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L’ours de la discorde dans les Pyrénées

L’ours est présent dans les Pyrénées depuis près de 250 000 ans. Depuis des siècles, les populations locales entretiennent avec lui des rapports complexes qui se partagent entre respect, amour et haine.

L’ours des Pyrénées

L’ours des Pyrénées est un plantigrade qui peut mesurer de 170 cm à 280 cm pour le mâle et peser de 135 à 390 kg. Il possède un odorat et une ouïe très développés, ce qui le rend difficile d‘approche. Il fuit l’homme et les rencontres sont extrêmement rares.

C’est un très bon nageur et un très bon grimpeur. Il peut courir jusqu’à 50 km/h. Dans son milieu naturel, il peut vivre jusqu’à 40 ans.

C’est un solitaire, sauf durant la période de reproduction. La gestation dure de 6 à 8 semaines et la portée peut aller jusqu’à 3 oursons. Leur mère les allaite et ils restent avec elle environ 6 mois.

L’ours est omnivore. Son régime alimentaire comporte près de 80 % de végétaux divers (fruits, herbes, racines) et de 20 % de viande (petits mammifères, amphibiens, insectes). C’est un opportuniste et il ne dédaigne pas les animaux sauvages et parfois domestiques.

Aire de présence de l'ours dans les Pyrénées en 2018 (40 individus d'après https://www.paysdelours.com/fr)
Aire de présence de l’ours dans les Pyrénées en 2018 – 40 individus recensés (d’après https://www.paysdelours.com/fr)

Une présence ancienne de l’ours

Grotte des Trois Frères (Ariège) - ours criblé de flèches et lapidé
Grotte des Trois Frères (Ariège) – Ours criblé de flèches et lapidé (selon l’Abbé Breuil)

Vers moins 250 000, l’ours est présent dans la quasi-totalité des forêts de l’Europe. Au fil des siècles, sous l’effet de la pression humaine, son aire de répartition se réduit aux massifs montagneux. En France, au XVIIIe siècle, on ne le trouve plus que dans les Pyrénées, le sud du Massif Central, les Alpes et la Franche-Comté.

En 1850, l’ours disparaît de la Franche-Comté. Dans les Alpes, on observe le dernier ours en 1937. Dans les Pyrénées, dans les années 1950, on ne le trouve qu’en deux endroits, Comminges et Béarn qui sera le dernier noyau de présence de l’ours. En 1995, on n’en comptera plus que 5 ou 6.

En 1979, on inscrit l’ours sur la liste des animaux protégés, et depuis 1984, on met en place des mesures de sauvegarde. Un premier lâcher de trois ours slovènes a lieu en 1996, sans aucune difficulté. C’est à partir du lâcher de cinq nouveaux ours en 2006 que des tensions apparaissent. Il y en aurait une quarantaine aujourd’hui.

La place particulière de l’ours dans le patrimoine pyrénéen

L’ours dans les Pyrénées possède une place symbolique. On le vénérait comme divinité dans le panthéon pyrénéen (Artahe, le Dieu ours).

Le conte de Jean de l'ours (JC Pertuzé)
Jean de l’Ours (dessin de J-C Pertuzé)

Il est présent dans de nombreuses légendes comme celle de Jean de l’Ours. Elle commence ainsi : « Il était une fois une pauvre femme qui coupait du bois dans la forêt lorsque l’Ours l’enleva et l’emporta au fond de sa grotte. Après quelques mois, la femme mit au monde un garçon qu’elle nomma Jean… ». Dans les légendes, l’ours avait une sexualité débridée.

La toponymie marque la présence de l’ours : Pic de l’Ossetera, Pic de la Coumeille de l’Ours, Pic de la Tute de l’Ours, bois du Fangassis de l’Ours, Artzamendi (montagne de l’ours en basque), etc. Dans le langage populaire, Que put a l’ors signifie Il sent mauvais, et un orsàs est quelqu’un de bougon et rude.

Dans les carnavals pyrénéens, l’ours émaille les festivités de la Catalogne au Pays Basque.

Le respect dû à l’ours

Les populations pyrénéennes ont toujours eu un profond respect pour l’ours. Elles le voyaient comme un parent éloigné, un homme déchu et sauvage en raison de son apparence physique. Il se dresse sur ses pattes comme un homme. Ses empreintes rappellent celles d’un pied. Il a le même régime alimentaire et il allaite ses petits en position assise. On lui donne le prénom de Gaspard, Dominique ou Martin… Un proverbe basque est tout à fait significatif : Ne tue pas l’ours, c’est ton père.

Pour qu’il ne sache pas que l’on parle de lui, on lui donne des sobriquets : Lo Mèste (Le Maître), Lo Mossur (Le Monsieur), Lo Pèdescauç (Le Va nu-pieds), etc.

Jean-Louis Deschamps, de l’Association des amis d’Aulus et de la vallée du Garbet, raconte qu’il y a encore peu, on faisait la leçon aux enfants au cas où ils rencontreraient l’ours. Approchez-vous de l’animal avec respect et courtoisie car l’ours est le vieux roi des montagnes, très sensible au protocole et aux bonnes manières ; adressez-vous à lui avec politesse, sans hurlements ni simagrées et a fortiori, sans lui jeter des pierres ni s’enfuir en courant, ce qui l’offenserait.

Ne retrouve-t-on pas ces sages conseils dans les dépliants remis aux touristes par les offices du tourisme ?

La chasse à l’ours

Gaston Febus - Le Livre de la Chasse (XIVème s.) et l'ours
Gaston Febus – Le Livre de la Chasse (14è)

Gaston Febus chassait l’ours comme on peut le voir dans Le livre de la chasse. Ce n’est qu’à partir du XVIIIe siècle qu’on introduisit une prime pour la mort d’un prédateur. Commença alors la « guerre aux ours » jusqu’à l’interdiction de la chasse à l’ours en 1962.

Les rencontres avec les bergers étaient peu nombreuses. Un manuscrit de 1713 relate comment les bergers se préservaient de l’ours « en montant sur le premier arbre qu’ils trouvent, armés d’une dague et d’une petite cognée qu’ils portent toujours pour couper du bois dans la montagne. L’ours, quoique lourd et pesant, grimpe sur l’arbre avec assez de facilité. Mais dès qu’il avance les pattes pour saisir avec les griffes le pâtre, celui-ci les lui coupe à coups de cognée ». Une fois à terre, et sans ses griffes, c’est plus facile pour le tuer.

