14 – 18 vue par les Gascons : Le choc du retour à la maison

11 novembre 1918, l’armistice est signé. Pour certains c’est le retour à la maison, un retour non sans appréhension et un retour qui ne ressemblera pas toujours à celui que l’on souhaitait. Les combattants et l’arrière ont vécu cinq années bien différentes. Les retrouvailles ne se passeront pas sans difficulté. Et la langue y perdra.

La Guerre 14 – 18 vue par les Gascons, dernier épisode : Le choc du retour à la maison. Fait suite à l’épisode 1, La mobilisation, à l’épisode 2, Bégarie un destin tragique, à l’épisode 3 : les Territoriaux du Gers, à l’épisode 4 : les femmes dans la guerre, et à l’épisode 5 : Les félibres, petit ou grande patrie ?, épisode 6 : Une permission à la maison.

L’odeur du retour

1917 - Les USA s'engagent dans la guerre - le retour
1917 – Les USA s’engagent dans la guerre

Dès l’été 1918, les combattants sentent le changement. Ce n’était plus la guerre des tranchées, ils s’étaient remis en mouvement, le roi de Prusse avait perdu son avantage et les Américains étaient arrivés. Julien de Casebonne raconte : B’ey hè boû per debat las oumbres dous boscs de l’Argonne quoan lous canoûs noû peten, e despuch la noeyt dou 14 ou 15 be-s soun quàsi carats. (…) Qu’abem dounc passat quarante dies en prumère ligne qui soun estats quarante dies de bacances.

Be i hè bon per devath las ombras deus bòscs de l’Argonne quan los canons non petan, e despuish la nueit deu 14 o 15 be’s son quasi carats. (…) Qu’avem donc passat quaranta dias en prumèra linha qui son estats quaranta dias de vacanças. Qu’il fait bon sous les ombres des bois de l’Argonne quand les canons ne tonnent pas, et depuis la nuit du 14 ou 15, ils se sont quasiment tus. (…) Nous avons donc passé quarante jours en première ligne qui ont été quarante jours de vacances.

Tout le monde n’a qu’une pensée : N’ey pas lou moumen de-s ha tua. (N’ei pas lo moment de’s har tuar. Ce n’est pas le moment de se faire tuer).

L’armistici qu’ei signat

La signature de l'armistice dans la clairière de Rethondes, en forêt de Compiègne - Le retour
La signature de l’armistice dans la clairière de Rethondes, en forêt de Compiègne.

L’information est donnée par les officiers le jour même. Les soldats ont bien compris qu’on ne va plus s’entretuer, respirer des gaz… la guerre est finie. C’est magnifique. D’abord, c’est la joie, puis l’effondrement, la fatigue qui tombe sur les épaules, le besoin de se reposer, de récupérer.

Les réactions sont diverses dans les régiments. Ici le colonel organise un bal avec musique et jeunes filles du coin. Les soldats ne s’y rendent pas. Qu’èm aquiu gourpits, estripats per la grane noubèle, coum estranglats dou miratgle qui hèm nous d’esta encoère en bite, et de chansse qui abèm abut ! O bé mésique, o bé dansa ! E lous pès escarnats, e… la cularrosse, e lou malandrè ? raconte Edouard Moulia, le journaliste orthézien.

Qu’èm aquiu gorpits, estripats per la grana novèla, com estranglats deu miragle qui hèm nos d’estar enqüèra en vita, e de chança qui avèm avut ! Òc ben mesica, òc ben dançar ! E los pès escarnats, e…la cularòssa, e lo malandrèr ? Nous voilà harassés, écrasés par cette grande nouvelle, stupéfaits du prodige que constitue notre survie jusqu’à ce jour, et la chance que nous avons eue ! Alors la musique, alors la danse ! Et nos pieds en sang, et… nos dos brisés, et notre épuisement ? (traduction de Jean-Pierre Brèthes)

Ailleurs, l’officier veut mettre à l’honneur sa troupe. Julien de Casebonne note. Lou brespe, lou coumandamen qu’abè prebist ue marche: militarisme inumâ! Marcha que calou ha, coum si arré noû ère; nat s… de coumandant n’abou l’iniciatibe d’û coutre-oùrdi.

Lo vrespe, lo comandament qu’avè previst ua marcha: militarisme inuman! Marchar que caló har, com si arren non èra; nat s… de comandant n’avó l’iniciativa d’un contra-ordi. L’après-midi, le commandement avait prévu une marche : militarisme inhumain : Marcher il fallut, comme si de rien n’était ; aucun s… de commandant n’avait eu l’initiative d’un contre-ordre.

Le retour à la maison

Manifestation patriotique à Vincennes lors de l'Armistice du 11 novembre 1918 avant le retour
Manifestation patriotique à Vincennes lors de l’Armistice du 11 novembre 1918

Il y a ceux qui sont partis au service militaire avant la guerre, un, deux, trois ans avant. Il y a ceux qui feront partie des armées d’occupation et ne reviendront qu’en 1920. Car seuls les hommes de 49 à 51 ans sont démobilisés et peuvent rentrer dès fin novembre 1918. Les 500 000 prisonniers de guerre peuvent aussi rentrer, souvent par leurs propres moyens, dans l’indifférence. Suivront ceux de 32 à 48 ans entre décembre et avril. Il ne faut pas aller trop vite car il faut signer la paix. Ce ne sera que le 28 juin 1919 (traité de Versailles) et le décret de démobilisation générale sera enfin signé le 14 octobre 1919. Ainsi certains peuvent être partis huit ans.

Huit ans de séparation, même s’il y a eu quelques permissions, huit ans de vie totalement différentes. Le retour est largement souhaité mais le retour est aussi appréhendé. Et certains sont difficiles. Revenir mutilé et affronter le regard de sa famille. Revenir mutilé dans une ferme où on attendait des bras pour travailler. Revenir et devoir subir des procédures infinies pour toucher sa pension. Revenir et voir des enfants grandis ou qu’on a à peine connus. Revenir et trouver une femme qui a tout assumé et qui ne veut plus être traitée en mineure. Revenir et ne pas retrouver de travail. Parce que des entreprises ont fermé, d’autres ont trouvé d’autres moyens de produire. Malgré l’obligation de reprendre les combattants, même des agents du service public se retrouveront sur le carreau.

Les grèves de 1920 après le retour
Les grèves de 1920

Dans certains endroits, les communes organisent des fêtes pour le retour des soldats. La population est heureuse de retrouver les hommes partis. Mais les soldats, qu’en pensent-ils ? Fêter quoi ? Les camarades tombés ? Voir dans ces rassemblements les veuves et les infirmes ? Beaucoup de combattants vont trouver ces fêtes indécentes, irrespectueuses.

Les combattants attendaient une reconnaissance, ils ne la trouvent pas. Ils ne peuvent raconter ce qu’ils ont vécu à des personnes qui ont eu d’autres difficultés, d’autres parcours et qui n’ont pas connu l’enfer et la camaraderie des tranchées. Alors, parfois, ils se rassemblent en amicale, ou ils se radicalisent.

Et la Gascogne dans ce retour ?

Le retour et monument aux morts réalisé par le sculpteur Ernest Gabard (1879-1957) à Sauveterre de Béarn
Le monument aux morts réalisé par le sculpteur Ernest Gabard (1879-1957) à Sauveterre de Béarn

La guerre a décimé la population et a brassé la population. Des réfugiés ou des évacués des zones exposées ou envahies par les Allemands ont pénétré toutes les régions françaises. Ce fut un choc culturel auquel s’ajoutèrent les différences de langues. Pour les gens du sud ce sont des étrangers français ou belges.

De plus, la guerre plonge le pays dans une crise économique qui renforcera des migrations de la campagne vers les villes où on parle plus souvent français. Un exploitant agricole mort, c’est souvent la vente de son exploitation. Le bouleversement est très fort.

Enfin la guerre a modifié le rapport région / nation. En rentrant au pays, dans le train, un officier entend un enfant dire Vòli anar a ma tatau (vòli anar a mon ostau / je veux aller à ma maison), il reprend la mère : vous devez lui apprendre la langue de la Patrie !

