Gascons de renom : Joseph du Chesne, chimiste et médecin

En cette nouvelle année, l’Escòla Gaston Febus propose d’ouvrir une nouvelle série : Gascons de renom. Une occasion de découvrir ou revisiter nos célèbres ancêtres. Le premier épisode est consacré à l’immense Joseph du Chesne qui restera une référence pour tous les chimistes.

Joseph du Chesne

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Joseph du Chesne, du beau nom de sieur de la Violette, nait à Lectoure en 1546. Son père, Jacques, est chirurgien. Le jeune Joseph fait ses études à Bordeaux. Il y côtoie un autre Gersois, Guillaume de Salluste, seigneur du Bartas (1544 – 1590). À 20 ans, il entreprend des études de médecine à Montpellier sous l’enseignement de grands professeurs comme Rondelet.

Mais la chasse aux Huguenots est ouverte et le jeune Joseph quitte la région.

Un Gascon brillant exilé auprès des meilleurs de son époque

Paracelse, un des maîtres de Joseph de Chesne
Paracelse, un des maîtres à penser de Joseph du Chesne

Cet exil sera une aubaine pour notre Joseph du Chesne car il rejoint l’Allemagne où il rencontre les plus grands. L’étudiant apprend avec le scientifique allemand Jakob Schegk qui aura une grande influence sur son élève, le Danois Petrus Severinus qui l’initie aux thèses du grand médecin innovateur suisse Paracelse (1493 – 1541). Il fréquente le libraire éclairé Arnold Birckmann, etc.

En 1575, à 29 ans, il passe son doctorat à Bâle. Il épouse alors une riche héritière française, Anne Trye. Sa femme le convainc de se convertir au calvinisme et ils s’installent à Genève.

Dans sa belle carrière, du Chesne écrira de nombreux livres de chimie et de médecine. Et il aura de vives querelles avec des scientifiques traditionnels !

La querelle avec Jacques Aubert lance Joseph du Chesne

Le médecin français Jacques Aubert écrit un livre sur les métaux et les médicaments d’origine chimique. Il y fustige les adeptes de Paracelse  en pointant du doigt ses théories sur les forces surnaturelles. Du Chesne répond dans un court traité en latin, montrant un esprit ouvert et averti. Il écarte les aspects ésotériques de Paracelse pour ne développer que la pharmacopée. L’ouvrage est traduit en anglais et en français, réédité. Bref, notre Gascon s’impose comme tête de proue des modernistes.

Toutefois, jusqu’à sa mort en 1609, à 63 ans, le médecin chimiste devra constamment défendre sa position.

Le grand miroir du monde

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En 1587, Joseph du Chesne publie un poème en alexandrin, alliant philosophie et chimie, Le grand miroir du monde. Dédié à Henri, roi de Navarre, faisant hommage à la Gascogne, il cite même quelques vers en gascon (Plan hé bau més, que babilla ta plan… / Plan hèr vau mes que babilhar tanplan…). Ce sera une référence pour tous les chimistes du XVIIe siècle. On y reconnait dans sa construction La sepmaine ou Création du monde de son camarade huguenot et gersois Guillaume du Bartas.

Le long ouvrage est découpé en dix livres, le premier parle de Dieu, autheur & createur du monde, avec ces premiers vers:
Ie chante l’Eternel, Pere de l’univers
Ie descri la nature et ses effects diuers
(NB : Ie= Je)

Les principes élémentaires de la chimie

Chacun des livres suivants parle d’un thème précis. Le livre V aborde les principes élémentaires de la chimie. Les anciens parlaient de quatre éléments. Du Chesne précise dans sa préface : Ie monstre [=Je montre] que l’Air n’est autre chose qu’une exhalaison d’Eau, & que la Terre contient le Feu; que les quatre qualites se treuuent dans ces deux elements. […] Ie monstre aussi quels sont les trois principes Elementaires, scauoir le Sel, le Souphre & le Mercure. Son mode opératoire pour extraire ces trois principes à partir de l’Eau ou de la Terre deviendra un classique pour les chimistes qui suivront.

Les plus intéressantes de ses trouvailles concernent la compréhension du Sel (on dirait aujourd’hui des sels) comme premier principe moteur de la nature. Par exemple, c’est le sel issu de l’urine ou du fumier (nitre, salpêtre) qui fertilise la terre – notons que nos engrais actuels contiennent toujours des sels. Notre savant montre comment séparer le métal et semi-minéral des sels par des méthodes de sympathie & antipathie, comment utiliser des sels en médecine, dans quels lieux (bains) où on peut les trouver en Europe (livre VI)…

Le Sel

Parlons du Marc, cendreux, qui demeure au vaisseau :
Vous en tirez un Sel par le moyen de l’Eau
C’est le Sec agissant, qui mesme est si caustique
Qu’il brusle comme Feu la chair, quand on l’applique
Au bras du Catharreux. L’autre qui ne dissout
C’est le Sec patient, qui n’est que terre au goust.
(extrait Livre V, p 172)

Un diététicien et un hygiéniste avant l’heure

Joseph du Chesne – Du pourtraict de la santé – Table des matières (1606)

Notre médecin gascon considère que les maladies sont engendrées par des semences comme des végétaux, ce que reprendra plus tard la théorie microbienne. Certains ont d’ailleurs vu en lui un précurseur de Pasteur. Comme le montre la table des matières ci-dessus, son ouvrage, Diaeteticon Polyhistoricum (en français Le pourtraict de la santé) écrit en 1606 et dédié à Henri de Bourbon est un traité d’hygiène pour vivre sainement et longtemps. Sa vision lie harmonie universelle et pratique alchimique au service de la guérison des malades, un équilibre que l’on retravaille de nos jours… C’est un ouvrage dans un français lisible aujourd’hui et nous invitons nos lecteurs à le découvrir en VO.

Ses conseils, alors révolutionnaires, de se laver les dents, le visage et de se moucher ne surprennent plus l’homme du XXIe siècle. Essentiel, le bien manger est source de santé et de longévité. Joseph du Chesne développe minutieusement les pratiques alimentaires de la Gascogne. Il les considère parmi les meilleures, au vu de la santé des Gascons. J’escris particulierement ce traicté pour servir à ma patrie, annonce Du Chesne. Les descriptions qui suivent (3ème partie de l’ouvrage) sont surtout des pratiques gasconnes. C’est probablement une des sources les plus complètes et les plus anciennes pour connaître las nostas costumas de minjar.

Joseph du Chesne, conseiller et médecin d’Henri IV

Henri IV prend Joseph du Chesne comme conseiller et médecin

En 1584, notre chimiste médecin deviendra conseiller et médecin ordinaire du futur roi Henri IV. Cela ne l’empêchera pas d’être encore et toujours en querelle avec la Faculté de médecine qui ne reconnait pas les propriétés du Sel. Il écrira un énorme traité très détaillé, immédiatement censuré par la Faculté.