Mais si le berger n’avait pas le temps de monter dans un arbre, il devait affronter l’ours. L’ours se lève tout droit sur ses pieds de derrière pour prendre au corps le pâtre qui se présente à lui. Ils s’embrassent tous deux, et le pâtre, qui est armé d’une dague, a l’adresse de faire passer le museau de l’ours par-dessus son épaule, sur laquelle il le tient étroitement serré. L’ours, qui est plus fort. le renverse à terre, et s’ils se trouvent sur un penchant, ils roulent ainsi embrassés jusqu’à ce que le pâtre a tué l’ours à coups de dague qu’il lui plonge dans les reins.

Chaque vallée avait ses « chasseurs »

L'intrépide Bergé, tueur d'ours
L’intrépide Bergé, tueur d’ours

Le plus célèbre était Pierre Bergé de Laruns qui tua, dit-on 40 ours, et dont la renommée monta jusqu’à Paris. Ses exploits sont racontés dans le journal L’indépendant du 2 septembre 1858, dans Le Petit Journal de 1863 et fit même l’objet d’une édition Le Tueur d’ours, histoire de Bergé l’intrépide, par Ed. Sicabaig.

Les orsalhèrs ou montreurs d’ours

Montreur d'ours à Luchon en sept. 1900 (E. Trutat)
Montreur d’ours à Luchon en sept. 1900 (Photo E. Trutat)

Le métier de montreurs d’ours était pratiqué depuis le Moyen-âge. A partir de la fin du XVIIIe siècle et jusqu’à la première guerre mondiale, on vit des centaines d’orsalhèrs d’Ercé, Oust et Ustou en Ariège parcourir le monde pour montrer des ours.

Les orsalhèrs récupéraient les jeunes ours et n’hésitaient pas à tuer la mère pour s’en emparer. Ils les élevaient au biberon et leur apprenaient quelques tours pour divertir le public. L’ourson perdait son caractère sauvage, était ferré et on lui mettait un anneau autour du museau pour le tenir avec une chaîne.

Des familles d’orsalhèrs jusqu’aux Etats-Unis

Montreur d'ours pyrénéen en Angleterre
Montreur d’ours pyrénéen en Angleterre

Les habitants d’Ercé sont surnommés les Américains car ils furent nombreux à s’établir aux États-Unis. Après la première guerre mondiale, de nombreuses femmes émigrèrent dans la région de New-York Elles allèrent rejoindre les orsalhèrs et occupèrent de emplois dans l’hôtellerie et la restauration. Une nouvelle vague d’émigration se produisit après la seconde guerre mondiale pour rejoindre des parents déjà installés. Aujourd’hui encore, cinq restaurants new-yorkais sont tenus par des descendants des montreurs d’ours d’Ercé. Dans Central Park, il y a un rocher baptisé « Le Roc d’Ercé ».

En 1906, une foule de 300 personnes, le curé et trois ours empêchèrent l’inventaire des biens de l’église de Cominac, hameau d’Ercé ! Le percepteur d’Oust venu faire l’inventaire n’insista pas ….

Deux films racontent la vie des orsalhèrs ou montreurs d’ours: La vallée des montreurs d’ours de Francis Fourcou et L’orsalhèr, film en gascon de Jean Fléchet.

Le programme de restauration dans les Pyrénées

L’ours est protégé depuis 1982. En 1990, l’Etat prend des mesures strictes qui occasionnent, notamment en Béarn, de fortes protestations. Certains disent que des fonctionnaires du Ministère de l’Agriculture agissent en sous-main pour combattre l’influence grandissante du Ministère de l’Ecologie et lancer de grands projets d’aménagement …

Le camembert de l'Oust : ours et la publicité
L’ours et la publicité

En 1996, un premier lâcher de 3 ours à Melles en Haute-Garonne n’a pas suscité de protestations. Ce n’est qu’en 2006 avec le lâcher très médiatisé de 5 nouveaux ours que des tensions sont apparues. Les lâchers suivants ont été plus discrets.

Les uns considèrent que la réintroduction de l’ours est inutile, coûteux et dangereux pour l’avenir de l’activité agricole en montagne. Les autres estiment que c’est une chance pour l’activité économique montagnarde.

L’État consacre chaque année près de 2 Milliards d’euros au programme ours. 60 % concernent le pastoralisme. L’Etat finance une centaine d’emplois de bergers. Le Patou des Pyrénées fait son retour comme élément du patrimoine. Des groupements d’éleveurs créent des labels autour du retour de l’ours. Par exemple, le fromage Pé descaus en Béarn ou la « Viande du Pays de l’Ours » en Haute-Garonne. Ils contribuent à améliorer les revenus des agriculteurs.

L’ours cristallise les difficultés de l’agropastoralisme

Les bergers se mobilisent contre la réintroduction de l'ours
Les bergers se mobilisent contre la réintroduction de l’ours

L’agriculture montagnarde est dans une situation difficile. Les prix de vente n’ont pas évolué depuis 1980. le nombre d’actifs diminue dans les exploitations. Et la moyenne d’âge des actifs agricoles augmente.

Dans les Pyrénées-Atlantiques, la production ovine se tourne davantage vers le lait pour la fabrication de fromages. La présence des bergers est encore forte. Dans d’autres secteurs, la production est devenue extensive et consacrée à la production d’agneaux pour la viande. On y a abandonné progressivement le gardiennage. À cela s’ajoutent les mesures de la nouvelle PAC (Politique Agricole Commune) qui paraissent peu cohérentes.

C’est dans ce contexte que le programme de réintroduction de l’ours cristallise les mécontentements. L’ours est le révélateur d’une crise profonde de l’agropastoralisme.

Le compagnon de toujours

Teddy Bear, l'ours en PelucheC’est toujours à l’ours que l’on confie ses secrets. Le Nounours est né en 1903 près de Stuttgart en Allemagne.

Les américains l’appellent Teddy Bear en souvenir d’une partie de chasse de Théodore Roosevelt, alors président des Etats-Unis. Il refusa de tirer sur un ours attaché par les organisateurs de la chasse. Rose et Morris Mictchom immortalisèrent cet épisode en créant un ours en peluche baptisé Teddy.

Serge Clos-Versaille

Références

L’ours et les brebis, Lamazou (E.), 1988, Paris, Payot, 203 p.
Histoire de l’ours dans les Pyrénées, de la préhistoire à la réintroduction, Marliave de (O.), 2000, Bordeaux, Sud-Ouest, 254 p.
Le tueur d’ours, histoire de l’intrépide chasseur (Gallica-BNF)
Réseau suivi de l’ours de l’ONCFS




Jean Bourdette, per amou det Labéda

Certains Gascons comme Jean Bourdette méritent d’être connus même s’ils ont été discrets dans leur vie. Cet historien publia une bonne quarantaine d’ouvrages sur le Lavedan et quelques lieux à l’entour. Il publia aussi un épais lexique de gascon lavedanais. Ainsi, il nous fournit une vraie mine de connaissance. Encore un Gascon de renom.

