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Paulette Sarradet poétesse

Paulette Sarradet, c’est une femme discrète et une poétesse reconnue. Elle passe la plus grande partie de sa vie dans le Comminges.

Paulette Sarradet

Paulette Sarradet s'installe à Soueich (Haute-Garonne)
Soueich (Haute-Garonne) et le Ger

Paulette Lasserre nait à Toulouse le 2 février 1922 ; elle y passe son enfance. Puis, à 13 ans, elle quitte la grande ville pour rejoindre, à 90 km de là, le village de Soueich. Ce petit village commingeois se trouve à 8 km de Saint-Gaudens en allant vers Aspet, dans une plaine où coule le Ger.

Saint-Gaudens - Collégiale et Place Jean-Jaurès
Saint-Gaudens – Collégiale et Place Jean-Jaurès

 

La jeune femme se marie avec un Saint-Gaudinois et devient Paulette Sarradet. Puis, en 1958 (elle a 36 ans), elle s’installe à Saint-Gaudens.

Tout d’abord, Paulette Sarradet possède un commerce ambulant. Toutefois, elle va rapidement créer une boutique qui sera réputée pour la qualité de ses tissus, La Maison du Blanc. De plus, ce magasin est très bien placé, place Jean Jaurès, pratiquement en face de la collégiale, à l’entrée de la rue commerçante Victor Hugo. Mais la tenancière ne fait pas que vendre du linge de maison…

Le sens de l’art et de la poésie

Magda Peyrefiffe - La Pierre au rond de sorcière
Magda Peyrefitte – La Pierre au rond de sorcière

 

Paulette Sarradet a la poésie dans le sang. Alors, à Saint-Gaudens, Paulette se lie avec les écrivains et poètes locaux. Il s’agit de Magda Peyrefitte qui publia en 1983 aux éditions l’Adret, La pierre au rond de sorcière, roman qui raconte Jean le crestaire (castreur), un homme rude et doux ainsi que sa mère, Baptistine la folle.

Vignaux
René-Marcel  Vignaux

 

 

 

 

Et elle se lie aussi avec René-Marcel Vignaux, un poète plusieurs fois primé dans toute la France, dont on peut lire son dernier recueil, Quelques signes sur le chemin.

Au début des années soixante, avec ses deux amis, elle crée le Club d’art et poésie en Comminges. Un club très actif qui créera de nombreuses manifestations.

Paulette Sarradet et l’accueil des autres

En 1965, Armand de Bertrand-Pibrac, alors maire de Saint-Gaudens, commande un monument dédié  » À Tous Les Français Reposant En Terre d’Algérie Et Dans Les Territoires d’Outre-Mer « . C’est Paul Pascuito, né à Alger et vivant à Saint-Gaudens, qui le réalisera, en marbre de Saint-Béat. L’œuvre de 4 m de haut est situé au centre du Cimetière Vieux ; elle représente une femme, ange de paix et d’éternité.

Lors de l’inauguration, Paulette Sarradet lit un poème qu’elle a écrit pour cette occasion, dont voici la dernière strophe.

L’hirondelle à vos morts portera le message
De votre amour pour eux et de notre amitié,
Rien n’est plus beau, plus grand, que l’immense partage
Que nous voulons ce jour avec l’éternité.

Le temps de la reconnaissance

La poétesse Paulette Sarradet recevra deux prix nationaux prestigieux de poésie. Tout d’abord, en 1975, la ville de Clermont-Ferrand lui remet le prix Amélie Murat pour Equinoxes. Puis, en 1982, Paulette Sarradet reçoit le prix Émile-Hinzelin de l’Académie française pour Les amants solaires.

René Nelli amis de Paulette Sarradet
René Nelli

Cependant, Paulette entretient des relations suivies avec des poètes de France et d’Espagne, dont René Nelli (1906-1982) et son épouse Suzanne Ramon (1918-2007). Ils échangent de nombreuses lettres et livres. Une relation qui souligne son ancrage culturel, René Nelli étant un spécialiste de l’histoire cathare et de la poésie des troubadours.

Finalement, elle meurt à l’hôpital de Saint-Gaudens le 7 février 2015. Elle avait 93 ans mais elle aimait à rappeler que les poètes n’ont pas d’âge.

