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Vœux de diversité de l’expression française

Diversité et liberté vont de pair. Et puisque c’est l’époque des vœux, en ces temps de restrictions de toutes sortes, que diriez-vous de promouvoir la diversité de nos langages ?

La diversité du français et la langue d’oïl

On a parfois l’impression que le français est une langue uniforme sur tout le territoire. Et qu’il faut s’aligner sur un vocabulaire « officiel », seul digne d’être écrit, voire parlé. Heureusement, il n’en est rien. Si l’on regarde les traces qu’ont laissées les dialectes de langue d’oïl, il y a déjà une belle diversité d’expressions et de mots. Par exemple, en s’appuyant sur le franco provençal, on pourrait dire : si nous appondons [mettons bout à bout] quelques mots régionaux, sûr que les autres seront franc [complètement] perdus.

Henriette Walter la diversité des langues
Henriette Walter

Aujourd’hui, en ce 29 décembre, il bruine, il pleuvine, il pleuvasse, il pluviote, il brouillasse, il crachine, bref il pleut un peu. Du moins, ce sont les synonymes de pleuvoir que proposent les dictionnaires comme celui du CNRTL. Et bien, avec quelques régionalismes, la linguiste française Henriette Walter (née en 1929 à Sfax, en Tunisie) nous donne l’occasion d’enrichir nos expressions. Ainsi, nous dit-elle, il bergnasse (Berry), il bérouine (pays Gallo), il brime (Poitou), il broussine (Lorraine), il chagrine (Normandie), il mouzine (Champagne), il rousine (Sarthe), etc.

Certes, c’est moins compréhensible par tout francophone mais c’est tellement plus savoureux ! Et qu’importe si nous, nous mangeons de la doucette alors qu’un Bourguignon mange de la pomâche, un Charentais de la boursette, un Lyonnais de la levrette et un Champenois de la salade de chanoine. Malgré les vingt noms différents recensés sur notre hexagone, nous nous régalons tous de valerianella olitoria, autrement dit de mâche.

Des mots gascons dans le français

Eva Buchi
Eva Buchi

Le gascon, comme d’autres langues ou dialectes, a influencé le français. La linguiste suisse Eva Buchi relève des mots d’origine du sud de la France avec leur définition. Par exemple :
– le floc : boisson de couleur blanche ou rosée, élaborée à partir de moût de raisin (Gers).
– la lagune : étendue d’eau au fond d’une petite dépression naturelle (Landes)
– le gnac : combativité (Hautes-Pyrénées)
– la pignada : pinède (des Pyrénées Atlantiques jusqu’en Gironde)

Et si nous continuions à influencer la langue nationale ? Ainsi, quelques mots gascons, francisés ou pas, abarrégés [égaillés] dans un discours, ne seraient-ils pas de beaux signes de notre identité ?

Mangeons donc de la cèbe [oignon], du cébard [jeune pousse d’oignon] ou de l’aillet [jeune pousse d’ail] en insistant bien sur le t final. De même, préparons nos plats dans une toupie [faitout]. Et quand la petite a le tour de la bouche barbouillé de sauce, osons lui dire : « tu es moustouse ».

Après le repas, il sera temps de s’espatarrer [s’affaler] dans un fauteuil en buvant un armagnac sans s’escaner [s’étouffer] et en gnaquant [mordant] dans les dernières coques à la padène [gâteaux à la poêle].

Alors, nous pourrons traiter le fiston de pébé de drolle, ou de poivre de drolle plutôt que de lui dire « espèce de poison » parce qu’il a empégué [empoissé] tous nos papiers de confiture après avoir pris son quatre heures [gouter] ?

Et surtout, n’hésitons pas à repapier, rapapiéger, papéger, péguéger ou papouléger autrement dit à radoter.

Des régionalismes gascons pour la diversité

Degrouais - Les gasconismes corrigés (p. 137)
Degrouais – Les gasconismes corrigés (p. 137)

Nous pouvons aller plus loin et orner nos discours de quelques régionalismes bien expressifs. D’ailleurs, en cette période des vœux, n’est-ce pas le moment de réveiller nos gasconnismes ?

Mon père me fait venir chèvre : mon père me tourne en bourrique.
Porte moi la veste : apporte-moi ma veste.
Viens donner la main : viens donner un coup de main.
J’en ai un sadoul : j’en ai assez.
Tâche moyen de te libérer : fais en sorte de te libérer.
Il s’en croit : il est prétentieux.
Ça date du rei ceset [en prononçant le t final] : ça date de Mathusalem.
etc.

Pour continuer dans la diversité, on peut aussi prendre des expressions qui ne sont pas tout à fait correctes mais qui nous parlent. Par exemple, disons

Je te défends de toucher mon pot de confiture : je te défends de toucher à mon pot de confiture.
Je ne pardonne personne : je ne pardonne à personne.
J’aime rêver au bord de la rivière même si hier je manquai tomber à l’eau : j’aime à rêver au bord de la rivière même si hier j’ai manqué de tomber à l’eau.
Avec Léo nous sommes allés au marché : Léo et moi nous sommes allés au marché.

Certes les deuxièmes expressions sont plus chic mais pourquoi ne pas revendiquer les premières ? Nous serons aussi bien compris et nous utiliserons des expressions de chez nous. Après tout, c’est bien comme ça que l’on fait évoluer une langue.  Et il n’y a pas de raison que nous ne laissions pas notre empreinte.

Ils ont osé la diversité

À la cour d’Henri IV, on se dispute pour savoir si on dit cuiller (en prononçant le r final comme dans fer) ou cuillère. Le roi est clair le mot est masculin, et c’est bien la première forme. Malherbe (1555-1628), lui, résiste en répondant que tout puissant qu’était le roi, il ne ferait pas qu’on dît ainsi en deçà de la Loire. Le temps a fait son ouvrage et on peut aujourd’hui dire les deux.

 

François Mauriac
François Mauriac

 

Notons aussi qu’à peine plus tard, le grammairien Gilles Ménage (1613-1692) remarque que le petit peuple de Paris prononce cueillé, la cueillé du pot, et que les honnêtes bourgeois y disent cueillère. Et je crois bien que de nos jours encore, la prononciation de ce mot est diverse : cuillère, cueillère voire culhère pour certains de chez nous.

Enfin, un écrivain reconnu comme François Mauriac (1885-1970) fait dire, dans Nœud de vipères, au père de Robert : pourquoi que je te fixe comme ça ? Et toi, pourquoi que tu ne peux pas soutenir mon regard ?

Et pourquoi que nous n’en ferions pas autant ?

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Le français d’ici, de là, de là-bas, Henriette Walter, 1998
Les gasconismes corrigés, Desgrouais, 1746
Nouveaux gasconismes corrigés, Etienne Villa, 1802
Les emprunts dans le Dictionnaire des régionalismes de France, Eva Buchi, 2005
Gasconismes faut-il se soigner ? Escòla Gaston Febus
Mélenchon comprendrait-il Montesquieu ? Escòla Gaston Febus




Les livres pour noël

Peut-être Noël est-il aussi un moment pour transmettre une part de notre culture locale ? Une culture qui se construit tous les jours en se basant sur ce que nous ont transmis nos prédécesseurs.

Un livre, un noël

Les Islandais n’imagine pas Noël sans offrir des livres. Leur fameux déluge de livres (voir article précédent), le Jólabókaflóð. Et, finalement, une enquête en France en 2020, montre que nous nous offrons surtout des chocolats et… des livres.

Alors, pourquoi ne pas s’intéresser à des livres de chez nous ? Jean Nadau nous le répète dans sa chanson, Un coin de rue, un chemin de terre Qu’èm d’aqueth pais deus qui nos an aimat [Nous sommes du pays de ceux qui nous ont aimés].  Il s’agit bien d’Aqueth paradis perdut au hons de noste cap [de ce pays perdu au fond de nos têtes].

Y a-t-il une littérature de Noël ?

 Livres de Noël - Charles Dickens - A Christmas Carol Oui et non. Noël peut inspirer des histoires, en particulier sur des scènes de Noël comme le très célèbre A Christmas Carol du Britannique Charles Dickens (1812-1870) dont voici le début.

Marley was dead: to begin with. There is no doubt whatever, about that. The register of his burial was signed by the clergyman, the clerk, the undertaker, and the chief mourner. Scrooge signed it; and Scrooge’s name was good upon ‘change, for anything he chose to put his hand to. Old Marley was as dead as a door-nail.

[Marley était mort, pour commencer. Là-dessus, pas l’ombre d’un doute. Le registre mortuaire était signé par le ministre, le clerc, l’entrepreneur des pompes funèbres et celui qui avait mené le deuil. Scrooge l’avait signé, et le nom de Scrooge était bon à la bourse, quel que fût le papier sur lequel il lui plût d’apposer sa signature. Le vieux Marley était aussi mort qu’un clou de porte.]

 Livres de Noël - Vasconcelos - Meu Pé de Laranja LimaPlus récemment, Meu Pé de Laranja Lima du Brésilien José Mauro de Vasconcelos (1920-1984) raconte un noël poignant. L’enfant se précipite le matin de noël pour voir ce qu’il y a dans ses tennis. Rien ! Son père est trop pauvre pour offrir des cadeaux à ses enfants.

Desviei meus olhos do tênis para uns tamancos que estavam parados à minha
frente. Papai estava em pé nos olhando. Seus olhos estavam enormes de tristeza.
Parecia que seus olhos tinham crescido tanto, mas crescido tanto que tomavam toda
a tela do cinema Bangu. Havia uma mágoa dolorida tão forte nos seus olhos que se
ele quisesse chorar não ia poder. Ficou um minuto que não acabava mais nos
fitando, depois em silêncio, passou por nós. Estávamos estatelados sem poder dizer
nada. Ele apanhou o chapéu sobre a cômoda e foi de novo para rua.

[Je détournai les yeux de mes sandales de tennis et je vis des galoches arrêtées devant moi. Papa était debout et nous regardait. Ses yeux étaient immenses de tristesse. On aurait dit que ses yeux étaient devenus si grands qu’ils auraient pu remplir tout l’écran du cinéma Bangu. Il y avait une douleur si terrible dans ses yeux que s’il avait voulu pleurer il n’aurait pas pu. Il resta une minute qui n’en finissait plus à nous regarder puis sans rien dire il passa devant nous. Nous étions anéantis, incapables de rien dire. Il prit son chapeau sur la commode et repartit dans la rue.]

Quelques recommandations de chez nous

Toutefois, les livres de Noël les plus fréquents ou les plus traditionnels restent probablement les chants et les contes.  Si les Edicions Reclams n’ont pas publié de livre ayant pour thème noël, ils ont mis l’accent cette année sur des récits qui nous appellent à une évasion, qui sont ou font appel à des légendes.