Série Gascons de renom : Jean-Baptiste Sénac, Guillaume Saluste du BartasAntoine de NervèzeSans MitarraJacques LacommeAlexis PeyretMarcel AmontIgnace-Gaston PardiesAndré DaguinJean LabordeJoseph du Chesne.

Jean Bourdette

Jean Bourdette (1818-1911)
Jean Bourdette (1818-1911)

Jean Bourdette (1818-1911) est né à Argelès-Gazost. Il y passe son enfance.  Il suit des études d’ingénieur agronome à la prestigieuse Institution royale agronomique de Grignon, en Île de France, un ancêtre de l’actuelle AgroParisTech. Ensuite, il enseigne les sciences naturelles à Paris, fait des recherches à l’Observatoire avec Urbain Le Verrier, le papa de la météo,  dirige la Mission Égyptienne de Paris.

À 60 ans (1878), il décide de quitter ses fonctions et s’installe à Toulouse. Là, il travaille avec le botaniste Gaston Bonnier et parcourt les piémonts pyrénéens, Couserans, Comminges, Vallée d’Aure, Lavedan.

Pourtant, Jean Bourdette est avant tout un chercheur et un fouilleur de livres. Il délaissera rapidement la botanique. Muni d’une loupe, il se consacrera à l’étude de documents, d’archives sur son Lavedan natal. Il publiera pendant 21 ans un très grand nombre d’ouvrages sur cette région.

Jean Bourdette écrit per amor deth Lavedan

Per amou det Labéda / Per amor deth Lavedan (Par amour du Lavedan) est la devise de l’historien qu’il inscrit sur tous ses ouvrages. En 1903, l’Escole Gastou Fébus lui remet le prix d’honneur pour son travail. Pourtant, la plus grosse partie reste à venir.

Jusqu’à son dernier souffle, Bourdette écrit des notices très ciblées sur un thème. Elles peuvent être courtes, d’une bonne soixantaine de pages comme les Notes historiques sur les seigneurs de Montblanc à Esquièze en Barège, où il énumère les familles ayant possédé la seigneurie de Monblanc jusqu’à ce qu’elle soit donnée au Prieuré de Héas. Plus souvent, il développe les informations collectées avec précision et netteté, jusqu’à plus de 700 pages comme la Notice des abbés Lays du Labéda.

Ses ouvrages sont indispensables à toute étude sur cette région, en particulier parce qu’il y conserve la mémoire collective, celle des familles et les coutumes. Dix-sept de ses publications sont à disposition à la bibliothèque de l’Escòla Gaston Febus.

Jean Bourdette publie Froidour

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Non content de ce travail de fourmi, notre historien veut aussi faire connaître un ouvrage majeur sur la Bigorre. Il ne s’agit pas du manuscrit de Guillaume Mauran, Sommaire description du Pays et Comté de Bigorre, datant de 1614 ou peu après, qui fut édité, avec des notes complémentaires, par Gaston Balencie en 1887. Jean Bourdette, lui, voulut faire connaître le travail remarquable du Picard Louis de Froidour (1625?-1685), Grand-Maître des Eaux et Forêts au département de Languedoc, Guienne, Béarn, Basse-Navarre, Soule et Labourd.

Froidour avait écrit le Mémoire du pays et comté de Bigorre, probablement entre 1675 et 1685. Il s’agit d’une description du pays tels que l’a vu le Picard, d’abord une description géographique puis de son administration (justice, administration des eaux et forêts, feux de taille…).

Ce livre regorge d’informations sur la vie des Pyrénéens. Jean Bourdette explique par exemple qu’ayant besoin de sel pour réchauffer et purger les bestiaux pendant les périodes de neige, c’est la raison sans doute pour laquelle ils ont joui, jusques à présent, de la franchise et de la liberté de prendre du sel en Espagne, en Béarn ou ailleurs, ainsi que bon leur semble. Bien sûr, le peuple, gros consommateur de sel, est très opposé à l’impôt sur cette denrée, la gabelle. En Comminges, Froidour rapporte : Ils me dirent naïvement, en peu de paroles, qu’ils ne subsistaient que par le bétail, que leur bétail ne subsistait que par le sel, et que leur ôter le sel c’était leur ôter la vie, et qu’ils aimeraient beaucoup mieux mourir les armes à la main, que de mourir de faim et de misère.

Qu’ei monstruós de mespresar la lenga

Bourdette ne peut s’intéresser à l’histoire de son pays sans s’intéresser au gascon écrit et parlé dans cette région. D’ailleurs, il précise Tout Labedanés qe déou sabey era suo lenca de may, q’ey hountous d’ignourà-la, q’ey moustrous de mespresà-la. / Tot Lavedanés que dèu saber era lenca de mair, qu’ei hontós d’ignorar-la, qu’ei monstruós de mespresar-la. / Tout Lavedanais doit savoir la langue maternelle. Il est honteux de l’ignorer, il est monstrueux de la mépriser.

La route de Gavarnie au Pas de l'Echelle
La route de Gavarnie au Passage de l’Échelle

Ses notices sont d’ailleurs emplies de noms locaux et l’on peut ainsi apprendre ou se remémorer que la cascade de Gavarnie est appelée par les gens du pays et pich dèt Marbourè / eth pish deth Marborè / La pisse du Marboré ou que l’actuel pic de Montaigu est appelé à Bagnères le pic de Deux Heures. Ou encore que la petite vallée ou vallée de Barège communique avec le Lavedan propre ou grande vallée par le difficile pas de la scala (passage de l’échelle).

Jean Bourdette, consulté en 1889 par Miquèu de Camelat, conseillera au jeune auteur d’écrire en lavedanais (Camelat est né à Arrens, Lavedan). Ce que celui-ci fera pendant quatre ans, avant de choisir le béarnais de la plaine qu’il juge plus classique (ou plus connu ?).

Jean Bourdette conserve la langue

En érudit et conservateur de patrimoine culturel, Jean Bourdette se lance dans la réalisation d’un lexique et d’une grammaire. Seul le premier, Essai de vocabulaire du Gascon du Lavedan, sera achevé en manuscrit (il ne sera pas publié). Il est conservé au Musée pyrénéen de Lourdes (4 volumes, 1404 pages).

Jean Bourdette - essai de vocabulaire lavedanais, p. 1391
Jean Bourdette – Essai de vocabulaire du Gascon du Lavedan, p. 1391

Grâce à ce vocabulaire, vous pourrez parler montagnard en utilisant les arrealhs (éboulis), la coma (combe), le coret (petit col), le lità (couloir d’avalanche), la massavielha (roche usée par un glacier), l’ola (le cirque) ou la gauba (lac de montagne) tout en visant le som (sommet). Et, plus curieusement, vous pourrez aussi trouver un davantaiga (chemin qui mène à l’est de l’eau).