Dès 1587, Joseph du Chesne sera élu au Conseil des Deux-Cents, assemblée législative de Genève. Il accomplira plusieurs missions diplomatiques et deviendra ami avec l’ambassadeur de France en Suisse, Nicolas Brûlart de Sillery.

Puis, en 1607, un ouvrage de pharmacopée résumera les apprentissages de toute sa vie, La pharmacopée des dogmatiques réformés, avec un catalogue des médicaments rangés en 31 familles (vins, sirops, pilules, vomitoires…) et des 9 méthodes de préparation (distillation, macération…).

Il meurt deux ans après, en 1609.

Références

Le grand miroir du monde, Joseph du Chesne, 1587
Diaeteticon polyhistroricum, Josephi Quercetani (Joseph du Chesne), 1625
Le pourtraict de la santé, Joseph du Chesne, 1627
La pharmacopée des dogmatiques réformés, Joseph du Chesne, 1630
Revue d’histoire de la pharmacie, Joseph du Chesne, Dr P. Lordez, 1947, p. 154-158.
Camence n°14, Un médecin géographe, Violaine Giacomotto-Charra, décembre 2012
La tradition médicale en Gascogne, Reclams, 1989




Le bien manger gascon, une longue tradition

Fêtes de fin d’année, moments de hartèra et de bien manger. Comment échapper à l’art de la table gasconne ? L’occasion aussi de se souvenir des pratiques alimentaires ancestrales et des écrivains qui ont su en parler avec talent. Jean-Claude Ulian et Jean-Claude Pertuzé présentent des textes littéraires, des conseils alimentaires du XVIe siècle et des recettes dans leur excellent livre, Gascons à table, qui reçut le prix Prosper Estieu 2006.

Bien manger gascon ? Deux Gersois s’y intéressent de près

Jean-Claude Ulian, écrivain et conférencier auscitain, est un grand promoteur de la culture gasconne. Il publie dans les années 1970 un journal La voix des cadets, ainsi que plusieurs livres comme Sorcières et sabbats de Gascogne (1997), Sur les pas de Bladé (2008), Jean de l’Ail (2013)…

Son complice Jean-Claude Pertuzé, Lectourois, outre son activité d’illustrateur (La Dépêche, Métal hurlant….) réalise plusieurs BD autour de sa région : Contes de Gascogne de Bladé (1977), Les chants de Pyrène (1981 – 84), Voyage au centre des Pyrénées (2014)…

Manger, c’est sérieux pour un Gascon

Les auteurs de Gascons à table proposent des récits humoristiques autour de plats, écrits par l’écrivain landais Jean Rameau (1858 – 1942), le poète et romancier de langue française et gasconne Emmanuel Delbousquet (1874 – 1909)…

Joseph du Chesne Manger
Joseph du Chesne (1546-1609)

Et, pour remonter au XVIe siècle, ils nous proposent une synthèse des pratiques alimentaires décrites avec soin par le médecin lectourois Joseph du Chesne (1546-1609), médecin ordinaire du roi Henri IV. J’escris particulierement ce traicté pour servir à ma patrie, annonce Du Chesne. C’est probablement une des sources les plus complètes et les plus anciennes pour connaître las nostas costumas de minjar. Si l’on ne devait retenir de ces anciens temps que quelques éléments typiques et de qualité, ce pourrait être le pain de millet, l’ail, le cochon de lait, l’oie grasse et les figues. Si le premier est tombé en désuétude, garderons-nous les autres ?

Le pain, base de l’alimentation

Scaliger - manger
Scaliger (1540- 1609)

Base de l’alimentation, le pain est réputé dans nos régions. Selon l’érudit agenais Joseph Juste Scaliger (1540 – 1609) A Bourdeaux, on mange de bon pain de froment. Les Gascons font bien le pain. Sortez de Bourdeaux vers le Béarn, tout le pain est de millet. (extrait de Scaligerana, 1695, p.65).

Manger du pain oui, mais du pain de millet

Joseph du Chesne nous apprend qu’il y a trois sortes de pain de millet en fonction de la cuisson, lo milhas, la mica e lo brasaire. La pâte est toujours de la farine de millet, débarrassée du son, mise dans de l’eau salée qu’on laisse lever. Cette pâte cuite au four s’appelle le milhas, c’est le pain quotidien des paysans au goût doux et nutritif. Les micas, elles, sont des petites boules de la même pâte mais bouillies dans l’eau, elles constituent le petit déjeuner des enfants. Le brazaire est toujours cette pâte de millet mise sous forme de carré d’un pied de côté, épais de deux travers de doigt que l’on enveloppe de feuilles de choux avant de la cuire dans la braise du feu.

Manger des armotes
Armotas (à la farine de maïs aujourd’hui)

Enfin les Gascons utilisent aussi la farine de millet, détrempée dans l’eau et cuite jusqu’à une consistance de bouillie. Assaisonnée de sel, elle s’appelle armotas (gascon) ou armotes (français). Selon la saison, on peut les manger en ajoutant à la préparation des greishets de pòrc. Et, bonne nouvelle, on consomme toujours las armotas en Gascogne même si nous avons remplacé la farine de millet par celle de maïs. Le nom d’armotas devient cruishada (cruchade) dans les Landes ou milhas en Languedoc.

Manger de l’ail

S’il faut se méfier des concombres et des fraises, Joseph du Chesne conseille de manger de l’ail : Les aulx ont une mesme proprieté, c’est en outre la theriaque des vilageois en Gascongne contre les pestes et le mauvais air : les enfans qui en usent ne sont jamais sujects aux corruptions et vermines. Il n’y a que la senteur qui est du tout fascheuse et insupportable : estans cuits en la braise ou en l’eau ils perdent beaucoup de leur acrimonie. C’est ainsi qu’on les sert les jours maigres le matin au commencement de table en Gascongne. L’usage en rend les hommes plus forts et vigoreux.

Le Journal of the Science of Food and Agriculture publia en 2012 une synthèse de 26 études sur les effets positifs de l’ail. Antibiotique, antimicrobien, hypotensif, hypolipémiant (abaisse le taux de cholestérol), anticancéreux (cancers du système digestif). La cause est entendue. Continuons à manger de l’ail !

