Toujours de la lecture pour l’été

Et si on se détendait en s’emplissant du murmure du pays et de sa littérature ? L’Escòla Gaston Febus et Reclams edicions ont glané pour vous quelques idées de lecture, en français ou en gascon. De quoi passer l’été selon votre humeur.

La lecture détente avec des livres humoristiques

Letras d’un barbalòc

Renat Capdevielle, Nosauts de Bigòrra, 2018, gascon, 8€.

Lecture humoristique : Letras d'un barbalòc de Renat CapdevielleDes contes, des blagues et des poésies légères. Une lecture pour rire tout seul dès que l’on a un moment, ou pour partager. De jolies histoires rehaussées de beaux dessins, qui illustrent magnifiquement l’humour gascon.

L’auteur, René Capdevielle est un bigourdan de la vallée d’Argelès-Gazost, entre Lourdes et le Pays Toy. Son hobby, c’est marcher en montagne et, les jours de pluie ou de neige, écrire en occitan.

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Bèth peu de sau

Jean-Louis Lavit, Letras d’oc, 2018, gascon, 16€.

Lecture policière avec Jean-Louis LavitLe commissaire Magret est de retour dans ce roman policier au ton vif et désinvolte. À savourer pour ces jeux de mots, son imagination, son esprit tout en sirotant, comme le héros, un gasconhaliure (gascogne-libre). Cliquer ici pour en savoir plus.

L’auteur, Jean-Louis Lavit, né à Lourdes, est un ex-conseiller pédagogique d’occitan dans les Hautes-Pyrénées. Grand auteur gascon, il s’est essayé dans tous les genres, théâtre, roman, nouvelle, science-fiction, roman policier.

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La découverte de l’histoire à travers des épopées

Roncesvals

Bernat Manciet, Reclams, 2017, en 3 langues : français, gascon, basque (traduit par Lucien Etchezaharreta), 17€

Lecture épique avec Bernat MancietL’événement est connu de tous : Loup, général des Vascons, attaque par surprise, à Roncevaux, Roncesvals, dans les Pyrénées, l’arrière-garde de l’armée de Charlemagne, commandée par Roland. Le livre raconte la véritable histoire de cette bataille, sous forme d’un splendide poème épique.

Bernard Manciet, né à Sabres dans les Landes en 1923, est un des écrivains les plus importants de la littérature gasconne du XXe siècle. Il écrit une œuvre abondante, originale et puissante. Ses livres garantissent une lecture époustouflante qui résonne dans le profond de l’âme. Il est d’ailleurs le seul auteur de langue régionale avec Pasolini à être publié par Gallimard.

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Chanson de la croisade albigeoise

Traduit de l’occitan en français par Claude Mourthé, Les Belles Lettres, 2018, français, 29,50€.

Œuvre fondatrice de la littérature occitane du XIIIe siècle, cette chanson raconte la conquête des terres du sud (comté de Toulouse et vicomté de Béziers) par les barons du nord de la France.

Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens, terrible phrase d’Arnaud-Amaury, abbé de Cîteaux, peu avant le massacre de Béziers.

La lecture de cette traduction est très agréable. L’ouvrage est illustré de quelques reproductions de peintures. Pas besoin d’être un spécialiste ni des cathares ni du Moyen-Âge pour lire ce livre. Quelques notes de bas de page apportent aux curieux les éléments de connaissance des lieux ou des événements . Cliquer ici pour en savoir plus.

Claude Mourthé est un réalisateur d’émissions de radio (France Culture) et de télévision (TF1), un romancier, poète, auteur d’essais et traducteur d’auteurs de langue anglaise.

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La littérature

Viral

Serge Javaloyès, in8, 2018, français, 17€

Daniel se réveille à 4h25 du matin dans une chambre d’hôpital. Viral, le livre écrit en français par Serge Javaloyès, relate deux mois passés dans ce lieu clos, aux murs bleus troués d’une fenêtre. Un roman intime, profond, intense. La maladie est présente, comme un contexte, un quelque chose qui contraint, un quelque chose qui permet aussi de revoir des amis d’avant, un quelque chose qui permet de se souvenir. Et l’amour de Sandra, sa femme, est le lien fort, puissant, à la vie.

Serge Javaloyès est né à Oran en 1951. Il découvre l’occitan à dix ans, à Nay (64). Viral est le second roman qu’il écrit directement en français.

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Lo gojat de noveme

Bernard Manciet, Reclams, 2003, bilingue occitan français, 9€

Chef d’œuvre incontournable de la littérature gasconne contemporaine, L’enfant de Novembre raconte les liens mystérieux, les secrets enfouis qui se nouent et se dénouent autour d’une famille landaise menacée par la ruine et la mort.

Né à Sabres en 1923, après une première carrière de diplomate puis d’industriel, Bernard Manciet se consacre à l’écriture dès 1965. Il nous livre des textes de toute beauté.

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La réflexion sur la vie

Robert Lafont, Reclams, 2005, provençal, 8 €

Éternelle interrogation sur le sens de la vie, traitée avec originalité et profondeur dans ce roman de Robert Lafont.

Robert Lafont, né à Nîmes en 1923, est un écrivain prolifique (presque 100 livres), un linguiste, un historien et un régionaliste passionné. Il est cofondateur de l’Institut d’Études Occitanes.

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Dins la boca dau pòble d’Òc

Max Roqueta, L’aucèu libre, 2018, bilingue occitan français, 9€

Entre 1942 et 1945, Max Rouquette prend des notes sur des moments de sa vie : visites auprès des malades, parties de chasse, rencontres de personnalités villageoises, etc. Assemblées comme un album de photos instantanées assemblés dans ce livre, elles montrent avec humilité et grandeur la condition humaine, élevée au rang de figures exemplaires.

Photographies de Georges Souche. / Édition de Philippe Gardy, avec le concours de Jean-Guilhem Rouquette.

Max Rouquette, surnommé parfois le Gracq occitan, est né à Argelliers dans l’Hérault en 1905. Auteur immense, il écrit une œuvre abondante et reconnue.

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Bonne lecture !

 




Gascons de renom : Joseph du Chesne, chimiste et médecin

En cette nouvelle année, l’Escòla Gaston Febus propose d’ouvrir une nouvelle série : Gascons de renom. Une occasion de découvrir ou revisiter nos célèbres ancêtres. Le premier épisode est consacré à l’immense Joseph du Chesne qui restera une référence pour tous les chimistes.

Joseph du Chesne

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Joseph du Chesne, du beau nom de sieur de la Violette, nait à Lectoure en 1546. Son père, Jacques, est chirurgien. Le jeune Joseph fait ses études à Bordeaux. Il y côtoie un autre Gersois, Guillaume de Salluste, seigneur du Bartas (1544 – 1590). À 20 ans, il entreprend des études de médecine à Montpellier sous l’enseignement de grands professeurs comme Rondelet.