Enfin vous saurez différencier un bualar (pacage réservé aux bovins) d’un vedath (lieu interdit au bétail), écouter la balaguèra (vent du sud) et comprendre l’histoire de l’artiga que vous traversez (pâturage défriché).

Reprouès det Labedâ aplegats per Jean Bourdette

Jean Bourdette a édité en 1889 un recueil de 420 proverbes, locutions, comparaisons et sobriquets de son pays. Dans l’avertissement, le scientifique précise la prononciation et ses choix de graphie. Il n’y a pas de norme en cette époque.

Certaines expressions sont des expressions amusantes comme Doumâ q’ey u feniàn / Doman qu’ei un feniant / Demain est un fainéant, que l’on peut répondre à quelqu’un qui dit Q’at harèy doumà / Qu’ac harèi doman / Je le ferai demain.

Crue du 27/10/1937 à Agos-Vidalos
Crue du 27/10/1937 à Agos-Vidalos

Certains sont des constatations du peuple comme celui qui note les ravages des crues du Gave détruisant régulièrement berges et prairies ou changeant son cours :
Et mes gran proupiétàri det Labedà qu’ey et Gàbet.
Eth mes gran propietari deth Lavedan qu’ei eth Gavet. 
Le plus grand propriétaire du Labédà, c’est le Gave.

Bourdette ne peut d’ailleurs s’empêcher de reprocher aux Lavedanais leur fatalisme au lieu d’engager les travaux ad hoc.

Les parentés avec les peuples voisins

Ce recueil de proverbes présente une particularité intéressante. Jean Bourdette note les parentés ou emprunts à d’autres langues, comme les emprunts du lavedanais à l’espagnol. Il note aussi des proverbes similaires en français, ou en espagnol ou même, pour l’un en anglais !

Par exemple Deras olhas coundadas et loup qe s’en minjè / Deras òlhas condadas eth lop que se’n mingè / Des brebis comptées le loup en mangea. Effectivement, on retrouve le proverbe espagnol De lo contado come el lobo. La signification et l’image sont les mêmes. Il s’agit d’une critique de l’excès de contrôle qui n’empêche pas la perte de ce que l’on cherche à maitriser.

Ou encore Jean Bourdette rapproche :
En caza de hàoure, cabliha de husta / En casa de haure, cavilha de husta / En maison de forgeron, cheville de bois.
En espagnol, En casa del herrero, cuchillo de palo /  En maison de forgeron, couteau en bois.
Et en français : Les cordonniers sont les plus mal chaussés.
La même idée est exprimée mais d’une façon différente en français.  Encore une occasion de voir la proximité des deux côtés des Pyrénées.

Le souvenir

Lourdes et Argelès-Gazost ont gardé trace du chercheur infatigable. Elles lui ont offert le nom d’une rue, et même d’une école primaire pour Argelès.

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Références

Notes historiques sur les seigneurs de Montblanc à Esquièze en Barège, Jean Bourdette, 1898
Mémoire du Pays et des Etats de Bigorre, Louis de Froidour, 1892
M. Bourdette, Adrien Planté, Reclams de Biarn e Gascounhe, Deceme 1911, p.324




L’Elucidari, le wikipedia de Gaston Febus

Ceux qui s’intéressent à Gaston Febus savent souvent que le comte était un homme cultivé, amoureux des lettres et des arts. Pour lui et sa bibliothèque, plusieurs livres ont été traduits dans la langue d’Oc. Parmi ces livres, on trouve l’encyclopédie De proprietatibus rerum de Barthélémy l’Anglais, devenu après traduction Elucidari de las proprietatz de totas res naturals. […]. Une encyclopédie qui compile les savoirs de l’époque, témoignage exceptionnel de la vie culturelle.

Maurice Romieu, ancien maître de conférences à l’Université de Pau, nous présente les deux ouvrages et nous en montre toute l’importance dans l’histoire des idées. Pour juger de la qualité de la connaissance de l’époque, vous pourrez lire deux extraits : De Vasconia o Gasconha (Sur la Gascogne) et De ciconia o ganta (Sur la cigogne)

L’article vous propose d’explorer :
De proprietatibus rerum (DPR)
L’Elucidari de las proprietatz de totas res naturals
L’extrait De Vasconia o Gasconha, qui présente ce qu’était alors la Gascogne
L’extrait De ciconia o ganta, qui présente le comportement des cigognes.

De proprietatibus rerum (DPR)

Bartholomeus Anglicus - Elucidari
Bartholomeus Anglicus

Cet ouvrage a été écrit en latin, vers 1240, par un moine franciscain anglais Bartholomeus Anglicus (Barthélémy l’Anglais). Ce moine a enseigné la théologie successivement à Paris et à Magdebourg, en Saxe.

Le DPR a eu un succès considérable. Il a été traduit en occitan (vers 1345-1350) par un auteur anonyme, en français (vers 1372) par Jean Corbechon, sous le titre Livre des propriétés des choses. Il a été traduit aussi en anglais (vers 1398), en espagnol, en italien et en flamand, au siècle suivant. Il n’existe qu’un seul manuscrit de la traduction en occitan. En revanche, pour la traduction française, environ une trentaine de manuscrits ont été conservés. Ils datent du XIVe et XVe siècles.

Leur ont succédé différentes éditions imprimées (incunables), la première de 1472, la dernière de 1609. (On désigne par le nom « incunables » les textes imprimés aux premiers temps de l’imprimerie, généralement avant 1500.)

La nature et l’objectif du De proprietatibus rerum

Lettrine -Elucidari
Texte au-dessus de la lettre C: INCIPIT PROHEMIUM DE PROPRIETATIBUS RERUM FRATRIS BARTHOLOMEI DE ORDINE FRATRUM MINORUM (Commence le prologue [du livre] des propriétés des choses, du frère Barthélémy de l’ordre des frères mineurs.)

Le DPR est un ouvrage qui explique les choses, le mot « choses » désignant les éléments de la création. Ces éléments sont classés et hiérarchisés : on commence par Dieu puis on évoque les anges. On passe ensuite à l’homme (l’âme d’abord, puis le corps) et on termine par l’évocation de toutes les réalités matérielles existant dans le Ciel et sur la Terre. Le tout divisé en 19 livres.

Dans un prologue, l’auteur explique son objectif.  « Comprendre ce qui est obscur dans les saintes écritures, ce qui est donné de façon cachée par le Saint-Esprit derrière les figures et les paraboles…». En fait, il s’agit d’accéder à l’immatériel en partant du matériel, de ce qui est visible, perceptible.