Jamei aiga non cor capsús

Jamei aiga non cors capsùsCe livre de Benoit Larradet a un succès bien mérité. Il raconte trois destins. Celui d’un tronc d’arbre, coupé dans les Pyrénées, transformé en mat de navire négrier, qui s’échoue sur les bords de la rive du Rio de la Plata. Celui de l’indien Talcaolpen, dernier de sa tribu et qui sait parler aux arbres. Enfin celui de José Lostalet, ce Béarnais émigré en Argentine et devenu gaucho. Trois protagonistes qui se souviennent et qui sont oubliés.

Le ton n’est ni plaintif, ni nostalgique. C’est plutôt celui d’un conte.

Argüeita, Talcaolpen, argüeita quin cambian las gèrbas d’un endret a l’aute. Argüeita la prestida discreta d’un passatge qui miava lo ton pair, enqüèra mainatge, dinc au jaç d’un nandó on panava los ueus. – Argüeita las arraditz e las granas de qui las hemnas sabèvan har un disnar o ua bevuda de hèsta.”

[Regarde, Talcaolpen, regarde comment les herbes changent d’un endroit à l’autre. Regarde l’empreinte discrète d’un passage où te menait ton père, encore enfant, jusqu’au nid d’un nandou où il volait ses œufs. Regarde les racines et les graines dont les femmes savaient faire un diner ou une boisson de fête.]

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Ercules l’inicat, Hercule l’initié

Ercules l'iniciat
Ercules l’iniciat

Quel rapport, me direz-vous, entre le héros grec Hercule et la Gascogne ? De façon étonnante, alors que les Grecs ne seraient jamais venus en Gascogne,  nous avons gardé plusieurs de leurs légendes !

Le jeune homme et la grand’bête à tête d’homme rapporté par Jean-François Bladé (1827-1900) parle de la sphinge grecque. Lo becut ressemble étrangement au cyclope Polyphème. Et Hercule, en revenant de son dixième travail, rencontre la princesse Pyrène qui donnera naissance à nos montagnes Pyrénées.

Ce livre, bilingue, nous propose d’aller au-delà de l’image d’un demi-dieu invincible. En effet, pourquoi ces douze travaux et pourquoi dans cet ordre ? En remontant aux sources les plus lointaines dont nous avons trace, l’autrice, Anne-Pierre Darrées, remet en lumière le chemin initiatique que représente ces travaux. Un chemin pour apprendre à corriger ses erreurs, à élargir sa conscience, bref un chemin pour devenir un homme. Et un livre pour revisiter les aventures du héros avec humanité.

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Le dictionnaire de Palay

Classique, indispensable, la version sous coffret de ce dictionnaire est un magnifique cadeau de Noël. Voir article précédent. Il accompagne tout Gascon et toute Gasconne qui s’intéresse à son pays. On y trouve la signification de mots bien sûr et aussi ces expressions qui font la saveur de l’expression d’un peuple.

Par exemple à Nadàu [Nadau; Noël] on peut lire :
Nadàu au sou, Pasques au couduroû [Nadau au só, Pascas au cauduron; Noël au soleil, Pâques au coin du feu]
Nadàu e Sen-Joan que coupen l’an [Nadau e Sent Joan que copan l’an; Noël et Saint-Jean partagent l’année]
Las iroles a Nadau, minja que las cau [Las iròlas a Nadau, minjar que las cau; à la Noël il faut manger les chataignes rôties]

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Bonne préparation de noël !




Les Béarnais en Argentine

Des Béarnais, plus de 120 000, ont émigré en Argentine. Se souviennent-ils du pays ? En ont-ils envie ? Benoit Larradet ravive notre mémoire dans son livre Jamei aiga non cor capsús.

Des Béarnais vont en Argentine

Les Béarnais en Argentine - Alexis Peyret
Alexis Peyret (1826-1902)

 

C’est surtout dans la deuxième moitié du XIXe siècle que des Béarnais vont partir en Uruguay puis en Argentine. Ils partent pour fuir la pauvreté, parce qu’ils refusent le service militaire, parce qu’ils sont cadets… ou, parfois, pour faire fortune.

Nous avons déjà évoqué le destin extraordinaire d’Alexis Peyret, un des bâtisseurs du Nouveau Monde. En fait, ils sont des milliers et des milliers. Ils viennent d’Auloron (Oloron), de Navarrencs (Navarrenx), de Sauvatèrra (Sauveterre), dera vath d’Aspa (de la vallée d’Aspe).

Un Béarnais en Argentine , Pierre Castagné
Pierre Castagné (1867-1928)

Leur intégration est facilitée par la langue régionale, proche de l’espagnol. La promotion peut être rapide, comme celle des trois frères Lavignolle, arrivés peones et achetant bientôt chacun une ferme de 500 ha.

De même, Pierre Castagné commence à travailler dans les chantiers navals de Pedro Luro à Dársena Norte (Buenos Aires), puis achète de terres et développe le coton, ce qui garantira son renom au niveau international.

Et tant d’autres.

L’émigré est-il béarnais en Argentine ?

Se souvient-il de ses origines ? A-t-il envie de garder contact ? En tous cas, la plupart des familles s’échangent des lettres. Ce qui a permis à des ethnologues comme Ariane Bruneton d’étudier leur intégration ou leur résistance.

Ainsi, il semblerait qu’entre eux ou dans le cercle familial, les Béarnais conservent la culture du pays. Par exemple, la culture alimentaire est plutôt entretenue. On mange du  fromage et du miel qu’on fait venir du pays. On perpétue les habitudes culinaires. On lit dans une lettre : « Il n’y a pas longtemps que nous avons achevé de tuer les cochons qui ont été cuisinés par une béarnaise » (J.B., Argentine, 1889)

En revanche, les Béarnais ne montrent pas leurs origines à l’extérieur. Ils ne se différencient pas. Apparemment ils s’intègrent. Par exemple, on laisse le berret au pays ou dans l’armoire car on s’habille selon la mode du pays d’arrivée. On ne fait pas les fêtes traditionnelles, comme le précise cette lettre.  « La  semaine Sainte vient de passer ; aujourd’hui Pâques. Combien d’omelettes aurez vous fait chere mere? je me souviens encore des coutumes de ce pays là. Ici [Argentine] c’est tout different, on ne fait rien de remarquable. » (J. M., 1898).

Les Béarnais en Argentine - La famille Abadie
La famille Abadie

Lo que me contó abuelito

Agnès Lanusse, descendante de Béarnais et le cinéaste Dominique Gautier ont produit un magnifique documentaire en 2010. Les émigrées et les émigrés témoignent, nous confrontant à leur réalité, au-delà des aventures imaginées souvent à leur sujet. L’extrait qui suit est poignant. Bulletin de commande du film ici.

Jamei aiga non cor capsús

Benoît Larradet
Benoit Larradet

 

Benoit Larradet appartient à une de ces familles qui enjambent l’océan, une de ces familles qui n’oublient pas leurs origines. Lui pourtant nait à Friburg en Allemagne mais il reviendra s’installer sur les terres de ses ancêtres béarnais.

Il est secrétaire de l’association Béarn-Argentina. Accordéoniste de talent, c’est d’ailleurs lui qui s’est occupé de la musique et de la traduction (béarnais vers français) du film Lo que me contó abuelito.

Logo Béarn - Argentina

 

Pour la rentrée littéraire, Benoit Larradet nous propose, aux Edicions Reclams, un roman, un conte, quasiment une histoire magique qui lie ces deux pays : Jamei aiga non cor capús (Jamais l’eau ne remonte vers l’amont). Sa connaissance précise de l’Argentine nous transporte dans ce pays.

Le sujet du livre

Ce livre raconte, avec profondeur et sensibilité, trois destinées. Et il nous fait entrer dans les pensées intimes de chaque personnage.

Larradet - Jamei Aiga non cor Capsús
Benoît Larradet – Jamei Aiga non cor Capsús (Edicions Reclams)

La première c’est l’histoire d’un sapin des montagnes béarnaises qui est abattu pour faire un mat de bateau. Pas n’importe quel bateau, un négrier qui transporte des esclaves. Ce tronc d’arbre va se couper à l’entrée dans le Río de la Plata, flotter, dériver, s’échouer sur une rive. Là, il va échanger ses souvenirs avec un Indien, Talcaolpen, mémoire d’une Argentine qui n’est plus. Le livre débute par la rencontre entre les deux protagonistes.

« Mes qui ètz, vos qui parlatz atau dab aquera votz qui n’ei pas d’ací? »
« Qu’entenes la lenga mea, òmi roi!
– De qui ei la votz qui’m parla? E seré la mea pròpia? Ei la d
un mort o la dun viu? Nei pas aisit de har la part de l’un o de l’aute per aquera escurida. »

« Mais qui êtes-vous, vous qui parlez ainsi avec cette voix qui n’est pas d’ici ? »
« Tu comprends ma langue, homme rouge !
– De qui vient la voix qui me parle ? Serait-ce la mienne ? Est-elle celle d’un mort ou celle d’un vivant ? Ce n’est pas facile de faire la part des choses dans cette obscurité. »

L’arrivée du Béarnais

El Hotel de inmigrantes (ca. 1850) à Buenos Aires - Construit sur le bord du Rio de la Plata - Des carrioles assuraient le transfert des personnes et des marchandises entre les bateaux ancrés dans le Rio et le quai.
El Hotel de inmigrantes (ca. 1850) à Buenos Aires – Construit sur le bord du Río de la Plata – Des carrioles assuraient le transfert des personnes et des marchandises entre les bateaux ancrés dans le Río et le quai.

Dans la dernière partie du livre, un Béarnais, José Lostalet, émigre en Argentine. Cela se passe bien après la rencontre du sapin et de l’Indien. Ce nouveau personnage ne saura jamais que le sapin vient de la même vallée que lui. Il ne fait pas non plus partie de ces émigrés qui connaissent une ascension rapide. Mais il attend des nouvelles du pays, de la famille restée là-bas, en France.

Ath cap d’annadas shens nada letra, er’atenta que’m semblava mei dolorosa enqüèra qu’era manca de novèlas. A’m demandar cada dia si eths de casa e m’anavan respóner, que tornavi avitar eth mau escosent qui m’arroganhava.
E totun, tant qui’m demorava un espèr d’arrecéber era letra esperada, per tan petit qui estosse, non me podèvi pas empachar d’aténer e d’entretiéner atau eth men in·hèrn. 