Manger de l'ail rose
Ail rose

Recèpta: Torrin entà sopar

Un cabòç d’alh (10 a 12 asclas)
Ua culherada-sopa de grèisha d’auca
Ua culherada-sopa de haria
Un l d’aiga
Un ueu
Quauquas gotas de vinagre
Sau, péber
Quauques tròc de pan sec

Oie et porc sont les valeurs sûres

Dessin de G. Doré tiré de Voyage aux Pyrénées de H. Taine (1860) -Manger l'oie
Dessin de G. Doré tiré de Voyage aux Pyrénées de H. Taine (1860)

Joan Giraud d’Astròs (1594 – 1648) nous avait déjà renseigné dans Lou trimfe de la lengouo gascouo, le paysan gascon mange oie et cochon de lait : Qu’a lou saladè plen d’aucats / Ou que-y a un ou dus pourcats (Qu’a lo saladèr plen d’aucas / O que i a un o dus porcats. Il a le saloir plein d’oies / ou un ou deux porcelets).

Joseph du Chesne précise que les oies se soulent de grains dans les aires où on bat le grain tout à descouvert le long de l’esté. C’est ou elles s’engraissent, de sorte qu’elles ont deux doigts de graisse. On les fend par la moitié et les sale-on. On s’en sert estant freschement salees aux meilleures tables, et les faict mesme rostir par quartiers : mais l’ordinaire est de les manger bouillies avec la moustarde: c’est une viande qui dure tout l’an, voire on les garde salées plusieurs années tant qu’elles rancissent.

Aujourd’hui, quelques éleveurs ont retrouvé cette façon d’engraisser les oies comme, en Estremadura (Espagne), Edouardo Sousa qui produit des oies grasses en les laissant librement manger des glands et des lupins qu’elles trouvent dans les dehesas (pâturages en sous-bois).

Les fruits abondent

Caravaggio – nature morte (1603 env.)

C’est encore Joan Giraud d’Astros qui nous régale d’énumérations de variétés de fruits savoureux que l’on peut manger en Gascogne, avec parfois leurs noms locaux, dans son poème sur l’autouno gascouo (l‘autona gascoa / l’automne gascon). Il parle de citrous, miougranos, higuos, poumos, peros, merouns / citrons, miugranas, higas, pomas, peras, merons /citrons, grenades, figues, pommes, poires, melons.

Aquo’s tout Pero Gourmandino,
Pero d’Ouignon ou Grapautino,
Pero d’Entoquo, Pero Sartéou,
Noir-Sucre, Baréso, Ratéou,
Oranjo, Guilhasso, Coudouigno,
Boun-chrestian que nou cau bergouigno
De la bouta daouant un Rey,
Car nado nou li hé la ley
Pouétoubino, Pero de Roumo,
E Bergamoto …
Aquò’s tot Pera Gormandina,
Pera d’Onhon o Grapautina,
Pera d’Entòca, pera Sartèu
Noir-Sucre, Baresa, Ratèu
Òranja, Guilhassa, Coduinha,
Bon-crestian que non cau vergonha
De la botar davant un Rei
Car nada non li hè la lei
Puetovina, Pera de Roma
E Bergamòta …

Joseph du Chesne lui aussi, rappelle l’excellence des melons de Gascogne, des raisins, des grenades, et des très célèbres poires d’Auch appelées Bons chrestians ou Bons-Chrétiens (variété de poires Williams).

Et surtout… les figues!

Manger des figuesDu Chesne met un accent particulier sur les figues blanches, noires, vertes, pourprées, rougeâtres, pasles et entremeslées de diverses couleurs. Des figues qui sont tellement en abondance qu’on en engraisse les pourceaux.

D’ailleurs Isidore Salles (1821-1900) nous rappelle l’abondance et l’importance du figuier en Gascogne (strophe 1 et 6 du poème Lou higué / Lo higuèr / Le figuier) :

Dou bielh tems penude à la tite,
En Gosse, à le porte, en entran,
Toute maysou, grane ou petite,
A soun higué, petit ou gran.

Hounte à l’homi de qui’s pot dise :
« Chens pitat dou pay naurigué,
Au loc de bene la camise,
Qu’a dechat bène lou higué ! »
Deu vielh temps penuda a la tita,
En Gòssa, a la pòrta, en entrant,
Tota maison, grana o petita,
A son higuèr, petit o gran.

Honta a l’òmi de qui’s pòt díser :
« Shens pitat deu pair nauriquèr,
Au lòc de véner la camisa,
Qu’a deishat véner lo higuèr ! »
Suspendue à la mamelle du passé,
En Gosse, à la porte, en entrant,
Toute maison, grande ou petite,
A son figuier petit ou grand.

Honte à l’homme dont on peut dire :
« Sans pitié du père nourricier,
Au lieu de vendre sa chemise,
Il a laissé vendre son figuier ! »

Note

L’image en tête de l’article est une reproduction du “Repas de noce” ou “Noce paysanne” (1568) de Pieter Brueghel l’Ancien, peintre flamand, qui représente un repas réunissant des paysans dans une salle bondée. Le symbole de la communion, du partage.

Références

Diaeteticon polyhistroricum, Josephi Quercetani (Joseph du Chesne), 1625
Le pourtraict de la santé, Joseph du Chesne, 1627
Gascons à table, Jean-Claude Ulian et Jean-Claude Pertuzé, 2006.
Espagne : une exploitation éthique produit du foie gras sans gavage des oies, Sandrine Morel, Le Monde – 28 décembre 2013
Lou trimfe de la lengouo gascouo, J G d’Astros,
Voyage aux Pyrénées (3e édition),  H. Taine (1828-1893) – à voir aussi pour les remarquables illustrations de Gustave Doré

 




14 – 18 vue par les Gascons : Le choc du retour à la maison

11 novembre 1918, l’armistice est signé. Pour certains c’est le retour à la maison, un retour non sans appréhension et un retour qui ne ressemblera pas toujours à celui que l’on souhaitait. Les combattants et l’arrière ont vécu cinq années bien différentes. Les retrouvailles ne se passeront pas sans difficulté. Et la langue y perdra.

La Guerre 14 – 18 vue par les Gascons, dernier épisode : Le choc du retour à la maison. Fait suite à l’épisode 1, La mobilisation, à l’épisode 2, Bégarie un destin tragique, à l’épisode 3 : les Territoriaux du Gers, à l’épisode 4 : les femmes dans la guerre, et à l’épisode 5 : Les félibres, petit ou grande patrie ?, épisode 6 : Une permission à la maison.

L’odeur du retour

1917 - Les USA s'engagent dans la guerre - le retour
1917 – Les USA s’engagent dans la guerre

Dès l’été 1918, les combattants sentent le changement. Ce n’était plus la guerre des tranchées, ils s’étaient remis en mouvement, le roi de Prusse avait perdu son avantage et les Américains étaient arrivés. Julien de Casebonne raconte : B’ey hè boû per debat las oumbres dous boscs de l’Argonne quoan lous canoûs noû peten, e despuch la noeyt dou 14 ou 15 be-s soun quàsi carats. (…) Qu’abem dounc passat quarante dies en prumère ligne qui soun estats quarante dies de bacances.