L’auteur explique aussi sa méthode : procéder à une recension de toutes les connaissances. « Dans ces livres, j’ai peu ou rien mis du mien mais tout ce qui y est je l’ai pris des livres authentiques des saints et des philosophes et je l’ai rassemblé, compilé brièvement. ».

Le DPR est donc une compilation de caractère encyclopédique qui expose l’ensemble des connaissances de l’époque (début du XIIIe siècle).

Les sources du De proprietatibus rerum

L’auteur a pris les éléments de son livre là où ils se trouvaient, notamment chez différents auteurs grecs comme Aristote, latins comme Varron (auteur du De rusticis ; mais la plus grande partie de son œuvre a été perdue), Pline l’ancien, auteur d’un ouvrage à caractère encyclopédique appelé Naturae historiarum libri (Livres des histoires de la Nature)37 livres). Ces auteurs étaient déjà des compilateurs.

Isidore de Séville

Isidore de Séville

Cependant l’auteur qui a été le plus mis a contribution pour le DPR reste Isidore de Séville (fin VIe – début VIIe). Son ouvrage en 20 livres intitulé Etymologiae a circulé dans toute l’Europe et a été largement utilisé par Barthélémy l’Anglais. Isidore de Séville est unanimement considéré comme le père fondateur de l’encyclopédisme médiéval. Il se revendique compilateur et donne à ce nom une connotation positive :
« Le compilateur est celui qui mélange des choses dites par d’autres avec les siennes propres, à la façon des marchands de couleurs qui ont coutume de mélanger différentes substances dans le mortier… »

Isidore utilise une méthode qui lui est propre, celle de l’étymologie. Chaque chose est désignée par un mot et l’analyse du mot fournit des éléments sur la chose. La recherche des différentes étymologies d’un mot permet de mieux cerner la chose. Un bref exposé sur les particularités de la chose ou une citation viennent souvent confirmer ou préciser la chose.

Prenons par exemple la présentation de l’ours.  « L’ours est ainsi nommé parce qu’il forme ses petits avec sa gueule (ore suo), quasiment orsus. On dit en effet qu’il engendre des petits informes qui naissent comme des morceaux de chair que la mère transforme en membres en les léchant.» De là ce qui suit :  « L’ourse façonne avec sa langue le petit auquel elle a donné naissance.» On croyait que l’ourse ne portait que trente jours, ce qui expliquait la naissance de petits informes, cf. l’expression française « un ours mal léché » = une personne au caractère grossier.

Les compilateurs d’Isidore

Les compilateurs d’Isidore et notamment Barthélémy l’Anglais dans le DPR ont généralement repris les éléments qu’il avait exposés dans les Etymologiae. De leur côté, les traducteurs du DPR ont généralement suivi de près le texte latin, sans le modifier fondamentalement. Voici, à titre d’exemple, le texte de la version occitane concernant l’ours, tel qu’il a été traduit à partir du texte latin du DPR :

« Ursus o urs pren aquest nom quar amb la bocca que es dita « os », lepan, forma los orsatz, quar deformatz los engendra quaysh com pessas de carn las quals la mayre ab la lengua figura e dona faysso de membres… (L’ours porte ce nom car, avec sa bouche qui est dite « os », en les léchant, il donne forme aux oursons car lorsqu’ils naissent, ils n’ont pas de forme. Ils sont des sortes de morceaux de chair que la mère met en forme et transforme en membres avec sa langue.)

Le contenu du De proprietatibus rerum ?

De proprietatibus rerum – P. 1 d’un incunable imprimé à Lyon en novembre 1482 par un certain Pierre Ungar.

Le titre parle de « choses ». Ces choses sont au nombre de dix-neuf, chacune étant traitée dans un livre. L’ensemble est donc structuré en 19 livres qui sont eux mêmes organisés en chapitres qui commencent généralement par une lettre ornée. Et les chapitres sont subdivisés en paragraphes signalés par un signe spécifique, sans alinéa.

1 – Dieu ; 2 – Les anges, bons et mauvais ; 3 – L’âme ; 4 – La substance corporelle ; 5 – Le corps humain et ses différentes parties ; 6 – Les âges de l’homme ; 7 – Les maladies et poisons ; 8 – L’univers et les corps célestes ; 9 – Le temps et les divisions du temps ; 10 – Les matières, les formes et leurs propriétés ; 11 – L’air et les vents ; 12 – Les oiseaux ; 13 – L’eau et les poissons ; 14 – La terre et ses parties ; 15 – Les provinces ; 16 – Les pierres et métaux ; 17 – Les plantes et les arbres ; 18 – Les animaux ; 19 – Les couleurs, odeurs et saveurs.

Cette organisation méthodique correspond à une nécessité de clarté. Mais cela ne nuit pas à l’objectif premier qui est de présenter la création comme un ensemble dont les éléments sont indissociables. Cet ouvrage est donc conçu pour être lu en entier.

Cependant, dès le XIIIe siècle, dans ce genre d’ouvrages, commencent à apparaître des tables alphabétiques qui permettent aux lecteurs désireux de rechercher une information précise et de la trouver sans avoir à lire un livre entier ou a fortiori la totalité de l’ouvrage. Cette tendance s’est développée dans les traductions apparues un siècle plus tard environ. Celle du traducteur occitan par exemple. L’Elucidari, en effet, a intégré ces innovations.

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L’Elucidari de las proprietatz de totas res naturals

Le nom Elucidari

Ce nom est un emprunt au latin médiéval elucidarium : « livre qui éclaire, qui révèle ». C’est un dérivé du verbe elucidare « éclairer », d’où « rendre clair, expliquer ». Ce verbe latin a été emprunté par le français sous la forme élucider : « rendre compréhensible, tirer au clair ». Il est d’un emploi courant en français moderne : « élucider une affaire »Elucidarium, c’est le titre d’un ouvrage écrit vers 1100 par un certain Honorius Augustodunensis, moine ayant vécu en Bavière, à Ratisbonne. Malgré son titre, cet ouvrage n’a rien à voir avec l’Elucidari, version occitane du De proprietatibus rerum de Barthélémy l’Anglais.

Le contenu de l’Elucidari de las proprietatz de totas res naturals

La traduction occitane du DPR reprend de façon assez littérale le texte de Barthélémy l’Anglais. Cependant certains passages sont des adaptations plutôt que des traductions. Le traducteur anonyme a aussi repris le plan d’ensemble du DPR. Cependant, pour des raisons qu’il n’explique pas, il a ajouté un chapitre 20 qui parle des nombres, poids et mesures.