Mais la chasse aux Huguenots est ouverte et le jeune Joseph quitte la région.

Un Gascon brillant exilé auprès des meilleurs de son époque

Paracelse, un des maîtres de Joseph de Chesne
Paracelse, un des maîtres à penser de Joseph du Chesne

Cet exil sera une aubaine pour notre Joseph du Chesne car il rejoint l’Allemagne où il rencontre les plus grands. L’étudiant apprend avec le scientifique allemand Jakob Schegk qui aura une grande influence sur son élève, le Danois Petrus Severinus qui l’initie aux thèses du grand médecin innovateur suisse Paracelse (1493 – 1541). Il fréquente le libraire éclairé Arnold Birckmann, etc.

En 1575, à 29 ans, il passe son doctorat à Bâle. Il épouse alors une riche héritière française, Anne Trye. Sa femme le convainc de se convertir au calvinisme et ils s’installent à Genève.

Dans sa belle carrière, du Chesne écrira de nombreux livres de chimie et de médecine. Et il aura de vives querelles avec des scientifiques traditionnels !

La querelle avec Jacques Aubert lance Joseph du Chesne

Le médecin français Jacques Aubert écrit un livre sur les métaux et les médicaments d’origine chimique. Il y fustige les adeptes de Paracelse  en pointant du doigt ses théories sur les forces surnaturelles. Du Chesne répond dans un court traité en latin, montrant un esprit ouvert et averti. Il écarte les aspects ésotériques de Paracelse pour ne développer que la pharmacopée. L’ouvrage est traduit en anglais et en français, réédité. Bref, notre Gascon s’impose comme tête de proue des modernistes.

Toutefois, jusqu’à sa mort en 1609, à 63 ans, le médecin chimiste devra constamment défendre sa position.

Le grand miroir du monde

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En 1587, Joseph du Chesne publie un poème en alexandrin, alliant philosophie et chimie, Le grand miroir du monde. Dédié à Henri, roi de Navarre, faisant hommage à la Gascogne, il cite même quelques vers en gascon (Plan hé bau més, que babilla ta plan… / Plan hèr vau mes que babilhar tanplan…). Ce sera une référence pour tous les chimistes du XVIIe siècle. On y reconnait dans sa construction La sepmaine ou Création du monde de son camarade huguenot et gersois Guillaume du Bartas.

Le long ouvrage est découpé en dix livres, le premier parle de Dieu, autheur & createur du monde, avec ces premiers vers:
Ie chante l’Eternel, Pere de l’univers
Ie descri la nature et ses effects diuers
(NB : Ie= Je)

Les principes élémentaires de la chimie

Chacun des livres suivants parle d’un thème précis. Le livre V aborde les principes élémentaires de la chimie. Les anciens parlaient de quatre éléments. Du Chesne précise dans sa préface : Ie monstre [=Je montre] que l’Air n’est autre chose qu’une exhalaison d’Eau, & que la Terre contient le Feu; que les quatre qualites se treuuent dans ces deux elements. […] Ie monstre aussi quels sont les trois principes Elementaires, scauoir le Sel, le Souphre & le Mercure. Son mode opératoire pour extraire ces trois principes à partir de l’Eau ou de la Terre deviendra un classique pour les chimistes qui suivront.

Les plus intéressantes de ses trouvailles concernent la compréhension du Sel (on dirait aujourd’hui des sels) comme premier principe moteur de la nature. Par exemple, c’est le sel issu de l’urine ou du fumier (nitre, salpêtre) qui fertilise la terre – notons que nos engrais actuels contiennent toujours des sels. Notre savant montre comment séparer le métal et semi-minéral des sels par des méthodes de sympathie & antipathie, comment utiliser des sels en médecine, dans quels lieux (bains) où on peut les trouver en Europe (livre VI)…

Le Sel

Parlons du Marc, cendreux, qui demeure au vaisseau :
Vous en tirez un Sel par le moyen de l’Eau
C’est le Sec agissant, qui mesme est si caustique
Qu’il brusle comme Feu la chair, quand on l’applique
Au bras du Catharreux. L’autre qui ne dissout
C’est le Sec patient, qui n’est que terre au goust.
(extrait Livre V, p 172)

Un diététicien et un hygiéniste avant l’heure

Joseph du Chesne – Du pourtraict de la santé – Table des matières (1606)

Notre médecin gascon considère que les maladies sont engendrées par des semences comme des végétaux, ce que reprendra plus tard la théorie microbienne. Certains ont d’ailleurs vu en lui un précurseur de Pasteur. Comme le montre la table des matières ci-dessus, son ouvrage, Diaeteticon Polyhistoricum (en français Le pourtraict de la santé) écrit en 1606 et dédié à Henri de Bourbon est un traité d’hygiène pour vivre sainement et longtemps. Sa vision lie harmonie universelle et pratique alchimique au service de la guérison des malades, un équilibre que l’on retravaille de nos jours… C’est un ouvrage dans un français lisible aujourd’hui et nous invitons nos lecteurs à le découvrir en VO.

Ses conseils, alors révolutionnaires, de se laver les dents, le visage et de se moucher ne surprennent plus l’homme du XXIe siècle. Essentiel, le bien manger est source de santé et de longévité. Joseph du Chesne développe minutieusement les pratiques alimentaires de la Gascogne. Il les considère parmi les meilleures, au vu de la santé des Gascons. J’escris particulierement ce traicté pour servir à ma patrie, annonce Du Chesne. Les descriptions qui suivent (3ème partie de l’ouvrage) sont surtout des pratiques gasconnes. C’est probablement une des sources les plus complètes et les plus anciennes pour connaître las nostas costumas de minjar.

Joseph du Chesne, conseiller et médecin d’Henri IV

Henri IV prend Joseph du Chesne comme conseiller et médecin

En 1584, notre chimiste médecin deviendra conseiller et médecin ordinaire du futur roi Henri IV. Cela ne l’empêchera pas d’être encore et toujours en querelle avec la Faculté de médecine qui ne reconnait pas les propriétés du Sel. Il écrira un énorme traité très détaillé, immédiatement censuré par la Faculté.

Dès 1587, Joseph du Chesne sera élu au Conseil des Deux-Cents, assemblée législative de Genève. Il accomplira plusieurs missions diplomatiques et deviendra ami avec l’ambassadeur de France en Suisse, Nicolas Brûlart de Sillery.

Puis, en 1607, un ouvrage de pharmacopée résumera les apprentissages de toute sa vie, La pharmacopée des dogmatiques réformés, avec un catalogue des médicaments rangés en 31 familles (vins, sirops, pilules, vomitoires…) et des 9 méthodes de préparation (distillation, macération…).

Il meurt deux ans après, en 1609.

