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Le duel, une affaire de Gascons ?

Le duel est une pratique ancienne codifiée dans la loi des Burgondes en 501. D’abord, duel judicaire jusqu’en 1547, il devient, ensuite, duel d’honneur. Cette pratique est encore courante au début du XXe siècle.

Le duel judiciaire

Jugement par combat en Normandie au 13è siècle
Jugement par combat au 13è siècle, Wikimedia

Au Moyen Âge, le duel judiciaire est une pratique courante en Gascogne. C’est la batalha [bataille], ordonnée et présidée par le comte, le vicomte ou l’évêque.

La batalha est un mode de preuve. C’est le juge, son propre adversaire ou un témoin qui peut l’imposer. Attention, la refuser revient à avouer sa culpabilité. Ainsi, la charte de Bordeaux le prévoit : « Totz hom acussat de crim, opérat de batalha per aquet crim, si es vencut en camp o si defalh de venir au jorn assignat per combatre (…) » / Tot òme acusat de crime, aperat de batalha per aqueth crime, si es vençut en camp o si defalh de venir au jorn assinhat per conbàter (…) / Tout homme accusé de crime, appelé a la bataille pour ce crime, s’il est vaincu sur le champ ou s’il ne vient pas au jour assigné pour combattre (…).

La grande charte de Saint-Gaudens ouvre la batalha, appelée batalha arramida, aux chevaliers, aux bourgeois et aux vilains de la ville. C’est une épreuve importante car le vaincu se voit confisquer ses armes et doit payer une amende de 60 sous pour les nobles, 10 sous pour les bourgeois et 5 sous pour les paysans.

Plus tard, au XIIIe siècle, la plupart des coutumes des villes réservent le duel judiciaire aux cas les plus graves. Et, la plupart du temps, les habitants obtiennent le privilège de ne plus être contraints par duel ; on peut s’en retirer en payant une amende. Ainsi, les duels judiciaires disparaissent progressivement.

L’Eglise pour le duel judiciaire

Cependant, les religieux n’hésitent pas à recourir à la batalha. Par exemple, le monastère de Saint-Mont y a recours en 1104 dans un différend avec deux seigneurs de Nogaro. Dans une autre affaire, le monastère donne 150 sous au comte Centulle de Bigorre pour qu’il autorise un duel judiciaire. Pourtant, les papes Alexandre III et Célestin III luttent contre l’implication des religieux dans les duels judiciaires. Enfin, on n’en rencontre plus après le XIIIe siècle.

Le fameux « coup de Jarnac »

Guy Chabot baron de Jarnac se battit en duel
Guy Chabot baron de Jarnac, Gallica

En 1547, à Saint-Germain en Laye, Henri II et la Cour assistent au duel public entre le Baron de Jarnac et le Seigneur de la Châtaigneraie, favori du roi. Bien sûr, la foule des curieux est immense. Et les préparatifs sont si longs qu’ils durent la journée.

Enfin, le combat est annoncé par un héraut d’armes : « Aujourd’huy , dixième de ce présent mois de juillet, le Roy, nostre souverain Seigneur, a permis et octroyé le camp libre, seur à toute outrance, à François de Vivonne, sieur de La Chasteigneraye, assaillant, et Guy Chabot, sieur de Montlieu, deffendant et assailly, pour mettre fin par armes au différend d’honneur dont entre eux est question. Par quoy j’ay fait assavoir à tous, de par le Roy, que nul n’ait à empescher l’effect du présent combat, ne ayder ou nuire à l’un ou à l’autre desdits combattans, sur peine de vye ».

Les armes des deux protagonistes sont présentées, l’une après l’autre, à la foule et au roi. Après examen, les témoins les déclarent conformes.

Ensuite, précédés de trompettes, de tambours et de hérauts d’armes, les deux protagonistes se présentent devant le roi et jurent sur les Évangiles de se battre loyalement et de n’utiliser aucune formule ou incantation magique contre son adversaire.

Les armes sont une nouvelle fois examinées. Alors, un héraut d’armes lance le combat. Dans la mêlée, le baron de Jarnac blesse deux fois son adversaire au jarret. Il ne peut pas se relever. Vexé, La Chataigneraie se laisse mourir de ses blessures… Dès lors, Henri II n’autorise plus de duels en public. Mais ils vont se développer dans la sphère privée.

Duel entre Jarnac et la Chataigneraie
Duel entre Jarnac et La Chataigneraie, Gallica

Le duel d’honneur

En fait, le duel provoque une véritable hécatombe dans la noblesse.

Gentilshommes, lettrés, religieux et même des femmes s’affrontent en duel. Pourtant, des édits, sans cesse renouvelés, interdisent les duels. Hélas, ils restent sans effet car le roi accorde facilement des « lettres de grâce ». Même l’évêque de Lombez prend une ordonnance contre les duels en 1679.

En 1603, sept seigneurs gascons se battent en duel à Dému, deux sont tués, les autres reçoivent une lettre de grâce. Bravant l’interdit de 1626 de Louis XIII, le duc de Montmorency se bat en duel sous les fenêtres de Richelieu. Mal lui en a pris, il est condamné à mort et exécuté sur la place de Grève à Paris. De même, Pierre de Luppé, seigneur de Tillac en Armagnac, est condamné à mort en 1669 pour ses nombreux duels. Mais la sentence n’est pas exécutée, car le roi a besoin de soldats !

On voit les Gascons comme querelleurs et Edmond Rostand fait dire à Cyrano de Bergerac :
Attendez !… Je choisis mes rimes… Là, j’y suis.
Je jette avec grâce mon feutre,
Je fais lentement l’abandon
Du grand manteau qui me calfeutre,
Et je tire mon espadon ;
Élégant comme Céladon,
Agile comme Scaramouche,
Je vous préviens, cher Mirmidon,
Qu’à la fin de l’envoi, je touche !

Duel sous Henri IV
Duel sous Henri IV, Gallica

Le duel se démocratise

Duels entre soldats (1801)
Duels entre soldats (1801)

Après 1750, les duels sont moins nombreux. La Révolution les interdit comme signe de la féodalité mais le peuple s’en empare comme d’une nouvelle liberté. Alors, marchands et boutiquiers se livrent des duels. D’ailleurs, vers le milieu du XIXe siècle, journalistes, artistes, hommes politiques s’y adonnent. Toutefois, le sabre et le pistolet remplacent l’épée.

En 1868, deux femmes se battent en duel dans la forêt de Pessac en Gironde. L’objet du litige est un jeune comte que les deux parties se disputent. On choisit le pistolet. Le duel s’arrête à la première blessure. La police arrête les deux duellistes et les condamne à 15 jours de prison. Comme le duel est une affaire sérieuse, les témoins établissent un procès-verbal de rencontre. Le journal Le Bordelais le publie :

Duels de femmes à Bordeaux, Gallica (1868)
Duels de femmes à Bordeaux, Gallica (1868)

« Le quatre mai 1868, à deux heures de relevée, les soussignés réunis pour examiner le différend entre Madame Marie P…, dite Henriette de Saint-P…, et Madame Aimée R…, ayant reconnu que tout arrangement était impossible, ont décidé qu’une rencontre aurait lieu comme suit : Le duel aura lieu au pistolet de tir à vingt pas, deux balles seront échangées le cinq mai, à deux heures, dans la forêt de Pessac. Les conditions ci-dessus mentionnées ont été soumises aux parties et ratifiées par elles, avec promesse de s’y conformer ».

Le Charivari annonce les duels de la semaine

Le journal satirique parisien Le Charivari publie une rubrique hebdomadaire pour annoncer les duels. Le journal traite du duel avec légèreté et même une pointe de dérision. On y trouve par exemple dans le numéro du 7 septembre 1869, des annonces de Briselame, professeur d’escrime vantant les bons résultats de ses élèves ou des appels à candidat pour se battre en duel et « se donner des émotions » . On peut lire aussi :
Lundi – duel entre deux journalistes au Vésinet. Duel entre deux membres du Jockey à Viroflay. Duel entre deux boursiers à Vincennes.
Mardi – quatre duels entre journalistes, tous les quatre à Chatou. Il y aura du monde. Aussi est-il question d’organiser un train supplémentaire.
Mercredi – duel entre le comte de C et le marquis de F.
Nota Bene : c’est la quatrième fois que ces messieurs se battent ensemble, cette rencontre promet d’être très agréable. Nous ne saurions que trop conseiller aux étrangers et aux provinciaux de passage à Paris d’assister à cette intéressante lutte pour laquelle de nombreux paris sont déjà engagés.

Le Charivari du 8 septembre 1869
Le Charivari du 7 septembre 1869, Les Musées de la Ville de Paris

Le duel entre les hommes politique

Duel entre Paul Déroulède et Georges Clémenceau (1892)
Duel entre Paul Déroulède et Georges Clémenceau (1892), Wikimedia

Le 23 décembre 1892, Paul Déroulède se bat contre Georges Clémenceau, au champ de course du château de Saint-Ouen devant la foule. Trois jours plus tôt, dans un discours tenu à l’Assemblée, Paul Déroulède, le président de la Ligue des Patriotes avait accusé Clémenceau de corruption dans l’affaire de Panama. On échange six balles à vingt-cinq mètres, sans résultat.

Le Gascon Paul de Cassagnac compte à son actif douze duels à l’épée, au sabre et au pistolet. Il est journaliste.

Paul de Cassagnac
Paul de Cassagnac en 1912, Gallica

 

 

 

Dans un article, l’un de ses confrères a des mots très durs envers Marie-Antoinette que Paul Cassagnac admire. Il réplique durement dans un article. On s’envoie les témoins. Paul de Cassagnac gagne son duel. Toujours prompt à l’honneur, il donne un dernier duel contre le Préfet de Police de Paris et le blesse dans la rencontre.

Joseph Noulens bat Paul de Cassagnac, député du Gers, en 1902. Les deux fils de Paul de Cassagnac jurent de reprendre le siège de leur père. Lors de la campagne des législatives de 1906, une affiche annonce un meeting de Joseph Noulens à Riscle et le présente comme « le tombeur de Cassagnac ». Les esprits s’échauffent. Le duel a lieu sous la halle de Riscle devant une foule nombreuse. Joseph Noulens est blessé. Et il se fait réélire député.

Defferre, le dernier duelliste …

Duel Defferre - Ribière
Duel Defferre – Ribière (1967)

Le 21 avril 1967, Gaston Defferre, député et maire de Marseille, se bat en duel contre René Ribière. En effet, lors d’un débat houleux à l’assemblée nationale, Gaston Deferre apostrophe son adversaire d’un « taisez-vous, abruti ! ». La médiation du Général de Gaulle ne changera pas l’obstination de Defferre. René Ribière est blessé deux fois. Gaston Defferre gagne le duel. C’est le dernier duel connu…

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

La grande Charte de Saint-Gaudens
Bulletin soc. archéologique, historique, littéraire et scientifique du Gers
, 3ème trimestre 2016.
Le coup de Jarnac
Les duels célèbres, Charles-Marie de Vaux, Paris, 1884.




La vraie histoire de Pyrène

La princesse Pyrène, fille du roi Bébryx, aurait séduit Hercule, le grand héros grec. Cette légende transmise jusqu’à nous fait aussi partie du patrimoine de la Gascogne.  Qu’en savons-nous ?

Hercule rencontre Pyrène

Silius Italicus nous parle de Pyrène et d'Hercules
Silius Italicus

En revenant de son dixième travail, Hercule rencontre la princesse Pyrène. C’est ce que nous dit en 83 Silius Italicus, dans le troisième chant des Punica, ou guerre punique. Dans ce chant, l’armée punique revenant de Sagonte, province de Valence, traverse les Pyrénées le long des côtes de la Méditerranée. Et là, au milieu du récit des évènements historiques, le poète propose un intermède. François Ripoll, professeur à l’université de Toulouse, nous le rapporte dans son article Les origines mythiques des Pyrénées dans l’Antiquité gréco-latine :

« se rendant au pays de Géryon, Hercule séjourne chez le roi pyrénéen Bébryx et, sous l’emprise de la boisson, viole Pyréné, la fille de son hôte. Celle-ci met alors au monde un serpent et, craignant la colère de son père, s’enfuit dans les montagnes où des bêtes sauvages la mettent en pièces. À son retour Hercule, désespéré, se lamente, crie le nom de Pyréné aux montagnes qui le conserveront pour l’éternité, et lui donne une sépulture. »

Un mythe plus ancien

Pline l'Ancien (portrait imaginaire)
Pline l’Ancien

L’histoire ne semble pas inventée par Silius Italicus. En effet, avant lui, Pline l’ancien (23-79) note : At quae de Hercule ac Pyrene… traduntur, fabulosa in primis arbitror [Ce que j’entends sur Hercule et Pyrène… est fabuleux à première vue].

