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Queste et questaus

On a gardé l’image d’Épinal des serfs du Moyen-âge, corvéables en toute occasion et à la merci de leur seigneur. Pourtant, la réalité est bien différente, tout du moins en Gascogne avec les questaus et les casaus. Suivons Benoit Cursente, d’Orthez, chercheur au CNRS et spécialiste des sociétés rurales gasconnes au Moyen-âge.

Une société hiérarchisée par des liens personnels

Benoit Cursente spécialiste des questaus - Une histoire de la questalité, Serfs et libres dans le Béarn médiéval
Benoit Cursente – Une histoire de la questalité, Serfs et libres dans le Béarn médiéval

Nous sortons de l’époque romaine où des colons libres côtoient des esclaves, servus, attachés à leurs maitres. Ainsi, le statut d’esclave disparait progressivement et est remplacé par des liens personnels. Ce sont les Wisigoths qui emmènent cette nouvelle pratique.

Tel homme se « donne » par serment à un autre et devient en quelque sorte un membre de sa famille ou de sa companhia [littéralement, ceux qui partagent son pain]. En échange de ce serment et des services qu’il s’engage à fournir, il reçoit une terre ou des revenus qui lui permettent de vivre.

On voit ainsi tout un réseau de liens personnels qui se tissent du sommet de la hiérarchie (le roi) jusqu’à la base de la société. C’est l’origine de la féodalité.

Notons que le rituel de l’hommage tel qu’on le connait à partir du XIIIe siècle n’est pas encore généralisé. En particulier, en Gascogne, on retrouve cette pratique dans le bordelais et en toulousain seulement.

Une organisation de la société en casaus

Le battage du grain
Le battage du grain

Les terres données à travailler constituent des unités fiscales. Leur chef, noble ou paysan, est « seigneur » de sa terre et de ceux qui y vivent. C’est le casal ou casau en gascon, c’est à dire une maison, un enclos, des champs et des droits sur des espaces pastoraux. Leur chef est le casalèr.

Bien sûr, le casau peut être soumis à une redevance, le casau ceissau [en français le cens] ou au  casau serviciau c’est-à-dire à un service particulier.

Lorsque le casau est éloigné, on préfère un prélèvement en espèce ou en nature (grains, volailles, fromages, etc.) ou des services comme l’aubergada [l’hébergement du prince et de sa suite]. Lorsque le casau est proche d’une forteresse, il est soumis à des services militaires ou d’entretien.

Par exemple, près du château de Lourdes, nous trouvons des casaus soumis à des obligations de service armé (ost) et de cavalcada [chevauchée], d’autres à des prestations de transport ou de guet, d’autres enfin à des services particuliers comme nourrir les chiens du comte, fournir de l’avoine à son cheval ou encore faire taire les grenouilles pour ne pas gêner le sommeil du comte…

Certains casaus doivent fournir une aide à d’autres casaus. On voit ainsi se mettre en place une société organisée autour des casaus qui sont des unités fiscales et de production, dont certains sont dits « francs » et qui doivent un service armé (le début des chevaliers), d’autres rendent des services dits « nobles », d’autres enfin des services dits « serviles ».

L’apparition des questaus

Nous sommes au XIIIe siècle. L’État moderne se met en place et les dépenses seigneuriales et d’administration se font de plus en plus lourdes. Il faut trouver de nouvelles ressources. Cela implique de mieux contrôler le territoire, ses ressources et sa population.

Les seigneurs revendiquent la possession des pâturages, des landes, des forêts et des eaux. Ils imposent alors des redevances pour leur utilisation. La vie sociale étant largement réglée par des pactes et des compromis écrits, on voit apparaitre progressivement dans les textes une nouvelle catégorie sociale : les questaus.

Pour garantir la pérennité des casaus, le droit d’ainesse apparait. Les cadets ou esterlos qui n’ont aucun droit, cherchent à se voir concéder des terres à exploiter pour lesquelles ils paient un cens. Ils se voient également attribuer la jouissance de pacages, des eaux ou des forêts seigneuriales en échange du nouveau statut de questau.

À noter, Benoit Cursente propose comme origine du mot esterlo (estèrle en gascon actuel) le mot latin sterilis, car le cadet n’a pas le droit d’avoir une descendance dans la maison natale. D’ailleurs, estèrle en gascon veut dire stérile.

Questaus et casaus

Le questau paie la queste

Questaus et casaus - travaux des champs
Travaux des champs

En plus du cens, le questau paie la queste, impôt sur l’utilisation des pacages ou des forêts. Il peut être astreint au paiement de redevances en nature. Il s’agit de mesures de grains ou de vin, fourniture de volailles, hébergement de soldats, corvées au château, etc.

La communauté des questaus peut payer collectivement la queste. En fait, c’est un moyen de surveillance car, s’ils venaient à déguerpir, la queste qui ne varie pas augmente la charge de chacun.

Le questau renonce également par écrit à certains de ses droits. Par exemple, il s’engage à ne pas quitter la seigneurie dans laquelle il réside sous peine d’amende. Et/ou il doit fournir une caution par avance,  renoncer à ses droits qui lui garantissent que ses bœufs et ses outils ne soient pas saisis. Ou encore il s’engage à payer une redevance lors de la naissance de chacun de ses enfants. Autre exemple : il s’oblige à faire moudre au moulin seigneurial, etc.

Même les possesseurs de casaus qui doivent des services dits « non nobles » peuvent devenir questaus. Cela ne se fait pas sans résistance. On voit des déguerpissements collectifs (abandon des terres pour s’établir ailleurs) et les seigneurs doivent transiger et trouver des compromis.

Les questaus apparaissent dans toute la Gascogne, sauf en Armagnac et dans les Landes. En montagne, on voit moins de questaus du fait du mode de gestion des terres. Ils représentent environ 30 % de la population.

Echapper à l’état de questau

Questaus et casaus - La tonte des moutons
La tonte des moutons

Echapper à l’état de questau est possible.

On peut bénéficier d’une franchise individuelle moyennant le payement annuel du francau ou droit de franchise. Parfois, la liberté peut s’accompagner de réserves comme celle de continuer à habiter sur le casau et de le transmettre à ses héritiers qui devront payer une redevance annuelle ou s’astreindre à des services pour le seigneur. Mais, lo franquatge [La franchise] coûte cher car il s’accompagne du paiement d’un droit pouvant représenter le prix d’une maison.

De même, la liberté peut être accordée à des communautés entières moyennant un droit d’entrée assez élevé, quelques concessions définies dans une charte et le paiement collectif d’un francau annuel. Dans certains endroits, on paie encore le francau au XVIIIe siècle.

La création de nouveaux lieux de peuplements est aussi un moyen d’échapper à la condition de questau par le biais des franchises accordées aux nouveaux habitants. Comme il n’est pas question de voir tous les questaus échapper à leur condition en venant s’y installer, on le leur interdit ou on n’en autorise qu’un petit nombre à y venir.

Enfin, les esterlos peuvent s’y établir sans limite. C’est un moyen de bénéficier d’une nouvelle population tout en vidant l’excédent d’esterlos dans les casaus. C’est aussi le moyen d’affaiblir les casaus au profit d’autres systèmes plus lucratifs.

En résumé, la société paysanne gasconne du Moyen-âge s’articule autour de paysans propriétaires qui travaillent un alleu (franc de tous droits), de casalèrs soumis au cens ou à des services, de questaus et d’affranchis.

Chaque catégorie peut être soumise à des restrictions ou à des engagements particuliers.  Il en est de même des particuliers, ce qui rend la société de cette époque extrêmement complexe.

Serge Clos-Versailles

écrit en orthographe nouvelle

Références

Une histoire de la questalité, Serfs et libres dans le Béarn médiéval, Benoit Cursente, Société des Sciences, Lettres et Arts de Pau et du Béarn, 2011.
Puissance, liberté, servitude les Casalers gascons au Moyen Âge, Benoit Cursente, Histoire et Société rurales, 1996,  pp. 31-50




Histoires de loup

Le loup a longtemps hanté les campagnes gasconnes. Et on lui a fait une chasse intensive, si bien qu’on aurait tué le dernier loup gascon à la fin du XIXe siècle. Le croyait-on disparu ? Le voilà de retour…

Les premiers Loups sont ducs de Gascogne

Alors que règnent les Mérovingiens, la Gascogne échappe à leur contrôle. Ce sont les Vascons qui la gouvernent. Certes, on en sait peu de choses, sinon par le biais de chroniqueurs francs qui les décrivent comme des « sauvages ».

Sanche I Loup de Gascogne
Sanche I Loup de Gascogne (? – 812)

Voilà que surgit Lop 1èr [Loup 1er], Duc des Vascons de 670 à 688. Lop II est Duc de 768 à 778. Étant considéré comme le responsable de la défaite de Roland à Roncevaux, le roi des Francs l’aurait fait destituer et exécuter.

Son fils, Sanche-Lop, est Duc de 800 à 812. Puis, il cède sa place à son frère Semen-Lop, Duc de 812 à 816. D’ailleurs, il serait le père du premier roi de Pampelune Eneko Arista.

En continuant, son fils Garcia-Semen gouverne pendant 2 ans avant de céder sa place à son frère Lop III Centolh, duc de 818 à 819. Bien que la fausse charte d’Alaon lui attribue deux fils : Centolh-Lop, vicomte de Béarn et Donat-Lop, comte de Bigorre, il semble qu’il n’ait pas eu de descendance.

Ensuite, on ne parle plus de Lops au duché de Gascogne.

Le loup ne s’attaque pas qu’aux troupeaux

François Grenier de Saint-Martin (1793-1867) - Petits paysans surpris par un loup
François Grenier de Saint-Martin (1793-1867) – Petits paysans surpris par un loup

Pierre Bordages, curé d’Estancarbon en Comminges écrit dans ses registres paroissiaux : « Le deux août 1761, les loups dévorèrent une fille de Pointis-Inard, on ne trouva que le crâne et les habits huit jours après. Le douze, ils tuèrent une fille de Villeneuve-de Rivière, la transportèrent assez loin, la mirent à nu et la meurtrirent. Le quatorze, ils tuèrent un garçon d’environ quinze ans à Beauchalot, et le seize, une femme de cinquante ans à Aulon, vers les huit heures du matin, et les autres à la même heure du soir, en gardant le bétail, ce qui mit l’alarme dans le pays, ces malheurs étant sans exemple ».

Jean-Marc Moriceau, professeur émérite d’histoire à l’université de Caen, a dépouillé des registres paroissiaux de 1580 à 1842. Il recense 18 000 cas de prédation de loups sur l’homme en France métropolitaine. Ainsi, il note que les loups attaquent surtout de jeunes enfants isolés. L’Auvergne, la Champagne et la Bretagne sont particulièrement concernées, alors qu’on n’en trouve presque pas en Normandie.

Les périodes les plus propices aux attaques de loups sont celles où on les chasse le moins, notamment pendant les troubles comme les Guerres de Religions.

La chasse aux loups / la caça a la lobatalha

Pour lutter contre les lops [loups], on organise de grandes battues et on verse des primes à ceux qui tuent des loups.

Blason marquis de Flamarens, grand louvetier
Blason du Marquis et du Comte de Flamarens, Grand Louvetier

Charlemagne crée la Louveterie / Lobateria en 813. À sa tête, un Grand Louvetier qui prête serment au roi. Il est assisté de Lieutenants et de Sergents de Louveterie / lobatèrs qui lui prêtent serment à leur tour. Gaston de Crossoles, Marquis de Flamarens est Grand Louvetier de 1741 à 1753, Emmanuel-François de Crossoles, Comte de Flamarens, occupe la charge de 1753 à 1780.