Références

Le grand miroir du monde, Joseph du Chesne, 1587
Diaeteticon polyhistroricum, Josephi Quercetani (Joseph du Chesne), 1625
Le pourtraict de la santé, Joseph du Chesne, 1627
La pharmacopée des dogmatiques réformés, Joseph du Chesne, 1630
Revue d’histoire de la pharmacie, Joseph du Chesne, Dr P. Lordez, 1947, p. 154-158.
Camence n°14, Un médecin géographe, Violaine Giacomotto-Charra, décembre 2012
La tradition médicale en Gascogne, Reclams, 1989




14 – 18 vue par les Gascons : Une permission à la maison

Cette guerre qui devait être rapide et qui n’en finit pas. Cette guerre où l’on entend en permanence le bruit des obus, les cris des blessés, cette guerre, tout le monde voudrait s’en échapper. La permission, rare, est l’occasion de ré-apprécier un instant, le cœur endolori, le parfum de sa région, la douceur de la maison. Édouard Moulia raconte.

La Guerre 14 – 18 vue par les Gascons, épisode 6 : Une permission à la maison. Fait suite à l’épisode 1, La mobilisation, à l’épisode 2, Bégarie un destin tragique, à l’épisode 3 : les Territoriaux du Gers, à l’épisode 4 : les femmes dans la guerre, et à l’épisode 5 : Les félibres, petit ou grande patrie ?

Une permission se vos pletz

La guerre en chantant - permissionLa guerre doit être courte, alors il n’est pas prévu d’avoir des permissions. Le temps passe. La colère monte à l’arrière, on veut revoir ses proches. Les employeurs, les femmes de la campagne demandent le retour des bras pour les gros travaux. Sous la pression publique, relayée par les élus, le général Joffre décide mi-1915 d’accorder 6 jours de permission à chacun, à condition qu’il n’y ait pas de raison supérieure : relève en retard, offensive prévue… En septembre 1916, pour soutenir le moral des soldats et des gens restés au pays, le droit passera à 7 jours trois fois par an. En 1917, les insubordinations des soldats et la grogne des civils croissant, le général Pétain assouplira encore ce régime. À ces jours, sont ajoutés un délai de route calculé selon la distance. Pour les Gascons, cela représente trois jours.

Maladie appelée des pieds de tranchée : les pieds gelés - permission
Maladie appelée des pieds de tranchée : les pieds gelés

Les blessés, eux, ont 7 jours sûrs d’une permission de convalescence à la maison. Presque un plaisir d’être blessé, comme le rapporte Edouard Moulia dont les pieds ont gelé et qui a frôlé l’amputation : Se souffrim ? N’y pensa-m pas. S’és cau abraca las cames ? E qu’ey aquero puchque lou restan e ba damoura. En aboussen touts abut autan lous brabes amics qui la herralhe a esbrigalhats à ne pas trouban mey nat tros maye qu’u esquilhot !

Se sofrim ? N’i pensam pas. Se’s cau abracar las camas ? E qu’ei aquerò puishque lo restant e va damorar. E n’avossen tots avut autant los braves amics qui la herralha a esbrigalhats a ne pas troba-n mei nat tròç magèr qu’un esquilhòt. Souffrir ? Nous n’y pensons pas. Nous raccourcir la jambe ? Et qu’est-ce donc puisque le reste va nous rester ? Ah ! s’ils avaient connu un sort pareil les bons amis que l’acier a déchiquetés au point de ne pas retrouver de morceaux plus grands qu’une noix ! (traduction de Jean-Pierre Brèthes)

La première permission, une description émouvante d’Édouard Moulia

Le soldat peut-il comprendre ce qui se passe dans la région qu’il a quittée ? Les femmes, les anciens, les enfants peuvent-ils comprendre ce qui se passe au front ? Probablement pas. Mais tous rêvent de la fin des hostilités ou, au moins, d’un répit à la maison.

La matricule 1628 en permissionMieux que personne, ce soldat journaliste, félibre de l’Escòla Gaston Febus, a su écrire l’émotion du retour à la maison lors de sa première permission. Le texte, avec toute sa force, ne demande pas de commentaires.

Merci aux frères Moulia, imprimeurs à Orthez, petits-fils d’Édouard, de nous avoir autorisé la publication de cet extrait bouleversant. La référence du livre magnifique dont est tiré cet extrait est tout en bas de l’article.

L’article vous propose d’explorer :

le témoignage en graphie originale (en suivant),
le témoignage en graphie classique (en-dessous du premier),
enfin le témoignage en français dans la traduction de Jean-Pierre Brèthes.

De cap ta case

Manuscrit d'Edouard Moulia - permission
Manuscrit d’Edouard Moulia

Decap ta case ! La bère pause ! N’ey pas heyt dise arrey aus de nouste permou que bouy ha-us la susprése… e à you tabey.

A mesure qui loû trî débare de pous, l’estoumac que s’ém bousse, qué-m bad mourdén coum s’abi abalat peyrétes. Lou plasé, la gauyou, bahide…
Bourdèu ! Tè, lou bounets de per nouste ! E aqueth débisa qui counéchi… Que ba, que ba, qué-n bau décap ta nouste… Tè, lous pîs, dréts coum esparrous, las maysous blanques. E lou gabe…
Moun Diu, d’oun sorti you ! Dise que tourni béde tout aquéro qui ey tan de cops crédut de … Mercés, moun Diu ! Lou cô qué-m pallaque, adare. Ne poutch pas mey estam sédut. Que sey que dou trî enla que beyrey lusi, à guèuche, la biélhe tour de Mouncade e lou teyt de l’oustau oun bau, ta bètlèu, sémia la yoye !
Puyôu ! Batch ! Castétarbe… la Moutéte… lou Poun-Biélh… ­Adéchats, adéchats, causes de nouste !… L’alét qué-m manque e que cau que m’estuyi ta m’eschuga lous oélhs touts engourgoustits… Que bau, au doubleban, ploura coum ûe bit frésc talhade !

Bam ! E labéts souldatot, n’ès arribat adare, e ne cau pas ploura, bissè ?
Orthez ! Que débari à plasés…
— Tè ? se m’arcoélh u biélh amic qui-m a récounéchut maugrat u bèth mus de barbes. E n’ès pas mourt ?
Qué-m tàsti, en arridén :
— Nou, pas encoère.
— Qué s’abèn dit que t’abèn tuat qu’a u més.
— Quio, quio… Que ba, que ba…
E que m’escàpi en thanquan.
— Tè, qu’ès aquiu ? sé-m hè gn’aut. E qu’as lous pès, encoère ?
— E bahide, sé-m sémble !
— Tan mélhe. Qu’abèn dit per aciu qué-t ous abè caluts abraca…

Qué-m tourni escapa. Aquéths estanquéts qué-m desrounten. Se ne souy pas mourt, se n’ém an pas ségat lous pès… you que sey que ne s’én a pas mancat hère ! E poden sabé, aquéstes praubots de per aciu, so qui-s passe lahore ?Que m’espiyen coum ûe bèsti curiouse. Que sey que souy magre, aflaquit, e qu’ey oeyt més de barbes en brouchague. E qué-m hè, à you, aquero ?
So quim cau, ne soun pas plagnéts de curiousè : qu’ey la case… Qu’y souy yuste. U birepléc e que bey lou pourtau… Y bau arriba ? Las cames que s’ém pléguen… Lous bésis que m’apèren.. Que hey dou chourd…