De quand date le mythe original et quel est-il ? Car les transmissions étaient orales. Ainsi, les écrits, quand ils arrivent jusqu’à nous, ne suffisent pas pour en décider. D’ailleurs, différents chercheurs font remonter la légende d’Hercule et Pyrène jusqu’à Hérodore d’Héraclée (VIe siècle avant Jésus-Christ).

Les Grecs s’installent à Pyréné

Revenons à l’histoire. Les Grecs ont colonisé les pourtours de la Méditerranée occidentale au VIe siècle av. J.-C., dont Marseille. Plus particulièrement, des textes mentionnent une cité vers les Pyrénées, comme en témoigne celui de Rufus Festus Avienus (IVe siècle) : En bordure des terres des Sordes était autrefois, dit-on, l’opulente cité de Pyréné.

On n’a pas retrouvé la trace de cette cité grecque et plusieurs hypothèses ont été émises : Port Vendres par exemple. L’archéologue Ingrid Dunyach conclut : Aujourd’hui, on peut affirmer que Collioure est bien le port antique de Pyréné.

Donc on peut penser qu’en même temps que la colonisation grecque, des légendes se sont construites, en particulier, des rencontres d’Hercule le Grec avec des représentants des peuples locaux.  Ici, il s’agit de la rencontre de Pyrène lors de son retour depuis là où le soleil se couche.

Collioure port antique de Pyréné.
Collioure site du port antique de Pyréné ?

L’évolution du mythe de Pyrène

La pierre d'Oô, Musée des Augustins, Toulouse
La pierre d’Oô, Musée des Augustins, Toulouse

Transmettre une légende de générations en générations sur des siècles et des millénaires ? On comprend qu’elle se soit déformée. François Ripoll reconstitue le début de son histoire.

Ainsi, il voit tout d’abord : une première élaboration du mythe par les colons grecs entre le VIe et le Ve s. [av. J.-C.], mettant en avant la sauvagerie des Pyrénées à travers un récit partiellement emprunté au mythe d’Echidna [femme serpent] et confrontant le héros civilisateur Hercule à un serpent né d’une femme indigène (peut-être en partie serpentiforme elle aussi).

Puis, la légende évolue en introduisant une union entre Hercule et Pyrène. Puis on arriverait à la version de Silius Italicus. Cette dernière version contenant l’ajout de traits pathétiques et sentimentaux à la manière d’Ovide et un effort d’adaptation à la trame historique des Punica. Bref, le récit du viol, d’un serpent né de Pyrène ou sa fuite dans le montagnes seraient une version modifiée.

Pyrène et Hercule revus par les Gascons

André Valladier – Labyrinthe royal de l’Hercule gaulois triomphant. 

Bien plus tard, la légende court encore. Jean-Géraud Dastros (1594-1648), originaire de Lomagne, donne à Hercule et Pyrène un fils qui devient l’ancêtre mythique des Gascons.

Bien sûr, un aussi grand représentant des Gascons comme Henri III de Navarre, devenu Henri IV de France, fait songer à Hercule ! Ainsi, l’abbé André Valladier (1565-1638) raconte la visite du roi à Avignon dans son livre Labyrinthe royal de l’Hercule gaulois triomphant. 

 

 

 

Ader - Le Gentilhomme gascon
Ader – Le Gentilhomme gascon

Le poète gascon Guillaume Ader (1567-1628) fait de même dans Lou Gentilome gascoun :

Com en guèrra e combats òm coneish lo Gascon
Un perigle de guèrra e lo Mars d’aquest món,
Hilh d’aqueth Ercules que de braç e man hòrta,
Ende bàter un lion non demandèc escòrta;
Que n’augoc jamès páur, non hoc jamès vençut:
Aqueth l’a, com vos dic, per hilh reconegut,
Eretèr nomentat de tota la montanha
A hiu, còrda e ciment de la tèrra d’Espanha.

À la guerre, aux combats on connait le Gascon
Un foudre de guerre et le dieu Mars de ce monde,
Fils du héros Hercule aux bras et aux mains fortes,
Qui pour battre un lion ne manda pas d’escorte ;
Lui qui n’eut jamais peur, ne fut jamais vaincu :
Celui-là, vous dis-je, l’a pour fils reconnu,
Héritier désigné de toute la montagne
À fil, corde et ciment de la terre d’Espagne.

La légende d’Hercule et Pyrène aujourd’hui

Pyrène (Ercules l'iniciat - dessin de Margot Raillé)
Pyrène et Hercule (Ercules l’iniciat – dessin de Margot Raillé)

Au cours du temps, l’histoire de Pyrène est devenue plus romantique. Dans son livre livre Ercules l’iniciat / Hercule l’initié, Anne-Pierre Darrées propose une version actuelle qui conserve les enseignements grecs.

Très loin, là où le soleil se couche vivait Géryon, géant à trois têtes, entouré de mille bœufs. Hercule est chargé de ramener les bêtes pour les offrir à la déesse Junon. C’est son dixième travail. Après avoir réussi, il rentre à Mycènes et passe par l’Ibérie, la Narbonnaise et l’Italie en suivant un chemin proche de la Méditerranée. En particulier, après avoir traversé Emporion, Hercule rencontra Pyrène

Ercules que demorè tot l’estiu dab la gojata en tot minjar ahragas e avajons, en tot se banhar dens las nèstas. Puish, un jorn, las aucas que traversèn lo cèu e Ercules que’s
brembè de la sua mission. Que partí autanlèu sense aténder Pirena…

Hercule resta tout l’été avec la jeune fille, mangeant des fraises et des myrtilles, se baignant dans les nestes. Puis, un jour, les oies traversèrent le ciel et Hercule se souvint de sa mission. Il partit aussitôt, sans attendre Pyrène…

Les symboles dans les travaux d’Hercule

Hercules combat le monstre Géryon pour lui voler ses boeufs
Hercules combat le monstre Geryon pour lui voler ses boeufs

Les mythes ne sont pas gratuits. Et les travaux d’Hercule ne sont pas les exploits d’un surhomme. Chacun représente un enseignement à suivre pour devenir un homme. C’est ce que nous rappelle l’autrice. Par exemple, le bœuf est l’animal du sacrifice, l’intermédiaire entre l’homme et le dieu. Cette initiation élève la conscience d’Hercule à celle d’un prophète ou d’un prêtre.

Et c’est porteur de cette conscience qu’Hercule va rencontrer des peuples, créer des cités, vaincre des monstres… lors de son voyage de retour.

De son côté, Pyrène est libre et sauvage, d’une sauvagerie associée aux montagnes. D’ailleurs, François Ripoll émet deux hypothèses.  Pyrène pourrait être, à l’origine, soit une déesse des montagnes, soit une déesse des passages.

Ainsi, la légende raconte la rencontre de deux peuples, de deux civilisations qui se passe le mieux du monde.

Références

Les origines mythiques des Pyrénées dans l’Antiquité gréco-latine, Pallas, François Ripoll, 2009, p. 337-355
Pyrénées-Orientales : le port antique de Pyréné était-il à Port-Vendres ou Collioure ?  L’Indépendant, 16/10/2021, Arnaud Andreu
Vendres ou Collioure, Le télégramme Paris, 16 octobre 2021
Etymologie des Pyrénées
Labyrinthe royal de l’Hercule gaulois triomphant, André Valladier, 1601
Lou Gentilome gascoun, Guillaume Ader, 1610
Ercules l’inciat / Hercule l’initié, Anne-Pierre Darrées, Edicions Reclams, 2021, livre bilingue (français, occitan)




Gascogne, dot d’Aliénor d’Angleterre ?

Henri II Plantagenêt et Aliénor d’Aquitaine marient leur fille, Aliénor d’Angleterre à Alphonse de Castille. Aurait-elle apporté la Gascogne en dot ? José Manuel Cerda explore la question.

Aliénor d’Angleterre

Henri II Plantagenêt et Aliénor d'Aquitaine
Henri II Plantagenêt et Aliénor d’Aquitaine

Aliénor nait en 1161 au château de Domfront en Normandie. Elle est la sixième des huit enfants d’Henri II Plantagenêt et de la célèbre Aliénor d’Aquitaine.

Les parents veulent éviter une alliance entre le comté de Toulouse et l’Aragon, aussi ils envisagent de marier la fillette (8 ans) à Alphonse VIII, futur roi de Castille, alors âgé de 15 ans. De son côté, la Castille y voit un appui dans sa lutte contre Sanche IV de Navarre. Ils écrivent :

sopieron cómmo el rrey don Enrrique de Inglaterra avíe vna fija muy fermosa de nueue años que era por casar, que avíe nonbre doña Leonor, e enbiaron quatro omnes buenos de los mejores de la corte a pedirla, e eran los dos, rricos omnes, e los dos, obispos. Extrait de Crónica de Veinte Reyes.

[Ils surent que le roi Henri d’Angleterre avait une fille très belle de neuf ans qui était à marier, qui avait nom Léonor, et ils envoyèrent quatre hommes nobles parmi les meilleurs de la cour pour la demander, et c’était deux homme riches et deux évêques.]

Mariage d’Aliénor et d’Alphonse VIII de Castille

Alphonse de Castille et Aliénor d'Angleterre
Alphonse de Castille et Aliénor d’Angleterre

Le mariage a lieu en 1170 (Aliénor a 9 ans) à Tarazona à la frontière entre Aragon et Castille. Aliénor aurait apporté dans la corbeille nuptiale le duché d’Aquitaine, le comté de Gascogne. En échange, Alphonse lui offre la juridiction sur quatorze villes, seize châteaux et les rentes de neuf ports. De plus, lors des conquêtes contre les Almohades, Alphonse offre à sa femme la moitié des terres qu’il leur reprend. Aliénor est ainsi d’une puissance équivalente à celle d’Alphonse.

Le mariage a lieu en grande pompe. Le cortège nuptial part de Bordeaux. Et Aliénor est escortée par des personnages illustres comme l’archevêque de Bordeaux, des évêques (d’Agen, Périgueux, Angoulême…) et des nobles aquitains, anglais, normands et bretons. Des troubadours les accompagnent : Peire d’Auvergne, Gonzalbo Roitz, Arnaut-Guilhem de Marsan parmi les plus connus.

Ce mariage a des conséquences énormes. Sur les terres. Sur l’influence politique que vont jouer les Castillans renforcés par ce mariage, sur l’influence politique que jouera Aliénor d’Aquitaine. Et sur l’influence culturelle de cette dernière.

Alphonse comte de Gascogne ?

Le comté de Gascogne faisait-il partie de la dot ? On n’a pas conservé de contrat écrit. Pourtant les Gascons combattront au côté d’Alphonse contre les Almohades, ce qui montre au moins qu’un lien était reconnu.

Enfin, on a des traces indirectes, grâce à des écrits de donation ou de confirmation de libertés. Comme cette confirmation des libertés de l’abbaye Notre-Dame de la Sauve-Majeure (mai 1206) qui nomme le roi castillan dominus Vasconiae [seigneur de Vasconie]. Un point important, cette confirmation est signée de nombreux témoins dont beaucoup sont des prélats ou des nobles de Gascogne. Autre exemple, le gouverneur arabe de Jaén écrit au roi de Castille, Tolède et Gascogne. Il y en d’autres encore.

La Batalla de las Navas de Tolosa o la la batalla de los tres reyes
La batalla de las Navas de Tolosa o la la batalla de los tres reyes (1212)

Alphonse revendique le comté de Gascogne

Jean Sans Terre
Jean Sans Terre

Les relations entre Alphonse et Jean sans terre, roi d’Angleterre et frère d’Aliénor, ne sont pas au beau fixe. Jean interdit tout échange entre Bayonne et Castille. En réponse, en 1203, Alphonse se rapproche de Philippe Auguste, roi de France et ennemi de l’Angleterre.

En fait, dot ou pas, le comté de Gascogne n’est pas annexé au royaume de Castille. Mais Aliénor d’Aquitaine est toujours vivante et suzeraine. À sa mort, en 1204, si sa fille Aliénor d’Angleterre doit lui succéder, elle doit prendre l’autorité seigneuriale. Aussi, Alphonse se met, au nom de sa femme, à revendiquer le comté, tel que c’est relaté dans les Cantigas de Santa Maria :

E sa avoa y era, filla del Rei d’Ingraterra,
moller del Rei Don Alffonsso, por que el passou a serra
e foi entrar en Gasconna pola ga[ann]ar per guerra,
e ouv’ end’ a mayor parte, ca todo ben merecia.

Et y était sa grand-mère, fille du Roi d’Angleterre,
femme du Roi Don Alfonse, pour laquelle il passa les montagnes
et entra en Gascogne pour gagner par la guerre,
et en obtint la majeure partie, qu’il méritait bien.