Et pendant plusieurs mois, en Gascogne, se succèderont des réceptions, des hommages principalement au maréchal Foch. En 1919 Reclams consacre plusieurs articles sur ce sujet, et même un numéro spécial. En fait, la grande guerre a mis la nation, la grande patrie, au premier plan. Et les félibres ont majoritairement emboité le pas. Après la guerre, ils resteront dans ce même état d’esprit. L’élan de la fin du XIXe siècle sur la fierté régionale, sur la redécouverte de sa culture ne sera pas vraiment reprise. Les félibres gascons, comme ceux des autres pays d’Òc n’ouvriront pas de réflexion sur l’identité ou la nationalité.

La guerre marque une transition vers un autre monde.

Références

U souldat biarnes a la guerre, Yulien de Caseboune
Le matricule 1628 pendant la guerre, Edouard Moulia
Chemins de mémoire, Direction des Armées
Armanac dera montanho 1919 – 1929
Les débuts de Reclams de Biarn e Gascougne, Jean-Marie Sarpoulet




14 – 18 vue par les Gascons : Une permission à la maison

Cette guerre qui devait être rapide et qui n’en finit pas. Cette guerre où l’on entend en permanence le bruit des obus, les cris des blessés, cette guerre, tout le monde voudrait s’en échapper. La permission, rare, est l’occasion de ré-apprécier un instant, le cœur endolori, le parfum de sa région, la douceur de la maison. Édouard Moulia raconte.

La Guerre 14 – 18 vue par les Gascons, épisode 6 : Une permission à la maison. Fait suite à l’épisode 1, La mobilisation, à l’épisode 2, Bégarie un destin tragique, à l’épisode 3 : les Territoriaux du Gers, à l’épisode 4 : les femmes dans la guerre, et à l’épisode 5 : Les félibres, petit ou grande patrie ?

Une permission se vos pletz

La guerre en chantant - permissionLa guerre doit être courte, alors il n’est pas prévu d’avoir des permissions. Le temps passe. La colère monte à l’arrière, on veut revoir ses proches. Les employeurs, les femmes de la campagne demandent le retour des bras pour les gros travaux. Sous la pression publique, relayée par les élus, le général Joffre décide mi-1915 d’accorder 6 jours de permission à chacun, à condition qu’il n’y ait pas de raison supérieure : relève en retard, offensive prévue… En septembre 1916, pour soutenir le moral des soldats et des gens restés au pays, le droit passera à 7 jours trois fois par an. En 1917, les insubordinations des soldats et la grogne des civils croissant, le général Pétain assouplira encore ce régime. À ces jours, sont ajoutés un délai de route calculé selon la distance. Pour les Gascons, cela représente trois jours.

Maladie appelée des pieds de tranchée : les pieds gelés - permission
Maladie appelée des pieds de tranchée : les pieds gelés

Les blessés, eux, ont 7 jours sûrs d’une permission de convalescence à la maison. Presque un plaisir d’être blessé, comme le rapporte Edouard Moulia dont les pieds ont gelé et qui a frôlé l’amputation : Se souffrim ? N’y pensa-m pas. S’és cau abraca las cames ? E qu’ey aquero puchque lou restan e ba damoura. En aboussen touts abut autan lous brabes amics qui la herralhe a esbrigalhats à ne pas trouban mey nat tros maye qu’u esquilhot !

Se sofrim ? N’i pensam pas. Se’s cau abracar las camas ? E qu’ei aquerò puishque lo restant e va damorar. E n’avossen tots avut autant los braves amics qui la herralha a esbrigalhats a ne pas troba-n mei nat tròç magèr qu’un esquilhòt. Souffrir ? Nous n’y pensons pas. Nous raccourcir la jambe ? Et qu’est-ce donc puisque le reste va nous rester ? Ah ! s’ils avaient connu un sort pareil les bons amis que l’acier a déchiquetés au point de ne pas retrouver de morceaux plus grands qu’une noix ! (traduction de Jean-Pierre Brèthes)

La première permission, une description émouvante d’Édouard Moulia

Le soldat peut-il comprendre ce qui se passe dans la région qu’il a quittée ? Les femmes, les anciens, les enfants peuvent-ils comprendre ce qui se passe au front ? Probablement pas. Mais tous rêvent de la fin des hostilités ou, au moins, d’un répit à la maison.

La matricule 1628 en permissionMieux que personne, ce soldat journaliste, félibre de l’Escòla Gaston Febus, a su écrire l’émotion du retour à la maison lors de sa première permission. Le texte, avec toute sa force, ne demande pas de commentaires.

Merci aux frères Moulia, imprimeurs à Orthez, petits-fils d’Édouard, de nous avoir autorisé la publication de cet extrait bouleversant. La référence du livre magnifique dont est tiré cet extrait est tout en bas de l’article.

L’article vous propose d’explorer :

le témoignage en graphie originale (en suivant),
le témoignage en graphie classique (en-dessous du premier),
enfin le témoignage en français dans la traduction de Jean-Pierre Brèthes.

De cap ta case

Manuscrit d'Edouard Moulia - permission
Manuscrit d’Edouard Moulia

Decap ta case ! La bère pause ! N’ey pas heyt dise arrey aus de nouste permou que bouy ha-us la susprése… e à you tabey.

A mesure qui loû trî débare de pous, l’estoumac que s’ém bousse, qué-m bad mourdén coum s’abi abalat peyrétes. Lou plasé, la gauyou, bahide…
Bourdèu ! Tè, lou bounets de per nouste ! E aqueth débisa qui counéchi… Que ba, que ba, qué-n bau décap ta nouste… Tè, lous pîs, dréts coum esparrous, las maysous blanques. E lou gabe…
Moun Diu, d’oun sorti you ! Dise que tourni béde tout aquéro qui ey tan de cops crédut de … Mercés, moun Diu ! Lou cô qué-m pallaque, adare. Ne poutch pas mey estam sédut. Que sey que dou trî enla que beyrey lusi, à guèuche, la biélhe tour de Mouncade e lou teyt de l’oustau oun bau, ta bètlèu, sémia la yoye !
Puyôu ! Batch ! Castétarbe… la Moutéte… lou Poun-Biélh… ­Adéchats, adéchats, causes de nouste !… L’alét qué-m manque e que cau que m’estuyi ta m’eschuga lous oélhs touts engourgoustits… Que bau, au doubleban, ploura coum ûe bit frésc talhade !

Bam ! E labéts souldatot, n’ès arribat adare, e ne cau pas ploura, bissè ?
Orthez ! Que débari à plasés…
— Tè ? se m’arcoélh u biélh amic qui-m a récounéchut maugrat u bèth mus de barbes. E n’ès pas mourt ?
Qué-m tàsti, en arridén :
— Nou, pas encoère.
— Qué s’abèn dit que t’abèn tuat qu’a u més.
— Quio, quio… Que ba, que ba…
E que m’escàpi en thanquan.
— Tè, qu’ès aquiu ? sé-m hè gn’aut. E qu’as lous pès, encoère ?
— E bahide, sé-m sémble !
— Tan mélhe. Qu’abèn dit per aciu qué-t ous abè caluts abraca…

Qué-m tourni escapa. Aquéths estanquéts qué-m desrounten. Se ne souy pas mourt, se n’ém an pas ségat lous pès… you que sey que ne s’én a pas mancat hère ! E poden sabé, aquéstes praubots de per aciu, so qui-s passe lahore ?Que m’espiyen coum ûe bèsti curiouse. Que sey que souy magre, aflaquit, e qu’ey oeyt més de barbes en brouchague. E qué-m hè, à you, aquero ?
So quim cau, ne soun pas plagnéts de curiousè : qu’ey la case… Qu’y souy yuste. U birepléc e que bey lou pourtau… Y bau arriba ? Las cames que s’ém pléguen… Lous bésis que m’apèren.. Que hey dou chourd…