Pam ! Pam !
B’ou récounéchi béroy aquéth cop de malhuque sus la tadye dou pourtau ! Qu’ey dat dus trucs, coum u mandian, ta qu’ém biénin ourbi e, per la sarralhe, que guigni qui ba biéne au colidor… Lou labrit qu’a énténut dou houns dou casau, e qu’ey lou purmè darrè lou barroulh en gnaulan tan qui pod. Que l’enguichi : css, css, ta hau esmalicia, puchque n’ém a pas récounéchut. Qu’ey bertad, qu’aulouréyi las poutingues dous espitaus din mey que quoan souy pertit !…
— Floc ! Gahéu ! se dic labéts déns la sarralhe.
D’arrauyous qui ère, lou câ que s’ey carat. Lou qui l’apère p’ou sou noum qu’ey de case. Qu’a récounéchut la bouts e l’apérét, e adare que trépe de gauyou, que ploure, que saute cabbath lou pourtau…

Tan qui gnaulabe, las sos e lou pay au cap dou casau qu’at déchan tout ta biéne ourbi. Adare, puchque lou Floc e s’ey carat, que hèn mey biste ta arriba, permou u counéchut que déut esta aquiu. E qui ey ?
Pénsat s’ey bésougn d’ayude ta ourbi ! Né-m souy pas desbroumbat encoère la manicle de la sarralhe. Que la sabi percisémén manéya tout choaus, lous sés de sourtide à l’escounut !… Que souy entrat en u bouhat de bén. Lou Floc, né-m ou poutch pas tira de dessus de tan é-m bôu ha amigalhes…
— Tè, qu’ès tu ? sé-m dits lou pay, din esmudit…
E, bouque clabérade, oélhs humits, ûe pause qué-s sarram déhèt…
Que souy à case !…

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De cap tà casa

Lou matricule 1628 - permissionDe cap tà casa ! La bèra pausa ! N’èi pas hèit díser arren aus de noste permor que voi ha-us la suspresa… e a jo tanben.
A mesura qui lo trin devara de pos, l’estomac que se’m boça, que’m vad mordent com s’avi avalat pèiretas. Lo plaser, la gaujor, bahida…
Bordèu ! Ten, lo bonets de per noste ! E aqueth devisar qui conéishi… Que va, que va, que’n vau de cap tà noste… Ten, los pins, drets com esparrons, las maisons blancas. E lo gave…
Mon Diu, d’on sòrti jo ! Díser que torni véder tot aquerò qui èi tant de còps credut de… Mercés, mon Diu ! Lo còr que’m pallaca, adara. Ne poish pas mei esta-m sedut. Que sèi que deu trin enlà que veirèi lusir, a guèucha, la vielha tor de Moncada e lo teit de l’ostau on vau, tà bèthlèu, semiar la jòia !
Puyòu ! Batch ! Castetarba… la Motèta… lo Pont-Vielh… Adeshatz, adeshatz, causas de noste !… L’alet que’m manca e que cau que m’estuji tà m’eishugar los uelhs tots engorgossits… Que vau, au dobleban, plorar com ua vit fresc talhada !

Vam ! E lavetz soldatòt, n’ès arribat adara, e ne cau pas plorar, bissè ?
Ortès ! Que devari a plaser…
— Ten ? Se m’arcuélh un vielh amic qui m’a reconeishut maugrat un bèth mus de barbas. E n’ès pas mort ?
Que’m tasti, en arrident :
— Non, pas enqüèra.
— Que s’avèn dit que t’avèn tuat qu’a un mes.
— Quiò, quiò… Que va, que va…
E que m’escapi en tancant.
— Ten, qu’ès aquiu ? Se’m hè nh’aut. E qu’as los pès, enqüèra ?
— E bahida, se’m sembla !
— Tant mélher. Qu’avèn dit per aciu que t’us avè caluts abracar…

Que’m torni escapar. Aqueths estanquets que’m desrontan. Se ne soi pas mort, se ne’m an pas segat los pès… jo que sèi que ne se’n a pas mancat hèra ! E poden saber, aquestes praubòts de per aciu, çò qui’s passa lahòra ?
Que m’espian com ua bèsti curiosa. Que sèi que soi magre, aflaquit, e qu’èi ueit mes de barbas en broishaga. E que’m hè, a jo, aquerò ?
Ço qui’m cau, ne son pas planhets de curiosèr : qu’ei la casa… Qu’i soi juste. Un viraplec e que vei lo portau… I vau arribar ? Las camas que se’m plegan… Los vesins que m’apèran… Que hèi deu shord…

Pam ! Pam !
V’u reconéishi beroi aqueth còp de malhuca sus la tacha deu portau ! Qu’èi dat dus trucs, com un mandiant, tà que’m viénin orbir e, per la sarralha, que guinhi qui va viéner au colidòr… Lo labrit qu’a entenut deu hons deu casau, e qu’ei lo purmèr darrèr lo varrolh en nhaulant tant qui pòt. Que l’enguishi : css, css, tà ha-u esmaliciar, puishque ne m’a pas reconeishut. Qu’ei vertat, qu’auloreji las potingas deus espitaus din mei que quan soi partit !…
— Flòc ! Gahè-u ! ce disi lavetz dens la sarralha.
D’arraujós qui èra, lo can que s’ei carat. Lo qui l’apèra peu son nom qu’ei de casa. Qu’a reconeishut la votz e l’aperet, e adara que trepa de gaujor, que plora, que sauta capvath lo portau…

Tant qui nhaulava, las sòrs e lo pair au cap deu casau qu’ac deishan tot tà viéner orbir. Adara, puishque lo Flòc e s’ei carat, que hèn mey viste tà arribar, permor un coneishut que devut estar aquiu. E qui ei ?
Pensatz s’ei besonh d’ajuda tà orbir ! Ne’m soi pas desbrombat enqüèra la manicla de la sarralha. Que la sabi percisement manejar tot shuaus, los sers de sortida a l’esconut !… Que soi entrat en un bohat de vent. Lo Flòc, ne m’u poish pas tirar de dessús de tan e’m vòu har amigalhas…
— Ten, qu’ès tu ? Ce’m ditz lo pair, din esmudit…
E, boca claverada, uelhs umits, ua pausa que’s sarram dehèt…
Que soi a casa !…

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En route vers chez moi avec une permission

Edouard Moulia - récit de permission
Édouard Moulia

En route vers chez nous ! Quels heureux instants ! Je n’ai rien annoncé aux miens parce que je veux faire la surprise, à eux… et à moi aussi.