Be i hè bon per devath las ombras deus bòscs de l’Argonne quan los canons non petan, e despuish la nueit deu 14 o 15 be’s son quasi carats. (…) Qu’avem donc passat quaranta dias en prumèra linha qui son estats quaranta dias de vacanças. Qu’il fait bon sous les ombres des bois de l’Argonne quand les canons ne tonnent pas, et depuis la nuit du 14 ou 15, ils se sont quasiment tus. (…) Nous avons donc passé quarante jours en première ligne qui ont été quarante jours de vacances.

Tout le monde n’a qu’une pensée : N’ey pas lou moumen de-s ha tua. (N’ei pas lo moment de’s har tuar. Ce n’est pas le moment de se faire tuer).

L’armistici qu’ei signat

La signature de l'armistice dans la clairière de Rethondes, en forêt de Compiègne - Le retour
La signature de l’armistice dans la clairière de Rethondes, en forêt de Compiègne.

L’information est donnée par les officiers le jour même. Les soldats ont bien compris qu’on ne va plus s’entretuer, respirer des gaz… la guerre est finie. C’est magnifique. D’abord, c’est la joie, puis l’effondrement, la fatigue qui tombe sur les épaules, le besoin de se reposer, de récupérer.

Les réactions sont diverses dans les régiments. Ici le colonel organise un bal avec musique et jeunes filles du coin. Les soldats ne s’y rendent pas. Qu’èm aquiu gourpits, estripats per la grane noubèle, coum estranglats dou miratgle qui hèm nous d’esta encoère en bite, et de chansse qui abèm abut ! O bé mésique, o bé dansa ! E lous pès escarnats, e… la cularrosse, e lou malandrè ? raconte Edouard Moulia, le journaliste orthézien.

Qu’èm aquiu gorpits, estripats per la grana novèla, com estranglats deu miragle qui hèm nos d’estar enqüèra en vita, e de chança qui avèm avut ! Òc ben mesica, òc ben dançar ! E los pès escarnats, e…la cularòssa, e lo malandrèr ? Nous voilà harassés, écrasés par cette grande nouvelle, stupéfaits du prodige que constitue notre survie jusqu’à ce jour, et la chance que nous avons eue ! Alors la musique, alors la danse ! Et nos pieds en sang, et… nos dos brisés, et notre épuisement ? (traduction de Jean-Pierre Brèthes)

Ailleurs, l’officier veut mettre à l’honneur sa troupe. Julien de Casebonne note. Lou brespe, lou coumandamen qu’abè prebist ue marche: militarisme inumâ! Marcha que calou ha, coum si arré noû ère; nat s… de coumandant n’abou l’iniciatibe d’û coutre-oùrdi.

Lo vrespe, lo comandament qu’avè previst ua marcha: militarisme inuman! Marchar que caló har, com si arren non èra; nat s… de comandant n’avó l’iniciativa d’un contra-ordi. L’après-midi, le commandement avait prévu une marche : militarisme inhumain : Marcher il fallut, comme si de rien n’était ; aucun s… de commandant n’avait eu l’initiative d’un contre-ordre.

Le retour à la maison

Manifestation patriotique à Vincennes lors de l'Armistice du 11 novembre 1918 avant le retour
Manifestation patriotique à Vincennes lors de l’Armistice du 11 novembre 1918

Il y a ceux qui sont partis au service militaire avant la guerre, un, deux, trois ans avant. Il y a ceux qui feront partie des armées d’occupation et ne reviendront qu’en 1920. Car seuls les hommes de 49 à 51 ans sont démobilisés et peuvent rentrer dès fin novembre 1918. Les 500 000 prisonniers de guerre peuvent aussi rentrer, souvent par leurs propres moyens, dans l’indifférence. Suivront ceux de 32 à 48 ans entre décembre et avril. Il ne faut pas aller trop vite car il faut signer la paix. Ce ne sera que le 28 juin 1919 (traité de Versailles) et le décret de démobilisation générale sera enfin signé le 14 octobre 1919. Ainsi certains peuvent être partis huit ans.

Huit ans de séparation, même s’il y a eu quelques permissions, huit ans de vie totalement différentes. Le retour est largement souhaité mais le retour est aussi appréhendé. Et certains sont difficiles. Revenir mutilé et affronter le regard de sa famille. Revenir mutilé dans une ferme où on attendait des bras pour travailler. Revenir et devoir subir des procédures infinies pour toucher sa pension. Revenir et voir des enfants grandis ou qu’on a à peine connus. Revenir et trouver une femme qui a tout assumé et qui ne veut plus être traitée en mineure. Revenir et ne pas retrouver de travail. Parce que des entreprises ont fermé, d’autres ont trouvé d’autres moyens de produire. Malgré l’obligation de reprendre les combattants, même des agents du service public se retrouveront sur le carreau.

Les grèves de 1920 après le retour
Les grèves de 1920

Dans certains endroits, les communes organisent des fêtes pour le retour des soldats. La population est heureuse de retrouver les hommes partis. Mais les soldats, qu’en pensent-ils ? Fêter quoi ? Les camarades tombés ? Voir dans ces rassemblements les veuves et les infirmes ? Beaucoup de combattants vont trouver ces fêtes indécentes, irrespectueuses.

Les combattants attendaient une reconnaissance, ils ne la trouvent pas. Ils ne peuvent raconter ce qu’ils ont vécu à des personnes qui ont eu d’autres difficultés, d’autres parcours et qui n’ont pas connu l’enfer et la camaraderie des tranchées. Alors, parfois, ils se rassemblent en amicale, ou ils se radicalisent.

Et la Gascogne dans ce retour ?

Le retour et monument aux morts réalisé par le sculpteur Ernest Gabard (1879-1957) à Sauveterre de Béarn
Le monument aux morts réalisé par le sculpteur Ernest Gabard (1879-1957) à Sauveterre de Béarn

La guerre a décimé la population et a brassé la population. Des réfugiés ou des évacués des zones exposées ou envahies par les Allemands ont pénétré toutes les régions françaises. Ce fut un choc culturel auquel s’ajoutèrent les différences de langues. Pour les gens du sud ce sont des étrangers français ou belges.

De plus, la guerre plonge le pays dans une crise économique qui renforcera des migrations de la campagne vers les villes où on parle plus souvent français. Un exploitant agricole mort, c’est souvent la vente de son exploitation. Le bouleversement est très fort.

Enfin la guerre a modifié le rapport région / nation. En rentrant au pays, dans le train, un officier entend un enfant dire Vòli anar a ma tatau (vòli anar a mon ostau / je veux aller à ma maison), il reprend la mère : vous devez lui apprendre la langue de la Patrie !

