L’humour gascon de Jean Castex

Le Gascon aurait-il un humour spécial ? Oui, selon Jean Castex qui le présente en détail dans son livre, L’humour gascon. Explorons la chose.

Un humour gascon inattendu ! 

de l'humour gascon chez le mari cocu de Madame de Montespan
Françoise de Rochechouart de Mortemart ou Madame de Montespan

Louis-Henri de Pardaillan de Gondrin est marquis de Montespan (en Comminges) et d’Antin (en Magnoac) ainsi que seigneur d’Épernon (proche de l’Ile de France). En 1663, il se marie avec la belle et raffinée Françoise de Rochechouart de Mortemart. Hélas, Monsieur de Montespan n’a pas de fortune à offrir. Aussi part-il à la guerre pour offrir à sa bien-aimée le confort qu’elle mérite.

Pendant ce temps la jeune épouse obtient une place de dame d’honneur de la Reine à Versailles. Elle change son prénom pour celui d’Athénaïs. Quand Louis-Henri revient, c’est pour trouver sa femme enceinte des œuvres royales. Certes la famille a bénéficié de largesses du roi mais cela ne suffit pas à l’époux. Sa riposte laisse sans voix les courtisans de Louis XIV.

La riposte de bravoure et d’humour

Avec beaucoup d'humour gascon, le marquis de Montespan accepta son cocufiage
Louis-Henri de Pardaillan de Gondrin, marquis de Montespan

Au temps du Roi-Soleil, avoir sa femme dans le lit du monarque était pour les nobles une source de privilèges inépuisable. Le jour où Louis XIV jeta son dévolu sur Mme de Montespan, chacun, à Versailles, félicita le mari de sa bonne fortune. C’était mal connaitre Louis-Henri de Pardaillan, marquis de Montespan…

Gascon fiévreux et passionnément amoureux de son épouse, Louis-Henri prit très mal la chose. Dès qu’il eut connaissance de son infortune, il orna son carrosse de cornes gigantesques et entreprit de mener une guerre impitoyable contre l’homme qui profanait une union si parfaite. écrit Jean Teulé.

Car un Gascon sait faire preuve de bravoure et d’humour.  M. de Montespan organise les funérailles de son amour, fait ériger une tombe avec une croix en bois et deux dates 1663-1667. Il prend des vêtements de deuil. Il remplace les plumets de son carrosse par des andouillers de cerfs. Et il traite publiquement le roi de canaille. Une audace jamais vue !

L’humour gascon, qu’es aquò ?

Montespan est-il un original ou un Gascon pur souche ? Autrement dit, les Gascons ont-ils un humour particulier, différent de leurs voisins ? Jean Castex, né en 1929, nous aide à nous y retrouver. Le Gascon n’est pas un Provençal nous dit-il. Ce n’est pas un Cyrano comme l’a dépeint le Marseillais Edmond Rostand. Le Gascon n’est pas non plus un Languedocien qui parle par besoin, même pour ne rien dire, selon les propos de René Nelli.  Jean Castex situe le Gascon plus bruyant que le Périgourdin et moins parpalèr [bavard] que le Toulousain.

Selon les besoins de sa cause, le Gascon aurait la réserve aimable, la promesse facile, l’art de parler. Et même, le Gascon peut avoir le verbe impertinent comme l’Aragonais et lancer vers le Ciel autant de blasphèmes, ou à peu près, que de prières.

Il traduit dans son humour des caractéristiques de son esprit : batailleur, osé, direct, au langage illustré. Bruno Roger-Vasselin précise. Il identifie les différentes formes d’humour que Montaigne utilise dans Les essais : drôlerie, plaisanterie, boutade, truculence, bouffonnerie, aplomb et jubilation.

L’humour, un principe de santé

Étienne de Vignolles, dit La Hire,  compagnon de Jeanne d'Arc
Étienne de Vignolles, dit La Hire, compagnon de Jeanne d’Arc

Le Gascon a besoin de rire et de faire rire. Que cau arríser com un pòt de cramba espotringlat [Il faut rire comme un pot de chambre ébréché]. Il aime la légèreté des propos. Il aime raconter. Tout est sujet à rire, même les moments dramatiques. La célèbre tirade du landais Etienne de Vignoles (1390?-1443), dit La Hire est-elle une effronterie, une hâblerie ou de l’humour ? Sire Dieu, à l’heure du péril, faites pour La Hire ce que La Hire ferait pour vous s’il était Dieu et que vous fussiez La Hire. 

Charles-Yves Cousin d’Avallon (1769-1840) conclut. Vivent les Gascons ! Présence d’esprit, hardiesse poussée, s’il le fut, jusqu’à l’effronterie, habileté à trouver des expédients pour se tirer d’un pas délicat, voilà leurs qualités. Cette présence d’esprit, il en donne maints exemples dans son livre, comme Le Gascon maitre d’hotel:

Un Gascon maitre d’hotel d’un prince et le servant à table, répandit la sauce sur la nappe. Le prince lui dit en riant : j’en ferais bien autant. Je le crois bien, mon prince, répondit le maitre d’hotel, je viens de vous l’apprendre.

La boutade et la sentence

Portrait présumé de Michel de Montaigne
Portrait présumé de Michel de Montaigne

Montaigne le défend, le Gascon est un expert de  la boutade, cette pointe dans l’art de dire, cette saillie d’esprit originale, imprévue et souvent proche de la contre-vérité (définition du CNRTL). C’est cette charge qui secoue l’auditeur, l’allégresse qui s’exalte et la politesse qui s’efface, comme écrit élégamment Bruno Roger-Vasselin.

Jean Castex précise que l’humour gascon a quelque chose d’incisif, ce qu’il appelle la senténcia [sentence].
Il s’agit d’un mot ou d’une courte phrase couperet. Là où le français dira faire des étincelles, le gascon, s’il est plus imagé encore, paraîtra plus ambigu. Il dira hèr petar eths herrets : faire « sonner » les fers.

Cette senténcia est reçue comme une drôlerie en Gascogne, et, souvent, comme une agression par des étrangers.

La gasconnade

Gasconiana, ou recueil des hauts faits et jeux d'esprit des enfants la Garonne, sur l'humour gascon
Extrait de « Gasconiana, ou recueil des hauts faits et jeux d’esprit des enfants la Garonne » de Charles-Yves Cousin d’Avallon

On a parfois confondu humour et vantardise. Et le terme de gasconnade porte un côté négatif. Cousin d’Avallon rapporte que des spectateurs du Cid de Corneille répétant la célèbre phrase Rodrigues as-tu du cœur ? un Gascon répondit Demandez seulement s’il est gascon cela suffit ; dès lors, une expression Rodrigues es-tu gascon ? était devenue à la mode.

Pourtant, il s’agit plus souvent d’une moquerie de soi-même que de vanterie. Le livre d’Avallon, La fleur des gasconnades, est recommandé à toute personne qui s’intéresse à sa santé.

Je suis venu si vite disait un habitant de la Gascogne qui avait couru à une œuvre de charité, je suis venu si vite que mon ange gardien avait de la peine à me suivre.

La trufanderia, autre forme d’humour gascon

Souy tan sadout que n’èy pa mèy nat arrouncilh au bénte. Soi tan sadot que n’èi pas mei nat aronchilh au vente. J’ai tant mangé que je n’ai plus aucun pli au ventre (lexique du gascon parlé dans le Bazadais, de Bernard Vigneau)

Ce qui est notable et qui permet d’affirmer qu’on est bien dans l’humour, c’est que le Gascon n’hésite pas à se mettre en scène et à à se moquer de lui-même. Castex rapproche cet humour de celui des Anglais plus que de ceux d’autres Européens.  La comparaison est, avouons-le, plutôt flatteuse.

L’uelh deu gat

Un autre trait caractéristique du Gascon est sa méfiance naturelle. Que cau sauvà’s ua pèra entà la set [il faut se garder une poire pour la soif] nous rappelle le Landais Césaire Daugé (1858-1945). Les Gascons se méfient, ont l’art de la synthèse, l’habileté à croquer, nous dit encore Jean Castex. Et il est vrai que les sobriquets des villages et des personnes en sont de beaux exemples. Rappelons-nous que ceux qui vivent près de l’Adour sont appelés los graolhèrs [les mangeurs de grenouille]. Ou encore, avec Roger Roucolle, que, dans le coin d’Agos Vidalos, Que vau mes estar crabèr a Agò que curè a Viscòs [Il vaut mieux être chevrier à Agos que curé à Viscos]

Finalement, on retiendra avec Jean Castex le mot de Simin Palay : mès, en aqueste garce de bite, lou mès urous et qui s’en crémes en aquesta garça de vita, lo mes urós eth qui se’n cred… [mais, dans cette garce de vie, le plus heureux est celui qui s’en croit…]

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

Jean Teulé, Le MontespanJulliard, 352 p. (ISBN 978-2260017233). Grand Prix Palatine du roman historique, prix Maison de la Presse 2008, prix de l’Académie Rabelais.
L’ironie et l’humour chez Montaigne, Bruno Roger-Vasselin, 2000
La fleur des gasconnades, Charles Yves Cousin d’Avallon, 1863
Gasconiana, ou recueil des hauts faits et jeux d’esprit des enfants la Garonne, Charles Yves Cousin d’Avallon, 1801
L’humour gascon, Jean Castex, 1985




Quand le gascon influençait la langue française

Per ma fé, le français, comme toute langue vivante, évolue au contact des autres. Au XVIe siècle, les Gascons sont nombreux à la cour, dans l’armée et dans la littérature. Ils vont influencer rapidement la langue de Paris.

Le temps où régnèrent les Gascons

Maxime Lanusse - De l'influence du gascon sur la langue française (1893)
Maxime Lanusse – De l’influence du gascon sur la langue française (1893)

Le professeur grenoblois, Maxime Lanusse (1853-1930), plante sa thèse, De l’influence du dialecte gascon sur la langue française de la fin du XVe siècle à la seconde moitié du XVIIe siècle, dans l’avant-propos : Au XVIe siècle, notre langue, encore en voie de formation, sans contours arrêtés, sans règles bien fixes, se pliait aisément aux goûts et aux humeurs particulières de chaque écrivain ; de sévères grammairiens ne l’ayant pas encore enfermée dans les mailles innombrables d’une syntaxe des plus compliquées, elle subissait, docilement, toutes sortes d’influences. Parmi ces influences, les unes venaient du dehors, de l’Italie surtout et de l’Espagne ; les autres nées sur notre sol même, étaient dues à la vie si puissante alors des parlers provinciaux. (…) Or de tous les parlers provinciaux celui qui a le plus marqué son empreinte au XVIe siècle sur la langue française, c’est sans contredit le gascon.

Pierre de Bourdeilles, dit Brantôme, admirateur de la bravoure des gascons
Pierre de Bourdeilles, dit Brantôme

Pierre de Bourdeilles dit Brantôme (1537-1614) précise que les Gascons étaient honorés pour leur bravoure, aussi copiait-on leur accent, leur empruntait-on des mots et des tournures, jetant même des Cap de Diu. Un Malherbe ou un Pasquier luttèrent pour « dégasconner » la langue. Un jour, M. de Bellegarde demande au grand grammairien s’il faut dire despendu ou despensé. Malherbe répondit que despensé est plus françois, mais que pendu, dépendu, rependu, et tous les composés de ce vilain mot qui lui vinrent à la bouche, étaient plus propres pour les Gascons.