En fait, il semble qu’il ait divisé en deux parties le livre 19 du DPR. Il a réservé le chapitre 19 aux couleurs, saveurs et odeurs. Et il a créé le chapitre 20 qu’il a consacré aux nombres, poids et mesures qui, il faut bien le reconnaître, n’avaient aucun rapport avec les couleurs, saveurs et odeurs.

Les particularités et les innovations de l’Elucidari

elucidariLe traducteur a rajouté après l’index, un assez long chapitre sur ce que l’on pourrait appeler des recettes médicales destinées à soigner les maux les plus courants. L’Elucidari comporte ainsi des développements qui ne figurent pas dans le DPR. Ils en font un ouvrage non plus conçu comme une somme mais bien comme un livre consultable capable de répondre aux besoins ponctuels des lecteurs :

  • une table initiale qui donne la liste des chapitres classés par ordre alphabétique au premier mot de la phrase qui commence chaque chapitre. Par exemple : Barba es ornament…, Vasconha o Gasconha es… Milh a mot menut gra… avec un renvoi au folio où se trouve le chapitre en question. Cette table comporte 16 folios sur deux colonnes.
  • un index final où sont classés par ordre alphabétique les noms qui désignent des objets ou des notions : Barba, Vasconha… avec renvoi au folio où se trouve étudié l’objet ou la notion. Cet index comporte 10 folios sur trois colonnes. Mais la correspondance n’est pas toujours parfaite. Le nom milh, par exemple, ne figure pas a l’index final.

Il faut enfin noter que le texte proprement dit, c’est-à-dire celui qui correspond à la traduction du DPR, est précédé d’un poème en vers intitulé : Le Palaytz de Saviesa, 46 quatrains monorimes en vers de 10 syllabes. C’est un texte original qui met en scène le jeune Gaston et dame Sagesse. Celle-ci rappelle au jeune chevalier (donzel) qu’il doit s’instruire dans tous domaines pour mieux assurer son futur rôle de prince.   

Peut-on parler d’encyclopédie à propos de l’Elucidari?

Le nom encyclopédie n’existait pas au Moyen âge. Ce nom emprunté au grec enkuklopaideia (déformation de la forme originelle enkukliopaideia) par l’intermédiaire du latin médiéval encyclopedia, n’apparaît qu’au XVIe siècle en français. Il a été de plus en plus employé à la Renaissance et au cours des siècles suivants, plus particulièrement au XVIIIe siècle.
Le nom grec enkukliopaideia se traduit littéralement par « enseignement circulaire », que l’on peut interpréter comme « enseignement qui fait le tour de toutes les connaissances », le cercle représentant métaphoriquement la perfection.

Si pour le De proprietatibus rerum, l’Elucidari et d’autres livres de ce genre on ne peut pas parler d’encyclopédie au sens moderne du terme, en revanche on peut les qualifier d’ouvrages à caractère encyclopédique car leurs auteurs y ont répertorié l’ensemble des connaissances de leur époque pour les rendre accessibles à un public non spécialiste.
Néanmoins, ces ouvrages restent fondamentalement des compilations dont le contenu est plutôt hétérogène puisqu’ils juxtaposent des informations d’origine grecque, latine, arabe ou médiévale.

Cependant, les auteurs de ces compilations ne se contentent pas de recopier purement et simplement les textes qu’ils utilisent (la propriété littéraire n’existait pas au Moyen âge !). Ils les structurent. Souvent ils les reformulent pour les rendre tout à fait accessibles car leur objectif premier est didactique : il s’agit de faire passer un savoir. En effet, à partir du XIIe siècle, apparaît dans les sociétés occidentales, un désir profond de connaissances, de culture, qui rend nécessaire la création d’ouvrages qui puissent dispenser un savoir ordonné aussi vaste que possible.

Quand et à l’initiative de qui a été écrit l’Elucidari?

Gaston Febus (Livre de la Chasse – BNF)

L’Elucidari ne comporte aucune date. Dans le Palaytz de Savieza, le jeune Gaston est désigné par le terme bèl donzèl qui désigne généralement un jeune gentilhomme qui n’avait pas encore été reçu chevalier.

Sachant que le prince Gaston est né en 1331, qu’il est devenu comte à la mort de son père en 1343, à l’âge de 12 ans, alors qu’il n’était encore qu’un enfant, ce terme n’a pu lui être appliqué que quelques années plus tard, vers 1350. Il avait alors 18/19 ans.

Sachant d’autre part que dans le Palaytz de Savieza, le jeune comte n’est jamais appelé « Febus », surnom qui, d’après les historiens, n’apparaît qu’après l’expédition en Prusse (1357-1358), on pourrait en conclure que la composition de l’Elucidari pourrait se situer vers 1350-1355. Compte tenu que le travail de traduction a pu prendre plusieurs années (4 à 5), la commande pourrait remonter à 1345. Le jeune Gaston a alors 14/15 ans.

Dans cette hypothèse, il est peu vraisemblable que l’initiative en revienne à Gaston lui-même. Elle a donc dû venir de son entourage, peut-être de sa mère Aliénor de Comminges chargée d’assurer une semi-régence et soucieuse de donner à son fils la meilleure préparation possible à ses futures responsabilités. Ou peut-être de ses précepteurs. Le père mort prématurément en 1343 n’avait pas pu former lui-même son fils.
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Maurice Romieu

Extraits de l’Elucidari

      L’extrait De Vasconia o Gasconha, qui présente ce qu’était alors la Gascogne

Cigogne 40x40 - Elucidari      L’extrait De ciconia o ganta, qui présente le comportement des cigognes.




Gaston Febus construit le château de Mauvezin

Le château de Mauvezin, lo castèth de Mauvesin, dans toute sa splendeur retrouvée du XIVe siècle, domine les Baronnies, la vallée de l’Arros et l’abbaye de l’Escaladieu. Quelle est donc son histoire ? Albin Bibal, membre de l’Escòla Gaston Febus, qui acheta puis donna le château à l’Escòla, raconte.

Les premières traces

Chateâu de Mauvezin - une tour de quelques mètres sur sa motteLe château de Mauvezin a probablement été construit au XIe siècle. Enfin quand on dit château… il s’agissait, à l’époque, d’une tour en bois de 3 m de haut, ua toròta, entourée de palissades en bois, construite sur une hauteur que l’on appelait mòta, motte. Pourquoi le lieu a-t-il été appelé Mauvesin, mau vesin, mauvais voisin ? On ne sait…
On attribue à Centolh 1er, Centulle 1er, la construction de ce casterar.