Et pendant plusieurs mois, en Gascogne, se succèderont des réceptions, des hommages principalement au maréchal Foch. En 1919 Reclams consacre plusieurs articles sur ce sujet, et même un numéro spécial. En fait, la grande guerre a mis la nation, la grande patrie, au premier plan. Et les félibres ont majoritairement emboité le pas. Après la guerre, ils resteront dans ce même état d’esprit. L’élan de la fin du XIXe siècle sur la fierté régionale, sur la redécouverte de sa culture ne sera pas vraiment reprise. Les félibres gascons, comme ceux des autres pays d’Òc n’ouvriront pas de réflexion sur l’identité ou la nationalité.

La guerre marque une transition vers un autre monde.

Références

U souldat biarnes a la guerre, Yulien de Caseboune
Le matricule 1628 pendant la guerre, Edouard Moulia
Chemins de mémoire, Direction des Armées
Armanac dera montanho 1919 – 1929
Les débuts de Reclams de Biarn e Gascougne, Jean-Marie Sarpoulet




120 ans de promotion littéraire en Gascogne

En 1896 naissait après de nombreuses péripéties l’Escole Gastou-Fébus. Sa revue littéraire, la plus ancienne encore en activité de tout le sud de la France, continue à proposer des textes d’auteurs anciens et contemporains. Pour ses 120 ans, l’association Escòla Gaston Febus – Edicions & Revista Reclams publie deux tomes d’anthologie d’articles parus depuis la mort de son grand secretari en pè, Miquèu de Camelat.

L’enthousiasme de trois jeunes littéraires

Buste de T. Gauthier inauguré en présence des Felibres et Cigaliers de Paris en août 1890 – Jardin Massey Tarbes

Depuis 1877, les félibres et les cigaliers de Paris effectuent tous les ans un événement dans un coin du sud de la France. En août 1890, ils viennent à Agen, Auch, Tarbes, Pau, Oloron. C’est l’occasion de faire connaissance, d’écouter les primés des concours littéraires organisés, de s’éveiller, de se mobiliser.

Les lauréats déclament leurs poèmes. Un svelte jeune homme de dix-neuf ans monte le premier. Il a visiblement pris la résolution de ne pas avoir le trac devant tant de monde et il commence à déclamer sa légende pyrénéenne En grounh (Au foyer) ; mais bientôt sa voix s’étrangle et il faut l’encourager ; il arrive pourtant au bout et il disparaît aussitôt dans la foule, fuyant les félicitations. C’était Miquèu Camelat, premier prix de poésie. [Extrait de Prosateurs béarnais]

L’année suivante, Simin Palay, 17 ans, et deux camarades vont chez le lauréat Miquèu de Camelat. Là, en effet, commence la collaboration de deux passionnés de notre langue. Ils partagent l’envie de créer une école félibréenne.

De son côté, Pierre-Daniel Lafore, secrétaire de la mairie d’Orthez et lauréat d’un concours littéraire, a la même idée. Et sur le conseil de Pierre Bacquié-Fonade, trésorier de l’Escolo mondino (Toulouse), écrit aux deux compères. À eux trois, en 1895, ils se lancent et montent le projet. Nou bén abeyét, lou capdau que yessira d’Orthez, que sera Adrien Planté (ne vous en faites pas, le président sortira d’Orthez, ce sera Adrien Planté) précise Lafore. Planté accepte. Jusque là tout va bien…

Une création difficile

Nous sommes avant 1901 et sa loi sur les associations. Si en monter une est compliqué – Il faut des enquêtes, une autorisation préfectorale – monter une section régionale, pour toute la Gascogne, de l’association félibréenne existante, c’est simple. Il ne faut que sept signatures et adresser sa lettre de demande à la maintenance de Bordeaux. Mais…

Simin Palay fait son service militaire, il n’a pas le droit de signer. Il faut donc trouver quatre signataires supplémentaires. Et la galère commence. Tout le monde refuse. Camelat raconte que tout le monde avait des conseils à leur donner mais l’û non tienè quà ha obre bigourdane e de cap-sus encoère ! l’aute, gascòu de la mar, nou poudè senti lous biarnés…. (l’un ne tenait qu’à faire œuvre bigourdane et du sud encore ! l’autre, Gascon de la mer, ne pouvait sentir les Béarnais…) Bref, comme souvent en Gascogne, on parlait de division, de particularisme, de dissension. Impossible de s’accorder et de rassembler sept personnes autour de la promotion littéraire en langue régionale !!

Deux ans de ténacité

Au bout d’un an, deux instituteurs béarnais acceptent : Jean-Victor Lalanne et Jean Eyt. Finalement, il fallut faire appel à deux Toulousains, Pierre Bacquié-Fonade et l’écrivain Danton Cazelles pour  compléter le groupe des signataires.

Lous sèt felibres aci capbath sinnats qu’an l’aunou de-p prega de da-us poudé d’abia ûe Escole entaus parsâs de Biarn, de Bigorre e de las Lannes.

Que-s mentabera l’Escole Gastou-Fébus. Aci que son yuntats lous estatuts amoullats p’ous sèt félibres.

Lous sinatoris qu’an la hide que la loue demande que sera agradade per la maintenenci d’Aquitani.

Les sept félibres soussignés ont l’honneur de vous prier de leur donner pouvoir d’ouvrir une École pour les régions de Béarn, de Bigorre et des Landes.

Elle s’appellera l’Escole Gastou-Fébus. Ci-joints les statuts écrits par les sept félibres.

Les signataires espèrent que leur demande sera agréée par la maintenance d’Aquitaine.

Vastin Lespy - littéraire
Vastin Lespy

Les Bordelais mettront presque un an à répondre. Enfin, en octobre 1896, l’Escole est créée. Vastin Lespy accepte d’être président d’honneur mais noû credè qu’aquére maynade e seré û die maridère (non credè qu’aquera mainada e seré un dia maridèra), bref Lespy n’y croyait pas. Pourtant l’Escòla prendra un essor rapide et dépassera ses premiers objectifs.

Des œuvres littéraires magnifiques

Reclams - l'anthologie littéraire des 100 ans
Reclams – l’anthologie des 100 ans

Depuis 120 ans, environ 11 000 articles et 60 000 pages de la revue de l’Escòla, Reclams, parlent de la littérature en Béarn et Gascogne. Plus de 400 auteurs y ont contribué. Car l’Escòla propose à la fois une revue où se faire connaître et un lieu de perfectionnement de son écriture. Le jeune poète Jean-Baptiste Bégarie proposait ces textes et discutait avec Miquèu de Camelat ou Simin Palay.