Le gascon ou les langues du midi ?

Girart de Roussillon le conte qui rime en gascon
Mariage de Girart de Roussillon dans un manuscrit du xve siècle attribué au Maître du Girart de Roussillon

À y regarder de plus près, on appelle gascon à cette époque bien plus que les parlers de la Gascogne. La chanson Girard de Roussillon est inventorié au Louvre comme Girard le conte rimé en gascoing. On trouvait à la belle et spirituelle Madame de Cavoye un accent et des mots du pays qui lui donnent plus de grâce. Elle était d’origine languedocienne.

Il n’empêche que l’influence des Gascons de Gascogne sera très importante. En effet, ils vont influencer directement le français, favoriser l’utilisation des mots italiens ou espagnols dans le français, ré-introduire des vieux mots français.

La plus grosse modification porte sur la prononciation

Le thésard nous apporte une information importante. La plus grande influence du gascon sur le français, c’est l’accent qui modifiera par ricochet l’orthographe. Il faut dire qu’à cette époque, on baigne dans le multilinguisme. Si le français joue le rôle de communication inter-communautés, comme l’anglais « globish » d’aujourd’hui, chacun le parle plus ou moins bien en conservant souvent son accent local. La capacité à absorber des idiotismes est grande et ne heurte que quelques puristes comme Malherbe.

Des exemples

Jean Racine (1639-1699)
Ah ! Madame, régnez et montez sur le Trône;
Ce haut rang n’appartient qu’à l’illustre Antigone

Les exemples sont nombreux. L’un d’entre eux, rapporte Lanusse, est l’utilisation de voyelles brèves là où les Français les disaient longues. Ainsi les Gascons disaient patte [pat] au lieu de paste [pa:t], battir au lieu de bastir… et les poètes gascons comme du Bartas en tiraient des rimes inacceptables et reprochées. Pourtant,  cette modification restera et le grand Racine, un siècle plus tard, fait rimer Antigone avec trône !

Une autre modification importante est liée à la confusion des Gascons des sons é fermé et è ouvert et à l’absence du son e. Montluc écrivait le procés et non le procès. Les Gascons disaient déhors ou désir à la place de dehors ou desir. Ou encore il décachette au lieu de il décachte. Corneille, Choisy, Dangeau, Perrault et Charpentier, dans un bureau de l’Académie, se demandaient s’il fallait dire et écrire Les pigeons se becquetent ou Les pigeons se becquètent. Et de répondre : pas se becquètent, c’est une manière de parler gasconne.

Un dernier exemple est le mot pié-à-terre où pié a ajouté un d au XVIe siècle (pied-à-terre) pour mieux exprimer la prononciation nouvelle apportée par nos Gascons : pié-tà-terre. Une horreur combattue par Malherbe !

Les membres de l'Académie Française (dont certains pourfendent le gascon) venant offrir le Dictionnaire au Roi Louis XIV en 1694 (1 sur 1)
Les membres de l’Académie Française venant offrir le Dictionnaire au Roi Louis XIV en 1694

Des mots gascons

Michel de Montaigne fera de nombreux emprunts au gascon
Michel de Montaigne (1533-1592)

Bien sûr les auteurs gascons vont mettre des gasconnismes dans leurs textes. Certains de ces mots gascons vont faire chemin, d’autres resteront la langue d’un auteur. Le célèbre Montaigne écrira appiler (tasser), arenvoyer, bandoulier, bavasser (augmentatif de bavarder), boutade, breveter, cadet, désengager, revirade ou une estrette (attaque).

Côté syntaxe, Montaigne conserve des formes gasconnes : Toute cette notre suffisance ; elles nous peuvent estimer bêtes, comme nous les en estimons ; La santé que j’ai joui ; Pardonne-le ; J’écoute à mes rêveries ; etc.

Enfin, ils réintroduiront – involontairement – des mots de vieux français. Par exemple Montaigne utilise le mot rencontre au masculin ; un encontre en gascon, un rencontre en languedocien mais aussi un rencontre en français à l’époque de Froissart !

Les Gascons favorisent l’adoption de mots étrangers

Clément Marot (1496-1544)
Clément Marot (1496-1544) et les règles d’accord du participe passé empruntées à l’italien

Durant les guerres d’Italie, toute la première moitié du XVIe siècle, les Gascons, très présents dans l’armée, sont à l’aise parce que leur parler est proche. Les lettrés gascons absorbent sans difficulté l’italien et colportent des mots nouveaux. À côté d’eschappée, mot français, on trouvera escapade venant de scappata en italien (escapada en gascon). Le linguiste Claude Hagège dénombre dans les 2000 mots qui entreront ainsi dans la langue française.

Le poète Clément Marot (1496-1544), né à Cahors d’une mère gasconne, fait un passage dans le Béarn puis file à Venise. Là, il emprunte la règle de l’accord du participe passé aux Italiens et la ramène en France. Dommage qu’il n’ait pas plutôt choisi celle du béarnais, plus simple!

Que reste-t-il de cette influence ?

Malheureusement l’auteur ne fait pas cet inventaire. Mais il est clair que si d’autres influences ont effacé certains de ces apports gascons, il en reste encore beaucoup. Si on ne dit plus une cargue, on a gardé cargaison. Le cèpe et le cep proviennent de cep, tronc en gascon. Etc. Etc.

Anne-Pierre Darrées

Écrit en orthographe nouvelle (1990)

Référence

De l’influence du dialecte gascon sur la langue française de la fin du XVe siècle à la seconde moitié du XVIIe siècle, thèse de Maxime Lanusse, 1893




L’ours de la discorde dans les Pyrénées

L’ours est présent dans les Pyrénées depuis près de 250 000 ans. Depuis des siècles, les populations locales entretiennent avec lui des rapports complexes qui se partagent entre respect, amour et haine.

L’ours des Pyrénées

L’ours des Pyrénées est un plantigrade qui peut mesurer de 170 cm à 280 cm pour le mâle et peser de 135 à 390 kg. Il possède un odorat et une ouïe très développés, ce qui le rend difficile d‘approche. Il fuit l’homme et les rencontres sont extrêmement rares.

C’est un très bon nageur et un très bon grimpeur. Il peut courir jusqu’à 50 km/h. Dans son milieu naturel, il peut vivre jusqu’à 40 ans.

C’est un solitaire, sauf durant la période de reproduction. La gestation dure de 6 à 8 semaines et la portée peut aller jusqu’à 3 oursons. Leur mère les allaite et ils restent avec elle environ 6 mois.

L’ours est omnivore. Son régime alimentaire comporte près de 80 % de végétaux divers (fruits, herbes, racines) et de 20 % de viande (petits mammifères, amphibiens, insectes). C’est un opportuniste et il ne dédaigne pas les animaux sauvages et parfois domestiques.

Aire de présence de l'ours dans les Pyrénées en 2018 (40 individus d'après https://www.paysdelours.com/fr)
Aire de présence de l’ours dans les Pyrénées en 2018 – 40 individus recensés (d’après https://www.paysdelours.com/fr)

Une présence ancienne de l’ours

Grotte des Trois Frères (Ariège) - ours criblé de flèches et lapidé
Grotte des Trois Frères (Ariège) – Ours criblé de flèches et lapidé (selon l’Abbé Breuil)

Vers moins 250 000, l’ours est présent dans la quasi-totalité des forêts de l’Europe. Au fil des siècles, sous l’effet de la pression humaine, son aire de répartition se réduit aux massifs montagneux. En France, au XVIIIe siècle, on ne le trouve plus que dans les Pyrénées, le sud du Massif Central, les Alpes et la Franche-Comté.

En 1850, l’ours disparaît de la Franche-Comté. Dans les Alpes, on observe le dernier ours en 1937. Dans les Pyrénées, dans les années 1950, on ne le trouve qu’en deux endroits, Comminges et Béarn qui sera le dernier noyau de présence de l’ours. En 1995, on n’en comptera plus que 5 ou 6.

En 1979, on inscrit l’ours sur la liste des animaux protégés, et depuis 1984, on met en place des mesures de sauvegarde. Un premier lâcher de trois ours slovènes a lieu en 1996, sans aucune difficulté. C’est à partir du lâcher de cinq nouveaux ours en 2006 que des tensions apparaissent. Il y en aurait une quarantaine aujourd’hui.

La place particulière de l’ours dans le patrimoine pyrénéen

L’ours dans les Pyrénées possède une place symbolique. On le vénérait comme divinité dans le panthéon pyrénéen (Artahe, le Dieu ours).

Le conte de Jean de l'ours (JC Pertuzé)
Jean de l’Ours (dessin de J-C Pertuzé)

Il est présent dans de nombreuses légendes comme celle de Jean de l’Ours. Elle commence ainsi : « Il était une fois une pauvre femme qui coupait du bois dans la forêt lorsque l’Ours l’enleva et l’emporta au fond de sa grotte. Après quelques mois, la femme mit au monde un garçon qu’elle nomma Jean… ». Dans les légendes, l’ours avait une sexualité débridée.

La toponymie marque la présence de l’ours : Pic de l’Ossetera, Pic de la Coumeille de l’Ours, Pic de la Tute de l’Ours, bois du Fangassis de l’Ours, Artzamendi (montagne de l’ours en basque), etc. Dans le langage populaire, Que put a l’ors signifie Il sent mauvais, et un orsàs est quelqu’un de bougon et rude.

Dans les carnavals pyrénéens, l’ours émaille les festivités de la Catalogne au Pays Basque.

Le respect dû à l’ours

Les populations pyrénéennes ont toujours eu un profond respect pour l’ours. Elles le voyaient comme un parent éloigné, un homme déchu et sauvage en raison de son apparence physique. Il se dresse sur ses pattes comme un homme. Ses empreintes rappellent celles d’un pied. Il a le même régime alimentaire et il allaite ses petits en position assise. On lui donne le prénom de Gaspard, Dominique ou Martin… Un proverbe basque est tout à fait significatif : Ne tue pas l’ours, c’est ton père.

Pour qu’il ne sache pas que l’on parle de lui, on lui donne des sobriquets : Lo Mèste (Le Maître), Lo Mossur (Le Monsieur), Lo Pèdescauç (Le Va nu-pieds), etc.

Jean-Louis Deschamps, de l’Association des amis d’Aulus et de la vallée du Garbet, raconte qu’il y a encore peu, on faisait la leçon aux enfants au cas où ils rencontreraient l’ours. Approchez-vous de l’animal avec respect et courtoisie car l’ours est le vieux roi des montagnes, très sensible au protocole et aux bonnes manières ; adressez-vous à lui avec politesse, sans hurlements ni simagrées et a fortiori, sans lui jeter des pierres ni s’enfuir en courant, ce qui l’offenserait.