De plus, les seigneurs hauts-justiciers doivent organiser des battues tous les trois mois. Par exemple, le 13 mars 1712, on organise une chasse dans le bois du Marmajou à Vic de Bigorre. Les habitants doivent venir avec leurs fusils. Ceux qui sont absents sont pignorés de 3 livres et ceux qui tuent un loup sont récompensés. De même, le 12 mars 1775, la communauté de Lherm en Comminges délibère sur la dépense de 10 livres 11 sols occasionnée par une chasse aux loups ordonnée par le Subdélégué et « sur quel essaÿ il ne pareu que beaucoup de pies & de corbeaux, et non de loups, comme nen paroissant point dans ce paÿs, que fort rarement ».

Insigne d'un lieutenant de louveterie contemporain
Insigne d’un lieutenant de louveterie contemporain

Mais le versement de primes conduit à des abus qui entrainent la suppression de la Louveterie en 1787. Puis, les guerres de la période révolutionnaire entrainent la multiplication des attaques de loups sur les soldats, si bien que Napoléon la rétablit en 1804.

Les Lieutenants de Louveteries existent toujours. Et la loi de 1971 les charge de veiller à réguler les nuisibles et à maintenir l’équilibre de la faune sauvage.

Le Baron de Ruble, chasseur de loups en Gascogne

La loi du 3 août 1882 facilite la destruction des loups. D’après le Bulletin du Ministère de l’agriculture, on a tué 1 316 loups en 1883, 760 en 1886 et 515 en 1889. En 1940, il ne reste plus de loups en Europe, sauf en Espagne et en Italie.

Baron Paul-Joseph-Alphonse de Ruble (1799-1896)
Baron Paul-Joseph-Alphonse de Ruble (1799-1896)

Le Baron Paul-Joseph-Alphonse de Ruble (1799-1896) est Lieutenant de louveterie en 1830. Il habite le château de Bruca sur la commune de Blanquefort dans le Gers. En fait, il parcourt la Gascogne pour chasser le loup.

Pour mieux y parvenir, il croise des chiens et crée une race des Bleus de Gascogne appelés Chien de Ruble.

Finalement, en 1848, le Baron de Ruble tue le dernier loup du Gers entre Lectoure et Fleurance. La chasse nous est racontée par les témoins : « Huit heures dura la chasse, d’un train d’enfer, par monts et vallées, mais en vain. Harassés, hommes, chevaux et chiens durent s’arrêter. Plus madré qu’un ancien, le jeune loup avait disparu aux alentours d’un vaste étang… Dix-sept jours de suite, la bête fut relancée, poursuivie à outrance. Enfin les chasseurs l’emportèrent. Le loup squelettique fut forcé et l’hallali sur pied fut sonné. L’explication de ce mystère est que, chaque jour, la bête sur ses fins se réfugiait à la nage sur un minuscule îlot broussailleux au centre de l’étang. Elle en sortait la nuit pour aller se nourrir ».

Il est de retour

Présence du loup en Europe de l’Ouest (source Large Carnivore Initiative for Europe)

Que’s lobatèja [On crie au loup]. On a aperçu les deux premiers loups en 1992 dans le Mercantour. Il progresse rapidement : on le voit dans les Vosges en 2011, dans l’Aude en 2014, puis dans le Tarn. En Gascogne, on observe le premier loup à Troncens dans le Gers en 2012. Des rumeurs le font apercevoir en Béarn, en Bigorre, en Ariège. En fait, il revient dans toute l’Europe.

Le loup est un carnivore. Il mange des cerfs, des chevreuils, des sangliers mais ne dédaigne pas les lapins, les oiseaux, les œufs, les grenouilles et même les baies sauvages. On sait que la présence du loup contribue à réguler la population d’ongulés (cerfs, chevreuils, isards, chamois, sangliers, etc.) et à améliorer leur état sanitaire car il chasse les plus faibles et les animaux malades. Il s’attaque aussi aux troupeaux qui ne représentent que 8 % de son alimentation.

Le loup vit en meutes de 5 à 6 individus. À la recherche d’un nouveau territoire, un loup peut parcourir plusieurs dizaines de kilomètres par jour. C’est ce qui explique que l’on en voit çà et là de manière isolée.

Aujourd’hui, le loup fait partie des animaux protégés. On en compte plus de 600 en France.

Un Plan national d’actions couvre la période 1998 à 2023. Il vise à limiter l’impact du loup sur l’élevage : installation de parcs électrifiés, achat de chiens de protection, gardiennage des troupeaux, lutte contre les chiens errants qui font aussi beaucoup de ravages dans les troupeaux. Lorsqu’on constate une attaque, la réglementation prévoit que l’éleveur reçoive des indemnisations.

Comparons chiens et loups

Sa place dans la culture populaire

Un si long voisinage avec l’homme n’a pas manqué d’inspirer nombre de contes et de fables.

Par exemple, La Fontaine écrit Le loup et l’agneau. Un auteur bayonnais anonyme (peut-être François Batbedat) traduit ses fables en gascon en 1776 avec le titre Fables causides de La Fontaine en bers gascouns :

Le Loup et l'Agneau - Les Fables de La Fontaine illustrées par G. Doré (Gallica)
Le Loup et l’Agneau – Les Fables de La Fontaine illustrées par G. Doré (Gallica)

Un agnét en ibe aigue pure
Que bebé delicademen :
Bin un loup cercan abenture ;
Lou querela brutalamen.
………………..
Atau sur lo prat, sus la bignbe,
Aus petits lous grans cerquen grigne ;
Qu’ous minyen, qu’ous gahen l’aryen.
Sauva qui pot dequere yén.

Jean-François Bladé (1827-1900) a recueilli plus de 10 contes populaires avec des loups : La Messe des loups, Le loup malade, La chèvre et le loup, Le loup et l’enfant, etc. Naturellement, le loup n’a jamais le beau rôle et fait les frais de l’histoire !

Le gascon est riche d’expressions comme Minjar com un lop [manger beaucoup et avec voracité], Hicà’s dens la gòrja deu lop [se jeter dans la gueule du loup], Un vente de lop [un ventre affamé], Un caishau de lop [une molaire ou quelqu’un de vorace], Qu’a entenut a petar lo lop [il a une grande connaissance], Tuar eth lop [faire bombance], Ací, que i a un lop [se dit quand on rencontre une difficulté], etc.

Le loup est également présent dans la toponymie gasconne : Lupiac, La loubèra, Pouyloubrun, etc.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références.

Revue de Gascogne
Fables causides de La Fontaine en bers gascouns, 1776, Bibliothèque de l’Escòla Gaston Febus.
Dix contes de loups, Jean-François Bladé, La Bibliothèque électronique du Québec
Notice sur la vie et les travaux du baron de Ruble lue dans la séance du 11 août 1899,  Henri Thédenat
Le loup en France, Office Français de la biodiversité
Le loup ni ange ni démon, Site du WWF France




Quand le gascon faillit devenir langue officielle

Le gascon est la langue du peuple. La Révolution de 1789, après bien des hésitations, décide d’imposer le français et de combattre les langues régionales. L’abbé Grégoire est le principal instigateur de cette lutte.

L’usage des langues régionales pendant la Révolution

Lous drets de l'ome traduits par Pierre Bernadau 1790)
Lous drets de l’ome traduits par Pierre Bernadau 1790)

Le 14 janvier 1790, l’Assemblée Nationale décide de faire traduire les lois et les décrets dans les différents « idiomes » parlés de France. Le but est de rendre partout compréhensibles les lois et les décrets de l’Assemblée car la majorité des citoyens ne parle pas français.

Le député Pierre Dithurbide, natif d’Ustaritz, se propose de réaliser les traductions en basque. Le Député Dugas, de Cordes dans le Tarn, rédacteur du journal Le Point du Jour, crée une entreprise de traductions pour les 30 départements du sud. Le 6 octobre 1791, Dugas présente 24 volumes, dont 9 pour les Hautes-Pyrénées, 7 pour les Basses-Pyrénées, 1 pour les Landes et 1 pour la Haute-Garonne. Il a des difficultés à se faire payer ce travail.

La traduction est mauvaise et les Hautes-Pyrénées font faire la leur.

Pierre Bernadau (1762-1852), avocat bordelais, traduit la Déclaration des Droits de l’Homme en gascon, ainsi que les décrets municipaux.

Les écrits en langues régionales se multiplient. À Toulouse, on publie Home Franc, « journal tot noubel en patois fait esprès per Toulouse » et destiné « a las brabos gens de mestiè ».

Une littérature occitane populaire de pamphlets et de chansons se développe. Le 2 nivôse an II, les jeunes de Mimbaste dans les Landes chantent sur l’air de la Marseillaise, un hymne en gascon dont les quatre couplets sont recopiés sur le registre des délibérations.

Cette politique de traductions prend fin en 1794, après la lecture du rapport de l’abbé Grégoire (1750-1831) : Rapport du Comité d’Instruction publique sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française.

Qui est l’abbé Grégoire ?

L'Abbé Grégoire
L’abbé Grégoire

Henri Grégoire (1750-1831) nait à Vého, près de Lunéville (actuel département de Meurthe et Moselle). Ordonné prêtre en 1775, l’abbé Grégoire parle l’anglais, l’italien, l’espagnol, l’allemand et publie une Eloge de la poésie à l’âge de 23 ans.

En 1787, avec un de ses confrères, il fonde un syndicat de prêtres pour obtenir de meilleurs revenus au détriment des évêques et des chanoines.

Elu député du clergé aux Etats Généraux de 1789, l’abbé Grégoire réclame l’abolition totale des privilèges, l’abolition du droit d’ainesse, l’instauration du suffrage universel masculin et contribue à rédiger la Constitution civile du clergé.

L’abbé Grégoire plaide la cause des juifs (reconnaissance de leurs droits civiques en 1791) et des noirs (première abolition de l’esclavage en 1794). Grégoire est élu évêque constitutionnel à Blois. Il s’oppose à la destruction des monuments publics et créé le terme de Vandalisme. Il dit : « Je créai le mot pour tuer la chose ».

Membre actif du Comité de l’Instruction publique, il réorganise l’instruction publique. C’est dans ce cadre qu’il entreprend une enquête sur les patois pour favoriser l’usage du français.

L’enquête de l’abbé Grégoire

Le 13 août 1790, l’abbé Grégoire lance une enquête relative « aux patois et aux mœurs des gens de la campagne ». Elle comprend 43 questions. Quelques exemples :

Q1. L’usage de la langue française est-il universel dans votre contrée. Y parle-t-on un ou plusieurs patois ?
Q6. En quoi s’éloigne-t-il le plus de l’idiome national ? N’est-ce pas spécialement pour les noms des plantes, des maladies, les termes des arts et métiers, des instruments aratoires, des diverses espèces de grains, du commerce et du droit coutumier ? On désirerait avoir cette nomenclature.
Q10. A-t-il beaucoup de termes contraires à la pudeur ? Ce que l’on doit en inférer relativement à la pureté ou à la corruption des mœurs ?
Q16. Ce patois varie-t-il beaucoup de village à village ?
Q18. Quelle est l’étendue territoriale où il est usité ?
Q21. A-t-on des grammaires et des dictionnaires de ce dialecte ?
Q23. Avez-vous des ouvrages en patois imprimés ou manuscrits, anciens ou modernes, comme droit coutumier, actes publics, chroniques, prières, sermons, livres ascétiques, cantiques, chansons, almanachs, poésie, traductions, etc. ?
Q29. Quelle serait l’importance religieuse et politique de détruire entièrement ce patois ?
Q30. Quels en seraient les moyens ?
Q41. Quels effets moraux produit chez eux la révolution actuelle ?

