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La Cathédrale Sainte-Marie d’Auch

La cathédrale Sainte-Marie d’Auch est un monument majeur sur les chemins de Saint-Jacques classés au patrimoine mondial de l’UNESCO.  Plusieurs visiteurs illustres ont témoigné de leur passage à Auch. Fernand Sarran nous propose lui, un poème sur sa construction, bien ancré dans la Gascogne.

La naissance de la Cathédrale Sainte-Marie d’Auch

À Auch, au VIe siècle, une modeste chapelle est construite au bord du Gers. Pourtant, un événement d’importance va changer le rôle de la ville. En effet, Éauze, la belle cité à l’époque romaine, capitale de la Novempopulanie, attire l’attention d’envahisseurs comme les Vandales, les Maures ou les Normands. Ces derniers la détruisent complètement en 840 et l’Église décide d’aller sur un site mieux protégé, Auch.

Chapelles et cathédrale dédiées à Marie furent construites à Auch puis détruites. Après la Guerre de Cent Ans (1337-1453), enfin une cathédrale de belle taille sera édifiée et passera les siècles. La construction de la cathédrale Sainte-Marie s’étend de 1489 jusqu’en 1680, onze architectes vont s’y succéder. De grands artistes vont y participer. Arnaud de Moles, maître verrier landais, réalise des vitraux d’une beauté époustouflante (1507-1513), Pierre Souffron, Périgourdan, utilise pour le grand chœur, du chêne resté 100 ans dans l’eau, selon la légende, Dominique Bertin, Toulousain, sculpte avec finesse les stalles, et, enfin, l’organier Jean de Joyeuse, originaire des Ardennes et établi en Languedoc, ajoute un grand orgue fin XVIIe siècle à celui déjà en place.

Et pour protéger le trésor, des souterrains labyrinthiques partant de la cathédrale permettent au clergé de fuir les attaques. Des souterrains que les petits Auscitains connaissaient bien il y a encore quelques décennies. Une aire de jeu hors du commun !

La Cathédrale Sainte-Marie d’Auch vue par des visiteurs illustres

Stendhal

« On dirait que l’architecte a eu horreur du mesquin et du laid… » (Stendhal)

Le 23 avril 1838, Stendhal (1783-1842) visite la cathédrale Sainte Marie d’Auch. Selon son Voyage dans le midi de la France, il a plutôt une bonne surprise : « Je m’attendais à du gothique en furie et terrible » mais au contraire « cet intérieur n’est point chargé et accablé de détails selon le style des grandes églises gothiques. On dirait que l’architecte a eu horreur du mesquin et du laid… »

Toutefois il est choqué par les vitraux et l’écrit assez brutalement : « Vitraux à couleurs vives. C’est la beauté suprême pour le paysan qui achète dans les foires des estampes coloriées et pour les savants chez qui la vanité anéantit le sentiment du beau ».

Avis que ne partage pas le grand historien d’art Émile Mâle (1862-1954) qui écrit: « pour l’ampleur de la pensée aucun travail de cette époque n’excède les vitraux d’Auch. » Il faut dire que Stendhal semble avoir de forts préjugés sur ce qu’il trouvera dans le Midi.

Victor Hugo

Le 4 septembre 1843, Victor Hugo (1802-1885) visite la cathédrale Sainte-Marie d’Auch en compagnie de sa maîtresse Juliette Drouet : « Quelque analogie avec la cathédrale de Pampelune. Riche au dedans, pauvre au dehors ».

Contrairement à Stendhal, pour lui, c’est une merveille. Il est sensible en particulier à la présence des sibylles : « Intérieur : admirables vitraux qui sont, je crois, d’Arnaud de Moles. La sibylle de Delphes à côté du prophète Élisée. La sibylle Tiburtine en regard de saint-Mathieu et à côté du prophète Habacuc. La sibylle Agrippine entre les prophètes Nahuni et Jérémie. La sibylle de Cumes à côté de Daniel faisant face aux prophètes Sophonias, Élie, Urias. La sibylle Europe, la gorge presque nue et l’épée à la main, entre le prophète Amos et le patriarche Josué. La sibylle lybique entre Énoch et Moïse. Elle prédit l’enlèvement de la Vierge au ciel. Costumes superbes. » Il insiste : « Cette cathédrale est remarquable par le culte des sibylles. »

