Les feux de la Saint-Jean

Le 24 juin, c’est la fête de la Saint-Jean. Pour marquer le solstice d’été, partout en Gascogne, on allume les feux de la Saint-Jean. En gascon, on les appelle Halhada, Hahòla, Halhar, Brandon.

L’origine des feux de la Saint-Jean

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La fête du solstice d’été est célébrée par des feux dans les cultes païens. Fête de la fertilité et de l’abondance, elle célèbre la lumière de l’été et est destinée à la bénédiction des moissons. Elle s’accompagne de rituels tels que sauter par-dessus le feu pour développer sa force ou avoir des enfants, conserver les cendres du feu pour protéger le bétail et les maisons de la foudre et des maladies, répandre les cendres du feu dans les champs pour les fertiliser.

Au début du VIe siècle, l’Eglise récupère cette fête pour en faire celle de Saint Jean Baptiste qui devient très populaire.

Le rituel des feux de la Saint-Jean

En Gascogne, la fête de la Saint-Jean est organisée selon un rituel précis. Au son des cloches de l’église, le curé emmène une procession jusqu’au bucher qu’il bénit. Les consuls y mettent le feu et lorsque le bucher est consumé, le curé rentre dans l’église. C’est alors le début d’une fête populaire où l’on chante et danse autour du feu.

Le privilège d’allumer les feux de la Saint-Jean est l’apanage des consuls et des personnalités en vue. À Tarbes, c’est le privilège du juge mage, du curé de la paroisse Saint Jean et d’un consul. Et lorsque le premier consul de Tarbes refuse un flambeau neuf au curé de la paroisse de Saint-Jean pour allumer le feu, un procès est intenté en 1659. Devant les frais de procès, on transige ; finalement, la demande du curé est acceptée. Les frais des feux de la Saint-Jean sont payés par les communautés. Une collation est servie. Pour faire des économies, on vend les restes de bois non consumés.

Danses autour du feu en pays gardois
Danses autour du feu de Saint-Jean © Pinterest

Dans les villages, ce sont les mariés de l’année qui doivent fournir le bois. Ailleurs, ce sont les quatre derniers mariés de l’année. Ceux qui s’y soustraient payent une amende.

Les croyances populaires 

Les feux de la Saint Jean s’accompagnent de croyances populaires. Certaines fontaines dédiées à saint Jean ont la réputation de guérir. Le matin de la Saint Jean, elles reçoivent les malades qui viennent s’y baigner pour soigner un goitre, des verrues, des rhumatismes ou des maladies ophtalmologiques……

La Fontaine Saint-Jean Baptiste d’Ousse-Suzan (40)
La Fontaine Saint-Jean Baptiste d’Ousse-Suzan (40) © www.fontainesdefrance.info/fontaines

Un linge qui a reçu la rosée du matin de la Saint Jean sert à frictionner les parties du corps malade. Une promenade dans la rosée du matin, avant le lever du soleil, protège contre toutes les maladies.

Parfois, on jette dans les feux de la Saint-Jean quelques grenouilles et crapauds pour conjurer le mauvais sort ! On saute par-dessus le feu, ce qui est un gage de bonne santé pour toute l’année, et peut-être la promesse de se marier. Une fille qui a vu deux feux de la Saint Jean la même soirée, est sûre de trouver un mari dans l’année !

On ramasse des tisons du bucher pour allumer lo huèc nau, le premier feu dans la maison. On en conserve aussi quelques-uns pour les jeter dans le feu pendant les orages, car ils sont censés protéger la maison.

Les herbes de la Saint-Jean

Croix de fleurs de la Saint Jean à Lescar (64)
Croix de fleurs de la Saint Jean à Lescar (64) © Ass. Esquireta

La veille de la fête de la Saint-Jean, on ramasse des fleurs pour confectionner des croix, des couronnes ou des bouquets que l’on fait bénir le jour de la Saint Jean. Placés dans les maisons et dans les étables, ils protègent des maladies ou des maléfices. L’abbé Dambielle nous dit que « La croix de la Saint-Jean, tressée avec des herbes spéciales, placée sur la porte d’entrée, préserve radicalement des sorciers ».

 

Couronne de fleurs de la Saint Jean à Lescar (64)
Couronne de fleurs de la Saint Jean à Lescar (64) © Ass. Esquireta

C’est le moment de ramasser des feuilles de noyer, des feuilles de frêne, des bourgeons de millepertuis et d’autres plantes pour confectionner des décoctions ou des onguents qui servent à soigner les plaies ou les contusions.

Les herbes de la Saint-Jean se ramassent dans les champs. Les plus communes sont l’achillée millefeuille/holhòu, l’armoise/artemisa dont un proverbe dit : que vau miélher estar shens camisa que shens artemisa, le fenouil/ièrba de la Senta Vièrja, le millepertuis/ièrba deu Bon Diu, l’orpin/ièrba de Maria, la menthe/mandrás, le plantain/ièrba de cinc còstas ou aurelha de can, le lierre terrestre/coreja de la Sent Joan, le chèvrefeuille/bigaudèra

La Saint-Jean, une fête populaire

Brandon prêt pour la Saint-Jean © Ostau Comenges
Brandon prêt pour la Saint-Jean © Ostau Comenges

Les feux de la Saint-Jean sont une fête populaire. Sauf dans quelques communes, la fête s’est estompée dans les années 1960 à 1970.

Elle connait un net regain de popularité et a perdu son caractère religieux pour ne conserver que l’aspect festif du chant, de la danse autour du feu et du repas qui l’accompagne, renouant ainsi avec la tradition païenne de la fête du solstice d’été.

 

 

Le feu inspire les poètes

En 1926, Francis Jammes écrit Feu de la Saint-Jean qui se déroule à Tournay sa ville natale :

Je ne sais pas pourquoi, dans ce temps-là, je mêle
Les fruits ailés d’érable à la procession
Qu’on fait à la Saint-Jean autour de ces tisons
Qui, morts, prennent le bleu si noir des hirondelles.

Sans doute sur l’Arros, torrent, je vois un pont
Construit avec du crépuscule et des décombres
Où s’en vont sagement, en chantant, quelques ombres
Qu’allongent des manteaux avec des capuchons.

Françis Jammes, poète des Pyrénées chante Pau
Françis Jammes, poète des Pyrénées  Wikipedia

Il me semble qu’on se dirige vers la gare
Où cinquante ans n’ont pas fané les catalpas
Qui, dans la cour, vieux Indiens, parlent tout bas
De leur pays natal en fumant leurs cigares.

Voici l’arbre-bûcher. Monsieur Pédebidou
Y met le feu, dressant des favoris insignes,
Emules d’animaux aussi bien que de cygnes.
Et le brasier craquant étoile le feu doux.

Le prêtre sur le bois a jeté l’eau bénite.
On a vu, des coteaux, des flammes s’élever ;
Les gens à l’unisson ont repris les avés
Et repassé l’Arros plein de cerceaux de truites.

Des hommes, attelés aux restes calcinés,
Les traînent sur le sol jusques à leurs demeures.
Qu’enfant redevenu, quand sonnera mon heure,
Je baise votre cendre, ô lieux où je suis né !

Urau, Saint-Jean 1914, carte postale ancienneUrau (Haute-Garonne), Saint-Jean 1914, carte postale ancienne

Serge Clos-Verssaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Les fêtes du solstice d’été en ARAN et en Comminges, Bernat Menetrier
La fête de la Saint-Jean, Wikipédia
La Saint-Jean : Symboles et rituels païens de la fête du Solstice d’été
Les fêtes du feu du solstice d’été dans les Pyrénées
Revue de Gascogne, Revue de la Société de Borda, Revue historique du Comminges, …..

 

 

 

 

 

 

 

 




Pierre Bourdieu

Le Béarnais Pierre Bourdieu est un sociologue majeur du XXe siècle qui vit une relation difficile avec sa langue maternelle.

Pierre Bourdieu découvre la sociologie

L'église Saint-Pierre de Denguin (64)
L’église Saint-Pierre de Denguin (64)

Pierre Bourdieu nait en 1930 dans un petit village, Denguin, non loin de Pau, dans le Bearn. Son père, Albert, est journalier puis facteur. Sa mère, Noëmie Duhau, est aussi du monde de l’agriculture.

Il fait ses études secondaires à Pau, au lycée Louis Barthou de 1941 à 1947. Là, il découvre « une différence sociale avec les citadins « bourgeois » » et ressent son passage dans l’internat comme « une école terrible de réalisme social ».

Entrée de l'École normale supérieure de Paris, au 45 rue d'Ulm.
Entrée de l’École normale supérieure de Paris, au 45 rue d’Ulm.

Puis il part à Paris pour les études supérieures, d’abord au lycée Louis-Le-Grand puis à l’Ecole normale supérieure. Il sera agrégé de philosophie en 1954. Après le service militaire en Algérie, il continue comme assistant à la Faculté des Lettres d’Alger. Il mène des enquêtes de terrain qui lui révèleront son amour pour la sociologie. Et il écrira en 1958 son premier ouvrage : Sociologie de l’Algérie.

Pierre Bourdieu s’installe

Raymond Aron (1905-1983)
Raymond Aron (1905-1983)

En 1960, le philosophe Raymond Aron (1905-1983) fonde le Centre de sociologie européenne (CSE). Il prend Pierre Bourdieu comme assistant et secrétaire.

Peu après, en 1962, Pierre épouse Marie-Claire Brizard, une historienne qui travaille au CNRS. Ils auront trois fils qui feront tous Normale sup. Jérôme, né en 1963, sera directeur de recherche en économie à l’INRA. Emmanuel, né en 1965, sera scénariste et réalisateur. Enfin, Laurent sera chercheur à l’école des neurosciences de Paris ; il travaillera sur des sujets de pointe comme la dynamique des réseaux de neurones sous-jacents au codage sensoriel, à la formation de la mémoire et à la représentation de l’espace.

En 1964, Pierre Bourdieu devient directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales.

Les travaux de Pierre Bourdieu

Bourdieu - Passeron - La Reproduction. Eléments pour une théorie du système d'enseignement
Bourdieu, Passeron, La Reproduction (1970)

Le sociologue s’attache à élaborer des méthodes les plus scientifiquement objectives afin de valider ses résultats. Il s’intéresse aux relations entre les objets sociaux et aux rapports de domination entre les individus et les classes sociales. Ainsi, il va montrer comment certains mécanismes reproduisent les inégalités entre les groupes sociaux. Par exemple, il écrira avec un collègue, Jean-Claude Passeron, en 1970 La Reproduction. Eléments pour une théorie du système d’enseignement. Il y met en évidence que la réussite scolaire est différente selon les classes sociales : en gros, les enfants dont les parents ont réussi à maitriser les exigences scolaires réussiront plus facilement à l’école.

De plus, Pierre Bourdieu s’engage pour l’indépendance de l’Algérie ou le soutien aux sans-papiers par exemple.  Dans son livre, La Misère du Monde (1993), il met en évidence les causes sociales de la souffrance. Au total, il laisse une quarantaine d’ouvrages dont Les Héritiers, La Distinction, Ce que parler veut dire, La domination masculine, etc.