À la lecture des questions, on comprend très vite où il veut en venir !

Entre 1790 et 1792, l’abbé Grégoire ne reçoit que 49 réponses à son questionnaire, dont 11 proviennent des départements du sud-Ouest : Périgueux, Bordeaux, Mont de Marsan, Auch, Agen, Toulouse et Bayonne.

Les débats sur la question linguistique

Carte sur la traduction des lois en langues régionales (1792)
Carte sur la traduction des lois en langues régionales (1792)

La question linguistique anime les débats. L’impossibilité de se faire entendre par tous milite pour l’unification de la langue.

Un envoyé à Ustaritz, constate que « le fanatisme domine ; peu de personnes savent parler français ; les prêtres basques et autres mauvais citoyens ont interprété à ces infortunés habitants les décrets comme ils ont eu intérêt ». Dans les armées, des bataillons doivent être séparés car ils « n’entendaient pas le langage l’un de l’autre ».

Le 18 décembre 1791, Antoine Gautier-Sauzin de Montauban envoie une lettre au Comité d’Instruction publique de l’Assemblée nationale dans laquelle il propose un projet de fédéralisme.

« J’observe que le français est à peu de nuances près, la langue vulgaire de la majeure partie du royaume, tandis que nos paysans méridionaux ont leur idiome naturel et particulier ; hors duquel ils n’entendent plus rien […] Je crois que le seul moyen qui nous reste est de les instruire exclusivement dans leur langue maternelle. Oh que l’on ne croie pas que ces divers idiomes méridionaux ne sont que de purs jargons : ce sont de vraies langues, tout aussi anciennes que la plupart de nos langues modernes ; tout aussi riches, tout aussi abondantes en expressions nobles et hardies, en tropes, en métaphores, qu’aucune des langues de l’Europe ».

Antoine Gautier-Sauzin propose d’imprimer des alphabets purement gascons, languedociens, provençaux, … « dans lesquels on assignerait à chaque lettre sa force et sa couleur ». Il propose, par exemple, de supprimer le V qui se confond avec le B en gascon.

Il écrit : « Pour exprimer en gascon le mot « Dieu », que Goudouli écrit « Dius », j’écrirais « Dïous », les deux points sur l’i servant à indiquer qu’il faut trainer et doubler en quelque sorte cette voyelle ».

Bertrand Barrère
Bertrand Barrère

Bertrand Barrère impose la fin de tout usage des langues régionales dans le cadre officiel : « D’ailleurs, combien de dépenses n’avons-nous pas faites pour la traduction des lois des deux premières assemblées nationales dans les divers idiomes parlés en France ! Comme si c’était à nous à maintenir ces jargons barbares et ces idiomes grossiers qui ne peuvent plus servir que les fanatiques et les contre-révolutionnaires ! ».

L’abbé Grégoire présente son rapport devant la Convention

Rapport de l'Abbé Grégoire - Page 1
Rapport de l’Abbé Grégoire – Page 1

Le 16 Prairial an II, l’abbé Grégoire présente son rapport Sur la nécessité et les moyens d’anéantir le patois, et d’universaliser l’usage de la langue française. Texte complet disponible ici.

Extraits :

« On peut uniformer le langage d’une grande nation, de manière que tous les citoyens qui la composent, puissent sans obstacle se communiquer leurs pensées. Cette entreprise, qui ne fut pleinement exécutée chez aucun peuple, est digne du peuple français, qui centralise toutes les branches de l’organisation sociale, & qui doit être jaloux de consacrer au plutôt, dans une République une & indivisible, l’usage unique & invariable de la langue de la liberté ».

« Cette disparité de dialectes a souvent contrarié les opérations de vos commissaires dans les départemens. Ceux qui se trouvoient aux Pyrénées-Orientales en octobre 1792 vous écrivoient que, chez les Basques, peuple doux & brave, un grand nombre étoit accessible au fanatisme, parce que l’idiôme est un obstacle à la propagation des lumières. La même chose est arrivée dans d’autres départemens, où des scélérats fondoient sur l’ignorance de notre langue, le succès de leurs machinations contre-révolutionnaires ».

« Quelques locutions bâtardes, quelques idiotismes prolongeront encore leur existence dans le canton où ils étoient connus. Malgré les efforts de Desgrouais, les gasconismes corrigés sont encore à corriger. [….] Vers Bordeaux on défrichera des landes, vers Nîmes des garrigues ; mais enfin les vraies dénominations prévaudront même parmi les ci-devant Basques & Bretons, à qui le gouvernement aura prodigué ses moyens : & sans pouvoir assigner l’époque fixe à laquelle ces idiômes auront entièrement disparu, on peut augurer qu’elle est prochaine ».

« Les accens feront une plus longue résistance, & probablement les peuples voisins des Pyrénées changeront encore pendant quelque temps les e muets en é fermés, le b en v, les f en h ».

C’est la fin de l’usage officiel des langues régionales. Il a duré quatre ans et commence alors la « chasse aux patois ».

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Histoire de la langue française, des origines à 1900 ; 9, 1-2. La Révolution et l’Empire, par Ferdinand Brunot,1927-1937
La République en ses provinces : la traduction des lois, histoire d’un échec révolutionnaire (1790-1792 et au-delà) par Anne Simonin
Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française, Grégoire, 1794
La République condamne les idiomes dangereux, Anne-Pierre Darrées, 2021
Mélenchon comprendrait-il Montesquieu ?, Anne-Pierre Darrées, 2018




Le duel, une affaire de Gascons ?

Le duel est une pratique ancienne codifiée dans la loi des Burgondes en 501. D’abord, duel judicaire jusqu’en 1547, il devient, ensuite, duel d’honneur. Cette pratique est encore courante au début du XXe siècle.

Le duel judiciaire

Jugement par combat en Normandie au 13è siècle
Jugement par combat au 13è siècle, Wikimedia

Au Moyen Âge, le duel judiciaire est une pratique courante en Gascogne. C’est la batalha [bataille], ordonnée et présidée par le comte, le vicomte ou l’évêque.

La batalha est un mode de preuve. C’est le juge, son propre adversaire ou un témoin qui peut l’imposer. Attention, la refuser revient à avouer sa culpabilité. Ainsi, la charte de Bordeaux le prévoit : « Totz hom acussat de crim, opérat de batalha per aquet crim, si es vencut en camp o si defalh de venir au jorn assignat per combatre (…) » / Tot òme acusat de crime, aperat de batalha per aqueth crime, si es vençut en camp o si defalh de venir au jorn assinhat per conbàter (…) / Tout homme accusé de crime, appelé a la bataille pour ce crime, s’il est vaincu sur le champ ou s’il ne vient pas au jour assigné pour combattre (…).

La grande charte de Saint-Gaudens ouvre la batalha, appelée batalha arramida, aux chevaliers, aux bourgeois et aux vilains de la ville. C’est une épreuve importante car le vaincu se voit confisquer ses armes et doit payer une amende de 60 sous pour les nobles, 10 sous pour les bourgeois et 5 sous pour les paysans.

Plus tard, au XIIIe siècle, la plupart des coutumes des villes réservent le duel judiciaire aux cas les plus graves. Et, la plupart du temps, les habitants obtiennent le privilège de ne plus être contraints par duel ; on peut s’en retirer en payant une amende. Ainsi, les duels judiciaires disparaissent progressivement.

L’Eglise pour le duel judiciaire

Cependant, les religieux n’hésitent pas à recourir à la batalha. Par exemple, le monastère de Saint-Mont y a recours en 1104 dans un différend avec deux seigneurs de Nogaro. Dans une autre affaire, le monastère donne 150 sous au comte Centulle de Bigorre pour qu’il autorise un duel judiciaire. Pourtant, les papes Alexandre III et Célestin III luttent contre l’implication des religieux dans les duels judiciaires. Enfin, on n’en rencontre plus après le XIIIe siècle.

Le fameux « coup de Jarnac »

Guy Chabot baron de Jarnac se battit en duel
Guy Chabot baron de Jarnac, Gallica

En 1547, à Saint-Germain en Laye, Henri II et la Cour assistent au duel public entre le Baron de Jarnac et le Seigneur de la Châtaigneraie, favori du roi. Bien sûr, la foule des curieux est immense. Et les préparatifs sont si longs qu’ils durent la journée.

Enfin, le combat est annoncé par un héraut d’armes : « Aujourd’huy , dixième de ce présent mois de juillet, le Roy, nostre souverain Seigneur, a permis et octroyé le camp libre, seur à toute outrance, à François de Vivonne, sieur de La Chasteigneraye, assaillant, et Guy Chabot, sieur de Montlieu, deffendant et assailly, pour mettre fin par armes au différend d’honneur dont entre eux est question. Par quoy j’ay fait assavoir à tous, de par le Roy, que nul n’ait à empescher l’effect du présent combat, ne ayder ou nuire à l’un ou à l’autre desdits combattans, sur peine de vye ».

Les armes des deux protagonistes sont présentées, l’une après l’autre, à la foule et au roi. Après examen, les témoins les déclarent conformes.

Ensuite, précédés de trompettes, de tambours et de hérauts d’armes, les deux protagonistes se présentent devant le roi et jurent sur les Évangiles de se battre loyalement et de n’utiliser aucune formule ou incantation magique contre son adversaire.

Les armes sont une nouvelle fois examinées. Alors, un héraut d’armes lance le combat. Dans la mêlée, le baron de Jarnac blesse deux fois son adversaire au jarret. Il ne peut pas se relever. Vexé, La Chataigneraie se laisse mourir de ses blessures… Dès lors, Henri II n’autorise plus de duels en public. Mais ils vont se développer dans la sphère privée.

Duel entre Jarnac et la Chataigneraie
Duel entre Jarnac et La Chataigneraie, Gallica

Le duel d’honneur

En fait, le duel provoque une véritable hécatombe dans la noblesse.

Gentilshommes, lettrés, religieux et même des femmes s’affrontent en duel. Pourtant, des édits, sans cesse renouvelés, interdisent les duels. Hélas, ils restent sans effet car le roi accorde facilement des « lettres de grâce ». Même l’évêque de Lombez prend une ordonnance contre les duels en 1679.

En 1603, sept seigneurs gascons se battent en duel à Dému, deux sont tués, les autres reçoivent une lettre de grâce. Bravant l’interdit de 1626 de Louis XIII, le duc de Montmorency se bat en duel sous les fenêtres de Richelieu. Mal lui en a pris, il est condamné à mort et exécuté sur la place de Grève à Paris. De même, Pierre de Luppé, seigneur de Tillac en Armagnac, est condamné à mort en 1669 pour ses nombreux duels. Mais la sentence n’est pas exécutée, car le roi a besoin de soldats !

On voit les Gascons comme querelleurs et Edmond Rostand fait dire à Cyrano de Bergerac :
Attendez !… Je choisis mes rimes… Là, j’y suis.
Je jette avec grâce mon feutre,
Je fais lentement l’abandon
Du grand manteau qui me calfeutre,
Et je tire mon espadon ;
Élégant comme Céladon,
Agile comme Scaramouche,
Je vous préviens, cher Mirmidon,
Qu’à la fin de l’envoi, je touche !