Trois sibylles de la cathédrale Sainte-Marie d'Auch
Trois sibylles (Cimmérienne, Europa et Agrippine) et autres personnages. « Pour l’ampleur de la pensée aucun travail de cette époque n’excède les vitraux d’Auch. » (Émile Mâle)

Cependant, le poète est désolé de l’état de délabrement de la cathédrale : « On n’accorde rien pour entretenir l’église. Quand l’empereur la vit, il s’extasia sur les vitraux et le chœur et s’écria : il y a des cathédrales qu’on voudrait pouvoir mettre dans les musées. Il renta l’église de 6 000 fr. par an que la révolution de 1830 a supprimés. »

Jean-Charles de Castelbajac

Plus récemment, Jean-Charles de Castelbajac (1949- ), descendant d’une famille bigourdane et créateur de mode  affirmait son amour pour Auch. En particulier, il déclarait au Point au sujet de la cathédrale Sainte-Marie :  « J’ai une affection particulière pour ce lieu et pour l’abbé Cenzon, un ecclésiastique resté très proche des jeunes. J’ai le beau projet d’y cristalliser un jour la statue de la Vierge comme je l’ai fait avec la statue d’Henri IV sur le Pont-Neuf de Paris ».

Le dit de l’architecte

Fernand Sarran, l'auteur du poème le Dit sur le cathédrale Sainte-Marie d'Auch
Fernand Sarran

Si on peut admirer la cathédrale, parcourir son histoire, Fernand Sarran, supérieur du Petit Séminaire d’Auch, écrit, lui, un beau poème dialogué sur la construction de la cathédrale Sainte-Marie. Il s’agit d’un texte que l’archevêque d’Auch, Monseigneur Ricard, lui commande pour le baptême des cloches le 28 juin 1924. Et Sarran imagine l’architecte, en 1500, cherchant à parfaire l’œuvre et, pour renforcer ce regard, lui donne un tour médiéval.

Le grand œuvre est terminé, l’architecte est préoccupé. Le poème débute, l’architecte parle à son apprenti :
Voilà les tours. Voilà les murs. Voilà les voûtes.
Les pierres qu’apportaient les mains, je les sus toutes
Poser à fin niveau l’une sur l’autre. L’art
N’a laissé ni le plein ni le creux au hasard ;
Et que le jour se lève ou que le jour décline,
L’Église, désormais, droite sur la colline,
Est une hymne de pierre à la Mère de Dieu.
Et pourtant ! … Et pourtant ! … Tiens ! je t’en fais l’aveu,
J’ai l’esprit tout en deuil du mal de mes pensées.

La cathédrale Sainte-Marie d’Auch (gravure du 19ème s.)

Il ne voit que pierres entassées et voudrait réaliser Un de ces rêves d’art autour desquels, sans trêve, / Voltige le réel.

Le maître verrier

La Sibylle Tiburtine à la main coupée

L’apprenti fait venir quatre ouvriers d’art et l’architecte va s’entretenir avec chacun. D’abord le maître verrier. L’architecte lui demande d’où il vient :
                                                 De la Lande,
Du ponant du pays gascon, où la mer grande
Jette le sel et l’algue et le sable à pleins flots.
Or, ce sable marin, messire, je l’enclos
Et le chauffe à grand feu dans des creusets de pierre.
J’en fais le bloc étincelant, j’en fais le verre,
Et j’en fais la rosace, et j’en fais le vitrail.

L’architecte satisfait demande au maître verrier d’utiliser les fleurs et les herbes pour réaliser les couleurs des personnages et de donner
Aux Sybilles dressées, aux Saintes à genoux
L’air candide et rieur des femmes de chez nous ;
Et que l’on trouve enfin sur toute ta besogne
Les couleurs et les traits de toute la Gascogne.

L’imagier

Les stalles de la cathédrale Sainte-Marie d'Auch
Les stalles de la cathédrale Sainte-Marie

Puis l’architecte discute avec l’imagier :
Je suis un imagier de Saints et de Madones,
Seigneur. Je taille aussi des images bouffonnes :
Je sais en pierre ou bois pourtraire le Malin
Et le monde d’enfer à toute ruse enclin ;
Tailler Ève, tailler Adam le premier homme,
Encore estomaqués d’avoir mangé la pomme.

Le luthier

C’est ensuite le tour du luthier, un petit musicien gascon :
Pendant que je gardais mon troupeau sur la lande,
J’eus un maître, un de ces bergers en houppelande
Qui s’en viennent de loin, du Pays des Marais,
Sur leur flûte à cinq trous jouant des airs si frais
Qu’on dirait un babil d’oiseaux ou de fontaines.