Pam ! Pam !
B’ou récounéchi béroy aquéth cop de malhuque sus la tadye dou pourtau ! Qu’ey dat dus trucs, coum u mandian, ta qu’ém biénin ourbi e, per la sarralhe, que guigni qui ba biéne au colidor… Lou labrit qu’a énténut dou houns dou casau, e qu’ey lou purmè darrè lou barroulh en gnaulan tan qui pod. Que l’enguichi : css, css, ta hau esmalicia, puchque n’ém a pas récounéchut. Qu’ey bertad, qu’aulouréyi las poutingues dous espitaus din mey que quoan souy pertit !…
— Floc ! Gahéu ! se dic labéts déns la sarralhe.
D’arrauyous qui ère, lou câ que s’ey carat. Lou qui l’apère p’ou sou noum qu’ey de case. Qu’a récounéchut la bouts e l’apérét, e adare que trépe de gauyou, que ploure, que saute cabbath lou pourtau…

Tan qui gnaulabe, las sos e lou pay au cap dou casau qu’at déchan tout ta biéne ourbi. Adare, puchque lou Floc e s’ey carat, que hèn mey biste ta arriba, permou u counéchut que déut esta aquiu. E qui ey ?
Pénsat s’ey bésougn d’ayude ta ourbi ! Né-m souy pas desbroumbat encoère la manicle de la sarralhe. Que la sabi percisémén manéya tout choaus, lous sés de sourtide à l’escounut !… Que souy entrat en u bouhat de bén. Lou Floc, né-m ou poutch pas tira de dessus de tan é-m bôu ha amigalhes…
— Tè, qu’ès tu ? sé-m dits lou pay, din esmudit…
E, bouque clabérade, oélhs humits, ûe pause qué-s sarram déhèt…
Que souy à case !…

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De cap tà casa

Lou matricule 1628 - permissionDe cap tà casa ! La bèra pausa ! N’èi pas hèit díser arren aus de noste permor que voi ha-us la suspresa… e a jo tanben.
A mesura qui lo trin devara de pos, l’estomac que se’m boça, que’m vad mordent com s’avi avalat pèiretas. Lo plaser, la gaujor, bahida…
Bordèu ! Ten, lo bonets de per noste ! E aqueth devisar qui conéishi… Que va, que va, que’n vau de cap tà noste… Ten, los pins, drets com esparrons, las maisons blancas. E lo gave…
Mon Diu, d’on sòrti jo ! Díser que torni véder tot aquerò qui èi tant de còps credut de… Mercés, mon Diu ! Lo còr que’m pallaca, adara. Ne poish pas mei esta-m sedut. Que sèi que deu trin enlà que veirèi lusir, a guèucha, la vielha tor de Moncada e lo teit de l’ostau on vau, tà bèthlèu, semiar la jòia !
Puyòu ! Batch ! Castetarba… la Motèta… lo Pont-Vielh… Adeshatz, adeshatz, causas de noste !… L’alet que’m manca e que cau que m’estuji tà m’eishugar los uelhs tots engorgossits… Que vau, au dobleban, plorar com ua vit fresc talhada !

Vam ! E lavetz soldatòt, n’ès arribat adara, e ne cau pas plorar, bissè ?
Ortès ! Que devari a plaser…
— Ten ? Se m’arcuélh un vielh amic qui m’a reconeishut maugrat un bèth mus de barbas. E n’ès pas mort ?
Que’m tasti, en arrident :
— Non, pas enqüèra.
— Que s’avèn dit que t’avèn tuat qu’a un mes.
— Quiò, quiò… Que va, que va…
E que m’escapi en tancant.
— Ten, qu’ès aquiu ? Se’m hè nh’aut. E qu’as los pès, enqüèra ?
— E bahida, se’m sembla !
— Tant mélher. Qu’avèn dit per aciu que t’us avè caluts abracar…

Que’m torni escapar. Aqueths estanquets que’m desrontan. Se ne soi pas mort, se ne’m an pas segat los pès… jo que sèi que ne se’n a pas mancat hèra ! E poden saber, aquestes praubòts de per aciu, çò qui’s passa lahòra ?
Que m’espian com ua bèsti curiosa. Que sèi que soi magre, aflaquit, e qu’èi ueit mes de barbas en broishaga. E que’m hè, a jo, aquerò ?
Ço qui’m cau, ne son pas planhets de curiosèr : qu’ei la casa… Qu’i soi juste. Un viraplec e que vei lo portau… I vau arribar ? Las camas que se’m plegan… Los vesins que m’apèran… Que hèi deu shord…

Pam ! Pam !
V’u reconéishi beroi aqueth còp de malhuca sus la tacha deu portau ! Qu’èi dat dus trucs, com un mandiant, tà que’m viénin orbir e, per la sarralha, que guinhi qui va viéner au colidòr… Lo labrit qu’a entenut deu hons deu casau, e qu’ei lo purmèr darrèr lo varrolh en nhaulant tant qui pòt. Que l’enguishi : css, css, tà ha-u esmaliciar, puishque ne m’a pas reconeishut. Qu’ei vertat, qu’auloreji las potingas deus espitaus din mei que quan soi partit !…
— Flòc ! Gahè-u ! ce disi lavetz dens la sarralha.
D’arraujós qui èra, lo can que s’ei carat. Lo qui l’apèra peu son nom qu’ei de casa. Qu’a reconeishut la votz e l’aperet, e adara que trepa de gaujor, que plora, que sauta capvath lo portau…

Tant qui nhaulava, las sòrs e lo pair au cap deu casau qu’ac deishan tot tà viéner orbir. Adara, puishque lo Flòc e s’ei carat, que hèn mey viste tà arribar, permor un coneishut que devut estar aquiu. E qui ei ?
Pensatz s’ei besonh d’ajuda tà orbir ! Ne’m soi pas desbrombat enqüèra la manicla de la sarralha. Que la sabi percisement manejar tot shuaus, los sers de sortida a l’esconut !… Que soi entrat en un bohat de vent. Lo Flòc, ne m’u poish pas tirar de dessús de tan e’m vòu har amigalhas…
— Ten, qu’ès tu ? Ce’m ditz lo pair, din esmudit…
E, boca claverada, uelhs umits, ua pausa que’s sarram dehèt…
Que soi a casa !…

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En route vers chez moi avec une permission

Edouard Moulia - récit de permission
Édouard Moulia

En route vers chez nous ! Quels heureux instants ! Je n’ai rien annoncé aux miens parce que je veux faire la surprise, à eux… et à moi aussi.

À mesure que le train prend de la vitesse, mon estomac se serre, il est parcouru d’élancements comme si j’avais mangé des éclats de silex. Le plaisir, la joie, bien sûr…
Bordeaux ! Tiens, des bérets de chez nous ! Et cette langue que je reconnaissais… Ça va, ça va, on se rapproche de chez nous… Et voici les pins, droits comme barreaux d’échelle, les maisons blanches. Et le gave…
Mon Dieu, d’où je reviens ! Dire que je revois tout cela moi qui ai si souvent cru que… Merci, mon Dieu ! Maintenant, le sang bout dans mon cœur. Je ne peux plus rester assis. Je sais que depuis le train je vais voir se détacher, à gauche, la vieille tour Moncade et le toit de la maison sous lequel je vais, très bientôt, répandre la joie !
Puyoô ! Baigts ! Castétarbe… La Moutète… Le Pont-Vieux… Salut, salut décor familier !… J’en ai le souffle coupé et il faut que je me détourne pour essuyer mes yeux engorgés de larmes… Je vais, mille dieux, pleurer comme le sarment qu’on vient de tailler !