Duel sous Henri IV
Duel sous Henri IV, Gallica

Le duel se démocratise

Duels entre soldats (1801)
Duels entre soldats (1801)

Après 1750, les duels sont moins nombreux. La Révolution les interdit comme signe de la féodalité mais le peuple s’en empare comme d’une nouvelle liberté. Alors, marchands et boutiquiers se livrent des duels. D’ailleurs, vers le milieu du XIXe siècle, journalistes, artistes, hommes politiques s’y adonnent. Toutefois, le sabre et le pistolet remplacent l’épée.

En 1868, deux femmes se battent en duel dans la forêt de Pessac en Gironde. L’objet du litige est un jeune comte que les deux parties se disputent. On choisit le pistolet. Le duel s’arrête à la première blessure. La police arrête les deux duellistes et les condamne à 15 jours de prison. Comme le duel est une affaire sérieuse, les témoins établissent un procès-verbal de rencontre. Le journal Le Bordelais le publie :

Duels de femmes à Bordeaux, Gallica (1868)
Duels de femmes à Bordeaux, Gallica (1868)

« Le quatre mai 1868, à deux heures de relevée, les soussignés réunis pour examiner le différend entre Madame Marie P…, dite Henriette de Saint-P…, et Madame Aimée R…, ayant reconnu que tout arrangement était impossible, ont décidé qu’une rencontre aurait lieu comme suit : Le duel aura lieu au pistolet de tir à vingt pas, deux balles seront échangées le cinq mai, à deux heures, dans la forêt de Pessac. Les conditions ci-dessus mentionnées ont été soumises aux parties et ratifiées par elles, avec promesse de s’y conformer ».

Le Charivari annonce les duels de la semaine

Le journal satirique parisien Le Charivari publie une rubrique hebdomadaire pour annoncer les duels. Le journal traite du duel avec légèreté et même une pointe de dérision. On y trouve par exemple dans le numéro du 7 septembre 1869, des annonces de Briselame, professeur d’escrime vantant les bons résultats de ses élèves ou des appels à candidat pour se battre en duel et « se donner des émotions » . On peut lire aussi :
Lundi – duel entre deux journalistes au Vésinet. Duel entre deux membres du Jockey à Viroflay. Duel entre deux boursiers à Vincennes.
Mardi – quatre duels entre journalistes, tous les quatre à Chatou. Il y aura du monde. Aussi est-il question d’organiser un train supplémentaire.
Mercredi – duel entre le comte de C et le marquis de F.
Nota Bene : c’est la quatrième fois que ces messieurs se battent ensemble, cette rencontre promet d’être très agréable. Nous ne saurions que trop conseiller aux étrangers et aux provinciaux de passage à Paris d’assister à cette intéressante lutte pour laquelle de nombreux paris sont déjà engagés.

Le Charivari du 8 septembre 1869
Le Charivari du 7 septembre 1869, Les Musées de la Ville de Paris

Le duel entre les hommes politique

Duel entre Paul Déroulède et Georges Clémenceau (1892)
Duel entre Paul Déroulède et Georges Clémenceau (1892), Wikimedia

Le 23 décembre 1892, Paul Déroulède se bat contre Georges Clémenceau, au champ de course du château de Saint-Ouen devant la foule. Trois jours plus tôt, dans un discours tenu à l’Assemblée, Paul Déroulède, le président de la Ligue des Patriotes avait accusé Clémenceau de corruption dans l’affaire de Panama. On échange six balles à vingt-cinq mètres, sans résultat.

Le Gascon Paul de Cassagnac compte à son actif douze duels à l’épée, au sabre et au pistolet. Il est journaliste.

Paul de Cassagnac
Paul de Cassagnac en 1912, Gallica

 

 

 

Dans un article, l’un de ses confrères a des mots très durs envers Marie-Antoinette que Paul Cassagnac admire. Il réplique durement dans un article. On s’envoie les témoins. Paul de Cassagnac gagne son duel. Toujours prompt à l’honneur, il donne un dernier duel contre le Préfet de Police de Paris et le blesse dans la rencontre.

Joseph Noulens bat Paul de Cassagnac, député du Gers, en 1902. Les deux fils de Paul de Cassagnac jurent de reprendre le siège de leur père. Lors de la campagne des législatives de 1906, une affiche annonce un meeting de Joseph Noulens à Riscle et le présente comme « le tombeur de Cassagnac ». Les esprits s’échauffent. Le duel a lieu sous la halle de Riscle devant une foule nombreuse. Joseph Noulens est blessé. Et il se fait réélire député.

Defferre, le dernier duelliste …

Duel Defferre - Ribière
Duel Defferre – Ribière (1967)

Le 21 avril 1967, Gaston Defferre, député et maire de Marseille, se bat en duel contre René Ribière. En effet, lors d’un débat houleux à l’assemblée nationale, Gaston Deferre apostrophe son adversaire d’un « taisez-vous, abruti ! ». La médiation du Général de Gaulle ne changera pas l’obstination de Defferre. René Ribière est blessé deux fois. Gaston Defferre gagne le duel. C’est le dernier duel connu…

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

La grande Charte de Saint-Gaudens
Bulletin soc. archéologique, historique, littéraire et scientifique du Gers
, 3ème trimestre 2016.
Le coup de Jarnac
Les duels célèbres, Charles-Marie de Vaux, Paris, 1884.




Le bleu de Gascogne

Les chiens accompagnent les hommes à la chasse. Au cours du temps, les races ont été améliorées ou croisées pour donner des chiens aptes à tous les types de chasse. Justement, le bleu de Gascogne est adapté à la chasse à courre.

Le bleu de Gascogne

Le livre de chasse, folio 68
Le livre de chasse, folio 68

Le bleu de Gascogne est un chien de chasse. Il mesure de 62 à 72 cm, pèse environ 30 kg et son poil est moucheté de noir et de blanc, ce qui lui donne un aspect bleuté.

C’est une race ancienne dont on trouve mention dès le XIVe siècle. On l’utilisait alors pour chasser le loup, le sanglier ou l’ours. D’ailleurs, Gaston Febus le décrit dans son Livre de la chasse ; le bleu de Gascogne composait sa meute, forte de 1600 chiens dit-on. Henri IV possédait également une meute impressionnante de grands bleus. Faisant preuve d’endurance et fin limier, il est aussi efficace pour la chasse au lièvre.

Grand bleu gascon
Grand bleu de Gascogne

Côté comportement, c’est un chien très doux. Attaché à son maitre, il a besoin que l’on s’occupe de lui. Il est patient avec les enfants et adore jouer avec eux. Bien sûr, comme tout chien de chasse, il a besoin de se dépenser et nécessite de l’espace. Ce n’est pas un chien d’appartement !

De façon inattendue, le bleu de Gascogne est l’ancêtre du Bluetick Coonhound du sud des Etats-Unis. Comment est-il arrivé là ? Tout simplement, le Marquis de la Fayette a offert plusieurs bleus de Gascogne à Georges Washington. Ensuite, lors de la Révolution française, des émigrés en Louisiane en ont emmené d’autres.

Une race qui a failli disparaitre

Très commun jusqu’à la Révolution française, le bleu de Gascogne faillit disparaitre avec la suppression du droit de chasse seigneurial. En effet, la chasse à courre perd de son importance et le nombre de meutes diminue. Le bleu de Gascogne n’a plus d’utilité.

À cette époque, la Révolution accorde le droit de chasse à tous les citoyens. Et pour chasser le petit gibier, il faut des chiens mieux adaptés.

Cependant, on sélectionne le bleu gascon pour donner de nouvelles races de chiens : le petit bleu, le basset bleu de Gascogne et le griffon bleu de Gascogne. Le bleu de Gascogne aurait pu disparaitre. Heureusement, Alain Bourbon, chasseur et éleveur passionné de Mayenne, intervient.

Alain Bourbon et sa passion pour ce chien

Alain Bourbon possède le château du Bignon, à Beaumont-pied-de-bœuf, et un chenil qui fait pâlir d’envie les meilleurs spécialistes.

Passionné par la chasse, il se lance dans l’élevage des chiens. Il déclare au journal Le Sport universel illustré de 1903 : « Je vois mes chiens chaque jour au chenil et à la chasse, je veux qu’ils me donnent partout satisfaction, ici en travaillant à l’égal des meilleurs, là en flattant mon sens esthétique ».

Alain Bourbon fait des croisements pour retrouver la pureté de la race du bleu de Gascogne et améliorer ses caractéristiques. Il présente ses chiens aux meilleurs concours d’élevage et remporte les plus beaux prix.

Il entretient une meute de bassets de Gascogne qu’il contribue à sauver de l’oubli.

Le basset bleu 

Le journal L’éleveur mentionne pour la première fois en 1893 le basset bleu : « Dans une famille de chien courants de Gascogne apparut, il y a 7 ans, un couple de chiens bassets dont on a tiré une race de Bassets Gascons ».

Basset bleu de Gascogne
Basset bleu de Gascogne

Dans son ouvrage sur les chiens, le vétérinaire Paul Dechambre (1868-1935) le décrit ainsi : « Le basset gascon a les oreilles très longues, fortement membré, la truffe volumineuse, le dos très allongé, les membres courts, forts et toujours tordus. La taille varie de 0,30 à 0,36 m la robe est truitée bleue gris à taches noires avec des mouchetures de feu au museau, sur les yeux et sur les membres. Les bassets gascons sont une des meilleures races pour le lièvre et pour le chevreuil ».

Le basset bleu gascon a presque totalement disparu. Le journal Le Sport universel illustré du 5 juillet 1903 dit que « M. Alain Bourbon s’efforce de refaire l’ancien basset bleu, ses premiers essais sont satisfaisants, il a déjà obtenu quelques chiens bien dans le type, très débrouillards et très bien gorgés ». Pourtant, depuis 1980, on compte environ 150 naissances par an.

Les autres bleus de Gascogne

Petit bleu de Gascogne
Petit bleu de Gascogne

Le bleu de Gascogne, aussi appelé le grand bleu gascon, a donné le petit bleu, plus court sur pattes. Il est issu de la sélection naturelle et serait apparu au XVIe siècle. Il est adapté pour la chasse au sanglier et au lièvre. Le journal Le petit bleu qui parait à Agen dit qu’il a « Des yeux à vous attendrir un gangster en colère, un assassin au bord du crime, ou un politique au seuil d’une promesse électorale, c’est dire s’il peut faire chavirer les cœurs les plus endurcis… ».

Le griffon
Le griffon bleu de Gascogne

Le griffon bleu de Gascogne est issu de croisements anciens avec le griffon vendéen. Il n’en restait plus que 10 en 1977. On compte aujourd’hui près de 800 naissances chaque année.

Les standards sont établis en 1919 et 1920. Mais la Fédération Cynologique Internationale (FCI) ne reconnait les différentes races qu’en 1963.

Des clubs d’amateurs se sont crées autour de ces chiens. Tout d’abord le club Gaston Phoebus en 1907. Aujourd’hui, le club du Bleu de Gascogne, Gascon saintongeois, ariégeois rassemble plus de 1000 adhérents.