Campagne contre la Gascogne

Philippe-Auguste traversant la Loire
Philippe-Auguste traversant la Loire

Philippe Auguste occupe la Normandie puis le Poitou. Et Alphonse de Castille lève des troupes à la frontière gasconne pour arrêter toute prétention de la part des Plantagenêts. Le troubadour Bertrand de Born l’écrit :

Anfós
C’ aug dir que ven, e volrá sodadiers;
Richartz metrá a mueis e a sestiers,
aur et argent…

J’entends dire que le vaillant roi de Castille arrive ;
l’on aura besoin de guerriers ;
et le roi Richard dépensera de l’or et de l’argent à profusion…

En 1205, Alphonse envahit la Gascogne. De nombreuses places, Blaye, Dax, Orthez, Sauveterre… se soumettent à Alphonse. Mais certaines villes résistent. Bordeaux, Bayonne, La Réole préfèrent les échanges commerciaux avec l’Angleterre et repoussent l’assaillant.

Fin 1206, Aliénor reçoit un saufconduit de son frère Jean pour négocier la paix. Ce qu’elle réussit. Finalement, en 1208, Alphonse renonce.

Les Castillans, le retour !

Près d’un demi-siècle plus tard, en 1253, Gaston VII de Béarn se révolte contre Henri III Plantagenêt. Il se réfugie en Castille et incite le nouveau roi, Alphonse X, à revendiquer la Gascogne pour dot non réglée. C’est clair :

quicquid juris habemus, vel habere debemus in tota Vasconia, vel in parte, in terris, possessionibus, hominibus, juribus, vel quasi dominiis, vel quasi actionibus et rebus aliis, ratione donationis qua fecit, vel fecisse dicitur, dominus Henricus, quondam Rex Angl’, et Aleonora uxor sua Aleonore filie sue, et bone memorie, domine Alfonso Regi Castelle.

tous les droits détenus ou qui devraient être détenus sur toute la Gascogne […] en raison de la donation que firent, ou qui est dite avoir été faite par, le seigneur Henri, jadis roi d’Angleterre, et Aliénor sa femme à leur fille […] et au seigneur Alphonse, roi de Castille.

Sauveterre de Béarn, place forte de de Gaston VII de Béarn
Sauveterre de Béarn, place forte de Gaston VII de Béarn

Edouard Ier d'Angleterre
Edouard Ier d’Angleterre

Bien sûr le roi d’Angleterre n’est pas prêt à céder. Alors, des deux côtés, on se prépare à guerroyer, tout en entamant des négociations. Cette fois-ci la diplomatie l’emporte.  On marie Edouard 1er, futur roi d’Angleterre et duc d’Aquitaine, à Aliénor de Castille, sœur cadette d’Alphonse X. Cela calme le contentieux.

Gaston de Béarn continue quelques temps à ne reconnaitre comme suzerain que le roi de Castille. Sancho IV, second fils d’Alphonse X, fait un coup de force : il se fait reconnaitre régent puis roi de Castille. Ayant des vues très différentes de son père, il s’allie à la France.

C’est fini. La Gascogne ne sera pas vassale de la Castille.

Anne-Pierre Darrées

écrit en nouvelle orthographe

Références

La dot gasconne d’Aliénor d’Angleterre entre royaume de Castille, royaume de France et royaume d’Angleterre, Cahiers de civilisation médiévale, José Manuel Cerda, Comisión Nacional de Investigación Científica y Tecnológica (Chile), 2011, p.225-242
Relaciones de Alfonso X con Inglaterra y Francia, IV semana de estudios alfonsíes, Francisco J. Hernández




Dominique Larrey, le père de la chirurgie d’urgence

Dominique-Jean Larrey nait le 8 décembre 1766 à Beaudéan dans les Hautes-Pyrénées. Les Gascons trufandèrs disent qu’à Beaudéan, il y a « six clochers et cinq-cents cloches ».  Six clochers : allusion aux cinq anciennes paroisses rattachées à Beaudéan…

Dominique Larrey étudie la médecine

Dominique Larrey par Girodet

Plusieurs membres de la famille Larrey sont dans la médecine. Un cousin, Jean-François Larrey, de Larroque en Nebouzan, devient chef de la corporation de chirurgiens de Tarbes. Son fils Dominique y exercera également et sera le parrain de notre Dominique Larrey de Baudéan (Hautes-Pyrénées). Quant à l’oncle Alexis, il est chirurgien en chef à l’hôpital Saint-Joseph à Toulouse.

Son père, Jean, est cordonnier. Il meurt en 1780 et Dominique, qui n’a que 13 ans, rejoint son oncle Alexis. Celui-ci lui enseigne la médecine qui lui valent d’être nommé professeur-élève en 1785 puis aide-major de l’hôpital (l’équivalent d’un chef de clinique) en 1786. Il a vingt ans ! Sa thèse porte sur la carie des os et Il obtient le meilleur résultat de sa promotion.

Maison natale de Dominique Larrey à Beaudéan
Maison natale de D. Larrey à Beaudéan

Deux ans plus tard, il part pour Paris continuer ses études de chirurgie à l’Hôtel-Dieu. Reçu au concours de Chirurgien-Major des vaisseaux, il va à Brest et s’embarque à bord de la Vigilante pour Terre-Neuve. Il y apprend à travailler dans des conditions difficiles. Au retour, Dominique Larrey passe le concours d’aide-major de l’hôpital des Invalides. Il termine premier. Cette même année, avec ses camarades étudiants, il participe à la prise de la Bastille.

En 1794, Dominique Larrey épouse Marie Elisabeth Laville-Leroult, peintre et élève de David. Il a un fils, Hyppolite, qui sera lui aussi chirurgien militaire.

Larrey devient chirurgien militaire

Ambulance volante de Dominique Larrey
Ambulance volante de Dominique Larrey

En 1792, Dominique Larrey  part dans le service de santé des armées à Strasbourg. Là, il comprend qu’il est important pour le moral des troupes de savoir qu’un service de santé est capable de prendre en charge rapidement les blessés et de les soigner.

Aussi, il se distingue en parcourant le champ de bataille pour opérer les soldats blessés, contrairement à l’usage qui voulait que les hôpitaux se tiennent en arrière.

Il met au point des ambulances volantes pour ramasser les blessés qu’il soigne sans tenir compte de leur grade ou de leur nationalité, ce qui lui vaut l’estime des généraux des armées ennemies. En revanche, cela lui crée des ennuis en France. Convoqué par Robespierre pour avoir soigné et libéré un prince autrichien, il évite de justesse la guillotine.

En 1797, Bonaparte invite Dominique Larrey à venir en Italie expérimenter ses ambulances volantes. Bonaparte est enthousiaste et ne se séparera plus jamais de Dominique Larrey qui participe à toutes les guerres de l’Empire en tant que chirurgien en chef de la Garde et des Armées.

Dominique Larrey, organisateur du Service de santé des armées

Dominique Larrey - Mémoire de chirurgie militaire (1812)-2Dominique Larrey se bat pour l’organisation des ambulances militaires qui doivent être au plus près des combats et assurer leur propre défense. Son idée est de donner les premiers soins aux blessés et de les opérer dans les vingt-quatre heures.

Le service est organisé en trois divisions comprenant chacune 12 ambulances légères à deux roues, 4 ambulances lourdes à quatre roues et 2 fourgons chargés de matériels et de pansements. Ces groupes mobiles sont complétés par une ambulance sédentaire et deux hôpitaux temporaires. Chaque ambulance est servie par 7 chirurgiens, 2 pharmaciens et 8 infirmiers.

Avant chaque campagne, Dominique Larrey organise les hôpitaux d’évacuation. Le service de santé doit récupérer les blessés, les ramener vers l’arrière dans un centre de triage et les diriger vers un centre de soins équipé en fonction des blessures constatées. Cette idée nouvelle pour l’époque lui vaut l’inimitié de l’administration des guerres.

Sur le terrain, des équipes mobiles de santé sont équipées de pansements et du nécessaire pour les premiers secours avant l’évacuation.

Il invente le secours d’urgence

Amputation du bras selon Dominique Larrey
Amputation du bras selon Larrey

Les campagnes de l’Empire permettent à Dominique Larrey de mettre au point des techniques chirurgicales d’urgence : amputations et désarticulation de membres, traitement des fractures, traitement des gelures, des brulures et des plaies gangréneuses. Les antibiotiques n’existent pas et l’amputation qu’il sait pratiquer en moins d’une minute est le seul moyen d’éviter l’infection.

Dominique Larrey développe « l’asticothérapie » qui consiste à déposer des asticots sur les plaies infectées pour les assainir. Il s’intéresse aussi aux appareils pour extraire les balles, aux aiguilles pour les sutures, aux trépanations, aux effets de l’effet de souffle, etc.

Dominique Larrey fait évacuer les blessés le plus vite possible pour qu’ils ne restent pas dans les hôpitaux où la surinfection entraine une mortalité effrayante.

Malgré les difficultés de la chirurgie de campagne et les conditions sanitaires de l’époque, on estime que 60 % des blessés traités par Dominique Larrey sont guéris ou n’ont gardé que des séquelles partielles.

Dominique Larrey sauve ses blessés

Dominique Larrey pense que le rôle d’un chirurgien est aussi de défendre les blessés, les armes à la main s’il le faut. Cela lui vaut l’estime des soldats et de ses ennemis.

Sir Arthur Wellesley, 1st Duke of Wellington
Sir Arthur Wellesley, 1st Duke of Wellington à Waterloo : « Je salue l’honneur et la loyauté qui passent »

Après la défaite d’Alexandrie contre les Anglais, il obtient l’évacuation des malades et des blessés qui partent avant les soldats valides. Larrey devient « La Providence » pour les soldats. Il prend la défense des jeunes conscrits blessés à la main et accusés de mutilation volontaire. Il prouve à l’Empereur que c’est le tir trop bas de la 3ème ligne qui provoque ces blessures. L’Empereur le remercie et ordonne le tir des régiments sur deux lignes seulement.

Larrey devient une légende vivante. À Waterloo, Wellington le reconnait et ordonne de ne plus tirer de son côté pour lui laisser le temps de ramasser les blessés : « Je salue l’honneur et la loyauté qui passent ». Dominique Larrey est blessé. Les Prussiens le font prisonnier. Reconnu au moment où on allait le fusiller, on l’amène à Blücher dont il a soigné le fils grièvement blessé sur le champ de bataille.

Lors de la Révolution de 1830, les émeutiers lui réclament les blessés de la Garde royale. Dominique Larrey s’y oppose fermement et sauve ses blessés.

Larrey effectuant une amputation de Rebsomen à Hanau
Larrey effectuant une amputation de Rebsomen à Hanau

La retraite de Dominique Larrey

Après 28 ans de services, 25 campagnes, 60 batailles, 400 combats et plusieurs sièges de places fortes, Dominique Larrey prend sa retraite à l’âge de 49 ans.

Larrey se consacre à la rédaction des cinq volumes de ses Mémoires de chirurgie militaire et campagnes et participe à la rédaction du Dictionnaire des Sciences Médicales en 60 volumes entre 1812 et 1822. Il devient membre de l’Académie royale de Médecine en 1820. Il devient membre de l’Institut de France en 1829, chirurgien en chef des Invalides en 1831. De 1826 à 1836, il enseigne l’anatomie et la chirurgie militaire au Val de Grâce .

Napoléon Ier sur son lit de mort à Sainte-Hélène, le 5 mai 1821 (CA Steuben)
Napoléon Ier sur son lit de mort à Sainte-Hélène, le 5 mai 1821 : « C’est l’homme le plus vertueux que j’aie connu »

Il meurt le 25 juillet 1842, au retour d’une mission d’inspection des hôpitaux de l’armée en Algérie. C’était le lendemain du décès de sa femme.

Dans son testament du 15 avril 1821, Napoléon consacre Dominique Larrey : « Je lègue au chirurgien en chef Larrey 100 000 francs ; c’est l’homme le plus vertueux que j’aie connu ».

 

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Le Baron Larrey Chirurgien de Napoléon de André Soubiran, Editions Fayard, 1966.
Dominique Larrey, chirurgien militaire, Françoise Deherly, 29 avril 2021, Gallica blog
Dominique-Jean Larrey (1766-1842), Histoire de la médecine, Xavier Riaud
Mémoires de chirurgie militaire et campagnes, Dominique-Jean Larrey, 1812

 




L’immigration italienne en Gascogne

On connait bien la vague d’immigration des Espagnols qui fuient le régime franquiste à partir de 1936. On connait moins bien l’immigration italienne qui l’a précédée et qui a permis le repeuplement des campagnes gasconnes.

L’immigration italienne en France, une vieille histoire

Morte agli Italiani ! Il massacro di Aigues-Mortes 1893
Morte agli Italiani ! Il massacro di Aigues-Mortes 1893

C’est une histoire qui commence dès le XIXe siècle avec les grands travaux d’aménagement du Second Empire et le développement de l’industrie à la recherche d’une main d’œuvre non-qualifiée, prête à accepter des travaux pénibles et peu rémunérés.