Au bout de ces années sans aucune lettre, l’attente me paraissait plus douloureuse encore que le manque de nouvelles. À me demander chaque jour si ceux de chez moi allaient me répondre, je ravivais le mal brulant qui me rongeait.
Et pourtant, tant qu’il restait un espoir de recevoir la lettre attendue, pour si petit qu’il fût, je ne pouvais m’empêcher d’attendre et d’entretenir ainsi mon enfer.

Le Río de la Plata aux débouchés des Ríos Uruguay et Paraná

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Benoît Larradet – Jamei aiga non cor capús  – Jamais l’eau ne remonte vers l’amont – (disponible aux Edicions Reclams)
Béarnais émigrés en Amérique : des marges qui résistent?, Ariane Bruneton, 2008
Emigration 64, Émigration depuis le Pays Basque et le Béarn vers l’Amérique du Sud
L’image de tête de l’article est une des fresques murales sur le thème de l’immigration du peintre argentin Rodolfo Campodónico , cédées à la Municipalidad de Trenque Lauquen (Provincia de Buenos Aires).




Paroles de femmes – Paraulas de hemnas

Quelle était la place de la femme dans la littérature d’oc ?  Quelle est-elle aujourd’hui ? Les Edicions Reclams vous proposent de découvrir les paroles de femmes, celles de 36 poétesses d’oc contemporaines, rassemblées et présentées par Pauline Kamakine.

Les femmes dans la littérature

Les autrices
Les autrices: 1% en 1500, 30% en 2010

Avant d’arriver aux poétesses d’aujourd’hui, rappelons-nous rapidement la place de la femme dans la littérature d’oc. Et d’ailleurs, est-elle la même que celle des femmes de langue d’oïl ? Le chercheur informaticien Frédéric Glorieux a fait une étude statistique sur les livres de la Bibliothèque Nationale de France (BNF). On voit que, sur le territoire français,  les femmes publient 1% des titres à l’époque baroque, 2% à la période classique. Il faut attendre le XXe siècle pour une vraie présence des femmes.

Trobairitz, la poétesse du Moyen-Âge

Paroles de femmes : les trobaritzEn pays de langue d’oc, la femme, souvent mécène des artistes, est aussi autrice. Au moins vingt-trois trobairitz ont passé les siècles. Elles sont surtout du Languedoc ou de la Provence. La Provençale Beatriz de Dia (1140?-1175?) ou l’Auvergnate Castelloza (1200?-?) sont probablement les plus connues. Toutefois, la première serait Azalaïs de Porcairagues, femme noble originaire de Montpellier. Selon sa vida [biographie] elle écrivit pour En Gui Guerrejat, Gui le Guerrier , frère de Guillem VII de Monpeslher. E la dòmna si sabia trobar, et fez de lui mantas bonas cansós. [Elle savait composer et écrivit pour lui de nombreuses belles chansons.]

En voici un extrait.

Ar em al freg temps vengut,
Que ‘l gèls e’l nèus e la fanha,
E l’aucelet estàn mut,
Qu’us de chantar non s’afranha ;
E son sec li ram pels plais,
Que flors ni folha no’i nais,
Ni rossinhols non i crida
Que la en mai me reissida.
Nous voici venus au temps froid,
Avec le gel, la neige, la boue.
Les oiseaux se sont tus,
Ils ne veulent plus chanter.
Les branches sont sèches,
Elles n’ont plus ni fleur ni feuille.
Le rossignol ne chante plus,
lui qui en mai me réveille.

La poétesse de l’époque baroque au XXe siècle

Suzon de Turson
Suzon de Terson (manuscrit disponible chez Occitanica)

Toujours en pays de langue d’oc, les femmes écrivaines sont rares, très rares à l’époque baroque ou classique qui, pourtant, marque un renouveau littéraire. La Gascogne joue d’ailleurs un rôle de leader dans ce renouveau, mais on est bien en peine de citer un nom féminin.

Citons quand même la Languedocienne Suzon de Terson (1657-1685) qui, malgré sa courte vie, marquera par la beauté de ses 81 poèmes.

Tu non n’aimas gaire,
Tant de mal me’n sap.
Cap que tu non me pòt plaire,
E tu m’aimas mens que cap.
Tu ne m’aimes guère,
C’est mon infortune.
Aucun plus que toi ne peut me plaire,
Et tu m’aimes moins qu’aucune.

On peut mentionner encore Perrette de Candeil, Marguerite Gasc, Melle de Guitard ou Marie de Montfort. Dramatiquement peu en vérité !

Heureusement, dès le XIXe siècle, elles vont s’exprimer dans le mouvement du félibrige. Cette arrivée des femmes – cette fois-ci trop nombreuses pour être citées – a lieu bien avant celle en France du nord. Parmi les plus proches de notre époque, on citera la Limousine Marcela Delpastre, la Languedocienne Loïsa Paulin, ou la Bigourdane Filadèlfa de Gerda. Extrait de « A ta hiéstreto »:

Si soulomens èri ra douço briso
Qui ba, souleto, en eds bos souspira,
D’aro en adès, à ta hiéstreto griso,
0h! qu’aneri ploura…
Si solament èri ‘ra doça brisa
Qui va, soleta, en eths bòsc sopirar,
D’ara en adès, a ta hièstreta grisa,
Oh ! qu’anerí plorar…

Si seulement j’étais la douce brise, / Qui va, seulette, aux bois soupirer, / D’ici à naguère, à ta fenêtre grise, / Oh ! je m’en irais pleurer…

les paroles de femmes du 20è siècle : Louise Paulin - Philadelphe de Gerde - Marcelle Delpastre
Les poétesses du XXe siècle : Loïsa Paulin – Filadèlfa de Gerda – Marcela Delpastre

La poétesse d’oc à l’époque contemporaine

Pauline Kamakine
Paulina Kamakine

Heureusement, les femmes sont vivantes et la poésie d’oc aussi ! Pauline Kamakine, une jeune poétesse d’origine bigourdane, a décidé de rassembler ses consœurs et a proposé aux Edicions Reclams de les présenter dans un florilège. Un projet qui a séduit le Conseil d’Administration. Pauline a donc épluché les publications, les concours de poésie et battu le rappel sur les réseaux sociaux. Elle a reçu immédiatement le soutien de L’Escòla Gascon Febus et de l’Espaci Occitan de Dronero (Italie).

Zine
Zine (chanteuse)

En quelques semaines, Pauline avait identifié plus de 70 poétesses, toutes plus motivées les unes que les autres. Elles sont de partout : Auvergne, Gascogne, Languedoc, Limousin, Provence, Valadas Occitanas (Italie).  Certaines sont très connues comme Zine ou Aurelià Lassaca, d’autres ont simplement publié dans des revues locales. Trop nombreuses pour les présenter en une seule fois, les Edicions Reclams ont décidé de réaliser deux tomes, dont le premier vient de paraitre. il s’intitule Paraulas de Hemnas.

Faire connaissance avec les poétesses

Cecila Chapduelh
Cecila Chapduelh

Les expressions sont très diverses, et les sujets sont aussi divers. Pauline Kamakine a essayé de caractériser chacune pour la faire découvrir au lecteur et a choisi quelques poèmes représentatifs des sentiments ou des préoccupations du moment de la poétesse.

Certaines expriment leur profond attachement au pays, sujet universel. D’autres proposent des thèmes plus spécifiques, comme une réflexion sur la femme – parfois inattendue comme « Sei vielha » de Cecila Chapduelh. Ou encore elles parlent de la relation à un membre de la famille. C’est le cas de l’émouvant « Paire, mon paire » de Silvia Berger, « Ma perla, mon solelh… » de Caterina Ramonda,  ou encore de « Metamorfòsa » de Benedicta Bonnet.

Beaucoup montrent un sens de la simplicité, de la vérité et expriment une sensibilité profonde, intime, offerte sans artifice, comme ‘L’eishardiat » de Danièla Estèbe-Hoursiangou.

L’amour de la langue et la difficulté des langues

La poésie peut êtreLes paroles de femmes du monde occitan un genre plus difficile à lire que la prose. Et tout le monde n’est pas à l’aise avec les spécificités du pays niçard ou du Val d’Aran, ou de nos voisines à l’est des Alpes. La richesse des mots peut aussi surprendre comme « La vidalha e lo lichecraba » de Nicòla Laporte. Celle-ci a voulu jouer sur l’articulation et la subtilité de prononciation des mots en -ac, -at, -ec, -et, etc.

Aussi, le livre propose face à face le texte en graphie classique et sa traduction en français, une traduction effectuée souvent par l’autrice et toujours validée par elle.  Pour les textes des Valadas Occitanas, une traduction en italien rend le livre accessible à nos voisins. Enfin les graphies originales normalisées, quand il y en a, ont été respectées.

Pour acheter le livre cliquer ici ou écrire aux Edicions Reclams, 18 chemin de Gascogne, 31800 Landorthe. reclamsedicions@gmail.com

Bonne lecture aux curieux !

Anne-Pierre Darrées

écrit en nouvelle orthographe

Références

Femmes de lettres, démographie, Frédéric Glorieux, 2017
Azalaïs de Porcairagues
Ar em al freg temps vengut, Azalaïs de Porcairagues
Poésies diverses de Demoiselle Suzon de Terson [texte manuscrit]
Posos perdudos, Philadelphe de Gerde
Paraulas de Hemnas, Pauline Kamakine, 2020




Le llibre del coch, le livre du cuisinier

La cuisine tient une part importante en Gascogne. En ces jours de fêtes, que diriez-vous de vous inspirer du Libre de doctrina pera ben servir de tallar y del art de coch du cuisinier catalan Robert de Nola. Et de préparer pour ces fêtes une gallina armada.

Lo llibre del coch, Le livre du cuisinier

Le Llibre del coch du cusinier Mèste Robert
Llibre del coch de Mestre Robert

Le 15 novembre 1520, Robert de Nola édite à Barcelone, en catalan,  le Lybre de doctrina pera ben Servir de Tallar y del Art de Coch Ço es de qualseuol manera de Potatges y salses Compost per lo diligent mestre Robert coch del Serenissimo senyor don Ferrando Rey de Napols. (Le livre pour savoir bien servir, découper et l’art du cuisinier C’est à dire toutes les façons de faire des potages et des sauces écrit par le diligent maître Robert cuisinier du Sérénissime seigneur Don Fernand Roi de Naples).

Il sera traduit en castillan quelques années après. Et il aura un tel succès qu’il fut réédité 5 fois en catalan en quelques années.