Pierre Bourdieu-Sur l'État -Cours au Collège de France 1989-1992
Pierre Bourdieu, Sur l’État, Cours au Collège de France 1989-1992

Parallèlement, depuis 1964, Pierre Bourdieu dirige la collection « Le sens commun » aux Éditions de Minuit et il continuera jusqu’en 1992. À partir de 1975, il est directeur de la revue Actes de la recherche en sciences sociales. Puis, en 1981, il devient professeur titulaire de la Chaire de sociologie au Collège de France. Les récompenses et les honneurs sont nombreux. Il reçoit par exemple la médaille d’or du CNRS en 1993. En lui remettant, ils préciseront même que Pierre Bourdieu « a régénéré la sociologie française, associant en permanence la rigueur expérimentale avec la théorie fondée sur une grande culture en philosophie, anthropologie et sociologie ».

Un lien douloureux avec le béarnais

Quand il revient dans sa région, ce qui est fréquent, Pierre Bourdieu parle en béarnais, en particulier avec ses amis d’enfance. Une langue qu’il aime. Pourtant, il ne peut se défaire d’un sentiment d’infériorité culturelle. D’ailleurs, jeune homme, il se rend vite compte que son accent même est porteur de vergonha (honte). Alors, il cherche à le gommer. Il dira : Quand on vient d’un petit milieu, d’un pays dominé, on a de la honte culturelle. Moi j’avais de la honte de mon accent qu’il fallait corriger…

Un sentiment dont il ne se débarrassera pas vraiment. Par exemple, dans le documentaire filmé de Pierre Carles, La sociologie est un sport de combat (2001), Pierre Bourdieu avoue : « Quand je descendais dans mon pays, quand j’arrivais à Dax, que j’entendais l’accent, ça me faisait horreur, ça me faisait physiquement horreur. »

Extrait de 1minute du film La sociologie est un sport de combat de Pierre Carles ci-dessous.

Alors, il scinde en deux sa vie : celle de son métier même s’il a l’impression d’être dans le monde intellectuel un étranger, et celle de son village ou il redevient dans le monde rural un indigène.

Il lui faudra longtemps pour faire la paix entre ces deux mondes (sans aller jusqu’à les réconcilier) et il écrit à la fin de sa vie dans Esquisse pour une auto-analyse : « la posture ethnographique impose tout naturellement de respecter : les amis d’enfance, les parents, leurs manières, leurs routines, leur accent. C’est toute une partie de moi qui m’est rendue, celle-là même par laquelle je tenais à eux et qui m’éloignait d’eux, parce que je ne pouvais la nier en moi qu’en les reniant, dans la honte d’eux et de moi-même. »

Mainat qu’as caishau 

Logo de la Calandreta de Pau
Logo de la Calandreta de Pau

« Mon garçon, tu as du cran », lui avait dit son père. Et ce fils le démontra par ses études, ses travaux, ses engagements (il a bien sûr été fortement critiqué). Et finalement, par son soutien au béarnais. En effet, Pierre Bourdieu écrit à Serge Javaloyès : « Je veux vous dire, très sincèrement, toute la sympathie que m’inspire votre entreprise. » Cette entreprise, c’est la création d’écoles immersives en langue occitane : les calandretas. Le sociologue comprend tout l’intérêt de favoriser le bilinguisme même s’il perçoit la difficulté de mettre à l’écrit une langue qui n’était pratiquement plus qu’orale. Et il deviendra parrain de la Calendreta de Pau.

Pourtant, la langue reste pour lui un marqueur social. En gros, à chacun le sien : aux ruraux le béarnais, aux urbains le français. Ainsi, il trouvera anormal que le maire de Pau, André Labarrère, fasse un discours officiel en béarnais. Ou, il notera au sujet des paysans, de sa famille, ses amis : « j’en étais séparé par une sorte de barrière invisible, qui s’exprimait dans certaines insultes rituelles contre lous emplegats, les employés « toujours à l’ombre ». »

Le dernier livre de Pierre Bourdieu

Esquisse pour une auto-analyse, Pierre Bourdieu
Esquisse pour une auto-analyse, Pierre Bourdieu (2004)

Pierre Bourdieu meurt le 23 janvier 2002, à 71 ans, à l’hôpital Saint-Antoine, à Paris, des suites d’un cancer. Il est enterré au cimetière du Père-Lachaise.

Son dernier livre, Esquisse pour une auto-analyse, paraitra deux ans plus tard, en 2004. Il ne s’agit pas d’une autobiographie mais plutôt d’une explication de son parcours et d’une analyse de son travail scientifique. On peut y lire que certaines de ses positions ou décisions sont liées à son « tempérament bagarreur » qu’il relie à ses origines béarnaises… 

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe réformée (1990)

Références

Pierre Bourdieu, L’année sociologique, Nathalie Bulle, 2002
Les Editions de Minuit, Pierre Bourdieu
Les étranges relations au béarnais de Bourdieu, Colette Milhé, 2020.
La sociologie est un sport de combat de Pierre Carles
Bibliographie de Pierre Bourdieu




La guerre de Gascogne 6 – L’épilogue

Nouvelle épisode dans la guerre de Gascogne  : le gouvernement du Prince Noir mécontente les Gascons, surtout à cause des nouveaux impôts créés pour renflouer les caisses après l’expédition de Castille. Jean d’Armagnac et Arnaud-Amanieu d’Albret en appellent au roi de France.

Charles V, un roi prudent dans la reprise de la Gascogne

Charles V de France (1338-1380) se montre très prudent dans la conduite de la guerre de Gascogne contre l'Angleterre
Charles V de France (1338-1380)

Interpelé par Jean d’Armagnac et Arnaud-Amanieu d’Albret, Charles V s’entoure de juristes et examine minutieusement toutes les conséquences d’une entrée en guerre. Il consulte les universités de Toulouse et de Montpellier. Moqueur, le duc de Lancastre dit de lui : « Ce n’est pas un roi sage, c’est un avocat ! ».

La France est forte, les finances sont saines, elle compte de nombreux alliés. Et le Prince Noir est malade depuis son voyage en Castille. Le temps semble propice pour relancer les opérations.

Le Prince Noir (entre 1430 et 1440) © Wikipedia
Le Prince Noir (entre 1430 et 1440) © Wikipedia

En janvier 1369, deux officiers partent de Toulouse, porteurs d’une lettre de citation à comparaitre. Le Prince Noir est furieux. Sa réponse tient en peu de mots : « Nous irons certainement à votre mandement, mais le bassinet en tête et avec toute notre compagnie ». Sur le chemin du retour, le Sénéchal d’Agen arrête et pend les deux officiers du roi.

Charles V sait exploiter la mort de ses ambassadeurs. Il écrit partout. En trois mois, 800 villes et bourgs se déclarent soumis au roi.

Sentant le danger, Édouard III tente une médiation et offre même des avantages territoriaux à Charles V qui fait la sourde oreille. Alors, Édouard III comprend que la guerre est inévitable et envoie des renforts en Aquitaine. En mai 1369, les États généraux sont réunis à Paris. Le 30 novembre, la Cour constate la félonie du Prince Noir et confisque le duché. C’est de nouveau la guerre.

L’offensive pour reconquérir la Gascogne

Les reconquêtes de Charles V dans la guerre de Gascogne © Wikipedia
Les reconquêtes de Charles V © Wikipedia

Prudent, Charles V évite les confrontations hasardeuses. Les campagnes de 1372 et 1373 sont victorieuses pour lui. En Gascogne, le comte d’Armagnac mène les opérations. Lectoure, Fleurance, Condom et Auvillar sont reprises. En Bordelais, La Réole tombe et ouvre la route de Bordeaux. La ville, bien défendue, ne laissera pas ruiner son commerce des vins avec l’Angleterre. Mais, le Prince Noir, malade, abandonne sa principauté d’Aquitaine en 1372.

Pendant 10 ans, Charles V mène une guerre d’usure, forteresse par forteresse, et avance méthodiquement ses pions. À sa mort en 1380, l’Aquitaine est réduite à deux enclaves. Celle de Bordeaux qui va de Blaye à Castillon et de Rions au pays de Buch. Mais, Bordeaux souffre de la forte baisse de son commerce de vins avec l’arrière-pays. Celle de Bayonne qui comprend Dax et Saint-Sever.

Édouard III meurt en 1377. Son fils Richard II (1367-1400) n’a que 12 ans. En France, Charles VI (1368-1422) monte aussi sur le trône à l’âge de 12 ans. Des deux côtés, les princes se querellent.

Charles VI, le roi fou

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Charles VI fait une première crise de démence en 1392. Un conseil de régence se met en place, au sein duquel Philippe le hardi, duc de Bourgogne, a le plus d’influence. Il s’empresse de conclure la paix avec les Anglais en 1395. La trêve se prolonge jusqu’en 1426.

En 1404, Jean sans peur lui succède en Bourgogne. Au sein du conseil de régence, il s’oppose à Louis d’Orléans, frère cadet du roi, et le fait assassiner en 1407.

Armagnacs contre Bourguignons

Henri V (artiste anonyme, fin xvie-début xviie siècle, National Portrait Gallery, Londres) © Wikipedia
Henry V   (1386-1422) National Portrait Gallery, Londres) © Wikipedia

Bernard VII d’Armagnac (1360-1418) épouse en 1393 Bonne de Berry, cousine de Charles VI. Il devient l’ami de Louis d’Orléans. Après son assassinat, il fonde le « parti des Armagnacs » qui s’oppose au « parti des Bourguignons ». C’est la guerre civile.

En Angleterre, Henri V règne depuis 1413. Il veut reconquérir l’Aquitaine dans ses frontières d’avant le traité de Brétigny de 1360. Aussi, il profite de la situation pour débarquer en Normandie, établit une tête de pont à Harfleur et se dirige vers Calais. Le 25 octobre 1415, il bat les Français à Azincourt.

Sacre de Henri VI en la cathédrale Notre-Dame de Paris © Wikipedia
Sacre de Henry VI d’Angleterre en la cathédrale Notre-Dame de Paris © Wikipedia

En particulier, Charles d’Albret, connétable de France, est tué à Azincourt. Bernard d’Armagnac le remplace. Jean sans peur s’allie aux Anglais. Ses troupes rentrent dans Paris grâce à une complicité. Il organise le massacre des partisans des Armagnacs. Et Bernard d’Armagnac fait partie des victimes. Le dauphin s’enfuit. Il devient le « roi de Bourges » soutenu par le « parti Armagnac ».

Avec le traité de Troyes de 1420, les Anglais entrent dans Paris. Charles VI fait de Henri V son héritier à la couronne. Henri V et Charles VI meurent la même année 1422. Henri VI règne maintenant en Angleterre et sur le nord de la France, Charles VII règne au sud de la Loire.

Mais, seigneurs et bourgeois supportent mal l’Anglais. Les ralliements à Charles VII sont nombreux. Les Armagnacs font leur réapparition dans Paris.

Le Languedoc se rallie à Charles VII

Charles VII (1403-1461) met fin à la guerre de Gascogne
Charles VII (1403-1461) © Wikipedia

Le désordre a des conséquences en Gascogne. Le comte de Pardiac et le seigneur de Barbazan se disputent des territoires dans le Toulousain. Bernard VII d’Armagnac et son allié le comte de Pardiac revendique le Comminges et épouse de force la comtesse Marguerite. Jean de Grailly, captal de Buch, et Bernard d’Armagnac s’affrontent. En Languedoc, le futur Jean IV d’Armagnac (1418-1450) est lieutenant par la grâce de son père qui domine le conseil royal. Ses exactions fiscales sont aussi lourdes que celles de son père à Paris, ce qui entraîne de forts mécontentements et un ralliement aux Bourguignons.

Jean Ier de Foix-Grailly devient lieutenant de Charles VII en Languedoc. Il achète le départ des Compagnies qui ravagent le Languedoc. Il s’allie aux familles d’Albret, d’Astarac et d’Armagnac pour chasser le prince d’Orange qui tient Toulouse pour les Bourguignons. Par sa politique mesurée, Jean de Foix-Grailly rallie tout le pays à la cause de Charles VII.