À mesure que le train prend de la vitesse, mon estomac se serre, il est parcouru d’élancements comme si j’avais mangé des éclats de silex. Le plaisir, la joie, bien sûr…
Bordeaux ! Tiens, des bérets de chez nous ! Et cette langue que je reconnaissais… Ça va, ça va, on se rapproche de chez nous… Et voici les pins, droits comme barreaux d’échelle, les maisons blanches. Et le gave…
Mon Dieu, d’où je reviens ! Dire que je revois tout cela moi qui ai si souvent cru que… Merci, mon Dieu ! Maintenant, le sang bout dans mon cœur. Je ne peux plus rester assis. Je sais que depuis le train je vais voir se détacher, à gauche, la vieille tour Moncade et le toit de la maison sous lequel je vais, très bientôt, répandre la joie !
Puyoô ! Baigts ! Castétarbe… La Moutète… Le Pont-Vieux… Salut, salut décor familier !… J’en ai le souffle coupé et il faut que je me détourne pour essuyer mes yeux engorgés de larmes… Je vais, mille dieux, pleurer comme le sarment qu’on vient de tailler !

Ben ! Et alors petit soldat, te voilà arrivé maintenant, et il ne faut pas pleurer, n’est-ce pas ?
Orthez ! Je descends avec bonheur…
— Tiens donc ? me dit à la descente une vieille connaissance qui m’a reconnu malgré la vieille barbe à mes joues. Tu n’es donc pas mort ?
Je me tâte en éclatant de rire :
— Non, pas encore.
— On nous avait dit que tu avais été tué le mois dernier.
— Mais oui, mais oui… ça va, ça va…
Et je m’esquive en boitant.
— Tiens, tu es là ? me dit un autre. Et tu as encore tes pieds ?
— Bien sûr, il me semble bien !
— Tant mieux. On avait dit dans le coin qu’il avait fallu te les amputer…

Je m’esquive de nouveau. Ces arrêts me perturbent. Si je ne suis pas mort, si on ne m’a pas coupé les pieds… moi je sais qu’il ne s’en est pas fallu de beaucoup ! Peuvent-ils deviner, les pauvres malheureux, ce qui se passe là-bas ?
On me regarde comme une bête curieuse. Je sais que je suis maigre, efflanqué, et que j’ai en broussaille une barbe de huit mois. Et qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse, ça, à moi ?
Ce dont j’ai besoin, ce n’est pas d’une curiosité pleine de compassion : c’est de la maison… J’y arrive presque. Un virage et je vois la porte cochère… Vais-je y arriver ? Mes jambes chancellent… Des voisins m’interpellent… Je fais le sourd…

Pan ! Pan !
Que je reconnais bien ce coup de marteau sur le grand clou de la porte ! J’ai frappé deux coups, comme un mendiant, pour que l’on vienne m’ouvrir et par la serrure j’épie : qui va arriver par le corridor ?… Le labrit a entendu du fond du jardin et il est le premier arrivé derrière le verrou, aboyant tout ce qu’il sait. Je l’excite : kss, kss, pour le mettre en rage, puisqu’il ne m’a pas reconnu. Il est vrai que je sentais le médicament et l’hôpital plus que quand je suis parti !…
— Floc ! Attrape-le ! dis-je alors dans le trou de la serrure.
Enragé juste avant, le chien s’est tu. Celui qui l’appelle par son nom est de la maison. Il a reconnu la voix et l’ordre et maintenant il trépigne de joie, il pleure, il saute sur la porte…

Pendant qu’il aboyait, mes sœurs et mon père s’étaient interrompus pour venir ouvrir. Maintenant, comme Floc s’est tu, ils se hâtent d’arriver, parce que c’est une connaissance qui doit être là. Mais qui ?
Pensez bien que je n’ai pas besoin d’aide pour ouvrir ! Je n’ai pas encore oublié le mécanisme de la serrure. Je savais très bien la manœuvrer tout en douceur, les soirs de sortie en cachette !… Je suis entré en un souffle de vent. Mon Floc, je ne peux pas m’en dégager, tant il veut me prodiguer de caresses…
— Ah ! c’est toi ? me dit mon père, tout interdit…
Et, sans un mot, les larmes aux yeux, un long moment nous restons enlacés…
Je suis chez moi !

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Référence

Le Matricule 1628 pendant la guerre, Lou Matricule 1628 péndén la guerre, (version bilingue gascon-français) – Edouard Moulia, imprimerie Moulia, 64, avenue Adrien Planté 64300 Orhez (20 euros au comptoir, 25 euros en cas d’expédition).

Les images liées à Édouard Moulia ont été fournies aimablement par les frères Moulia.




14-18 vue par les Gascons : Les femmes dans la guerre

La Guerre 14 – 18 vue par les Gascons, épisode 4 : Les femmes dans la guerre. Fait suite à l’épisode 1, La mobilisation, à l’épisode 2, Bégarie un destin tragique, et à l’épisode 3 : les Territoriaux du Gers.

Si les femmes ne sont pas sur les champs de bataille, elles jouent un rôle-clé dans la continuation de la vie économique du pays et dans le soutien de l’effort de guerre. Un rôle dans lequel elles vont s’épuiser…

Le gouvernement fait appel aux femmes françaises

Les hommes sont mobilisés au moment où on allait faire la récolte du blé. Le pays doit continuer à vivre et produire. Aussi, René Viviani, président du Conseil des ministres, lance le 2 août 1914 un appel aux femmes françaises :
Déclaration de Viviani aux femmes françaises« […] Il faut sauvegarder votre subsistance, l’approvisionnement des populations urbaines et surtout l’approvisionnement de ceux qui défendent la frontière, avec l’indépendance du pays, la civilisation et le droit.
Debout, donc, femmes françaises, jeunes enfants, filles et fils de la patrie! Remplacez sur le champ du travail ceux qui sont sur le champ de bataille. Préparez-vous à leur montrer, demain, la terre cultivée, les récoltes rentrées, les champs ensemencés! Il n’y a pas, dans ces heures graves, de labeur infime. Tout est grand qui sert le pays.
Debout! à l’action! à l’œuvre! Il y aura demain de la gloire pour tout le monde.

VIVE LA RÉPUBLIQUE ! VIVE LA FRANCE ! »

À la campagne, les femmes s’organisent

Eauze - Les femmes en charge des travaux des champs
Eauze – Les femmes en charge des travaux des champs

Les hommes sont partis à la guerre, les hommes âgés de 21 à 48 ans. À l’arrière, les travaux restent à faire. Alors, les femmes sèment, labourent, vendangent, moissonnent, élèvent le bétail, réparent les outils. Mais les outils sont faits pour les hommes ; les manches de charrue sont trop hauts, durs à manier. Que sarran las dents.