En feuilletant ces revues, ne voit-on pas que la Gascogne a aussi une belle œuvre littéraire, avec de nombreux écrivains de grand talent ? Et, allez, nous ne sommes pas peu fiers de continuer à contribuer à cet élan magnifique initié par les sept félibres.

Les curieux pourront parcourir le numéro spécial de Reclams datant d’octobre 1997. Réalisé pour le centenaire de l’Escòla, ce 200 pages reprend quelques très beaux textes des plus anciens contributeurs. 25 grands noms de monde littéraire de notre région comme Simin Palay, Michel Camelat, Isidore Salles, Julien de Casabone, Césaire Daugé, etc.

On y trouve par exemple la très célèbre pièce de Palay, lo Franchimand et ces mots douloureux :

Non saberí pas díser la pena qui’m hè d’enténer ua mair, un pair o quan serà ua mair-bona, qui, per l’ordenari parlan “patuès” enter eths e per dehòra, servi’s deu francés quan devisan dab los petits. Je ne saurais dire la peine que j’ai d’entendre une mère, un père ou même une grand-mère, qui, pour l’ordinaire parlent “patois” entre eux et pour l’extérieur, se servent du français pour parler aux enfants.

L’anthologie des 120 ans

Reclams - les deux n° du 120è anniversaire littéraire
Reclams – les deux n° des 120 ans

En 2018, Reclams a sorti deux numéros d’anthologie. 88 articles ont été sélectionnés pour se remémorer les dernières années de l’Escòla et de sa revue littéraire, en gros depuis le décès de son secrétaire en 1962. La revue débute, honneur oblige, par l’immense Camelat et sa poésie, Testament, suivie du fac-similé d’une lettre manuscrite de celui-ci à Simin Palay.

A côté des grands classiques comme Bernat Manciet ou de Roger Lapassada, on peut découvrir ou redécouvrir les nouveaux auteur(e)s. Car, bien sûr, comme dans tous pays et dans toutes langues, l’expression littéraire évolue avec la société. Et il y en a pour tous les goûts. On trouve des témoignages comme celui de Danèu Menjòt, Los chivaus e lo chocolat (sovièrs de presonèr), des poésies d’auteur(e)s comme A boca de nueit de la Marensine Estela Comellas ou Chegrin de Terèsa Pambrun, des extraits de roman ou des nouvelles comme Volusian Glandàs lo caçaire (recueil Manipòlis) de Joan-Luc Landi, des textes trufandèrs comme L’esbarrisclada de Jan-Loís Baradat, des essais, des articles d’information comme Lo miralhet deu net de Domenja Lekuona, etc. etc.

Vous aimez notre langue ? Comment ne pas trouver au moins un auteur, une œuvre qui vous séduise ?

Références

Les débuts de Reclams de Biarn e Gascougne, Jean-Marie Sarpoulet, 2005
Prosateurs béarnais, Paul Clavé, 1980
Reclams 1997 numèro especiau
Reclams n°845
Reclams n°846




Le Livre d’Or de Bayonne

Au XIXe siècle, l’Abbé Bidache a récupéré les parchemins qui forment le cartulaire appelé Le Livre d’or de Bayonne. Il constitue le plus ancien livre de Bayonne. Et il les a transcrits pour que nous puissions les lire. Certains de ces textes sont écrits en gascon. Ce sont des actes qui datent de la première moitié du XIIIe siècle.
Voulez-vous partir à la découverte de ce vieux livre ?

En préface, il est dit : Cet humble prêtre, aussi laborieux que modeste, aimait passionnément son pays ; il avait un culte de prédilection pour ses vieux souvenirs et pour sa noble langue. Pendant près de vingt ans, il a recueilli les textes les plus curieux dans l’espoir d’enrichir un jour le trésor de notre histoire et de notre littérature locales.

Le Livre d’Or

Le Livre d'Or de Bayonne - couverture édition 1906

Jean Bidache (1830 – 1897) curé à Bedous (Pyrénées-Atlantiques) puis Oran (Algérie) et Suresnes (Hauts-de-Seine) est aussi philologue et historien. Il a transcrit, à partir de vieux parchemins, les 142 textes qui constituent ce que l’on appelle le Livre d’Or. Ces textes sont principalement des actes passés du Xe au XIIIe siècle dans le diocèse de Bayonne et les diocèses voisins. 106 étaient en latin et 36 en gascon landais du Bas-Adour ou en gascon maritime. Il décida de commencer par publier les 36 qui étaient en gascon. Il établit le texte et il le fit imprimer en 1882. Mais on lui fit comprendre que l’intérêt historique devait ici l’emporter sur l’intérêt philologique et qu’une publication intégrale du Livre d’Or était seule digne de lui et du public savant auquel il le destinait.

Le livre d'O - Bayonne cathédraiCe n’était pas la première fois qu’on empêcha l’abbé de publier. Malgré l’accord de l’Église, de fortes critiques l’avaient déjà contraint à ne pas rééditer le troisième volume des Psaumes béarnais (protestants) d’Arnaud de Salette. Bref, l’abbé s’exécuta, abandonna l’édition de ces textes gascons. Il décida même de détruire les impressions et, heureusement… ne le fit pas. Il s’attaqua aux textes latins pour compléter son travail qui ne fut jamais publié.

Après son décès, l’Abbé Dubarat, le Chanoine Daranatz et l’Avocat Pierre Yturbide récupérèrent les épreuves des 36 textes gascons. Ils firent enfin éditer en 1906 l’ouvrage tel que l’avait souhaité son auteur. Ils le complétèrent d’une préface, d’un glossaire (page 103), de la liste des personnes citées (page 121) et d’une table des actes (page 139).

Pour en savoir plus sur (et/ou consulter) le Livre d’or de Bayonne, cliquez ici. Lecture directe sur votre écran ou téléchargement possible en divers formats.

Découvrir les vieux actes du Livre d’Or

Si vous en avez la curiosité, vous pourrez parcourir le Livre d’Or, regarder sur quoi on passait des actes et comment on les écrivait. Ils viennent tous du cartulaire de la cathédrale de Bayonne et ont été transcrits pour les rendre lisibles. Par exemple, vous trouverez des donations, des contestations, des témoignages. Comme En P. Doresc rend témoignage à Dieu et à la croix sur le péril de son ame que l’Euesque et chanoines avoient la seruitude du chemin contesté.

Le Livre d'Or de Bayonne - Extrait du glossaireVastin Lespy (1817 – 1897) professeur au lycée de Pau et auteur du Dictionnaire du béarnais ancien et moderne a utilisé ce Livre d’Or pour relever des mots qu’il a introduits dans son célèbre ouvrage. Dès la page 103, un glossaire reprend tous ces mots relevés avec leur traduction, le morceau de phrase et la référence (page, ligne) où a été pris le mot , comme on le voit sur la photo ci-contre.