Les Gascons sont nombreux dans les armées de Charles VII : Étienne de Vignoles dit La Hire, Poton de Xaintrailles qui sera nommé maréchal de France par Charles VII, Arnaud-Guilhem de Barbazan, mais aussi Charles II d’Albret et bien sûr Bernard VIII d’Armagnac.

Le duc de Bourgogne a compris qu’il n’avait rien à attendre des Anglais. Le traité d’Arras de 1435 réconcilie Bourguignons et Armagnacs. Charles VII fait son entrée dans Paris en 1436. La reconquête peut reprendre.

Le dénouement de la Guerre de Gascogne

Représentation du dauphin Louis dans La Crucifixion du Parlement de Toulouse, années 1460, Toulouse, musée des Augustins
Le dauphin Louis, futur Louis XI dans « La Crucifixion » du Parlement de Toulouse, années 1460, Toulouse, musée des Augustins © Wikipedia

En 1438, Charles d’Albret franchit la Garonne à Tonneins et marche sur Bordeaux. Poton de Xaintrailles attaque par le sud. L’armée campe à Saint-Seurin mais ne peut prendre la ville. Pendant ce temps, Charles VII entre à Toulouse en juin 1442. Son armée prend Dax, Saint-Sever et arrive devant Tartas. Rangé en « bataille », il attend vainement les Anglais. En aout, les Anglais reprennent les deux villes.

Jean IV d’Armagnac occupe le comté de Comminges. La comtesse Marguerite négocie avec Charles VII la dévolution de son comté à la couronne. Jean IV est fait prisonnier à l’Ile Jourdain et le dauphin (futur Louis XI) occupe toutes les forteresses d’Armagnac qui est bientôt rattaché à la couronne.

Le saccage du Médoc n’est pas du gout des Bordelais. On a peur du roi de France, décidément trop près, et de son fisc trop gourmand. Ancienne capitale du duché d’Aquitaine, Bordeaux a ses propres institutions et se gouverne seule.  Les affaires sont florissantes avec l’Angleterre. Elle a choisi son camp.

Détail d'une miniature enluminée du livre de Talbot Shrewsbury montrant John Talbot, 1er comte de Shrewsbury, KG, avec son chien, présentant le livre à Marguerite d'Anjou, reine d'Angleterre, 1445
John Talbot,  présentant le livre de « Talbot Shrewsbury » à Marguerite d’Anjou, reine d’Angleterre, 1445 © Wikipedia

Au printemps 1451, les Français prennent Blaye, Bourg, Libourne, Castillon, Fronsac. Sans secours, Bordeaux se rend le 30 juin. Le 20 aout, Bayonne ouvre ses portes.

Une flotte anglaise de secours arrive. John Talbot entre dans Bordeaux le 23 octobre 1452. En quelques jours, il reprend les villes occupées par les Français. Mais la réaction ne se fait pas attendre. Charles VII a maintenant une armée bien organisée.

En quelques jours, le Médoc est réoccupé. Le siège est mis devant Castillon. Le 17 juillet 1453, la bataille de Castillon voit la défaite des Anglais. La guerre de Gascogne est définitivement terminée.

Les Bordelais voient leurs franchises supprimées. Les plus compromis fuient à Londres. Finalement, Bordeaux retrouve ses franchises mais elle doit héberger une forte garnison pour sa surveillance.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe réformée (1990)

Références

La Guerre de Cent ans, Jean Favier, Editions Fayard, 1980.
La délivrance de Tartas par Charles VII, Charles de Chauton, Société de Borda, 1958.




L’âge d’or de la poésie gasconne

Lesheim estar la fòrça: on mes òm s’arrasoa,
Mès òm ved que jo è dret de parlar davant vos.Le gascon est couramment utilisé comme langue véhiculaire, juridique et administrative. Au XVIe siècle, survient un âge d’or de la poésie gasconne avec des auteurs aussi célèbres que Ronsard ou du Bellay dont ils sont les contemporains.

Le contexte

 Ronsard (1524-1585), portrait par Benjamin Foulon © Wikipedia
Pierre de Ronsard (1524-1585), portrait par Benjamin Foulon © Wikipedia

Le XVIe siècle est celui des guerres de religion. C’est aussi au cours de ce siècle que l’on assiste à une renaissance de la littérature française autour de la Pléiade, groupe d’écrivains comme Pierre de Ronsard, Joachim du Bellay, Étienne Jodelle ou Jean Dorat. Leur but est de perfectionner la langue française pour la détacher du latin. D’ailleurs, l’ordonnance de Villers-Cotterêts date de 1539.

En Gascogne, un mouvement littéraire se développe aussi. Cette fois, il s’agit de défendre la poésie gasconne et le gascon face au français qui s’insinue partout.

Édition de 1583 des Psaumes, traduits par Salette en gascon et accompagnés de leur partition.
Édition de 1583 des Psaumes, traduits par Arnaud de Salette et accompagnés de leur partition © Wikipedia

Ce mouvement se développe autour d’Auch, dans la Gascogne centrale. Bordeaux est déjà francisé, Toulouse est languedocienne et Pau est fixée sur le Béarn.

Parmi les 12 poètes les plus connus, on citera Arnaud de Salettes qui est Béarnais, Pey et Jean de Garros de Lectoure, Saluste du Bartas de Montfort, Guillaume Ader de Gimont, Jean-Géraud d’Astros de Saint-Clar de Lomagne ou Bertrand Larrade de Montréjeau.

Cependant, Toulouse joue un rôle déterminant dans ce mouvement. La ville est prospère, grâce au pastel. Elle est jeune et dynamique. L’Université draine des étudiants de tous les pays. Le Parlement entretient de nombreux juristes. L’on vient de partout y étudier et c’est là que nos écrivains gascons se rencontrent, que nait leur vocation et qu’ils sont imprimés.

La poésie gasconne

Henri de Navarre est en guerre pour conquérir le trône de France. Les Gascons, protestants notamment, le soutiennent. Or, la littérature est militaire. Elle raconte ses exploits et loue ses qualités guerrières. Peu après, lorsqu’il accède au trône en 1589, la littérature gasconne devient plus poétique comme nous le dit Pey de Garros.

Henri III, roi de Navarre (vers 1575).© Wikipedia.
Henri III, roi de Navarre (vers 1575) © Wikipedia.

Mes au lòc de lanças punchudas,
Armen-nos de plumas agudas
Per ovrar lo gascon lengatge
Perqué ò presique d’atge en atge
La gent, la bera parladora
Com en’armas es vencedora.

Mais au lieu de lances pointues,
Armons-nous de plumes aigües
Pour orner le gascon langage
Afin qu’on cultive d’âge en âge
Le noble et beau parler
Comme en armes est victorieux.

Les genres littéraires en vogue sont les mêmes que dans la littérature française. Après tout, poètes gascons et français échangent entre eux. Il y a l’églogue (poème consacré à un sujet pastoral), la pastorale (œuvre dans laquelle les sujets sont des bergers), l’épithalame (poème composé à l’occasion d’un grand évènement ou pour louer un personnage), sans oublier le chant religieux. Après l’accession au trône d’Henri de Navarre, le sonnet amoureux prédomine.

Les Gascons Pey et Jean de Garros

Pey de Garros (1525-1583) est connu pour avoir traduit les psaumes, commandés par Jeanne d’Albret. Ainsi, en 1565, il édite les Psaumes de David, viratz en rythme gascon et en 1567 Poesias gasconas qu’il dédie à Henri de Navarre. On reconnaitra les vers :

Pey de Garros-Psaumes de David viratz en rhytme gascon © Wikipedia
Pey de Garros (1525-1583) -Psaumes de David viratz en rhytme gascon © Wikipedia

O praube liatge abusat,
Digne d’èste despausat,
Qui leishas per ingratitud
La lenga de la neuritud
Per, quan tot seré plan condat,
Aprene un legatge hardat.

Ô pauvre génération abusée,
Digne d’être chassée du pays,
Qui laisse par ingratitude,
La langue de ta nourrice,
Pour, tout compte fait,
Apprendre un langage fardé.

Plus tard, son frère Jean laisse une Pastourade gascoue, écrite en 1610, inspirée par la mort d’Henri IV sus la mort deu magnific è pouderous Anric quart deu nom, Rey de France è de Navarre :

Jean de Garros-Pastourade gascoue sur la mort deu magnific e pouderous anric quart ...   (Gallica) Pastorale gasconne ...
Jean de Garros-Pastourade gascoue sur la mort deu magnific e pouderous anric quart ..   © Gallica

Ô Terra,Ô Cèu, Ô Mar, Astres e Dius amassa,
Avètz vosauts patit, qu’aquesta nòble raca,
Deus Sants, liris antics, hossen traidorament,
Dab un cotèth murtrèr, herits tan vivament,
Quan la sang innocenta, en l’estreta carréra,
A hiòlas culèc hèr nèishe ua ribera?

Ô terre, Ô Ciel, Ô Mer, Astres e Dieux ensemble,
Vous avez donc permis que cette noble race,
Des Saints, lys anciens, fut si traitreusement,
D’un couteau meurtrier soudainement frappée,
Quand le sang innocent, dans l’étroite ruelle,
À flots jaillit, faisant naitre comme un ruisseau.

Saluste du Bartas

Guillaume de Salluste Seigneur du Bartas (1544-1590), portrait gravé par Nicolas de Larmessin, 1612.
Guillaume de Saluste Seigneur du Bartas (1544-1590), portrait gravé par Nicolas de Larmessin, 1612. © Wikipedia

Saluste du Bartas (1544-1590) écrit surtout en français. Son œuvre La Sepmaine ou la création du monde, inspirée de l’Ancien testament, connait un immense succès en France et en Europe. Elle est réimprimée vingt fois en quatre ans et traduite en plusieurs langues. Elle séduit tant le roi d’Écosse qu’il nomme son auteur chevalier et fait connaitre sa poésie à toute la Cour.

En gascon, il est l’auteur du Dialogue des nymphes qui doit accueillir Catherine de Médicis et Marguerite de Valois lors de leur entrée à Nérac en 1573. Il y fait dialoguer trois nymphes : une latine, une française et une gasconne. Naturellement, c’est la nymphe gasconne qui l’emporte sur toutes les autres.

Extrait du Dialogue des nymphes

Cara’t, Ninfa vesia: e tu, Ninfa Romana,
N’anes pas de tos grans mots ma Princessa eishantar:
Non i a tan gran lairon, qu’aqueth que l’aunor pana.
Dessús l’autrújoquèr lo poth non diu cantar […]

Edition bilingue français-anglais à Londres en 1637 d'oeuvres de Saluste du Bartas
Edition bilingue français-anglais (*) à Londres en 1637 d’oeuvres de Saluste du Bartas @ Wikipedia

Lesheim estar la fòrça: on mes òm s’arrasoa,
Mès òm ved que jo è dret de parlar davant vos..
Jo sonc Ninfa Gascona: era es ara Gascoa:
Son Marit es Gascon e sons subjects Gascons. […]

Tais-toi, nymphe voisine : et toi, nymphe romaine,
ne va pas de tes grand mots ennuyer ma princesse :
il n’y a pas plus grand larron que celui qui vole l’honneur.
Sur le perchoir d’autrui le poulet ne doit pas chanter […]

Laissons faire la force : plus on raisonne
et plus on voit que moi seule ai le droit de parler plutôt que vous.
Je suis nymphe gasconne : car elle est désormais gasconne,
Son mari est gascon et ses sujets gascons.