Ben ! Et alors petit soldat, te voilà arrivé maintenant, et il ne faut pas pleurer, n’est-ce pas ?
Orthez ! Je descends avec bonheur…
— Tiens donc ? me dit à la descente une vieille connaissance qui m’a reconnu malgré la vieille barbe à mes joues. Tu n’es donc pas mort ?
Je me tâte en éclatant de rire :
— Non, pas encore.
— On nous avait dit que tu avais été tué le mois dernier.
— Mais oui, mais oui… ça va, ça va…
Et je m’esquive en boitant.
— Tiens, tu es là ? me dit un autre. Et tu as encore tes pieds ?
— Bien sûr, il me semble bien !
— Tant mieux. On avait dit dans le coin qu’il avait fallu te les amputer…

Je m’esquive de nouveau. Ces arrêts me perturbent. Si je ne suis pas mort, si on ne m’a pas coupé les pieds… moi je sais qu’il ne s’en est pas fallu de beaucoup ! Peuvent-ils deviner, les pauvres malheureux, ce qui se passe là-bas ?
On me regarde comme une bête curieuse. Je sais que je suis maigre, efflanqué, et que j’ai en broussaille une barbe de huit mois. Et qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse, ça, à moi ?
Ce dont j’ai besoin, ce n’est pas d’une curiosité pleine de compassion : c’est de la maison… J’y arrive presque. Un virage et je vois la porte cochère… Vais-je y arriver ? Mes jambes chancellent… Des voisins m’interpellent… Je fais le sourd…

Pan ! Pan !
Que je reconnais bien ce coup de marteau sur le grand clou de la porte ! J’ai frappé deux coups, comme un mendiant, pour que l’on vienne m’ouvrir et par la serrure j’épie : qui va arriver par le corridor ?… Le labrit a entendu du fond du jardin et il est le premier arrivé derrière le verrou, aboyant tout ce qu’il sait. Je l’excite : kss, kss, pour le mettre en rage, puisqu’il ne m’a pas reconnu. Il est vrai que je sentais le médicament et l’hôpital plus que quand je suis parti !…
— Floc ! Attrape-le ! dis-je alors dans le trou de la serrure.
Enragé juste avant, le chien s’est tu. Celui qui l’appelle par son nom est de la maison. Il a reconnu la voix et l’ordre et maintenant il trépigne de joie, il pleure, il saute sur la porte…

Pendant qu’il aboyait, mes sœurs et mon père s’étaient interrompus pour venir ouvrir. Maintenant, comme Floc s’est tu, ils se hâtent d’arriver, parce que c’est une connaissance qui doit être là. Mais qui ?
Pensez bien que je n’ai pas besoin d’aide pour ouvrir ! Je n’ai pas encore oublié le mécanisme de la serrure. Je savais très bien la manœuvrer tout en douceur, les soirs de sortie en cachette !… Je suis entré en un souffle de vent. Mon Floc, je ne peux pas m’en dégager, tant il veut me prodiguer de caresses…
— Ah ! c’est toi ? me dit mon père, tout interdit…
Et, sans un mot, les larmes aux yeux, un long moment nous restons enlacés…
Je suis chez moi !

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Référence

Le Matricule 1628 pendant la guerre, Lou Matricule 1628 péndén la guerre, (version bilingue gascon-français) – Edouard Moulia, imprimerie Moulia, 64, avenue Adrien Planté 64300 Orhez (20 euros au comptoir, 25 euros en cas d’expédition).

Les images liées à Édouard Moulia ont été fournies aimablement par les frères Moulia.




14-18 vue par les Gascons : Les femmes dans la guerre

La Guerre 14 – 18 vue par les Gascons, épisode 4 : Les femmes dans la guerre. Fait suite à l’épisode 1, La mobilisation, à l’épisode 2, Bégarie un destin tragique, et à l’épisode 3 : les Territoriaux du Gers.

Si les femmes ne sont pas sur les champs de bataille, elles jouent un rôle-clé dans la continuation de la vie économique du pays et dans le soutien de l’effort de guerre. Un rôle dans lequel elles vont s’épuiser…

Le gouvernement fait appel aux femmes françaises

Les hommes sont mobilisés au moment où on allait faire la récolte du blé. Le pays doit continuer à vivre et produire. Aussi, René Viviani, président du Conseil des ministres, lance le 2 août 1914 un appel aux femmes françaises :
Déclaration de Viviani aux femmes françaises« […] Il faut sauvegarder votre subsistance, l’approvisionnement des populations urbaines et surtout l’approvisionnement de ceux qui défendent la frontière, avec l’indépendance du pays, la civilisation et le droit.
Debout, donc, femmes françaises, jeunes enfants, filles et fils de la patrie! Remplacez sur le champ du travail ceux qui sont sur le champ de bataille. Préparez-vous à leur montrer, demain, la terre cultivée, les récoltes rentrées, les champs ensemencés! Il n’y a pas, dans ces heures graves, de labeur infime. Tout est grand qui sert le pays.
Debout! à l’action! à l’œuvre! Il y aura demain de la gloire pour tout le monde.

VIVE LA RÉPUBLIQUE ! VIVE LA FRANCE ! »

À la campagne, les femmes s’organisent

Eauze - Les femmes en charge des travaux des champs
Eauze – Les femmes en charge des travaux des champs

Les hommes sont partis à la guerre, les hommes âgés de 21 à 48 ans. À l’arrière, les travaux restent à faire. Alors, les femmes sèment, labourent, vendangent, moissonnent, élèvent le bétail, réparent les outils. Mais les outils sont faits pour les hommes ; les manches de charrue sont trop hauts, durs à manier. Que sarran las dents.

Le docteur gersois Emmanuel Labat commente : Combien de tâches où la violence de l’effort est nécessaire et la surprise des brutales secousses inévitable. Voyez la paysanne accrochée à la charrue, sur ce guéret aux mottes grasses et dures, où chaque pas lui fait perdre l’équilibre. Voyez-la tressautant sur la selle étroite de la faucheuse, ou d’une main saisissant par la corne une vache qui fuit pour la soumettre au joug qu’elle tient de l’autre, ou suspendue aux ridelles de la charrette pour retenir le chargement qui penche à la traversée d’un ruisseau.

Pour les gros travaux, les femmes de la campagne font appel à celles de la ville. Personne ne vient. Il faut dire que ces dernières sont sollicitées…

À la ville, les femmes exercent de nouveaux métiers

Les femmes de la ville remplacent les ouvriers et les employés partis à la guerre. Elles prennent des métiers qui étaient jusqu’alors réservés aux hommes. Dans les services publics, elles sont factrices, garde-champêtres, agents de maintenance, elles réparent un bec de gaz, une conduite. Dans les usines, les commerces, les artisanats, elles sont ouvrières, soudeuses, boulangères… Elles deviennent aussi institutrices.

L’industrie de guerre se délocalise vers le sud et emploie des femmes. On appellera les dames qui y travaillent les munitionnettes. Elles travaillent 143 h par quinzaine avec un jour de repos et portent les obus dans des brouettes. Puis, la guerre durant, elles se formeront et prendront des postes de plus grande responsabilité, elles deviendront surintendantes, directrices d’entreprise…

Les femmes conduisent les tramways et produisent des obus
À Bordeaux, les wattwomen conduisent les tramways et les munitionnettes produisent des obus

La désolation s’installe – Dòl e malur

Très vite, les premiers morts sont annoncés. Alors les femmes attendent les nouvelles, partagent les lettres. Parfois, comme le rapporte l’Ariégeoise Marie Escholier, elles contiennent des phrases terrifiantes : Je suis encore en vie, la plupart des copains sont morts, ou J’ai bien changé, je sais ce que c’est que la vie, nous sommes moins qu’une fumée, ou encore Nous sommes de la viande de boucherie.

Les femmes dans la guerre - Hôpital militaire de Barèges
Hôpital militaire de Barèges (65)

Et les soldats blessés sont renvoyés à l’arrière, les réfugiés arrivent. Les municipalités organisent des “Ateliers patriotiques” où on confectionne tout ce qu’il faut pour soigner les blessés. Des femmes se portent bénévoles pour les soigner.

Cependant, les femmes ont peur quand elles voient arriver des gendarmes. C’est généralement pour annoncer la mort d’un proche. Madame Sabardan, de Berdoues (Gers), a trois fils à la guerre. Les gendarmes viendront le 27 août 1914 pour lui annoncer la mort de François puis le 6 janvier 1915 pour celle de Jean. Lo Jan, mon praube hilh qu’es mòrt dit-elle sobrement à ses voisines.