Le docteur gersois Emmanuel Labat commente : Combien de tâches où la violence de l’effort est nécessaire et la surprise des brutales secousses inévitable. Voyez la paysanne accrochée à la charrue, sur ce guéret aux mottes grasses et dures, où chaque pas lui fait perdre l’équilibre. Voyez-la tressautant sur la selle étroite de la faucheuse, ou d’une main saisissant par la corne une vache qui fuit pour la soumettre au joug qu’elle tient de l’autre, ou suspendue aux ridelles de la charrette pour retenir le chargement qui penche à la traversée d’un ruisseau.

Pour les gros travaux, les femmes de la campagne font appel à celles de la ville. Personne ne vient. Il faut dire que ces dernières sont sollicitées…

À la ville, les femmes exercent de nouveaux métiers

Les femmes de la ville remplacent les ouvriers et les employés partis à la guerre. Elles prennent des métiers qui étaient jusqu’alors réservés aux hommes. Dans les services publics, elles sont factrices, garde-champêtres, agents de maintenance, elles réparent un bec de gaz, une conduite. Dans les usines, les commerces, les artisanats, elles sont ouvrières, soudeuses, boulangères… Elles deviennent aussi institutrices.

L’industrie de guerre se délocalise vers le sud et emploie des femmes. On appellera les dames qui y travaillent les munitionnettes. Elles travaillent 143 h par quinzaine avec un jour de repos et portent les obus dans des brouettes. Puis, la guerre durant, elles se formeront et prendront des postes de plus grande responsabilité, elles deviendront surintendantes, directrices d’entreprise…

Les femmes conduisent les tramways et produisent des obus
À Bordeaux, les wattwomen conduisent les tramways et les munitionnettes produisent des obus

La désolation s’installe – Dòl e malur

Très vite, les premiers morts sont annoncés. Alors les femmes attendent les nouvelles, partagent les lettres. Parfois, comme le rapporte l’Ariégeoise Marie Escholier, elles contiennent des phrases terrifiantes : Je suis encore en vie, la plupart des copains sont morts, ou J’ai bien changé, je sais ce que c’est que la vie, nous sommes moins qu’une fumée, ou encore Nous sommes de la viande de boucherie.

Les femmes dans la guerre - Hôpital militaire de Barèges
Hôpital militaire de Barèges (65)

Et les soldats blessés sont renvoyés à l’arrière, les réfugiés arrivent. Les municipalités organisent des « Ateliers patriotiques » où on confectionne tout ce qu’il faut pour soigner les blessés. Des femmes se portent bénévoles pour les soigner.

Cependant, les femmes ont peur quand elles voient arriver des gendarmes. C’est généralement pour annoncer la mort d’un proche. Madame Sabardan, de Berdoues (Gers), a trois fils à la guerre. Les gendarmes viendront le 27 août 1914 pour lui annoncer la mort de François puis le 6 janvier 1915 pour celle de Jean. Lo Jan, mon praube hilh qu’es mòrt dit-elle sobrement à ses voisines.

Les femmes ne veulent plus lire les journaux dont les fanfaronnades imbéciles me font mal au cœur, écrit Marie Escholier le 6 septembre 1914. Une mère apprend que son fils est prisonnier à Magdeburg, elle est soulagée, radieuse, Marie Escholier précise : On a des bonheurs qui feraient la désolation des jours ordinaires.

Les femmes gardent le lien avec les soldats

Les femmes marraines de guerre
Une marraine de guerre

Les femmes savent qu’elles doivent soutenir les soldats au front. Elles comprennent vite que l’habillement des soldats n’est pas adapté. Alors elles envoient des chandails mais on leur fait savoir que ce n’est pas pratique à enlever quand le soldat est blessé. Alors elles font des tricots. Elles font des passe-montagne. On leur fait savoir qu’il faut laisser une fente au niveau des oreilles pour que les soldats entendent bien. Rosemonde Rostand, la femme d’Edmond, organise un atelier appelé Le tricot du soldat.

Et les femmes soutiennent aussi le moral des soldats. Maurice Faget, un territorial gersois reçoit un grand nombre de colis de nourriture pendant la guerre. Il en dit sa satisfaction par retour de lettre. Finalement, il aura reçu tout ce qui constitue la gastronomie gasconne : foies gras, confits, civets, ris et cervelles, volailles en accommodements les plus variés, pastis (gâteau gersois), crêpes, merveilles, etc.

Les femmes se lassent

Arsenal de Tarbes – fabrication d’obus

La guerre devait aller vite, les femmes acceptent sans broncher ces conditions de travail. Mais la guerre s’éternise et les femmes s’épuisent. L’alimentation est insuffisante, due à des productions moindres et aux réquisitions pour alimenter les soldats. L’hiver 1917 est exceptionnellement froid et les récoltes sont les plus faibles depuis 1840. La disette menace le pays, les prix s’envolent. Et les femmes s’occupent des enfants, des soldats blessés, des personnes âgées.

Les journées s’allongent, elles travaillent aussi de nuit. Les industries développent le taylorisme et elles sont peu payées. Des conflits sociaux vont voir le jour. Le 22 février 1918, à l’arsenal de Tarbes, les ouvrières expriment leur ras le bol. Elles se mettent en grève et demandent une augmentation de salaire de 1 franc par jour, ce qui porterait leur journée de 7,50 fr à 8,50. Et surtout elles hurlent : « nos poilus, rendez-nous nos poilus. A bas la guerre, nous voulons la paix » et elles chantent l’Internationale.
Voir ici la retranscription du rapport du Commissaire Spécial à son supérieur sur la journée du 22 février 2018.

Les femmes sont renvoyées dans leur foyer

Les femmes apprennent vite pendant la guerre
Dessin du Toulousain Henri Maigrot (1857 – 1933), dit Pif

La démobilisation est un soulagement. Les hommes reviennent.

Dès la signature de l’armistice, les usines renvoient les femmes. On leur rappelle qu’elles étaient là en remplacement. Celles qui ont besoin de travailler parce qu’elles n’ont pas ou plus de mari, peuvent aller vers des métiers de femmes comme brodeuses, payés à la moitié d’un ouvrier d’usine. Ce qu’elles ont appris ne sert plus à rien. Mais il manque 1,4 millions d’hommes qui ne sont pas revenus sans compter les grands blessés et mutilés de guerre.

Et les femmes ont de nouvelles aspirations. Elles entreront dans le tertiaire, dans le social, les professions libérales, elles prétendront au baccalauréat (baccalauréat féminin créé en 1919) ou aux grandes écoles d’ingénieurs (Centrale Paris recevra les premières élèves femmes en 1918).

Malgré ce qu’elles ont démontré durant toute la guerre, on ne leur donnera pas le droit de vote. Sauraient-elles voter ? Conduire leur vie ? Les femmes devront attendre la fin de la seconde guerre mondiale pour obtenir le droit de vote en 1944. Et 1965 pour ouvrir seules un compte bancaire. Rappelons que les hommes ont obtenus le droit de vote « universel » en 1848.