Les Italiens s’installent surtout dans le Sud-Est de la France. En 1911, ils représentent 20% de la population des Alpes-Maritimes et un quart de la population marseillaise. Cela ne se fait pas sans conflits qui peuvent être sanglants comme à Marseille en 1881 ou, plus gravement en 1893, à Aigues-Mortes où des émeutes xénophobes feront de nombreuses victimes. On trouve également une forte immigration dans la région lyonnaise, dans la région parisienne, en Lorraine et dans le le Nord qui recherchent une main d’œuvre surtout ouvrière.

On ne s’installe pas par hasard dans une région. Les réseaux familiaux, villageois ou provinciaux orientent les flux migratoires. Un voisin, un parent accueille, fournit un logement et ouvre les portes du travail.

L’origine de l’immigration italienne en Gascogne

L’immigration italienne en Gascogne a une origine différente. L’exode rural et la dénatalité caractérisent la Gascogne depuis le milieu du XIXe siècle. La saignée provoquée par la « Grande Guerre » 1914-1918 accélère ce mouvement.

Les Italiens dans les départements du Sud-Ouest
Les Italiens dans les départements du Sud-Ouest- (Les paysans italiens, une composante du paysage rural de l’Aquitaine centrale et du Réolais dans l’Entre-deux-guerres – Carmela Maltone)

Des domaines entiers sont en friches, les prés remplacent les champs de blé. Dans le seul département du Gers qui compte 314 885 habitants en 1846, il ne reste plus que 194 409 habitants en 1921. On compte 2 500 fermes abandonnées. La situation n’est pas meilleure dans les autres départements.

On songe à repeupler la Gascogne. Des Bretons et des Vendéens s’installent mais ils sont trop peu nombreux. On installe des Suisses mais c’est un échec. Quelques familles italiennes arrivent et se font vite apprécier. L’idée d’organiser l’immigration italienne est lancée.

L’immigration italienne est favorisée par la convention entre la France et l’Italie du 30 septembre 1919. L’Italie est surpeuplée, la guerre a ravagé les provinces du nord. La plupart des migrants échappent toutefois à ce cadre et entrent en France de manière autonome.

En mars 1924, un Office régional de la main d’œuvre agricole du sud-ouest est créé à Toulouse. Il met en relation les agriculteurs français avec les services italiens de l’émigration. On distribue des aides pour payer le voyage et les frais d’installation. En 1926, on compte déjà 40 000 Italiens en Gascogne.

L’apport des Italiens en Gascogne

Travaux agricoles sur les terres de la famille de Stefani à Saint-Jory (Haute-Garonne), 1942. © EDITALIE
Travaux agricoles sur les terres de la famille de Stefani à Saint-Jory (Haute-Garonne), 1942. © EDITALIE

L’immigration italienne en Gascogne est essentiellement celle d’une main d’œuvre agricole. Les italiens rachètent des fermes abandonnées et remettent en culture des terres délaissées.

Ils apportent avec eux le système de cultures intensives et des variétés de céréales inconnues en Gascogne. Profitant du canal d’irrigation de Saint-Martory, deux colons sèment du riz. La récolte est abondante. D’autres ressuscitent l’élevage du ver à soie.

Dépiquage au Mousse, Gers 1946. © Jean Dieuzaide.jpg
Dépiquage au Mousse, Gers 1946. © Jean Dieuzaide

Ils développent les prairies artificielles, améliorent les techniques de sarclage et obtiennent de meilleurs résultats sur la production de maïs, de pommes de terre ou de tomates. Les Italiens rationalisent l’utilisation des fumures et des engrais. Ils importent la charrue « brabant ».

Les Italiens sont propriétaires, fermiers ou métayers. Les travailleurs agricoles et forestiers sont minoritaires. Dans le Gers, par exemple, on trouve 2 000 propriétaires, 7 500 métayers, 3 000 fermiers et 500 ouvriers agricoles. La moitié de la surface agricole qui a été abandonnée est remise en culture grâce à l’immigration italienne.

Les propriétaires apprécient les Italiens. Ils les considèrent travailleurs, courageux, même si on les dit peu instruits et religieux. Ils viennent surtout du nord de l’Italie : Piémont, Lombardie, Emilie, Toscane et Vénétie.

Mussolini contrôle l’émigration italienne

Répartition de la population italienne dans les départements francais en 1931-V2 À partir de 1926, Mussolini change la politique d’émigration. Le nombre des arrivées chute et se tarit presque complètement à partir de 1930.

Quelques Italiens s’installent encore en Gascogne mais ils viennent du nord et de l’est de la France touchés par le chômage dans les mines.

En 1936, ils sont 18 559 en Lot et Garonne, 17 277 en Haute-Garonne, 13 482 dans le Gers, seulement 1 112 dans les Landes.

Intégration et assimilation de l’immigration italienne

La Voix des Champs / La voce dei Campi
La Voix des Champs / La voce dei Campi

Le gouvernement italien ne veut pas l’intégration des migrants. Il favorise la naissance des enfants en Italie en payant les frais de voyage aller et retour et donne une prime d’accouchement généreuse.

Le consulat général d’Italie à Toulouse exerce une étroite surveillance sur les émigrés italiens. Il favorise la création d’un Syndicat régional des travailleurs agricoles italiens, et installe des écoles italiennes, sans succès. Les Italiens ont leurs restaurants, leurs magasins d’alimentation. Ils ont leurs prêtres officiellement chargés de visiter les familles. Un secrétariat de l’Œuvre catholique d’assistance aux Italiens en Europe ouvre à Agen. Plusieurs journaux publient une chronique en italien.

Le gouvernement italien fait tout pour empêcher l’assimilation. Pourtant, les retours au pays sont peu nombreux. Les italiens sont exploitants agricoles et se sentent intégrés dans la société. Un mouvement de demande de naturalisation commence dans les années 1930.

Des facteurs favorables à l’intégration

Moisson chez les Casagrande à Saubens (Haute-Garonne), fin des années 50. © EDITALIE.jpg
Moisson chez les Casagrande à Saubens (Haute-Garonne), fin des années 50. © EDITALIE

Il y a peu de célibataires. Les italiens viennent en familles nombreuses. La Gascogne a un habitat dispersé. Cela  explique qu’il n’y a pas eu de concentration d’immigrés italiens, sauf à Blanquefort, dans le Gers, qui constitue une exception.

Le Piémontais ressemble au Gascon. C’est un facteur d’intégration. À l’école, les Italiens provoquent les railleries des autres élèves. Ils s’habillent différemment et ils ont de drôles de coutumes ! On les appelle « ritals » ou « macaronis » dans les cours de récréation. Mais, dans l’ensemble, les Italiens se font rapidement accepter et ils s’intègrent facilement.

La seconde guerre mondiale a été douloureuse pour les immigrés italiens. Elle provoque un sentiment de rejet à cause de l’accusation du « coup de poignard dans le dos » et l’invasion d’une partie du pays par les Italiens. Même si beaucoup ont rejoint les maquis, il est difficile de s’avouer Italien à la Libération.

L’immigration italienne s’est poursuivie en s’appuyant sur les réseaux familiaux. Elle s’est tarie au début des années 1950. Aujourd’hui, ils sont intégrés et fondus dans la population.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Les photos viennent de www.histoire-immigration.fr
L’arrivée des italiens dans le Sud-Ouest (1920-1939), de Monique Rouch, École Française de Rome, 1986. pp. 693-720.
L’immigration italienne dans le sud-ouest, depuis 1918 , Jean Semat, Bulletin de la Section des sciences économiques et sociales / Comité des travaux historiques et scientifiques, 1933.
« Perdus dans le paysage ? Le cas des Italiens du Sud-Ouest de la France », Les petites Italies dans le Monde, Laure Teulieres, 2007, p. 185-196
Les Italiens dans l’agriculture du Sud-Ouest (1920-1950) – Musée de l’Histoire de l’Immigration




Les Gascons insoumis se battent pour leurs libertés

Dans son ouvrage Les français peints par eux-mêmes, publié en 1841, Edouard Ourliac disait du Gascon : Il a le sang chaud, l’imagination prompte, les passions fortes, les organes souples. Et c’est vrai qu’il est réputé pour ses qualités guerrières et sa passion pour la liberté. Ainsi, les Gascons insoumis sont réfractaires aux impôts, à la conscription et à tout ce qui menace leurs privilèges.

Le 19e siècle, le temps des Gascons insoumis

Dans l’histoire, les révoltes des Gascons Insoumis sont nombreuses. Le 19e siècle est à cet égard une période importante en raison des difficultés économiques entrainées par les guerres, les mauvaises récoltes et la cherté des prix.

Les guerres de l’Empire, les réquisitions supérieures aux disponibilités et les intempéries provoquent des disettes et la hausse des prix. Des émeutes éclatent à Toulouse en 1816. De 1817 à 1839, une série de mauvaises récoltes entraine la rareté des grains et des pommes de terre. Des révoltes contre la cherté des prix éclatent sur les marchés. Des maisons sont pillées. La baisse consécutive des revenus entraine la chute de la production artisanale et industrielle locale qui profite aux ateliers du nord de la France.

Travaux ferroviaires
Travaux ferroviaires

De 1845 à 1847, les trois quarts de la récolte de pommes de terre sont perdus. La famine et la maladie font de nombreuses victimes dans les campagnes et sont à l’origine d’une importante vague d’émigration. Les années qui suivent voient une grande dépression économique due au manque de numéraire. De 1856 à 1857, les mauvaises récoltes entrainent une intensification des travaux ferroviaires pour procurer des ressources aux familles indigentes. Dans le seul département des Hautes-Pyrénées, ces travaux emploient plus de 2 000 personnes.

Cette période difficile est propice aux révoltes des Gascons insoumis.

Les Gascons refusent la tutelle de l’État

Les gascon insoumis n'acceptent pas les décisions des préfets nommés par les gouvernements
Préfet vers 1850

La tutelle des préfets est étroite sur les communes qui perdent leur ancienne autonomie de gestion. La résistance des Gascons Insoumis s’organise.

Les maires ne répondent pas aux lettres et aux enquêtes des préfets ou fournissent de faux éléments. Ils gardent une gestion parallèle de leur commune en faisant payer les actes d’état-civil, en vendant du bois sans autorisation, en levant des péages clandestins, en organisant de fausses consultations et des adjudications à faible prix pour les travaux. Lors de la revente, la différence de prix est versée dans la caisse du maire qui répartit les gains entre tous les habitants ou organise des banquets dans le village.

Les Gascons Insoumis s’opposent aux fusions forcées des communes. Celles qui réussissent sont une minorité et concernent de très petites communes comme Agos-Vidalos en 1845.

Les curés nommés par l’évêque, sans l’accord de la population, ne sont pas acceptés. En 1864, le maire d’Oursbelille refuse d’installer le nouveau curé. Les instituteurs nommés sans le consentement des Gascons Insoumis ne sont pas mieux accueillis. En 1844, le nouvel instituteur de Vier a eu sa maison forcée, le mobilier de l’école a disparu, etc.

Les Gascons refusent la conscription

En fait, les Gascons Insoumis le sont à la milice, déjà au XVIIIe siècle. Par exemple, trois mois avant les tirages au sort, les jeunes partent en masse vers l’Espagne pour ne rentrer que quelques mois plus tard.

Comme le montre la carte ci-dessous, le recrutement des volontaires n’est pas en 1791 et 1792 ni des plus rapides ni des plus efficaces dans les provinces du Sud et en Gascogne en particulier. Mais de plus les bataillons de « volontaires » fondent à vue d’œil au fur et à mesure de leur engagement.

En 1791 et 1792, le Gascon insoumis refusent la conscription
Les volontaires de 1791 et 1792

La loi Jourdan du 5 septembre 1798 crée le service militaire obligatoire. Pour les levées de l’époque napoléonienne, l’insoumission est de 98 % en Ariège, de 42 % dans les Hautes-Pyrénées, de 48 % en Haute-Garonne, de 86 % dans Pyrénées-Atlantiques. La moyenne en France est de 28 %.

De 1842 à 1868, plus du tiers des insoumis sont gascons. En 1870, le quart des insoumis sont originaires des Pyrénées-Atlantiques.

Les Gascons refusent de perdre leurs libertés

gardes forestiers
Gardes forestiers (1831)

Si on remonte le temps, les Gascons sont déjà insoumis. La réforme forestière de 1699 qui prive les Gascons de leur liberté d’exploiter leurs forêts est un échec. Les réformes de l’Empire et de la Restauration ne réussissent pas mieux.

La répression des délits forestiers provoque des rebellions collectives. En 1814, deux bœufs sont saisis dans la forêt de Castillon en Couserans. Une troupe armée de 400 personnes se rend à Castillon pour réclamer les bœufs et tente d’enfoncer la porte de la maison du garde forestier. La gendarmerie intervient et arrête un homme muni d’un couteau. Le lendemain, 150 personnes se rendent à Castillon pour le délivrer et le ramener en triomphe chez lui.