Par exemple, on trouvera page 114 soen e menud, ce que Lespy traduit par “très souvent” (ou, mot à mot, souvent et souvent). La locution est amusante puisque on reconnait soen (ou sovent en graphie classique) c’est-à-dire “souvent” en français et menud, ce qui rappelle a menudo qui veut dire “souvent” en espagnol. Comme si la Gascogne offrait un lien entre la France de langue d’Oïl et l’Espagne castillane…

Le don de Martin de Giestiede et de sa femme

Outre l’intérêt historique du Livre d’Or, ces textes permettent de voir à quoi ressemble le vieux gascon landais du bas Adour du moins en langage administratif. Et les amoureux des textes originaux peuvent aller jeter un coup d’œil à la fin du livre, à partir de la page 161. Ils y trouveront quatre fac-similés lithographiés, afin de voir à quoi ressemblait le texte original déchiffré par l’Abbé Bidache.

Si vous voulez vous exercer, en voici un. Il s’agit d’un acte qui concerne un don:

Le Livre d'Or de Bayonne - page 161

La note marginale en latin, Donatio censum duarum a la Sabataria, est du Moyen-âge. Le commentaire en français est de la main du chanoine Denis de Nyert, précisent les auteurs.

L’alphabet utilisé et exposé par les copistes vous aiderait-t-il à déchiffrer ? Voyez par exemple, il y a 34 lettres en minuscule dont  trois “d”, deux “i”, etc. 43 en grandes majuscules et 27 en petites majuscules.

Le Livre d'Or de Bayonne - Alphabet

Le même texte du Livre d’Or transcrit par l’abbé Bidache en 1882

L’abbé a donc transcrit très soigneusement tous les textes gascons du Livre d’Or. Voici la transcription du texte présenté :

Le Livre d'Or de Bayonne - page 161 (bis)Sabude causa sia a todz aquedz qui queste carte veiran ni audiran, qu’en. B. Martin de Giestede, e ne Marie de Perer, sa moiller, vius e sancs estan, an dad au Capito de le Glizie de Sancta Maria de Baiona los ceis de duas maizons de la Sabateiria, e es assaber : le maizon d’en Berrandin, e le d’en. W. de Cotengs, qui fo d’en. A. de Le Fonce, e deuen dar todz temps .ve.i. s. cascun an. Termi a le Sent Miqueu.

Finalement, un texte ancien une fois écrit avec nos règles actuelles qui reste lisible. Ne montre-t-il pas que le gascon, encore mouvant certes, est toutefois suffisamment fixé dans l’espace et dans le temps ?

Le texte pourrait donner en français :

Le Livre d'Or - La Rue de la Savaterie aujourd'hui
La Rue de la Sabaterie aujourd’hui

Que chose soit sue par tous ceux qui verront ou entendront cet acte, que Martin de Giestiede et Marie de Perer, sa femme, étant vivants et sains, ont donné au Chapitre de l’Église Sainte Marie de Bayonne les fiefs de deux maisons [rue] de la Sabaterie, à savoir: la maison de Berrandin et celle de W. de Cotengs qui fut d’A. de la Fonce, et qui doivent donner tout le temps cinq sols pour chacune. Terme à la Saint Michel.

Référence

Le livre d’or de Bayonne, textes gascons du XIIIe siècle, Jean Bidache.




Le gascon, culture et langue indissociables ?

Devons-nous considérer comme indissociables la culture et la langue d’une région ? Les Gascons ont-ils une culture propre ? Et dans ce cas, les Gascons perdent-ils leur culture en oubliant leur langue ? Quelques réflexions pour la rentrée appuyées sur des travaux dont celui du philologue Léonce Couture.

L’expérience de chacun

Gascon Comprendre : Voudriez-vous une tasse de thé ?
Comprendre : Voudriez-vous une tasse de thé ?

N’avons-nous pas tous fait l’expérience de ce lien entre la culture et la langue, entre la façon de penser et la façon de s’exprimer ? Par exemple, nous pouvons généralement parler ou écrire un texte en anglais et nous faire raisonnablement comprendre d’un natif. Mais demandons à ce natif de traiter la même question que nous avons exposée et ne verrons-nous pas qu’il s’y prend tout à fait autrement que nous ? Sans compter les expressions idiomatiques qui révèlent une tournure d’esprit spécifique !

En fait, les linguistes savent bien que la langue reflète le regard posé par un peuple sur le monde et, en retour, la langue structure la pensée. Une langue fonctionne dans une culture. Et c’est bien normal puisque c’est une culture qui la développe, la fait évoluer.

Geneviève Zarate, agrégée de lettres et coordinatrice du projet Médiation culturelle et didactique des langues du Conseil de l’Europe répond clairement : la langue est une manifestation de l’identité culturelle, et tous les apprenants, par la langue qu’ils parlent, portent en eux les éléments visibles et invisibles d’une culture donnée.

Le génie gascon

L'abbé Couture et le gasconLéonce Couture (1832 – 1902) est un professeur érudit spécialisé dans la philologie, les langues romanes et la littérature gasconne. Reçu comme mainteneur à l’académie des Jeux Floraux de Toulouse, il prononce le 25 juin 1882 son discours d’entrée, discours intitulé Le génie gascon. Ce professeur a passé de nombreuses années à mettre en évidence le génie roman, le génie français, le génie italien… à travers l’étude de la poésie populaire ou cultivée.

Il reconnait deux traits forts aux Gascons, l’esprit militaire et l’esprit pratique. Et de rappeler que Montaigne disait dans ses Essais que le gascon plus que toute autre langue était un langage masle et militaire. L’histoire démontre abondamment que la Gascogne est un magasin de soldats dotés d’une prompte et merveilleuse vivacité et, d’autre part une souple et néanmoins très retenue prudence. Cette prudence qui lui sert au quotidien, en particulier dans les affaires ou la politique, précise Couture.

Couture avoue aussi que le Gascon a aussi l’esprit bravache, hâbleur et fanfaron. Christian Millau dans son Dieu est-il gascon ? affirme : Dieu et le Gascon racontent beaucoup d’histoires. Tous deux sont fiers, susceptibles, prompts à en découdre mais toujours prêts à pardonner, parce que au fond ce sont de bonnes pâtes.

La littérature gasconne

L’esprit gascon s’exprime forcément dans sa littérature. Aussi Couture étudie-t-il avec précision les éléments de reconnaissance de ce peuple qu’il connait bien puisqu’il est lui-même gersois.

L’imagination, la fantaisie sentimentale n’est pas la faculté maîtresse du gascon, comme de l’italien ; tranchons le mot, le gascon n’est pas lyrique retient Couture de ses études sur la poésie. L’article sur les fables de La Fontaine sur ce site en est d’ailleurs un exemple.