C’est le premier livre imprimé qui parle de cuisine. Il présente 203 recettes aragonaises ou catalanes ou encore, pour quelques unes, d’origine étrangère comme la  bona salsa francesa, les sopes a la lombarda, la burnia de figues (arabe / alburnia) ou les alberginies a la morisca  (aubergines à la moresque). Des recettes méditerranéennes souvent bien différentes des plats de notre pays.

Ce que le cuisinier fait manger à la cour de Naples

On apprend ainsi que l’on mange des sauces, des potages (viandes cuites dans un pot), des brouets, des tartes, des panades (viandes en croûte), des poissons, des desserts. Mais on y trouve peu de soupes ou de fritures ou de gros gibier.

On sert les galettes à base de fromage en entrée ou en dessert. Proximité de la Méditerranée oblige, les recettes de poisson ou de fruits de mer sont nombreuses. Les animaux mangés sont ceux d’aujourd’hui, et d’autres comme l’esturgeon, la lamproie, la murène, le coryphène, ou le dauphin. Côté légumes, on se régale d’aubergines, de citrouilles, d’épinards, de blettes ou de choux.

Le cuiinier de la cour de Naples : Natura morta con grancio su piatto d'argento, uva, olive et limone (Renaissance italienne)
Natura morta con grancio su piatto d’argento, uva, olive e limone (Rinascimento italiano)

On peut noter que l’on met du sucre et de l’ail un peu dans tous les plats, comme d’ailleurs le faisaient nos aïeux en Gascogne.

La burnia de figues

La búrnia de figues du cuisinier Meste Robert
La búrnia de figues

La préparation de la burnia consiste à alterner des couches de figues sèches macérées dans le miel avec des pétales de roses rouges. La burnia ainsi obtenue est laissée dans un récipient fermé pendant 15 à 20 jours. E apres menja de les beres figues e veuras un gentil menjar e bella cosa, nous dit Mestre Robert. (et après mange les belles figues et tu verras un mets délicat et une belle chose.)

Et la búrnia de figues existe toujours, comme vous en lirez des détails ici.

L’arròs ab brou de carn

Arròs a la cassola du cuisinier Maître Robert
Arròs a la cassola

Le cuisinier du XVIe siècle présente dans ce livre des plats qui sont toujours réalisés de nos jours comme l’arròs ab brou de carn (riz au bouillon de viande). Aujourd’hui on dira arròs a la cassola (riz à la casserole) et c’est le plat catalan typique mangé les jeudis, dont il y a bien sûr beaucoup de variantes.

Certains le rapprochent du risotto.

Mestre Robert commence par des conseils précis de lavage du riz : Lo arros pendras e fer las rentar ab aygua freda per tres o quatre vegades o ab aygua tebida: e com sia ben rentat met lo a exugar sobre vn tallador de fust al sol e si no fa sol met lo prop lo foch: 

(Le riz tu prendras et le laveras dans de l’eau froide trois ou quatre fois ou avec de l’eau tiède. Et comme il est bien lavé mets-le à sécher sur un tailleur de bois au soleil ou s’il ne fait pas soleil mets-le près du feu.)

On cuit le riz dans un bouillon de viande gras. Pour la préparation des assiettes, Mestre Robert conseille: e apres fes escudelles e met damunt cada vna sucre e canyella (et après fais des écuelles et mets sur chacune du sucre et de la cannelle).

Pour changer, manger du chat rôti

On y trouve aussi des plats inattendus comme le potatge modern, avec des spinachs e bledes (épinards et blettes). Ou cette recette : De menjar de gat rostit (plat de chat rôti)

La recette originale

Lo gat pendras e matar las ço es degollar lo: e quant sia mort leua li lo cap e guarda que nengu non menjas per la vida: car per ventura tornaria orar: e apres scorxal be e netament e obrel e fes lo ben net: e quant sie net pren lo e met lo dins en vn drap de li que sie net e soterral deual terra de manera que stiga vn jorn e vna nit: e apres trau lo de alli e met lo en ast e vaja al foch a coure: e apres quant coura vntal ab bon all e oli e quant sia vntat bat lo be ab vna verga e aço faras fins que sia cuyt vntant y batent.

E quant sia cuyt pendras lo e tallar las: axicom si fos vn conil e met lo en vn plat gran e pren del all e oli que sia destemprat ab bon brou de manera que sia ben clar e lançal damunt lo gat: e apres menja dell e veuras vna vianda singular.

Le chat rôti selon le cuisinier Maître Robert
De minjar de gat rostit, de Mèste Robert

La recette en français

Le chat tu prendras, tue-le et décapite-le.  Et quand il sera mort coupe-lui la tête et jette-la car jamais tu ne la mangeras. Car d’aventure cela te ferait perdre les sens. Puis écorche-le très proprement et ouvre-le et nettoie-le bien. Et quand il est net mets-le dans un tissu de linge propre et enterre-le sous terre où il restera un jour et une nuit. Ensuite pique-le d’ail et mets-le à rôtir au feu. Quand il rôtit enduis-le avec du bon ail et de l’huile. Et quand il est enduit, fouette-le bien avec une verge et cela tu feras avant qu’il ne soit cuit, le graisser et le fouetter.

Quand il sera cuit tu le prendras et le découperas comme s’il s’agissait d’un lapin et mets-le sur un grand plat. Prends de l’ail et de l’huile mélangée avec un bon bouillon de manière qu’il soit bien clair et verse-le sur le chat. Et après tu peux en manger, et tu verras que c’est une viande singulière.

Un livre pour les cuisiniers

Mais plus qu’un livre de cuisine, il s’agit bien d’un livre pour les cuisiniers car il explique aussi comment couper la viande en salle, opération de prestige à ne pas rater !  Comment aiguiser les couteaux, etc.

Meste Robert explique aussi l’art de la table : Primerament deu posar lo saler e pa, aprés torcaboques e lo ganyivet.  (D’abord on doit mettre la salière et le pain, puis la serviette et le couteau) et aussi de posar viandas en taula (comment poser les viandes sur la table) de donar aygua mans (comment donner l’eau pour se laver les mains)… Il révèle un goût raffiné que ne renieraient pas des œnologues. Crech que qualsevol senyor deu mas amar beure ab vidre que no ab argent. (je crois que tout seigneur doit préférer boire dans du verre que dans de l’argent).

Les fastes de la cour papale à la Renaissance
Invito a pranzo dal Cardinal Nepote Cinzio Aldobrandini. “Il cardinale di S.Giorgio, Cinzio Passeri Aldobrandini, figlio di Isabella sorella del Papa, fu il più pomposo e munifico dei cardinali del suo tempo.” (ca 1595)

Enfin il dévoile les caractéristiques des métiers de la cuisine. De offici de trinxant o coch (office de découpeur ou cuisinier), de majordom, de mestre de estable… Et il avertit se ha de leuar bon mati (il faut se lever de bon matin) !

La recette pour les fêtes : de gallina armada

Parmi les mets alléchants, nos voisins ont conservé l’utilisation des croûtes de sel ou de farine. Elles attendrissent les chairs des viandes et des poissons. Le cuisinier Mestre Robert propose une De gallina armada (poule en armure ou poule en croûte). Elle pourrait vous séduire pour les fêtes :

Une recette deu cusinier Maître Robert : une poule en croute
La gallina armada

Pren vna gallina e met la en ast e vaja al foch e com sera prop de mig cuyta enlardar les has ab lart: e apres pendras rouells de ous debetus fort: e apres metras damunt la gallina apoch apoch dels rouells d[e]ls ous: e apres metras farina damunt la gallina ab los ous: empero que gires tostemps la gallina e mes valra la cuyraça que no la gallina. E vet aci de quin modo se fa la gallina armada.

(Prends une poule et mets-la en broche au feu. Et comme elle sera proche de la mi-cuisson frotte-la avec du lard ; et après tu prendras des jaunes d’œufs battus fort ; puis tu mettras sur la poule petit à petit ces jaunes d’œufs; et après tu mettras de la farine sur la poule avec les œufs ; mais il faut que tu tournes tout le temps la poule et ainsi la croûte sera meilleure que la poule. Et tu vois ici comment se fait une poule en croûte.)

Bon appétit !

Références

Libre del coch,  Mestre Robert
Conquista y comida, consecuencias del encuentro de dos mundos, Janet Long, 1992
Maître Chiquart, old cook
Les causeries culinaires, Sylvie Campech




La Cathédrale Sainte-Marie d’Auch

La cathédrale Sainte-Marie d’Auch est un monument majeur sur les chemins de Saint-Jacques classés au patrimoine mondial de l’UNESCO.  Plusieurs visiteurs illustres ont témoigné de leur passage à Auch. Fernand Sarran nous propose lui, un poème sur sa construction, bien ancré dans la Gascogne.

La naissance de la Cathédrale Sainte-Marie d’Auch

À Auch, au VIe siècle, une modeste chapelle est construite au bord du Gers. Pourtant, un événement d’importance va changer le rôle de la ville. En effet, Éauze, la belle cité à l’époque romaine, capitale de la Novempopulanie, attire l’attention d’envahisseurs comme les Vandales, les Maures ou les Normands. Ces derniers la détruisent complètement en 840 et l’Église décide d’aller sur un site mieux protégé, Auch.

Chapelles et cathédrale dédiées à Marie furent construites à Auch puis détruites. Après la Guerre de Cent Ans (1337-1453), enfin une cathédrale de belle taille sera édifiée et passera les siècles. La construction de la cathédrale Sainte-Marie s’étend de 1489 jusqu’en 1680, onze architectes vont s’y succéder. De grands artistes vont y participer. Arnaud de Moles, maître verrier landais, réalise des vitraux d’une beauté époustouflante (1507-1513), Pierre Souffron, Périgourdan, utilise pour le grand chœur, du chêne resté 100 ans dans l’eau, selon la légende, Dominique Bertin, Toulousain, sculpte avec finesse les stalles, et, enfin, l’organier Jean de Joyeuse, originaire des Ardennes et établi en Languedoc, ajoute un grand orgue fin XVIIe siècle à celui déjà en place.

Et pour protéger le trésor, des souterrains labyrinthiques partant de la cathédrale permettent au clergé de fuir les attaques. Des souterrains que les petits Auscitains connaissaient bien il y a encore quelques décennies. Une aire de jeu hors du commun !