Références

Extraits du journal de Marie Escholier L’âme paysanne, Emmanuel Labat, 1919
Lettres de mon père, 1914–1918, Henri Faget : ensemble de 500 lettres envoyées par Maurice Faget à sa famille à Cassaigne (Gers)
La guerre de 14- 18 à travers la lecture du Courrier de Bayonne et du Pays Basque
, Culture et Patrimoine Senpere
L’image en tête de l’article reproduit une affiche du gouvernement américain publiée en 1917, avant l’intervention des USA dans le conflit.




14 – 18 vue par les Gascons : les Territoriaux du Gers

La Guerre 14 – 18 vue par les Gascons, épisode 3 : Les Territoriaux du Gers. Fait suite à l’épisode 1, La mobilisation et l’épisode 2, Bégarie un destin tragique. Voulez-vous suivre le parcours du 135e R.I.T., les Territoriaux du Gers, durant la guerre ?

Les Territoriaux, qu’es aquò ?

Les territoriaux
Les « pépères » – dessin de Georges Leroux, L’Illustration – 1916

Les Régiments d’Infanterie Territoriale, R.I.T., étaient composés des hommes âgés de 34 à 39 ans. Considérés comme trop âgés et insuffisamment entraînés pour intégrer un régiment de première ligne, les Territoriaux, aussi nommés les « Pépères », ont joué un grand rôle pendant la Grande Guerre 14–18.
En complément, la Réserve de l’Armée Territoriale incorpore des hommes âgés de 40 à 45 ans, puis rapidement, des hommes âgés de 46 à 49 ans.

Les soldats des RIT et ceux de la Réserve sont mobilisés tout au long du conflit, de la déclaration de guerre jusqu’à l’armistice. Leurs missions principales couvrent les travaux de terrassement, le creusement des tranchées, l’entretien des routes et des voies ferrées. Ils sont en charge également du ravitaillement et du soutien aux premières lignes. Ils explorent et nettoient les champs de bataille. Ils récupèrent le matériel, les armes. Ils arrêtent les soldats allemands isolés ou blessés. Ils identifient et ensevelissent les morts.

Les Territoriaux du 135e R.I.T. entrent en scène

Dès le 4 août 1914, le 135e R.I.T. est mobilisé. Ce sont les Territoriaux du Gers. Ils se rassemblent à Mirande-la-Jolie.

Journal de guerre 1914 du soldat René Jarret - Territoriaux - Agenda
Journal de guerre de René Jarret

Ils étaient venus sans hésitations, la plaisanterie sur les lèvres, à la Cyrano, en Gascons, dira le Lieutenant-Colonel Lasserre.
On leur donne une feuille de route sur un papier vert clair. Ils iront donc à pied de Mirande jusqu’au dépôt à Auch (25 km) où ils seront habillés, équipés, armés.
René Jarret, de Vic-Fezansac, en est.

Le 10 août, avec le sentiment de devoir au cœur, le régiment quitte le Gers en train pour Aix-en-Provence, puis Clermont où il exécute des travaux de défense. Le 16 octobre, le 135e prend place au camp de Châlons, à Mourmelon-le-Petit.

Les territoriaux - une escouade du 135e RIT, le 10 septembre 1914
Une escouade du 135e RIT (10/09/14)

C’est le début des opérations.
Eugène Ricard
de Saint-Clar écrit aux siens : Nous entendons les coups de fusil et le canon gronder au-dessus de nos têtes. Ce n’est pas très dangereux, car nous n’avons pas encore de victimes depuis un mois. Il faut croire qu’on a soin des vieux. 

Les Territoriaux à Gasconville

Le 28 janvier 1915, le ton change. Nos territoriaux sont à Somme-Tourbe pour des travaux à proximité immédiate de l’ennemi. Les « ouvriers » ne peuvent ni se mettre à l’abri ni riposter tandis qu’ils terrassent. Ils vivent sous les tirs et la vie quotidienne apporte son supplément de tracas. Jarret commente : Pour la 1ère fois que je vais aux tranchées, je n’ai pas de veine. On me chope [vole] la gourde pleine de vin, je perds mes gants et j’attrape des poux de vêtements.

abri militaire en bois ressemblant à ceux utilisés à Gasconville
Type d’abri militaire utilisé à Gasconville

Aux abords immédiats des tranchées de première ligne, le Lieutenant Campan fait construire des abris dans un bois, bien camouflés et alimentés en eau par un puits creusé à treize mètres cinquante de profondeur. Ce hameau d’abris est relié aux premières lignes par un boyau profond. Il est un havre où l’on peut se retrouver comme dans les velhadas (veillées) des campagnes du pays. La troupe l’appellera… Gasconville.

Gasconville permet de soutenir le moral. Pas toujours bien haut, il remonte toutefois quand la Gascogne vient jusqu’à eux. Le 29, le Lieutenant Labatut reçoit de l’armagnac, il le partage avec sa section. Mais l’hiver 1915 est très froid, même dans le Gers où on relève des -14°C. Sur le front, on a des chutes de neige abondantes en mars. Le pain et le vin gèlent.

Des Régiments de Territoriaux qu’il faut renouveler

Un hiver à Souchez – dessin de Jean Galtier-Boissière

À cause des pertes nombreuses, on devra régulièrement compléter le régiment avec des soldats de toutes origines géographiques.
Le 18 mai, Théodore Verdun écrit : Dans ce régiment, comme dans bien d’autres, il ne reste que le numéro, il a été reconstitué pour la quatrième fois avec des hommes tirés de partout. Quand le régiment rentrera à Mirande, le numéro du régiment sera porté par de braves inconnus dans le pays gascon. Pour ce motif, osera-t-on le faire entrer et défiler dans cette ville de garnison ? S’il en était ainsi, quel spectacle douloureux serait imposé aux milliers de veuves et d’orphelins du pays.

Cependant les territoriaux de 135ème ont déjà la réputation de faire de bons aménagements. Le général Brulard leur décerne un Ordre de la Division des plus élogieux.

« Que peta la castanha » pour les Territoriaux

Transport de matériaux – Sur le front d’Artois, Neuville-Saint-Vaast, février 1916 – dessin de Lefort

Fin juillet 1915, les territoriaux du 135e sont chargés de la ligne de soutien en Artois. Ils transportent jour et nuit le matériel et les munitions en première ligne. Dans les boyaux étroits et sous une chaleur étouffante, que hè caumàs commentent les soldats. Le travail est éprouvant, pénible, et ils sont exposés aux tirs des mitrailleuses, aux obus, aux gaz. Que peta la castanha, raillent-ils parfois. Car, dans le régiment, on parle comme au pays.
L’hiver 1915–1916 apporte d’autres difficultés. C’est l’hiver le plus pluvieux depuis 50 ans. Le ravitaillement passe par des boyaux changés en ruisseaux d’eau et de boue glacée jusqu’au ventre.  Si quelque territorial se laissait aller à la torpeur du froid terrible, il y avait le marmitage soigné des boches pour le réveiller, rappelle leur commandant.