Gascon - Lou trumfo de la lengoua gascounoCouture relève que la prose française est claire, logique, ferme, alerte et lui oppose les écrits gascons comme Lou trimfe de la lengouo gascouo du grand d’Astros interprète railleur, familier, rustique ou Les commentaires et lettres de Blaise de Monluc et sa narration vive et passionnée, qui sent la poudre. En poésie, il cite les poèmes des saisons gasconnes toujours de Jean-Géraud d’Astros, qui représente bien la vie provinciale de son temps et la joyeuse humeur de ses compatriotes.

En pratique, Couture retient deux grandes caractéristiques gasconnes dans la littérature régionale :
Le gascon est gnomique et sentencieux ; il a sur tous les sujets des proverbes par centaines.
L
e gascon est encore narrateur, il a la tête épique. Et de citer ses contes merveilleux, homériques ou dantesques (…) presque aucun peuple n’a retenu aussi bien et ne redit aussi vivement ces étranges épopées, où se confondent les traditions mystérieuses de la chute et de la réparation.

On peut se demander combien de proverbes gascons et de contes gascons un Gascon d’aujourd’hui connait encore ? Et, d’ailleurs, quels contes murmurons-nous le soir à nos enfants ? Grimm, Perrault, Andersen…

L’humour gascon

À cet exposé de Couture, pourrions-nous ajouter un dernier élément ? On reconnait aux Anglais un humour particulier, leur Wit (esprit). Les récits gascons regorgent d’humour, dans les expressions, dans les situations. Une extravagance gasconne pour pouvoir parler de tout ? Un esprit léger et railleur comme dit l’abbé Sarran ? Une joyeuse humeur ancrée au plus profond des Gascons ?

En tous les cas, les histoires trufandèras abondent et on rit volontiers deu pèc o deu curè (du benêt ou du curé). L’agilité, la finesse, la vivacité et l’humour des écrits de Mèste Verdièr en sont bien caractéristiques.

Un dictionnaire ne nous dit que la correspondance des mots

Apprendre le gasconComme dit le linguiste Patrick Charaudeau : ce ne sont ni les mots dans leur morphologie ni les règles de syntaxe qui sont porteurs de culturel, mais les manières de parler de chaque communauté, les façons d’employer les mots, les manières de raisonner, de raconter, d’argumenter pour blaguer, pour expliquer, pour persuader, pour séduire.

Le Gascon n’apprenant que le français pense français, raisonne français. On peut exprimer une forme de pensée, c’est-à-dire un discours, dans une autre langue que sa langue d’origine, même si cette autre langue a, en retour, quelque influence sur cette pensée, prévient Charaudeau.

En bref, le Gascon qui veut raisonner gascon ne doit-il pas impérativement se réapproprier la langue et ses tournures typiques ? En ces temps de rentrée scolaire, ne nous faudrait-il pas reprendre le chemin de l’apprentissage du parlar gascon ? Et de réapprendre quelques comptines à transmettre à nos enfants, comme :
Lo pè, lo pè, lo pè, La man, la man, la man, E vira de costat Te vòi potonejar. (version mp3)

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Références

Le génie gascon, Léonce Couture, 1882
Médiation culturelle et didactique des langues, 2003, p. 57, Zarate G., Gohard-Radenkovic, A., Lussier D., Penz H., Strasbourg : Edition du Conseil de l’Europe.
Langue, discours et identité culturelle, 2001/3-4, Patrick Charaudau, p 343




Découvrir Gaston Febus par les livres

Une bibliographie sur Gaston Febus à l’occasion de l’exposition Gaston Febus 2018

Bibliographie Gaston Febus - Blason de Foix BéarnDans le cadre de la nouvelle exposition sur Gaston Febus présentée au château de Mauvezin, nous proposons de découvrir ce personnage à travers une bibliographie des livres disponibles à la Bibliothèque de l’Escòla Gaston Febus. Une version électronique est disponible sur le site de la bibliothèque, pour les titres précédés d’une icône de tablette.

Rappelons que la Bibliothèque a été voulue par les fondateurs de l’Escòla Gaston Febus dès sa création et qu’il était prévue de l’abriter au Château de Mauvezin dès l’attribution du château à l’association en 1907.

Bibliographie Gaston Febus : ce que possède la Bibliothèque de l’Escòla Gaston Fébus


tablet-tool_icon-icons.com_56222 Le livre des oraisons, Gaston Febus, 1387
tablet-tool_icon-icons.com_56222 Le livre de la chasse, Gaston Febus, 1389
tablet-tool_icon-icons.com_56222 Froissart à la cour de Gaston Febus, conférence de Frédéric Soustras, 1868
tablet-tool_icon-icons.com_56222 Coutumes municipales de Foix sous Gaston Phoebus, F. Pasquier, 1891
 tablet-tool_icon-icons.com_56222  Gaston Febus en Prusse, étude d’après des documents inédits, F. Pasquier, 1893
 tablet-tool_icon-icons.com_56222  Le vieux château de Mauvezin et sa devise, Albin Bibal, 1907
 book_icon-icons.com_66124  Gastou Febus, Miquèu de Camelat, 1914
 book_icon-icons.com_66124  La vie aventureuse de Gaston Phoebus, Jean de Sault, 1958
 book_icon-icons.com_66124  La vie fabuleuse de Gaston Phoebus, Le lion des Pyrénées, tome 1, Myriam et Jean de Béarn, 1959
 book_icon-icons.com_66124  La tour de Moncade et Gaston Phoebus, Eric Gildart, 1972
 book_icon-icons.com_66124  La vie fabuleuse de Gaston Phoebus, Landry des bandouliers, tome 3, Myriam et Jean de Béarn, 1974
book_icon-icons.com_66124  Gaston Febus un grand prince d’occident au XIVe siècle, Pierre Tucoo-Chala, 1976
 book_icon-icons.com_66124  La vie fabuleuse de Gaston Phoebus, Les créneaux de feu, tome 2, Myriam et Jean de Béarn, 1978
 book_icon-icons.com_66124  Gaston Febus seigneur de Foix-Béarn et le Prince noir, Pierre Tucoo-Chala, 1985
 tablet-tool_icon-icons.com_56222  Gaston Febus et la fortune, Paul Mironneau, 1993
 book_icon-icons.com_66124  Gaston Febus grand prince médiéval, Pierre Tucoo-Chala, 1996
book_icon-icons.com_66124 Voyage dans les Pyrénées à la rencontre de Fébus, Jean Froissart, 2003
book_icon-icons.com_66124 Gaston Febus, le prince et le diable, Claudine Pailhès, 2007
book_icon-icons.com_66124 Gaston Febus, prince des Pyrénées, Pierre Tucoo-Chala, 2008