Depuis une dizaine d’années, le journal de Soueich organise, pendant la semaine des arts (au mois de mai), un concours annuel d’écriture, et la mairie décerne le prix Paulette Sarradet.

Poète qui es-tu ? ce que je suis

Tesmoingt - Illustration pour Equinoxes
Michel Tesmoingt (1928-2011) – Illustration pour Equinoxes

Extrait du recueil Equinoxes, Paulette Sarradet, 1974

Je suis un long poème inachevé,
débordant de lumière et d’ombre,
gonflé de vent et de tempête
mais aussi d’accalmie secrète…

J’avance dans les matins d’aurore
nébuleuse sur les étangs
où s’engloutissent mes amours…
L’or de la bruyère s’étale
pour mes longues nuits d’insomnies…
Je cueille des aubes et je drape des nuits,
avec la biche, je bois à la source,
je suis le follet de la Saint jean,
je suis le bois qui pleure en l’âtre
l’immense forêt qui se tord
en ses voûtes cathédrales,
dans l’orgue de ses branches
où je crie l’amour des hommes.
Je suis un long poème inachevé

Je suis la fille en mal d’amour
et le garçon en mal d’ivresse,
je suis le rêve et la caresse,
je suis les âmes tourmentées

Je suis la douce-amère
aux lèvres de la vie,
les braises et les cendres,
la plénitude et l’éblouissement,
je suis le friselis du vent
Le serpentaire sur sa proie,
Je suis la Citharède
aux accords prometteurs,
le jaspe vert et le carbone pur,
l’étoile et l’infini
L’amour I la mort ! la VIE!
Je suis beaucoup et ne suis RIEN

Je ne suis que ce sable fin
que la mer roule sur la grève
Qu’irréelle et infinie poussière,
je ne suis rien, rien qu’un mortel
QUE DIEU VOULUT NAITRE POETE,

C’est pour cela que je ne suis
Qu’un long poème inachevé…

Quelques uns des livres de Paulette Sarradet

Paulette Sarradet - Equinoxes
Paulette Sarradet – Equinoxes

Dans le jardin des rimes, 1964
Equinoxes
, 1974
Un langage au-delà des mots
, 1978
Terres d’Occitanie, 1978
Les amants solaires, 1981
Priorité au temps qui passe, poèmes, Paulette Sarradet, Guilde des lettres, 1991
Les sanglots de Toulouse, poèmesPaulette Sarradet, Gerbert, 1999
D’un crépuscule à l’aurore, de l’an 2000, Paulette Sarradet, Gerbert, 2000

Certains sont illustrés comme Les sanglots de Toulouse illustré par Jacques Fauché (1966-1992), peintre et professeur à l’École des Beaux-Arts de Toulouse. Ou encore Equinoxes qui fut illustré par le peintre normand, Michel Tesmoingt (1928-2011).

Anne-Pierre Darrées
écrit en orthographe nouvelle

Références

Equinoxes, Paulette Sarradet, 1974
Dans le jardin des rimes, Paulette Sarradet, 1964
Paul Pascuito, un enfant de Douera,
Saint-Gaudens. Paulette Sarradet, la poétesse occitane s’en est allée, La Dépêche, 09/02/2015




La vraie histoire de Pyrène

La princesse Pyrène, fille du roi Bébryx, aurait séduit Hercule, le grand héros grec. Cette légende transmise jusqu’à nous fait aussi partie du patrimoine de la Gascogne.  Qu’en savons-nous ?

Hercule rencontre Pyrène

Silius Italicus nous parle de Pyrène et d'Hercules
Silius Italicus

En revenant de son dixième travail, Hercule rencontre la princesse Pyrène. C’est ce que nous dit en 83 Silius Italicus, dans le troisième chant des Punica, ou guerre punique. Dans ce chant, l’armée punique revenant de Sagonte, province de Valence, traverse les Pyrénées le long des côtes de la Méditerranée. Et là, au milieu du récit des évènements historiques, le poète propose un intermède. François Ripoll, professeur à l’université de Toulouse, nous le rapporte dans son article Les origines mythiques des Pyrénées dans l’Antiquité gréco-latine :