Les habitants des 14 villages de la vallée du Castelloubon ont depuis longtemps accès aux estives et aux forêts appartenant à la famille de Rohan. En 1802, le nouveau propriétaire en interdit l’accès aux habitants qui intentent un procès qui dure 15 ans. De 1818 à 1824, les Gascons Insoumis livrent une véritable guérilla contre le propriétaire : refus de lui payer les fermages, fermeture d’une route d’accès à une source qu’il veut exploiter, incendie de sa scierie, attaque des ouvriers qui travaillent pour lui et incendie de leur maison.

Comme pour le Castelloubon, une révolte éclate dans les vallées du sud de Saint-Girons, s’étend à la vallée de Massat avant de gagner toute l’Ariège en 1830. C’est la révolte des « Demoiselles ».

En cliquant sur l’image, accédez au film que Jean Mailhes et Nadau ont consacré à la Guerre des Demoiselles de l’Ariège.

 

 

 

Les Gascons sont aussi insoumis à l’impôt

La résistance à l'impôt de 45 centimes
La résistance à l’impôt de 45 centimes dans le Sud

Les Gascons Insoumis n’aiment pas l’impôt, surtout les nouveaux impôts. La création de l’impôt du « vingtième » en 1749 crée des troubles en Nebouzan, Navarre et Béarn. Les États du Labourd mènent une véritable guerre contre l’impôt. La fin des privilèges sur le sel conduit à la révolte d’Audijos.

En 1848, le gouvernement républicain crée un nouvel impôt de 45 centimes (soit une augmentation de 45% de l’impôt de 1847 !). Les Gascons insoumis se révoltent dans les pays situés entre Oloron et Saint-Gaudens. Lorsque les percepteurs et les porteurs de contraintes arrivent dans un village, le tocsin sonne et ameute toute la population.

À Arros de Nay dans les Pyrénées-Atlantiques, une foule énorme accueille le porteur de contraintes. Le préfet, le Procureur et une troupe armée de 350 hommes se trouvent face à une foule armée. Pour éviter des incidents, le préfet rebrousse chemin avec sa troupe. Quelques jours plus tard, la colère est retombée.

À Saint-Médard en Haute-Garonne, les Gascons Insoumis de Castillon, Landorthe, Savarthès, Labarthe-Inard et d’autres villages se révoltent. L’affaire dure tout l’été. On arrête et on condamne les meneurs à de fortes peines de prison.

Dans le Gers

Gendarmes (vers 1850)
Gendarmes (vers 1850)

À Malabat dans le Gers, un porteur de contraintes doit rebrousser chemin devant une foule réunissant les habitants de 14 communes voisines. Le 4 juin, les habitants de Malabat et de Betplan se rendent au marché de Miélan, drapeau en tête et chantant une chanson contre l’impôt des 45 centimes. Le préfet et 3 compagnies de gendarmes vont à Malabat. Au son du tocsin, une foule de 3 000 personnes se rassemble et les reconduit jusqu’à Miélan. Le refus de payer l’impôt touche rapidement une centaine de communes dont les maires démissionnent. Des négociations sont menées. Le 7 septembre, le préfet envoie 8 brigades de gendarmerie, 2 escadrons de chasseurs et 450 hommes du train des équipages mais le calme est revenu.

Les Gascons sont-ils toujours insoumis ?

Gascon et gasconne vus par les "Les Français peints par eux-mêmes - Encyclopédie morale du 19è s.)(1841)
Gascon et gasconne vus par « Les Français peints par eux-mêmes – Encyclopédie morale du 19è s. » (1841)

Le 19e siècle a connu beaucoup d’autres révoltes de Gascons insoumis : troubles du sel à Salies de Béarn en 1830, révolte forestière de 1848 en Barousse, « Guerre des limites » de 1827 à 1856 en pays Quint, émeutes contre les droits de place sur les marchés haut-pyrénéens, …

Depuis, les Gascons insoumis se sont-ils rangés ou n’ont-ils plus de libertés à défendre ?

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Les français peints par eux-mêmes, Edouard Ourliac, 1841
Les Pyrénées au XIXème siècle – L’éveil d’une société civile, Jean-François Soulet, éditions Sud-Ouest, 2004




Les bois pyrénéens pour la politique royale

Fin XVIIe siècle, la politique de Louis XIV et de son intendant de la Marine, Colbert, va entraîner une exploitation intensive des bois des Pyrénées. Avec des conséquences sur les hommes, l’environnement et l’économie. Roland Coquerel détaille cette activité, dans son article du Bulletin de la Société Ramond, en 1985.

Les bois sont exploités

La surexploitation du bois au moyen-âgeOn exploite le bois depuis bien longtemps, ne serait-ce que pour se chauffer et pour chauffer les gens des villes. Ou encore pour les charpentiers, les verriers, les forgerons…  Au XIIIe siècle, on a tellement exploité les forêts qu’elle sont en danger. À Najac (Aveyron), en 1307, les consuls trouvent une parade. Ils interdisent pendant quinze ans l’exploitation d’une grande partie des forêts, afin qu’elles puissent se régénérer. Si la décision est impopulaire, elle se généralise dès 1346 aux régions voisines et au Royaume de France. Pourtant, 300 ans plus tard, la situation est de nouveau critique… pour raison d’État !

Les métaux, les minerais et les bois des Pyrénées

Carrières de marbre dans le Haut-Couserans
Carrières de marbre dans le Haut-Couserans

L’exploitation du marbre et du bois des Pyrénées, depuis au moins le temps de Rome, se limitait aux régions proches des cours d’eau. A partir du XVIe siècle, la production va s’étendre aux minéraux et se vendre jusqu’à Paris. L’historiographe d’Henri II, Pierre de Paschal (1522-565), écrivait en 1548. En ces montagnes […] sont en plusieurs lieux les veines des minéraux, les espesses et palisantes forêts, les abondantes fontaines desquelles les clairs ruisseaux et rivières tortues, et fléchies en divers cours, décovrent au fleuve Garonne.

On exploite en particulier les hautes futaies de sapins, à proximité des rivières. Comme en Comminges et en Bigorre, celles de Saint-Béat, de Cierp et de Barbazan, proches de la Garonne. Et celles de Hèches, Sarrancolin et Campan, voisines de la Neste, son affluent. Ou encore dans l’ouest pyrénéen à proximité des Gaves.

Colbert veut du bois pour la Marine

Hubert Gautier (1660-1737), Inspecteur des Grands Chemins, Ponts et Chaussées chargé par le Roi d'organiser la fourniture des mâts de marine
Hubert Gautier (1660-1737), Inspecteur des Grands Chemins, Ponts et Chaussées

Dès 1660, Colbert (1619-1683) propose d’industrialiser la France, de créer une forte marine marchande et de renforcer la marine de guerre.  Il va falloir du bois. Dans le nord de la France, vu les dégâts des guerres, l’exploitation désordonnée des forêts et le coût des bois achetés en Scandinavie, Colbert choisit les Pyrénées.  On organise le travail.

Hubert Gautier (1660-1737), inspecteur des Grands Chemins, Ponts et Chaussées du royaume est chargé de l’exploitation des bois dans les Pyrénées. Il écrit le Traité de la Construction des Chemins. Il parle surtout de l’exploitation en Comminges.

L’abattage des arbres

Lors d’une visite de la forêt, on marque les arbres à abattre  avec un marteau et on les enregistre. À partir de ce moment, interdiction absolue de vendre ou brûler aucun arbre de cette forêt. Les arbres sont ensuite abattus, ébranchés, écorcés (pour éviter qu’ils ne pourrissent). Leur bout est taillé (forme conique si en pièce unique, sinon en sifflet). Le diamètre est mesuré avec un compas courbe ou avec une ficelle, car la Marine a des exigences. La longueur du mât en pieds doit être trois fois le diamètre en pouces. Par exemple, un mât de 24 m doit avoir 65 cm de diamètre et au moins 44 cm au bout le plus fin.

Un travail pénible et dangereux

On perce deux ou trois trous aux extrémités de l’arbre abattu pour passer les câbles de manœuvre. Ils permettront de guider l’arbre pendant sa descente. Si la pente est forte on laisse glisser en retenant le tronc. Sinon on attelle des bœufs ou des vaches.

Descente d'un mât sur une glissoire en bois
Descente d’un mât sur une « glissoire » (gravure tirée du Mémoire sur les travaux qui ont rapport à l’exploitation de la mâture dans les Pyrénées – Paul-Marie Leroy (1776)

Les débûcheurs attachent les fûts de sapin à des arbres non abattus. On enroule la corde autour des arbres en bas et on lâche la corde des arbres d’en haut. Dans les passages où la terre est trop inégale on crée des coulants, appelés aussi glissoires (couloirs en bois bâtis). Un brigadier commande la manœuvre et décide du choix des arbres autour desquels on mettra les cordes.

Gautier précise que l’intelligence des ouvriers entre beaucoup dans la réussite des travaux.  Parce que si un arbre est tombé dans une mauvaise position, à l’instant de l’ébranchement il faudra plus de trente hommes pour le virer et s’il n’est pas conduit dans sa chute du côté de la glissoire, une brigade entière emploiera un jour ou deux pour le tirer de ce mauvais pas.

La tracte ou transport des mâts

Chemin de la Mâture (1200 m) pour exploiter le bois de la forêt du Pacq
Chemin de la Mâture (1200 m) pour exploiter la forêt du Pacq et traverser les « gorges de l’Enfer » – commune d’Urdos (64)

Afin d’acheminer les bois, l’inspecteur parcourt l’itinéraire que suivront les charrois. Il vérifie l’état des chemins. Il organise et supervise leurs élargissements ou réparations nécessaires. On explose les pierres à la poudre si besoin. Ou on les fait éclater en allumant des feux puis en jetant de l’eau dessus. C’est une technique rapide et efficace et, surtout, traditionnelle dans nos montagnes. Le Chemin de la Mâture, achevé en 1772, est un exemple impressionnant de ces travaux que dirige l’ingénieur Leroy. Les hommes, probablement des forçats, munis de pics et suspendus à une corde, creusèrent le passage dans une paroi vertigineuse.

Des chariots transportent les mâts par les chemins. Un mât de 25 m. pèse au moins 7 tonnes. Il faut pour tirer le chariot, 30 ou 40 paires de bœufs attachés ensemble. Des hommes les guident à l’avant pour assurer le travail harmonieux des bêtes. Des coudoyeurs manoeuvrent le timon de queue. Imaginons ce qu’a pu être le chargement des mâts (avec un palan) et les dégâts humains si le chariot versait ou perdait une roue !

Malgré cinq mois de repos lors de la mauvaise saison, la plupart des bêtes ne se remettent pas et on doit les réformer.

Le flottage des bois

Radelage du bois sur l'Adour à Dax
Radelage sur l’Adour à Dax

Arrivés au bord des rivières, on peut mettre les mâts à l’eau. On les guide depuis la rive (flottage à la touche). Dans ce cas, il faut avoir aménagé le cours d’eau. Il faut avoir explosé les rochers qui rétrécissent certains passages, rétréci les endroits trop larges par des épis, divisé le cours en illons (îlots) avec des digues, construit des passelis pour freiner le courant. Ou, on peut faire des radeaux avec ces mâts selon une technique très précise. Ensuite, les radeleurs manœuvrent en utilisant un grand nombre de cordes ou d’andortes (brins de noisetier).

Arrivés à l’océan, on embarque enfin les mâts sur des flûtes; des bateaux spécialisés dans le transport de matériels.

Les ouvriers

Le transport de bois avec des bœufs (vers 1900)
Le transport de bois avec des bœufs (vers 1900)

On recrute les ouvriers localement. Certains sont volontaires, mais il faut parfois menacer pour en mobiliser. Une ordonnance de Toulouse le 10 janvier 1670 précise que les habitants et communautés des forêts et rivières de quatre lieues des environs doivent fournir les hommes nécessaires pour la coupe des bois et pour les autres travaux. La peine est de vingt livres d’amende à la première contravention et de cinquante livres à la seconde.

On appelle également les femmes à y travailler, en particulier pour les chemins. Les communautés se plaignent de ces contraintes. De plus, on réquisitionne les bœufs des paysans, ce qui empêche leur travail pour la ferme quand les bêtes ne meurent pas en montagne ! On ne paye pas les journées des dits bœufs et des conducteurs pour pouvoir seulement subvenir à leur dépence. On ne paie pas non plus les risques, les pertes, ni des frais d’attelage.

Les communautés s’organisent.

Par exemple, les consuls de Capvern décident le 18 janvier 1685 que tous les propriétaires de bestiaux de la commune contribueront financièrement pour aider ceux d’entre eux qui perdraient leurs bêtes à cause de la tracte.

