils ne veulent plus chanter.
Les branches sont sèches,
Elles n’ont plus ni fleur ni feuille.
Le rossignol ne chante plus,
lui qui en mai me réveille.

La poétesse de l’époque baroque au XXe siècle

Suzon de Turson
Suzon de Terson (manuscrit disponible chez Occitanica)

Toujours en pays de langue d’oc, les femmes écrivaines sont rares, très rares à l’époque baroque ou classique qui, pourtant, marque un renouveau littéraire. La Gascogne joue d’ailleurs un rôle de leader dans ce renouveau, mais on est bien en peine de citer un nom féminin.

Citons quand même la Languedocienne Suzon de Terson (1657-1685) qui, malgré sa courte vie, marquera par la beauté de ses 81 poèmes.

Tu non n’aimas gaire,
Tant de mal me’n sap.
Cap que tu non me pòt plaire,
E tu m’aimas mens que cap.
Tu ne m’aimes guère,
C’est mon infortune.
Aucun plus que toi ne peut me plaire,
Et tu m’aimes moins qu’aucune.

On peut mentionner encore Perrette de Candeil, Marguerite Gasc, Melle de Guitard ou Marie de Montfort. Dramatiquement peu en vérité !

Heureusement, dès le XIXe siècle, elles vont s’exprimer dans le mouvement du félibrige. Cette arrivée des femmes – cette fois-ci trop nombreuses pour être citées – a lieu bien avant celle en France du nord. Parmi les plus proches de notre époque, on citera la Limousine Marcela Delpastre, la Languedocienne Loïsa Paulin, ou la Bigourdane Filadèlfa de Gerda. Extrait de « A ta hiéstreto »:

Si soulomens èri ra douço briso
Qui ba, souleto, en eds bos souspira,
D’aro en adès, à ta hiéstreto griso,
0h! qu’aneri ploura…
Si solament èri ‘ra doça brisa
Qui va, soleta, en eths bòsc sopirar,
D’ara en adès, a ta hièstreta grisa,
Oh ! qu’anerí plorar…

Si seulement j’étais la douce brise, / Qui va, seulette, aux bois soupirer, / D’ici à naguère, à ta fenêtre grise, / Oh ! je m’en irais pleurer…

les paroles de femmes du 20è siècle : Louise Paulin - Philadelphe de Gerde - Marcelle Delpastre
Les poétesses du XXe siècle : Loïsa Paulin – Filadèlfa de Gerda – Marcela Delpastre

La poétesse d’oc à l’époque contemporaine

Pauline Kamakine
Paulina Kamakine

Heureusement, les femmes sont vivantes et la poésie d’oc aussi ! Pauline Kamakine, une jeune poétesse d’origine bigourdane, a décidé de rassembler ses consœurs et a proposé aux Edicions Reclams de les présenter dans un florilège. Un projet qui a séduit le Conseil d’Administration. Pauline a donc épluché les publications, les concours de poésie et battu le rappel sur les réseaux sociaux. Elle a reçu immédiatement le soutien de L’Escòla Gascon Febus et de l’Espaci Occitan de Dronero (Italie).

Zine
Zine (chanteuse)

En quelques semaines, Pauline avait identifié plus de 70 poétesses, toutes plus motivées les unes que les autres. Elles sont de partout : Auvergne, Gascogne, Languedoc, Limousin, Provence, Valadas Occitanas (Italie).  Certaines sont très connues comme Zine ou Aurelià Lassaca, d’autres ont simplement publié dans des revues locales. Trop nombreuses pour les présenter en une seule fois, les Edicions Reclams ont décidé de réaliser deux tomes, dont le premier vient de paraitre. il s’intitule Paraulas de Hemnas.

Faire connaissance avec les poétesses

Cecila Chapduelh
Cecila Chapduelh

Les expressions sont très diverses, et les sujets sont aussi divers. Pauline Kamakine a essayé de caractériser chacune pour la faire découvrir au lecteur et a choisi quelques poèmes représentatifs des sentiments ou des préoccupations du moment de la poétesse.

Certaines expriment leur profond attachement au pays, sujet universel. D’autres proposent des thèmes plus spécifiques, comme une réflexion sur la femme – parfois inattendue comme « Sei vielha » de Cecila Chapduelh. Ou encore elles parlent de la relation à un membre de la famille. C’est le cas de l’émouvant « Paire, mon paire » de Silvia Berger, « Ma perla, mon solelh… » de Caterina Ramonda,  ou encore de « Metamorfòsa » de Benedicta Bonnet.

Beaucoup montrent un sens de la simplicité, de la vérité et expriment une sensibilité profonde, intime, offerte sans artifice, comme ‘L’eishardiat » de Danièla Estèbe-Hoursiangou.

L’amour de la langue et la difficulté des langues

La poésie peut êtreLes paroles de femmes du monde occitan un genre plus difficile à lire que la prose. Et tout le monde n’est pas à l’aise avec les spécificités du pays niçard ou du Val d’Aran, ou de nos voisines à l’est des Alpes. La richesse des mots peut aussi surprendre comme « La vidalha e lo lichecraba » de Nicòla Laporte. Celle-ci a voulu jouer sur l’articulation et la subtilité de prononciation des mots en -ac, -at, -ec, -et, etc.

Aussi, le livre propose face à face le texte en graphie classique et sa traduction en français, une traduction effectuée souvent par l’autrice et toujours validée par elle.  Pour les textes des Valadas Occitanas, une traduction en italien rend le livre accessible à nos voisins. Enfin les graphies originales normalisées, quand il y en a, ont été respectées.

Pour acheter le livre cliquer ici ou écrire aux Edicions Reclams, 18 chemin de Gascogne, 31800 Landorthe. reclamsedicions@gmail.com

Bonne lecture aux curieux !

Anne-Pierre Darrées

écrit en nouvelle orthographe

Références

Femmes de lettres, démographie, Frédéric Glorieux, 2017
Azalaïs de Porcairagues
Ar em al freg temps vengut, Azalaïs de Porcairagues
Poésies diverses de Demoiselle Suzon de Terson [texte manuscrit]
Posos perdudos, Philadelphe de Gerde
Paraulas de Hemnas, Pauline Kamakine, 2020




L’humour gascon de Jean Castex

Le Gascon aurait-il un humour spécial ? Oui, selon Jean Castex qui le présente en détail dans son livre, L’humour gascon. Explorons la chose.