Parti sur les routes, et apprenant son art au cours de ses voyages, le luthier sait faire plusieurs instruments dont l’orgue que l’architecte ne connait pas.  Le luthier explique :
Mais l’orchestre, c’est lui ! Vous mettrez en séquestre
Les cordes et les bois qui vous ont réjoui,
Fifres, harpes et luths, quand vous l’aurez ouï.
Les fifres sont criards ; les violes sont grêles ;
Les harpes, ça vous a des crincrins de crécelles ;
Sur les rebecs on grince ; et sur le flageolet
Le souffle devient court. — Là, le souffle, un soufflet
Le donne à l’instrument mieux que poitrine humaine ;
Et le son, grave ou doux, la main seule l’amène
Et le combine sur les touches d’un clavier
En arpège, en accords, à le faire envier
De ceux qui jouent des bois ou qui pincent des cordes.
C’est l’instrument royal.

Le fondeur de cloches

En dernier, l’architecte rencontre le fondeur de cloches qui sait créer depuis le gros bourdon à l’humble grelot afin de sonner l’alerte, tinter l’angélus, appeler pour le deuil ou le baptême, faire lever les étoiles ou chasser la peste.

Fais tes cloches, Fondeur. Fais-les d’un métal pur !
Semeuses d’idéal, sonneuses de l’azur,
Et jusque par delà les monts qu’on les entende !

Anne-Pierre Darrées

Références

Voyage dans le midi de la France, Stendhal, 1838
En voyage, tome II, la cathédrale d’Auch, Victor Hugo
Le dit de l’architecte, Fernand Sarran, 1924
La plupart des photos illustrant l’article proviennent de l’article Wikipedia sur la cathédrale Sainte-Marie d’Auch 




Toujours de la lecture pour l’été

Et si on se détendait en s’emplissant du murmure du pays et de sa littérature ? L’Escòla Gaston Febus et Reclams edicions ont glané pour vous quelques idées de lecture, en français ou en gascon. De quoi passer l’été selon votre humeur.

La lecture détente avec des livres humoristiques

Letras d’un barbalòc

Renat Capdevielle, Nosauts de Bigòrra, 2018, gascon, 8€.

Lecture humoristique : Letras d'un barbalòc de Renat CapdevielleDes contes, des blagues et des poésies légères. Une lecture pour rire tout seul dès que l’on a un moment, ou pour partager. De jolies histoires rehaussées de beaux dessins, qui illustrent magnifiquement l’humour gascon.

L’auteur, René Capdevielle est un bigourdan de la vallée d’Argelès-Gazost, entre Lourdes et le Pays Toy. Son hobby, c’est marcher en montagne et, les jours de pluie ou de neige, écrire en occitan.

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Bèth peu de sau

Jean-Louis Lavit, Letras d’oc, 2018, gascon, 16€.

Lecture policière avec Jean-Louis LavitLe commissaire Magret est de retour dans ce roman policier au ton vif et désinvolte. À savourer pour ces jeux de mots, son imagination, son esprit tout en sirotant, comme le héros, un gasconhaliure (gascogne-libre). Cliquer ici pour en savoir plus.

L’auteur, Jean-Louis Lavit, né à Lourdes, est un ex-conseiller pédagogique d’occitan dans les Hautes-Pyrénées. Grand auteur gascon, il s’est essayé dans tous les genres, théâtre, roman, nouvelle, science-fiction, roman policier.

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La découverte de l’histoire à travers des épopées

Roncesvals

Bernat Manciet, Reclams, 2017, en 3 langues : français, gascon, basque (traduit par Lucien Etchezaharreta), 17€

Lecture épique avec Bernat MancietL’événement est connu de tous : Loup, général des Vascons, attaque par surprise, à Roncevaux, Roncesvals, dans les Pyrénées, l’arrière-garde de l’armée de Charlemagne, commandée par Roland. Le livre raconte la véritable histoire de cette bataille, sous forme d’un splendide poème épique.

Bernard Manciet, né à Sabres dans les Landes en 1923, est un des écrivains les plus importants de la littérature gasconne du XXe siècle. Il écrit une œuvre abondante, originale et puissante. Ses livres garantissent une lecture époustouflante qui résonne dans le profond de l’âme. Il est d’ailleurs le seul auteur de langue régionale avec Pasolini à être publié par Gallimard.