Les bleus de Gascogne sont appréciés dans le monde entier. Malheureusement, il y a peu d’élevages de chiens bleus en Gascogne. Et les meilleurs spécialistes sont souvent étrangers.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Wikipédia
www.chiens.com
Le chien. Races, élevage, alimentation, hygiène, utilisation, Paul Dechambre, 1921
Standard FCI n°35, Basset bleu de Gascogne, Fédération Cynologique Internationale




Quand les Gascons émigraient en Espagne

Les Pyrénées n’ont jamais constitué une frontière pour les habitants des deux versants. Bien sûr les échanges commerciaux sont nombreux. Moins connus, les échanges de population le sont tout autant. En particulier, les Gascons émigrent en Espagne à l’occasion des guerres ou pour fuir la misère.

L’émigration vers l’Aragon

L'uniob des royaumes de Pampelune et d'Aragon et la Reconquista de la Vallée de l'Ebre (1076-1134)
L’union des royaumes de Pampelune et d’Aragon et la Reconquista de la Vallée de l’Ebre (1076-1134)

L’émigration vers l’Aragon remonte au début de la Reconquista.

Déjà, au XIe siècle, les souverains d’Aragon tissent des liens matrimoniaux avec des familles de Gascogne. En 1036, Ramire I d’Aragon épouse Ermesinde, fille de Roger-Bernard, comte de Foix et de Couserans et de Guarsinde, comtesse de Bigorre. En 1086, Pierre I d’Aragon épouse Agnès, fille du Duc d’Aquitaine.

Ce réseau d’alliance entraine l’intervention de chevaliers gascons dans les guerres contre les musulmans.

Alfonso 1er d'Aragon - portrait imaginaire par Pradilla (1879) - Quand les Gascons émigraient en Espagne
Alfonso 1er d’Aragon – portrait imaginaire par Pradilla (1879)

En échange de leurs services, ils reçoivent des terres.  Ainsi, Alphonse I d’Aragon donne Saragosse, Huesca et Uncastillo à Gaston IV de Béarn. De même, il donne Tarazona à Centulle de Bigorre, Belorado à Gassion de Soule. Puis les autres seigneurs reçoivent des terres dans les régions reconquises.

Pour repeupler les zones acquises, les rois d’Aragon s’efforcent d’attirer de nouvelles populations par l’octroi de fors qui donnent des privilèges. En conséquence, en 1063, Jaca est peuplée de Gascons.

Les autres royaumes cherchent aussi à attirer une nouvelle population. L’évêque de Pampelune favorise l’arrivée des Gascons. D’ailleurs, en 1129, les Gascons fondent le faubourg Saint-Sernin de Pampelune.

Une nouvelle vague d’émigration au XVIe et XVIIe siècles

L’occupation de la Cerdagne et du Roussillon par les troupes du Roi de France (1463-1493) attire de nombreux Gascons qui s’installent en Catalogne. Vite, en 1542, ils y sont près de 7 000.

En suivant, la période de 1590 à 1620 est une grande période d’émigration vers l’Espagne. Elle est provoquée par les guerres de religion. L’essor démographique en France et les disettes y contribuent aussi largement.

En 1667, Louis de Froidour voit en haut-Couserans « une quantité si considérable de monde en un si petit pays » qui, dans certaines zones « ne recueille pas la douze ou la quinzième partie du blé qu’il faut pour la nourriture des habitants ». L’évêché de Rieux est victime de quatre années consécutives de grêle entre 1689 et 1693. Alors, les habitants s’en vont.

Lors du recensement des Français résidant en Catalogne de 1637, 53,4 % viennent des évêchés pyrénéens. Plus précisément, 95 viennent de celui de Tarbes, 454 de celui du Comminges, 186 de celui de Rieux, 98 de celui de Pamiers, 194 de celui de Mirepoix et 59 de celui d’Alet. On le voit, c’est surtout la zone du piémont qui est concernée. Par exemple, dans la plaine de Rivière, 16 habitants viennent de Saint-Gaudens, 16 d’Arnaud-Guilhem, 21 de Labarthe-Inard, 15 de Beauchalot, 24 de Landorthe, etc.

Le mouvement est aussi important en Navarre et en Aragon. En 1577, on compte que les Français représentent 20 % de la population.

De même, sur les 757 immigrants français de Barbastro, on connait l’origine de 362 d’entre eux. Ils sont essentiellement des diocèses de Comminges, Tarbes, Oloron et Auch.

La bataille de Montjuic (1641) - Les Catalans unis à la France contre l'Epagne
La bataille de Montjuic (1641)

Pourtant, à partir de 1620, le climat des relations franco-espagnoles conduit à un ralentissement des migrations définitives. Le 7le Pacte de Céret signe une alliance entre le Royaume de France et la Catalogne. La France s’engage à défendre le Principat de Catalogne. Le 23 janvier 1641, Louis XIII de France devient comte de Barcelone. La bataille de Montjuïc, le , voit la victoire des Franco-Catalans sur les Espagnols. La Catalogne restera française jusqu’en 1652.

Précarité de la condition d’étranger en Espagne

L’intégration est une réussite et les émigrants se marient sur place. Les registres paroissiaux de Barbastro montrent qu’entre 1611 et 1620, 10,6 % des mariages sont français ; 13,4 % entre 1631 et 1644 ; 7,7 % entre 1651 et 1660 ; 9,3 % entre 1661 et 1670 ; 10,2 % entre 1691 et 1700.

Quand les gascons émigraient en Espagne pour les travaux des champs
Quand les gascons émigraient en Espagne pour les travaux des champs

En Catalogne, ils sont agriculteurs et bergers en majorité. 29 % sont artisans, fabricants de peignes, forgerons… À Barbastro, 30 % sont dans le textile, 20 % dans les métiers de la terre. On trouve des forgerons, des verriers, des fabricants de peignes, ainsi que deux bourreaux !

Pourtant, la condition d’étranger n’est pas facile. Par exemple, en 1568, l’Aragon interdit aux Gascons d’enseigner ou d’exercer des fonctions cléricales. En 1626, l’évêque d’Urgell expulse de son diocèse tous les clercs français. De même, en 1678, les Cortès d’Aragon interdisent aux Français de tenir boutique sans être mariés et domiciliés dans le royaume.

Les étrangers sont appelés Gavachos. On leur applique le « droit de marque » qui donne à un particulier l’autorisation de se faire justice lui-même en saisissant les biens d’un étranger venant d’une région avec laquelle il a un différend (saisie de bétail ou autres biens). Le « droit d’aubaine » est l’interdiction faite aux étrangers de disposer de leurs biens par testament. Ainsi leur héritage revient au seigneur ou au roi, s’ils n’ont pas d’enfants français. À chaque guerre, les biens des étrangers sont confisqués et les plus suspects expulsés.

Des émigrations définitives aux migrations saisonnières

Les autorités espagnoles acceptent l’émigration définitive et luttent contre les migrations temporaires qui provoquent l’évasion monétaire.

De leur côté, les autorités françaises luttent contre l’émigration définitive qui appauvrit le royaume et favorisent l’émigration temporaire qui ramène des devises. En 1699, Richelieu prend un édit contre les expatriés qui ne reviendraient pas en France au bout de 6 mois et qui seraient alors réputés étrangers.

En tous cas, à partir de 1620, l’émigration définitive ralentit au profit de l’émigration saisonnière.

Ces migrations saisonnières rythment la vie des villages qui se vident parfois entièrement pour quelques mois. L’activité repose alors sur les femmes, les vieillards et les enfants. Pierre Sanquez de Boussan, près d’Aurignac, fait le voyage saisonnier pendant 30 ans !

Mémoire du Pays et des Etats de Bigorre de Louis de Froidour - son opinion sur les Gascons émigrant en Espagne
Mémoire du Pays et des Etats de Bigorre de Louis de Froidour

Les départs massifs dans certains villages se fondent sur des solidarités. Les migrants vont dans des lieux ou des « Pays » sont déjà installés. Ils partent en groupe pour se protéger des bandits et des pillards sur le chemin.

Les saisonniers s’emploient surtout dans l’agriculture et l’élevage. En 1667, Froidour dit « Tous les habitants de touttes nos vallées ne subsistent pas seullemnt par le commerce dont je vous ai tant parlé, mais ils profitent de la paresse et de la fetardise des Espagnols dont ils vont faire les moissons, les vendanges et les huilles ; passent en Espagne du temps de la récolte des grains ; retournent en France pour y faire la moisson qui est plus tardive ; repassent en Espagne pour les vendanges et retournent ensuite les faire en France. Mesme il y en a qui passent les hivers en Espagne et c’est cela particulièrement qui fait subsister ces pauvres gens de ces frontières ».

L’émigration des Gascons des vallées de montagne

Aux XVIIIe et XIXe siècles, les migrations ne concernent plus la plaine mais les vallées de montagne. Elles sont fortes dans les cantons montagnards de l’arrondissement de Saint-Gaudens.

Chaque année, de 600 à 800 habitants des vallées d’Aure, de Barousse et de Campan passent en Aragon au début de l’hiver pour travailler aux huiles et ne reviennent qu’au printemps. Dans le haut Comminges, surtout dans le canton d’Aspet, ils sont charbonniers et rémouleurs. Ils vont jusqu’à Madrid et dans le sud de l’Espagne.

Contrebandier passant le port d'Oo - Fonds_Ancely - une activité pour les Gascons travaillant en Espagne
Contrebandier passant le port d’Oo – Fonds_Ancely

Les hommes partent. Parfois, ce sont des femmes mais leur salaire est inférieur.

Le change des monnaies entraine souvent la perte de la moitié des gains. Il vaut mieux faire des achats en Espagne, notamment de chevaux, et les passer en France au risque de se faire prendre et de tout perdre. C’est le début de la contrebande.

Les migrations s’entrecroisent. Des terrassiers du val d’Aran, de Venasque, de Ribagorza, du haut Pallars viennent travailler dans la plaine toulousaine et en Aquitaine pour les défrichements et le creusement des fossés.

Vers 1835, 2 000 Aranais viennent en France pour travailler la terre (la population est de 11 272 hab). Des femmes viennent ramasser le maïs et le chanvre.

Serge Clos-Versaille

Références

Les Pyrénées centrales du IX° au XIX° siècle. La formation progressive d’une frontière, Christian BONNET, Pyrégraph éditions, 1995.
Mémoire du pays et des Etats de Bigorre par Louis de Froidour, Jean Bourdette 1892, bibliothèque Escòla Gason Febus




Vœux de diversité de l’expression française

Diversité et liberté vont de pair. Et puisque c’est l’époque des vœux, en ces temps de restrictions de toutes sortes, que diriez-vous de promouvoir la diversité de nos langages ?

La diversité du français et la langue d’oïl

On a parfois l’impression que le français est une langue uniforme sur tout le territoire. Et qu’il faut s’aligner sur un vocabulaire « officiel », seul digne d’être écrit, voire parlé. Heureusement, il n’en est rien. Si l’on regarde les traces qu’ont laissées les dialectes de langue d’oïl, il y a déjà une belle diversité d’expressions et de mots. Par exemple, en s’appuyant sur le franco provençal, on pourrait dire : si nous appondons [mettons bout à bout] quelques mots régionaux, sûr que les autres seront franc [complètement] perdus.

Henriette Walter la diversité des langues
Henriette Walter

Aujourd’hui, en ce 29 décembre, il bruine, il pleuvine, il pleuvasse, il pluviote, il brouillasse, il crachine, bref il pleut un peu. Du moins, ce sont les synonymes de pleuvoir que proposent les dictionnaires comme celui du CNRTL. Et bien, avec quelques régionalismes, la linguiste française Henriette Walter (née en 1929 à Sfax, en Tunisie) nous donne l’occasion d’enrichir nos expressions. Ainsi, nous dit-elle, il bergnasse (Berry), il bérouine (pays Gallo), il brime (Poitou), il broussine (Lorraine), il chagrine (Normandie), il mouzine (Champagne), il rousine (Sarthe), etc.