Un humour gascon inattendu ! 

de l'humour gascon chez le mari cocu de Madame de Montespan
Françoise de Rochechouart de Mortemart ou Madame de Montespan

Louis-Henri de Pardaillan de Gondrin est marquis de Montespan (en Comminges) et d’Antin (en Magnoac) ainsi que seigneur d’Épernon (proche de l’Ile de France). En 1663, il se marie avec la belle et raffinée Françoise de Rochechouart de Mortemart. Hélas, Monsieur de Montespan n’a pas de fortune à offrir. Aussi part-il à la guerre pour offrir à sa bien-aimée le confort qu’elle mérite.

Pendant ce temps la jeune épouse obtient une place de dame d’honneur de la Reine à Versailles. Elle change son prénom pour celui d’Athénaïs. Quand Louis-Henri revient, c’est pour trouver sa femme enceinte des œuvres royales. Certes la famille a bénéficié de largesses du roi mais cela ne suffit pas à l’époux. Sa riposte laisse sans voix les courtisans de Louis XIV.

La riposte de bravoure et d’humour

Avec beaucoup d'humour gascon, le marquis de Montespan accepta son cocufiage
Louis-Henri de Pardaillan de Gondrin, marquis de Montespan

Au temps du Roi-Soleil, avoir sa femme dans le lit du monarque était pour les nobles une source de privilèges inépuisable. Le jour où Louis XIV jeta son dévolu sur Mme de Montespan, chacun, à Versailles, félicita le mari de sa bonne fortune. C’était mal connaitre Louis-Henri de Pardaillan, marquis de Montespan…

Gascon fiévreux et passionnément amoureux de son épouse, Louis-Henri prit très mal la chose. Dès qu’il eut connaissance de son infortune, il orna son carrosse de cornes gigantesques et entreprit de mener une guerre impitoyable contre l’homme qui profanait une union si parfaite. écrit Jean Teulé.

Car un Gascon sait faire preuve de bravoure et d’humour.  M. de Montespan organise les funérailles de son amour, fait ériger une tombe avec une croix en bois et deux dates 1663-1667. Il prend des vêtements de deuil. Il remplace les plumets de son carrosse par des andouillers de cerfs. Et il traite publiquement le roi de canaille. Une audace jamais vue !

L’humour gascon, qu’es aquò ?

Montespan est-il un original ou un Gascon pur souche ? Autrement dit, les Gascons ont-ils un humour particulier, différent de leurs voisins ? Jean Castex, né en 1929, nous aide à nous y retrouver. Le Gascon n’est pas un Provençal nous dit-il. Ce n’est pas un Cyrano comme l’a dépeint le Marseillais Edmond Rostand. Le Gascon n’est pas non plus un Languedocien qui parle par besoin, même pour ne rien dire, selon les propos de René Nelli.  Jean Castex situe le Gascon plus bruyant que le Périgourdin et moins parpalèr [bavard] que le Toulousain.

Selon les besoins de sa cause, le Gascon aurait la réserve aimable, la promesse facile, l’art de parler. Et même, le Gascon peut avoir le verbe impertinent comme l’Aragonais et lancer vers le Ciel autant de blasphèmes, ou à peu près, que de prières.

Il traduit dans son humour des caractéristiques de son esprit : batailleur, osé, direct, au langage illustré. Bruno Roger-Vasselin précise. Il identifie les différentes formes d’humour que Montaigne utilise dans Les essais : drôlerie, plaisanterie, boutade, truculence, bouffonnerie, aplomb et jubilation.

L’humour, un principe de santé

Étienne de Vignolles, dit La Hire,  compagnon de Jeanne d'Arc
Étienne de Vignolles, dit La Hire, compagnon de Jeanne d’Arc

Le Gascon a besoin de rire et de faire rire. Que cau arríser com un pòt de cramba espotringlat [Il faut rire comme un pot de chambre ébréché]. Il aime la légèreté des propos. Il aime raconter. Tout est sujet à rire, même les moments dramatiques. La célèbre tirade du landais Etienne de Vignoles (1390?-1443), dit La Hire est-elle une effronterie, une hâblerie ou de l’humour ? Sire Dieu, à l’heure du péril, faites pour La Hire ce que La Hire ferait pour vous s’il était Dieu et que vous fussiez La Hire. 

Charles-Yves Cousin d’Avallon (1769-1840) conclut. Vivent les Gascons ! Présence d’esprit, hardiesse poussée, s’il le fut, jusqu’à l’effronterie, habileté à trouver des expédients pour se tirer d’un pas délicat, voilà leurs qualités. Cette présence d’esprit, il en donne maints exemples dans son livre, comme Le Gascon maitre d’hotel:

Un Gascon maitre d’hotel d’un prince et le servant à table, répandit la sauce sur la nappe. Le prince lui dit en riant : j’en ferais bien autant. Je le crois bien, mon prince, répondit le maitre d’hotel, je viens de vous l’apprendre.

La boutade et la sentence

Portrait présumé de Michel de Montaigne
Portrait présumé de Michel de Montaigne

Montaigne le défend, le Gascon est un expert de  la boutade, cette pointe dans l’art de dire, cette saillie d’esprit originale, imprévue et souvent proche de la contre-vérité (définition du CNRTL). C’est cette charge qui secoue l’auditeur, l’allégresse qui s’exalte et la politesse qui s’efface, comme écrit élégamment Bruno Roger-Vasselin.

Jean Castex précise que l’humour gascon a quelque chose d’incisif, ce qu’il appelle la senténcia [sentence].
Il s’agit d’un mot ou d’une courte phrase couperet. Là où le français dira faire des étincelles, le gascon, s’il est plus imagé encore, paraîtra plus ambigu. Il dira hèr petar eths herrets : faire « sonner » les fers.

Cette senténcia est reçue comme une drôlerie en Gascogne, et, souvent, comme une agression par des étrangers.

La gasconnade

Gasconiana, ou recueil des hauts faits et jeux d'esprit des enfants la Garonne, sur l'humour gascon
Extrait de « Gasconiana, ou recueil des hauts faits et jeux d’esprit des enfants la Garonne » de Charles-Yves Cousin d’Avallon

On a parfois confondu humour et vantardise. Et le terme de gasconnade porte un côté négatif. Cousin d’Avallon rapporte que des spectateurs du Cid de Corneille répétant la célèbre phrase Rodrigues as-tu du cœur ? un Gascon répondit Demandez seulement s’il est gascon cela suffit ; dès lors, une expression Rodrigues es-tu gascon ? était devenue à la mode.

Pourtant, il s’agit plus souvent d’une moquerie de soi-même que de vanterie. Le livre d’Avallon, La fleur des gasconnades, est recommandé à toute personne qui s’intéresse à sa santé.

Je suis venu si vite disait un habitant de la Gascogne qui avait couru à une œuvre de charité, je suis venu si vite que mon ange gardien avait de la peine à me suivre.