Les femmes ne veulent plus lire les journaux dont les fanfaronnades imbéciles me font mal au cœur, écrit Marie Escholier le 6 septembre 1914. Une mère apprend que son fils est prisonnier à Magdeburg, elle est soulagée, radieuse, Marie Escholier précise : On a des bonheurs qui feraient la désolation des jours ordinaires.

Les femmes gardent le lien avec les soldats

Les femmes marraines de guerre
Une marraine de guerre

Les femmes savent qu’elles doivent soutenir les soldats au front. Elles comprennent vite que l’habillement des soldats n’est pas adapté. Alors elles envoient des chandails mais on leur fait savoir que ce n’est pas pratique à enlever quand le soldat est blessé. Alors elles font des tricots. Elles font des passe-montagne. On leur fait savoir qu’il faut laisser une fente au niveau des oreilles pour que les soldats entendent bien. Rosemonde Rostand, la femme d’Edmond, organise un atelier appelé Le tricot du soldat.

Et les femmes soutiennent aussi le moral des soldats. Maurice Faget, un territorial gersois reçoit un grand nombre de colis de nourriture pendant la guerre. Il en dit sa satisfaction par retour de lettre. Finalement, il aura reçu tout ce qui constitue la gastronomie gasconne : foies gras, confits, civets, ris et cervelles, volailles en accommodements les plus variés, pastis (gâteau gersois), crêpes, merveilles, etc.

Les femmes se lassent

Arsenal de Tarbes – fabrication d’obus

La guerre devait aller vite, les femmes acceptent sans broncher ces conditions de travail. Mais la guerre s’éternise et les femmes s’épuisent. L’alimentation est insuffisante, due à des productions moindres et aux réquisitions pour alimenter les soldats. L’hiver 1917 est exceptionnellement froid et les récoltes sont les plus faibles depuis 1840. La disette menace le pays, les prix s’envolent. Et les femmes s’occupent des enfants, des soldats blessés, des personnes âgées.

Les journées s’allongent, elles travaillent aussi de nuit. Les industries développent le taylorisme et elles sont peu payées. Des conflits sociaux vont voir le jour. Le 22 février 1918, à l’arsenal de Tarbes, les ouvrières expriment leur ras le bol. Elles se mettent en grève et demandent une augmentation de salaire de 1 franc par jour, ce qui porterait leur journée de 7,50 fr à 8,50. Et surtout elles hurlent : “nos poilus, rendez-nous nos poilus. A bas la guerre, nous voulons la paix” et elles chantent l’Internationale.
Voir ici la retranscription du rapport du Commissaire Spécial à son supérieur sur la journée du 22 février 2018.

Les femmes sont renvoyées dans leur foyer

Les femmes apprennent vite pendant la guerre
Dessin du Toulousain Henri Maigrot (1857 – 1933), dit Pif

La démobilisation est un soulagement. Les hommes reviennent.

Dès la signature de l’armistice, les usines renvoient les femmes. On leur rappelle qu’elles étaient là en remplacement. Celles qui ont besoin de travailler parce qu’elles n’ont pas ou plus de mari, peuvent aller vers des métiers de femmes comme brodeuses, payés à la moitié d’un ouvrier d’usine. Ce qu’elles ont appris ne sert plus à rien. Mais il manque 1,4 millions d’hommes qui ne sont pas revenus sans compter les grands blessés et mutilés de guerre.

Et les femmes ont de nouvelles aspirations. Elles entreront dans le tertiaire, dans le social, les professions libérales, elles prétendront au baccalauréat (baccalauréat féminin créé en 1919) ou aux grandes écoles d’ingénieurs (Centrale Paris recevra les premières élèves femmes en 1918).

Malgré ce qu’elles ont démontré durant toute la guerre, on ne leur donnera pas le droit de vote. Sauraient-elles voter ? Conduire leur vie ? Les femmes devront attendre la fin de la seconde guerre mondiale pour obtenir le droit de vote en 1944. Et 1965 pour ouvrir seules un compte bancaire. Rappelons que les hommes ont obtenus le droit de vote « universel » en 1848.

Références

Extraits du journal de Marie Escholier L’âme paysanne, Emmanuel Labat, 1919
Lettres de mon père, 1914–1918, Henri Faget : ensemble de 500 lettres envoyées par Maurice Faget à sa famille à Cassaigne (Gers)
La guerre de 14- 18 à travers la lecture du Courrier de Bayonne et du Pays Basque
, Culture et Patrimoine Senpere
L’image en tête de l’article reproduit une affiche du gouvernement américain publiée en 1917, avant l’intervention des USA dans le conflit.




14 – 18 vue par les Gascons : les Territoriaux du Gers

La Guerre 14 – 18 vue par les Gascons, épisode 3 : Les Territoriaux du Gers. Fait suite à l’épisode 1, La mobilisation et l’épisode 2, Bégarie un destin tragique. Voulez-vous suivre le parcours du 135e R.I.T., les Territoriaux du Gers, durant la guerre ?

Les Territoriaux, qu’es aquò ?

Les territoriaux
Les “pépères” – dessin de Georges Leroux, L’Illustration – 1916

Les Régiments d’Infanterie Territoriale, R.I.T., étaient composés des hommes âgés de 34 à 39 ans. Considérés comme trop âgés et insuffisamment entraînés pour intégrer un régiment de première ligne, les Territoriaux, aussi nommés les “Pépères”, ont joué un grand rôle pendant la Grande Guerre 14–18.
En complément, la Réserve de l’Armée Territoriale incorpore des hommes âgés de 40 à 45 ans, puis rapidement, des hommes âgés de 46 à 49 ans.

Les soldats des RIT et ceux de la Réserve sont mobilisés tout au long du conflit, de la déclaration de guerre jusqu’à l’armistice. Leurs missions principales couvrent les travaux de terrassement, le creusement des tranchées, l’entretien des routes et des voies ferrées. Ils sont en charge également du ravitaillement et du soutien aux premières lignes. Ils explorent et nettoient les champs de bataille. Ils récupèrent le matériel, les armes. Ils arrêtent les soldats allemands isolés ou blessés. Ils identifient et ensevelissent les morts.

Les Territoriaux du 135e R.I.T. entrent en scène

Dès le 4 août 1914, le 135e R.I.T. est mobilisé. Ce sont les Territoriaux du Gers. Ils se rassemblent à Mirande-la-Jolie.

Journal de guerre 1914 du soldat René Jarret - Territoriaux - Agenda
Journal de guerre de René Jarret

Ils étaient venus sans hésitations, la plaisanterie sur les lèvres, à la Cyrano, en Gascons, dira le Lieutenant-Colonel Lasserre.
On leur donne une feuille de route sur un papier vert clair. Ils iront donc à pied de Mirande jusqu’au dépôt à Auch (25 km) où ils seront habillés, équipés, armés.
René Jarret, de Vic-Fezansac, en est.

Le 10 août, avec le sentiment de devoir au cœur, le régiment quitte le Gers en train pour Aix-en-Provence, puis Clermont où il exécute des travaux de défense. Le 16 octobre, le 135e prend place au camp de Châlons, à Mourmelon-le-Petit.

Les territoriaux - une escouade du 135e RIT, le 10 septembre 1914
Une escouade du 135e RIT (10/09/14)

C’est le début des opérations.
Eugène Ricard
de Saint-Clar écrit aux siens : Nous entendons les coups de fusil et le canon gronder au-dessus de nos têtes. Ce n’est pas très dangereux, car nous n’avons pas encore de victimes depuis un mois. Il faut croire qu’on a soin des vieux. 