Certes, c’est moins compréhensible par tout francophone mais c’est tellement plus savoureux ! Et qu’importe si nous, nous mangeons de la doucette alors qu’un Bourguignon mange de la pomâche, un Charentais de la boursette, un Lyonnais de la levrette et un Champenois de la salade de chanoine. Malgré les vingt noms différents recensés sur notre hexagone, nous nous régalons tous de valerianella olitoria, autrement dit de mâche.

Des mots gascons dans le français

Eva Buchi
Eva Buchi

Le gascon, comme d’autres langues ou dialectes, a influencé le français. La linguiste suisse Eva Buchi relève des mots d’origine du sud de la France avec leur définition. Par exemple :
– le floc : boisson de couleur blanche ou rosée, élaborée à partir de moût de raisin (Gers).
– la lagune : étendue d’eau au fond d’une petite dépression naturelle (Landes)
– le gnac : combativité (Hautes-Pyrénées)
– la pignada : pinède (des Pyrénées Atlantiques jusqu’en Gironde)

Et si nous continuions à influencer la langue nationale ? Ainsi, quelques mots gascons, francisés ou pas, abarrégés [égaillés] dans un discours, ne seraient-ils pas de beaux signes de notre identité ?

Mangeons donc de la cèbe [oignon], du cébard [jeune pousse d’oignon] ou de l’aillet [jeune pousse d’ail] en insistant bien sur le t final. De même, préparons nos plats dans une toupie [faitout]. Et quand la petite a le tour de la bouche barbouillé de sauce, osons lui dire : « tu es moustouse ».

Après le repas, il sera temps de s’espatarrer [s’affaler] dans un fauteuil en buvant un armagnac sans s’escaner [s’étouffer] et en gnaquant [mordant] dans les dernières coques à la padène [gâteaux à la poêle].

Alors, nous pourrons traiter le fiston de pébé de drolle, ou de poivre de drolle plutôt que de lui dire « espèce de poison » parce qu’il a empégué [empoissé] tous nos papiers de confiture après avoir pris son quatre heures [gouter] ?

Et surtout, n’hésitons pas à repapier, rapapiéger, papéger, péguéger ou papouléger autrement dit à radoter.

Des régionalismes gascons pour la diversité

Degrouais - Les gasconismes corrigés (p. 137)
Degrouais – Les gasconismes corrigés (p. 137)

Nous pouvons aller plus loin et orner nos discours de quelques régionalismes bien expressifs. D’ailleurs, en cette période des vœux, n’est-ce pas le moment de réveiller nos gasconnismes ?

Mon père me fait venir chèvre : mon père me tourne en bourrique.
Porte moi la veste : apporte-moi ma veste.
Viens donner la main : viens donner un coup de main.
J’en ai un sadoul : j’en ai assez.
Tâche moyen de te libérer : fais en sorte de te libérer.
Il s’en croit : il est prétentieux.
Ça date du rei ceset [en prononçant le t final] : ça date de Mathusalem.
etc.

Pour continuer dans la diversité, on peut aussi prendre des expressions qui ne sont pas tout à fait correctes mais qui nous parlent. Par exemple, disons

Je te défends de toucher mon pot de confiture : je te défends de toucher à mon pot de confiture.
Je ne pardonne personne : je ne pardonne à personne.
J’aime rêver au bord de la rivière même si hier je manquai tomber à l’eau : j’aime à rêver au bord de la rivière même si hier j’ai manqué de tomber à l’eau.
Avec Léo nous sommes allés au marché : Léo et moi nous sommes allés au marché.

Certes les deuxièmes expressions sont plus chic mais pourquoi ne pas revendiquer les premières ? Nous serons aussi bien compris et nous utiliserons des expressions de chez nous. Après tout, c’est bien comme ça que l’on fait évoluer une langue.  Et il n’y a pas de raison que nous ne laissions pas notre empreinte.

Ils ont osé la diversité

À la cour d’Henri IV, on se dispute pour savoir si on dit cuiller (en prononçant le r final comme dans fer) ou cuillère. Le roi est clair le mot est masculin, et c’est bien la première forme. Malherbe (1555-1628), lui, résiste en répondant que tout puissant qu’était le roi, il ne ferait pas qu’on dît ainsi en deçà de la Loire. Le temps a fait son ouvrage et on peut aujourd’hui dire les deux.

 

François Mauriac
François Mauriac

 

Notons aussi qu’à peine plus tard, le grammairien Gilles Ménage (1613-1692) remarque que le petit peuple de Paris prononce cueillé, la cueillé du pot, et que les honnêtes bourgeois y disent cueillère. Et je crois bien que de nos jours encore, la prononciation de ce mot est diverse : cuillère, cueillère voire culhère pour certains de chez nous.

Enfin, un écrivain reconnu comme François Mauriac (1885-1970) fait dire, dans Nœud de vipères, au père de Robert : pourquoi que je te fixe comme ça ? Et toi, pourquoi que tu ne peux pas soutenir mon regard ?

Et pourquoi que nous n’en ferions pas autant ?

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Le français d’ici, de là, de là-bas, Henriette Walter, 1998
Les gasconismes corrigés, Desgrouais, 1746
Nouveaux gasconismes corrigés, Etienne Villa, 1802
Les emprunts dans le Dictionnaire des régionalismes de France, Eva Buchi, 2005
Gasconismes faut-il se soigner ? Escòla Gaston Febus
Mélenchon comprendrait-il Montesquieu ? Escòla Gaston Febus




Saint-Frajou, petit village, grands personnages !


Saint-Frajou est une petite commune rurale du Comminges, située à 7 km au sud de l’Isle en Dodon. Elle a donné, entre autres, deux des plus grands médecins du XVIIIe siècle, anoblis par le Roi et siégeant à l’Académie Royale de Médecine.

Jacques Daran (1701-1784)

Jacques DARAN (1701-1784) né à Saint-Frajou
« Jacques Daran  né le .. mars 1701 à Saint-Frajou en Gascogne »

Issu d’une famille de notaires, Jacques Daran (1701-1784) étudie la chirurgie sous la direction de grands maitres. Voulant voyager, il part en Lombardie où le roi de Sardaigne, Victor-Emmanuel III, lui fait des offres pour le retenir. Sans succès. Il part pour Rome, Vienne, Naples. Là, sa réputation lui vaut le titre de chirurgien du régiment du prince de Villa Franca.

La peste de Messine

La peste de Messine
La peste de Messine

Une épidémie de peste sévit à Messine (Sicile). Aussitôt, il s’y rend pour soigner les malades – les négociants français sont nombreux dans la ville. D’ailleurs, on dit que « Trois verbes envers la Peste ont plus d’effet que l’Art : partir vite, aller loin et revenir bien tard »». En tous les cas, Jacques Daran organise le épart des français pour Marseille. La traversée dure un mois et il ne perd qu’un seul malade !

Jacques Daran né à Saint-Frajou - Observations chirurgicales sur les maladie de l'urethre traitées suivant une nouvelle méthode (édition de 1753)À Marseille, Jacques Daran reçoit un accueil triomphal. Alors, il se fixe dans cette ville et s’intéresse aux maladies des voies urinaires. Il invente les « bougies Daran » destinées à élargir l’urètre. L’écrivain M. de Bièvre dira de lui : « C’est un homme qui prend nos vessies pour des lanternes ! ». L’expression est restée fameuse.

Cependant, sa réputation est si grande que le roi Louis XV en fait un de ses chirurgiens ordinaires. Sa présence attire une foule considérable de malades. Des riches, bien souvent venus de l’étranger, lui permettent de réunir une fortune colossale. Quant aux pauvres, « il leur donnait généreusement les remèdes et souvent il leur fournissait de sa propre bourse tous les moyens de subsister ».

Jacques Daran publie dix ouvrages de chirurgie. Il est reçu à l’Académie Royale de Chirurgie. Et il est anobli en 1755. Tout lui réussit ! Malheureusement, il spécule dans l’affaire du canal de Provence et il se ruine. Il continue d’exercer jusqu’à l’âge de 83 ans.

Gilles-Bertrand de Pibrac (1693-1771)

Gilles-Bertrand de Pibrac (1693-1771) est aussi originaire de Saint-Frajou. Comme Jacques Daran, il étudie la chirurgie.

Insigne du 1er Royal Dragons
Insigne du 1er Royal Dragons

En 1719, Gilles-Bertrand de Pibrac est engagé comme Aide-major lors de la guerre d’Espagne. Il participe aux sièges de Fontarabie et de Saint-Sébastien. Puis il devient Chirurgien-major du régiment Royal Dragons en 1721, chirurgien ordinaire du Duc d’Orléans en 1724, premier chirurgien de la princesse d’Orléans, veuve du roi d’Espagne Louis Ier (il ne règne que huit mois avant de mourir).

« La vue d'un homme situé comme il faut quand on luy veut extraire la pierre de la vessie »
« La vue d’un homme situé comme il faut quand on luy veut extraire la pierre de la vessie » (XVIIe)

En 1731, Gilles-Bertrand de Pibrac entre comme l’un des quarante membres du Comité Perpétuel de la toute jeune Académie Royale de Chirurgie. Il en prend la Direction en 1762.

Le chercheur se fait remarquer par ses travaux sur le traitement des plaies (il obtient la proscription des onguents qui provoquent des infections graves) et sur la cystotomie, c’est-à-dire l’ouverture de la vessie pour en extraire les calculs. En particulier, il invente la technique, encore utilisée, de l’injection d’eau dans la vessie pour une intervention plus facile.

Gilles-Bertrand de Pibrac devient Chirurgien Major de l’Ecole Militaire. Il est anobli en 1751 et admis dans l’Ordre de Saint-Michel qui ne compte que 100 membres. Il meurt en 1771 à l’âge de 78 ans.

Saint-Frajou n’a pas donné que des médecins célèbres

René Souriac né à Saint-Frajou
René Souriac, Président de la Société d’Etudes du Comminges

Saint-Frajou a aussi donné des hommes de lettres et des militaires. Par exemple, Saint-Frajou est la patrie de René Souriac (1941- ), agrégé d’histoire et spécialiste de l’histoire du Comminges auquel il consacre de nombreux ouvrages.

Depuis 1999, il est Président de la Société d’Etudes du Comminges et de la Revue du Comminges et des Pyrénées centrales.

Saint-Frajou, c’est aussi la patrie de Jean Saint-Raymond (1762-1806), militaire de la Révolution puis de l’Empire. En 1785, il entre soldat au régiment d’infanterie de l’ile Bourbon. En 1791, il est déjà sous-lieutenant dans le 1er bataillon des volontaires du Finistère. Enfin, il est nommé Colonel en 1803.

Fait Chevalier de la Légion d’Honneur en 1803, promu Officier de l’ordre en 1804 et Commandeur en 1805, il participe aux campagnes de Napoléon. En particulier, il se fait remarquer à Austerlitz. Il meurt en 1806 à Nuremberg.

Le Musée d’art moderne de Saint-Frajou

Ksenia Milocevic crée un musée d'Art Moderne à Saint-Frajou
Ksenia Milocevic, fondatrice du Musée d’Art Moderne de Saint-Frajou

Aujourd’hui, Saint-Frajou ne compte que 214 habitants et abrite un riche musée d’art moderne. Le musée de Saint-Frajou est créé en 2010, à la suite de la donation de Ksenia Milicevic, enrichi d’une nouvelle donation en 2016. L’artiste à une résidence secondaire à Saint-Frajou.