La trufanderia, autre forme d’humour gascon

Souy tan sadout que n’èy pa mèy nat arrouncilh au bénte. Soi tan sadot que n’èi pas mei nat aronchilh au vente. J’ai tant mangé que je n’ai plus aucun pli au ventre (lexique du gascon parlé dans le Bazadais, de Bernard Vigneau)

Ce qui est notable et qui permet d’affirmer qu’on est bien dans l’humour, c’est que le Gascon n’hésite pas à se mettre en scène et à à se moquer de lui-même. Castex rapproche cet humour de celui des Anglais plus que de ceux d’autres Européens.  La comparaison est, avouons-le, plutôt flatteuse.

L’uelh deu gat

Un autre trait caractéristique du Gascon est sa méfiance naturelle. Que cau sauvà’s ua pèra entà la set [il faut se garder une poire pour la soif] nous rappelle le Landais Césaire Daugé (1858-1945). Les Gascons se méfient, ont l’art de la synthèse, l’habileté à croquer, nous dit encore Jean Castex. Et il est vrai que les sobriquets des villages et des personnes en sont de beaux exemples. Rappelons-nous que ceux qui vivent près de l’Adour sont appelés los graolhèrs [les mangeurs de grenouille]. Ou encore, avec Roger Roucolle, que, dans le coin d’Agos Vidalos, Que vau mes estar crabèr a Agò que curè a Viscòs [Il vaut mieux être chevrier à Agos que curé à Viscos]

Finalement, on retiendra avec Jean Castex le mot de Simin Palay : mès, en aqueste garce de bite, lou mès urous et qui s’en crémes en aquesta garça de vita, lo mes urós eth qui se’n cred… [mais, dans cette garce de vie, le plus heureux est celui qui s’en croit…]

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Jean Teulé, Le MontespanJulliard, 352 p. (ISBN 978-2260017233). Grand Prix Palatine du roman historique, prix Maison de la Presse 2008, prix de l’Académie Rabelais.
L’ironie et l’humour chez Montaigne, Bruno Roger-Vasselin, 2000
La fleur des gasconnades, Charles Yves Cousin d’Avallon, 1863
Gasconiana, ou recueil des hauts faits et jeux d’esprit des enfants la Garonne, Charles Yves Cousin d’Avallon, 1801
L’humour gascon, Jean Castex, 1985




Quand le gascon influençait la langue française

Per ma fé, le français, comme toute langue vivante, évolue au contact des autres. Au XVIe siècle, les Gascons sont nombreux à la cour, dans l’armée et dans la littérature. Ils vont influencer rapidement la langue de Paris.

Le temps où régnèrent les Gascons

Maxime Lanusse - De l'influence du gascon sur la langue française (1893)
Maxime Lanusse – De l’influence du gascon sur la langue française (1893)

Le professeur grenoblois, Maxime Lanusse (1853-1930), plante sa thèse, De l’influence du dialecte gascon sur la langue française de la fin du XVe siècle à la seconde moitié du XVIIe siècle, dans l’avant-propos : Au XVIe siècle, notre langue, encore en voie de formation, sans contours arrêtés, sans règles bien fixes, se pliait aisément aux goûts et aux humeurs particulières de chaque écrivain ; de sévères grammairiens ne l’ayant pas encore enfermée dans les mailles innombrables d’une syntaxe des plus compliquées, elle subissait, docilement, toutes sortes d’influences. Parmi ces influences, les unes venaient du dehors, de l’Italie surtout et de l’Espagne ; les autres nées sur notre sol même, étaient dues à la vie si puissante alors des parlers provinciaux. (…) Or de tous les parlers provinciaux celui qui a le plus marqué son empreinte au XVIe siècle sur la langue française, c’est sans contredit le gascon.

Pierre de Bourdeilles, dit Brantôme, admirateur de la bravoure des gascons
Pierre de Bourdeilles, dit Brantôme

Pierre de Bourdeilles dit Brantôme (1537-1614) précise que les Gascons étaient honorés pour leur bravoure, aussi copiait-on leur accent, leur empruntait-on des mots et des tournures, jetant même des Cap de Diu. Un Malherbe ou un Pasquier luttèrent pour « dégasconner » la langue. Un jour, M. de Bellegarde demande au grand grammairien s’il faut dire despendu ou despensé. Malherbe répondit que despensé est plus françois, mais que pendu, dépendu, rependu, et tous les composés de ce vilain mot qui lui vinrent à la bouche, étaient plus propres pour les Gascons.

Le gascon ou les langues du midi ?

Girart de Roussillon le conte qui rime en gascon
Mariage de Girart de Roussillon dans un manuscrit du xve siècle attribué au Maître du Girart de Roussillon

À y regarder de plus près, on appelle gascon à cette époque bien plus que les parlers de la Gascogne. La chanson Girard de Roussillon est inventorié au Louvre comme Girard le conte rimé en gascoing. On trouvait à la belle et spirituelle Madame de Cavoye un accent et des mots du pays qui lui donnent plus de grâce. Elle était d’origine languedocienne.

Il n’empêche que l’influence des Gascons de Gascogne sera très importante. En effet, ils vont influencer directement le français, favoriser l’utilisation des mots italiens ou espagnols dans le français, ré-introduire des vieux mots français.

La plus grosse modification porte sur la prononciation

Le thésard nous apporte une information importante. La plus grande influence du gascon sur le français, c’est l’accent qui modifiera par ricochet l’orthographe. Il faut dire qu’à cette époque, on baigne dans le multilinguisme. Si le français joue le rôle de communication inter-communautés, comme l’anglais « globish » d’aujourd’hui, chacun le parle plus ou moins bien en conservant souvent son accent local. La capacité à absorber des idiotismes est grande et ne heurte que quelques puristes comme Malherbe.

Des exemples

Jean Racine (1639-1699)
Ah ! Madame, régnez et montez sur le Trône;
Ce haut rang n’appartient qu’à l’illustre Antigone

Les exemples sont nombreux. L’un d’entre eux, rapporte Lanusse, est l’utilisation de voyelles brèves là où les Français les disaient longues. Ainsi les Gascons disaient patte [pat] au lieu de paste [pa:t], battir au lieu de bastir… et les poètes gascons comme du Bartas en tiraient des rimes inacceptables et reprochées. Pourtant,  cette modification restera et le grand Racine, un siècle plus tard, fait rimer Antigone avec trône !

Une autre modification importante est liée à la confusion des Gascons des sons é fermé et è ouvert et à l’absence du son e. Montluc écrivait le procés et non le procès. Les Gascons disaient déhors ou désir à la place de dehors ou desir. Ou encore il décachette au lieu de il décachte. Corneille, Choisy, Dangeau, Perrault et Charpentier, dans un bureau de l’Académie, se demandaient s’il fallait dire et écrire Les pigeons se becquetent ou Les pigeons se becquètent. Et de répondre : pas se becquètent, c’est une manière de parler gasconne.