Les Territoriaux à Gasconville

Le 28 janvier 1915, le ton change. Nos territoriaux sont à Somme-Tourbe pour des travaux à proximité immédiate de l’ennemi. Les “ouvriers” ne peuvent ni se mettre à l’abri ni riposter tandis qu’ils terrassent. Ils vivent sous les tirs et la vie quotidienne apporte son supplément de tracas. Jarret commente : Pour la 1ère fois que je vais aux tranchées, je n’ai pas de veine. On me chope [vole] la gourde pleine de vin, je perds mes gants et j’attrape des poux de vêtements.

abri militaire en bois ressemblant à ceux utilisés à Gasconville
Type d’abri militaire utilisé à Gasconville

Aux abords immédiats des tranchées de première ligne, le Lieutenant Campan fait construire des abris dans un bois, bien camouflés et alimentés en eau par un puits creusé à treize mètres cinquante de profondeur. Ce hameau d’abris est relié aux premières lignes par un boyau profond. Il est un havre où l’on peut se retrouver comme dans les velhadas (veillées) des campagnes du pays. La troupe l’appellera… Gasconville.

Gasconville permet de soutenir le moral. Pas toujours bien haut, il remonte toutefois quand la Gascogne vient jusqu’à eux. Le 29, le Lieutenant Labatut reçoit de l’armagnac, il le partage avec sa section. Mais l’hiver 1915 est très froid, même dans le Gers où on relève des -14°C. Sur le front, on a des chutes de neige abondantes en mars. Le pain et le vin gèlent.

Des Régiments de Territoriaux qu’il faut renouveler

Un hiver à Souchez – dessin de Jean Galtier-Boissière

À cause des pertes nombreuses, on devra régulièrement compléter le régiment avec des soldats de toutes origines géographiques.
Le 18 mai, Théodore Verdun écrit : Dans ce régiment, comme dans bien d’autres, il ne reste que le numéro, il a été reconstitué pour la quatrième fois avec des hommes tirés de partout. Quand le régiment rentrera à Mirande, le numéro du régiment sera porté par de braves inconnus dans le pays gascon. Pour ce motif, osera-t-on le faire entrer et défiler dans cette ville de garnison ? S’il en était ainsi, quel spectacle douloureux serait imposé aux milliers de veuves et d’orphelins du pays.

Cependant les territoriaux de 135ème ont déjà la réputation de faire de bons aménagements. Le général Brulard leur décerne un Ordre de la Division des plus élogieux.

“Que peta la castanha” pour les Territoriaux

Transport de matériaux – Sur le front d’Artois, Neuville-Saint-Vaast, février 1916 – dessin de Lefort

Fin juillet 1915, les territoriaux du 135e sont chargés de la ligne de soutien en Artois. Ils transportent jour et nuit le matériel et les munitions en première ligne. Dans les boyaux étroits et sous une chaleur étouffante, que hè caumàs commentent les soldats. Le travail est éprouvant, pénible, et ils sont exposés aux tirs des mitrailleuses, aux obus, aux gaz. Que peta la castanha, raillent-ils parfois. Car, dans le régiment, on parle comme au pays.
L’hiver 1915–1916 apporte d’autres difficultés. C’est l’hiver le plus pluvieux depuis 50 ans. Le ravitaillement passe par des boyaux changés en ruisseaux d’eau et de boue glacée jusqu’au ventre.  Si quelque territorial se laissait aller à la torpeur du froid terrible, il y avait le marmitage soigné des boches pour le réveiller, rappelle leur commandant.

Fraternité - Dessin de Jean Droit (territoriaux)
Fraternité – Dessin de Jean Droit

Ce triste quotidien durera jusqu’au 8 mars 1916.

Et dans une routine affreuse, les territoriaux ramassent les corps, alors que les blessés et les morts continuent à éclaircir leurs rangs. Après huit mois, les quinze jours de repos qui suivent leur permettent de se reposer en parlant des disparus et de la petite patrie. La petite patrie, le lien à la famille, le lien à la vie… Pourtant, le pire sera pour l’année suivante.

Les Territoriaux  à Verdun: on ne passe pas

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Une tranchée – dessin de Georges Scott

Le 12 avril 1916, le 135e RIT arrive à Verdun. Les Territoriaux creusent les tranchées, construisent les réseaux de fil de fer barbelé. Nuit et jour, les obus tombent. Deux mois terribles. Des nuits d’épouvante. Le chaos. Le cauchemar.

Le 135e est décimé comme les autres régiments. C’est plus brutal que ce qu’ils ont déjà vécu. Les obus tombent sans discontinuer. On n’appelle plus cet endroit que “la Fournaise de Verdun”.

Les territoriaux - Ossuaire de Douaumont
Ossuaire de Douaumont

300 000 morts glorieux, écrira le commandant du Régiment. 300 000 morts, c’est l’équivalent des départements du Gers et de l’Ariège réunis. Ce ne sont pas les gars de Gascogne qui dépareront l’Armée d’élite qui défend la ville imprenable, renchérit le commandant. Il faut soutenir le moral. Mais qui y croit encore ?

Tous aspirent à voir la fin. Depuis un an déjà les soldats sont rassasiés de la guerre, mais que faire ! précise un Gersois du régiment, Maurice Faget.

Enfin, le 8 juillet, le 135e R.I.T. est transporté à Pernant (secteur de Soissons) pour occuper les tranchées en première ligne. Après Verdun, les territoriaux se sentent presque au calme malgré les obus car il y a des abris ici, écrira leur officier. Puis le 10 décembre, le régiment a droit à 10 jours de repos.

Le Chemin des Dames

Monument-Ailles - territoriauxLe 26 décembre, notre Régiment de Territoriaux part au sud du Chemin des Dames, à Chauchardes, à Blanzy les Fismes, pour contribuer à la préparation de l’attaque de début 1917. Il prépare les routes, extrait les pierres. Les avions survolent en permanence et lâchent des obus sur les travailleurs, tuant, blessant, intoxiquant. L’attaque aura lieu le 17 avril.

Sept villages seront détruits comme Ailles (118 habitants) dont il ne restera rien. Je ne veux pas me souvenir de l’horreur du champ de bataille, avec tous ses morts couverts de boue, écrit Maurice Faget.

Le travail sans fin des cantonniers – dessin de Georges ScottLe reste de l’année, c’est le service routier dans le secteur sud du Chemin des Dames. Mais on manque de soldats. Les hommes jusqu’à la classe 1897 sont envoyés les uns après les autres en renfort aux Régiments actifs. Il ne reste que les plus âgés pour continuer à extraire les pierres, mettre en état les routes, ravitailler la première ligne.

La dissolution du Régiment des Territoriaux du Gers

Le 31 janvier 1918, le 135e RIT, surnommé le Beau Régiment, est dissous et le colonel Vautier l’annonce : la Patrie exige de nous ce nouveau sacrifice, plus dur que tous les autres ; inclinons-nous et acceptons-le le cœur ferme. Les territoriaux sont affectés au 73e et au 74e RIT. Ils vont renforcer la 173e Brigade IT, surnommée l’Immortelle. Une unité d’élite qui subira la grande poussée des boches en mai 1918.

Références pour la rédaction de cet article

Histoire sommaire du 135e régiment d’infanterie territoriale, Colonel Commandant Vautier, 1921
Le Gers dans la grande guerre, Canopé de l’académie de Toulouse
Témoignages de 1914 – 1918, CRID 14–18
Lettres de mon père, 1914–1918, Henri Faget : ensemble de 500 lettres envoyées par Maurice Faget à sa famille à Cassaigne (Gers)
Dessins tirés pour la plupart du site http://www.dessins1418.fr/wordpress/




14 – 18 vue par les Gascons : Bégarie, un destin tragique

Épisode 2 : Jean-Baptiste Bégarie (1892 – 1915) poète gascon prometteur, patriote, mort pour la France. Un destin tragique. Suite de l’épisode 1, 14 – 18 vue par les Gascons : la mobilisation. Pour information, les documents en lien sont complets, en graphie originale, en graphie classique et en français ; sauf Mireio qui n’est qu’en provençal et en français.