En 1133, les grands de Bigorre se réunissent à Mauvezin pour borner le comté avec celui de Labarthe. Les seigneurs sont alors Beatrix II de Bigorre et Pierre de Marsan son époux. Ce sont eux qui favorisent l’installation de l’abbaye de l’Escaladieu, au pied du château de Mauvezin.

De maison en maison

Château de Mauvezin - une possession des comtes de Bigorre (blason)En 200 ans, la Bigorre passe par plusieurs maisons seigneuriales, au gré des mariages et des cessions, au rythme d’un changement tous les 50 ans environ : Bigorre, Foix, Béarn, Marsan, Comminges. Cela va s’accélérer avec Pétronille de Comminges (1186 – 1251), la petite fille de Centolh III, célèbre pour ses cinq maris. Elle passera le flambeau, pour quatre ans à la maison de Montfort, à l’occasion de son troisième mariage avec Guy de Montfort, le fils de Simon, celui qui se fit remarquer dans la guerre des Albigeois. Puis maison du Chabanais, de nouveau Béarn… Même le roi de Navarre récupèrera ces terres en 1265. À se demander si les paysans avaient le temps de savoir qui étaient leurs seigneurs !

Le 8 mai 1360, par le traité de Brétigny entre le roi de France et le roi d’Angleterre, le comté de Bigorre et notre château de Mauvezin reviennent au roi d’Angleterre. Le duc d’Anjou, pourtant fils du roi de France, et lieutenant-général en Languedoc, s’en moque. Il assiège les Anglais à Mauvezin, reprend le château et le donne à Jean 1er d’Armagnac. Gaston Febus ne l’entend pas de cette oreille. Il part en guerre contre son voisin.

Gaston Febus prend possession du château de Mauvezin

Enfin le 20 mars 1379, le traité d’Orthez, rédigé en gascon par Pey de Mayres, notari reyau, met fin au différend entre les deux seigneurs.

Château de Mauvezin - attribution à Febus par le Traité d'orthez-introduction
Traité en gascon, entre Monsenhor Johan per la gracia de Diu, comte d’Armagnac, de Fezensac, &c. (…) e Mossen Gaston, per la gracia medisssa, comte de Foix…

Le traité comprend six items. Le premier est le mariage de Beatrix d’Armagnac (fille de Jean) et du jeune Gaston de Foix (fils de Febus) pour garantir la pérennité des accords. Avec le deuxième, Armagnac cède la tour de Couffoulens et le reste de la terre d’Albigeois au comte de Foix. Il lui accorde dans le troisième, l’usufruit du lieu et de la Châtellenie de Saint-Julien et lui attribue (quatrième item) à perpétuité, Mauvezin et Godor : item, la begarie de Maubesin & de Godor demoren ab lodit monsenhor de Foix à perpetualitat, per si e per sos.

En revanche, cinquième item, Febus et sa lignée renoncent à toutes prétentions sur le comté de Comminges. Le traité se conclue par l’échange réciproque de prisonniers (sixième item).

Afin d’assurer l’application de ce traité, il est bien précisé que les seigneurs ont juré serment sur le corps de Jésus Christ, devant Monseigneur Beguer, évêque de Lectoure, avec toutes les conséquences s’ils venaient à le rompre :
& en cas que en res hi faillissen volen aver renegat Diu, loquau los fossa contra & à dampnacion de lors corps e de lors ammes, preneon lo diable per senhor & eslegin los soboltures en enfern, are per labets & labets per are ; ...

Qu’ils se le tiennent pour dit !

Gaston Febus donne au château de Mauvezin sa splendeur

Château de Mauvezin - le donjon construit par Gaston Febus
Le donjon construit par Gaston Febus

Gaston Febus fait édifier de vraies forteresses pour défendre tout son territoire d’Orthez à Foix. Travaux qu’il confie à l’architecte languedocien Sicard de Lordat. Mauvezin sera une de ces forteresses. L’architecte transforme la tour en pierre (que l’on voit toujours dans la cour intérieure), ajoute un donjon de 37 m, fait rehausser les remparts. Bref, le château médiéval de Mauvezin est prêt pour de nouvelles aventures. De casterar, le château devient casteràs.

Et, si le cœur vous en dit, vous pouvez aujourd’hui l’admirer, le visiter, participer aux fêtes médiévales de la dimenjada du 15 août. Il a été restauré pour s’approcher au mieux de ce que Febus en avait fait.

Références

Histoire chronologique du vieux château-fort de Mauvezin et ses destinées, Albin Bibal, 1913.
Histoire générale de Languedoc Avec des Notes & les Piéces justificatives, tome quatrième, 1742, p. 354 – 357, textes rassemblés par un religieux bénédictin de la congrégation de Saint Maur.

 




Gaston Febus prince troubadour

La cour de Febus, une cour recherchée

Troubadour - chanter les exploits de Marco Polo
Débarquement dans un port chinois, Devisement du monde, Marco Polo

Gaston III de Foix ou Gaston Febus est un lettré. Ainsi, il entretient un scriptorium, atelier avec des copistes, à qui il demande des travaux qu’il suit de près. Lui-même parle et écrit gascon, sa première langue, la langue d’Oïl, le catalan, le latin et la lenga mondina ou langue de troubadour. Il aime la musique, l’écoute, la compose comme ce motet sur un texte latin Inter densas admirabile est nomen tuum. Il collectionne de grands manuscrits, il les lit, parfois les fait traduire en gascon. Ce sont de livres scientifiques ou techniques comme la fameuse grande encyclopédie Le grand miroir de Vincent de Beauvais, 1258, ou bien des livres chevaleresques, épiques ou romanesques comme le Devisement du monde de Marco Polo, 1298. Febus échange aussi des manuscrits avec d’autres seigneurs.

Des troubadours à la cour de Febus

Aussi se pressent à sa cour trobadors e jonglaires (troubadours et jongleurs) et les grands seigneurs de l’Europe. Le chroniqueur Jean Froissart, ébloui, n’hésite pas à décrire la cour de Moncade comme supérieure à toute autre de son temps.
Febus entretient plus particulièrement un troubadour, Pèire de Rius, dont nous est resté le poème qu’il écrit sur le comte, Armas, amors e cassa, Armes amours et chasse. Ici une courte biographie de Pèire de Rius, les conditions de découverte de son poème et le poème lui-même.

Febus, troubadour : [A]ras can vey del boy fuylar la rama

Troubadour, Gaston Febus prince troubadour
Canso de mossen Gasto

Avec un tel amour des lettres, il fallait bien que le comte s’essayât à l’écriture ! Une canso est parvenue jusqu’à nous, [A]ras can vey del boy fuylar la rama, Ores quand je vois du bois feuillir la rame. Si elle a été conservée, c’est parce qu’il l’avait présentée aux Jòcs floraus de Tolosa. Il a même gagné le prix de poésie, la violette d’or appelée joya.