Ne retrouve-t-on pas ces sages conseils dans les dépliants remis aux touristes par les offices du tourisme ?

La chasse à l’ours

Gaston Febus - Le Livre de la Chasse (XIVème s.) et l'ours
Gaston Febus – Le Livre de la Chasse (14è)

Gaston Febus chassait l’ours comme on peut le voir dans Le livre de la chasse. Ce n’est qu’à partir du XVIIIe siècle qu’on introduisit une prime pour la mort d’un prédateur. Commença alors la « guerre aux ours » jusqu’à l’interdiction de la chasse à l’ours en 1962.

Les rencontres avec les bergers étaient peu nombreuses. Un manuscrit de 1713 relate comment les bergers se préservaient de l’ours « en montant sur le premier arbre qu’ils trouvent, armés d’une dague et d’une petite cognée qu’ils portent toujours pour couper du bois dans la montagne. L’ours, quoique lourd et pesant, grimpe sur l’arbre avec assez de facilité. Mais dès qu’il avance les pattes pour saisir avec les griffes le pâtre, celui-ci les lui coupe à coups de cognée ». Une fois à terre, et sans ses griffes, c’est plus facile pour le tuer.

Mais si le berger n’avait pas le temps de monter dans un arbre, il devait affronter l’ours. L’ours se lève tout droit sur ses pieds de derrière pour prendre au corps le pâtre qui se présente à lui. Ils s’embrassent tous deux, et le pâtre, qui est armé d’une dague, a l’adresse de faire passer le museau de l’ours par-dessus son épaule, sur laquelle il le tient étroitement serré. L’ours, qui est plus fort. le renverse à terre, et s’ils se trouvent sur un penchant, ils roulent ainsi embrassés jusqu’à ce que le pâtre a tué l’ours à coups de dague qu’il lui plonge dans les reins.

Chaque vallée avait ses « chasseurs »

L'intrépide Bergé, tueur d'ours
L’intrépide Bergé, tueur d’ours

Le plus célèbre était Pierre Bergé de Laruns qui tua, dit-on 40 ours, et dont la renommée monta jusqu’à Paris. Ses exploits sont racontés dans le journal L’indépendant du 2 septembre 1858, dans Le Petit Journal de 1863 et fit même l’objet d’une édition Le Tueur d’ours, histoire de Bergé l’intrépide, par Ed. Sicabaig.

Les orsalhèrs ou montreurs d’ours

Montreur d'ours à Luchon en sept. 1900 (E. Trutat)
Montreur d’ours à Luchon en sept. 1900 (Photo E. Trutat)

Le métier de montreurs d’ours était pratiqué depuis le Moyen-âge. A partir de la fin du XVIIIe siècle et jusqu’à la première guerre mondiale, on vit des centaines d’orsalhèrs d’Ercé, Oust et Ustou en Ariège parcourir le monde pour montrer des ours.

Les orsalhèrs récupéraient les jeunes ours et n’hésitaient pas à tuer la mère pour s’en emparer. Ils les élevaient au biberon et leur apprenaient quelques tours pour divertir le public. L’ourson perdait son caractère sauvage, était ferré et on lui mettait un anneau autour du museau pour le tenir avec une chaîne.

Des familles d’orsalhèrs jusqu’aux Etats-Unis

Montreur d'ours pyrénéen en Angleterre
Montreur d’ours pyrénéen en Angleterre

Les habitants d’Ercé sont surnommés les Américains car ils furent nombreux à s’établir aux États-Unis. Après la première guerre mondiale, de nombreuses femmes émigrèrent dans la région de New-York Elles allèrent rejoindre les orsalhèrs et occupèrent de emplois dans l’hôtellerie et la restauration. Une nouvelle vague d’émigration se produisit après la seconde guerre mondiale pour rejoindre des parents déjà installés. Aujourd’hui encore, cinq restaurants new-yorkais sont tenus par des descendants des montreurs d’ours d’Ercé. Dans Central Park, il y a un rocher baptisé « Le Roc d’Ercé ».

En 1906, une foule de 300 personnes, le curé et trois ours empêchèrent l’inventaire des biens de l’église de Cominac, hameau d’Ercé ! Le percepteur d’Oust venu faire l’inventaire n’insista pas ….

Deux films racontent la vie des orsalhèrs ou montreurs d’ours: La vallée des montreurs d’ours de Francis Fourcou et L’orsalhèr, film en gascon de Jean Fléchet.

Le programme de restauration dans les Pyrénées

L’ours est protégé depuis 1982. En 1990, l’Etat prend des mesures strictes qui occasionnent, notamment en Béarn, de fortes protestations. Certains disent que des fonctionnaires du Ministère de l’Agriculture agissent en sous-main pour combattre l’influence grandissante du Ministère de l’Ecologie et lancer de grands projets d’aménagement …

Le camembert de l'Oust : ours et la publicité
L’ours et la publicité

En 1996, un premier lâcher de 3 ours à Melles en Haute-Garonne n’a pas suscité de protestations. Ce n’est qu’en 2006 avec le lâcher très médiatisé de 5 nouveaux ours que des tensions sont apparues. Les lâchers suivants ont été plus discrets.

Les uns considèrent que la réintroduction de l’ours est inutile, coûteux et dangereux pour l’avenir de l’activité agricole en montagne. Les autres estiment que c’est une chance pour l’activité économique montagnarde.

L’État consacre chaque année près de 2 Milliards d’euros au programme ours. 60 % concernent le pastoralisme. L’Etat finance une centaine d’emplois de bergers. Le Patou des Pyrénées fait son retour comme élément du patrimoine. Des groupements d’éleveurs créent des labels autour du retour de l’ours. Par exemple, le fromage Pé descaus en Béarn ou la « Viande du Pays de l’Ours » en Haute-Garonne. Ils contribuent à améliorer les revenus des agriculteurs.

L’ours cristallise les difficultés de l’agropastoralisme

Les bergers se mobilisent contre la réintroduction de l'ours
Les bergers se mobilisent contre la réintroduction de l’ours

L’agriculture montagnarde est dans une situation difficile. Les prix de vente n’ont pas évolué depuis 1980. le nombre d’actifs diminue dans les exploitations. Et la moyenne d’âge des actifs agricoles augmente.

Dans les Pyrénées-Atlantiques, la production ovine se tourne davantage vers le lait pour la fabrication de fromages. La présence des bergers est encore forte. Dans d’autres secteurs, la production est devenue extensive et consacrée à la production d’agneaux pour la viande. On y a abandonné progressivement le gardiennage. À cela s’ajoutent les mesures de la nouvelle PAC (Politique Agricole Commune) qui paraissent peu cohérentes.

C’est dans ce contexte que le programme de réintroduction de l’ours cristallise les mécontentements. L’ours est le révélateur d’une crise profonde de l’agropastoralisme.

Le compagnon de toujours

Teddy Bear, l'ours en PelucheC’est toujours à l’ours que l’on confie ses secrets. Le Nounours est né en 1903 près de Stuttgart en Allemagne.

Les américains l’appellent Teddy Bear en souvenir d’une partie de chasse de Théodore Roosevelt, alors président des Etats-Unis. Il refusa de tirer sur un ours attaché par les organisateurs de la chasse. Rose et Morris Mictchom immortalisèrent cet épisode en créant un ours en peluche baptisé Teddy.

Serge Clos-Versaille

Références

L’ours et les brebis, Lamazou (E.), 1988, Paris, Payot, 203 p.
Histoire de l’ours dans les Pyrénées, de la préhistoire à la réintroduction, Marliave de (O.), 2000, Bordeaux, Sud-Ouest, 254 p.
Le tueur d’ours, histoire de l’intrépide chasseur (Gallica-BNF)
Réseau suivi de l’ours de l’ONCFS




Jean Bourdette, per amou det Labéda

Certains Gascons comme Jean Bourdette méritent d’être connus même s’ils ont été discrets dans leur vie. Cet historien publia une bonne quarantaine d’ouvrages sur le Lavedan et quelques lieux à l’entour. Il publia aussi un épais lexique de gascon lavedanais. Ainsi, il nous fournit une vraie mine de connaissance. Encore un Gascon de renom.

Série Gascons de renom : Jean-Baptiste Sénac, Guillaume Saluste du BartasAntoine de NervèzeSans MitarraJacques LacommeAlexis PeyretMarcel AmontIgnace-Gaston PardiesAndré DaguinJean LabordeJoseph du Chesne.

Jean Bourdette

Jean Bourdette (1818-1911)
Jean Bourdette (1818-1911)

Jean Bourdette (1818-1911) est né à Argelès-Gazost. Il y passe son enfance.  Il suit des études d’ingénieur agronome à la prestigieuse Institution royale agronomique de Grignon, en Île de France, un ancêtre de l’actuelle AgroParisTech. Ensuite, il enseigne les sciences naturelles à Paris, fait des recherches à l’Observatoire avec Urbain Le Verrier, le papa de la météo,  dirige la Mission Égyptienne de Paris.

À 60 ans (1878), il décide de quitter ses fonctions et s’installe à Toulouse. Là, il travaille avec le botaniste Gaston Bonnier et parcourt les piémonts pyrénéens, Couserans, Comminges, Vallée d’Aure, Lavedan.

Pourtant, Jean Bourdette est avant tout un chercheur et un fouilleur de livres. Il délaissera rapidement la botanique. Muni d’une loupe, il se consacrera à l’étude de documents, d’archives sur son Lavedan natal. Il publiera pendant 21 ans un très grand nombre d’ouvrages sur cette région.

Jean Bourdette écrit per amor deth Lavedan

Per amou det Labéda / Per amor deth Lavedan (Par amour du Lavedan) est la devise de l’historien qu’il inscrit sur tous ses ouvrages. En 1903, l’Escole Gastou Fébus lui remet le prix d’honneur pour son travail. Pourtant, la plus grosse partie reste à venir.

Jusqu’à son dernier souffle, Bourdette écrit des notices très ciblées sur un thème. Elles peuvent être courtes, d’une bonne soixantaine de pages comme les Notes historiques sur les seigneurs de Montblanc à Esquièze en Barège, où il énumère les familles ayant possédé la seigneurie de Monblanc jusqu’à ce qu’elle soit donnée au Prieuré de Héas. Plus souvent, il développe les informations collectées avec précision et netteté, jusqu’à plus de 700 pages comme la Notice des abbés Lays du Labéda.

Ses ouvrages sont indispensables à toute étude sur cette région, en particulier parce qu’il y conserve la mémoire collective, celle des familles et les coutumes. Dix-sept de ses publications sont à disposition à la bibliothèque de l’Escòla Gaston Febus.

Jean Bourdette publie Froidour

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Non content de ce travail de fourmi, notre historien veut aussi faire connaître un ouvrage majeur sur la Bigorre. Il ne s’agit pas du manuscrit de Guillaume Mauran, Sommaire description du Pays et Comté de Bigorre, datant de 1614 ou peu après, qui fut édité, avec des notes complémentaires, par Gaston Balencie en 1887. Jean Bourdette, lui, voulut faire connaître le travail remarquable du Picard Louis de Froidour (1625?-1685), Grand-Maître des Eaux et Forêts au département de Languedoc, Guienne, Béarn, Basse-Navarre, Soule et Labourd.