Un dernier exemple est le mot pié-à-terre où pié a ajouté un d au XVIe siècle (pied-à-terre) pour mieux exprimer la prononciation nouvelle apportée par nos Gascons : pié-tà-terre. Une horreur combattue par Malherbe !

Les membres de l'Académie Française (dont certains pourfendent le gascon) venant offrir le Dictionnaire au Roi Louis XIV en 1694 (1 sur 1)
Les membres de l’Académie Française venant offrir le Dictionnaire au Roi Louis XIV en 1694

Des mots gascons

Michel de Montaigne fera de nombreux emprunts au gascon
Michel de Montaigne (1533-1592)

Bien sûr les auteurs gascons vont mettre des gasconnismes dans leurs textes. Certains de ces mots gascons vont faire chemin, d’autres resteront la langue d’un auteur. Le célèbre Montaigne écrira appiler (tasser), arenvoyer, bandoulier, bavasser (augmentatif de bavarder), boutade, breveter, cadet, désengager, revirade ou une estrette (attaque).

Côté syntaxe, Montaigne conserve des formes gasconnes : Toute cette notre suffisance ; elles nous peuvent estimer bêtes, comme nous les en estimons ; La santé que j’ai joui ; Pardonne-le ; J’écoute à mes rêveries ; etc.

Enfin, ils réintroduiront – involontairement – des mots de vieux français. Par exemple Montaigne utilise le mot rencontre au masculin ; un encontre en gascon, un rencontre en languedocien mais aussi un rencontre en français à l’époque de Froissart !

Les Gascons favorisent l’adoption de mots étrangers

Clément Marot (1496-1544)
Clément Marot (1496-1544) et les règles d’accord du participe passé empruntées à l’italien

Durant les guerres d’Italie, toute la première moitié du XVIe siècle, les Gascons, très présents dans l’armée, sont à l’aise parce que leur parler est proche. Les lettrés gascons absorbent sans difficulté l’italien et colportent des mots nouveaux. À côté d’eschappée, mot français, on trouvera escapade venant de scappata en italien (escapada en gascon). Le linguiste Claude Hagège dénombre dans les 2000 mots qui entreront ainsi dans la langue française.

Le poète Clément Marot (1496-1544), né à Cahors d’une mère gasconne, fait un passage dans le Béarn puis file à Venise. Là, il emprunte la règle de l’accord du participe passé aux Italiens et la ramène en France. Dommage qu’il n’ait pas plutôt choisi celle du béarnais, plus simple!

Que reste-t-il de cette influence ?

Malheureusement l’auteur ne fait pas cet inventaire. Mais il est clair que si d’autres influences ont effacé certains de ces apports gascons, il en reste encore beaucoup. Si on ne dit plus une cargue, on a gardé cargaison. Le cèpe et le cep proviennent de cep, tronc en gascon. Etc. Etc.

Anne-Pierre Darrées

Écrit en orthographe nouvelle (1990)

Référence

De l’influence du dialecte gascon sur la langue française de la fin du XVe siècle à la seconde moitié du XVIIe siècle, thèse de Maxime Lanusse, 1893




Jean Bourdette, per amou det Labéda

Certains Gascons comme Jean Bourdette méritent d’être connus même s’ils ont été discrets dans leur vie. Cet historien publia une bonne quarantaine d’ouvrages sur le Lavedan et quelques lieux à l’entour. Il publia aussi un épais lexique de gascon lavedanais. Ainsi, il nous fournit une vraie mine de connaissance. Encore un Gascon de renom.

Série Gascons de renom : Jean-Baptiste Sénac, Guillaume Saluste du BartasAntoine de NervèzeSans MitarraJacques LacommeAlexis PeyretMarcel AmontIgnace-Gaston PardiesAndré DaguinJean LabordeJoseph du Chesne.

Jean Bourdette

Jean Bourdette (1818-1911)
Jean Bourdette (1818-1911)

Jean Bourdette (1818-1911) est né à Argelès-Gazost. Il y passe son enfance.  Il suit des études d’ingénieur agronome à la prestigieuse Institution royale agronomique de Grignon, en Île de France, un ancêtre de l’actuelle AgroParisTech. Ensuite, il enseigne les sciences naturelles à Paris, fait des recherches à l’Observatoire avec Urbain Le Verrier, le papa de la météo,  dirige la Mission Égyptienne de Paris.

À 60 ans (1878), il décide de quitter ses fonctions et s’installe à Toulouse. Là, il travaille avec le botaniste Gaston Bonnier et parcourt les piémonts pyrénéens, Couserans, Comminges, Vallée d’Aure, Lavedan.

Pourtant, Jean Bourdette est avant tout un chercheur et un fouilleur de livres. Il délaissera rapidement la botanique. Muni d’une loupe, il se consacrera à l’étude de documents, d’archives sur son Lavedan natal. Il publiera pendant 21 ans un très grand nombre d’ouvrages sur cette région.

Jean Bourdette écrit per amor deth Lavedan

Per amou det Labéda / Per amor deth Lavedan (Par amour du Lavedan) est la devise de l’historien qu’il inscrit sur tous ses ouvrages. En 1903, l’Escole Gastou Fébus lui remet le prix d’honneur pour son travail. Pourtant, la plus grosse partie reste à venir.

Jusqu’à son dernier souffle, Bourdette écrit des notices très ciblées sur un thème. Elles peuvent être courtes, d’une bonne soixantaine de pages comme les Notes historiques sur les seigneurs de Montblanc à Esquièze en Barège, où il énumère les familles ayant possédé la seigneurie de Monblanc jusqu’à ce qu’elle soit donnée au Prieuré de Héas. Plus souvent, il développe les informations collectées avec précision et netteté, jusqu’à plus de 700 pages comme la Notice des abbés Lays du Labéda.

Ses ouvrages sont indispensables à toute étude sur cette région, en particulier parce qu’il y conserve la mémoire collective, celle des familles et les coutumes. Dix-sept de ses publications sont à disposition à la bibliothèque de l’Escòla Gaston Febus.

Jean Bourdette publie Froidour

"Mémoire

Non content de ce travail de fourmi, notre historien veut aussi faire connaître un ouvrage majeur sur la Bigorre. Il ne s’agit pas du manuscrit de Guillaume Mauran, Sommaire description du Pays et Comté de Bigorre, datant de 1614 ou peu après, qui fut édité, avec des notes complémentaires, par Gaston Balencie en 1887. Jean Bourdette, lui, voulut faire connaître le travail remarquable du Picard Louis de Froidour (1625?-1685), Grand-Maître des Eaux et Forêts au département de Languedoc, Guienne, Béarn, Basse-Navarre, Soule et Labourd.