Installé dans le bâtiment de l’ancienne école, le musée présente une exposition permanente de toiles de Ksenia Milicevic, ainsi que des sculptures de Gérard Lartigue, Christopher Stone et Jérôme Alaux. Il accueille des expositions temporaires.

Une seconde collection de peintures, sculpture et photographie est en préparation. Elle présentera des œuvres d’artistes comme Niki de Saint Phalle, Victor Moley ou Ana Erra de Guevarra Lynch.

Depuis 2020, le musée travaille en partenariat avec le Musée des Abattoirs de Toulouse.

Mascotte de la Biennale des Enfants (Dessin de Ksenia Milosevic)
Mascotte de la Biennale des Enfants créée par Kenia Milocevic (Dessin de Ksenia Milosevic)

Ksenia Milicevic est née en 1942 en Bosnie-Herzégovine. Elle étudie la peinture et l’architecture. Elle s‘installe comme architecte en Argentine et poursuit en même temps ses études de peinture. Enfin, elle s’installe à Paris en 1982 et a son atelier au Bateau-Lavoir à Montmartre.

Elle fait sa première exposition en 1970. Depuis, elle expose dans les plus grands pays du monde : Etats-Unis, Mexique, Canada, Royaume-Uni, Allemagne, Russie, etc. En 2010, elle fonde la Biennale de Peintures d’Enfants à Saint-Frajou. Elle réunit des peintures d’enfants de nombreux pays.

Et Saint Frajou ?

Saint Fragulphe par le sculpteur Gérard Lartigue
Saint Fragulphe par le sculpteur Gérard Lartigue  à Saint-Frajou

Il s’agit plutôt de Saint Fragulphe. Tout compte fait, c’est le premier grand homme de Saint-Frajou, village à qui le jeune Fragulphe a laissé son nom. D’ailleurs les habitants s’appellent les Fragulphiens.

Fragulphe nait dans le Savès au VIIIe siècle. Lors d’une invasion des Maures, le jeune homme de 20 ans entraine ses compagnons pour les combattre. Hélas, un Sarrasin lui tranche la tête d’un coup de cimeterre. Sa tête roule jusqu’à un endroit où jaillira une source. Elle laisse trois gouttes de sang qui seraient encore visibles à la fontaine !

 

 

La fontaine miraculeuse de Saint-Frajou
La fontaine miraculeuse de Saint-Frajou

Ses compagnons l’enterrent au sommet de la colline de Serreriis (Serrières). – – Des miracles s’accomplissent et des bénédictins bâtissent un monastère. C’est la première abbaye du Comminges.

Des habitants s’installent. La ville prend le nom du martyr qui sera vite déformé en Fragol, Frajol, puis Frajó (Frajou).

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Revue de Comminges et des Pyrénées centrales
Daran, Jacques, 1701-1784 – Observations chirurgicales sur les maladies de l’urethre, traitées suivant une nouvelle méthode
Jean Saint-Raymond (Wikipedia)
Bernadette Molitor – De l’émergence de la pédiatrie dans les maisons des enfants royaux au XVIIIe siècle Article inédit publié sur Cour de France.fr le 28 février 2015.
Musée de peinture de Saint-Frajou
Galerie virtuelle d’art de Ksenia Milicevic
Geocaching sur Saint Frajou




Gascogne, dot d’Aliénor d’Angleterre ?

Henri II Plantagenêt et Aliénor d’Aquitaine marient leur fille, Aliénor d’Angleterre à Alphonse de Castille. Aurait-elle apporté la Gascogne en dot ? José Manuel Cerda explore la question.

Aliénor d’Angleterre

Henri II Plantagenêt et Aliénor d'Aquitaine
Henri II Plantagenêt et Aliénor d’Aquitaine

Aliénor nait en 1161 au château de Domfront en Normandie. Elle est la sixième des huit enfants d’Henri II Plantagenêt et de la célèbre Aliénor d’Aquitaine.

Les parents veulent éviter une alliance entre le comté de Toulouse et l’Aragon, aussi ils envisagent de marier la fillette (8 ans) à Alphonse VIII, futur roi de Castille, alors âgé de 15 ans. De son côté, la Castille y voit un appui dans sa lutte contre Sanche IV de Navarre. Ils écrivent :

sopieron cómmo el rrey don Enrrique de Inglaterra avíe vna fija muy fermosa de nueue años que era por casar, que avíe nonbre doña Leonor, e enbiaron quatro omnes buenos de los mejores de la corte a pedirla, e eran los dos, rricos omnes, e los dos, obispos. Extrait de Crónica de Veinte Reyes.

[Ils surent que le roi Henri d’Angleterre avait une fille très belle de neuf ans qui était à marier, qui avait nom Léonor, et ils envoyèrent quatre hommes nobles parmi les meilleurs de la cour pour la demander, et c’était deux homme riches et deux évêques.]

Mariage d’Aliénor et d’Alphonse VIII de Castille

Alphonse de Castille et Aliénor d'Angleterre
Alphonse de Castille et Aliénor d’Angleterre

Le mariage a lieu en 1170 (Aliénor a 9 ans) à Tarazona à la frontière entre Aragon et Castille. Aliénor aurait apporté dans la corbeille nuptiale le duché d’Aquitaine, le comté de Gascogne. En échange, Alphonse lui offre la juridiction sur quatorze villes, seize châteaux et les rentes de neuf ports. De plus, lors des conquêtes contre les Almohades, Alphonse offre à sa femme la moitié des terres qu’il leur reprend. Aliénor est ainsi d’une puissance équivalente à celle d’Alphonse.

Le mariage a lieu en grande pompe. Le cortège nuptial part de Bordeaux. Et Aliénor est escortée par des personnages illustres comme l’archevêque de Bordeaux, des évêques (d’Agen, Périgueux, Angoulême…) et des nobles aquitains, anglais, normands et bretons. Des troubadours les accompagnent : Peire d’Auvergne, Gonzalbo Roitz, Arnaut-Guilhem de Marsan parmi les plus connus.

Ce mariage a des conséquences énormes. Sur les terres. Sur l’influence politique que vont jouer les Castillans renforcés par ce mariage, sur l’influence politique que jouera Aliénor d’Aquitaine. Et sur l’influence culturelle de cette dernière.

Alphonse comte de Gascogne ?

Le comté de Gascogne faisait-il partie de la dot ? On n’a pas conservé de contrat écrit. Pourtant les Gascons combattront au côté d’Alphonse contre les Almohades, ce qui montre au moins qu’un lien était reconnu.

Enfin, on a des traces indirectes, grâce à des écrits de donation ou de confirmation de libertés. Comme cette confirmation des libertés de l’abbaye Notre-Dame de la Sauve-Majeure (mai 1206) qui nomme le roi castillan dominus Vasconiae [seigneur de Vasconie]. Un point important, cette confirmation est signée de nombreux témoins dont beaucoup sont des prélats ou des nobles de Gascogne. Autre exemple, le gouverneur arabe de Jaén écrit au roi de Castille, Tolède et Gascogne. Il y en d’autres encore.

La Batalla de las Navas de Tolosa o la la batalla de los tres reyes
La batalla de las Navas de Tolosa o la la batalla de los tres reyes (1212)

Alphonse revendique le comté de Gascogne

Jean Sans Terre
Jean Sans Terre

Les relations entre Alphonse et Jean sans terre, roi d’Angleterre et frère d’Aliénor, ne sont pas au beau fixe. Jean interdit tout échange entre Bayonne et Castille. En réponse, en 1203, Alphonse se rapproche de Philippe Auguste, roi de France et ennemi de l’Angleterre.

En fait, dot ou pas, le comté de Gascogne n’est pas annexé au royaume de Castille. Mais Aliénor d’Aquitaine est toujours vivante et suzeraine. À sa mort, en 1204, si sa fille Aliénor d’Angleterre doit lui succéder, elle doit prendre l’autorité seigneuriale. Aussi, Alphonse se met, au nom de sa femme, à revendiquer le comté, tel que c’est relaté dans les Cantigas de Santa Maria :

E sa avoa y era, filla del Rei d’Ingraterra,
moller del Rei Don Alffonsso, por que el passou a serra
e foi entrar en Gasconna pola ga[ann]ar per guerra,
e ouv’ end’ a mayor parte, ca todo ben merecia.

Et y était sa grand-mère, fille du Roi d’Angleterre,
femme du Roi Don Alfonse, pour laquelle il passa les montagnes
et entra en Gascogne pour gagner par la guerre,
et en obtint la majeure partie, qu’il méritait bien.

Campagne contre la Gascogne

Philippe-Auguste traversant la Loire
Philippe-Auguste traversant la Loire

Philippe Auguste occupe la Normandie puis le Poitou. Et Alphonse de Castille lève des troupes à la frontière gasconne pour arrêter toute prétention de la part des Plantagenêts. Le troubadour Bertrand de Born l’écrit :

Anfós
C’ aug dir que ven, e volrá sodadiers;
Richartz metrá a mueis e a sestiers,
aur et argent…

J’entends dire que le vaillant roi de Castille arrive ;
l’on aura besoin de guerriers ;
et le roi Richard dépensera de l’or et de l’argent à profusion…

En 1205, Alphonse envahit la Gascogne. De nombreuses places, Blaye, Dax, Orthez, Sauveterre… se soumettent à Alphonse. Mais certaines villes résistent. Bordeaux, Bayonne, La Réole préfèrent les échanges commerciaux avec l’Angleterre et repoussent l’assaillant.

Fin 1206, Aliénor reçoit un saufconduit de son frère Jean pour négocier la paix. Ce qu’elle réussit. Finalement, en 1208, Alphonse renonce.

Les Castillans, le retour !

Près d’un demi-siècle plus tard, en 1253, Gaston VII de Béarn se révolte contre Henri III Plantagenêt. Il se réfugie en Castille et incite le nouveau roi, Alphonse X, à revendiquer la Gascogne pour dot non réglée. C’est clair :

quicquid juris habemus, vel habere debemus in tota Vasconia, vel in parte, in terris, possessionibus, hominibus, juribus, vel quasi dominiis, vel quasi actionibus et rebus aliis, ratione donationis qua fecit, vel fecisse dicitur, dominus Henricus, quondam Rex Angl’, et Aleonora uxor sua Aleonore filie sue, et bone memorie, domine Alfonso Regi Castelle.

tous les droits détenus ou qui devraient être détenus sur toute la Gascogne […] en raison de la donation que firent, ou qui est dite avoir été faite par, le seigneur Henri, jadis roi d’Angleterre, et Aliénor sa femme à leur fille […] et au seigneur Alphonse, roi de Castille.

Sauveterre de Béarn, place forte de de Gaston VII de Béarn
Sauveterre de Béarn, place forte de Gaston VII de Béarn

Edouard Ier d'Angleterre
Edouard Ier d’Angleterre

Bien sûr le roi d’Angleterre n’est pas prêt à céder. Alors, des deux côtés, on se prépare à guerroyer, tout en entamant des négociations. Cette fois-ci la diplomatie l’emporte.  On marie Edouard 1er, futur roi d’Angleterre et duc d’Aquitaine, à Aliénor de Castille, sœur cadette d’Alphonse X. Cela calme le contentieux.