Froidour avait écrit le Mémoire du pays et comté de Bigorre, probablement entre 1675 et 1685. Il s’agit d’une description du pays tels que l’a vu le Picard, d’abord une description géographique puis de son administration (justice, administration des eaux et forêts, feux de taille…).

Ce livre regorge d’informations sur la vie des Pyrénéens. Jean Bourdette explique par exemple qu’ayant besoin de sel pour réchauffer et purger les bestiaux pendant les périodes de neige, c’est la raison sans doute pour laquelle ils ont joui, jusques à présent, de la franchise et de la liberté de prendre du sel en Espagne, en Béarn ou ailleurs, ainsi que bon leur semble. Bien sûr, le peuple, gros consommateur de sel, est très opposé à l’impôt sur cette denrée, la gabelle. En Comminges, Froidour rapporte : Ils me dirent naïvement, en peu de paroles, qu’ils ne subsistaient que par le bétail, que leur bétail ne subsistait que par le sel, et que leur ôter le sel c’était leur ôter la vie, et qu’ils aimeraient beaucoup mieux mourir les armes à la main, que de mourir de faim et de misère.

Qu’ei monstruós de mespresar la lenga

Bourdette ne peut s’intéresser à l’histoire de son pays sans s’intéresser au gascon écrit et parlé dans cette région. D’ailleurs, il précise Tout Labedanés qe déou sabey era suo lenca de may, q’ey hountous d’ignourà-la, q’ey moustrous de mespresà-la. / Tot Lavedanés que dèu saber era lenca de mair, qu’ei hontós d’ignorar-la, qu’ei monstruós de mespresar-la. / Tout Lavedanais doit savoir la langue maternelle. Il est honteux de l’ignorer, il est monstrueux de la mépriser.

La route de Gavarnie au Pas de l'Echelle
La route de Gavarnie au Passage de l’Échelle

Ses notices sont d’ailleurs emplies de noms locaux et l’on peut ainsi apprendre ou se remémorer que la cascade de Gavarnie est appelée par les gens du pays et pich dèt Marbourè / eth pish deth Marborè / La pisse du Marboré ou que l’actuel pic de Montaigu est appelé à Bagnères le pic de Deux Heures. Ou encore que la petite vallée ou vallée de Barège communique avec le Lavedan propre ou grande vallée par le difficile pas de la scala (passage de l’échelle).

Jean Bourdette, consulté en 1889 par Miquèu de Camelat, conseillera au jeune auteur d’écrire en lavedanais (Camelat est né à Arrens, Lavedan). Ce que celui-ci fera pendant quatre ans, avant de choisir le béarnais de la plaine qu’il juge plus classique (ou plus connu ?).

Jean Bourdette conserve la langue

En érudit et conservateur de patrimoine culturel, Jean Bourdette se lance dans la réalisation d’un lexique et d’une grammaire. Seul le premier, Essai de vocabulaire du Gascon du Lavedan, sera achevé en manuscrit (il ne sera pas publié). Il est conservé au Musée pyrénéen de Lourdes (4 volumes, 1404 pages).

Jean Bourdette - essai de vocabulaire lavedanais, p. 1391
Jean Bourdette – Essai de vocabulaire du Gascon du Lavedan, p. 1391

Grâce à ce vocabulaire, vous pourrez parler montagnard en utilisant les arrealhs (éboulis), la coma (combe), le coret (petit col), le lità (couloir d’avalanche), la massavielha (roche usée par un glacier), l’ola (le cirque) ou la gauba (lac de montagne) tout en visant le som (sommet). Et, plus curieusement, vous pourrez aussi trouver un davantaiga (chemin qui mène à l’est de l’eau).

Enfin vous saurez différencier un bualar (pacage réservé aux bovins) d’un vedath (lieu interdit au bétail), écouter la balaguèra (vent du sud) et comprendre l’histoire de l’artiga que vous traversez (pâturage défriché).

Reprouès det Labedâ aplegats per Jean Bourdette

Jean Bourdette a édité en 1889 un recueil de 420 proverbes, locutions, comparaisons et sobriquets de son pays. Dans l’avertissement, le scientifique précise la prononciation et ses choix de graphie. Il n’y a pas de norme en cette époque.

Certaines expressions sont des expressions amusantes comme Doumâ q’ey u feniàn / Doman qu’ei un feniant / Demain est un fainéant, que l’on peut répondre à quelqu’un qui dit Q’at harèy doumà / Qu’ac harèi doman / Je le ferai demain.

Crue du 27/10/1937 à Agos-Vidalos
Crue du 27/10/1937 à Agos-Vidalos

Certains sont des constatations du peuple comme celui qui note les ravages des crues du Gave détruisant régulièrement berges et prairies ou changeant son cours :
Et mes gran proupiétàri det Labedà qu’ey et Gàbet.
Eth mes gran propietari deth Lavedan qu’ei eth Gavet. 
Le plus grand propriétaire du Labédà, c’est le Gave.

Bourdette ne peut d’ailleurs s’empêcher de reprocher aux Lavedanais leur fatalisme au lieu d’engager les travaux ad hoc.

Les parentés avec les peuples voisins

Ce recueil de proverbes présente une particularité intéressante. Jean Bourdette note les parentés ou emprunts à d’autres langues, comme les emprunts du lavedanais à l’espagnol. Il note aussi des proverbes similaires en français, ou en espagnol ou même, pour l’un en anglais !

Par exemple Deras olhas coundadas et loup qe s’en minjè / Deras òlhas condadas eth lop que se’n mingè / Des brebis comptées le loup en mangea. Effectivement, on retrouve le proverbe espagnol De lo contado come el lobo. La signification et l’image sont les mêmes. Il s’agit d’une critique de l’excès de contrôle qui n’empêche pas la perte de ce que l’on cherche à maitriser.

Ou encore Jean Bourdette rapproche :
En caza de hàoure, cabliha de husta / En casa de haure, cavilha de husta / En maison de forgeron, cheville de bois.
En espagnol, En casa del herrero, cuchillo de palo /  En maison de forgeron, couteau en bois.
Et en français : Les cordonniers sont les plus mal chaussés.
La même idée est exprimée mais d’une façon différente en français.  Encore une occasion de voir la proximité des deux côtés des Pyrénées.

Le souvenir

Lourdes et Argelès-Gazost ont gardé trace du chercheur infatigable. Elles lui ont offert le nom d’une rue, et même d’une école primaire pour Argelès.

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Références

Notes historiques sur les seigneurs de Montblanc à Esquièze en Barège, Jean Bourdette, 1898
Mémoire du Pays et des Etats de Bigorre, Louis de Froidour, 1892
M. Bourdette, Adrien Planté, Reclams de Biarn e Gascounhe, Deceme 1911, p.324




Librairies, rayon littérature gasconne

La littérature en gascon est un art ancien et vivant qui mérite d’être soutenu, valorisé. Des écrivains contemporains proposent des ouvrages de valeur. Dans quelles librairies peut-on les trouver ? Qu’écrivent-ils ? Quelques suggestions pour dénicher de beaux cadeaux de Noël, comme Manipòlis de Jean-Luc Landi.

Les librairies, lieux naturel de vente des livres

Qu’il s’agisse de librairie numérique ou physique, c’est bien là que l’on va chercher les livres. Pour acheter un ouvrage précis, les sites Internet permettent son achat rapide. Des livres en gascon y sont. Par exemple Lalibrairie.com, la librairie en ligne qui défend les libraires indépendants, propose l’étonnante Grammaire gasconne Glossaire gascon-languedocien de Gabriel Roques, dont la première sortie fut en 1913. Et il y a eu 22 rééditions !

Librairies sur Internet -Edicions Reclams
Edicions Reclams

L’incontournable Amazon propose Isabèu de la Valea, d’Éric Gonzalès, recueil de nouvelles dont nous avons déjà parlé. Etc.

Les maisons d’édition gasconnes, Per Noste Edicions et Edicions Reclams ont leur propre site où elles proposent une vente en direct de leurs productions.

Les librairies de proximité

Pierre Bec en librairies gsconnes
Pierre Bec en vente à la librairie Vanin – Saint-Gaudens ( 31)

Un livre, c’est aussi une rencontre, un parfum, un toucher. Si vous voulez prendre le temps de regarder les livres, d’en discuter avec le libraire, de vous faire conseiller, ou encore d’écouter des lectures, de rencontrer des auteurs, personne ne remplace le libraire de votre ville. Et plusieurs d’entre eux choisissent avec soin des bouquins qui parlent de la région, des randonnées, des lieux, des personnages. Ceux-là ont souvent un rayon de littérature en gascon.

Par exemple, la librairie Vanin, à Saint-Gaudens, propose des œuvres de Pierre Bec (1921-2014), grand romaniste, parlant plusieurs langues, et qui passa son enfance à Cazères-sur-Garonne. Son Anthologie des troubadours est une référence. Pierre Bec en gascon c’est une écriture fluide, de bonne qualité. Son Racontes d’ua mòrt tranquilla, qui met en scène des personnages et des situations totalement différentes dans sept nouvelles, a un succès qui ne se dément pas.

Des librairies nouvelles qui ont de l’audace

Arreau et sa librairie toute nouvelle
Découvrez le Vagabond Immobile – 44 Grand Rue à Arreau (65)

Arreau est un petit village de 757 habitants. Témoin d’un passé lointain, son nom viendrait de la langue locale pré-romane harr– (harri = pierre en basque). Village qui mérite de s’arrêter pour sa Maison des fleurs de lys, sa commanderie, le château de Camou, et sa volerie, Les Aigles d’Aure tenue par des experts passionnés, la famille Alberny.

Et c’est aussi l’occasion de rencontrer Alain Pouleau, le nouveau libraire qui vient d’ouvrir la librairie Le vagabond immobile. Ancien journaliste, amoureux des livres, il a quitté les Alpes pour revenir vers son pays d’origine, la Gascogne. Il choisit avec attention des livres superbes, comme Sommets des Pyrénées de François Laurens, guide de haute montagne et photographe, originaire de la vallée de Luchon.

Jean-Louis Lavit

Et il expose un rayon de livres en gascon comme l’étonnant Blind date de l’auteur bigourdan bien connu, Jean-Louis Lavit. Vous y dénicherez des livres bilingues sur les Pyrénées tels Sorrom Borrom ou le rêve du Gave de Sèrgi Javaloyès, ou encore l’épopée quasi mystique Roncesvals (Roncevaux) de Bernart Manciet.

Le Moment librairie

Le Moment Librairie à Salies de Béarn
Le Moment Librairie 3 Place du Bayaà à Salies de Béarn

De même, Le Moment Librairie a ouvert le 15 avril 2019 à Salies du Béarn. C’est une librairie indépendante, la seule en Béarn-des-Gaves ! Laure Baud qui vient du monde de la bande dessinée, et Olivier Argot, ancien bibliothécaire, cherchent à y promouvoir le livre et la création littéraire.

Les deux associés souhaitent faire de leur librairie un espace de rencontres et d’échanges, un lieu vivant, acteur de la vie culturelle.