Bégarie est ébloui par le gascon

Bégarie Jean-BaptisteAprès avoir perdu sa mère à 12 ans, Jean-Baptiste Bégarie vit avec son père et son parrain à Gomer (64). Il suit l’école, le collège de Nay, puis rentre chez son oncle. En ce temps-là, les hussards noirs sont passés par nos régions et l’enseignement est strictement en français. Pourtant, à 18 ans, alors qu’il devise littérature avec son oncle, celui-ci lui donne La bouts de la Terre, journal félibréen fondé par Michel Camélat et Simin Palay qui paraitra de 1910 à 1914. Il est captivé par la beauté de la langue. Il lit alors les grands romans des auteurs du moment, Mireio de Frédéric Mistral, Beline de Michel Camélat, etc. Et il se lance dans l’écriture…

Une belle écriture à la trobar clus

Bégarie est vite reconnu. Aux boules du vieux portail, poésie présentée aux Jeux floraux de l’Escòla Gaston Febus en 1912 obtient le premier prix avec des notes exceptionnelles dont un 20/20 et la mention de Labaigt-Langlade : Ceci mes amis est de tout premier ordre. Il obtient l’œillet de l’Académie Clémence-Isaure sous les applaudissements pour Mon blason. Etc. À travers ses lettres, on perçoit sa façon de travailler. Le poète tient une idée qu’il exprime avec deux ou trois vers, mûrit le texte dans sa tête, le couche sur le papier, le polit. Par exemple, le 25 décembre 1914, il envoie dans sa lettre à Camélat sa nouvelle idée de poésie : que’n èi començada unh’auta : La soa prumèra flor. Espiat-la drin :
En lo libe vermelh, tostemps plan sarradeta
Qu’èi ua flor qui per lo só non balharí

Dans le livre vermeil toujours bien serrée
J’ai une fleur que pour le soleil je ne donnerais

Bégarie part au service militaire

Bégarie - Troupe de zouavesAutomne 1913. Bégarie a 20 ans et part au service militaire. Il aimerait découvrir le Languedoc ou la Provence. Ce sera Constantine en Algérie. Il s’y ennuie, ne s’adapte pas à la vie de caserne. Il apprend cependant à apprécier les Algériens. Il aime se griser des enthousiasmes de la poésie arabe, comme il l’écrit à son père le 21 décembre 1914.

Et il continue à écrire dont, en janvier 2014 le magnifique poème A mon fusil, un poème qui fait écho aux tensions en Français et Prussiens : 

Ha’t cantar, fusilh men, b’ei donc vertat que cantas!
Dab tu los dits no’m hèn que cambiar de clarin,
Non brama pas ta votz la mort e las espantas,
Qu’ugla la libertat qui non vòu pas morir.
Te faire chanter, fusil, en vérité tu chantes !
Avec toi mes doigts ne font que changer de musette,
Ta voix ne hurle pas la mort et les épouvantes,
Elle clame la liberté qui ne veut pas mourir.

Je veux partir à la guerre

Dès que la guerre éclate, Bégarie demande à y aller et écrit son testament. Il lègue à des amis ses livres, sa chéchia et à l’élue de son cœur sa guitare. Il veut faire la guerre, il doit faire la guerre comme il l’écrit le 8 décembre 1914 à son frère Charles : D’abord j’ai vivement souhaité la guerre, par amour-propre, parce que je voyais que c’en était trop et que la France était bafouée par les Prussiens, puis pour faire mon devoir de Français tout simplement. Si on ne m’y avait pas envoyé je me serais toujours reproché de ne pas être allé à la bataille. Mais si tu te figures que parce que tu es courageux, valeureux, vibrant, ardent et tout ce que tu voudras tu seras vainqueur de tes ennemis, tu te trompes.

L’attente est longue. Bégarie s’impatiente. Il ne partira vers la France que le 26 décembre 1914. Il écrira toujours et encore des lettres et des poésies dont celle-ci le 12 février 1915 qu’aimera particulièrement Simin Palay :

Com en i a per lo cèu, entà l’òmi que i a
Dias d’aure pesant e de calor macada…
De même qu’il en est sous les cieux, il y a pour l’homme
Des jours de tempête lourde et de chaleur accablante…

Bégarie est sans illusion sur les tactiques françaises

Bégarie - Attaque à la baionnette

Que’m sembla que los francés dinc a lavetz n’avèn pas lo sens d’ua guèrra de bitara, en vista dab las engibanas de uei, e que l’an avut après la caduda. Que’m sembla qu’aus prumèrs dias que’s son hèra enganats, qu’an avut tròp l’amor de l’epica, de l’eroïca, qu’an abusat de la carga a la baioneta qui non èra a emplegar dab fòrças alemandas doblas. Ara qu’an comprès. Il me semble que les français, jusqu’alors n’avaient pas les sens d’une guerre moderne servie par des engins d’aujourd’hui, et qu’ils n’ont eu qu’après les revers. Il me semble que les premiers jours ils se sont grandement trompés, qu’ils ont trop sacrifié à l’amour de l’épique, de l’héroïsme, qu’ils ont abusé de la charge à la baïonnette, qu’il fallait éviter avec des forces allemandes doubles. Ils ont compris à présent.

Le bilan  est terrible

En un mois et demi, c’est l’hécatombe dans sa section. Extrait de la lettre à son ami Edouard B. le 12 février 1915 :

E vòs novèlas deus seccionaris passats aus zouaves ? Uèra’n : Arsac, tuat ; Archet, tuat ; Balazuc, tuat ; Gareau, presonèr ; Balhou, blessat ; Badet, blessat ; Pineau, tuat ; Vola, presonèr ; Radeau, tuat, etc. etc. Que védes qu’i hè lèd. Açò n’ei pas mes ua guèrra, n’ei pas mes l’òmi qui saja de lutar dab la sciéncia e quin arribar au cap lo praube ? Jamèi. Jo que serèi urós si’n torni d’i estar anat meilèu que d’aver demorat endarrèr, mes ben, n’ei pas un viatge de plaser ; qu’ei ua guèrra longa e qui non s’acabaré jamèi si los soldats no’s morivan e si las matièras non mancavan entà’s tuar. Veux-tu des nouvelles des sectionnaires passés aux zouaves ? En voici : Arsac, tué ; Archet, tué ; Balazuc, tué ; Gareau, prisonnier ; Balhou, blessé ; Badet, blessé ; Pineau, tué ; Vola, prisonnier ; Radeau, tué, etc. etc. Tu vois qu’il n’y fait pas bon. Ceci n’est plus une guerre. Ce n’est plus l’homme qui essaie de lutter avec de la stratégie ; et comment arrivera-t-il à une issue, le pauvre ? Jamais. Je serai heureux d’en revenir après y être allé, plutôt que de rester à l’arrière, mais tu peux croire que ce n’est pas un voyage de plaisir ; c’est une guerre longue et qui ne finirait jamais si les soldats ne mouraient, et si le matériel pour s’entre-tuer n’arrivait à manquer.

Drom en patz praube amic

Le 16 février, Bégarie qui n’a cessé de composer des poèmes et de les envoyer à Camélat qu’il admire,  précise dans sa dernière lettre au grand écrivain bigourdan qu’il ne se plait pas sous la canonnade et que son obsession reste la poésie même dans la boue des tranchées :

Voletz que ploja d’obus que las [lugras de beror] arrèsta ? Qu’aimi tròp lo mestièr de trobador, que soi vadut tad aquò e arren non crobirà lo cant de la mia harpa de hida. Voulez-vous que pluie d’obus les [mes inspirations] arrête ? J’aime trop le métier de troubadour, je suis né avec cette vocation, et rien ne saurait couvrir le chant de ma harpe féale.

Le 17 février à 6 h du matin sa section part à l’attaque des défenses allemandes. Il n’en reviendra pas. Nombreux félibres célèbreront la mémoire d’un poète gascon talentueux qui avait déjà rejoint les plus grands poètes de notre terre : Camélat bien sûr, Andrèu Baudorre,  Simin Palay et le lieutenant Jean Bouzet qui écrit un long poème :

…Repausa’t dab orgulh, tu, Rei deus Cantadors
Poèta de la patz, et sordat de la guèrra,
Qui sinnès dab lo sang lo ton “Hymne à la Terre” !
…Dors avec orgueil, toi, Roi des chanteurs
Poète de la paix, et soldat de la guerre,
Qui fièrement avec ton sang signas ton Hymne à la Terre !