Froidour avait écrit le Mémoire du pays et comté de Bigorre, probablement entre 1675 et 1685. Il s’agit d’une description du pays tels que l’a vu le Picard, d’abord une description géographique puis de son administration (justice, administration des eaux et forêts, feux de taille…).

Ce livre regorge d’informations sur la vie des Pyrénéens. Jean Bourdette explique par exemple qu’ayant besoin de sel pour réchauffer et purger les bestiaux pendant les périodes de neige, c’est la raison sans doute pour laquelle ils ont joui, jusques à présent, de la franchise et de la liberté de prendre du sel en Espagne, en Béarn ou ailleurs, ainsi que bon leur semble. Bien sûr, le peuple, gros consommateur de sel, est très opposé à l’impôt sur cette denrée, la gabelle. En Comminges, Froidour rapporte : Ils me dirent naïvement, en peu de paroles, qu’ils ne subsistaient que par le bétail, que leur bétail ne subsistait que par le sel, et que leur ôter le sel c’était leur ôter la vie, et qu’ils aimeraient beaucoup mieux mourir les armes à la main, que de mourir de faim et de misère.

Qu’ei monstruós de mespresar la lenga

Bourdette ne peut s’intéresser à l’histoire de son pays sans s’intéresser au gascon écrit et parlé dans cette région. D’ailleurs, il précise Tout Labedanés qe déou sabey era suo lenca de may, q’ey hountous d’ignourà-la, q’ey moustrous de mespresà-la. / Tot Lavedanés que dèu saber era lenca de mair, qu’ei hontós d’ignorar-la, qu’ei monstruós de mespresar-la. / Tout Lavedanais doit savoir la langue maternelle. Il est honteux de l’ignorer, il est monstrueux de la mépriser.

La route de Gavarnie au Pas de l'Echelle
La route de Gavarnie au Passage de l’Échelle

Ses notices sont d’ailleurs emplies de noms locaux et l’on peut ainsi apprendre ou se remémorer que la cascade de Gavarnie est appelée par les gens du pays et pich dèt Marbourè / eth pish deth Marborè / La pisse du Marboré ou que l’actuel pic de Montaigu est appelé à Bagnères le pic de Deux Heures. Ou encore que la petite vallée ou vallée de Barège communique avec le Lavedan propre ou grande vallée par le difficile pas de la scala (passage de l’échelle).

Jean Bourdette, consulté en 1889 par Miquèu de Camelat, conseillera au jeune auteur d’écrire en lavedanais (Camelat est né à Arrens, Lavedan). Ce que celui-ci fera pendant quatre ans, avant de choisir le béarnais de la plaine qu’il juge plus classique (ou plus connu ?).

Jean Bourdette conserve la langue

En érudit et conservateur de patrimoine culturel, Jean Bourdette se lance dans la réalisation d’un lexique et d’une grammaire. Seul le premier, Essai de vocabulaire du Gascon du Lavedan, sera achevé en manuscrit (il ne sera pas publié). Il est conservé au Musée pyrénéen de Lourdes (4 volumes, 1404 pages).

Jean Bourdette - essai de vocabulaire lavedanais, p. 1391
Jean Bourdette – Essai de vocabulaire du Gascon du Lavedan, p. 1391

Grâce à ce vocabulaire, vous pourrez parler montagnard en utilisant les arrealhs (éboulis), la coma (combe), le coret (petit col), le lità (couloir d’avalanche), la massavielha (roche usée par un glacier), l’ola (le cirque) ou la gauba (lac de montagne) tout en visant le som (sommet). Et, plus curieusement, vous pourrez aussi trouver un davantaiga (chemin qui mène à l’est de l’eau).

Enfin vous saurez différencier un bualar (pacage réservé aux bovins) d’un vedath (lieu interdit au bétail), écouter la balaguèra (vent du sud) et comprendre l’histoire de l’artiga que vous traversez (pâturage défriché).

Reprouès det Labedâ aplegats per Jean Bourdette

Jean Bourdette a édité en 1889 un recueil de 420 proverbes, locutions, comparaisons et sobriquets de son pays. Dans l’avertissement, le scientifique précise la prononciation et ses choix de graphie. Il n’y a pas de norme en cette époque.

Certaines expressions sont des expressions amusantes comme Doumâ q’ey u feniàn / Doman qu’ei un feniant / Demain est un fainéant, que l’on peut répondre à quelqu’un qui dit Q’at harèy doumà / Qu’ac harèi doman / Je le ferai demain.

Crue du 27/10/1937 à Agos-Vidalos
Crue du 27/10/1937 à Agos-Vidalos

Certains sont des constatations du peuple comme celui qui note les ravages des crues du Gave détruisant régulièrement berges et prairies ou changeant son cours :
Et mes gran proupiétàri det Labedà qu’ey et Gàbet.
Eth mes gran propietari deth Lavedan qu’ei eth Gavet. 
Le plus grand propriétaire du Labédà, c’est le Gave.

Bourdette ne peut d’ailleurs s’empêcher de reprocher aux Lavedanais leur fatalisme au lieu d’engager les travaux ad hoc.

Les parentés avec les peuples voisins

Ce recueil de proverbes présente une particularité intéressante. Jean Bourdette note les parentés ou emprunts à d’autres langues, comme les emprunts du lavedanais à l’espagnol. Il note aussi des proverbes similaires en français, ou en espagnol ou même, pour l’un en anglais !

Par exemple Deras olhas coundadas et loup qe s’en minjè / Deras òlhas condadas eth lop que se’n mingè / Des brebis comptées le loup en mangea. Effectivement, on retrouve le proverbe espagnol De lo contado come el lobo. La signification et l’image sont les mêmes. Il s’agit d’une critique de l’excès de contrôle qui n’empêche pas la perte de ce que l’on cherche à maitriser.

Ou encore Jean Bourdette rapproche :
En caza de hàoure, cabliha de husta / En casa de haure, cavilha de husta / En maison de forgeron, cheville de bois.
En espagnol, En casa del herrero, cuchillo de palo /  En maison de forgeron, couteau en bois.
Et en français : Les cordonniers sont les plus mal chaussés.
La même idée est exprimée mais d’une façon différente en français.  Encore une occasion de voir la proximité des deux côtés des Pyrénées.

Le souvenir

Lourdes et Argelès-Gazost ont gardé trace du chercheur infatigable. Elles lui ont offert le nom d’une rue, et même d’une école primaire pour Argelès.