Les librairies de référence

Librairies - La Tuta d'Oc
La Tuta d’Òc – 11 rue Malcousinat – Toulouse (31)

On trouve un livre en gascon dans toute bonne librairie, pourrait-on dire.

Les très grandes comme Occitania (plus de 30 ans de mise à disposition de littérature en langue d’oc), Ombres Blanches et La Tuta d’òc à Toulouse, Mollat ou La machine à lire à Bordeaux en sont des témoignages.

 

 

La librairie Le Vent des Mots à Lannemezan (65)
La librairie Le Vent des Mots à Lannemezan (65)

Le Vent des mots à Lannemezan ou L’Escapade à Oloron Sainte-Marie sont des références connues des lecteurs. Ils ont leur rayon gascon.

Plus récemment, l’Espace Culturel de Leclerc s’intéresse à l’édition en gascon. Celui de Tarbes, celui d’Oloron Sainte-Marie ont fait une timide place à notre littérature. Cela devrait s’accentuer.

La diversité de l’offre

La littérature gasconne est diversifiée. De nombreux genres sont présents, roman que ce soit fiction, science-fiction ou roman policier,  nouvelle, conte, poésie, épopée, théâtre, essai…

Eric Carle – La gatamina qui … (Per Noste)

Per Noste par exemple a une belle offre de littérature pour enfants. La gatamina qui avè hèra de hami, traduction de The very hungry caterpillar de l’Américain Eric Carle, est une splendeur. Plus récemment de jeunes auteures, Matilda Hiere-Susbielles (bien connue des lecteurs de l’Arraton deu castèth) et Belina Cossou ont publié onze contes regroupés dans Lo horvari de las hadas.

Bernat MancieLibrairies gasconnes - Roncesvals (Reclams)
Bernat Manciet – Roncesvals (Reclams)

Les grands auteurs classiques sont édités, réédités, numérisés. La bibliothèque de l’Escòla Gaston Febus fait un travail de fond en ce sens, avec l’aide du CIRDOC. Les deux géants Michel Camélat et Bernard Manciet sont sur les étagères des Edicions Reclams.

Et, heureusement, de nouveaux auteurs ont pris le relais. Des auteurs à découvrir ou à relire. Des auteurs qui continuent à donner éclat à la littérature en gascon.

Conseil de Noël : Manipòlis de Jean-Luc Landi

Jean-Luc Landi

Pourquoi ce livre ? Parce qu’il contient toute la verve gasconne, qu’il parle de trois agressions et qu’il est très actuel. En effet, l’auteur, Jean-Luc Landi, nous offre trois nouvelles complètement différentes et joliment écrites. La première, Volusian Glandàs lo caçaire, àlias Doble-bang, raconte une chasse au sanglier dans le Vic Bilh :

— Hòu, Polinari !… 
Bang ! Bang ! Lo tarrible brut que’u pleè lo cap, un gost de trip mau cueit que’u colava dens la ganurra.
— Vedes pas ? Que soi jo ! 

— Hé, Poulinari !…
Bang ! Bang ! Le terrible bruit lui résonna dans la tête, un goût de boudin mal cuit lui coula dans le gosier.
— Tu vois pas ? C’est moi !

Librairies gasconnes - Jean-Luc Landi - Manipolis (Reclams)
J-Luc Landi – Manipolis (Reclams)

La deuxième nouvelle, Actes deu collòqui : la manipulacion, raconte un colloque fictif d’occitanistes et débute ainsi : Se soi a escríver çò que legetz, que’n poderatz concludir que la hèita s’acaba pro plan tà jo. [Si je suis à écrire ce que vous lisez, vous pourrez en conclure que l’événement s’est assez bien terminé pour moi.] Car, un colloque ainsi n’est jamais de tout repos ! Et, cette fois-ci, c’est pire encore. Lo Loló qu’èra penut per la cravata a un braç deu dequerò. Los pès a un mètre au dessús deu sòu. La soa cara congestionada ne deishava pas nat espèr. [Loulou était pendu par la cravate à un bras du bonhomme. Les pieds à un mètre au-dessus du sol. Son visage congestionné ne laissait aucun espoir.]

Dépaysement complet pour la troisième nouvelle, Arrais d’Islàndia, puisque Jean-Luc Landi nous entraîne en Islande. Après une première impression d’hostilité du paysage, l’auteur nous dévoile les beautés d’un pays et d’un peuple. Et on se surprend à se laisser emporter par la magie du pòple esconut (peuple caché), comme on lirait un carnet de voyage de Jules Verne…

Anne-Pierre Darrées




Roland à Roncevaux, une épopée, trois visions

Tous les Français se souviennent de quelques épisodes historiques. Roland mourant à Roncevaux et sonnant du cor pour avertir Charlemagne, en fait souvent partie. Pourtant, plus qu’un événement historique, il s’agit d’un poème épique.  Et, si la chanson médiévale est très connue, d’autres versions apportent un éclairage historique, poétique et spirituel des plus riches.

Roncevaux, rappel succinct de l’histoire

Une image de Charlemagne, le suzerain de Roland
Charlemagne holding an orb and a sword. – The British Library

Le gouverneur de Barcelone, Souleiman-Al-Arabi demande le soutien des Francs pour aider la ville de Saragosse à résister à l’émir de Cordoue, Abd-Al-Raman. Charlemagne y va. Cela ne se passe pas comme prévu. Il renvoie son armée arrivée par l’est et revient avec celle de l’ouest par Pampelune, puis les ports de Cize. L’affaire est compliquée et, avant de rentrer, Charles rase les défenses de Pampelune, pourtant navarraise. Le 15 août 778 – en représailles ? – les Vascons attaquent et défont son arrière-garde commandée par Roland, préfet de la marche de Bretagne.

Trois grands auteurs, dont deux Gascons, vont chanter cet épisode.

Roland, poème héroïque de Théroulde

Théroulde ou Turold est un trouvère probablement normand du XIe siècle. Il serait l’auteur de la belle Chanson de Roland. Ce poème comprend quatre parties : la trahison de Ganelon, la bataille de Roncevaux, la vengeance de Charlemagne et le jugement de Ganelon. Il débute par la remise en contexte, Charlemagne guerroie en Espagne depuis sept ans :
Carles li reis, nostre emperère magne,
Set anz tuz pleins ad ested en Espaigne

La félonie de Ganelon causera la perte de Roland à Roncevaux
La trahison de Ganelon

Il campe les personnages — les Francs sont les héros — annonce les amitiés, les inimitiés, et les ruses dont la trahison de Ganelon, beau-frère de Charlemagne. Puisque Charles rentre par les ports de Cize, et que son arrière-garde suivra, composée de Roland, Olivier le preux et fidèle compagnon, et 20 000 hommes, Ganelon conseille d’envoyer 100 000 hommes (Li Sarrazins) pour tuer ces derniers.

Li reis serat as meillor porz de Fizers,
S’arère-guarde averat detrès sei mise;
Iert i sis niés li riches
E Oliver en qui il tant se fiet;
.Xx. milie Francs unt en lur cumpaignie.
De voz paiens lur envciez .c. milie,

La bataille de Roncevaux selon Théroulde

Dans la deuxième partie, Roland et les siens combattent avec vaillance les païens et ne sont vaincus que par le nombre. Roland, pur, noble et audacieux mais mourant, tente de briser son épée Durendal et sonne le cor jusqu’à se rompre les veines pour alerter l’empereur.
Li quens Rollans par peine e par ahans,
Par grant dulor, sunet sun olifan;
Par mi la buche en salt fors li cler sancs,
De sun cervel le temple en est rumpant.

Une image populaire de Roland à Roncevaux sonnant le cor
Roland à Roncevaux (778) » – H. Grobet, Histoire de France, Paris (Emile Guérin), 1902.

Et le poète réussit ainsi avec talent et élégance à transformer la défaite de Roncevaux en un glorieux fait de chevalerie, le perdant de la bataille en une victime glorieuse. Bien sûr les méchants seront châtiés.

La bataille de Roncevaux selon Camelat

Miquèu de Camelat, auteur du chant Loup à RoncevauxMiquèu de Camelat (1871-1962), grand auteur d’origine bigourdane, choisit de raconter la bataille dans son épopée sur la Gascogne, Mourte e bibe / Morta e viva / Morte et vive. Il s’agit du cinquième chant Loup a Roncevau / Lop a Roncesvaus / Loup à Roncevaux. Camelat garde la narration héroïque. Toutefois, les héros ont changé de camp. Ce ne sont plus les Sarrasins qui attaquent l’arrière-garde mais les valeureux Gascons menés par leur duc Loup.  Et la terre-même s’en mêle…

                                                    Abéts
De cap en punte, e haus, de moussarigue
Bestits que borrombéyen; lous chibaus
Espauentats, qui-s beden sense abrigue,
Que trenquen lous couèrs dous arnés. A paus
Que-n sorten dous bòs, au miey de la proube,
Batedoùs talhant cap-héns de las cars.
Qu’ey Lop qui lous coumande, e nade lobe
Noû sàute dab la lou adresse aus cars,
Quan se passéje aus dies de hamière.

                                                  Avets
De cap en punta, e haus, de mossariga
Vestits que borrombejan; los chivaus
Espaventats, qui’s veden sense abriga,
Que trencan los coèrs deus arnés. A paus
Que’n sòrten deus bòscs, au miei de la prova,
Batedors talhant cap-hens de las carns.
Qu’èi Lop qui los comanda, e nada loba
Non sauta dab la loa adressa aus cars,
Quan se passeja aus dias de hamièra.

Des sapins / de la cime aux pieds, des hêtres, de mousse / revêtus, tous tempêtent ; les chevaux / épouvantés, se voyant sans défense / rompent les cuirs des harnais. Par moment / sortent des bois, soulevant la poussière / des combattants qui tailladent les chairs. / C’est Loup qui les mène, et nulle louve / Ne bondit si agile sur les chars, / quand elle rôde les jours de famine.

Le poème mi-épique mi-métaphysique de Manciet

Bernard Manciet auteur du poème épique RoncesvalsAvec Bernard Manciet, la bataille de Roncevaux prend un autre tour. On quitte l’héroïsme pour entrer dans l’humanité et, peut-être aussi, la spiritualité. L’armée des Gascons et des Basques est une armée populaire aspirant à la liberté contrairement à l’armée franque, professionnelle et obéissante. Charlemagne est un chef orgueilleux et ambitieux, Loup est noble et magnanime. Afin d’explorer les motivations et les cœurs, le poème se situe juste après la bataille quand l’action est finie.

Il ne s’agit plus de narration mais de dialogues, d’abord entre des éléments, les pierres et la lune qui évoquent lo bèth massacratge de joenèssa / le grand massacre de jeunes gens. Puis, parlant avec les pierres, apparaît Loup Sanche, mèste deus chivaus deu vènt / maître des chevaux du vent et rei deus praubes / roi des pauvres, comme un guide d’un royaume terrestre et spirituel.  Au chant suivant, Charlemagne discute avec la lune et se lamente sur les pertes franques (traduction en français de Manciet) :

me’us sui perduts a la mala jornada
cap a mijorn suu haut de la montanha
ajacats tots e nat ne me’n damòra.
c’est moi qui les ai perdus dans la male journée
vers le midi en haut de la montagne
tous couchés sur terre et aucun il ne m’en reste.