« se rendant au pays de Géryon, Hercule séjourne chez le roi pyrénéen Bébryx et, sous l’emprise de la boisson, viole Pyréné, la fille de son hôte. Celle-ci met alors au monde un serpent et, craignant la colère de son père, s’enfuit dans les montagnes où des bêtes sauvages la mettent en pièces. À son retour Hercule, désespéré, se lamente, crie le nom de Pyréné aux montagnes qui le conserveront pour l’éternité, et lui donne une sépulture. »

Un mythe plus ancien

Pline l'Ancien (portrait imaginaire)
Pline l’Ancien

L’histoire ne semble pas inventée par Silius Italicus. En effet, avant lui, Pline l’ancien (23-79) note : At quae de Hercule ac Pyrene… traduntur, fabulosa in primis arbitror [Ce que j’entends sur Hercule et Pyrène… est fabuleux à première vue].

De quand date le mythe original et quel est-il ? Car les transmissions étaient orales. Ainsi, les écrits, quand ils arrivent jusqu’à nous, ne suffisent pas pour en décider. D’ailleurs, différents chercheurs font remonter la légende d’Hercule et Pyrène jusqu’à Hérodore d’Héraclée (VIe siècle avant Jésus-Christ).

Les Grecs s’installent à Pyréné

Revenons à l’histoire. Les Grecs ont colonisé les pourtours de la Méditerranée occidentale au VIe siècle av. J.-C., dont Marseille. Plus particulièrement, des textes mentionnent une cité vers les Pyrénées, comme en témoigne celui de Rufus Festus Avienus (IVe siècle) : En bordure des terres des Sordes était autrefois, dit-on, l’opulente cité de Pyréné.

On n’a pas retrouvé la trace de cette cité grecque et plusieurs hypothèses ont été émises : Port Vendres par exemple. L’archéologue Ingrid Dunyach conclut : Aujourd’hui, on peut affirmer que Collioure est bien le port antique de Pyréné.

Donc on peut penser qu’en même temps que la colonisation grecque, des légendes se sont construites, en particulier, des rencontres d’Hercule le Grec avec des représentants des peuples locaux.  Ici, il s’agit de la rencontre de Pyrène lors de son retour depuis là où le soleil se couche.

Collioure port antique de Pyréné.
Collioure site du port antique de Pyréné ?

L’évolution du mythe de Pyrène

La pierre d'Oô, Musée des Augustins, Toulouse
La pierre d’Oô, Musée des Augustins, Toulouse

Transmettre une légende de générations en générations sur des siècles et des millénaires ? On comprend qu’elle se soit déformée. François Ripoll reconstitue le début de son histoire.

Ainsi, il voit tout d’abord : une première élaboration du mythe par les colons grecs entre le VIe et le Ve s. [av. J.-C.], mettant en avant la sauvagerie des Pyrénées à travers un récit partiellement emprunté au mythe d’Echidna [femme serpent] et confrontant le héros civilisateur Hercule à un serpent né d’une femme indigène (peut-être en partie serpentiforme elle aussi).

Puis, la légende évolue en introduisant une union entre Hercule et Pyrène. Puis on arriverait à la version de Silius Italicus. Cette dernière version contenant l’ajout de traits pathétiques et sentimentaux à la manière d’Ovide et un effort d’adaptation à la trame historique des Punica. Bref, le récit du viol, d’un serpent né de Pyrène ou sa fuite dans le montagnes seraient une version modifiée.

Pyrène et Hercule revus par les Gascons

André Valladier – Labyrinthe royal de l’Hercule gaulois triomphant. 

Bien plus tard, la légende court encore. Jean-Géraud Dastros (1594-1648), originaire de Lomagne, donne à Hercule et Pyrène un fils qui devient l’ancêtre mythique des Gascons.

Bien sûr, un aussi grand représentant des Gascons comme Henri III de Navarre, devenu Henri IV de France, fait songer à Hercule ! Ainsi, l’abbé André Valladier (1565-1638) raconte la visite du roi à Avignon dans son livre Labyrinthe royal de l’Hercule gaulois triomphant. 

 

 

 

Ader - Le Gentilhomme gascon
Ader – Le Gentilhomme gascon

Le poète gascon Guillaume Ader (1567-1628) fait de même dans Lou Gentilome gascoun :

Com en guèrra e combats òm coneish lo Gascon
Un perigle de guèrra e lo Mars d’aquest món,
Hilh d’aqueth Ercules que de braç e man hòrta,
Ende bàter un lion non demandèc escòrta;
Que n’augoc jamès páur, non hoc jamès vençut:
Aqueth l’a, com vos dic, per hilh reconegut,
Eretèr nomentat de tota la montanha
A hiu, còrda e ciment de la tèrra d’Espanha.