"<yoastmark

Références

Notes historiques sur les seigneurs de Montblanc à Esquièze en Barège, Jean Bourdette, 1898
Mémoire du Pays et des Etats de Bigorre, Louis de Froidour, 1892
M. Bourdette, Adrien Planté, Reclams de Biarn e Gascounhe, Deceme 1911, p.324




Librairies, rayon littérature gasconne

La littérature en gascon est un art ancien et vivant qui mérite d’être soutenu, valorisé. Des écrivains contemporains proposent des ouvrages de valeur. Dans quelles librairies peut-on les trouver ? Qu’écrivent-ils ? Quelques suggestions pour dénicher de beaux cadeaux de Noël, comme Manipòlis de Jean-Luc Landi.

Les librairies, lieux naturel de vente des livres

Qu’il s’agisse de librairie numérique ou physique, c’est bien là que l’on va chercher les livres. Pour acheter un ouvrage précis, les sites Internet permettent son achat rapide. Des livres en gascon y sont. Par exemple Lalibrairie.com, la librairie en ligne qui défend les libraires indépendants, propose l’étonnante Grammaire gasconne Glossaire gascon-languedocien de Gabriel Roques, dont la première sortie fut en 1913. Et il y a eu 22 rééditions !

Librairies sur Internet -Edicions Reclams
Edicions Reclams

L’incontournable Amazon propose Isabèu de la Valea, d’Éric Gonzalès, recueil de nouvelles dont nous avons déjà parlé. Etc.

Les maisons d’édition gasconnes, Per Noste Edicions et Edicions Reclams ont leur propre site où elles proposent une vente en direct de leurs productions.

Les librairies de proximité

Pierre Bec en librairies gsconnes
Pierre Bec en vente à la librairie Vanin – Saint-Gaudens ( 31)

Un livre, c’est aussi une rencontre, un parfum, un toucher. Si vous voulez prendre le temps de regarder les livres, d’en discuter avec le libraire, de vous faire conseiller, ou encore d’écouter des lectures, de rencontrer des auteurs, personne ne remplace le libraire de votre ville. Et plusieurs d’entre eux choisissent avec soin des bouquins qui parlent de la région, des randonnées, des lieux, des personnages. Ceux-là ont souvent un rayon de littérature en gascon.

Par exemple, la librairie Vanin, à Saint-Gaudens, propose des œuvres de Pierre Bec (1921-2014), grand romaniste, parlant plusieurs langues, et qui passa son enfance à Cazères-sur-Garonne. Son Anthologie des troubadours est une référence. Pierre Bec en gascon c’est une écriture fluide, de bonne qualité. Son Racontes d’ua mòrt tranquilla, qui met en scène des personnages et des situations totalement différentes dans sept nouvelles, a un succès qui ne se dément pas.

Des librairies nouvelles qui ont de l’audace

Arreau et sa librairie toute nouvelle
Découvrez le Vagabond Immobile – 44 Grand Rue à Arreau (65)

Arreau est un petit village de 757 habitants. Témoin d’un passé lointain, son nom viendrait de la langue locale pré-romane harr– (harri = pierre en basque). Village qui mérite de s’arrêter pour sa Maison des fleurs de lys, sa commanderie, le château de Camou, et sa volerie, Les Aigles d’Aure tenue par des experts passionnés, la famille Alberny.

Et c’est aussi l’occasion de rencontrer Alain Pouleau, le nouveau libraire qui vient d’ouvrir la librairie Le vagabond immobile. Ancien journaliste, amoureux des livres, il a quitté les Alpes pour revenir vers son pays d’origine, la Gascogne. Il choisit avec attention des livres superbes, comme Sommets des Pyrénées de François Laurens, guide de haute montagne et photographe, originaire de la vallée de Luchon.

Jean-Louis Lavit

Et il expose un rayon de livres en gascon comme l’étonnant Blind date de l’auteur bigourdan bien connu, Jean-Louis Lavit. Vous y dénicherez des livres bilingues sur les Pyrénées tels Sorrom Borrom ou le rêve du Gave de Sèrgi Javaloyès, ou encore l’épopée quasi mystique Roncesvals (Roncevaux) de Bernart Manciet.

Le Moment librairie

Le Moment Librairie à Salies de Béarn
Le Moment Librairie 3 Place du Bayaà à Salies de Béarn

De même, Le Moment Librairie a ouvert le 15 avril 2019 à Salies du Béarn. C’est une librairie indépendante, la seule en Béarn-des-Gaves ! Laure Baud qui vient du monde de la bande dessinée, et Olivier Argot, ancien bibliothécaire, cherchent à y promouvoir le livre et la création littéraire.

Les deux associés souhaitent faire de leur librairie un espace de rencontres et d’échanges, un lieu vivant, acteur de la vie culturelle.

Les librairies de référence

Librairies - La Tuta d'Oc
La Tuta d’Òc – 11 rue Malcousinat – Toulouse (31)

On trouve un livre en gascon dans toute bonne librairie, pourrait-on dire.

Les très grandes comme Occitania (plus de 30 ans de mise à disposition de littérature en langue d’oc), Ombres Blanches et La Tuta d’òc à Toulouse, Mollat ou La machine à lire à Bordeaux en sont des témoignages.

 

 

La librairie Le Vent des Mots à Lannemezan (65)
La librairie Le Vent des Mots à Lannemezan (65)

Le Vent des mots à Lannemezan ou L’Escapade à Oloron Sainte-Marie sont des références connues des lecteurs. Ils ont leur rayon gascon.

Plus récemment, l’Espace Culturel de Leclerc s’intéresse à l’édition en gascon. Celui de Tarbes, celui d’Oloron Sainte-Marie ont fait une timide place à notre littérature. Cela devrait s’accentuer.

La diversité de l’offre

La littérature gasconne est diversifiée. De nombreux genres sont présents, roman que ce soit fiction, science-fiction ou roman policier,  nouvelle, conte, poésie, épopée, théâtre, essai…

Eric Carle – La gatamina qui … (Per Noste)

Per Noste par exemple a une belle offre de littérature pour enfants. La gatamina qui avè hèra de hami, traduction de The very hungry caterpillar de l’Américain Eric Carle, est une splendeur. Plus récemment de jeunes auteures, Matilda Hiere-Susbielles (bien connue des lecteurs de l’Arraton deu castèth) et Belina Cossou ont publié onze contes regroupés dans Lo horvari de las hadas.