(*) « en français et en anglais pour l’enseignement et le plaisir de tous dans les deux langues »

Guillaume Ader et Jean-Géraud d’Astros

Guillaume Ader (1567-1638)- Lo Gentilome Gascoun (1610) © Gallica (Le gentilhomme gascon)
Guillaume Ader (1567-1638)- Lo Gentilome Gascoun (1610) © Gallica

Ces deux auteurs gascons écrivent des pièces longues. Guillaume Ader (1567-1638) écrit le Gentilomme gascon, poème épique de 2690 vers dédiés aux exploits d’Henri de Navarre. En 1607, c’est le Catounet gascon, suite de 140 quatrains moralisateurs, sorte de livre de préceptes de comportement pour tous les jours de la vie quotidienne : faire des économies, éviter les mauvaises fréquentations, fuir les cabarets :

N’aujas aqueth que lo vin lo governa,
E mes que mes se’t vòs aconselhar,
Lo qui n’a sen no’n pòt guaire balhar,
E bon conselh n’ei pas a la taverna.

N’écoute pas celui que le vin mène,
Si tu attends, surtout, de bons conseils,
Qui n’a pas de sens, ne peut guère en donner,
Et bon conseil n’est pas dans la taverne.

ean-Géraud d’Astros (1594-1648) - Lou trimfe de la lengouo gascouo (1643) © Gallica (Le triomphe de la langue gasconne
Jean-Géraud d’Astros (1594-1648) – Lou trimfe de la lengouo gascouo (1643) © Gallica

Jean-Géraud d’Astros (1594-1648) est l’auteur en 1636 de Lou beroy e naturau gascoun en las quate sasons de l’an (Le gascon vrai et naturel pendant les quatre saisons de l’année) et en 1642, de Lou Trimfe de la lengouo gasoua am plaidejatz de las qouate sasons e deus Elements, daouan lou pastou de Loumagne (Le triomphe de la langue gasconne, avec les plaidoyers des quatre saisons et des quatre Eléments, devant le berger de Lomagne).

Le titre de cette œuvre est aussi long que les séances d’octosyllabes au cours desquelles les quatre saisons et les quatre éléments plaident leur cause devant un berger chargé de les départager. En effet, la pièce compte 3813 vers.

Pourquoi n’apprend t-on pas à l’école la poésie gasconne ?

François de Malherbe (1555-1628) © Wikipedia
François de Malherbe (1555-1628) © Wikipedia

La renaissance de la littérature gasconne au XVIe siècle est liée au protestantisme et est portée par la Cour de Navarre. Jeanne d’Albret passe de nombreuses commandes de traduction de textes religieux.

Après les guerres de la Fronde, Malherbe mène le combat contre l’invasion de la langue du sud qu’il appelle pays d’adiousias, en référence aux adius (adious / adieux) que s’échangent les gens du sud. Il est vrai que les Cours d’Henri IV et de Louis XIII regorgent de Gascons qui parlent toujours leur langue. Avec Malherbe, on se dirige vers la « pureté » de la langue française, exempte de tout régionalisme.

Au même moment, l’Église catholique multiplie les écrits en occitan pour se faire comprendre du peuple.

Si vous connaissez d’autres raisons…

Serge Clos-Versaille
Traduction des quatre derniers poèmes : Pierre Bec

écrit en orthographe nouvelle

Références

Le siècle d’or de la poésie gasconne (1550-1650), Anthologie bilingue, Pierre Bec, Editions Les Belles Lettres, 1997.
Nouvelle histoire de la littérature occitane, Robert Laffont et Christian Anatole, Presses Universitaires de France, 1970.




Gaston Planté, la passion de l’électricité

Gaston Planté est un physicien béarnais, passionné par l’électricité, modeste et largement reconnu dans le monde entier.

Les études de Gaston Planté

Gaston Planté. Portrait extrait de À Travers l’Électricité par Georges Dary (1900)

Gaston Planté (1834-1889). Portrait extrait de À Travers l’Électricité par Georges Dary (1900)

Gaston Planté nait le 22 avril 1834 à Ortès (Orthez). Sa famille est bien connue dans le Béarn : son oncle est Raymond Planté (1797-1855), un homme politique important et son cousin est Adrien Planté, maire d’Orthez, défenseur de la langue gasconne et premier président de l’Escòla Gaston Febus.

Gaston a deux frères : Léopold l’ainé, brillant avocat et Francis le dernier, un pianiste d’un tel talent qu’on le surnomme le dieu du piano.

En fait, leur père veut offrir un avenir à ses trois fils et monte à Paris. Gaston a 7 ans lorsqu’ils déménagent à la capitale. Là, il entre au Lycée Charlemagne, obtient en 1850 le baccalauréat ès lettres. Puis il décide de se lancer dans les sciences et réussit en 1853 le baccalauréat ès sciences. Il poursuit à la Sorbonne et passe en 1855 une licence ès sciences physiques.

Francis Planté (1839-1934)
Francis Planté, le frère musicien (1839-1934) © Wikipedia

Disons-le, Gaston est brillant et remarqué. Alors, en parallèle de ses études, il se voit proposer le poste de préparateur en physique au Conservatoire National des Arts et Métiers (CNAM). Il a 20 ans et il y restera six ans. Là, il assiste Edmond Becquerel (1820-1891), l’homme qui découvrit l’effet photovoltaïque et réalisa la première photographie couleur.

Grâce à son talent de préparateur, c’est le jeune Gaston qui est désigné pour présenter les principales expériences de l’électricité devant l’Empereur et l’Impératrice, le 28 mars 1858, au Palais des Tuileries.

Première découverte de Gaston Planté

Gastornis Smithsonian © Wikipedia
Gastornis ou oiseau de Gaston © Wikipedia

De façon inattendue, la première découverte de notre Béarnais n’est pas en physique mais en paléontologie ! En effet, moins d’un an après son arrivée à Paris, Gaston Planté découvre des fossiles près de Meudon en région parisienne. Il s’agit d’un oiseau, alors inconnu, de presque 2 m et pesant entre 50 et 100 kg. Après étude, on le situe fin du Paléocène et durant l’Éocène, soit il y a 58 à 41 millions d’années.

Le jeune chercheur présente sa découverte à l’Académie des Sciences qui, sur le conseil du géologue Constant Prévost, lui donne le nom de Gastornis, ou oiseau de Gaston. Plus tard, d’autres spécimens seront trouvées en particulier en Gascogne et aux États-Unis.

Gaston Planté, une passion, l’électricité

«Etude des courants secondaires, produit par différents voltmètres » Extrait de Recherches sur l'électricité par Gaston Planté
«Etude des courants secondaires, produit par différents voltmètres » Extrait de Recherches sur l’électricité par Gaston Planté © Gallica

Gaston Planté a des yeux noirs intenses et une barbe en éventail. Il est un homme modeste, sympathique, désintéressé. Cependant, il parle latin, grec et les langues de tous les pays d’Europe. Amateur de littérature européenne, il a une mémoire prodigieuse. Ajoutons qu’il aime la musique et est lui-même musicien. Pourtant, sa passion, c’est les sciences dures.

Notre physicien s’installe rue des Tournelles, puis place des Vosges et, enfin, rue de la Cerisaie dans le quartier du Marais, à Paris. Un quartier empli du souvenir du Noste Enric, le roi Henri IV cher au cœur des Béarnais.

Son appartement lui sert de laboratoire. On peut à peine y circuler tant il y a de batteries, d’électrodes et autres machines. Car le jeune homme est fanatique d’électricité.

Après ses premières découvertes, l’Académie des Sciences l’encourage à présenter sa candidature. Mais Gaston Planté ne cherche ni les honneurs ni un poste. Il ne dépose même pas de brevet pour protéger ses découvertes. Alors il répond : Vous me faites beaucoup d’honneur et je vous en remercie infiniment, mais je perdrais bien du temps à solliciter les voix des membres de l’Institut ; je rentre plutôt dans mon laboratoire.

L’accumulateur électrique ou batterie au plomb

Batterie au plomb de Gaston Planté (1859)
Batterie au plomb de Gaston Planté (1859)

Gaston Planté va rester célèbre dans l’histoire de la physique pour cette invention. En effet, la pile inventée par Volta a un inconvénient : elle se décharge vite. Notre physicien va polariser des plaques à base de plomb puis les unir, créant ainsi la première batterie électrique rechargeable.

Il la présente à l’Académie des Sciences en 1860.

La Jamais Contente, première automobile électrique à dépasser le 100 km/h © Wikipédia
La Jamais Contente, première automobile électrique à dépasser le 100 km/h © Wikipédia

La batterie, perfectionnée par le chimiste Camille Alphonse Faure, sera utilisée pour les premières voitures électriques. Entre autres, elle permettra à Camille Jenatzy de dépasser la vitesse de 100 km/h avec la « Jamais contente » le 29 avril 1899 à Achères lors de la course organisée par la revue La France automobile.

La machine rhéostatique de Gaston Planté

Machine Rhéostatique de Gaston Planté
Machine Rhéostatique de Gaston Planté

En 1877, Gaston Planté présente sa machine rhéostatique, un assemblage ingénieux de condensateurs au mica reliés à une batterie. Ces condensateurs multiplient la tension de la batterie qui atteint 100 000 Volts.

Ainsi, il va reproduire des aurores boréales, créer de la foudre globulaire (phénomène encore mal connu aujourd’hui), développer l’éclairage électrique par arc, proposer des applications pour produire des signaux lumineux en mer, alimenter des freins électriques pour les chemins de fer, etc.

Gaston Planté travaille sur la galvanoplastie (technique électrolytique d’orfèvrerie),  la thérapeutique (laryngoscopie, éclairage des cavités obscures du corps humain…), la production électrolytique de l’ozone, etc.

L'électricien, affiche © Wikipedia
L’électricien, affiche © Wikipedia

Il écrit dans des revues spécialisées comme L’Électricien, et des revues de vulgarisation comme La Nature. et publie différentes notes sur ses recherches comme :

  • Mémoire sur la polarisation voltaïque, 1859
  • Note sur un phénomène observé dans un voltamètre à fils de cuivre et à eau acidulée, 1860
  • Note sur la substitution d’électrodes en plomb aux électrodes en platine, proposées par M. Jacobi, pour la télégraphie électrique, 1860
  • Note sur une nouvelle pile secondaire d’une grande puissance, 1860
  • Cahiers d’expériences de la Maison Christofle, 1863 à 1866
  • Note sur la production de l’ozone, 1866.

La fin et le souvenir

Gaston Planté à Orthez
Gaston Planté à Orthez

À 55 ans, en 1889, la santé de Gaston Planté se détériore. Il a de terribles maux d’yeux et des affections nerveuses qui l’empêchent de travailler. Le 21 mai, une congestion cérébrale le frappe alors qu’il travaille dans son laboratoire dans sa maison de Bellevue.

Le cratère Planté sur la face cachée de la Lune © Wikipedia
Le cratère Planté sur la face cachée de la Lune © Wikipedia

Gaston Planté meurt le 21 mai 1889 à Meudon. Il est enterré à Paris au cimetière du Père-Lachaise. Il a un monument face à sa maison natale à Orthez. Et de nombreuses villes lui ont dédié une rue : Orthez, Cugnaux, Rivesaltes, Brest, Le Mans, etc.