La construction et l’entretien des passelis ainsi que la réparation des dégâts occasionnés par les troncs flottants étaient à la charge des meuniers.

Les dégâts et la réussite

Les bêtes épuisées obligent à étendre les réquisitions plus loin.  Par exemple en 1691, les consuls de Trie-sur-Baïse écrivent. La misère étant telle dans le pays que les bœufs ayant été requis pour aller à la montagne transporter des vois pour la Marine du Roi, on ne put en réquisitionner un nombre suffisant.

L’opération de Colbert puis celle de Choiseul vont dévaster les forêts pyrénéennes. Coquerel rapporte les propos du préfet des Hautes-Pyrénées, Georges Roquette-Buisson (1841-1922). Il fallait sacrifier 2000 gros arbres pour construire un seul vaisseau de 74 canons. Jean de Laclède (1727-1789) écrit  si on ne les régénère pas avec plus de soin que par le passé, c’est une autre ressource qui ne renaîtra jamais.

La galère La Réale, fleuron de la marine du Roi
La galère La Réale (dessin de 1697)

La Marine de guerre française multiplie par 4 le nombre de bateaux (106 construits en dix ans) même s’il y a un certain gâchis. Par exemple, Colbert fait construire des galères (type de navire de guerre abandonné par les Anglais depuis deux cents ans parce qu’inadaptés). Et, au final, si l’effort repositionne la France, celle-ci ne parviendra pas à dominer les mers.

Anne-Pierre Darrées

Références

La traite des bois pyrénéens pour la Marine aux XVIIe et XVIIIe siècles, Roland Coquerel, 1985, p.115-164
Forêts et transports traditionnels, Andrée Corvol, 2004
Mémoire sur les travaux qui ont rapport à l’exploitation de la Mâture dans les Pyrénnées, Paul-Marie Leroy, 1776
Les vallées pyrénéennes, Roquette-Buisson, 1921
La marine de Louis XIV fut-elle adaptée à ses objectifs ? Olivier Chaline, 2011
Le flottage du bois sur la Garonne : archéologie d’un espace économique et d’un savoir-faire (xviie-xixe siècle) François Anh Linh
Grandeur et décadence de la navigation fluviale : l’exemple du bassin supérieur de la Garonne du milieu du XVIIe au milieu du XIXe siècle  J-Michel Minovez




14 – 18 vue par les Gascons : Le choc du retour à la maison

11 novembre 1918, l’armistice est signé. Pour certains c’est le retour à la maison, un retour non sans appréhension et un retour qui ne ressemblera pas toujours à celui que l’on souhaitait. Les combattants et l’arrière ont vécu cinq années bien différentes. Les retrouvailles ne se passeront pas sans difficulté. Et la langue y perdra.

La Guerre 14 – 18 vue par les Gascons, dernier épisode : Le choc du retour à la maison. Fait suite à l’épisode 1, La mobilisation, à l’épisode 2, Bégarie un destin tragique, à l’épisode 3 : les Territoriaux du Gers, à l’épisode 4 : les femmes dans la guerre, et à l’épisode 5 : Les félibres, petit ou grande patrie ?, épisode 6 : Une permission à la maison.

L’odeur du retour

1917 - Les USA s'engagent dans la guerre - le retour
1917 – Les USA s’engagent dans la guerre

Dès l’été 1918, les combattants sentent le changement. Ce n’était plus la guerre des tranchées, ils s’étaient remis en mouvement, le roi de Prusse avait perdu son avantage et les Américains étaient arrivés. Julien de Casebonne raconte : B’ey hè boû per debat las oumbres dous boscs de l’Argonne quoan lous canoûs noû peten, e despuch la noeyt dou 14 ou 15 be-s soun quàsi carats. (…) Qu’abem dounc passat quarante dies en prumère ligne qui soun estats quarante dies de bacances.

Be i hè bon per devath las ombras deus bòscs de l’Argonne quan los canons non petan, e despuish la nueit deu 14 o 15 be’s son quasi carats. (…) Qu’avem donc passat quaranta dias en prumèra linha qui son estats quaranta dias de vacanças. Qu’il fait bon sous les ombres des bois de l’Argonne quand les canons ne tonnent pas, et depuis la nuit du 14 ou 15, ils se sont quasiment tus. (…) Nous avons donc passé quarante jours en première ligne qui ont été quarante jours de vacances.

Tout le monde n’a qu’une pensée : N’ey pas lou moumen de-s ha tua. (N’ei pas lo moment de’s har tuar. Ce n’est pas le moment de se faire tuer).

L’armistici qu’ei signat

La signature de l'armistice dans la clairière de Rethondes, en forêt de Compiègne - Le retour
La signature de l’armistice dans la clairière de Rethondes, en forêt de Compiègne.

L’information est donnée par les officiers le jour même. Les soldats ont bien compris qu’on ne va plus s’entretuer, respirer des gaz… la guerre est finie. C’est magnifique. D’abord, c’est la joie, puis l’effondrement, la fatigue qui tombe sur les épaules, le besoin de se reposer, de récupérer.

Les réactions sont diverses dans les régiments. Ici le colonel organise un bal avec musique et jeunes filles du coin. Les soldats ne s’y rendent pas. Qu’èm aquiu gourpits, estripats per la grane noubèle, coum estranglats dou miratgle qui hèm nous d’esta encoère en bite, et de chansse qui abèm abut ! O bé mésique, o bé dansa ! E lous pès escarnats, e… la cularrosse, e lou malandrè ? raconte Edouard Moulia, le journaliste orthézien.

Qu’èm aquiu gorpits, estripats per la grana novèla, com estranglats deu miragle qui hèm nos d’estar enqüèra en vita, e de chança qui avèm avut ! Òc ben mesica, òc ben dançar ! E los pès escarnats, e…la cularòssa, e lo malandrèr ? Nous voilà harassés, écrasés par cette grande nouvelle, stupéfaits du prodige que constitue notre survie jusqu’à ce jour, et la chance que nous avons eue ! Alors la musique, alors la danse ! Et nos pieds en sang, et… nos dos brisés, et notre épuisement ? (traduction de Jean-Pierre Brèthes)

Ailleurs, l’officier veut mettre à l’honneur sa troupe. Julien de Casebonne note. Lou brespe, lou coumandamen qu’abè prebist ue marche: militarisme inumâ! Marcha que calou ha, coum si arré noû ère; nat s… de coumandant n’abou l’iniciatibe d’û coutre-oùrdi.

Lo vrespe, lo comandament qu’avè previst ua marcha: militarisme inuman! Marchar que caló har, com si arren non èra; nat s… de comandant n’avó l’iniciativa d’un contra-ordi. L’après-midi, le commandement avait prévu une marche : militarisme inhumain : Marcher il fallut, comme si de rien n’était ; aucun s… de commandant n’avait eu l’initiative d’un contre-ordre.

Le retour à la maison

Manifestation patriotique à Vincennes lors de l'Armistice du 11 novembre 1918 avant le retour
Manifestation patriotique à Vincennes lors de l’Armistice du 11 novembre 1918

Il y a ceux qui sont partis au service militaire avant la guerre, un, deux, trois ans avant. Il y a ceux qui feront partie des armées d’occupation et ne reviendront qu’en 1920. Car seuls les hommes de 49 à 51 ans sont démobilisés et peuvent rentrer dès fin novembre 1918. Les 500 000 prisonniers de guerre peuvent aussi rentrer, souvent par leurs propres moyens, dans l’indifférence. Suivront ceux de 32 à 48 ans entre décembre et avril. Il ne faut pas aller trop vite car il faut signer la paix. Ce ne sera que le 28 juin 1919 (traité de Versailles) et le décret de démobilisation générale sera enfin signé le 14 octobre 1919. Ainsi certains peuvent être partis huit ans.

Huit ans de séparation, même s’il y a eu quelques permissions, huit ans de vie totalement différentes. Le retour est largement souhaité mais le retour est aussi appréhendé. Et certains sont difficiles. Revenir mutilé et affronter le regard de sa famille. Revenir mutilé dans une ferme où on attendait des bras pour travailler. Revenir et devoir subir des procédures infinies pour toucher sa pension. Revenir et voir des enfants grandis ou qu’on a à peine connus. Revenir et trouver une femme qui a tout assumé et qui ne veut plus être traitée en mineure. Revenir et ne pas retrouver de travail. Parce que des entreprises ont fermé, d’autres ont trouvé d’autres moyens de produire. Malgré l’obligation de reprendre les combattants, même des agents du service public se retrouveront sur le carreau.

Les grèves de 1920 après le retour
Les grèves de 1920

Dans certains endroits, les communes organisent des fêtes pour le retour des soldats. La population est heureuse de retrouver les hommes partis. Mais les soldats, qu’en pensent-ils ? Fêter quoi ? Les camarades tombés ? Voir dans ces rassemblements les veuves et les infirmes ? Beaucoup de combattants vont trouver ces fêtes indécentes, irrespectueuses.

Les combattants attendaient une reconnaissance, ils ne la trouvent pas. Ils ne peuvent raconter ce qu’ils ont vécu à des personnes qui ont eu d’autres difficultés, d’autres parcours et qui n’ont pas connu l’enfer et la camaraderie des tranchées. Alors, parfois, ils se rassemblent en amicale, ou ils se radicalisent.

Et la Gascogne dans ce retour ?

Le retour et monument aux morts réalisé par le sculpteur Ernest Gabard (1879-1957) à Sauveterre de Béarn
Le monument aux morts réalisé par le sculpteur Ernest Gabard (1879-1957) à Sauveterre de Béarn

La guerre a décimé la population et a brassé la population. Des réfugiés ou des évacués des zones exposées ou envahies par les Allemands ont pénétré toutes les régions françaises. Ce fut un choc culturel auquel s’ajoutèrent les différences de langues. Pour les gens du sud ce sont des étrangers français ou belges.

De plus, la guerre plonge le pays dans une crise économique qui renforcera des migrations de la campagne vers les villes où on parle plus souvent français. Un exploitant agricole mort, c’est souvent la vente de son exploitation. Le bouleversement est très fort.

Enfin la guerre a modifié le rapport région / nation. En rentrant au pays, dans le train, un officier entend un enfant dire Vòli anar a ma tatau (vòli anar a mon ostau / je veux aller à ma maison), il reprend la mère : vous devez lui apprendre la langue de la Patrie !

Et pendant plusieurs mois, en Gascogne, se succèderont des réceptions, des hommages principalement au maréchal Foch. En 1919 Reclams consacre plusieurs articles sur ce sujet, et même un numéro spécial. En fait, la grande guerre a mis la nation, la grande patrie, au premier plan. Et les félibres ont majoritairement emboité le pas. Après la guerre, ils resteront dans ce même état d’esprit. L’élan de la fin du XIXe siècle sur la fierté régionale, sur la redécouverte de sa culture ne sera pas vraiment reprise. Les félibres gascons, comme ceux des autres pays d’Òc n’ouvriront pas de réflexion sur l’identité ou la nationalité.

La guerre marque une transition vers un autre monde.

Références

U souldat biarnes a la guerre, Yulien de Caseboune
Le matricule 1628 pendant la guerre, Edouard Moulia
Chemins de mémoire, Direction des Armées
Armanac dera montanho 1919 – 1929
Les débuts de Reclams de Biarn e Gascougne, Jean-Marie Sarpoulet




14 – 18 vue par les Gascons : Une permission à la maison

Cette guerre qui devait être rapide et qui n’en finit pas. Cette guerre où l’on entend en permanence le bruit des obus, les cris des blessés, cette guerre, tout le monde voudrait s’en échapper. La permission, rare, est l’occasion de ré-apprécier un instant, le cœur endolori, le parfum de sa région, la douceur de la maison. Édouard Moulia raconte.

La Guerre 14 – 18 vue par les Gascons, épisode 6 : Une permission à la maison. Fait suite à l’épisode 1, La mobilisation, à l’épisode 2, Bégarie un destin tragique, à l’épisode 3 : les Territoriaux du Gers, à l’épisode 4 : les femmes dans la guerre, et à l’épisode 5 : Les félibres, petit ou grande patrie ?

Une permission se vos pletz

La guerre en chantant - permissionLa guerre doit être courte, alors il n’est pas prévu d’avoir des permissions. Le temps passe. La colère monte à l’arrière, on veut revoir ses proches. Les employeurs, les femmes de la campagne demandent le retour des bras pour les gros travaux. Sous la pression publique, relayée par les élus, le général Joffre décide mi-1915 d’accorder 6 jours de permission à chacun, à condition qu’il n’y ait pas de raison supérieure : relève en retard, offensive prévue… En septembre 1916, pour soutenir le moral des soldats et des gens restés au pays, le droit passera à 7 jours trois fois par an. En 1917, les insubordinations des soldats et la grogne des civils croissant, le général Pétain assouplira encore ce régime. À ces jours, sont ajoutés un délai de route calculé selon la distance. Pour les Gascons, cela représente trois jours.