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Chanson de la croisade albigeoise

Traduit de l’occitan en français par Claude Mourthé, Les Belles Lettres, 2018, français, 29,50€.

Œuvre fondatrice de la littérature occitane du XIIIe siècle, cette chanson raconte la conquête des terres du sud (comté de Toulouse et vicomté de Béziers) par les barons du nord de la France.

Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens, terrible phrase d’Arnaud-Amaury, abbé de Cîteaux, peu avant le massacre de Béziers.

La lecture de cette traduction est très agréable. L’ouvrage est illustré de quelques reproductions de peintures. Pas besoin d’être un spécialiste ni des cathares ni du Moyen-Âge pour lire ce livre. Quelques notes de bas de page apportent aux curieux les éléments de connaissance des lieux ou des événements . Cliquer ici pour en savoir plus.

Claude Mourthé est un réalisateur d’émissions de radio (France Culture) et de télévision (TF1), un romancier, poète, auteur d’essais et traducteur d’auteurs de langue anglaise.

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La littérature

Viral

Serge Javaloyès, in8, 2018, français, 17€

Daniel se réveille à 4h25 du matin dans une chambre d’hôpital. Viral, le livre écrit en français par Serge Javaloyès, relate deux mois passés dans ce lieu clos, aux murs bleus troués d’une fenêtre. Un roman intime, profond, intense. La maladie est présente, comme un contexte, un quelque chose qui contraint, un quelque chose qui permet aussi de revoir des amis d’avant, un quelque chose qui permet de se souvenir. Et l’amour de Sandra, sa femme, est le lien fort, puissant, à la vie.

Serge Javaloyès est né à Oran en 1951. Il découvre l’occitan à dix ans, à Nay (64). Viral est le second roman qu’il écrit directement en français.

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Lo gojat de noveme

Bernard Manciet, Reclams, 2003, bilingue occitan français, 9€

Chef d’œuvre incontournable de la littérature gasconne contemporaine, L’enfant de Novembre raconte les liens mystérieux, les secrets enfouis qui se nouent et se dénouent autour d’une famille landaise menacée par la ruine et la mort.

Né à Sabres en 1923, après une première carrière de diplomate puis d’industriel, Bernard Manciet se consacre à l’écriture dès 1965. Il nous livre des textes de toute beauté.

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La réflexion sur la vie

Robert Lafont, Reclams, 2005, provençal, 8 €

Éternelle interrogation sur le sens de la vie, traitée avec originalité et profondeur dans ce roman de Robert Lafont.

Robert Lafont, né à Nîmes en 1923, est un écrivain prolifique (presque 100 livres), un linguiste, un historien et un régionaliste passionné. Il est cofondateur de l’Institut d’Études Occitanes.

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Dins la boca dau pòble d’Òc

Max Roqueta, L’aucèu libre, 2018, bilingue occitan français, 9€

Entre 1942 et 1945, Max Rouquette prend des notes sur des moments de sa vie : visites auprès des malades, parties de chasse, rencontres de personnalités villageoises, etc. Assemblées comme un album de photos instantanées assemblés dans ce livre, elles montrent avec humilité et grandeur la condition humaine, élevée au rang de figures exemplaires.

Photographies de Georges Souche. / Édition de Philippe Gardy, avec le concours de Jean-Guilhem Rouquette.

Max Rouquette, surnommé parfois le Gracq occitan, est né à Argelliers dans l’Hérault en 1905. Auteur immense, il écrit une œuvre abondante et reconnue.

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Bonne lecture !

 




L’Elucidari, le wikipedia de Gaston Febus

Ceux qui s’intéressent à Gaston Febus savent souvent que le comte était un homme cultivé, amoureux des lettres et des arts. Pour lui et sa bibliothèque, plusieurs livres ont été traduits dans la langue d’Oc. Parmi ces livres, on trouve l’encyclopédie De proprietatibus rerum de Barthélémy l’Anglais, devenu après traduction Elucidari de las proprietatz de totas res naturals. […]. Une encyclopédie qui compile les savoirs de l’époque, témoignage exceptionnel de la vie culturelle.