De façon plus inattendue, un cratère de la Lune porte son nom et il a inspiré quelques auteurs. En 1959, Edgar P. Jacobs le cite dans S.O.S. Météores, une BD de Blake et Mortimer, en parlant de l’utilisation d’un « éclair en boule » comme accumulateur.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

CNAM, Gaston Planté, Mathieu Huvelin
21 mai 1889 : mort de Gaston Planté, inventeur de l’accumulateur électrique, 2023 Célébration du centenaire de Gaston Planté, 1834-1934, Lucien Jumau, 1934
L’histoire de l’électricité : Gaston Planté, HE+, Patrick Champion, 2022
Machine rhéostatique,  Gaston Planté, E. Bouty, 1878
Notice sur les travaux scientifiques de M. Gaston Planté
Phénomènes électriques de l’atmosphère, Gaston Planté, 1888
Recherches sur l’électricité, Gaston Planté, 1859 à 1879




Barrages et hydroélectricité dans les Pyrénées

La construction des barrages est un savoir-faire ancestral. D’abord pour alimenter les moulins, puis pour amener de l’énergie aux premières industries (foulons, martinets…), enfin pour la production d’électricité.

Les balbutiements de l’hydroélectricité

Aristide Bergès (1833-1904)
Aristide Bergès (1833-1904)

On doit le développement de l’hydroélectricité à Aristide Bergès (1833-1904), un Gascon de Lòrp (aujourd’hui Lorp-Sentaraille) en Coserans (Couserans.) Son père est papetier.

En 1867, il s’installe en Isère et fonde une râperie de bois qu’il fait fonctionner à l’énergie hydraulique. Il crée une conduite forcée qui alimente une turbine. En 1882, il a l’idée d’ajouter une dynamo sur ses turbines. Il produit de l’électricité pour son usine. Cette énergie électrique, il l’appelle la houille blanche. Le succès est tel que le Service des Forces Hydrauliques, dépendant des Ponts et Chaussées, est créé en 1894.

Aristide Bergès fournit de l’électricité à toute la vallée et alimente le tramway de Grenoble dès 1896. Son fils Maurice crée, en 1909, la 1ère ligne à haute tension pour transporter l’électricité de Grenoble à Saint-Chamond.

Joachim Estrade (1857-1936)
Joachim Estrade (1857-1936)

Un autre Gascon, Joachim Estrade (1857-1936) de Beireda e Jumet (Beyrède-Jumet) en vath d’Aura (vallée d’Aure), amène l’électricité dans la vallée de l’Aude. Il crée une usine d’ampoules électriques et installe, en 1900, la ligne haute tension qui relie Axat et Perpignan. De 1925 à 1932, Joachim Estrade construit le barrage de Puyvalador, toujours dans l’Aude.

C’est le développement du chemin de fer qui entraine la construction des barrages hydroélectriques dans les Pyrénées. La Compagnie des Chemins de fer du Midi construit le barrage de l’Oule en vallée d’Aure qui est mis en service en 1922. En 1929, elle crée la SHEM (Société Hydro-Electrique du Midi) qui exploite encore 12 barrages dans les Pyrénées.

La construction des barrages

Barrage poids du Lac de Caillaouas (Vallée du Louron)
Barrage poids du Lac de Caillaouas (Vallée du Louron)

La France s’industrialise et les besoins en énergie sont grands. La loi du 16 octobre 1919 prévoit que : Nul ne peut disposer de l’énergie des marées des lacs et des cours d’eau, quelque soit leur classement, sans une concession ou une autorisation de l’État.

C’est la première loi sur l’eau qui définit le système des concessions. Dès lors, les constructions de barrages se multiplient, notamment après la deuxième guerre mondiale. On peut voir trois grands types de barrage : les barrages-poids où la masse du barrage s’oppose à la masse d’eau, les barrages-voute avec une forme en courbe qui reporte une partie de la pression sur les rives, et les barrages à contreforts qui reportent une partie de la pression sur le sol. La technique des barrages en voute apparait après 1952 et permet de construire des barrages dans des vallées plus larges.

Barrage à contreforts du Lac de Miguélou (Arrens-Marsous)
Barrage à contreforts du Lac de Miguélou (Arrens-Marsous)

Les principaux barrages des Pyrénées gasconnes sont : les barrages d’Oô (mis en service en 1920), d’Artouste (1929), de Caillaouas (1940), d’Araing (1942), de Fabrègues (1947), du Tech, de Gréziolles et du Portillon (1951), des Gloriettes (1952), d’Escoubous et de Cap de Long (1953), de Bious-Artigues (1957), Miguélou (1958).

Ces barrages alimentent des usines de production d’électricité. Plusieurs barrages reliés par des conduites forcées, parfois creusées dans la montagne, peuvent être nécessaires pour fournir la quantité d’eau voulue. La centrale de Pragnères (Hautes-Pyrénées) est alimentée par trois barrages (Oussoué, Cap de Long et Escoubous) et 40 Km de galeries de conduites forcées.

Le chantier du barrage de Migouélou à l'arrêt pendant l'hiver (1958)
Le chantier du barrage de Miguélou à l’arrêt pendant l’hiver 1958

Si la grande époque de la construction des barrages est révolue, la nécessité de produire des énergies renouvelables implique la construction de nouveaux barrages dans les Pyrénées : Pla de Soulcem en 1983, Garrabet en 1984, Laparan en 1985 et Olhadoko en 1996.

 

De véritables prouesses techniques

Le système du Néouvielle
Le système du Néouvielle (lacs, étangs, barrages, conduites et centrales)

Approvisionnement du chantier de Pragnères avec des mulets
Approvisionnement du chantier de Pragnères avec des mulets

Toutes les montagnes sont équipées de barrages et de centrales hydroélectriques, comme l’immense barrage de Serre-Ponçon dans les Hautes-Alpes construit en 1960. Mais, c’est dans les Pyrénées que l’on trouve les aménagements les plus complexes d’un point de vue technique. Leur construction relève d’une véritable épopée.

La construction de barrages commence dès 1870 par l’aménagement du lac d’Orédon pour alimenter le canal de la Neste et envoyer de l’eau pour alimenter les cours d’eau du Gers. L’approvisionnement étant insuffisant, on aménage le lac de Caillaouas puis le lac d’Aumar et celui de Cap-de-Long. L’eau du lac d’Aumar se déverse dans celui d’Aubert, celle des lacs d’Aubert et de Cap-de-Long dans ceux d’Orédon et de Caillaouas avant de se jeter dans la Neste. Le tout est opérationnel dès 1906.

Transport de matériel avec des boeufs (non localisé)
Transport de matériel avec des bœufs (image non localisée)

De véritables prouesses techniques et humaines permettent leur construction. Le lac du Caillaouas, situé au-dessus de Loudenvielle, nécessite 2 ans de travaux rien que pour aménager la piste permettant de transporter les matériaux de construction.

Le lac de Cap-de-Long emploie 28 paires de bœufs pour approvisionner chaque jour le chantier en chaux et en ciment. Il faut aussi organiser le ravitaillement et l’hébergement des ouvriers. Et encore, les travaux ne durent que de juin à novembre en raison du froid et de la neige.

Les ouvriers sont essentiellement des Espagnols, des Nord-Africains, des prisonniers de guerre allemands. En 1951, sur les 3 250 personnes travaillant sur les ouvrages de Pragnères, on compte 41 % d’Espagnols, 22 % de Nord-Africains, 30 % de Français… Ces travaux gigantesques ont provoqué la mort de 24 ouvriers.

L’hydroélectricité a-t-elle un avenir ?

La production hydroélectrique ne couvre que 12 % de la consommation française. Elle varie chaque année suivant les conditions climatiques. Elle tient une bonne place dans le total des énergies renouvelables qui ne comptent que pour 25 % de la production totale d’électricité.

L’hydroélectricité est une énergie très efficace puisqu’elle transforme 70 à 90% de l’énergie de l’eau en électricité. C’est le meilleur rendement de toutes les formes d’énergie (par exemple, les panneaux solaires permettent de transformer entre 8 et 22% de l’énergie solaire en électricité).

Schéma de principe d'une micro-centrale électrique
Schéma de principe d’une micro-centrale électrique

Cependant, le potentiel de production hydroélectrique par des barrages de montagne atteint son maximum (95 %). De petits aménagements sur les centrales existantes permettent encore un gain de production.

On se tourne vers ce que l’on appelle la petite hydraulique, c’est-à-dire des turbines de petites dimensions. C’est dans ce cadre que l’on voit revivre des moulins dont on exploite les droits d’eau pour les transformer en petites centrales de production hydroélectrique. On utilise aussi l’énergie des conduites d’eau potable.

Les barrages d’Occitanie couvrent 26 % de la consommation d’énergie électrique de la région, ceux de Nouvelle Aquitaine, 7,5 %.

Le régime des concessions de 1919 arrive à son terme. Pour leur renouvèlement, la France a choisi de les regrouper par vallées. Devant les protestations des élus de montagne, un système de partenariat public-privé a été retenu, associant les élus locaux sous la forme de SEM (sociétés d’économie mixte).

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

L’hydroélectricité et la loi du 16 octobre 1919 relative à l’utilisation de l’énergie hydraulique, Claire-Cécile Garnier
Les différentes formes de barrage, EDF
Lacs de barrage, Lacs des Pyrénées
L’histoire de l’énergie hydraulique, SirEnergies, 2023
L’aventure de l’hydroélectricité (1924-1949), Un constructeur de la France du XXe siècle, Pierre Jambard
SHEM histoire
L’ABC del Saber: energia, Edicions Reclams, 2024




La guerre de Gascogne 3- L’effondrement

Henri II Plantagenêt meurt en 1189. Henri le jeune est mort avant lui. Alors la couronne revient à Richard Cœur de Lion. Mais, parti en croisade, il laisse le champ libre à son frère Jean sans Terre. C’est une suite de guerres avec la France, pour prendre possession de la Gascogne  et le début de l’effondrement de l’immense empire des Plantagenêts.

La commise

En France, Philippe Auguste règne de 1180 à 1223, puis c’est Louis VIII jusqu’en 1226, Louis IX Saint Louis jusqu’en 1270 et enfin Philippe III le Hardi de jusqu’en 1285.

Les combats de frontière n’ont jamais cessé entre les rois de France et les Plantagenêts. Et la mort d’Henri II ouvre une période d’instabilité dont profite Philippe Auguste pour pousser ses pions.

Richard Cœur de Lion prisonnier (à gauche) et mortellement blessé à Châlus (à droite) (Effigies Regum Angliæ, xive siècle), Londres, British Library. Jean sans Terre le remplace en Gascogne
Richard Cœur de Lion prisonnier (à gauche) et mortellement blessé à Châlus (à droite) (Effigies Regum Angliæ, xive siècle), Londres, British Library © Wikipedia

Richard Cœur de Lion part en croisade et est fait prisonnier lors de son retour. Il regagne l’Angleterre après le paiement d’une énorme rançon. Là, il rétablit une situation bien compromise par son frère Jean sans Terre. Mais Richard meurt en 1199 au siège de Chalus en Limousin. Et c’est Jean qui lui succède jusqu’en 1216.

Jean réussit à se mettre à dos tous les barons d’Aquitaine qui en appellent au roi de France. En avril 1202, Philippe Auguste le cite à comparaitre devant la Cour en tant que vassal. Mais, Jean ne s’y rend pas et le roi prononce la commise de ses domaines, c’est à dire leur confiscation qu’il fait exécuter les armes à la main. Cette période est bénéfique pour la Gascogne car, pour s’assurer de la fidélité des villes, Jean leur accorde des franchises importantes : Saint-Émilion en 1199, La Réole en 1206, Bayonne en 1215, etc.