Gaston de Béarn continue quelques temps à ne reconnaitre comme suzerain que le roi de Castille. Sancho IV, second fils d’Alphonse X, fait un coup de force : il se fait reconnaitre régent puis roi de Castille. Ayant des vues très différentes de son père, il s’allie à la France.

C’est fini. La Gascogne ne sera pas vassale de la Castille.

Anne-Pierre Darrées

écrit en nouvelle orthographe

Références

La dot gasconne d’Aliénor d’Angleterre entre royaume de Castille, royaume de France et royaume d’Angleterre, Cahiers de civilisation médiévale, José Manuel Cerda, Comisión Nacional de Investigación Científica y Tecnológica (Chile), 2011, p.225-242
Relaciones de Alfonso X con Inglaterra y Francia, IV semana de estudios alfonsíes, Francisco J. Hernández




De Lugdunum Convenarum à Saint-Bertrand

Saint-Bertrand de Comminges est une bourgade de 244 habitants. À y regarder de plus près, des remparts l’entourent, son église est une cathédrale et, à ses pieds, s’étendent des ruines romaines. Poussons un peu plus loin…

Une ville romaine peuplée d’Aquitains ?

Pompée le Grand (106 av. JC- 48av. JC) fondateur de Lugdunum Convenarum
Pompée le Grand (106 av. JC – 48 av. JC)

Plusieurs peuples Aquitains habitent la région : les Convenae (Comminges), les Consoranii (Couserans), les Garumni (vallée de Saint-Béat et val d’Aran), les Onesii (vallée de Luchon).

Sertorius, général romain, soulève l’Hispanie contre la dictature de l’empereur Scylla. Pompée part le combattre et le bat en 72 avant J.-C. Pompée, victorieux, passe les Pyrénées et rentre en Narbonnaise. Aux confins pyrénéens de la province, et pour mieux surveiller la frontière, il regroupe les peuples Aquitains et fonde Lugdunum Convenarum.

On trouve la première mention de la ville chez le géographe grec Strabon (~60 avant J.-C. – ~20 après J.C.) dans sa Géographie.

Les ruines du théâtre de Lugdunum Convenarum
Les ruines du théâtre de Lugdunum Convenarum

Très vite, la ville se développe et aurait compté jusqu’à 10 000 habitants. Le poste frontière devient une ville opulente avec son forum, son théâtre, ses thermes et ses riches demeures. Au IIe siècle, elle fait partie de la province d’Aquitaine, puis de celle de Novempopulanie. On y utilise le droit latin.

Elle est si vaste que l’on dit « qu’un chat aurait pu aller de toit en toit depuis Lugdunum jusqu’à Valentine » (17 km).

Plus tard, au début du Ve siècle, les Vandales, les Alains et les Suèves, des peuples germaniques poussés par les Huns, envahissent la Gaule qu’ils traversent pour se rendre en Espagne. Mais la frontière des Pyrénées est bien gardée et ils restent deux ans en Gascogne avant de pouvoir la franchir. La ville romaine se replie sur l’oppidum fortifié et perd de son importance. Elle prend le nom de Convenae.

Les ruines romaines et la Cathédrale de Saint-Bertrand
Les ruines romaines et la Cathédrale de Saint-Bertrand

Les guerres de succession au trône des Mérovingiens

L'assassinat de Chilpéric 1er
L’assassinat de Chilpéric 1er

Sous les rois Francs Mérovingiens, les conflits de succession au trône sont nombreux. Francie, Neustrie et Austrasie s’affrontent. D’ailleurs, un complot se forme autour de Gondovald qui serait un fils naturel de Clothaire Ier.

Le roi Chilpéric Ier meurt assassiné en 584. Gontran lui succède. Alors, Gondovald et Didier, duc de Toulouse, prennent la tête d’une armée pour conquérir l’Aquitaine. À Brive, Gondovald est proclamé roi. Bordeaux et Toulouse se rallient. Mais à l’approche de l’armée des Francs, les défections commencent. Gondevald est obligé de se réfugier dans les Pyrénées, à Convenae.

Jean Fouquet (ca 1455) - Entretien entre saint Gontran et Childebert II. Devant les dignitaires de sa cour, Gontran, sans héritier, s'adresse à son neveu Childebert qu'il vient de nommer son successeur. Lors du siège de Saint-Bertrand-de-Comminges par le roi Gontran, Mummol (en arrière-plan) trahit et livre le prince franc Gondevald.
Jean Fouquet (ca 1455) – Devant les dignitaires de sa cour, Gontran, sans héritier, s’adresse à son neveu Childebert qu’il vient de nommer son successeur. Lors du siège de Saint-Bertrand-de-Comminges par le roi Gontran, Mummol (en arrière-plan) trahit et livre le prince franc Gondevald.

Ainsi, le siège commence le 11 février 585. Et Gondovald est trahi, assassiné par ses pairs. Grégoire de Tours raconte que « la nuit suivante, les principaux chefs gondovaldiens enlevèrent secrètement tous les trésors que la ville renfermait et tous les ornements de l’église. Le lendemain, les portes furent ouvertes. L’armée des assiégeants entra et égorgea tous les assiégés, massacrant au pied même des autels de l’église les pontifes et les prêtres. Après avoir tué tous les habitants, sans en excepter un seul, les Bourguignons mirent le feu à la ville, aux églises et aux édifices, si bien qu’il ne resta plus que le sol ».

La ville est détruite et il n’y reste plus personne « pour pisser sur les murs ». Convenae tombe dans l’oubli.

Saint-Bertrand de Comminges, l’évêché du Comminges

En 1083, Bertrand de l’Isle, petit-fils du Comte de Toulouse, est élu évêque de Comminges, il occupe le siège jusqu’en 1123. Il entreprend la construction de l’église Saint-Just de Valcabrère et de la cathédrale de Saint-Bertrand de Comminges.

Basilique de Saint-Just de Valcabrère et cathédrale de Saint-Bertrand
Basilique de Saint-Just de Valcabrère (Bertrand de l’Isle) et Cathédrale de Saint-Bertrand (Bertrand de Got)

De même, il manifeste une énergie remarquable au service des pauvres, rétablit la sécurité, protège les routes et les marchands. Il est canonisé en 1218 et Convenae prend le nom de Saint-Bertrand de Comminges en 1222.

Bertrand de Got est nommé évêque de Comminges en 1295 et lance la construction d’une nouvelle église gothique qui ne sera achevée qu’en 1350. En 1305, il devient Pape, sous le nom de Clément V, mais revient à Saint-Bertrand pour transporter les reliques de Saint-Bertrand.

Pendant les guerres de religion, les Huguenots pillent Saint-Bertrand de Comminges. En 1586, le capitaine Sus massacre les religieux, vole l’argenterie, brule les archives et rançonne le chapitre de 10 000 livres. Les Huguenots partent après sept semaines d’occupation. En 1593, le vicomte de Larboust pille à nouveau la ville.

Heureusement, un soldat cache les reliques de Saint-Bertrand et les rend en 1591.

Mausolée de Saint-Bertrand de Comminges
Mausolée de Saint-Bertrand de Comminges

L’évêché de Comminges comprend le val d’Aran. Les rapports sont conflictuels, si bien que l’évêque doit demander la permission aux Aranais d’entrer sur leur territoire. L’évêché est dissout en 1790 et partagé entre ceux de Toulouse, de Tarbes et de la Seu de Urgell pour le val d’Aran.

Saint-Bertrand-de-Comminges est un important lieu de pèlerinage. Il reprend en 1805 et est toujours très populaire.

Les fouilles archéologiques

Les fouilles archéologiques ont lieu de 1913 à 1970. Ensuite, elles reprennent de 1985 à 2006. Les principales découvertes couvrent une période de quatre siècles. On les retrouve exposées au Musée départemental de Saint-Bertrand de Comminges.

Le chantier de fouilles de Saint-Bertrand
Le chantier de fouilles de Saint-Bertrand

Les fouilles mettent à jour des édifices publics : un théâtre, un temple consacré au culte impérial, un marché, des thermes, une basilique chrétienne et un camp militaire. Depuis 2016, le Professeur William Van Andringa, directeur d’études de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes de Paris, conduit des fouilles sur les nécropoles qui entourent la ville romaine.

En 1926, on découvre un trophée augustéen à Saint-Bertrand de Comminges. C’est un monument célébrant une grande victoire militaire. Datant du Ier siècle, en marbre blanc de Saint-Béat, il est l’un des plus complets découverts en France et fait la renommée de Saint-Bertrand.

Bertrand Sapène (1890-1976) est instituteur. Nommé à Saint-Bertrand en 1919, il conduit les fouilles pendant près de 50 ans et écrit de nombreux articles scientifiques pour présenter ses trouvailles. Il fonde le musée archéologique qui devient musée départemental.

Le festival de Saint-Bertrand de Comminges

André Malraux, ministre des Affaires culturelles du Général de Gaulle, vient à Saint-Bertrand pour les obsèques du père de son épouse, Madeleine. Il visite la cathédrale et son orgue, accompagné de Pierre Lacroix, musicien et ami de la famille. André Malraux lui promet la création d’un festival.

Festival 2021 de Saint-Bertrand de Comminges
Festival 2021 de Saint-Bertrand de Comminges (02/10/2021)

Paul Guilloux est alors titulaire du grand orgue de la cathédrale de Bourges. Il fonde L’Association des Amis de l’orgue de Saint-Bertrand de Comminges en 1964. Paul Guilloux possède une maison à Saint-Bertrand et veut restaurer l’orgue. Il meurt en 1966.

On y organise des concerts d’orgue chaque été avec des organistes et des chanteurs réputés. En 1973, Jean-Pierre Brosse, musicien de renommée internationale, vient jouer à Saint-Bertrand de Comminges et décide de développer le festival avec l’association.

Les travaux de restauration de l’orgue s’achèvent en 1974. Jean-Pierre Brosse lance le festival en faisant appel à ses amis pour animer les concerts. Des deux concerts annuels de ses débuts, il passe rapidement à une vingtaine. La Fondation France Télécom lui permet d’engager des artistes de renommée internationale.

Le festival se dote d’une Académie de musique baroque qui reçoit des étudiants venus de tous les pays pour se perfectionner à l’orgue, à la musicologie, au chant baroque et au chant grégorien. On y enregistre des concerts. Le festival se décentralise pour des soirées dans d’autres villes du Comminges.

A la recherche d’un développement touristique

Saint-Bertrand - les Olivetains
Saint-Bertrand – les Olivetains

Saint-Bertrand de Comminges a perdu de sa splendeur antique et n’est plus qu’un petit village qui semble endormi. Pourtant, ses remparts, sa cathédrale, son site gallo-romain et la basilique de Saint-Just de Valcabrère, attirent de nombreux visiteurs.

La renommée de son festival d’orgues mérite un projet de développement.

Le site des Olivétains, sur la place de la cathédrale, accueille et renseigne le public, organise des expositions.

Le Fournil Résistance de Tulip et Magali
Le Fournil Résistance de Tulip et Magali

Le Syndicat mixte pour la valorisation et la promotion du site travaille sur un centre d’interprétation du patrimoine. Il prévoie d’investir 12 millions €, d’ici à 2030, pour développer l’attractivité touristique et améliorer l’accueil des visiteurs.

Une boulangerie vient d’ouvrir pour le plus grand bonheur des habitants et des visiteurs. Transgarona, piste cyclable reliant Toulouse au val d’Aran, passe par Saint-Bertrand.

Références

Le diocèse de Comminges
La cathédrale de Saint-Bertrand de Comminges