La Cathédrale Sainte-Marie d’Auch vue par des visiteurs illustres

Stendhal

« On dirait que l’architecte a eu horreur du mesquin et du laid… » (Stendhal)

Le 23 avril 1838, Stendhal (1783-1842) visite la cathédrale Sainte Marie d’Auch. Selon son Voyage dans le midi de la France, il a plutôt une bonne surprise : « Je m’attendais à du gothique en furie et terrible » mais au contraire « cet intérieur n’est point chargé et accablé de détails selon le style des grandes églises gothiques. On dirait que l’architecte a eu horreur du mesquin et du laid… »

Toutefois il est choqué par les vitraux et l’écrit assez brutalement : « Vitraux à couleurs vives. C’est la beauté suprême pour le paysan qui achète dans les foires des estampes coloriées et pour les savants chez qui la vanité anéantit le sentiment du beau ».

Avis que ne partage pas le grand historien d’art Émile Mâle (1862-1954) qui écrit: « pour l’ampleur de la pensée aucun travail de cette époque n’excède les vitraux d’Auch. » Il faut dire que Stendhal semble avoir de forts préjugés sur ce qu’il trouvera dans le Midi.

Victor Hugo

Le 4 septembre 1843, Victor Hugo (1802-1885) visite la cathédrale Sainte-Marie d’Auch en compagnie de sa maîtresse Juliette Drouet : « Quelque analogie avec la cathédrale de Pampelune. Riche au dedans, pauvre au dehors ».

Contrairement à Stendhal, pour lui, c’est une merveille. Il est sensible en particulier à la présence des sibylles : « Intérieur : admirables vitraux qui sont, je crois, d’Arnaud de Moles. La sibylle de Delphes à côté du prophète Élisée. La sibylle Tiburtine en regard de saint-Mathieu et à côté du prophète Habacuc. La sibylle Agrippine entre les prophètes Nahuni et Jérémie. La sibylle de Cumes à côté de Daniel faisant face aux prophètes Sophonias, Élie, Urias. La sibylle Europe, la gorge presque nue et l’épée à la main, entre le prophète Amos et le patriarche Josué. La sibylle lybique entre Énoch et Moïse. Elle prédit l’enlèvement de la Vierge au ciel. Costumes superbes. » Il insiste : « Cette cathédrale est remarquable par le culte des sibylles. »

Trois sibylles de la cathédrale Sainte-Marie d'Auch
Trois sibylles (Cimmérienne, Europa et Agrippine) et autres personnages. « Pour l’ampleur de la pensée aucun travail de cette époque n’excède les vitraux d’Auch. » (Émile Mâle)

Cependant, le poète est désolé de l’état de délabrement de la cathédrale : « On n’accorde rien pour entretenir l’église. Quand l’empereur la vit, il s’extasia sur les vitraux et le chœur et s’écria : il y a des cathédrales qu’on voudrait pouvoir mettre dans les musées. Il renta l’église de 6 000 fr. par an que la révolution de 1830 a supprimés. »

Jean-Charles de Castelbajac

Plus récemment, Jean-Charles de Castelbajac (1949- ), descendant d’une famille bigourdane et créateur de mode  affirmait son amour pour Auch. En particulier, il déclarait au Point au sujet de la cathédrale Sainte-Marie :  « J’ai une affection particulière pour ce lieu et pour l’abbé Cenzon, un ecclésiastique resté très proche des jeunes. J’ai le beau projet d’y cristalliser un jour la statue de la Vierge comme je l’ai fait avec la statue d’Henri IV sur le Pont-Neuf de Paris ».

Le dit de l’architecte

Fernand Sarran, l'auteur du poème le Dit sur le cathédrale Sainte-Marie d'Auch
Fernand Sarran

Si on peut admirer la cathédrale, parcourir son histoire, Fernand Sarran, supérieur du Petit Séminaire d’Auch, écrit, lui, un beau poème dialogué sur la construction de la cathédrale Sainte-Marie. Il s’agit d’un texte que l’archevêque d’Auch, Monseigneur Ricard, lui commande pour le baptême des cloches le 28 juin 1924. Et Sarran imagine l’architecte, en 1500, cherchant à parfaire l’œuvre et, pour renforcer ce regard, lui donne un tour médiéval.

Le grand œuvre est terminé, l’architecte est préoccupé. Le poème débute, l’architecte parle à son apprenti :
Voilà les tours. Voilà les murs. Voilà les voûtes.
Les pierres qu’apportaient les mains, je les sus toutes
Poser à fin niveau l’une sur l’autre. L’art
N’a laissé ni le plein ni le creux au hasard ;
Et que le jour se lève ou que le jour décline,
L’Église, désormais, droite sur la colline,
Est une hymne de pierre à la Mère de Dieu.
Et pourtant ! … Et pourtant ! … Tiens ! je t’en fais l’aveu,
J’ai l’esprit tout en deuil du mal de mes pensées.

La cathédrale Sainte-Marie d’Auch (gravure du 19ème s.)

Il ne voit que pierres entassées et voudrait réaliser Un de ces rêves d’art autour desquels, sans trêve, / Voltige le réel.

Le maître verrier

La Sibylle Tiburtine à la main coupée

L’apprenti fait venir quatre ouvriers d’art et l’architecte va s’entretenir avec chacun. D’abord le maître verrier. L’architecte lui demande d’où il vient :
                                                 De la Lande,
Du ponant du pays gascon, où la mer grande
Jette le sel et l’algue et le sable à pleins flots.
Or, ce sable marin, messire, je l’enclos
Et le chauffe à grand feu dans des creusets de pierre.
J’en fais le bloc étincelant, j’en fais le verre,
Et j’en fais la rosace, et j’en fais le vitrail.

L’architecte satisfait demande au maître verrier d’utiliser les fleurs et les herbes pour réaliser les couleurs des personnages et de donner
Aux Sybilles dressées, aux Saintes à genoux
L’air candide et rieur des femmes de chez nous ;
Et que l’on trouve enfin sur toute ta besogne
Les couleurs et les traits de toute la Gascogne.

L’imagier

Les stalles de la cathédrale Sainte-Marie d'Auch
Les stalles de la cathédrale Sainte-Marie

Puis l’architecte discute avec l’imagier :
Je suis un imagier de Saints et de Madones,
Seigneur. Je taille aussi des images bouffonnes :
Je sais en pierre ou bois pourtraire le Malin
Et le monde d’enfer à toute ruse enclin ;
Tailler Ève, tailler Adam le premier homme,
Encore estomaqués d’avoir mangé la pomme.

Le luthier

C’est ensuite le tour du luthier, un petit musicien gascon :
Pendant que je gardais mon troupeau sur la lande,
J’eus un maître, un de ces bergers en houppelande
Qui s’en viennent de loin, du Pays des Marais,
Sur leur flûte à cinq trous jouant des airs si frais
Qu’on dirait un babil d’oiseaux ou de fontaines.

Parti sur les routes, et apprenant son art au cours de ses voyages, le luthier sait faire plusieurs instruments dont l’orgue que l’architecte ne connait pas.  Le luthier explique :
Mais l’orchestre, c’est lui ! Vous mettrez en séquestre
Les cordes et les bois qui vous ont réjoui,
Fifres, harpes et luths, quand vous l’aurez ouï.
Les fifres sont criards ; les violes sont grêles ;
Les harpes, ça vous a des crincrins de crécelles ;
Sur les rebecs on grince ; et sur le flageolet
Le souffle devient court. — Là, le souffle, un soufflet
Le donne à l’instrument mieux que poitrine humaine ;
Et le son, grave ou doux, la main seule l’amène
Et le combine sur les touches d’un clavier
En arpège, en accords, à le faire envier
De ceux qui jouent des bois ou qui pincent des cordes.
C’est l’instrument royal.

Le fondeur de cloches

En dernier, l’architecte rencontre le fondeur de cloches qui sait créer depuis le gros bourdon à l’humble grelot afin de sonner l’alerte, tinter l’angélus, appeler pour le deuil ou le baptême, faire lever les étoiles ou chasser la peste.

Fais tes cloches, Fondeur. Fais-les d’un métal pur !
Semeuses d’idéal, sonneuses de l’azur,
Et jusque par delà les monts qu’on les entende !

Anne-Pierre Darrées

Références

Voyage dans le midi de la France, Stendhal, 1838
En voyage, tome II, la cathédrale d’Auch, Victor Hugo
Le dit de l’architecte, Fernand Sarran, 1924
La plupart des photos illustrant l’article proviennent de l’article Wikipedia sur la cathédrale Sainte-Marie d’Auch 




Les manuels des écoles primaires et le gascon

La République a choisi dès le XIXe siècle l’unification de l’enseignement sur tous les territoires français. Les programmes sont définis et certains manuels deviennent de vrais best-sellers. L’Escòla Gaston Febus évoque les plus connus et ceux qui soutenaient l’apprentissage du gascon. Puis, elle vous propose quelques outils récents pour une rentrée scolaire gasconne.

La rentrée d’autrefois, quels manuels ?

Certains manuels scolaires vont avoir un grand succès. La méthode Boscher ou la journée des touts petits, créée par Mathurin Boscher (1875-1915) en 1906 est toujours vendue de nos jours.

Sous la Troisième République, les manuels scolaires se voudront patriotes, rassembleurs. Ce sera le cas du livre de lecture d’Augustine Fouillée.

Le tour de France par deux enfants

Augustine Fouillée, l’auteure du Tour de France de deux enfants

Avec Le tour de France par deux enfants, Augustine Fouillée (1833-1933), dite G. Bruno, aide au renforcement de la lecture des élèves des cours moyens. Elle leur fait découvrir un peu de géographie, quelques activités économiques, des événements historiques, un peu de science. Chacun des 121 chapitres commence par une maxime de morale.

Ce manuel a un succès immense et il sera vendu à plus de 8 millions d’exemplaires. Il sera utilisé jusque dans les années 1950.

 

Il s’agit d’un récit de voyage où André 14 ans et Julien 7 ans se déplacent surtout par fleuve et par mer. Quand ils traversent notre région, les enfants iront de Toulouse à Bordeaux. Le mot Gascogne est cité une fois. Lors de l’emprisonnement à Bordeaux de Duguesclin (1320-1380) par le Prince noir (1330-1376), le chevalier fut autorisé à aller chercher lui même le montant de sa rançon : « Duguesclin quitta Bordeaux monté sur un roussin de Gascogne, et il recueillit déjà, chemin faisant, une partie de la somme. »

Il faut dire que les deux enfants ne verront pas vraiment la Gascogne puisqu’ils prennent le « Canal du Midi », en fait le Canal Latéral à la Garonne. Et le texte, en une petite page, citera uniquement la chaîne des Pyrénées, l’Ariège, les Hautes Pyrénées, « le cirque de Gavarnie avec sa magnifique cascade et son pont de neige qui ne fond jamais ». Le manuel sera plus généreux avec Bordeaux (cité 16 fois) où les enfants font halte afin de voir leur oncle.  « On apercevait en effet Bordeaux avec ses belles maisons et son magnifique pont de 487 mètres jeté sur le fleuve ». On y cite aussi Montesquieu.