Maladie appelée des pieds de tranchée : les pieds gelés - permission
Maladie appelée des pieds de tranchée : les pieds gelés

Les blessés, eux, ont 7 jours sûrs d’une permission de convalescence à la maison. Presque un plaisir d’être blessé, comme le rapporte Edouard Moulia dont les pieds ont gelé et qui a frôlé l’amputation : Se souffrim ? N’y pensa-m pas. S’és cau abraca las cames ? E qu’ey aquero puchque lou restan e ba damoura. En aboussen touts abut autan lous brabes amics qui la herralhe a esbrigalhats à ne pas trouban mey nat tros maye qu’u esquilhot !

Se sofrim ? N’i pensam pas. Se’s cau abracar las camas ? E qu’ei aquerò puishque lo restant e va damorar. E n’avossen tots avut autant los braves amics qui la herralha a esbrigalhats a ne pas troba-n mei nat tròç magèr qu’un esquilhòt. Souffrir ? Nous n’y pensons pas. Nous raccourcir la jambe ? Et qu’est-ce donc puisque le reste va nous rester ? Ah ! s’ils avaient connu un sort pareil les bons amis que l’acier a déchiquetés au point de ne pas retrouver de morceaux plus grands qu’une noix ! (traduction de Jean-Pierre Brèthes)

La première permission, une description émouvante d’Édouard Moulia

Le soldat peut-il comprendre ce qui se passe dans la région qu’il a quittée ? Les femmes, les anciens, les enfants peuvent-ils comprendre ce qui se passe au front ? Probablement pas. Mais tous rêvent de la fin des hostilités ou, au moins, d’un répit à la maison.

La matricule 1628 en permissionMieux que personne, ce soldat journaliste, félibre de l’Escòla Gaston Febus, a su écrire l’émotion du retour à la maison lors de sa première permission. Le texte, avec toute sa force, ne demande pas de commentaires.

Merci aux frères Moulia, imprimeurs à Orthez, petits-fils d’Édouard, de nous avoir autorisé la publication de cet extrait bouleversant. La référence du livre magnifique dont est tiré cet extrait est tout en bas de l’article.

L’article vous propose d’explorer :

le témoignage en graphie originale (en suivant),
le témoignage en graphie classique (en-dessous du premier),
enfin le témoignage en français dans la traduction de Jean-Pierre Brèthes.

De cap ta case

Manuscrit d'Edouard Moulia - permission
Manuscrit d’Edouard Moulia

Decap ta case ! La bère pause ! N’ey pas heyt dise arrey aus de nouste permou que bouy ha-us la susprése… e à you tabey.

A mesure qui loû trî débare de pous, l’estoumac que s’ém bousse, qué-m bad mourdén coum s’abi abalat peyrétes. Lou plasé, la gauyou, bahide…
Bourdèu ! Tè, lou bounets de per nouste ! E aqueth débisa qui counéchi… Que ba, que ba, qué-n bau décap ta nouste… Tè, lous pîs, dréts coum esparrous, las maysous blanques. E lou gabe…
Moun Diu, d’oun sorti you ! Dise que tourni béde tout aquéro qui ey tan de cops crédut de … Mercés, moun Diu ! Lou cô qué-m pallaque, adare. Ne poutch pas mey estam sédut. Que sey que dou trî enla que beyrey lusi, à guèuche, la biélhe tour de Mouncade e lou teyt de l’oustau oun bau, ta bètlèu, sémia la yoye !
Puyôu ! Batch ! Castétarbe… la Moutéte… lou Poun-Biélh… ­Adéchats, adéchats, causes de nouste !… L’alét qué-m manque e que cau que m’estuyi ta m’eschuga lous oélhs touts engourgoustits… Que bau, au doubleban, ploura coum ûe bit frésc talhade !

Bam ! E labéts souldatot, n’ès arribat adare, e ne cau pas ploura, bissè ?
Orthez ! Que débari à plasés…
— Tè ? se m’arcoélh u biélh amic qui-m a récounéchut maugrat u bèth mus de barbes. E n’ès pas mourt ?
Qué-m tàsti, en arridén :
— Nou, pas encoère.
— Qué s’abèn dit que t’abèn tuat qu’a u més.
— Quio, quio… Que ba, que ba…
E que m’escàpi en thanquan.
— Tè, qu’ès aquiu ? sé-m hè gn’aut. E qu’as lous pès, encoère ?
— E bahide, sé-m sémble !
— Tan mélhe. Qu’abèn dit per aciu qué-t ous abè caluts abraca…

Qué-m tourni escapa. Aquéths estanquéts qué-m desrounten. Se ne souy pas mourt, se n’ém an pas ségat lous pès… you que sey que ne s’én a pas mancat hère ! E poden sabé, aquéstes praubots de per aciu, so qui-s passe lahore ?Que m’espiyen coum ûe bèsti curiouse. Que sey que souy magre, aflaquit, e qu’ey oeyt més de barbes en brouchague. E qué-m hè, à you, aquero ?
So quim cau, ne soun pas plagnéts de curiousè : qu’ey la case… Qu’y souy yuste. U birepléc e que bey lou pourtau… Y bau arriba ? Las cames que s’ém pléguen… Lous bésis que m’apèren.. Que hey dou chourd…

Pam ! Pam !
B’ou récounéchi béroy aquéth cop de malhuque sus la tadye dou pourtau ! Qu’ey dat dus trucs, coum u mandian, ta qu’ém biénin ourbi e, per la sarralhe, que guigni qui ba biéne au colidor… Lou labrit qu’a énténut dou houns dou casau, e qu’ey lou purmè darrè lou barroulh en gnaulan tan qui pod. Que l’enguichi : css, css, ta hau esmalicia, puchque n’ém a pas récounéchut. Qu’ey bertad, qu’aulouréyi las poutingues dous espitaus din mey que quoan souy pertit !…
— Floc ! Gahéu ! se dic labéts déns la sarralhe.
D’arrauyous qui ère, lou câ que s’ey carat. Lou qui l’apère p’ou sou noum qu’ey de case. Qu’a récounéchut la bouts e l’apérét, e adare que trépe de gauyou, que ploure, que saute cabbath lou pourtau…

Tan qui gnaulabe, las sos e lou pay au cap dou casau qu’at déchan tout ta biéne ourbi. Adare, puchque lou Floc e s’ey carat, que hèn mey biste ta arriba, permou u counéchut que déut esta aquiu. E qui ey ?
Pénsat s’ey bésougn d’ayude ta ourbi ! Né-m souy pas desbroumbat encoère la manicle de la sarralhe. Que la sabi percisémén manéya tout choaus, lous sés de sourtide à l’escounut !… Que souy entrat en u bouhat de bén. Lou Floc, né-m ou poutch pas tira de dessus de tan é-m bôu ha amigalhes…
— Tè, qu’ès tu ? sé-m dits lou pay, din esmudit…
E, bouque clabérade, oélhs humits, ûe pause qué-s sarram déhèt…
Que souy à case !…

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De cap tà casa

Lou matricule 1628 - permissionDe cap tà casa ! La bèra pausa ! N’èi pas hèit díser arren aus de noste permor que voi ha-us la suspresa… e a jo tanben.
A mesura qui lo trin devara de pos, l’estomac que se’m boça, que’m vad mordent com s’avi avalat pèiretas. Lo plaser, la gaujor, bahida…
Bordèu ! Ten, lo bonets de per noste ! E aqueth devisar qui conéishi… Que va, que va, que’n vau de cap tà noste… Ten, los pins, drets com esparrons, las maisons blancas. E lo gave…
Mon Diu, d’on sòrti jo ! Díser que torni véder tot aquerò qui èi tant de còps credut de… Mercés, mon Diu ! Lo còr que’m pallaca, adara. Ne poish pas mei esta-m sedut. Que sèi que deu trin enlà que veirèi lusir, a guèucha, la vielha tor de Moncada e lo teit de l’ostau on vau, tà bèthlèu, semiar la jòia !
Puyòu ! Batch ! Castetarba… la Motèta… lo Pont-Vielh… Adeshatz, adeshatz, causas de noste !… L’alet que’m manca e que cau que m’estuji tà m’eishugar los uelhs tots engorgossits… Que vau, au dobleban, plorar com ua vit fresc talhada !

Vam ! E lavetz soldatòt, n’ès arribat adara, e ne cau pas plorar, bissè ?
Ortès ! Que devari a plaser…
— Ten ? Se m’arcuélh un vielh amic qui m’a reconeishut maugrat un bèth mus de barbas. E n’ès pas mort ?
Que’m tasti, en arrident :
— Non, pas enqüèra.
— Que s’avèn dit que t’avèn tuat qu’a un mes.
— Quiò, quiò… Que va, que va…
E que m’escapi en tancant.
— Ten, qu’ès aquiu ? Se’m hè nh’aut. E qu’as los pès, enqüèra ?
— E bahida, se’m sembla !
— Tant mélher. Qu’avèn dit per aciu que t’us avè caluts abracar…

Que’m torni escapar. Aqueths estanquets que’m desrontan. Se ne soi pas mort, se ne’m an pas segat los pès… jo que sèi que ne se’n a pas mancat hèra ! E poden saber, aquestes praubòts de per aciu, çò qui’s passa lahòra ?
Que m’espian com ua bèsti curiosa. Que sèi que soi magre, aflaquit, e qu’èi ueit mes de barbas en broishaga. E que’m hè, a jo, aquerò ?
Ço qui’m cau, ne son pas planhets de curiosèr : qu’ei la casa… Qu’i soi juste. Un viraplec e que vei lo portau… I vau arribar ? Las camas que se’m plegan… Los vesins que m’apèran… Que hèi deu shord…

Pam ! Pam !
V’u reconéishi beroi aqueth còp de malhuca sus la tacha deu portau ! Qu’èi dat dus trucs, com un mandiant, tà que’m viénin orbir e, per la sarralha, que guinhi qui va viéner au colidòr… Lo labrit qu’a entenut deu hons deu casau, e qu’ei lo purmèr darrèr lo varrolh en nhaulant tant qui pòt. Que l’enguishi : css, css, tà ha-u esmaliciar, puishque ne m’a pas reconeishut. Qu’ei vertat, qu’auloreji las potingas deus espitaus din mei que quan soi partit !…
— Flòc ! Gahè-u ! ce disi lavetz dens la sarralha.
D’arraujós qui èra, lo can que s’ei carat. Lo qui l’apèra peu son nom qu’ei de casa. Qu’a reconeishut la votz e l’aperet, e adara que trepa de gaujor, que plora, que sauta capvath lo portau…

Tant qui nhaulava, las sòrs e lo pair au cap deu casau qu’ac deishan tot tà viéner orbir. Adara, puishque lo Flòc e s’ei carat, que hèn mey viste tà arribar, permor un coneishut que devut estar aquiu. E qui ei ?
Pensatz s’ei besonh d’ajuda tà orbir ! Ne’m soi pas desbrombat enqüèra la manicla de la sarralha. Que la sabi percisement manejar tot shuaus, los sers de sortida a l’esconut !… Que soi entrat en un bohat de vent. Lo Flòc, ne m’u poish pas tirar de dessús de tan e’m vòu har amigalhas…
— Ten, qu’ès tu ? Ce’m ditz lo pair, din esmudit…
E, boca claverada, uelhs umits, ua pausa que’s sarram dehèt…
Que soi a casa !…

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En route vers chez moi avec une permission

Edouard Moulia - récit de permission
Édouard Moulia

En route vers chez nous ! Quels heureux instants ! Je n’ai rien annoncé aux miens parce que je veux faire la surprise, à eux… et à moi aussi.

À mesure que le train prend de la vitesse, mon estomac se serre, il est parcouru d’élancements comme si j’avais mangé des éclats de silex. Le plaisir, la joie, bien sûr…
Bordeaux ! Tiens, des bérets de chez nous ! Et cette langue que je reconnaissais… Ça va, ça va, on se rapproche de chez nous… Et voici les pins, droits comme barreaux d’échelle, les maisons blanches. Et le gave…
Mon Dieu, d’où je reviens ! Dire que je revois tout cela moi qui ai si souvent cru que… Merci, mon Dieu ! Maintenant, le sang bout dans mon cœur. Je ne peux plus rester assis. Je sais que depuis le train je vais voir se détacher, à gauche, la vieille tour Moncade et le toit de la maison sous lequel je vais, très bientôt, répandre la joie !
Puyoô ! Baigts ! Castétarbe… La Moutète… Le Pont-Vieux… Salut, salut décor familier !… J’en ai le souffle coupé et il faut que je me détourne pour essuyer mes yeux engorgés de larmes… Je vais, mille dieux, pleurer comme le sarment qu’on vient de tailler !