Bernat MancieLibrairies gasconnes - Roncesvals (Reclams)
Bernat Manciet – Roncesvals (Reclams)

Les grands auteurs classiques sont édités, réédités, numérisés. La bibliothèque de l’Escòla Gaston Febus fait un travail de fond en ce sens, avec l’aide du CIRDOC. Les deux géants Michel Camélat et Bernard Manciet sont sur les étagères des Edicions Reclams.

Et, heureusement, de nouveaux auteurs ont pris le relais. Des auteurs à découvrir ou à relire. Des auteurs qui continuent à donner éclat à la littérature en gascon.

Conseil de Noël : Manipòlis de Jean-Luc Landi

Jean-Luc Landi

Pourquoi ce livre ? Parce qu’il contient toute la verve gasconne, qu’il parle de trois agressions et qu’il est très actuel. En effet, l’auteur, Jean-Luc Landi, nous offre trois nouvelles complètement différentes et joliment écrites. La première, Volusian Glandàs lo caçaire, àlias Doble-bang, raconte une chasse au sanglier dans le Vic Bilh :

— Hòu, Polinari !… 
Bang ! Bang ! Lo tarrible brut que’u pleè lo cap, un gost de trip mau cueit que’u colava dens la ganurra.
— Vedes pas ? Que soi jo ! 

— Hé, Poulinari !…
Bang ! Bang ! Le terrible bruit lui résonna dans la tête, un goût de boudin mal cuit lui coula dans le gosier.
— Tu vois pas ? C’est moi !

Librairies gasconnes - Jean-Luc Landi - Manipolis (Reclams)
J-Luc Landi – Manipolis (Reclams)

La deuxième nouvelle, Actes deu collòqui : la manipulacion, raconte un colloque fictif d’occitanistes et débute ainsi : Se soi a escríver çò que legetz, que’n poderatz concludir que la hèita s’acaba pro plan tà jo. [Si je suis à écrire ce que vous lisez, vous pourrez en conclure que l’événement s’est assez bien terminé pour moi.] Car, un colloque ainsi n’est jamais de tout repos ! Et, cette fois-ci, c’est pire encore. Lo Loló qu’èra penut per la cravata a un braç deu dequerò. Los pès a un mètre au dessús deu sòu. La soa cara congestionada ne deishava pas nat espèr. [Loulou était pendu par la cravate à un bras du bonhomme. Les pieds à un mètre au-dessus du sol. Son visage congestionné ne laissait aucun espoir.]

Dépaysement complet pour la troisième nouvelle, Arrais d’Islàndia, puisque Jean-Luc Landi nous entraîne en Islande. Après une première impression d’hostilité du paysage, l’auteur nous dévoile les beautés d’un pays et d’un peuple. Et on se surprend à se laisser emporter par la magie du pòple esconut (peuple caché), comme on lirait un carnet de voyage de Jules Verne…

Anne-Pierre Darrées




La Cathédrale Sainte-Marie d’Auch

La cathédrale Sainte-Marie d’Auch est un monument majeur sur les chemins de Saint-Jacques classés au patrimoine mondial de l’UNESCO.  Plusieurs visiteurs illustres ont témoigné de leur passage à Auch. Fernand Sarran nous propose lui, un poème sur sa construction, bien ancré dans la Gascogne.

La naissance de la Cathédrale Sainte-Marie d’Auch

À Auch, au VIe siècle, une modeste chapelle est construite au bord du Gers. Pourtant, un événement d’importance va changer le rôle de la ville. En effet, Éauze, la belle cité à l’époque romaine, capitale de la Novempopulanie, attire l’attention d’envahisseurs comme les Vandales, les Maures ou les Normands. Ces derniers la détruisent complètement en 840 et l’Église décide d’aller sur un site mieux protégé, Auch.

Chapelles et cathédrale dédiées à Marie furent construites à Auch puis détruites. Après la Guerre de Cent Ans (1337-1453), enfin une cathédrale de belle taille sera édifiée et passera les siècles. La construction de la cathédrale Sainte-Marie s’étend de 1489 jusqu’en 1680, onze architectes vont s’y succéder. De grands artistes vont y participer. Arnaud de Moles, maître verrier landais, réalise des vitraux d’une beauté époustouflante (1507-1513), Pierre Souffron, Périgourdan, utilise pour le grand chœur, du chêne resté 100 ans dans l’eau, selon la légende, Dominique Bertin, Toulousain, sculpte avec finesse les stalles, et, enfin, l’organier Jean de Joyeuse, originaire des Ardennes et établi en Languedoc, ajoute un grand orgue fin XVIIe siècle à celui déjà en place.

Et pour protéger le trésor, des souterrains labyrinthiques partant de la cathédrale permettent au clergé de fuir les attaques. Des souterrains que les petits Auscitains connaissaient bien il y a encore quelques décennies. Une aire de jeu hors du commun !

La Cathédrale Sainte-Marie d’Auch vue par des visiteurs illustres

Stendhal

« On dirait que l’architecte a eu horreur du mesquin et du laid… » (Stendhal)

Le 23 avril 1838, Stendhal (1783-1842) visite la cathédrale Sainte Marie d’Auch. Selon son Voyage dans le midi de la France, il a plutôt une bonne surprise : « Je m’attendais à du gothique en furie et terrible » mais au contraire « cet intérieur n’est point chargé et accablé de détails selon le style des grandes églises gothiques. On dirait que l’architecte a eu horreur du mesquin et du laid… »

Toutefois il est choqué par les vitraux et l’écrit assez brutalement : « Vitraux à couleurs vives. C’est la beauté suprême pour le paysan qui achète dans les foires des estampes coloriées et pour les savants chez qui la vanité anéantit le sentiment du beau ».

Avis que ne partage pas le grand historien d’art Émile Mâle (1862-1954) qui écrit: « pour l’ampleur de la pensée aucun travail de cette époque n’excède les vitraux d’Auch. » Il faut dire que Stendhal semble avoir de forts préjugés sur ce qu’il trouvera dans le Midi.

Victor Hugo

Le 4 septembre 1843, Victor Hugo (1802-1885) visite la cathédrale Sainte-Marie d’Auch en compagnie de sa maîtresse Juliette Drouet : « Quelque analogie avec la cathédrale de Pampelune. Riche au dedans, pauvre au dehors ».