La guerre en Gascogne

Alphonse VIII de Castille et son épouse la reine Aliénor d'Angleterre revendique la Gascogne. Miniature espagnole de la fin du xiie ou du xiiie siècle.
Alphonse VIII de Castille et son épouse la reine Aliénor d’Angleterre. Miniature espagnole de la fin du XIIe ou du XIIIe siècle © Wikipedia.

Les Français ne sont pas les seuls à vouloir la Gascogne. Alphonse VIII de Castille (1155-1214) a épousé une sœur de Jean sans Terre. À la mort d’Aliénor d’Aquitaine en 1202, il revendique la Gascogne au nom de sa femme. Aussi, à la tête d’une armée, il assiège Bordeaux de 1205 à 1206. Les Gascons le soutiennent mais l’échec devant Bordeaux brouille les cartes.

À la fin du règne d’Henri II, les Plantagenêts ont perdu presque tous leurs territoires au nord de la Garonne. Et la guerre se rapproche de la Gascogne. Louis VIII s’approche de Bordeaux tandis que le comte de la Marche prend La Réole et Bazas.

Henri III d’Angleterre entre en campagne pour reconquérir les territoires perdus. C’est un échec. Il recommence en 1242 mais, abandonné par ses barons, il est battu à Taillebourg et à Saintes les 23 et 24 juillet 1242.

Le traité de Paris de 1258

La guerre se termine par le traité de Paris de 1258 qui règle un certain nombre de contentieux. Les Plantagenêts perdent définitivement la Normandie, le Maine et l’Anjou. Il ne leur reste qu’une partie de l’Aquitaine et la Gascogne.

Le traité de Paris de 1258 : en jaune : les possessions anglaises en 1154 qui se réduisent à la Gascogne en 1258. Bordé de rouge, le domaine anglais de 1258
Le traité de Paris de 1258 : en jaune : les possessions anglaises en 1154, bordé de rouge, le domaine anglais de 1258 © Histoire Passion

S’il gagne l’Agenais, Henri III fait une concession majeure. Il prête hommage au roi de France pour les terres qu’il garde à l’issue du traité mais aussi pour la Gascogne. En fait, l’ancien duché n’avait jamais fait hommage au roi de France. Cela a des implications concrètes sur l’administration de la Gascogne : les seigneurs peuvent désormais en appeler au roi de France pour leurs litiges. Près de 30 procès sont en instance devant la Cour de France en 1274-1278. Pour détourner les appels de Paris, un Auditeur des causes est nommé à Bordeaux. Le lieutenant du roi a désormais un rôle judiciaire au nom du roi. Un juge d’appel est créé et des juridictions gracieuses instituées un peu partout. Les prévôtés sont réformées. Ce sont les Ordonnances de Condom de 1289.

Le Sénéchal de Gascogne Simon V de Montfort

 

Simon V de Montfort, sur un vitrail de la cathédrale de Chartres © Wikipedia. Il est nommé sénéchal de Gascogne
Simon V de Montfort, sur un vitrail de la cathédrale de Chartres © Wikipedia

Simon V de Montfort est le fils cadet de Simon IV qui a combattu le comte de Toulouse lors de la croisade des Albigeois. Il part pour l’Angleterre où sa grand-mère possède la moitié du comté de Leicester. Il épouse une sœur de Jean sans Terre et devient comte de Leicester.

En 1245, les seigneurs gascons se révoltent. Gaston VII de Béarn en prend la tête et ravage Dax, tandis qu’Arnaud-Guilhem de Gramont et le vicomte de Soule attaquent Bayonne et mettent à sac le Labourd. La révolte gagne du terrain. Pour ne pas perdre la Gascogne, Henri III nomme Simon V de Montfort en tant que Sénéchal, de 1248 à 1253. Mais il se montre avide et brutal et déclenche la « Grande révolte » qui réunit tous les Gascons.

Colom contre Solers à Bordeaux

Les élections municipales de 1248 à Bordeaux voient s’affronter la famille des Colom et celle des Solers qui détiennent le pouvoir. Les Colom s’emparent de la place du marché et s’y fortifient. Il règne un climat de guerre civile et les affrontements armés sont nombreux entre les deux partis. Simon V de Montfort réprime durement la révolte qui profite aux Colom, favorables aux Anglais.

 Portrait dans l'abbaye de Westminster communément identifié à Édouard Ier
Portrait dans l’abbaye de Westminster communément identifié à Édouard Ier

En 1252, Gaston VII de Béarn est à La Réole avec une centaine d’hommes pour soutenir les insurgés. L’année suivante, il rejette la suzeraineté anglaise pour soutenir les prétentions d’Alphonse X de Castille sur la Gascogne. Plusieurs seigneurs le suivent. Ils assiègent Bayonne pour faciliter le passage du roi de Castille mais la ville résiste.

En fait, Simon de Montfort ne peut rétablir le calme en Gascogne. Alors, Henri III débarque à Bordeaux avec une armée. Il nomme le futur Édouard Ier gouverneur de Guyenne pour rétablir les erreurs de Simon de Montfort. Il s’installe au palais de l’Ombrière à Bordeaux.

Castille et Angleterre concluent la paix de Tolède qui se termine par le mariage d’Henri III avec la sœur du roi de Castille. Les Gascons se retrouvent seuls et ils sont obligés de faire leur soumission. Pourtant en 1273, Gaston VII de Béarn se rebelle à nouveau, est fait prisonnier en Angleterre et le Béarn est mis sous séquestre. Il est libéré en 1276 et le Béarn lui est rendu en 1278.

Les révoltes populaires

Il n’y a pas que les seigneurs et les villes qui se révoltent. Preuve d’un profond malaise, les paysans se révoltent aussi.

Lassés des exactions des sénéchaux, les paysans gascons de l’Entre-deux-Mers se révoltent en 1236 et 1237. Henri III lance une enquête au terme de laquelle il confirme leurs franchises et privilèges.

"De la meute des pastoureaux". Manuscrit enluminé, Chroniques de France ou de St-Denis, British Library Royal.jpg © Wikipedia
« De la meute des pastoureaux ». Manuscrit enluminé, Chroniques de France ou de St-Denis, British Library Royal.jpg © Wikipedia

En 1251, les Pastoureaux sont devant Bordeaux. La Croisade des Pastoureaux nait dans le nord de la France, à la suite des prêches du « Maitre de Hongrie » qui mobilise une foule d’adolescents et de paysans. Les bandes composées de paysans gascons appauvris, vivant en bandes, tentent d’entrer dans Bordeaux. Simon V de Montfort tient portes closes et les disperse.

En 1253, Henri III reçoit 16 doléances à Londres et envoie des commissaires pour enquêter. Aux plaintes des barons, de l’abbé de Saint-Sever, des bourgeois de Bordeaux, Bayonne, Bazas et Dax, s’ajoutent celle de tota comunitas de Goosa, tam clericorumquan militum et laboratorum, c’est-à-dire l’ensemble du pays de Gosse. Le pays reproche à Simon V de Montfort de :
– violer les coutumes en vendant la baillie de Dax à des gens qui multiplient les extorsions pour entrer dans leurs frais,
– convoquer l’ost 3 ou 4 fois dans l’année au lieu d’une seule fois comme le prévoient les coutumes,
– réclamer deux albergues (hébergement) par an au lieu d’un seul.

C’est de nouveau la guerre

En 1293, des marins de Bayonne attaquent des marins bretons qui portent l’affaire devant Philippe le Bel, roi de France. Cette fois, ce sont des marins normands qui coulent quatre bateaux de Bayonne dans le port de Royan. Le Connétable de Bordeaux laisse partir une flotte de bateaux de Bayonne. Une flotte de bateaux normands part à leur rencontre et les coule. C’est de nouveau la guerre.

Édouard Ier rend hommage à Philippe le Bel (illustration du XVe siècle). © Wikipedia
Édouard Ier rend hommage à Philippe le Bel (illustration du XVe siècle). © Wikipedia

En attendant l’enquête et le jugement, Philippe le Bel exige la remise du duché à titre de garantie. Une armée française entre à Bordeaux et occupe les places fortes et les principales villes.

Le roi de France cite Édouard Ier à comparaitre devant la Cour. Constatant le défaut du roi d’Angleterre, le Parlement de Paris prononce la confiscation provisoire.

Édouard débarque à Bordeaux pour reconquérir son duché. Il prend Blaye et La Réole mais échoue devant Bordeaux. Sa flotte part pour Bayonne tandis qu’une armée s’y rend par la voie de terre. La ville est reprise en 1295. Les Français attaquent Blaye mais sont obligés de se replier sur Bordeaux. Une armée anglaise de secours débarque à Blaye mais échoue devant Bordeaux et Dax. Elle se réfugie à Bayonne. Elle échoue encore en 1297 à Saint-Sever.

Les deux parties s’en remettent à l’arbitrage du Pape qui décide le retour du duché d’Aquitaine au roi d’Angleterre. La campagne de 1294 à 1297 n’a servi à rien…

 

Références

Les précédents épisodes de la Guerre de Gascogne :
La guerre de Gascogne 1- Le duché d’Aquitaine
La guerre de Gascogne 2–Le règne d’Henri II
Les Plantagenêts – Origine et destin d’un empire,  Jean Favier, Editions Fayard, 2004.
La guerre de Cent ans, Jean Favier, Editions Fayard, 1980.




L’histoire de Carnaval en Béarn

Carnaval est synonyme de fête dans la rue. Il semblerait d’ailleurs que ce soit une fête ancienne. À quoi ressemblait-elle ? Comment a-t-elle évolué ? L’exemple du Béarn.

De quand date la fête de Carnaval ?

Impossible de répondre évidemment. Certains évoquent comme origine ou prémisse les Lupercalia (Lupercales), fêtes qui avaient lieu dans la Rome antique du 13 au 15 février. Il s’agit d’une fête de purification avant de débuter la nouvelle année (alors le 1er mars).

Andrea Camassei, Les Lupercales (vers 1635), Madrid, musée du Prado.
Andrea Camassei, Les Lupercales (vers 1635), Madrid, musée du Prado © Wikipedia

Cette fête était ritualisée. Des prêtres sacrifiaient un bouc dans la grotte du Lupercal où la louve avait allaité Rémus et Romulus. Puis, avec le couteau du sacrifice, le prêtre touchait le front de deux jeunes hommes, vêtus d’un pagne en peau de bouc. Les jeunes hommes couraient ensuite dans la ville de Rome, munis de lanières taillées dans la peau du bouc. Ils en fouettaient les femmes qui se mettaient sur leur passage afin d’avoir un enfant dans l’année. On est quand même assez loin de la fête débridée de Carnaval.

En tous cas, des premiers siècles de notre ère, on n’a pas gardé de trace des fêtes de Carnaval. Mais il faut dire qu’on n’écrivait pas sur les traditions populaires. Cependant, il est probable qu’elles aient existé un peu partout en Europe, que ce soit pour fêter le retour du printemps ou pour précéder le long carême quand l’Église s’appropria et encadra les fêtes païennes. Finalement, il s’agit d’un moment de respiration pour le peuple après la saison hivernale.

Cependant, le plus ancien édit, que nous avons conservé, parlant d’un carnaval, date de 1094 et concerne la République de Venise.

La fête de tous les excès

Des traces que l’on a par chez nous, dès le Moyen-âge, Carnaval est une fête débridée. On rit, on danse, on saute, on court, on mange, on boit, on porte armes et bâtons, on est violent, on déborde, parfois on perturbe les offices ou on pille des maisons. Probablement peu ritualisée, on improvise la fête chaque année.