À la guerre, aux combats on connait le Gascon
Un foudre de guerre et le dieu Mars de ce monde,
Fils du héros Hercule aux bras et aux mains fortes,
Qui pour battre un lion ne manda pas d’escorte ;
Lui qui n’eut jamais peur, ne fut jamais vaincu :
Celui-là, vous dis-je, l’a pour fils reconnu,
Héritier désigné de toute la montagne
À fil, corde et ciment de la terre d’Espagne.

La légende d’Hercule et Pyrène aujourd’hui

Pyrène (Ercules l'iniciat - dessin de Margot Raillé)
Pyrène et Hercule (Ercules l’iniciat – dessin de Margot Raillé)

Au cours du temps, l’histoire de Pyrène est devenue plus romantique. Dans son livre livre Ercules l’iniciat / Hercule l’initié, Anne-Pierre Darrées propose une version actuelle qui conserve les enseignements grecs.

Très loin, là où le soleil se couche vivait Géryon, géant à trois têtes, entouré de mille bœufs. Hercule est chargé de ramener les bêtes pour les offrir à la déesse Junon. C’est son dixième travail. Après avoir réussi, il rentre à Mycènes et passe par l’Ibérie, la Narbonnaise et l’Italie en suivant un chemin proche de la Méditerranée. En particulier, après avoir traversé Emporion, Hercule rencontra Pyrène

Ercules que demorè tot l’estiu dab la gojata en tot minjar ahragas e avajons, en tot se banhar dens las nèstas. Puish, un jorn, las aucas que traversèn lo cèu e Ercules que’s
brembè de la sua mission. Que partí autanlèu sense aténder Pirena…

Hercule resta tout l’été avec la jeune fille, mangeant des fraises et des myrtilles, se baignant dans les nestes. Puis, un jour, les oies traversèrent le ciel et Hercule se souvint de sa mission. Il partit aussitôt, sans attendre Pyrène…

Les symboles dans les travaux d’Hercule

Hercules combat le monstre Géryon pour lui voler ses boeufs
Hercules combat le monstre Geryon pour lui voler ses boeufs

Les mythes ne sont pas gratuits. Et les travaux d’Hercule ne sont pas les exploits d’un surhomme. Chacun représente un enseignement à suivre pour devenir un homme. C’est ce que nous rappelle l’autrice. Par exemple, le bœuf est l’animal du sacrifice, l’intermédiaire entre l’homme et le dieu. Cette initiation élève la conscience d’Hercule à celle d’un prophète ou d’un prêtre.

Et c’est porteur de cette conscience qu’Hercule va rencontrer des peuples, créer des cités, vaincre des monstres… lors de son voyage de retour.

De son côté, Pyrène est libre et sauvage, d’une sauvagerie associée aux montagnes. D’ailleurs, François Ripoll émet deux hypothèses.  Pyrène pourrait être, à l’origine, soit une déesse des montagnes, soit une déesse des passages.

Ainsi, la légende raconte la rencontre de deux peuples, de deux civilisations qui se passe le mieux du monde.

Références

Les origines mythiques des Pyrénées dans l’Antiquité gréco-latine, Pallas, François Ripoll, 2009, p. 337-355
Pyrénées-Orientales : le port antique de Pyréné était-il à Port-Vendres ou Collioure ?  L’Indépendant, 16/10/2021, Arnaud Andreu
Vendres ou Collioure, Le télégramme Paris, 16 octobre 2021
Etymologie des Pyrénées
Labyrinthe royal de l’Hercule gaulois triomphant, André Valladier, 1601
Lou Gentilome gascoun, Guillaume Ader, 1610
Ercules l’inciat / Hercule l’initié, Anne-Pierre Darrées, Edicions Reclams, 2021, livre bilingue (français, occitan)




Paroles de femmes – Paraulas de hemnas

Quelle était la place de la femme dans la littérature d’oc ?  Quelle est-elle aujourd’hui ? Les Edicions Reclams vous proposent de découvrir les paroles de femmes, celles de 36 poétesses d’oc contemporaines, rassemblées et présentées par Pauline Kamakine.