Fraternité - Dessin de Jean Droit (territoriaux)
Fraternité – Dessin de Jean Droit

Ce triste quotidien durera jusqu’au 8 mars 1916.

Et dans une routine affreuse, les territoriaux ramassent les corps, alors que les blessés et les morts continuent à éclaircir leurs rangs. Après huit mois, les quinze jours de repos qui suivent leur permettent de se reposer en parlant des disparus et de la petite patrie. La petite patrie, le lien à la famille, le lien à la vie… Pourtant, le pire sera pour l’année suivante.

Les Territoriaux  à Verdun: on ne passe pas

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Une tranchée – dessin de Georges Scott

Le 12 avril 1916, le 135e RIT arrive à Verdun. Les Territoriaux creusent les tranchées, construisent les réseaux de fil de fer barbelé. Nuit et jour, les obus tombent. Deux mois terribles. Des nuits d’épouvante. Le chaos. Le cauchemar.

Le 135e est décimé comme les autres régiments. C’est plus brutal que ce qu’ils ont déjà vécu. Les obus tombent sans discontinuer. On n’appelle plus cet endroit que « la Fournaise de Verdun ».

Les territoriaux - Ossuaire de Douaumont
Ossuaire de Douaumont

300 000 morts glorieux, écrira le commandant du Régiment. 300 000 morts, c’est l’équivalent des départements du Gers et de l’Ariège réunis. Ce ne sont pas les gars de Gascogne qui dépareront l’Armée d’élite qui défend la ville imprenable, renchérit le commandant. Il faut soutenir le moral. Mais qui y croit encore ?

Tous aspirent à voir la fin. Depuis un an déjà les soldats sont rassasiés de la guerre, mais que faire ! précise un Gersois du régiment, Maurice Faget.

Enfin, le 8 juillet, le 135e R.I.T. est transporté à Pernant (secteur de Soissons) pour occuper les tranchées en première ligne. Après Verdun, les territoriaux se sentent presque au calme malgré les obus car il y a des abris ici, écrira leur officier. Puis le 10 décembre, le régiment a droit à 10 jours de repos.

Le Chemin des Dames

Monument-Ailles - territoriauxLe 26 décembre, notre Régiment de Territoriaux part au sud du Chemin des Dames, à Chauchardes, à Blanzy les Fismes, pour contribuer à la préparation de l’attaque de début 1917. Il prépare les routes, extrait les pierres. Les avions survolent en permanence et lâchent des obus sur les travailleurs, tuant, blessant, intoxiquant. L’attaque aura lieu le 17 avril.

Sept villages seront détruits comme Ailles (118 habitants) dont il ne restera rien. Je ne veux pas me souvenir de l’horreur du champ de bataille, avec tous ses morts couverts de boue, écrit Maurice Faget.

Le travail sans fin des cantonniers – dessin de Georges ScottLe reste de l’année, c’est le service routier dans le secteur sud du Chemin des Dames. Mais on manque de soldats. Les hommes jusqu’à la classe 1897 sont envoyés les uns après les autres en renfort aux Régiments actifs. Il ne reste que les plus âgés pour continuer à extraire les pierres, mettre en état les routes, ravitailler la première ligne.

La dissolution du Régiment des Territoriaux du Gers

Le 31 janvier 1918, le 135e RIT, surnommé le Beau Régiment, est dissous et le colonel Vautier l’annonce : la Patrie exige de nous ce nouveau sacrifice, plus dur que tous les autres ; inclinons-nous et acceptons-le le cœur ferme. Les territoriaux sont affectés au 73e et au 74e RIT. Ils vont renforcer la 173e Brigade IT, surnommée l’Immortelle. Une unité d’élite qui subira la grande poussée des boches en mai 1918.

Références pour la rédaction de cet article

Histoire sommaire du 135e régiment d’infanterie territoriale, Colonel Commandant Vautier, 1921
Le Gers dans la grande guerre, Canopé de l’académie de Toulouse
Témoignages de 1914 – 1918, CRID 14–18
Lettres de mon père, 1914–1918, Henri Faget : ensemble de 500 lettres envoyées par Maurice Faget à sa famille à Cassaigne (Gers)
Dessins tirés pour la plupart du site http://www.dessins1418.fr/wordpress/




Soyez bon pour les vieux livres

Vieux livres - Portrait de l'Abbé J-B Laborde-Escola Gaston Febus
Portrait de l’Abbé J-B Laborde-Escola Gaston Febus

La nécessaire conservation des vieux livres

Les vieux livres nous racontent des histoires du passé. Soyez bons pour eux. C’est la conclusion d’une conférence prononcée par l’Abbé Jean-Baptiste Laborde au Grand Séminaire de Bayonne, le 21 février 1921. Une invitation qu’entendent tous les amoureux des livres. Et en particulier ceux qui souhaitent préserver et partager les « vieux livres » de la Bibliothèque de l’Escòla Gaston Febus !

Une page est consacrée à Jean-Baptiste Laborde (1878-1963), prêtre, historien et écrivain béarnais.

Extrait de la conférence   « A propos du Catéchisme à l’usage du Diocèse d’Oléron »

« J’ai fini, Messieurs. Pour observer les règles, il faut une conclusion et je vais conclure en effet par une petite remarque qui n’a pas plus de prétention que le modeste livre qui a servi de thème à cette causerie. Je finis, comme dans un prospectus de Société protectrice, en vous disant : Soyez bons pour les vieux livres. Quand vous découvrirez quelqu’un de ces livres d’autrefois, misérable et abandonné, ne le condamnez pas au feu, comme on fait souvent.

Arrachez-le à la poussière et à la dent des rats. Ces vieux livres sont souvent très intéressants. À qui sait les interroger, ils racontent des histoires du passé, de ces histoires qui rendent souvent plus indulgent pour le présent ou qui aident à oublier un moment les brutalités ou les soucis de l’heure. C’est un acte de vertu et de charité chrétienne de traiter avec égards ces vénérables bouquins. Je lisais dernièrement que sainte Thérèse aima fort les livres, tout enfant, elle fut une lectrice intrépide. Plus lard elle leur garda un respect si attentif que, dans ses Constitutions, elle va jusqu’à prévoir une pénitence pour celui qui les traite sans soin.

En apercevant quelqu’un de ces bouquins mal peignés et crasseux comme un vieux mendiant, quelque malin sera tenté d’appeler votre bibliothèque un hôpital ou une infirmerie pour livres estropiés ou malades. Laissez dire avec philosophie. Quelque esprit pratique vous classera parmi les originaux ou les maniaques, à côté des collectionneurs d’assiettes de Samadet ou de timbres-poste. Il n’y a là rien d’infamant. Pour ma part je me console en pensant que cette catégorie ne se trouve pas dans la série des sept péchés capitaux. »