Petite histoire de la civilisation française

Alfred Rambaud auteur de La Petite histoire de la civilisation française, un autre manuel bestseller
Alfred Rambaud, l’auteur de La Petite histoire de la civilisation française

Pour les plus grands, Alfred Rambaud (1842-1905) publie en 1890, La Petite histoire de la civilisation française. Un manuel largement illustré, réédité plus de 20 fois et utilisé pendant plusieurs décennies. Il donne les éléments essentiels à retenir en primaire.

Par exemple, il écrit qu’à l’époque de Jules César « on appelait Gaule la région comprise entre l’Océan, le Rhin, les Alpes, la Méditerranée et les Pyrénées. On donnait à tous ses habitants le nom commun de Gaulois. » Et de préciser que la Gaule indépendante (donc hors province romaine) se divise en « trois grandes régions : l’Aquitaine, la Celtique, la Belgique. L’Aquitaine était peuplée par les Ibères, qui habitaient aussi la presque totalité de l’Espagne. Leur langue a donné naissance à la langue basque, que l’on parle encore aujourd’hui au midi de l’Adour. Elle ne se rattache à aucune langue connue. Dans la Celtique, habitaient les Celtes. Ils parlaient des langues dont on peut se faire une idée par celles qu’on parle aujourd’hui en Bretagne. »

Les guerriers gaulois, illustration tirée du manuel La Petite histoire de la civilisation française de RambaudRambaud note aussi : « Dès l’an 125 avant J.-C., les Romains avaient pénétré dans la Gaule méridionale. Ils y avaient remporté des victoires, et, avec les pays conquis, ils avaient formé la Province romaine. C’est le mot dont nous avons fait Provence.« 

Rambaud présente les langues

Dans son premier chapitre sur le Moyen-Âge, l’auteur écrit. « Chaque province avait son parler. Il y eut autant de dialectes français qu’il y avait de nations en France, et pour ainsi dire de Frances différentes. Tous ces dialectes se rattachaient à deux langues principales : la langue d’oïl, dans laquelle le mot oui se prononçait oïl, et la langue d’oc, dans laquelle il se disait oc. »

Et il ajoute « Quelques-uns des dialectes de la langue d’oc comme le languedocien et le provençal sont encore des langues littéraires tandis que les dialectes de la langue d’oïl ne sont plus aujourd’hui que des patois ».

Noste Enric aura droit à un chapitre complet, Le règne d’Henri IV. Dans celui sur le XVIe siècle, on lira que L’infanterie légère se recrutait principalement d’aventuriers gascons, les meilleurs marcheurs de l’Europe.

Les manuels pro-gascons

Recueil de versions gasconnes de Sylvain Lacoste, manuel à l'usage des écoliers gasconsSylvain Lacoste

Même si de nombreux instituteurs ont plaidé pour l’utilisation des langues régionales à l’école, il y eut peu de manuels pour aider les instituteurs. Il faut dire que ceux-ci avaient obligation de n’utiliser que le français. Sylvain Lacoste (1862-1930) publiera toutefois à l’intention du primaire, en 1902, le Recueil de versions gasconnes. Le grand linguiste Édouard Bourciez (1864-1946) lui-même le préfacera et souhaitera qu’il devienne obligatoire.

Lacoste défend sa position dans un chapitre Le patois à l’école primaire qu’il publiera aussi dans Reclams en mars 1900, p. 33-41. « Il n’est pas plus sensé, en effet, d’affirmer que le patois nuit à l’enseignement du français qu’il n’est logique de soutenir que le français nuit à l’enseignement d’une autre langue quelconque vivante ou morte » écrit notre instituteur.

Fernand Sarran

L’abbé Fernand Sarran (1872-1928) professeur et directeur d’école privée à Auch, publiera en 1910, une Petite grammaire gasconne. Il l’utilisera pour ses cours. Et elle est toujours d’actualité !

René Escoula

René Escoula auteur d'un manuel d'apprentissage du gascon
René Escoula, l’auteur de Nousto lengo mayrano

La Société bigourdane d’entraide pédagogique édite en 1941 Nousto lengo mayranoun petit livre de René Escoula, sost-capdau de l’Escole Gastou Fébus, sur le dialecte bigourdan, les principaux auteurs de la Bigorre et quelques morceaux choisis. L’auteur conclue la préface ainsi. En terre d’Oc, l’usage acquis de la langue nationale doit s’ajouter à celui de la langue « mayrane ». Un Bigourdan est bilingue de naissance. S’il lui plait de s’exprimer en dialecte de chez lui, nul n’a le droit de le railler ou de le taxer d’ignorance, car il peut répliquer : « Pardon, je parle aussi le français ; j’ai deux langues, moi ! »

L’Escòla Gaston Febus

Le manuel d'enseignement du Gascon Tros causits par Miqueu de Camelat
Tros causits par Miqueu de Camelat

L’Escòla édite elle-aussi une collection appelée Petit libiè d’Enseignance populari, adoubat per Miquèu de Camelat. Dont Tros causits de pouesie e de prose à l’usance de las Escoles primàris, 1946. On y présente 17 textes béarnais et 12 d’autres dialectes afin de montrer quelques parlers gascons. Lavedan, vallée d’Aussau, Haute-Bigorre, Landes, Bayonne, Tursan, Chalosse-Marensin, Labrit, Couserans, Lectoure, Comminges… Le livre se termine par un lexique.

 

 

Les manuels aujourd’hui

Aujourd’hui, plusieurs manuels existent comme ceux édités par le réseau de création et d’accompagnement pédagogiques CANOPÉ, réseau sous la tutelle de l’Éducation Nationale. Ils couvrent généralement plusieurs dialectes.

La rentrée 2019 par l’Escòla Gaston Febus

L’Escòla reste fidèle à sa mission séculaire de promotion de la langue et propose des outils numériques pour apprendre et utiliser le gascon.

Pour les enfants du primaire, c’est le site de l’Arraton deu Castèth qui porte les publications. Des textes courts avec lexique, des illustrations, et des enregistrements audio pour les plus jeunes. Les articles peuvent être directement utilisés par les enfants (les chansons et les jeux semblent avoir leur préférence) ou par les parents, grands-parents, regents… Le site s’enrichit de nouveaux articles au moins une fois par semaine.

Pour la rentrée Matilda Susbielles propose aux 8-9 ans un memory pour retrouver lo materiau de l’escolièr, Sèrgi Clò-Versalhes propose aux 10-11 ans de découvrir l’istòria de la Gasconha du paléolithique jusqu’à nos jours en 50 épisodes (15 déjà publiés), Marcel Amont propose à tous de chanter avec lui La calandreta et Elie Bonneau conseille une taula de multiplicacion bien spéciale !

Références

La méthode Boscher ou la journée des touts petits, 1906
Le tour de France par deux enfants, Augustine Fouillée, 1877
Canal de Garonne, Garonne et estuaire de la Gironde 2019, guide canalfriends, 2019
Petite histoire de la civilisation française, Alfred Rambaud, 1890
Recueil de versions gasconnes, Sylvain Lacoste, 1902
Petite grammaire gasconne, Fernand Sarran, 1910
Nousto lengo mayrano, René Escoula, 1942
Tros causits de pouesie e de prose à l’usance de las Escoles primàris, Miquèu de Camelat, 1946




Toujours de la lecture pour l’été

Et si on se détendait en s’emplissant du murmure du pays et de sa littérature ? L’Escòla Gaston Febus et Reclams edicions ont glané pour vous quelques idées de lecture, en français ou en gascon. De quoi passer l’été selon votre humeur.

La lecture détente avec des livres humoristiques

Letras d’un barbalòc

Renat Capdevielle, Nosauts de Bigòrra, 2018, gascon, 8€.

Lecture humoristique : Letras d'un barbalòc de Renat CapdevielleDes contes, des blagues et des poésies légères. Une lecture pour rire tout seul dès que l’on a un moment, ou pour partager. De jolies histoires rehaussées de beaux dessins, qui illustrent magnifiquement l’humour gascon.

L’auteur, René Capdevielle est un bigourdan de la vallée d’Argelès-Gazost, entre Lourdes et le Pays Toy. Son hobby, c’est marcher en montagne et, les jours de pluie ou de neige, écrire en occitan.

Pour commander

Bèth peu de sau

Jean-Louis Lavit, Letras d’oc, 2018, gascon, 16€.

Lecture policière avec Jean-Louis LavitLe commissaire Magret est de retour dans ce roman policier au ton vif et désinvolte. À savourer pour ces jeux de mots, son imagination, son esprit tout en sirotant, comme le héros, un gasconhaliure (gascogne-libre). Cliquer ici pour en savoir plus.

L’auteur, Jean-Louis Lavit, né à Lourdes, est un ex-conseiller pédagogique d’occitan dans les Hautes-Pyrénées. Grand auteur gascon, il s’est essayé dans tous les genres, théâtre, roman, nouvelle, science-fiction, roman policier.

Pour commander

La découverte de l’histoire à travers des épopées

Roncesvals

Bernat Manciet, Reclams, 2017, en 3 langues : français, gascon, basque (traduit par Lucien Etchezaharreta), 17€

Lecture épique avec Bernat MancietL’événement est connu de tous : Loup, général des Vascons, attaque par surprise, à Roncevaux, Roncesvals, dans les Pyrénées, l’arrière-garde de l’armée de Charlemagne, commandée par Roland. Le livre raconte la véritable histoire de cette bataille, sous forme d’un splendide poème épique.

Bernard Manciet, né à Sabres dans les Landes en 1923, est un des écrivains les plus importants de la littérature gasconne du XXe siècle. Il écrit une œuvre abondante, originale et puissante. Ses livres garantissent une lecture époustouflante qui résonne dans le profond de l’âme. Il est d’ailleurs le seul auteur de langue régionale avec Pasolini à être publié par Gallimard.

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Chanson de la croisade albigeoise

Traduit de l’occitan en français par Claude Mourthé, Les Belles Lettres, 2018, français, 29,50€.

Œuvre fondatrice de la littérature occitane du XIIIe siècle, cette chanson raconte la conquête des terres du sud (comté de Toulouse et vicomté de Béziers) par les barons du nord de la France.

Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens, terrible phrase d’Arnaud-Amaury, abbé de Cîteaux, peu avant le massacre de Béziers.

La lecture de cette traduction est très agréable. L’ouvrage est illustré de quelques reproductions de peintures. Pas besoin d’être un spécialiste ni des cathares ni du Moyen-Âge pour lire ce livre. Quelques notes de bas de page apportent aux curieux les éléments de connaissance des lieux ou des événements . Cliquer ici pour en savoir plus.