Les femmes dans la littérature

Les autrices
Les autrices: 1% en 1500, 30% en 2010

Avant d’arriver aux poétesses d’aujourd’hui, rappelons-nous rapidement la place de la femme dans la littérature d’oc. Et d’ailleurs, est-elle la même que celle des femmes de langue d’oïl ? Le chercheur informaticien Frédéric Glorieux a fait une étude statistique sur les livres de la Bibliothèque Nationale de France (BNF). On voit que, sur le territoire français,  les femmes publient 1% des titres à l’époque baroque, 2% à la période classique. Il faut attendre le XXe siècle pour une vraie présence des femmes.

Trobairitz, la poétesse du Moyen-Âge

Paroles de femmes : les trobaritzEn pays de langue d’oc, la femme, souvent mécène des artistes, est aussi autrice. Au moins vingt-trois trobairitz ont passé les siècles. Elles sont surtout du Languedoc ou de la Provence. La Provençale Beatriz de Dia (1140?-1175?) ou l’Auvergnate Castelloza (1200?-?) sont probablement les plus connues. Toutefois, la première serait Azalaïs de Porcairagues, femme noble originaire de Montpellier. Selon sa vida [biographie] elle écrivit pour En Gui Guerrejat, Gui le Guerrier , frère de Guillem VII de Monpeslher. E la dòmna si sabia trobar, et fez de lui mantas bonas cansós. [Elle savait composer et écrivit pour lui de nombreuses belles chansons.]

En voici un extrait.

Ar em al freg temps vengut,
Que ‘l gèls e’l nèus e la fanha,
E l’aucelet estàn mut,
Qu’us de chantar non s’afranha ;
E son sec li ram pels plais,
Que flors ni folha no’i nais,
Ni rossinhols non i crida
Que la en mai me reissida.
Nous voici venus au temps froid,
Avec le gel, la neige, la boue.
Les oiseaux se sont tus,
Ils ne veulent plus chanter.
Les branches sont sèches,
Elles n’ont plus ni fleur ni feuille.
Le rossignol ne chante plus,
lui qui en mai me réveille.

La poétesse de l’époque baroque au XXe siècle

Suzon de Turson
Suzon de Terson (manuscrit disponible chez Occitanica)

Toujours en pays de langue d’oc, les femmes écrivaines sont rares, très rares à l’époque baroque ou classique qui, pourtant, marque un renouveau littéraire. La Gascogne joue d’ailleurs un rôle de leader dans ce renouveau, mais on est bien en peine de citer un nom féminin.

Citons quand même la Languedocienne Suzon de Terson (1657-1685) qui, malgré sa courte vie, marquera par la beauté de ses 81 poèmes.

Tu non n’aimas gaire,
Tant de mal me’n sap.
Cap que tu non me pòt plaire,
E tu m’aimas mens que cap.
Tu ne m’aimes guère,
C’est mon infortune.
Aucun plus que toi ne peut me plaire,
Et tu m’aimes moins qu’aucune.

On peut mentionner encore Perrette de Candeil, Marguerite Gasc, Melle de Guitard ou Marie de Montfort. Dramatiquement peu en vérité !

Heureusement, dès le XIXe siècle, elles vont s’exprimer dans le mouvement du félibrige. Cette arrivée des femmes – cette fois-ci trop nombreuses pour être citées – a lieu bien avant celle en France du nord. Parmi les plus proches de notre époque, on citera la Limousine Marcela Delpastre, la Languedocienne Loïsa Paulin, ou la Bigourdane Filadèlfa de Gerda. Extrait de « A ta hiéstreto »:

Si soulomens èri ra douço briso
Qui ba, souleto, en eds bos souspira,
D’aro en adès, à ta hiéstreto griso,
0h! qu’aneri ploura…
Si solament èri ‘ra doça brisa
Qui va, soleta, en eths bòsc sopirar,
D’ara en adès, a ta hièstreta grisa,
Oh ! qu’anerí plorar…

Si seulement j’étais la douce brise, / Qui va, seulette, aux bois soupirer, / D’ici à naguère, à ta fenêtre grise, / Oh ! je m’en irais pleurer…

les paroles de femmes du 20è siècle : Louise Paulin - Philadelphe de Gerde - Marcelle Delpastre
Les poétesses du XXe siècle : Loïsa Paulin – Filadèlfa de Gerda – Marcela Delpastre