Ben ! Et alors petit soldat, te voilà arrivé maintenant, et il ne faut pas pleurer, n’est-ce pas ?
Orthez ! Je descends avec bonheur…
— Tiens donc ? me dit à la descente une vieille connaissance qui m’a reconnu malgré la vieille barbe à mes joues. Tu n’es donc pas mort ?
Je me tâte en éclatant de rire :
— Non, pas encore.
— On nous avait dit que tu avais été tué le mois dernier.
— Mais oui, mais oui… ça va, ça va…
Et je m’esquive en boitant.
— Tiens, tu es là ? me dit un autre. Et tu as encore tes pieds ?
— Bien sûr, il me semble bien !
— Tant mieux. On avait dit dans le coin qu’il avait fallu te les amputer…

Je m’esquive de nouveau. Ces arrêts me perturbent. Si je ne suis pas mort, si on ne m’a pas coupé les pieds… moi je sais qu’il ne s’en est pas fallu de beaucoup ! Peuvent-ils deviner, les pauvres malheureux, ce qui se passe là-bas ?
On me regarde comme une bête curieuse. Je sais que je suis maigre, efflanqué, et que j’ai en broussaille une barbe de huit mois. Et qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse, ça, à moi ?
Ce dont j’ai besoin, ce n’est pas d’une curiosité pleine de compassion : c’est de la maison… J’y arrive presque. Un virage et je vois la porte cochère… Vais-je y arriver ? Mes jambes chancellent… Des voisins m’interpellent… Je fais le sourd…

Pan ! Pan !
Que je reconnais bien ce coup de marteau sur le grand clou de la porte ! J’ai frappé deux coups, comme un mendiant, pour que l’on vienne m’ouvrir et par la serrure j’épie : qui va arriver par le corridor ?… Le labrit a entendu du fond du jardin et il est le premier arrivé derrière le verrou, aboyant tout ce qu’il sait. Je l’excite : kss, kss, pour le mettre en rage, puisqu’il ne m’a pas reconnu. Il est vrai que je sentais le médicament et l’hôpital plus que quand je suis parti !…
— Floc ! Attrape-le ! dis-je alors dans le trou de la serrure.
Enragé juste avant, le chien s’est tu. Celui qui l’appelle par son nom est de la maison. Il a reconnu la voix et l’ordre et maintenant il trépigne de joie, il pleure, il saute sur la porte…

Pendant qu’il aboyait, mes sœurs et mon père s’étaient interrompus pour venir ouvrir. Maintenant, comme Floc s’est tu, ils se hâtent d’arriver, parce que c’est une connaissance qui doit être là. Mais qui ?
Pensez bien que je n’ai pas besoin d’aide pour ouvrir ! Je n’ai pas encore oublié le mécanisme de la serrure. Je savais très bien la manœuvrer tout en douceur, les soirs de sortie en cachette !… Je suis entré en un souffle de vent. Mon Floc, je ne peux pas m’en dégager, tant il veut me prodiguer de caresses…
— Ah ! c’est toi ? me dit mon père, tout interdit…
Et, sans un mot, les larmes aux yeux, un long moment nous restons enlacés…
Je suis chez moi !

Retour en tête

Référence

Le Matricule 1628 pendant la guerre, Lou Matricule 1628 péndén la guerre, (version bilingue gascon-français) – Edouard Moulia, imprimerie Moulia, 64, avenue Adrien Planté 64300 Orhez (20 euros au comptoir, 25 euros en cas d’expédition).

Les images liées à Édouard Moulia ont été fournies aimablement par les frères Moulia.




14-18 vue par les Gascons : Les femmes dans la guerre

La Guerre 14 – 18 vue par les Gascons, épisode 4 : Les femmes dans la guerre. Fait suite à l’épisode 1, La mobilisation, à l’épisode 2, Bégarie un destin tragique, et à l’épisode 3 : les Territoriaux du Gers.

Si les femmes ne sont pas sur les champs de bataille, elles jouent un rôle-clé dans la continuation de la vie économique du pays et dans le soutien de l’effort de guerre. Un rôle dans lequel elles vont s’épuiser…

Le gouvernement fait appel aux femmes françaises

Les hommes sont mobilisés au moment où on allait faire la récolte du blé. Le pays doit continuer à vivre et produire. Aussi, René Viviani, président du Conseil des ministres, lance le 2 août 1914 un appel aux femmes françaises :
Déclaration de Viviani aux femmes françaises« […] Il faut sauvegarder votre subsistance, l’approvisionnement des populations urbaines et surtout l’approvisionnement de ceux qui défendent la frontière, avec l’indépendance du pays, la civilisation et le droit.
Debout, donc, femmes françaises, jeunes enfants, filles et fils de la patrie! Remplacez sur le champ du travail ceux qui sont sur le champ de bataille. Préparez-vous à leur montrer, demain, la terre cultivée, les récoltes rentrées, les champs ensemencés! Il n’y a pas, dans ces heures graves, de labeur infime. Tout est grand qui sert le pays.
Debout! à l’action! à l’œuvre! Il y aura demain de la gloire pour tout le monde.

VIVE LA RÉPUBLIQUE ! VIVE LA FRANCE ! »

À la campagne, les femmes s’organisent

Eauze - Les femmes en charge des travaux des champs
Eauze – Les femmes en charge des travaux des champs

Les hommes sont partis à la guerre, les hommes âgés de 21 à 48 ans. À l’arrière, les travaux restent à faire. Alors, les femmes sèment, labourent, vendangent, moissonnent, élèvent le bétail, réparent les outils. Mais les outils sont faits pour les hommes ; les manches de charrue sont trop hauts, durs à manier. Que sarran las dents.

Le docteur gersois Emmanuel Labat commente : Combien de tâches où la violence de l’effort est nécessaire et la surprise des brutales secousses inévitable. Voyez la paysanne accrochée à la charrue, sur ce guéret aux mottes grasses et dures, où chaque pas lui fait perdre l’équilibre. Voyez-la tressautant sur la selle étroite de la faucheuse, ou d’une main saisissant par la corne une vache qui fuit pour la soumettre au joug qu’elle tient de l’autre, ou suspendue aux ridelles de la charrette pour retenir le chargement qui penche à la traversée d’un ruisseau.

Pour les gros travaux, les femmes de la campagne font appel à celles de la ville. Personne ne vient. Il faut dire que ces dernières sont sollicitées…

À la ville, les femmes exercent de nouveaux métiers

Les femmes de la ville remplacent les ouvriers et les employés partis à la guerre. Elles prennent des métiers qui étaient jusqu’alors réservés aux hommes. Dans les services publics, elles sont factrices, garde-champêtres, agents de maintenance, elles réparent un bec de gaz, une conduite. Dans les usines, les commerces, les artisanats, elles sont ouvrières, soudeuses, boulangères… Elles deviennent aussi institutrices.

L’industrie de guerre se délocalise vers le sud et emploie des femmes. On appellera les dames qui y travaillent les munitionnettes. Elles travaillent 143 h par quinzaine avec un jour de repos et portent les obus dans des brouettes. Puis, la guerre durant, elles se formeront et prendront des postes de plus grande responsabilité, elles deviendront surintendantes, directrices d’entreprise…

Les femmes conduisent les tramways et produisent des obus
À Bordeaux, les wattwomen conduisent les tramways et les munitionnettes produisent des obus

La désolation s’installe – Dòl e malur

Très vite, les premiers morts sont annoncés. Alors les femmes attendent les nouvelles, partagent les lettres. Parfois, comme le rapporte l’Ariégeoise Marie Escholier, elles contiennent des phrases terrifiantes : Je suis encore en vie, la plupart des copains sont morts, ou J’ai bien changé, je sais ce que c’est que la vie, nous sommes moins qu’une fumée, ou encore Nous sommes de la viande de boucherie.

Les femmes dans la guerre - Hôpital militaire de Barèges
Hôpital militaire de Barèges (65)

Et les soldats blessés sont renvoyés à l’arrière, les réfugiés arrivent. Les municipalités organisent des « Ateliers patriotiques » où on confectionne tout ce qu’il faut pour soigner les blessés. Des femmes se portent bénévoles pour les soigner.

Cependant, les femmes ont peur quand elles voient arriver des gendarmes. C’est généralement pour annoncer la mort d’un proche. Madame Sabardan, de Berdoues (Gers), a trois fils à la guerre. Les gendarmes viendront le 27 août 1914 pour lui annoncer la mort de François puis le 6 janvier 1915 pour celle de Jean. Lo Jan, mon praube hilh qu’es mòrt dit-elle sobrement à ses voisines.

Les femmes ne veulent plus lire les journaux dont les fanfaronnades imbéciles me font mal au cœur, écrit Marie Escholier le 6 septembre 1914. Une mère apprend que son fils est prisonnier à Magdeburg, elle est soulagée, radieuse, Marie Escholier précise : On a des bonheurs qui feraient la désolation des jours ordinaires.

Les femmes gardent le lien avec les soldats

Les femmes marraines de guerre
Une marraine de guerre

Les femmes savent qu’elles doivent soutenir les soldats au front. Elles comprennent vite que l’habillement des soldats n’est pas adapté. Alors elles envoient des chandails mais on leur fait savoir que ce n’est pas pratique à enlever quand le soldat est blessé. Alors elles font des tricots. Elles font des passe-montagne. On leur fait savoir qu’il faut laisser une fente au niveau des oreilles pour que les soldats entendent bien. Rosemonde Rostand, la femme d’Edmond, organise un atelier appelé Le tricot du soldat.

Et les femmes soutiennent aussi le moral des soldats. Maurice Faget, un territorial gersois reçoit un grand nombre de colis de nourriture pendant la guerre. Il en dit sa satisfaction par retour de lettre. Finalement, il aura reçu tout ce qui constitue la gastronomie gasconne : foies gras, confits, civets, ris et cervelles, volailles en accommodements les plus variés, pastis (gâteau gersois), crêpes, merveilles, etc.

Les femmes se lassent

Arsenal de Tarbes – fabrication d’obus

La guerre devait aller vite, les femmes acceptent sans broncher ces conditions de travail. Mais la guerre s’éternise et les femmes s’épuisent. L’alimentation est insuffisante, due à des productions moindres et aux réquisitions pour alimenter les soldats. L’hiver 1917 est exceptionnellement froid et les récoltes sont les plus faibles depuis 1840. La disette menace le pays, les prix s’envolent. Et les femmes s’occupent des enfants, des soldats blessés, des personnes âgées.

Les journées s’allongent, elles travaillent aussi de nuit. Les industries développent le taylorisme et elles sont peu payées. Des conflits sociaux vont voir le jour. Le 22 février 1918, à l’arsenal de Tarbes, les ouvrières expriment leur ras le bol. Elles se mettent en grève et demandent une augmentation de salaire de 1 franc par jour, ce qui porterait leur journée de 7,50 fr à 8,50. Et surtout elles hurlent : « nos poilus, rendez-nous nos poilus. A bas la guerre, nous voulons la paix » et elles chantent l’Internationale.
Voir ici la retranscription du rapport du Commissaire Spécial à son supérieur sur la journée du 22 février 2018.

Les femmes sont renvoyées dans leur foyer

Les femmes apprennent vite pendant la guerre
Dessin du Toulousain Henri Maigrot (1857 – 1933), dit Pif

La démobilisation est un soulagement. Les hommes reviennent.

Dès la signature de l’armistice, les usines renvoient les femmes. On leur rappelle qu’elles étaient là en remplacement. Celles qui ont besoin de travailler parce qu’elles n’ont pas ou plus de mari, peuvent aller vers des métiers de femmes comme brodeuses, payés à la moitié d’un ouvrier d’usine. Ce qu’elles ont appris ne sert plus à rien. Mais il manque 1,4 millions d’hommes qui ne sont pas revenus sans compter les grands blessés et mutilés de guerre.

Et les femmes ont de nouvelles aspirations. Elles entreront dans le tertiaire, dans le social, les professions libérales, elles prétendront au baccalauréat (baccalauréat féminin créé en 1919) ou aux grandes écoles d’ingénieurs (Centrale Paris recevra les premières élèves femmes en 1918).

Malgré ce qu’elles ont démontré durant toute la guerre, on ne leur donnera pas le droit de vote. Sauraient-elles voter ? Conduire leur vie ? Les femmes devront attendre la fin de la seconde guerre mondiale pour obtenir le droit de vote en 1944. Et 1965 pour ouvrir seules un compte bancaire. Rappelons que les hommes ont obtenus le droit de vote « universel » en 1848.

Références

Extraits du journal de Marie Escholier L’âme paysanne, Emmanuel Labat, 1919
Lettres de mon père, 1914–1918, Henri Faget : ensemble de 500 lettres envoyées par Maurice Faget à sa famille à Cassaigne (Gers)
La guerre de 14- 18 à travers la lecture du Courrier de Bayonne et du Pays Basque
, Culture et Patrimoine Senpere
L’image en tête de l’article reproduit une affiche du gouvernement américain publiée en 1917, avant l’intervention des USA dans le conflit.