Comme dans les épopées, les dieux sont là et l’ange prévient : ton ostau coneisherà çò qu’es la mòrt / ta maison connaîtra ce qu’est la mort.

Quand Charles rencontre Loup

Celui-ci se présente en expliquant l’étendue de la Vasconie et son aspiration à la liberté :

aqueth lop sui qui buu aus lacs deu cèu
aus estanhs mòrts darrèr los plecs de dunas
buvi a la mar salada ont i caid lo sorelh
aus arbots deus Adors qui sautan
a Garona urosa a l’Ebre vitèc
a la hont fina de Leizar-Ateka
e a la toa grana amna secada
te vui entèr las palmas la desassedar
los aigats tots de mon vielh maine
que me tremblan a las mans
ce loup je suis qui boit aux lacs du ciel
aux étangs morts derrière les plis des dunes
je bois à la mer salée là où tombe le soleil
aux bouillonnements des Adours bondissants
dans Garonne heureuse et Èbre nerveux
à la fontaine fine de Leizar-Ateka*
et à ta grande âme desséchée
je veux de mes deux paumes la désaltérer
toutes les eaux de mon vieux domaine
tremblent dans mes mains

*où s’est déroulée la bataille de Roncevaux.

Le Col de Bentarte - lieu probable de la bataille de Roncevaux
Ports de Cize – lieu probable de la bataille de Roncevaux

Que nul n’ose dire que Charles a pleuré

Charles témoigne malgré tout de son orgueil et de son aspiration de puissance, puis de sa douleur d’avoir perdu Roland.

Carles
çò que vau respóner a las lèrmas de Bretanha?
Lop Sanç
respon : « un puple nòble que lo guarda »
Carles
çò que responerèi aus sons companhs de uèrra?
Lop Sanç
respon-los : « qu’es en guarda bona »
Carles
a la mia amna çò que vau arrespóner?
Lop Sanç
qu’un lop lo velha
mès digun didi pas Carles jamèi avossi plorat
Charles
mais que répondrai-je aux larmes de Bretagne ?
Loup Sanche
réponds : un peuple noble le garde
Charles
que répondre aux compagnons de guerre ?
Loup Sanche
réponds « il est en bonne garde »
Charles
et que vais-je répondre à mon âme ?
Loup Sanche
qu’un loup veille sur lui
mais que nul n’ose dire que Charles a pleuré

Anne-Pierre Darrées

Références

La chanson de Roland, publiée d’après le manuscrit d’Oxford par Francisque Michel,  1974
Roland poème héroïque de Théroulde, traduit en vers français
par P. Jônain, 1860
Morta e viva, Miquèu de Camelat, 2009, version disponible à l’achat
Roncesvals, Bernard Manciet, 2017, version trilingue disponible aux Edicions Reclams




La naissance et la mort des mots

Le gascon a ses mots bien à lui. Pourtant, ne faut-il pas être prudent quand on parle d’un mot typiquement gascon ? Qu’est-ce que cela veut dire ? Quelle est l’influence de l’histoire ou de la géographie ? Que disent nos voisins ou nos anciens voisins ? Les linguistes nous apprennent l’évolution, les influences, les transformations des mots. Quatre exemples, vetèra, cadièra, vèrn, chivau.

Jouons avec les mots. Ils ont une étymologie, voire une histoire. Ils témoignent de l’inventivité d’un peuple, de son passé, de ses relations avec les autres, etc. Sans entrer dans trop de complexité, on peut avoir, en particulier grâce aux atlas linguistiques, une idée de la richesse, de la continuité et des différences des parlers. Prenons quelques exemples.

Des mots d’origine romane 

Divers mots pour génisse
La vedèla o la vedèra o la vetèra

En France, les dialectes sont, majoritairement, des langues romanes et beaucoup de mots proviennent du latin. Pourtant ce ne sont pas forcément les mêmes mots latins qui vont créer le mot d’un dialecte donné. Les atlas linguistiques nous montrent que certains mots utilisés varient selon la géographie. Par exemple, dans les bassins du Rhin et de la Seine on parlait surtout de génisse (jenīcia en latin populaire, junix en latin classique, jeune vache), dans le bassin de la Loire de taure (de taura en latin, vache stérile) et dans le bassin de la Garonne de vedèla (auvergnat, limousin, languedocien), ou vedèra, vetèra (gascon) dérivant du vitellus latin (veau).

Une même origine ne veut pas dire même mot final

Divers mots pour la chaise
La cadièra o cadèira o cadira o carièra

C’est le cas du mot cadièra. kathedra en grec (hedra = siège) deviendra cathedra en latin. En langue d’oïl, il deviendra chaire (Normandie) ou chaise (Centre). En revanche, on dira cador en Bretagne, caïère en Picardie, et cadièra dans une grosse partie du territoire de langue d’òc, dont la Gascogne.

Mais si on regarde de plus près, par exemple sur dico d’òc, c’est encore plus nuancé. En effet, on a
auvergnat : chadeira
limousin: chadiera / chaira / chiera
gascon : cadièra, cadèira, cadira, carièra
languedocien : cadièra
Provençal : cadiera
vivaro-alpin : cadiera, cheiera, chiera

Les influences inattendues d’autres parlers

Deux mots pour aulne
Lo vèrn

Du latin alnus, le tiers nord de la France (au nord d’une ligne allant de l’embouchure de la Loire aux Vosges) nommera ce bel arbre aulne. En revanche, les régions de langue d’òc, le Poitou, le sud de la Bourgogne et de la Franche-Comté, le Piémont, la Lombardie vont adopter les mots vèrnhe, ou vèrn, et plus rarement vèrnha ou vèrna. De même la Bretagne appelée bretonnante dira gwern. Et ces mots viennent tout simplement du gaulois verno!

Le linguiste breton Jean Le Dû note d’ailleurs au sujet du mot jeudi (Jovis dies = jour de Jupiter) : « La coïncidence entre dijòus [gascon] et le breton diziaou laisse deviner une continuité ancienne entre ces deux aires, qui n’ont été séparées que lorsque les populations du bassin de la Loire ont adopté la forme centrale. » Bien sûr continuité ne veut pas dire même langue!

La disparition des mots

L'évolution du mot pour le cheval
Lo cavath o lo chivau

Le romaniste gersois Fernand Sarran, à l’époque élève à l’École Pratique des Hautes-Études à la Sorbonne, écrivit un article intéressant sur l’évolution des mots du gascon : « On sait, par exemple, que la langue ancienne appelait le cheval CAUAT* dans toute la Gascogne. Le français lui a substitué CHIBAU** dès le XVIe siècle, et l’on a tellement oublié la signification de CAUAT qu’on dit aujourd’hui couramment : acauat ser un chibau. Ce qui est une tautologie. ACAUAT est devenu le participe du verbe ACAUA-S qui a perdu son sens particulier de être à cheval pour prendre le sens général de être à califourchon (Cf. le français : être à cheval sur un âne). »
*CAVATH en graphie classique
**CHIVAU en graphie classique

Et de citer bien d’autres mots comme tèsta (=front) en train de disparaitre pour être remplacé par front, capèth (=béret) pour berret.

Les apparitions de mots

Le gascon et les mots nouveaux
Le gascon et les néologismes

Bien sûr une langue est vivante tant qu’elle est utilisée, l’Atlas des langues en danger de l’Unesco estime à 250 000 le nombre de locuteurs gascons. Et aussi une langue est vivante tant qu’elle crée de nouveaux mots, même par simple emprunt à un autre idiome. Si le nombre de locuteurs diminue, le gascon reste assez vivace pour créer encore des néologismes. Par exemple, un virolet est un rond-point, un viravent un parebrise, un boishaglaça un essuie-glace, un corric un courriel, un imèl un e-mail… Saluons aussi le gasconhaliura (cocktail d’armagnac et coca cola) que sirote lo comissari Magret, héros de Jean-Louis Lavit.

Références

L’Atlas linguistique de la France, Gilliéron et Edmont, 1902 – 1912
Les atlas linguistiques: une fenêtre sur le passé des langues, Jean Le Dû, 2008
La revue de Gascogne, Fernand Saran, 1906, p 161




Les manuels des écoles primaires et le gascon

La République a choisi dès le XIXe siècle l’unification de l’enseignement sur tous les territoires français. Les programmes sont définis et certains manuels deviennent de vrais best-sellers. L’Escòla Gaston Febus évoque les plus connus et ceux qui soutenaient l’apprentissage du gascon. Puis, elle vous propose quelques outils récents pour une rentrée scolaire gasconne.

La rentrée d’autrefois, quels manuels ?

Certains manuels scolaires vont avoir un grand succès. La méthode Boscher ou la journée des touts petits, créée par Mathurin Boscher (1875-1915) en 1906 est toujours vendue de nos jours.

Sous la Troisième République, les manuels scolaires se voudront patriotes, rassembleurs. Ce sera le cas du livre de lecture d’Augustine Fouillée.

Le tour de France par deux enfants

Augustine Fouillée, l’auteure du Tour de France de deux enfants

Avec Le tour de France par deux enfants, Augustine Fouillée (1833-1933), dite G. Bruno, aide au renforcement de la lecture des élèves des cours moyens. Elle leur fait découvrir un peu de géographie, quelques activités économiques, des événements historiques, un peu de science. Chacun des 121 chapitres commence par une maxime de morale.

Ce manuel a un succès immense et il sera vendu à plus de 8 millions d’exemplaires. Il sera utilisé jusque dans les années 1950.

 

Il s’agit d’un récit de voyage où André 14 ans et Julien 7 ans se déplacent surtout par fleuve et par mer. Quand ils traversent notre région, les enfants iront de Toulouse à Bordeaux. Le mot Gascogne est cité une fois. Lors de l’emprisonnement à Bordeaux de Duguesclin (1320-1380) par le Prince noir (1330-1376), le chevalier fut autorisé à aller chercher lui même le montant de sa rançon : « Duguesclin quitta Bordeaux monté sur un roussin de Gascogne, et il recueillit déjà, chemin faisant, une partie de la somme. »

Il faut dire que les deux enfants ne verront pas vraiment la Gascogne puisqu’ils prennent le « Canal du Midi », en fait le Canal Latéral à la Garonne. Et le texte, en une petite page, citera uniquement la chaîne des Pyrénées, l’Ariège, les Hautes Pyrénées, « le cirque de Gavarnie avec sa magnifique cascade et son pont de neige qui ne fond jamais ». Le manuel sera plus généreux avec Bordeaux (cité 16 fois) où les enfants font halte afin de voir leur oncle.  « On apercevait en effet Bordeaux avec ses belles maisons et son magnifique pont de 487 mètres jeté sur le fleuve ». On y cite aussi Montesquieu.