Claude Mourthé est un réalisateur d’émissions de radio (France Culture) et de télévision (TF1), un romancier, poète, auteur d’essais et traducteur d’auteurs de langue anglaise.

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La littérature

Viral

Serge Javaloyès, in8, 2018, français, 17€

Daniel se réveille à 4h25 du matin dans une chambre d’hôpital. Viral, le livre écrit en français par Serge Javaloyès, relate deux mois passés dans ce lieu clos, aux murs bleus troués d’une fenêtre. Un roman intime, profond, intense. La maladie est présente, comme un contexte, un quelque chose qui contraint, un quelque chose qui permet aussi de revoir des amis d’avant, un quelque chose qui permet de se souvenir. Et l’amour de Sandra, sa femme, est le lien fort, puissant, à la vie.

Serge Javaloyès est né à Oran en 1951. Il découvre l’occitan à dix ans, à Nay (64). Viral est le second roman qu’il écrit directement en français.

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Lo gojat de noveme

Bernard Manciet, Reclams, 2003, bilingue occitan français, 9€

Chef d’œuvre incontournable de la littérature gasconne contemporaine, L’enfant de Novembre raconte les liens mystérieux, les secrets enfouis qui se nouent et se dénouent autour d’une famille landaise menacée par la ruine et la mort.

Né à Sabres en 1923, après une première carrière de diplomate puis d’industriel, Bernard Manciet se consacre à l’écriture dès 1965. Il nous livre des textes de toute beauté.

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La réflexion sur la vie

Robert Lafont, Reclams, 2005, provençal, 8 €

Éternelle interrogation sur le sens de la vie, traitée avec originalité et profondeur dans ce roman de Robert Lafont.

Robert Lafont, né à Nîmes en 1923, est un écrivain prolifique (presque 100 livres), un linguiste, un historien et un régionaliste passionné. Il est cofondateur de l’Institut d’Études Occitanes.

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Dins la boca dau pòble d’Òc

Max Roqueta, L’aucèu libre, 2018, bilingue occitan français, 9€

Entre 1942 et 1945, Max Rouquette prend des notes sur des moments de sa vie : visites auprès des malades, parties de chasse, rencontres de personnalités villageoises, etc. Assemblées comme un album de photos instantanées assemblés dans ce livre, elles montrent avec humilité et grandeur la condition humaine, élevée au rang de figures exemplaires.

Photographies de Georges Souche. / Édition de Philippe Gardy, avec le concours de Jean-Guilhem Rouquette.

Max Rouquette, surnommé parfois le Gracq occitan, est né à Argelliers dans l’Hérault en 1905. Auteur immense, il écrit une œuvre abondante et reconnue.

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Bonne lecture !

 




Bons plans de l’été : lieux et livres

Au commencement des vacances d’été, l’Escòla Gaston Febus vous propose quelques bons plans. Mission de l’association oblige, nous restons dans les livres et vous recommandons quelques coins de Gascogne pour découvrir des lieux de vie d’écrivains gascons.

À l’ombre d’un marronnier ou d’un pin, quoi de mieux que des bons livres ? Un livre court, des nouvelles, des articles littéraires, un bon roman d’amour et de soleil. Ou bien encore, pour les jours de pluie, un roman classique dont il faut laisser résonner la musique de la langue dans sa tête et son cœur…

Reclams et les livresEn tous cas, la littérature gasconne est bien assez fournie pour que chacun y trouve plaisir. Reclams edicions nous incite à plonger dans cette richesse en mettant cet été des œuvres incontournables – gasconnes ou bilingues –  à notre disposition, et ce, à moitié prix. Belle occasion, n’est-ce pas, d’explorer la littérature gasconne?

Comminges

Lieux et livres - Cazères sur Garonne (31)
Cazères sur Garonne (31)

Si vous allez dans le Comminges ou le Couserans, c’est l’occasion de passer par Casèras (Cazères sur Garonne), grosse bastide de 4800 habitants, où Pierre Bec vécut enfant. Lors de la croisade des Albigeois, à l’hiver 1218, Amaury de Montfort attaqua Cazères et son château. Victorieux, il brûla château et village et tua tous les habitants. Cazères sera rebâtie en 1282 par Eustache de Beaumarchais, pour en faire une bastide.

En bordure de Garonne, vous pourrez flâner dans le jardin des senteurs, le jardin des fruits, ou le jardin des sensations et vous asseoir au bord de l’eau pour lire quelques livres du grand linguiste et grand romaniste Pierre Bec. Quelques nouvelles dramatiques ou fantastiques pourraient peut-être vous séduire : Entà créser au món, ou Racontes d’ua mòrt tranquilla, le tout dans un gascon très abordable.

Bigorre

Dans les Pyrénées, nous proposons un arrêt en Bigorre. Vous aurez en poche Blind date de Jean-Louis Lavit, superbe roman d’amour tragique, dans un gascon qui coule vif comme une Neste.

Le château de Mauvezin (Hautes-Pyrénées) et sa bibliothèque de livres gascons
Le château de Mauvezin (Hautes-Pyrénées)

Et vous visiterez peut-être le château de Mauvezin (65). Ce château a une fort belle histoire. Ayant vu le jour au XIe siècle sur une motte cadastrale, il fut d’abord un casterar, une tour en bois de 3 m. de haut entouré d’une palissade. Gaston Febus le récupère en 1379 et ordonne à son architecte Sicard de Lordat d’en faire un beau et fort château (lire l’article sur l’histoire du château). Puis, après bien des péripéties, des vaillances et des oublis, le château devient bien national à la Révolution et il ne reste plus que des ruines à la fin du XIXe siècle.

C’est là qu’Albin Bibal, membre de l’Escòla Gaston Febus, l’achète et le donne à l’association. Des passionnés se retroussent les manches pour nous offrir, aujourd’hui, après 20 ans de travaux, un château dominant les vallées de toute sa splendeur retrouvée. À l’intérieur, outre les évocations du Moyen-Âge ou des guerres de religion, vous verrez aussi des portraits ou des bustes des grands écrivains gascons qui marquèrent l’Escòla à ses débuts. Et vous verrez les quelques 2500 livres que l’Escòla a conservés et conserve encore dans sa bibliothèque.

Béarn

Vue des Pyrénées depuis le square Aragon à Pau

Peut-être vous arrêterez-vous à Pau, capitale du Béarn depuis 1450, pour visiter le château où naquit notre bon roi Henri IV ? Grand lieu de villégiature depuis 1850, fort d’une grosse colonie anglaise. Là, tout en admirant le pic du Midi d’Ossau, vous découvrirez quelques livres d’auteurs béarnais. Vous pourrez vivre l’histoire de cet enfant pris dans la tourmente de la guerre d’Algérie et obligé de rejoindre, dans le Béarn, une famille qu’il ne connait pas vraiment. Il s’agit du roman dont le succès ne se démentit pas, L’òra de partir de Serge Javaloyès. Vous avez moins de temps ? Isabèu de la Valea, recueil de nouvelles dramatiques, drôles ou fantastiques du linguiste et écrivain Eric Gonzalès vous satisfera.

Pas envie de tout lire en gascon ? Que l’aperavan Colorado est pour vous. Cinq nouvelles, en collection bilingue, de cette langue éblouissante que manie Albert Peyroutet, professeur de français aux Etats-Unis puis d’anglais et d’occitan à Pau.

Gers

Si vous vous promenez dans l’Armagnac noir, vous passerez peut-être par Le Houga, ancienne juridiction fondée vers 1060. Son nom, vient du gascon heugar, lieu planté de fougères, et les habitants s’appellent des Folgariens. Pour découvrir ce pays, que diriez-vous de commencer par vous en imprégner, appuyé contre le mur de l’église Saint-Pierre, en lisant l’Armanhac negre (livre bilingue) de Raymond Lajus dit Ramonet deu Pè de la Vit ?

Le parc de loisir de Gondrin

Vous emmenez vos enfants sauter dans l’eau du parc de loisir de Gondrin ? Ce village du Gers était le fief d’une branche de la grande famille de Pardalhan, et c’est la seconde femme d’Antoine Arnaud, Paule de Saint Lary de Belle Garde, qui en favorisa l’essor au XVIIe siècle. Tout en dégustant un bout de foie gras local, plongez dans une poésie d’André Pic tirée de ce bijou qu’est son recueil Proses e pouesies (en gascon seulement).

Landes

Maison de l'Ecomusée de Marquèze (40) et lire Manciet
Maison de l’Ecomusée de Marquèze (40)

Vous voulez vous replonger dans l’histoire des Landes du XIXe siècle par une visite à l’écomusée de Marquèze ? Vous êtes à Sabres. Ayez une pensée pour Bernard Manciet (1923 – 2005), un des plus grands écrivains gascons. Toute son œuvre, même en prose, respire la poésie. Ses livres, bilingues, sont juste magnifiques. Par exemple, Ulysse au fleuve vous raconte l’épopée d’Ulysse remontant la Garonne ! Et vous pourrez entrer dans les secrets qui étouffent une famille landaise menacée par la ruine, l’isolement et la mort avec son chef d’œuvre,  Lo gojat de noveme (Le jeune homme de novembre). Ce livre constitue un excellent prolongement de ce que vous aurez vu à l’écomusée.

Et pour les enfants ?

Un site gascon dédié aux enfants

Bloqués à l’intérieur de votre chambre, vous voulez les occuper ? Z’ont pas envie d’un livre ? L’Escòla a créé pour eux le site L’arraton deu casteth– ils sont si accro au digital ! – où ils découvriront la Gascogne par des jeux, des chansons, des contes…

Qui est le géant gascon avec un œil au milieu du front, le lutin facétieux ou l’homme qui vécut mille ans moins un jour ? Qu’arrive-t-il à la pauvre mouche de Joan Francés Tisnèr ? …

Bonnes vacances ! Et découvrez la Gascogne par ses livres… en gascon!