Maurice Romieu, ancien maître de conférences à l’Université de Pau, nous présente les deux ouvrages et nous en montre toute l’importance dans l’histoire des idées. Pour juger de la qualité de la connaissance de l’époque, vous pourrez lire deux extraits : De Vasconia o Gasconha (Sur la Gascogne) et De ciconia o ganta (Sur la cigogne)

L’article vous propose d’explorer :
De proprietatibus rerum (DPR)
L’Elucidari de las proprietatz de totas res naturals
L’extrait De Vasconia o Gasconha, qui présente ce qu’était alors la Gascogne
L’extrait De ciconia o ganta, qui présente le comportement des cigognes.

De proprietatibus rerum (DPR)

Bartholomeus Anglicus - Elucidari
Bartholomeus Anglicus

Cet ouvrage a été écrit en latin, vers 1240, par un moine franciscain anglais Bartholomeus Anglicus (Barthélémy l’Anglais). Ce moine a enseigné la théologie successivement à Paris et à Magdebourg, en Saxe.

Le DPR a eu un succès considérable. Il a été traduit en occitan (vers 1345-1350) par un auteur anonyme, en français (vers 1372) par Jean Corbechon, sous le titre Livre des propriétés des choses. Il a été traduit aussi en anglais (vers 1398), en espagnol, en italien et en flamand, au siècle suivant. Il n’existe qu’un seul manuscrit de la traduction en occitan. En revanche, pour la traduction française, environ une trentaine de manuscrits ont été conservés. Ils datent du XIVe et XVe siècles.

Leur ont succédé différentes éditions imprimées (incunables), la première de 1472, la dernière de 1609. (On désigne par le nom « incunables » les textes imprimés aux premiers temps de l’imprimerie, généralement avant 1500.)

La nature et l’objectif du De proprietatibus rerum

Lettrine -Elucidari
Texte au-dessus de la lettre C: INCIPIT PROHEMIUM DE PROPRIETATIBUS RERUM FRATRIS BARTHOLOMEI DE ORDINE FRATRUM MINORUM (Commence le prologue [du livre] des propriétés des choses, du frère Barthélémy de l’ordre des frères mineurs.)

Le DPR est un ouvrage qui explique les choses, le mot « choses » désignant les éléments de la création. Ces éléments sont classés et hiérarchisés : on commence par Dieu puis on évoque les anges. On passe ensuite à l’homme (l’âme d’abord, puis le corps) et on termine par l’évocation de toutes les réalités matérielles existant dans le Ciel et sur la Terre. Le tout divisé en 19 livres.

Dans un prologue, l’auteur explique son objectif.  « Comprendre ce qui est obscur dans les saintes écritures, ce qui est donné de façon cachée par le Saint-Esprit derrière les figures et les paraboles…». En fait, il s’agit d’accéder à l’immatériel en partant du matériel, de ce qui est visible, perceptible.

L’auteur explique aussi sa méthode : procéder à une recension de toutes les connaissances. « Dans ces livres, j’ai peu ou rien mis du mien mais tout ce qui y est je l’ai pris des livres authentiques des saints et des philosophes et je l’ai rassemblé, compilé brièvement. ».

Le DPR est donc une compilation de caractère encyclopédique qui expose l’ensemble des connaissances de l’époque (début du XIIIe siècle).

Les sources du De proprietatibus rerum

L’auteur a pris les éléments de son livre là où ils se trouvaient, notamment chez différents auteurs grecs comme Aristote, latins comme Varron (auteur du De rusticis ; mais la plus grande partie de son œuvre a été perdue), Pline l’ancien, auteur d’un ouvrage à caractère encyclopédique appelé Naturae historiarum libri (Livres des histoires de la Nature)37 livres). Ces auteurs étaient déjà des compilateurs.

Isidore de Séville

Isidore de Séville

Cependant l’auteur qui a été le plus mis a contribution pour le DPR reste Isidore de Séville (fin VIe – début VIIe). Son ouvrage en 20 livres intitulé Etymologiae a circulé dans toute l’Europe et a été largement utilisé par Barthélémy l’Anglais. Isidore de Séville est unanimement considéré comme le père fondateur de l’encyclopédisme médiéval. Il se revendique compilateur et donne à ce nom une connotation positive :
« Le compilateur est celui qui mélange des choses dites par d’autres avec les siennes propres, à la façon des marchands de couleurs qui ont coutume de mélanger différentes substances dans le mortier… »

Isidore utilise une méthode qui lui est propre, celle de l’étymologie. Chaque chose est désignée par un mot et l’analyse du mot fournit des éléments sur la chose. La recherche des différentes étymologies d’un mot permet de mieux cerner la chose. Un bref exposé sur les particularités de la chose ou une citation viennent souvent confirmer ou préciser la chose.