Petite histoire de la civilisation française

Alfred Rambaud auteur de La Petite histoire de la civilisation française, un autre manuel bestseller
Alfred Rambaud, l’auteur de La Petite histoire de la civilisation française

Pour les plus grands, Alfred Rambaud (1842-1905) publie en 1890, La Petite histoire de la civilisation française. Un manuel largement illustré, réédité plus de 20 fois et utilisé pendant plusieurs décennies. Il donne les éléments essentiels à retenir en primaire.

Par exemple, il écrit qu’à l’époque de Jules César « on appelait Gaule la région comprise entre l’Océan, le Rhin, les Alpes, la Méditerranée et les Pyrénées. On donnait à tous ses habitants le nom commun de Gaulois. » Et de préciser que la Gaule indépendante (donc hors province romaine) se divise en « trois grandes régions : l’Aquitaine, la Celtique, la Belgique. L’Aquitaine était peuplée par les Ibères, qui habitaient aussi la presque totalité de l’Espagne. Leur langue a donné naissance à la langue basque, que l’on parle encore aujourd’hui au midi de l’Adour. Elle ne se rattache à aucune langue connue. Dans la Celtique, habitaient les Celtes. Ils parlaient des langues dont on peut se faire une idée par celles qu’on parle aujourd’hui en Bretagne. »

Les guerriers gaulois, illustration tirée du manuel La Petite histoire de la civilisation française de RambaudRambaud note aussi : « Dès l’an 125 avant J.-C., les Romains avaient pénétré dans la Gaule méridionale. Ils y avaient remporté des victoires, et, avec les pays conquis, ils avaient formé la Province romaine. C’est le mot dont nous avons fait Provence.« 

Rambaud présente les langues

Dans son premier chapitre sur le Moyen-Âge, l’auteur écrit. « Chaque province avait son parler. Il y eut autant de dialectes français qu’il y avait de nations en France, et pour ainsi dire de Frances différentes. Tous ces dialectes se rattachaient à deux langues principales : la langue d’oïl, dans laquelle le mot oui se prononçait oïl, et la langue d’oc, dans laquelle il se disait oc. »

Et il ajoute « Quelques-uns des dialectes de la langue d’oc comme le languedocien et le provençal sont encore des langues littéraires tandis que les dialectes de la langue d’oïl ne sont plus aujourd’hui que des patois ».

Noste Enric aura droit à un chapitre complet, Le règne d’Henri IV. Dans celui sur le XVIe siècle, on lira que L’infanterie légère se recrutait principalement d’aventuriers gascons, les meilleurs marcheurs de l’Europe.

Les manuels pro-gascons

Recueil de versions gasconnes de Sylvain Lacoste, manuel à l'usage des écoliers gasconsSylvain Lacoste

Même si de nombreux instituteurs ont plaidé pour l’utilisation des langues régionales à l’école, il y eut peu de manuels pour aider les instituteurs. Il faut dire que ceux-ci avaient obligation de n’utiliser que le français. Sylvain Lacoste (1862-1930) publiera toutefois à l’intention du primaire, en 1902, le Recueil de versions gasconnes. Le grand linguiste Édouard Bourciez (1864-1946) lui-même le préfacera et souhaitera qu’il devienne obligatoire.

Lacoste défend sa position dans un chapitre Le patois à l’école primaire qu’il publiera aussi dans Reclams en mars 1900, p. 33-41. « Il n’est pas plus sensé, en effet, d’affirmer que le patois nuit à l’enseignement du français qu’il n’est logique de soutenir que le français nuit à l’enseignement d’une autre langue quelconque vivante ou morte » écrit notre instituteur.

Fernand Sarran

L’abbé Fernand Sarran (1872-1928) professeur et directeur d’école privée à Auch, publiera en 1910, une Petite grammaire gasconne. Il l’utilisera pour ses cours. Et elle est toujours d’actualité !

René Escoula

René Escoula auteur d'un manuel d'apprentissage du gascon
René Escoula, l’auteur de Nousto lengo mayrano

La Société bigourdane d’entraide pédagogique édite en 1941 Nousto lengo mayranoun petit livre de René Escoula, sost-capdau de l’Escole Gastou Fébus, sur le dialecte bigourdan, les principaux auteurs de la Bigorre et quelques morceaux choisis. L’auteur conclue la préface ainsi. En terre d’Oc, l’usage acquis de la langue nationale doit s’ajouter à celui de la langue « mayrane ». Un Bigourdan est bilingue de naissance. S’il lui plait de s’exprimer en dialecte de chez lui, nul n’a le droit de le railler ou de le taxer d’ignorance, car il peut répliquer : « Pardon, je parle aussi le français ; j’ai deux langues, moi ! »

L’Escòla Gaston Febus

Le manuel d'enseignement du Gascon Tros causits par Miqueu de Camelat
Tros causits par Miqueu de Camelat

L’Escòla édite elle-aussi une collection appelée Petit libiè d’Enseignance populari, adoubat per Miquèu de Camelat. Dont Tros causits de pouesie e de prose à l’usance de las Escoles primàris, 1946. On y présente 17 textes béarnais et 12 d’autres dialectes afin de montrer quelques parlers gascons. Lavedan, vallée d’Aussau, Haute-Bigorre, Landes, Bayonne, Tursan, Chalosse-Marensin, Labrit, Couserans, Lectoure, Comminges… Le livre se termine par un lexique.

 

 

Les manuels aujourd’hui

Aujourd’hui, plusieurs manuels existent comme ceux édités par le réseau de création et d’accompagnement pédagogiques CANOPÉ, réseau sous la tutelle de l’Éducation Nationale. Ils couvrent généralement plusieurs dialectes.

La rentrée 2019 par l’Escòla Gaston Febus

L’Escòla reste fidèle à sa mission séculaire de promotion de la langue et propose des outils numériques pour apprendre et utiliser le gascon.

Pour les enfants du primaire, c’est le site de l’Arraton deu Castèth qui porte les publications. Des textes courts avec lexique, des illustrations, et des enregistrements audio pour les plus jeunes. Les articles peuvent être directement utilisés par les enfants (les chansons et les jeux semblent avoir leur préférence) ou par les parents, grands-parents, regents… Le site s’enrichit de nouveaux articles au moins une fois par semaine.

Pour la rentrée Matilda Susbielles propose aux 8-9 ans un memory pour retrouver lo materiau de l’escolièr, Sèrgi Clò-Versalhes propose aux 10-11 ans de découvrir l’istòria de la Gasconha du paléolithique jusqu’à nos jours en 50 épisodes (15 déjà publiés), Marcel Amont propose à tous de chanter avec lui La calandreta et Elie Bonneau conseille une taula de multiplicacion bien spéciale !

Références

La méthode Boscher ou la journée des touts petits, 1906
Le tour de France par deux enfants, Augustine Fouillée, 1877
Canal de Garonne, Garonne et estuaire de la Gironde 2019, guide canalfriends, 2019
Petite histoire de la civilisation française, Alfred Rambaud, 1890
Recueil de versions gasconnes, Sylvain Lacoste, 1902
Petite grammaire gasconne, Fernand Sarran, 1910
Nousto lengo mayrano, René Escoula, 1942
Tros causits de pouesie e de prose à l’usance de las Escoles primàris, Miquèu de Camelat, 1946




Marcel Amont et la redécouverte du Béarn

Marcel Amont, un des derniers grands du music-hall, part à Paris faire carrière. L’âge avançant, il réalise son ancrage profond en Béarn et en témoigne. Dans la série Les Gascons de renom avec Joseph du Chesne, Jean Laborde, André Daguin et Ignace-Gaston Pardies.

Situons Marcel Amont

Escamillo, le premier succès de Marcel Amont
Escamillo, le premier succès de Marcel Amont

Marcel Miramon, surnommé Marcel Amont, est né le 1er avril 1929 à Bordeaux, d’une famille originaire d’Etsaut, en vallée d’Aspe. En 1950, il monte à Paris pour chanter dans des cabarets. Son père, confie l’artiste dans son dernier spectacle, n’approuvait pas son choix. Et avec son accent béarnais il lui dit : Et alors tu n’aurras pas de retraite et tu veux être payé pour chanter des connerries ?

Accueilli et aidé par Charles Aznavour qui restera son ami, il attend 1956 pour chanter en première partie des concerts d’Édith Piaf. Révélation de l’année, il enregistre son premier disque en public, Escamillo. Il obtient avec ce disque le prix de l’Académie Charles-Cros. Disques, tournées, émissions de télévision qu’il anime même, le chanteur est infatigable et ses tubes se succèdent.

Pas de retraite pour Marcel Amont

Marcel Amont à Borce
Marcel Amont à Borce

Marcel Amont revient régulièrement dans les montagnes de sa famille, à Borce. Il y a aménagé une ancienne grange, dans l’enceinte du parc national des Pyrénées. Mais, comme l’avait prédit son père, il ne prend pas de retraite, comme en témoigne sa discographie impressionnante. Il sort d’ailleurs un nouvel album, Par-dessus l’épaule, en octobre 2018. Il approche les 70 ans de carrière !

Si j’avais suivi la route qui m’était destinée, j’aurais été instituteur, mais j’ai choisi une carrière aventureuse et je ne sais rien faire d’autre, alors je continue. Je ne suis pas en pleine forme, mais tant que je peux tenir et que le public ne me rejette pas, je ne vois pas ce que je pourrais faire qui me passionne autant. Sinon quoi, m’asseoir sur un fauteuil en attendant que la mort vienne me prendre ? confie-t-il à La Dépêche du 7 octobre 2018.

Le temps de la réflexion sur la langue

La Hesta
Marcel Amont – La Hesta (1981)

À la mort soudaine de sa mère en 1976, Marcel Amont veut approfondir la langue gasconne. Il se met à parler béarnais avec son père, s’abonne aux revues Per Noste et Reclams. Il découvre alors, aux abords de la cinquantaine, que ce patois béarnais qu’il parle couramment, n’est pas qu’un patois. C’est une langue poétique, riche. Et c’est la langue de ses ancêtres.

Alors le chanteur compose des musiques sur des poèmes de ses contemporains ou qu’il écrit lui-même. Il publie des disques (avec des livrets bilingues) comme Que canta en biarnés (1979), Que conta en biarnés (1981), La Hèsta (1981). Il redécouvre les auteurs classiques de la littérature gasconne avec Marcèu Amont canta los poètas gascons (1987).

Une anecdote. Pour rappeler ses racines au Toulousain Claude Nougaro qui lui, écrit des chansons en français, Amont lui offre une surprise dans une émission de télévision dont il est l’animateur (extrait de la bande son – 3mn).

Marcel Amont chante en béarnais

Marcel Amont chante en béarnais
Marcèu Amont que canta en biarnés

Son premier album béarnais est plutôt sur des créations (deux extraits à écouter)

Per aquera carretera – Par cette Ruelle


Paroles : Marcel Amont
Musique : Marcel Amont / S.Doudy

No’t hiquis pas aiga en vin – Ne mets pas d’eau dans ton vin.