Dominique Bidot-Germa © Editions Cairn
Dominique Bidot-Germa, historien © Editions Cairn

Dominique Bidot-Germa, maître de conférence en histoire médiévale à l’université de Pau et des Pays de l’Adour (UPPA), nous donne des pistes pour comprendre cette fête dans le Béarn. Par exemple, il évoque les pantalonadas et les mascaradas de dimars gras. Car il est à peu près sûr que l’on se masquait, qu’on se déguisait. 

De plus, on pratiquait l’inversion. Une habitude festive fort ancienne, puisqu’on la pratiquait déjà pendant les Sacées à Babylone, 2000 ans avant notre ère. À cette occasion, les esclaves ordonnaient aux maitres. Même chose pendant les Saturnales de la Rome antique.

En Béarn, les hommes mettaient des habits de femmes et les femmes des habits d’homme. On ridiculisait les savants, on opposait l’homme et la bête, le sauvage et le civilisé, etc.

L’Église, puis la Réforme y voyaient des restes de paganisme et des offenses aux bonnes mœurs. Pourtant, ce n’était pas la seule fête ainsi. L’Église elle-même participait activement entre le XIIe et le XVe siècle à la fête des Fous de fin décembre. Les enfants de chœur s’installaient à la place des chanoines, les prêtres faisaient des sermons bouffons, l’on chantait des cantiques à double sens voire franchement obscènes, on honorait l’âne (qui porta la Sainte Famille), on se gavait de saucisses, on se travestissait, etc.

La fête des fous, Pieter van der Heyden (1530?-1576?). Graveur d'après P. Bruegel inventorVan Der Heyden
La fête des fous, Pieter van der Heyden (1530?-1576?),  d’après P. Bruegel © BNF

Stop au carnaval !

Henri d'Albret, roi de Navarre (1503-1555) © Wikipedia
Henri d’Albret, roi de Navarre (1503-1555) © Wikipedia

Dominique Bidot-Germa nous rappelle que les excès de cette fête créait des perturbations qui finissaient parfois en procès. Les gouvernants demandèrent puis exigèrent de la modération. Par exemple, en 1520, Henri II d’Albret, roi de Navarre, émit une ordonnance pour faire cesser les débordements de Carnaval en Béarn.

Nous es estat remonstrat que… en la capere de Noustre Dame de Sarrance a laquau confluexen plusiours personages…  vagamons et autres gens dissoluts… se son trobats et trobades haber cometut auguns actes deshonestes […] et la nueit fen dance dens lous ceptis de la dite capere ab tambourins, arrebics et cansons deshonestes […] dedens la gleise devant la dite image de la bonne Dame.

Il nous a été rapporté que… dans la chapelle de Notre Dame de Sarrance vers laquelle affluent un certain nombre de personnes… vagabonds et autres gens dissolus… ont commis des actes déshonnêtes […] et ont dansé la nuit dans l’enceinte de ladite chapelle avec des tambourins, des sonnailles et des chansons déshonnêtes […] à l’intérieur de l’église devant ladite image de la bonne Dame.

Cela ne suffit pas. Aussi, Jeanne d’Albret y revint et interdit le masque, le chant et la danse dans la rue. Enfin, une autre ordonnance de 1565 condamna las danses publiques, las insolences et autres desbauchamentz.

Mais tout ceci était diversement écouté. Le professeur palois signale par exemple que le corps de la ville de Bruges versait de l’argent aus companhous qui fen lo solas, donc à ceux qui animaient le divertissement.

J. Bosch (v. 1450-1516)- Le combat entre Carnaval et Carême - Museum Catharijneconvent, Utrech© Wikipedia
J. Bosch (v. 1450-1516)- Le combat entre Carnaval et Carême – Museum Catharijneconvent, Utrech© Wikipedia

La canalisation de Carnaval

À partir du XVIe siècle, cette fête populaire attira l’attention des élites. François Rabelais écrivit : Car aulcuns enfloyent par le ventre, et le ventre leur devenoit bossu comme une grosse tonne : desquelz est escript : Ventrem omni-potentem : lesquelz furent tous gens de bien et bons raillars. Et de ceste race nasquit sainct Pansart et Mardygras.

Saint Pançard du Carnaval Biarnés
Saint Pançard du Carnaval Biarnés

Des calendriers, des gravures circulèrent et il est probable, nous dit Dominique Bidot-Germa, que les modèles de carnaval d’autres régions, d’autres pays étaient présentés. En tous cas, petit à petit, apparurent des nouvelles façons de fêter cette période. Et au XVIIIe siècle, la forme se stabilisa : défilé, personnages, mises en scène, jugement de Carnaval firent désormais partie des pratiques.

Le Béarn et Pau en particulier se sont réappropriés carnaval. Un site lui est dédié. Et, pour ne pas oublier qu’il est la suite d’une longue histoire, il vous donne les expressions principales à connaitre en béarnais. Par exemple, ce n’est pas parce que vous batetz la bringa (faites la bringue) que vous devez boire jusqu’à tocar las aucas (tituber).

Et si vous voulez en savoir plus sur le rituel à Pau, pourquoi ne pas relire notre article de 2023 : Saint Pançard revient au pays,  Mardi gras : Sent Pançard que torna au país.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Histoire : aux origines du carnaval, interview de Gilles Bertrand, National Geographic, Julie Lacaze.
Tout savoir sur l’origine du Carnaval.
Mascarades et pantalonadas : le carnaval en Béarn, de la violence festive au folklore (Moyen Âge-XIXe siècle), Actes du 126e Congrès national des sociétés historiques et scientifiques, « Terres et hommes du Sud », Dominique Bidot-Germa, Toulouse, 2001.    




Louis Saudinos et la culture du Luchonnais

Louis Saudinos est né à Mayrègne, en vallée d’Oueil, près de Luchon. Fils de berger, il
s’intéresse à la culture et à la langue de sa vallée à qui il reste fidèle toute sa vie.

Saudinos, un autodidacte discret

Louis Saudinos faisant visiter le Musée de Luchon au Cardinal Saliège © Revue du Comminges 01/01/73 Gallica
Louis Saudinos (à gauche), faisant visiter le Musée de Luchon au Cardinal Saliège (1870-1956) © Revue du Comminges 01/01/73-Gallica (photo non datée)

Louis Saudinos (1873-1962) est ordinairement appelé Loís de Pehauré, du nom de sa maison. C’est courant en Gascogne de donner aux personnes le nom de leur maison.

Enfant, il aide aux travaux des champs, s’occupe des bêtes et fréquente l’école de Mairenha (Mayrègne). En 1887, il entre chez les Frères à Luchon et obtient le brevet. Puis, il devient fonctionnaire aux Contributions indirectes. Surtout, il dévore tous les livres qu’il peut trouver, notamment de psychologie et de sociologie. Et il lit aussi les œuvres de Saint-Augustin qu’il admire.

Jean Jaurès
Louis Saudinos, admirateur de Jean Jaurès (1859-1914)

Comme il s’intéresse aux questions sociales, séduit par les discours de Jean Jaurès, Louis Saudinos adhère à la SFIO et devient franc-maçon. La politique semble l’intéresser quelque peu.  Ainsi, dans le journal Le Petit Commingeois du 1er aout 1948, il prône la constitution d’une régie rurale pour l’exploitation des forêts de Luchon.

Un intérêt marqué pour la vallée

L’Écho Pyrénéen du 7 décembre 1041
L’Écho Pyrénéen du 7 décembre 1941

Cet autodidacte discret s’intéresse au gascon parlé dans sa vallée. Il s’intéresse aussi au patrimoine bâti. Et à la vie des gens, jusqu’à devenir le spécialiste de l’histoire, de la langue et de l’ethnographie de la vallée d’Oueil.

Louis Saudinos écrit beaucoup et publie régulièrement des articles dans la presse locale. Dans L’Echo Pyrénéen des 21 décembre 1941, 4 et 11 janvier 1942, il publie La sentence arbitrale entre les coseigneurs de la vallée de la Baroussse et les coseigneurs de la vallée d’Oueil le 11novembre 1344.

De plus, ses recherches permettent de rétablir l’origine du nom de sa vallée. Dans un article publié le 27 août 1950 dans Le Petit Commingeois, il démontre que la vallée d’Oueil n’est pas la « vallée des brebis » (oelhas = brebis en gascon, prononcer oueillos) mais « la vallée des sources » (uelh = source en gascon, prononcer oueill).

Louis Saudinos aétidié toute sa vie les traditions de la Vallée d'Oueil © Balades et Bricolages
La Vallée d’Oueil © Balades et Bricolages

Louis Saudinos, une vie de collecte de mots et d’objets

Son carnet à la main, assis dans une auberge, il écoute ses interlocuteurs et note soigneusement leurs propos. Comme il n’a pas de voiture, il parcourt les vallées du pays de Luchon en car. Tout comme Félix Arnaudin, il rémunère ses interlocuteurs en fonction du temps passé. Tout bonnement, Louis Saudinos leur offre à boire, des sucreries ou des cigarettes.

Le Petit Commingeois du du 2 mai 1954
Le Petit Commingeois du 2 mai 1954

Son recueil fait l’objet de publications. Ainsi, dans Le Petit Commingeois des 3 et 9 avril 1949, il publie un article remarquable : « L’ours guette et attaque les troupeaux » dans lequel il explique les rapports entre les bergers et l’ours. Le chien de montagne est important pour la défense des troupeaux. Et cela se sait depuis longtemps. Par exemple, le 15 Pluviôse an VI, le conseil municipal de Castillon délibère pour acheter chaque année deux chiens de montagne et les affermer aux bergers. De même, il décrit une attaque de chevaux déjouée par l’organisation du troupeau qui fait face. Ou encore, une attaque d’un troupeau de vaches déjoué par la rangée de cornes qui l’affrontent. Et de conclure : En définitive, l’ours n’apaise le lancinant souci de sa pitance qu’auprès d’animaux isolés occasionnellement, ou bien de troupeaux de moutons non gardés.

Louis Saudinos publie aussi un ouvrage sur la culture familiale du lin et du chanvre dans lequel il décrit leur culture, leur récolte, leur préparation et leur tissage en utilisant les mots gascons de sa vallée pour chaque opération.

La collecte d’ethnographie donnée au Musée de Luchon

Louis Saudinos est un des fondateurs du musée de Bagnères-de-Luchon situé à l'Hôtel de Lassus - Nestier (1772),
Bagnères-de-Luchon Hôtel de Lassus – Nestier (1772), siège du Musée de Luchon et de l’Office du Tourisme

Lors de ses tournées, Louis Saudinos visite les granges et les greniers à la recherche des objets de la vie courante devenus inutiles. Les gens disent : Saudinòs que s’ei tornat hòu (Saudinos est devenu fou). D’autres le surnomment le peilharòt (le chiffonnier).

Cependant, il finit par récolter une masse considérable d’objets. Il les lègue au Musée de Luchon qu’il contribue d’ailleurs à créer en 1922.  Et sa collection ethnographique est aujourd’hui la plus riche de tout le sud de la France !

Le Musée de Luchon, aujourd’hui fermé pour des raisons de sécurité, occupe l’hôtel de Lassus-Nestier. Cet hôtel avait été construit en 1772 pour le séjour du duc de Richelieu venu prendre les eaux. Outre la collection d’ethnographie de Louis Saudinos, il abrite la collection archéologique de Julien Sacaze, la collection de lithographes, dessins et estampes de Bertrand de Gorsse, ainsi que d’autres collections sur les sports d’hiver à Superbagnères, le thermalisme, la faune, la flore et la géologie du pays de Luchon.