Contrairement à Stendhal, pour lui, c’est une merveille. Il est sensible en particulier à la présence des sibylles : « Intérieur : admirables vitraux qui sont, je crois, d’Arnaud de Moles. La sibylle de Delphes à côté du prophète Élisée. La sibylle Tiburtine en regard de saint-Mathieu et à côté du prophète Habacuc. La sibylle Agrippine entre les prophètes Nahuni et Jérémie. La sibylle de Cumes à côté de Daniel faisant face aux prophètes Sophonias, Élie, Urias. La sibylle Europe, la gorge presque nue et l’épée à la main, entre le prophète Amos et le patriarche Josué. La sibylle lybique entre Énoch et Moïse. Elle prédit l’enlèvement de la Vierge au ciel. Costumes superbes. » Il insiste : « Cette cathédrale est remarquable par le culte des sibylles. »

Trois sibylles de la cathédrale Sainte-Marie d'Auch
Trois sibylles (Cimmérienne, Europa et Agrippine) et autres personnages. « Pour l’ampleur de la pensée aucun travail de cette époque n’excède les vitraux d’Auch. » (Émile Mâle)

Cependant, le poète est désolé de l’état de délabrement de la cathédrale : « On n’accorde rien pour entretenir l’église. Quand l’empereur la vit, il s’extasia sur les vitraux et le chœur et s’écria : il y a des cathédrales qu’on voudrait pouvoir mettre dans les musées. Il renta l’église de 6 000 fr. par an que la révolution de 1830 a supprimés. »

Jean-Charles de Castelbajac

Plus récemment, Jean-Charles de Castelbajac (1949- ), descendant d’une famille bigourdane et créateur de mode  affirmait son amour pour Auch. En particulier, il déclarait au Point au sujet de la cathédrale Sainte-Marie :  « J’ai une affection particulière pour ce lieu et pour l’abbé Cenzon, un ecclésiastique resté très proche des jeunes. J’ai le beau projet d’y cristalliser un jour la statue de la Vierge comme je l’ai fait avec la statue d’Henri IV sur le Pont-Neuf de Paris ».

Le dit de l’architecte

Fernand Sarran, l'auteur du poème le Dit sur le cathédrale Sainte-Marie d'Auch
Fernand Sarran

Si on peut admirer la cathédrale, parcourir son histoire, Fernand Sarran, supérieur du Petit Séminaire d’Auch, écrit, lui, un beau poème dialogué sur la construction de la cathédrale Sainte-Marie. Il s’agit d’un texte que l’archevêque d’Auch, Monseigneur Ricard, lui commande pour le baptême des cloches le 28 juin 1924. Et Sarran imagine l’architecte, en 1500, cherchant à parfaire l’œuvre et, pour renforcer ce regard, lui donne un tour médiéval.

Le grand œuvre est terminé, l’architecte est préoccupé. Le poème débute, l’architecte parle à son apprenti :
Voilà les tours. Voilà les murs. Voilà les voûtes.
Les pierres qu’apportaient les mains, je les sus toutes
Poser à fin niveau l’une sur l’autre. L’art
N’a laissé ni le plein ni le creux au hasard ;
Et que le jour se lève ou que le jour décline,
L’Église, désormais, droite sur la colline,
Est une hymne de pierre à la Mère de Dieu.
Et pourtant ! … Et pourtant ! … Tiens ! je t’en fais l’aveu,
J’ai l’esprit tout en deuil du mal de mes pensées.

La cathédrale Sainte-Marie d’Auch (gravure du 19ème s.)

Il ne voit que pierres entassées et voudrait réaliser Un de ces rêves d’art autour desquels, sans trêve, / Voltige le réel.

Le maître verrier

La Sibylle Tiburtine à la main coupée

L’apprenti fait venir quatre ouvriers d’art et l’architecte va s’entretenir avec chacun. D’abord le maître verrier. L’architecte lui demande d’où il vient :
                                                 De la Lande,
Du ponant du pays gascon, où la mer grande
Jette le sel et l’algue et le sable à pleins flots.
Or, ce sable marin, messire, je l’enclos
Et le chauffe à grand feu dans des creusets de pierre.
J’en fais le bloc étincelant, j’en fais le verre,
Et j’en fais la rosace, et j’en fais le vitrail.

L’architecte satisfait demande au maître verrier d’utiliser les fleurs et les herbes pour réaliser les couleurs des personnages et de donner
Aux Sybilles dressées, aux Saintes à genoux
L’air candide et rieur des femmes de chez nous ;
Et que l’on trouve enfin sur toute ta besogne
Les couleurs et les traits de toute la Gascogne.

L’imagier

Les stalles de la cathédrale Sainte-Marie d'Auch
Les stalles de la cathédrale Sainte-Marie

Puis l’architecte discute avec l’imagier :
Je suis un imagier de Saints et de Madones,
Seigneur. Je taille aussi des images bouffonnes :
Je sais en pierre ou bois pourtraire le Malin
Et le monde d’enfer à toute ruse enclin ;
Tailler Ève, tailler Adam le premier homme,
Encore estomaqués d’avoir mangé la pomme.

Le luthier

C’est ensuite le tour du luthier, un petit musicien gascon :
Pendant que je gardais mon troupeau sur la lande,
J’eus un maître, un de ces bergers en houppelande
Qui s’en viennent de loin, du Pays des Marais,
Sur leur flûte à cinq trous jouant des airs si frais
Qu’on dirait un babil d’oiseaux ou de fontaines.

Parti sur les routes, et apprenant son art au cours de ses voyages, le luthier sait faire plusieurs instruments dont l’orgue que l’architecte ne connait pas.  Le luthier explique :
Mais l’orchestre, c’est lui ! Vous mettrez en séquestre
Les cordes et les bois qui vous ont réjoui,
Fifres, harpes et luths, quand vous l’aurez ouï.
Les fifres sont criards ; les violes sont grêles ;
Les harpes, ça vous a des crincrins de crécelles ;
Sur les rebecs on grince ; et sur le flageolet
Le souffle devient court. — Là, le souffle, un soufflet
Le donne à l’instrument mieux que poitrine humaine ;
Et le son, grave ou doux, la main seule l’amène
Et le combine sur les touches d’un clavier
En arpège, en accords, à le faire envier
De ceux qui jouent des bois ou qui pincent des cordes.
C’est l’instrument royal.

Le fondeur de cloches

En dernier, l’architecte rencontre le fondeur de cloches qui sait créer depuis le gros bourdon à l’humble grelot afin de sonner l’alerte, tinter l’angélus, appeler pour le deuil ou le baptême, faire lever les étoiles ou chasser la peste.

Fais tes cloches, Fondeur. Fais-les d’un métal pur !
Semeuses d’idéal, sonneuses de l’azur,
Et jusque par delà les monts qu’on les entende !

Anne-Pierre Darrées

Références

Voyage dans le midi de la France, Stendhal, 1838
En voyage, tome II, la cathédrale d’Auch, Victor Hugo
Le dit de l’architecte, Fernand Sarran, 1924
La plupart des photos illustrant l’article proviennent de l’article Wikipedia sur la cathédrale Sainte-Marie d’Auch