Références

Entà créser au món, Pierre Bec, 8€
Racontes d’ua mòrt tranquilla, Pierre Bec, 7€
Blind date, Jean-Louis Lavit, 8€
L’òra de partir, Sèrgi Javaloyès
Isabèu de la Valea, Eric Gonzalès
Que l’aperavan Colorado, Albert Peyroutet, 6€
Armanhac negre, Lo Ramonet deu Pè de la vit, 6€
Proses et pouesies, Andrèu Pic, 5€
Ulysse au fleuve, Bernard Manciet, 7€
Lo gojat de noveme, Bernard Manciet, 9€

Catalogue Reclams à prix cassé pour l’été

Notes historiques & archéologiques sur Cazères (Hte-Garonne), Emile Espagnat
Cazères et ses environs, 3 tomes, Anne et Robert Foch
Image d’entête par StockSnap de Pixabay 


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La nouvelle un genre qui sied aux Gascons

La nouvelle est un genre peu goûté en France. Ce n’est pas le cas en Gascogne grâce à un terreau où contes et récits ont longtemps fait les délices des discussions. En fait, la nouvelle est un genre littéraire difficile. Après un bref rappel de ce qu’est la nouvelle, parcourons Isabèu de la valea et Entà créser au món, recueils de deux auteurs gascons de nouvelles, Éric Gonzales et Pierre Bec.

Giovanni Boccaccio invente la nouvelle

Giovanni Boccaccio circa 1450, l'inventeur de la nouvelle
Giovanni Boccaccio (circa 1450)

L’écrivain Giovanni Boccaccio / Boccace (1313 – 1375) écrit en toscan ses cent récits du Decameron (1348 – 1353). Il les appelle des novellas, des récits qui présentent chacun un événement récent et réel. Ce sont surtout des récits galants, courtois. Le père de la littérature anglaise, Geoffray Chaucer (1343 – 1400) reprend l’idée avec ses 24 récits de The Canterbury tales (Les contes de Canterbury) écrits en Middle English (langue minoritaire en Angleterre à cette époque). Il faudra attendre Marguerite de Navarre (1492 – 1549) et les 72 nouvelles de son Heptameron, écrit en français, pour que le genre démarre vraiment.

Marguerite de Navarre reine de la nouvelle

Portrait de Marguerite de Navarre attribué à Jean Clouet et l'histoire de la nouvelle
Portrait de Marguerite de Navarre attribué à Jean Clouet

À la cour de France, au XVIe siècle, on s’enthousiasme pour le Decameron que vient de traduire Antoine Le Maçon. Un jeu se met en place : raconter une nouvelle. La règle est simple, il faut raconter un événement récent, nouveau, et qui a réellement eu lieu. Marguerite de Navarre y excelle. Elle « enregistre » ensuite sa nouvelle sous forme littéraire. Voici la première telle qu’elle l’annonce dans son recueil l’Heptameron (ouvrage réparti en sept journées) :

Une femme d’Alençon avoit deux amis, l’un pour le plaisir, l’autre pour le profit : elle feyt tuer celuy des deux, qui premier s’en apperceut: dont elle impetra remission pour elle & son mary fugitif, lequel, depuis pour sauver quelque argent, s’adressa à un Necromancien, et fut leur entreprinse descouverte & punie. Nouvelle premiere.

Ne vous y trompez pas, les nouvelles de la grande dame sont plutôt morales malgré des mœurs souvent sauvages à cette époque.

La nouvelle trouve son genre

Edgar Poe

Dans les siècles qui suivent, des récits, courts romans, contes, nouvelles vont être écrits sans vraiment les différencier. Puis, au XIXe, sous l’influence d’Edgar Poe, le genre se précise. Il s’agit toujours de raconter un événement réel ou vraisemblable, un élément central, un instant privilégié (unité d’intrigue) avec un petit nombre de personnages, et tout le texte va tendre de façon intense, concentrée (pas de repos pour le lecteur) vers la chute prévisible ou surprenante. Le récit peut être réaliste ou fantastique.

Bernard Manciet et la nouvelle
Bernard Manciet

 

 

 

 

Certains auteurs contemporains y excellent comme le Barcelonais Enrique Vila-Matas, le Toulousain Bernard Werber, la Bordelaise Christiane Lesparre, ou le Landais Bernard Manciet.

La littérature gasconne a ses nouvellistes

Pierre Bec le réaliste

Pierre Bec et la nouvelle
Pierre Bec

Entà créser au món est un recueil de 19 nouvelles ou, plutôt de neuf nouvelles et d’un mini-roman en dix chapitres. Les trois premières rassemblées sous le titre Bestiari sont courtes et un peu fantastiques. Les suivantes, sous le titre Entà créser au món, sont des récits, des drames réalistes. L’un d’eux, Los dus soldats, est à la fois lyrique et philosophique. On entre rapidement dans le vif du sujet et on restera en tension jusqu’à la fin.

Pas un crit, pas un chibitei, pas ua votz. Tot que s’èra carat. Los quites ausèths, coma gahats d’espavent davant l’estenuda deu massacre, que s’èran esconuts e que’s caravan, acoatats, espaurits devath las brancas. L’apocalipsi estupida de la guèrra qu’èra plan aquiu, e qu’escanava tota veleïtat de vita. Pas un cri, pas un murmure, pas une voix. Tout s’était tu. Les oiseaux mêmes, comme pris d’épouvante devant l’étendue du massacre, s’étaient cachés et se taisaient, terrés, effrayés sous les branches. L’apocalypse stupide de la guerre était bien là, et étouffait toute velléité de vie.

On va suivre les deux soldats, l’un Allemand, l’autre Français, rescapés de cette tuerie. L’espoir d’échapper à la guerre retient le souffle du lecteur tout au long de cette nouvelle, jusqu’à la chute. Trois pages avant la fin (la nouvelle fait 15 pages) on comprend ce qui va se passer. Et on a envie d’avertir les deux protagonistes, de leur souffler d’être vigilants.

La dernière partie du livre, L’arriu o l’iniciacion, est un court roman (75 pages) qui raconte la vie de Bernadon, depuis ses croyances d’enfant jusqu’à son entrée à l’âge d’homme.

Eric Gonzales l’imaginatif

Eric Gonzales et la nouvelle
Eric Gonzales

Si le genre de la nouvelle est difficile, Eric Gonzales s’y promène avec une facilité déconcertante. Le recueil Isabèu de la Valea comprend 23 nouvelles d’une grande diversité. Diversité des thèmes, diversité de l’écriture, diversité du genre. Le tout avec une langue splendide. Il nous offre même des nouvelles en plusieurs dialectes de Gascogne. Il commence par des récits brefs, centrés sur un élément : la conversion professionnelle d’Isabèu, l’amour secret de Guilhem pour la parfaite Arnauda…

Per un escargòlh

En avançant dans le livre, le ton change, devient plus libre, plus fantaisiste, les chutes plus surprenantes ou déroutantes. Per un escargòlh par exemple est une courte nouvelle de 3 pages.

Le protagoniste marche sous un soleil de plomb du côté de Sauvatèrra.

La set qui’m torturava la boca que’m hasè tirar la lenga tau un can. Que crei que s’aví trobat un clòt d’aiga, quan ne seré pas estada aiga de la clara, que n’averí bevut parièr. Qu’averí balhat çò qui n’aví pas entà véder ua maison, un camp de milhòc, ua barralha, quau signe de preséncia umana qu’estosse. La soif qui me torturait la bouche me faisait tirer la langue comme un chien. Je crois que si j’avais trouvé une flaque d’eau, même ça n’avait pas été de l’eau bien claire, je l’aurais bue pareil. J’aurais donné ce que je n’avais pas pour voir une maison, un champ de maïs, une clôture, n’importe quel signe de présence humaine.

Et là, notre bonhomme voit un escargot. « Sus açò, que soi com Diu tot-poderós », ce’m pensèi, mes après:  « dab ua diferéncia, que poish jo tuar l’escargòlh ; mes ne’u poish pas crear. » [« Sur ça, je suis comme Dieu tout-puissant », pensai-je, mais après « avec une différence, je peux moi tuer l’escargot ; mais je ne peux pas le créer ».]

Alors, les réflexions, les questions envahissent le promeneur.
Que’u podí tuar. E perqué i ei, vam ? Qu’i deu estar per quauqaurren. Autament Diu ne l’averé pas creat.
[Je peux le tuer. Et pourquoi il y est donc ? Ce doit être pour quelque chose. Autrement Dieu ne l’aurait pas créé.]

Il lui semble qu’il n’y a pas de hasard, que le sens de la vie lui échappe. Et ainsi sa pensée dérive vers les questions essentielles Qui èm ? D’on vienem ? T’on vam ? [Qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Où allons-nous ?]

L’endedia, per aver pres dus aspirinas…. [Le lendemain, ayant pris deux aspirines…]
Vous vous en doutez, la chute est de la même veine !

Le fantastique

Puis les nouvelles deviennent plus fantastiques comme La hilha deu hustèr où la fille prévient pour aller à la fontaine : qu’i avem a anar en nse tiéner per la man pendent tot lo camin, shens nse deishar anar quan non seré qu’ua segonda [nous devons y aller en nous tenant par la main pendant tout le chemin, sans nous laisser ne serait-ce qu’une seconde]. Ou futuristes comme l’amour interdit du voyageur de l’espace et de la jeune fille de 1309, La con.hession d’un ex-viatjador espaciotemporau.

Enfin la dernière, Gausa-l’i-tot-doç, peut être vue comme un clin d’oeil à Записки сумасшедшего [Le journal d’un fou] de Gogol où la démence s’installant, le texte devient incompréhensible. Ici les langues se mélangent :
Un boçut ven a passar, e gaitava la J@na. Que segoteishi la prova deus caquins. Non vedó pas solament las moscas. Wolf que haëishi lo Bearn sancèr de Saut a Branlo, senon que saut batèra — Adiiiiiiu : Exquisite kimba kinasema uwongo juu ya Karatasi ! Kakita Inziland ya ujamaa, basi… Quel dit a dit !  Kakita Ng’ombeland ya ujammai ètz ira de sacrificis ITSICO : promotions tout le moi doute surtout les mufles. Mes com ne razumen francoski jedik, deishem-ac atau, your red hair will soon be inside me, senon que n’i averé entant part la Sent Ann, n’i haré pas ni shò ni hai, per’mor que t’ac disi.

Et la nouvelle est introduite par cette phrase de Manèu de Lovia : Lo mistèri deus mots qu’ei lo mistèri de l’amor [Le mystère des mots est le mystère de l’amour]

Lisons, relisons ces superbes nouvelles !

Références

L’Heptameron des nouvelles de très illustre et très excellente princesse Marguerite de Valois, royne de Navarre, Marguerite de Navarre, 1559 (exemplaire de la BNF, avec préface dédiée à Jeanne d’Albret, sa fille)
Genres littéraires La nouvelle
Entà créser au món, Pierre Bec, 2004
Isabèu de la Valea, Eric Gonzales, 2001
L’image mise en avant est tirée de la Première journée d’un manuscrit illustré du Decameron conservé par la BNF https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b84268111/f62.image (p. 64 du doc.pdf)