Une salle du Musée consacrée à l’ethnographie
Une salle du Musée consacrée à l’ethnographie

Louis Saudinos est membre de l’Académie Julien Sacaze depuis 1939. Il en est le vice-Président en 1955 et 1956 puis le Président en 1957 et 1958. Il présente de nombreuses communications à l’Académie et publie des articles dans la presse locale.

Outre les notices des collections d’ethnographie du Musée de Luchon, il publie « Le quillier pyrénéen » dans le journal L’Echo Pyrénéen du 20 juin 1941, « Les jeux populaires dans le canton de Luchon » dans ce même journal du 13 avril 1942 et repris dans la Revue de Comminges du 1er trimestre 1975.

Son travail contribue à la connaissance des us et coutumes de la vallée d’Oueil et du pays de Luchon.

Louis Saudinos et le gascon

Louis Saudinos était membre de l'Escolo deras Pirenéos
Armanac dera Mountanho – Escolo deras Pirenéos 1934

Amoureux de la langue et de la culture locale, Louis Saudinos aimait à dire : En patoès, nat mot ne put (En patois, aucun mot ne pue).

Il recueille une liste impressionnante de mots et de toponymes de sa vallée d’Oueil et du pays de Luchon et publie des articles dans Le Petit Commingeois. Par exemple (extrait) : Au lieu de Lichoulan, rien de visible ne permet de comprendre le pourquoi de cette désignation. Mais le dépouillement des délibérations du conseil municipal au XIXe siècle, lève l’énigme. Anciennement, sur les pâturages agrestes de Lichoulan florissait, au cours de l’été, l’industrie familiale du fromage de chèvre. Or, le premier lait des femelles, après mise bas, est appelé Lichoun, soit, le terme français de colastrum. De là le Lichoulan.

Outre les articles publiés dans les journaux de Luchon, Louis Saudinos publie un Essai d’un vocabulaire commingeois local préfacé par le professeur Jean Séguy. Suivra La toponymie du canton de Bagnères de Luchon qu’utiliseront Fritz Krüger, le célèbre dialectologue allemand, et Jean Séguy, auteur du l’Atlas linguistique de la Gascogne.

Armanac de la Gascougno-1951
Louis Saudinos, Armanac de la Gascougno-1951

Louis Saudinos est membre de l’Escolo deras Pireneos depuis sa création par Bernard Sarrieu en 1904. Il écrit aussi des articles en gascon, comme ce petit poème dans l’Armanac de la Gascougno de 1951, p. 18 : Enta-s quequerejaires.

Toute sa vie, Louis Saudinos est resté fidèle à sa vallée d’Oueil. Fils de berger, autodidacte, il a entrepris un travail considérable de collecte de mots et d’objets ethnographiques de sa vallée et du pays de Luchon. Sans lui, nous aurions sans doute perdu une partie de notre patrimoine et de notre mémoire collective.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Le Petit Commingeois
Un centenaire : Louis Saudinos (1873–1962), créateur des collections d’art populaire du musée de Luchon. Jean Castex, Revue du Comminges 01/01/1973
L’industrie familiale du lin et du Chanvre, Annales de la Fédération Pyrénéenne d’économie Montagnarde, Tome IX, années 1940 – 1941. Gallica.fr
Idiome du Haut-Comminges par Louis Saudinos, Le Petit Commingeois du 28 février 1954
Préface à une étude linguistique de L. L. Saudinos, Jean Séguy, Revue du Comminges 01/01/1955
Louis Saudinos, bibliographie
Luishon pour les curieux – Guide au éditions Reclams




Cadeaux de Noël, détour par l’Italie

Les cadeaux pour les enfants, c’est pas toujours le 25 décembre, jour de Noël ! Allons faire un tour en Italie. Et, pour fêter notre Nadau, choisissons pour nos proches quelques beaux livres gascons.

Les cadeaux de Sainte Lucie

Santa Lucia che arriva con l’asinello © Daniela Sciascia. Sainte Lucie arrive avec son petit âne pour porter les cadeaux
Santa Lucia che arriva con l’asinello, Sainte Lucie arrive avec son petit âne © Daniela Sciascia

Si vous êtes du nord-est de l’Italie, de Lombardie ou de Vénétie par exemple, vous serez parmi les premiers à recevoir les cadeaux. Car c’est Sainte Lucie qui vous les apportera le jour de sa fête, le 13 décembre. Pourtant, Lucie est originaire de Syracuse en Sicile. Allez donc savoir pourquoi elle a été retenue dans le nord !

En tous cas, sa fête correspond au premier jour à partir duquel le soleil se couche plus tard que la veille. Le fameux proverbe français : À la Sainte-Luce, les jours avancent du saut d’une puce.

Sainte Lucie se déplace avec un âne volant qui est quand même plus de nos pays que les rennes du Père Noël. Elle ne donne des cadeaux qu’aux enfants sages. Quant aux méchants banditòts,  elle leur donne du charbon.

Les enfants leur laissent (à Sainte Lucie et à son âne) quelque chose à manger, par exemple un bout de pain. Bien sûr, ils ne doivent pas voir la sainte, sinon elle leur jettera des cendres dans les yeux.

Babbo Natale, le Père Noël

Bari accoglie Babbo Natale e festeggia San Nicola, Bari accueille le Père Noël et fête Saint Nicolas
Bari accoglie Babbo Natale e festeggia San Nicoló, Bari accueille le Père Noël et fête Saint Nicolas © Ambient & Ambienti

Toutefois, la majorité des Italiens célèbre Noël le 25 décembre. Et c’est Babbo Natale (Père Noël) ou, selon les régions, Gesù Bambino (Petit Jésus) qui apportera les cadeaux. Cette tradition est assez proche de ce que nous connaissons.

Mais, les Italiens ont un point particulier. La basilique de Bari, capitale des Pouilles, abrite les reliques de Saint Nicolas, le vrai Père Noël d’origine !

La fête de ‘Ndocciata

Agnone sotto la neve, Agnone sous la neige (2015) © meteoweb
Agnone sotto la neve, Agnone sous la neige (2015) © meteoweb

Dans le village d’Agnone dans la Région de Molise et quelques autres villages (dans le sud de l’Italie) a lieu le 24 décembre de chaque année, une procession du feu.

On fabrique des grandes ‘ndocce ou torches pouvant aller jusqu’à 4 m de hauteur, à partir de branches de sapin et de pin. Des hommes en robes noires les transporte à travers la ville jusqu’à un lieu où on fera un grand feu. Des chœurs et des cornemuses accompagnent la procession.

On dit qu’autrefois, les garçons faisaient de belles ‘ndocce pour les montrer à la fille qu’ils voulaient courtiser. Pour marquer son intérêt, celle-ci regardait par la fenêtre. En revanche, si elle n’était pas intéressée, elle jetait un seau d’eau sur la flamme tenue par le prétendant malheureux.

Voilà qui nous rappelle des traditions locales de brandon ou halhar pour le solstice d’hiver.

Un site et une vidéo de moins d’une minute sur la ‘Ndocciata di Agnone

Et les cadeaux de l’épiphanie

Tutto pronto per accogliere la Befana, arrivo previsto il 6 gennaio © www.valledaostaglocal.it tout est prêt pour accueillir la Befana le 6 janvier et recevoir les cadeaux
Tutto pronto per accogliere la Befana il 6 gennaio, tout est prêt pour accueillir la Befana le 6 janvier © www.valledaostaglocal.it

Du côté de Rome, pour les cadeaux, on attend l’épiphanie, le 6 janvier. Mais ce ne sont pas les Rois Mages les bienfaiteurs des enfants. Non. C’est une sorcière, une gentille sorcière, souriante, nommée la Befana. qui passe dans les maisons la nuit avant l’épiphanie. Il faut dire qu’un balai volant, c’est drôlement pratique pour se déplacer.

La tradition raconte que les Rois Mages partis adorer Jésus, se perdirent. Alors, ils  s’arrêtèrent et demandèrent leur direction à une veille femme, la Befana. Et ils lui demandèrent de les accompagner. Mais la Befana refusa et les Rois Mages reprirent leur route. Tout bien réfléchi, elle regretta d’avoir refusé et partit sur leurs pas. Malheureusement, elle ne réussit pas à les rejoindre, ni à trouver Jésus. Alors, elle décida de distribuer à d’autres enfants les cadeaux qu’elle avait prévus pour Jésus.

Et dans les chaussettes pendues pour l’épiphanie, la Befana laisse des cadeaux de Noël pour les enfants sages ou des morceaux de charbon pour les autres. Aujourd’hui, tous les enfants reçoivent des bonbons (sucre noir, réglisse…) qui ressemblent à du charbon.

De même, on confectionne à cette période des biscuits surnommés Befanini, en l’honneur de la Befana bien sûr, avec un zeste de citron, et, parfois, des brisures de chocolat ou des raisins secs.

Il existe des tas de variantes d’une comptine sur Befana, dont celle-ci :

Befanini fatti in casa, la ricetta della mamma © Bigodino.it, Les befanini gâteaux traditionnels de Noël
Befanini fatti in casa, la ricetta della mamma, befanini, fait à la maison selon la recette de la mamma © Bigodino.it

La Befana vien di notte
con le scarpe tutte rotte
il vestito alla romana
Viva, viva la Befana ! 

La Befana vient la nuit
avec ses chaussures toutes usées
et sa robe à la romaine
Vive, vive la Befana !

Et vous, quels cadeaux ?

Revenons en Gascogne. Vous avez encore quelques hésitations pour des cadeaux de Noël ? C’est pourtant un doux moment pour s’asseoir au coin du feu avec un parfum du pays. Voici une sélection de livres en gascon ou en français.

Paraulinas / Paroles douces d’Eva Cassagnet

Quelques belles poésies en gascon qui parlent aux enfants de ce qu’ils aiment : le chat, le vent, le doudou…  un QR code permet de voir des images illustrant la poésie récitée par l’autrice. Pour les moins de 7 ans

BD Pepper & Carrot de David Revoy

Quoi de mieux qu’une bonne BD pour découvrir le monde de la sorcière Pepper et de son chat Carrot.  Pour les 7 à 15 ans. Il existe une version en gascon et une en languedocien.

Rodeo preïstoric / Rodéo préhistorique d’Aure Séguier

Attention ça bouge ! La mission n’est pas de tout repos, il s’agit de repousser les dinosaures dans leur espace-temps. Deux versions : en gascon ou en languedocien. Pour les 13-18 ans.

Pour les jeunes
Pour les jeunes © Reclams

Impromptús de Bernard Manciet ou Vita vitanta / Jour après jour de Michel Camélat

Si vous aimez la belle écriture, le parfum des montagnes ou le choc des mots du poète, voilà deux classiques, bilingues (français-gascon), qui vous raviront. Pour les nostalgiques.

L’Elucidari, l’encyclopédie de Gaston Febus de Maurice Romieu

Maurice Romieu présente, en français, l’encyclopédie qu’Aliénor de Comminges a fait établir pour son fils Gaston qui se fera appeler Febus. Des copies des magnifiques enluminures et des extraits du manuscrit original (un seul a été réalisé) en font un livre d’art. Pour les curieux du savoir du Moyen-âge.

L’an de l’aulhèr / L’année du berger de Denis Frossard

Plus qu’un documentaire, c’est la photo artistique du quotidien. écrit Patrice Teisseire-Dufour, reporter à Pyrénées magazine.

Pour les moins jeunes
Pour les moins jeunes © Reclams