Article basé sur Jean-Basptiste Bégarie mort pour la France (1892 – 1915), Poésies béarnaises – proses – lettres, in memoriam, Michel Camélat, André Baudorre, Simin Palay, Jean Bouzet, Pierre Fontan, Escòla Gaston Febus, 1920 disponible au château de Mauvezin.

Bégarie - Ouvrage collectif - dédicace de Camelat aux instituteurs de l'Ecole Normale de Lescar
Dédicace par Camelat de l’ouvrage aux instituteurs de l’Ecole Normale de Lescar




14 – 18 vue par les Gascons : la mobilisation

Épisode 1 : La tension – la mobilisation – le premier mois – le regard de la France sur le sud.

C’est la guerre ! Mobilisation…

Ordre de mobilisation générale 1914On l’a appris à l’école, l’assassinat de l’archiduc héritier d’Autriche-Hongrie, François- Ferdinand, déclenche la guerre 14 – 18. Bien sûr, d’autres causes complexes font monter la tension dans les années qui précèdent. Citons la montée du nationalisme en Allemagne, l’envie de revanche des Français de reprendre l’Alsace et la Lorraine, l’épouvantable bazar dans les Balkans et le peu de place de l’Allemagne dans les Colonies. Rappelons la dispute entre l’Allemagne et la France au sujet du Maroc, avec le coup d’Agadir en 1911…

Pour beaucoup de Français, dont les 22 millions de ruraux, tout cela est bien lointain. Et les guerres jusqu’alors n’engageaient que les armées de métier (même en 1870). Aussi, quand le 1er août 1914 à 15h45, la France décrète la mobilisation générale de 3 780 000 hommes, un tiers des hommes valides, c’est, selon l’historien Jean-Jacques Becker, la stupeur, la consternation et l’angoisse, bien plus que l’enthousiasme ou l’élan patriotique qui eux n’arriveront qu’en second.
D’ailleurs, pour calmer les inquiétudes, Raymond Poincarré précisera le 2 août : La mobilisation n’est pas la guerre.

La guerre côté sud ?

Mobilisation - Eugène Chaperon - la bataille de Morhange le 20 août 1914
Eugène Chaperon – la bataille de Morhange le 20 août 1914

Si les Gascons et autres méridionaux réagissent à la mobilisation comme le reste des Français, le gouvernement n’est pas sûr de leur engagement. Il est vrai que depuis 50 ans la République travaille, parfois brutalement, à la francisation de ce sud où des personnes peu civilisées parlent une langue étrangère.

La débâcle de la bataille de Morhange le 20 août 1914 est immédiatement interprétée comme un patriotisme insuffisant des gens du sud. Le XVe corps, composé de Provençaux, est mis à l’index pour couardise. Le général Joffre, pourtant originaire des Pyrénées Orientales, relayé par le sénateur et journaliste Auguste Gervais parle de défaillances individuelles et collectives. Gervais rappelle que tout le monde doit vaincre ou mourir. Ce dernier s’excusera plus tard de ses propos hâtifs et diffamatoires.

Gascogne rouge ?

Dès la mobilisation, la Gascogne apparaît à L’État Major comme « rouge » donc aux tendances pacifistes. Une question se pose : seront-ils pugnaces pour défendre la patrie ?

Mobilisation - Zacharie Bacqué (1880 – 1950), auteur de Souvenirs d'un poiluZacharie Bacqué (1880 – 1950), instituteur de Vic-Fezensac (Gers), est mobilisé à Mirande au 88e RI. Face au choc de la guerre, en trois mois il perdra 20 kg et tombera malade. Il rapporte dans son Journal d’un Poilu, les propos du capitaine :

“Vous n’êtes pas des soldats, vous n’êtes que des réservistes habillés en soldats ; vous allez f…iche le camp aux premiers obus ; mais prenez garde ; voyez ce revolver, il est chargé, ceux qui se trouveront à côté de moi peuvent se considérer comme morts.”

 

La réaction des félibres gascons à la mobilisation

La langue gasconne est puissamment installée dans sa région. En 1912, la Maintenance de Gascogne-Béarn (la section régionale du mouvement) représente le quart des inscrits de tout le Félibrige du sud de la France. Cela montre un sentiment très fort d’appartenance à la “petite patrie”. D’ailleurs, en 1913, le gascon représente encore 20% de la surface rédactionnelle des journaux landais.

Aussi, peut-être, les élites intellectuelles, dès la mobilisation générale, se sentent-elles obligées de donner haut et fort, des gages de loyauté. Et elles font souvent appel à la grandeur des personnages de l’histoire locale. Ainsi réagit Louis Batcave, alors président de l’Escòla Gaston Febus, dans son éditorial de la revue Reclams qui sort le 10 août 1914, Vive la France :

“Alerte donc, fils du Béarn et de la Gascogne ! Vous êtes les descendants de ces vaillants qui, aux guerres d’Italie du XVe et du XVIe siècle inscrivirent leurs exploits en lettres d’or dans l’histoire. Vous avez compté de valeureux prédécesseurs aux champs de bataille prussiens du premier empire ; beaucoup des nôtres furent victorieux à Auerstaedt où les Français combattaient un contre quatre Prussiens, à Iéna. Le nom de Huningue que l’on prononce aujourd’hui rappelle le bel exploit de ce fils de Pontacq, que fut le général Barbanègre, en un temps où il y avait des ennemis généreux. Avec calme, le gouvernement français a fait le geste de notre Gaston, montrant sa devise : Touquey si gauses !”

L’avenir est sombre

Mobilisation - Antonin Perbosc - un "félibre rouge" Juste avant la mobilisation, le 31 juillet 1914, le Tarnais Jean Jaurès, qui voulait stopper les hostilités, est assassiné. Le languedocien Antonin Perbosc, un des félibriges “rouges” les plus connus, en songeant à Jaurès, écrit en août dans sa préface de Contes de la vallée du Lambon :

“Voulez-vous savoir à quoi je songe ? A cette formulette douce et triste que vous connaissez bien …, à ses six vers mystérieusement émouvants même pour les enfants qui les répètent sans pouvoir en saisir le sens profond :

Margarideto dou pèu rous,
Quants de mainages auètz-vous
Cinq à la guèrro,
Cinq debat tèrro,
Cinq à la hount :
Coumptatz-les pla, que quinze soun1 .
Margarideta deu pèu ros,
Quant de mainatges avetz-vos
Cinc a la guèrra,
Cinc devath tèrra,
Cinc a la hont :
Comptatz-los plan, que quinze son1 .

Vous, écoliers d’hier, où êtes-vous maintenant ? Hélas ! deux d’entre vous sont déjà « sous la terre » ; sept sont soldats, et demain peut-être, ils seront vraiment « à la guerre ». Vous, écolières, qui êtes maintenant d’alertes et de vaillantes ménagères, quelques-unes des mamans, vous êtes plus de cinq qui allez « à la fontaine » ou qui, comme dit une variante de la formulette, « gardez la maison ».

Cinq que me gardon la maizoun.
Oui, vous surtout, vous « garderez la maison », je veux dire la tradition de votre race, et grâce à vous les contes et les chansons des lointaines aïeules refleuriront sans fin sur les lèvres des enfants.”

1 – Marguerite aux cheveux roux, Combien d’enfants avez-vous ? Cinq à la guerre, Cinq sous terre, Cinq à la fontaine : Comptez-les bien, quinze ils sont.

Bibliographie pour cet article

Les résistances à la République dans le coeur de la Gascogne de 1870 à 1914, thèse de Céline Piot, 2013, 701 p.
Journal d’un poilu, août 1914 – décembre 1915, Zacharie Bacqué, 221 p.
Reclams, août 1914
Fourès, Estieu, Perbosc : trois « félibres rouges » devant les guerres / Forès, Estieu, Perbòsc: tres “felibres roges” acarats a las guèrras, Hervé Terral, 2017