Consulter le texte original, sa traduction en français ainsi que des éléments de contexte.

 

Le groupe ÒmiOrs propose une version contemporaine et étonnante de ce texte.

Au-delà de la poésie, on peut apprécier l’ancien gascon dans les deux textes présentés dans cet article, du XIVe siècle, et peut-être penser qu’il reste lisible pour un contemporain. Les passionnés pourront même s’amuser à repérer les évolutions de la langue et des graphies.

grafia originau

canso
Gasto
aras
rama
etc.

grafia felibrenca

cansoû
Gastoû
are – ares
rame

grafia classica

cançon
Gaston
ara
rama

 

 

 




Les devises de Febus, comment les écrire ?

Devises de Gaston Febus - Febus me feTrois devises pour Gaston Febus

Trois devises sont attachées à Gaston Febus. On peut lire Febus me fe sur la tour du château de Pau ou de Montaner. Febus aban est son cri de guerre, pourrait-on dire. Enfin, la troisième est Tòcas-i se gausas (en graphie occitane actuelle) ou Touches-y si tu oses (en français).

Comment écrire ces devises

Seulement voilà. Comment Gaston Febus et ses contemporains du XIVe siècle écrivaient-ils cette fière menace ?

Cette question nous a amené à ouvrir une nouvelle rubrique sur ce site, nommée Langue.

Et pour la réponse, un linguiste, Jean Lafitte nous fait une proposition grâce à une recherche documentée et précise. Les visiteurs pressés pourront aller directement à la troisième page, chapitre Conclusion ou à la page du site La devise de Gaston Febus.




Gaston Febus, un senhor letra-herit

Trois passions et une quatrième : la culture

Culture et livre de chasse de Gaston Febus - scène de présentation des cygnesLes passions de Febus sont Armas, amors e cassa (Armas, amors e caça en graphie actuelle) disait Peyre de Rius, son trobador. Mais de quels amours parle-t-il ? En ce temps d’amour courtois et de chansons, peut-être faudrait-il se rappeler combien Gaston Febus était un homme de culture, un lettré. Son goût pour la poésie ou la musique, sa bibliothèque de grands auteurs en témoignent.

Gaston Febus maîtrise cinq langues, écoute les chansons des grands poètes de l’époque, écrit surtout des cançons et gagne même un grand prix littéraire, las Joyos del Gay Saber, organisé par le Consistori del Gay Saber e de la Gayo sienço installé à Toulouse.

Rappelons-nous aussi que Febus ou Phebus est le nom d’Apollon en latin, dieu des arts, du chant, de la musique, de la beauté masculine, de la poésie, et conducteur des neuf muses. Est-ce pour cela que Gaston a choisi ce surnom ? Nul ne le sait.

Il nous reste peu de choses de son oeuvre. On lui attribue, sans certitude, la chanson Aqueras montanhas, dite aussi Se canti, qui est une chanson si populaire dans le sud de la France qu’elle est parfois considérée comme l’hymne des occitans.

Son Livre de chasse est resté pendant plusieurs siècles une référence pour l’éducation des nobles, La chasse y apparaît comme un art philosophique, un art qui élève les vertus de l’homme. Dans son Livre des oraisons, Febus témoigne de sa foi.

Plus d’information sur : Gaston Febus un seigneur lettré

Une copie du Livre de chasse est exposé au château de Mauvezin.




Découvrir Gaston Febus par les livres

Une bibliographie sur Gaston Febus à l’occasion de l’exposition Gaston Febus 2018

Bibliographie Gaston Febus - Blason de Foix BéarnDans le cadre de la nouvelle exposition sur Gaston Febus présentée au château de Mauvezin, nous proposons de découvrir ce personnage à travers une bibliographie des livres disponibles à la Bibliothèque de l’Escòla Gaston Febus. Une version électronique est disponible sur le site de la bibliothèque, pour les titres précédés d’une icône de tablette.

Rappelons que la Bibliothèque a été voulue par les fondateurs de l’Escòla Gaston Febus dès sa création et qu’il était prévue de l’abriter au Château de Mauvezin dès l’attribution du château à l’association en 1907.

Bibliographie Gaston Febus : ce que possède la Bibliothèque de l’Escòla Gaston Fébus


tablet-tool_icon-icons.com_56222 Le livre des oraisons, Gaston Febus, 1387
tablet-tool_icon-icons.com_56222 Le livre de la chasse, Gaston Febus, 1389
tablet-tool_icon-icons.com_56222 Froissart à la cour de Gaston Febus, conférence de Frédéric Soustras, 1868
tablet-tool_icon-icons.com_56222 Coutumes municipales de Foix sous Gaston Phoebus, F. Pasquier, 1891
 tablet-tool_icon-icons.com_56222  Gaston Febus en Prusse, étude d’après des documents inédits, F. Pasquier, 1893
 tablet-tool_icon-icons.com_56222  Le vieux château de Mauvezin et sa devise, Albin Bibal, 1907
 book_icon-icons.com_66124  Gastou Febus, Miquèu de Camelat, 1914
 book_icon-icons.com_66124  La vie aventureuse de Gaston Phoebus, Jean de Sault, 1958
 book_icon-icons.com_66124  La vie fabuleuse de Gaston Phoebus, Le lion des Pyrénées, tome 1, Myriam et Jean de Béarn, 1959
 book_icon-icons.com_66124  La tour de Moncade et Gaston Phoebus, Eric Gildart, 1972
 book_icon-icons.com_66124  La vie fabuleuse de Gaston Phoebus, Landry des bandouliers, tome 3, Myriam et Jean de Béarn, 1974
book_icon-icons.com_66124  Gaston Febus un grand prince d’occident au XIVe siècle, Pierre Tucoo-Chala, 1976
 book_icon-icons.com_66124  La vie fabuleuse de Gaston Phoebus, Les créneaux de feu, tome 2, Myriam et Jean de Béarn, 1978
 book_icon-icons.com_66124  Gaston Febus seigneur de Foix-Béarn et le Prince noir, Pierre Tucoo-Chala, 1985
 tablet-tool_icon-icons.com_56222  Gaston Febus et la fortune, Paul Mironneau, 1993
 book_icon-icons.com_66124  Gaston Febus grand prince médiéval, Pierre Tucoo-Chala, 1996
book_icon-icons.com_66124 Voyage dans les Pyrénées à la rencontre de Fébus, Jean Froissart, 2003
book_icon-icons.com_66124 Gaston Febus, le prince et le diable, Claudine Pailhès, 2007
book_icon-icons.com_66124 Gaston Febus, prince des Pyrénées, Pierre Tucoo-Chala, 2008