Prenons par exemple la présentation de l’ours.  « L’ours est ainsi nommé parce qu’il forme ses petits avec sa gueule (ore suo), quasiment orsus. On dit en effet qu’il engendre des petits informes qui naissent comme des morceaux de chair que la mère transforme en membres en les léchant.» De là ce qui suit :  « L’ourse façonne avec sa langue le petit auquel elle a donné naissance.» On croyait que l’ourse ne portait que trente jours, ce qui expliquait la naissance de petits informes, cf. l’expression française « un ours mal léché » = une personne au caractère grossier.

Les compilateurs d’Isidore

Les compilateurs d’Isidore et notamment Barthélémy l’Anglais dans le DPR ont généralement repris les éléments qu’il avait exposés dans les Etymologiae. De leur côté, les traducteurs du DPR ont généralement suivi de près le texte latin, sans le modifier fondamentalement. Voici, à titre d’exemple, le texte de la version occitane concernant l’ours, tel qu’il a été traduit à partir du texte latin du DPR :

« Ursus o urs pren aquest nom quar amb la bocca que es dita « os », lepan, forma los orsatz, quar deformatz los engendra quaysh com pessas de carn las quals la mayre ab la lengua figura e dona faysso de membres… (L’ours porte ce nom car, avec sa bouche qui est dite « os », en les léchant, il donne forme aux oursons car lorsqu’ils naissent, ils n’ont pas de forme. Ils sont des sortes de morceaux de chair que la mère met en forme et transforme en membres avec sa langue.)

Le contenu du De proprietatibus rerum ?

De proprietatibus rerum – P. 1 d’un incunable imprimé à Lyon en novembre 1482 par un certain Pierre Ungar.

Le titre parle de « choses ». Ces choses sont au nombre de dix-neuf, chacune étant traitée dans un livre. L’ensemble est donc structuré en 19 livres qui sont eux mêmes organisés en chapitres qui commencent généralement par une lettre ornée. Et les chapitres sont subdivisés en paragraphes signalés par un signe spécifique, sans alinéa.

1 – Dieu ; 2 – Les anges, bons et mauvais ; 3 – L’âme ; 4 – La substance corporelle ; 5 – Le corps humain et ses différentes parties ; 6 – Les âges de l’homme ; 7 – Les maladies et poisons ; 8 – L’univers et les corps célestes ; 9 – Le temps et les divisions du temps ; 10 – Les matières, les formes et leurs propriétés ; 11 – L’air et les vents ; 12 – Les oiseaux ; 13 – L’eau et les poissons ; 14 – La terre et ses parties ; 15 – Les provinces ; 16 – Les pierres et métaux ; 17 – Les plantes et les arbres ; 18 – Les animaux ; 19 – Les couleurs, odeurs et saveurs.

Cette organisation méthodique correspond à une nécessité de clarté. Mais cela ne nuit pas à l’objectif premier qui est de présenter la création comme un ensemble dont les éléments sont indissociables. Cet ouvrage est donc conçu pour être lu en entier.

Cependant, dès le XIIIe siècle, dans ce genre d’ouvrages, commencent à apparaître des tables alphabétiques qui permettent aux lecteurs désireux de rechercher une information précise et de la trouver sans avoir à lire un livre entier ou a fortiori la totalité de l’ouvrage. Cette tendance s’est développée dans les traductions apparues un siècle plus tard environ. Celle du traducteur occitan par exemple. L’Elucidari, en effet, a intégré ces innovations.

Retour en tête

L’Elucidari de las proprietatz de totas res naturals

Le nom Elucidari

Ce nom est un emprunt au latin médiéval elucidarium : « livre qui éclaire, qui révèle ». C’est un dérivé du verbe elucidare « éclairer », d’où « rendre clair, expliquer ». Ce verbe latin a été emprunté par le français sous la forme élucider : « rendre compréhensible, tirer au clair ». Il est d’un emploi courant en français moderne : « élucider une affaire »Elucidarium, c’est le titre d’un ouvrage écrit vers 1100 par un certain Honorius Augustodunensis, moine ayant vécu en Bavière, à Ratisbonne. Malgré son titre, cet ouvrage n’a rien à voir avec l’Elucidari, version occitane du De proprietatibus rerum de Barthélémy l’Anglais.