Paroles béarnaises : Gilabèrt Narioo
Musique : Hubbard

 

Marcèu Amont canta los poètas gascons (1987)

Roger Lapassade
Roger Lapassade (Flors desbrombadas)

Dans l’album de 1987, Marcel Amont crée des musiques nouvelles appuyées sur des poèmes de grands auteurs, comme :

Quan lo primtemps, de Jacob de Gassion
Auloron, de Xavier Navarròt
Esten ta parpana, de Filadelfa de Gèrda
Content de viver, de Simin Palay
Flors desbrombadas, de Roger Lapassada
etc.

Flors desbrombadas

Quan lo primtemps en rauba pingorlada
A hèit passar l’escosor deus grans hreds,
Lo cabiròu per bonds e garimbets,
Sauteriqueja au mietan de la prada.
Au bèth esguit de l’auba ensafranada
Prenent la fresca au long deus arrivets,
Miralhà’s va dens l’aiga argentada,
Puish suu tucòu hè cent arricoquets…
Deus cans corrents cranh chic la clapiteja ;
E se tien sauv … Mes, entant qui holeja,
L’arquebusèr lo da lo còp mortau !
Atau viví sens tristessa ni mieja,
Quan un bèth uelh m’anà har per enveja,
Au miei deu còr, bèra plaga lejau.

Fleurs oubliées

Quand le printemps en robe bariolée
A fait passer la brûlure du froid
Le chevreuil, à mille bonds et gambades,
Saute et joue au milieu de la prairie.
A la pointe de l’aube safranée,
Prenant le frais le long des ruisselets,
Va en se mirant dans l’onde argentée,
Puis sur le tertre fait cent cabrioles…
Des chiens qui courent il ne craint leurs abois
Et se tient sauf : mais pendant qu’il folâtre,
L’arquebusier lui donne un coup mortel.
Ainsi je vécus sans moindre tristesse,
Quand un bel œil me fit par jalousie
Au milieu du cœur une juste plaie.

Au-delà des chansons, Marcel Amont défend le Gascon

Marcel Amont Comment peut-on être gascon !
Marcel Amont Comment peut-on être gascon !

Depuis 1989, Marcel Amont publie quelques livres. Deux concernent son pays : Comment peut-on être gascon ! (2001) et Les plus belles chansons de Gascogne (2006).

Dans le premier, le chanteur livre tout son travail documenté sur l’histoire de la Gascogne, ses goûts littéraires. Il dit toute son admiration pour l’immense poète béarnais, Jean-Baptiste Bégarie, et il expose une réflexion modérée, intelligente, argumentée sur les langues régionales. On découvre les grandes connaissances de Marcel Amont des langues régionales ou minoritaires de France et du Monde, ainsi que sa compréhension de l’ancrage culturel.  L’intérêt pour les langues régionales ou minoritaires n’est pas un facteur de repli identitaire, comme l’écrit le « Comité République et diversité ». il est porteur d’ouverture et de tolérance, face à une vision uniformiste, écrit-il. Un livre de référence pour un Gascon !

Le deuxième livre, est une véritable anthologie. On y trouve le texte, la partition et l’histoire d’une centaine de chansons, choisies et travaillées avec soin avec le musicologue béarnais Jean-Jacques Casteret et l’Institut occitan d’Aquitaine (Billère). Ils remettent en perspective ces chants d’expression des émotions ou des rébellions qui ont traversé les siècles. Le tout est illustré de tableaux anciens.

Le monde sera jugé par ses enfants (Bernanos)

Le chanteur aura souffert de ses choix du béarnais, qui lui sont refusés par des éditeurs (ça n’intéresse personne) ou qui occasionneront sa « quarantaine » de la télévision.

Et Marcel Amont s’interroge sur l’héritage que sa génération laissera du gascon aux générations futures. Dans cette réflexion, il refuse d’entrer dans les batailles stériles sur les soi-disant orthodoxie du béarnais ou hérésie de l’occitan. Il déclare avoir trop souffert lui-même du rejet de sectaires pour s’y lancer à son tour. Et il ajoute même : Je pense qu’avec de la volonté, tout peut parfaitement cohabiter. On a chacun nos particularités, nos conventions, notre prononciation mais nous désignons les mêmes choses.

Et de conclure avec humilité et espoir : Avec beaucoup d’autres, chacun à notre façon, nous aurons essayé de « faire quelque chose » pour ce vieux pays, sa culture, sa langue. Quoi ? ce qu’on a pu. Tant bien que mal.

Références

Comment peut-on être Gascon !, Marcel Amont, 2001
Les plus belles chansons de Gascogne, Marcel Amont, 2006
Marcel Amont de Borce et d’Aspe, La république des Pyrénées, 24 juillet 2010




2019 Année internationale des langues autochtones

Parce que les langues ont un rôle majeur en termes d’identité, de diversité culturelle, d’intégration sociale, de communication, d’éducation et de développement, l’Assemblée Générale des Nations Unies (AGNU) a adopté une résolution (Réf A / RES / 71/178) sur les droits des peuples autochtones. Elle a proclamé l’année 2019 comme l’Année internationale des langues autochtones.

L’Escòla Gaston Febus, engagée dans la promotion de la langue et de la culture gasconne, ne peut qu’être ravie de cet intérêt mondial. Et, une fois n’est pas coutume, les textes de référence présentés dans cet article proviennent d’instances internationales. Quelle est la valeur à leurs yeux d’une langue autochtone ou régionale ?

Une année majeure pour les langues

L’AGNU travaille depuis plus de deux ans sur les conséquences de la disparition des langues autochtones et les pertes qui vont avec. Dans la résolution du 17 décembre 2018, l’AGNU exprime le besoin de reaffirming the importance of the International Year of Indigenous Languages to draw attention to the critical loss of indigenous languages and the urgent need to preserve, revitalize and promote indigenous languages, including as an educational medium, and to take further urgent steps to that end at the national and international levels. [réaffirmer l’importance de l’Année Internationale des Langues Autochtones pour attirer l’attention sur la perte critique des langues autochtones et l’urgente nécessité de les préserver, les revitaliser et les promouvoir par divers moyens dont l’éducation, et de prendre des mesures urgentes à cette fin au niveau national et international.]

L’AGNU invite d’ailleurs l’Organisation des Nations Unies pour l’Éducation, la Science et la Culture , autrement dit l’UNESCO, à jouer le rôle de leader pour cette année et à mettre en place un comité de pilotage.

Pourquoi les langues sont importantes ?

Extrait du site de l’UNESCO :
À travers les langues, les gens participent non seulement à leur histoire, leurs traditions, leur mémoire, leurs modes de pensée, leurs significations et leurs expressions uniques, mais plus important encore, ils construisent leur avenir.

Les langues sont essentielles dans les domaines de la protection des droits humains, la consolidation de la paix et du développement durable, en assurant la diversité culturelle et le dialogue interculturel. Cependant, malgré leur immense valeur, les langues du monde entier continuent de disparaître à un rythme alarmant en raison de divers facteurs. Beaucoup d’entre elles sont des langues autochtones.

Charte européenne des langues régionales ou minoritaires (en vert foncé, les pays qui ont ratifié la Charte)

Dans la communauté européenne, nous connaissons la question, il y a 108 langues différentes, langues nationales et régionales. Par exemple, 557 personnes en Cornouailles (Royaume uni) parlent le cornique. 95 millions de personnes parlent l’allemand.

Heureusement pour les petits, le Conseil de l’Europe a pris en charge la protection et la promotion des langues européennes, en particulier les régionales peu utilisées. En 1992, la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires a été signée par vingt-cinq États dont la France. Toutefois, notre pays ne l’a jamais ratifiée.

Les civilisations devant la diversité des langues

Il y a environ 7 000 langues dans le monde. 750 sont parlées par les 6 millions d’habitants de la Papouasie-Nouvelle-Guinée. Sinon le continent qui a le plus de langues est l’Afrique avec plus de 2 000 langues pour moins d’1 milliard d’habitants. A contrario, le continent le plus pauvre est l’Europe avec 225 langues pour 740 millions d’habitants.

Au-delà des chiffres, on peut surtout noter que la position des civilisations et des gouvernements est très diverse. Tout existe : vouloir unifier comme en France, faire cohabiter comme en Suisse…

La diversité des langues chinoises (source Wikipédia)

Un cas curieux est la Chine. Il y a dans ce pays dix groupes linguistiques majeurs mais, en fait, 200 langues distinctes avec souvent des prononciations tellement différentes qu’il est difficile aux Chinois d’une province donnée de comprendre ceux d’une autre province. Et les Chinois vivent depuis des millénaires avec cette variété. Mais les Chinois ont en commun leur écriture qui leur permet de lire la langue des autres provinces. Une écriture qui est basée sur des idéogrammes (représentation des concepts comme l’amour), des pictogrammes (représentation des objets comme un arbre) et des idéophonogrammes (donnant une indication phonétique). À noter le chinois mandarin est la première langue du monde avec ses 1,2 milliard d’utilisateurs, avant l’anglais.

La France, plus centralisatrice, a cherché à éradiquer ses 30 dialectes comme Henri Grégoire le promeut en 1794 dans son Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française.

La mort des langues

Claude Hagège

Des langues meurent régulièrement. C’est la conséquence de la suprématie des peuples dominants, que ce soit une domination militaire, politique ou socio-économique. Et, comme pour beaucoup d’autres sujets, nous vivons une accélération. Récemment, le linguiste français Claude Hagège nous dit qu’une langue meurt tous les 15 jours.

En même temps, le linguiste québecois Jacques Leclerc nous prévient. Si une fois le processus enclenché, la mort est quasi assurée, personne ne connaît le temps de l’agonie, ni la capacité de renaissance.

Jaques Leclerc

L’hébreu, cite-t-il, a cessé d’être parlé au IIe siècle, pour renaître au XXe siècle ! L’anglais est devenu une langue très minoritaire avec la domination des vikings au VIIIe siècle. Toujours faible au XVIIe siècle, sa mort avait été annoncée par quelques experts…

Les langues et les discours

Dans un article précédent, nous avions abordé le lien étroit reconnu par les sociolinguistes entre langue et culture.

Patrick Charaudeau, ancien directeur du Centre d’Analyse du Discours (1980 – 2009), affirme que la quête d’identité serait en fait une quête de différenciation. On se découvre en cherchant les différences. Il précise : Nous avons besoin de l’autre, de l’autre dans sa différence, pour prendre conscience de notre existence. Ainsi son identité, au-delà de la maîtrise de sa langue, de son orthographe, sa grammaire, serait directement liée à la maîtrise du discours, des manières de dire qui véhiculent l’univers social de la communauté.

manifestation en Languedoc

Ainsi cette année, pour les langues autochtones, régionales, minoritaires, n’est-elle pas une année de mise en valeur de la richesse des communautés à travers la langue ? Que ferons-nous pour notre culture ?

Références

Résolution de l’Assemblée Générale des Nations Unies, 17 décembre 2018
Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, versions en plusieurs langues
Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française, Henri Grégoire, 1794
La mort des langues, L’aménagement linguistique dans le monde, Jacques Leclerc, 2018
Réflexions sur l’identité culturelle. Un préalable nécessaire à l’enseignement d’une langue, Patrick Charaudeau, 2005