Le contenu de l’Elucidari de las proprietatz de totas res naturals

La traduction occitane du DPR reprend de façon assez littérale le texte de Barthélémy l’Anglais. Cependant certains passages sont des adaptations plutôt que des traductions. Le traducteur anonyme a aussi repris le plan d’ensemble du DPR. Cependant, pour des raisons qu’il n’explique pas, il a ajouté un chapitre 20 qui parle des nombres, poids et mesures.

En fait, il semble qu’il ait divisé en deux parties le livre 19 du DPR. Il a réservé le chapitre 19 aux couleurs, saveurs et odeurs. Et il a créé le chapitre 20 qu’il a consacré aux nombres, poids et mesures qui, il faut bien le reconnaître, n’avaient aucun rapport avec les couleurs, saveurs et odeurs.

Les particularités et les innovations de l’Elucidari

elucidariLe traducteur a rajouté après l’index, un assez long chapitre sur ce que l’on pourrait appeler des recettes médicales destinées à soigner les maux les plus courants. L’Elucidari comporte ainsi des développements qui ne figurent pas dans le DPR. Ils en font un ouvrage non plus conçu comme une somme mais bien comme un livre consultable capable de répondre aux besoins ponctuels des lecteurs :

  • une table initiale qui donne la liste des chapitres classés par ordre alphabétique au premier mot de la phrase qui commence chaque chapitre. Par exemple : Barba es ornament…, Vasconha o Gasconha es… Milh a mot menut gra… avec un renvoi au folio où se trouve le chapitre en question. Cette table comporte 16 folios sur deux colonnes.
  • un index final où sont classés par ordre alphabétique les noms qui désignent des objets ou des notions : Barba, Vasconha… avec renvoi au folio où se trouve étudié l’objet ou la notion. Cet index comporte 10 folios sur trois colonnes. Mais la correspondance n’est pas toujours parfaite. Le nom milh, par exemple, ne figure pas a l’index final.

Il faut enfin noter que le texte proprement dit, c’est-à-dire celui qui correspond à la traduction du DPR, est précédé d’un poème en vers intitulé : Le Palaytz de Saviesa, 46 quatrains monorimes en vers de 10 syllabes. C’est un texte original qui met en scène le jeune Gaston et dame Sagesse. Celle-ci rappelle au jeune chevalier (donzel) qu’il doit s’instruire dans tous domaines pour mieux assurer son futur rôle de prince.   

Peut-on parler d’encyclopédie à propos de l’Elucidari?

Le nom encyclopédie n’existait pas au Moyen âge. Ce nom emprunté au grec enkuklopaideia (déformation de la forme originelle enkukliopaideia) par l’intermédiaire du latin médiéval encyclopedia, n’apparaît qu’au XVIe siècle en français. Il a été de plus en plus employé à la Renaissance et au cours des siècles suivants, plus particulièrement au XVIIIe siècle.
Le nom grec enkukliopaideia se traduit littéralement par « enseignement circulaire », que l’on peut interpréter comme « enseignement qui fait le tour de toutes les connaissances », le cercle représentant métaphoriquement la perfection.

Si pour le De proprietatibus rerum, l’Elucidari et d’autres livres de ce genre on ne peut pas parler d’encyclopédie au sens moderne du terme, en revanche on peut les qualifier d’ouvrages à caractère encyclopédique car leurs auteurs y ont répertorié l’ensemble des connaissances de leur époque pour les rendre accessibles à un public non spécialiste.
Néanmoins, ces ouvrages restent fondamentalement des compilations dont le contenu est plutôt hétérogène puisqu’ils juxtaposent des informations d’origine grecque, latine, arabe ou médiévale.

Cependant, les auteurs de ces compilations ne se contentent pas de recopier purement et simplement les textes qu’ils utilisent (la propriété littéraire n’existait pas au Moyen âge !). Ils les structurent. Souvent ils les reformulent pour les rendre tout à fait accessibles car leur objectif premier est didactique : il s’agit de faire passer un savoir. En effet, à partir du XIIe siècle, apparaît dans les sociétés occidentales, un désir profond de connaissances, de culture, qui rend nécessaire la création d’ouvrages qui puissent dispenser un savoir ordonné aussi vaste que possible.

Quand et à l’initiative de qui a été écrit l’Elucidari?

Gaston Febus (Livre de la Chasse – BNF)

L’Elucidari ne comporte aucune date. Dans le Palaytz de Savieza, le jeune Gaston est désigné par le terme bèl donzèl qui désigne généralement un jeune gentilhomme qui n’avait pas encore été reçu chevalier.

Sachant que le prince Gaston est né en 1331, qu’il est devenu comte à la mort de son père en 1343, à l’âge de 12 ans, alors qu’il n’était encore qu’un enfant, ce terme n’a pu lui être appliqué que quelques années plus tard, vers 1350. Il avait alors 18/19 ans.

Sachant d’autre part que dans le Palaytz de Savieza, le jeune comte n’est jamais appelé « Febus », surnom qui, d’après les historiens, n’apparaît qu’après l’expédition en Prusse (1357-1358), on pourrait en conclure que la composition de l’Elucidari pourrait se situer vers 1350-1355. Compte tenu que le travail de traduction a pu prendre plusieurs années (4 à 5), la commande pourrait remonter à 1345. Le jeune Gaston a alors 14/15 ans.

Dans cette hypothèse, il est peu vraisemblable que l’initiative en revienne à Gaston lui-même. Elle a donc dû venir de son entourage, peut-être de sa mère Aliénor de Comminges chargée d’assurer une semi-régence et soucieuse de donner à son fils la meilleure préparation possible à ses futures responsabilités. Ou peut-être de ses précepteurs. Le père mort prématurément en 1343 n’avait pas pu former lui-même son fils.
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Maurice Romieu

Extraits de l’Elucidari

      L’extrait De Vasconia o Gasconha, qui présente ce qu’était alors la Gascogne

Cigogne 40x40 - Elucidari      L’extrait De ciconia o ganta, qui présente le comportement des cigognes.




Gaston Febus prince troubadour

La cour de Febus, une cour recherchée

Troubadour - chanter les exploits de Marco Polo
Débarquement dans un port chinois, Devisement du monde, Marco Polo

Gaston III de Foix ou Gaston Febus est un lettré. Ainsi, il entretient un scriptorium, atelier avec des copistes, à qui il demande des travaux qu’il suit de près. Lui-même parle et écrit gascon, sa première langue, la langue d’Oïl, le catalan, le latin et la lenga mondina ou langue de troubadour. Il aime la musique, l’écoute, la compose comme ce motet sur un texte latin Inter densas admirabile est nomen tuum. Il collectionne de grands manuscrits, il les lit, parfois les fait traduire en gascon. Ce sont de livres scientifiques ou techniques comme la fameuse grande encyclopédie Le grand miroir de Vincent de Beauvais, 1258, ou bien des livres chevaleresques, épiques ou romanesques comme le Devisement du monde de Marco Polo, 1298. Febus échange aussi des manuscrits avec d’autres seigneurs.

Des troubadours à la cour de Febus

Aussi se pressent à sa cour trobadors e jonglaires (troubadours et jongleurs) et les grands seigneurs de l’Europe. Le chroniqueur Jean Froissart, ébloui, n’hésite pas à décrire la cour de Moncade comme supérieure à toute autre de son temps.
Febus entretient plus particulièrement un troubadour, Pèire de Rius, dont nous est resté le poème qu’il écrit sur le comte, Armas, amors e cassa, Armes amours et chasse. Ici une courte biographie de Pèire de Rius, les conditions de découverte de son poème et le poème lui-même.

Febus, troubadour : [A]ras can vey del boy fuylar la rama

Troubadour, Gaston Febus prince troubadour
Canso de mossen Gasto

Avec un tel amour des lettres, il fallait bien que le comte s’essayât à l’écriture ! Une canso est parvenue jusqu’à nous, [A]ras can vey del boy fuylar la rama, Ores quand je vois du bois feuillir la rame. Si elle a été conservée, c’est parce qu’il l’avait présentée aux Jòcs floraus de Tolosa. Il a même gagné le prix de poésie, la violette d’or appelée joya.

Consulter le texte original, sa traduction en français ainsi que des éléments de contexte.

 

Le groupe ÒmiOrs propose une version contemporaine et étonnante de ce texte.

Au-delà de la poésie, on peut apprécier l’ancien gascon dans les deux textes présentés dans cet article, du XIVe siècle, et peut-être penser qu’il reste lisible pour un contemporain. Les passionnés pourront même s’amuser à repérer les évolutions de la langue et des graphies.

grafia originau

canso
Gasto
aras
rama
etc.

grafia felibrenca

cansoû
Gastoû
are – ares
rame

grafia classica

cançon
Gaston
ara
rama

Anne-Pierre Darrées