La poétesse d’oc à l’époque contemporaine

Pauline Kamakine
Paulina Kamakine

Heureusement, les femmes sont vivantes et la poésie d’oc aussi ! Pauline Kamakine, une jeune poétesse d’origine bigourdane, a décidé de rassembler ses consœurs et a proposé aux Edicions Reclams de les présenter dans un florilège. Un projet qui a séduit le Conseil d’Administration. Pauline a donc épluché les publications, les concours de poésie et battu le rappel sur les réseaux sociaux. Elle a reçu immédiatement le soutien de L’Escòla Gascon Febus et de l’Espaci Occitan de Dronero (Italie).

Zine
Zine (chanteuse)

En quelques semaines, Pauline avait identifié plus de 70 poétesses, toutes plus motivées les unes que les autres. Elles sont de partout : Auvergne, Gascogne, Languedoc, Limousin, Provence, Valadas Occitanas (Italie).  Certaines sont très connues comme Zine ou Aurelià Lassaca, d’autres ont simplement publié dans des revues locales. Trop nombreuses pour les présenter en une seule fois, les Edicions Reclams ont décidé de réaliser deux tomes, dont le premier vient de paraitre. il s’intitule Paraulas de Hemnas.

Faire connaissance avec les poétesses

Cecila Chapduelh
Cecila Chapduelh

Les expressions sont très diverses, et les sujets sont aussi divers. Pauline Kamakine a essayé de caractériser chacune pour la faire découvrir au lecteur et a choisi quelques poèmes représentatifs des sentiments ou des préoccupations du moment de la poétesse.

Certaines expriment leur profond attachement au pays, sujet universel. D’autres proposent des thèmes plus spécifiques, comme une réflexion sur la femme – parfois inattendue comme « Sei vielha » de Cecila Chapduelh. Ou encore elles parlent de la relation à un membre de la famille. C’est le cas de l’émouvant « Paire, mon paire » de Silvia Berger, « Ma perla, mon solelh… » de Caterina Ramonda,  ou encore de « Metamorfòsa » de Benedicta Bonnet.

Beaucoup montrent un sens de la simplicité, de la vérité et expriment une sensibilité profonde, intime, offerte sans artifice, comme ‘L’eishardiat » de Danièla Estèbe-Hoursiangou.

L’amour de la langue et la difficulté des langues

La poésie peut êtreLes paroles de femmes du monde occitan un genre plus difficile à lire que la prose. Et tout le monde n’est pas à l’aise avec les spécificités du pays niçard ou du Val d’Aran, ou de nos voisines à l’est des Alpes. La richesse des mots peut aussi surprendre comme « La vidalha e lo lichecraba » de Nicòla Laporte. Celle-ci a voulu jouer sur l’articulation et la subtilité de prononciation des mots en -ac, -at, -ec, -et, etc.

Aussi, le livre propose face à face le texte en graphie classique et sa traduction en français, une traduction effectuée souvent par l’autrice et toujours validée par elle.  Pour les textes des Valadas Occitanas, une traduction en italien rend le livre accessible à nos voisins. Enfin les graphies originales normalisées, quand il y en a, ont été respectées.

Pour acheter le livre cliquer ici ou écrire aux Edicions Reclams, 18 chemin de Gascogne, 31800 Landorthe. reclamsedicions@gmail.com

Bonne lecture aux curieux !

Anne-Pierre Darrées

écrit en nouvelle orthographe

Références

Femmes de lettres, démographie, Frédéric Glorieux, 2017
Azalaïs de Porcairagues
Ar em al freg temps vengut, Azalaïs de Porcairagues
Poésies diverses de Demoiselle Suzon de Terson [texte manuscrit]
Posos perdudos, Philadelphe de Gerde
Paraulas de Hemnas, Pauline Kamakine, 2020




Librairies, rayon littérature gasconne

La littérature en gascon est un art ancien et vivant qui mérite d’être soutenu, valorisé. Des écrivains contemporains proposent des ouvrages de valeur. Dans quelles librairies peut-on les trouver ? Qu’écrivent-ils ? Quelques suggestions pour dénicher de beaux cadeaux de Noël, comme Manipòlis de Jean-Luc Landi.

Les librairies, lieux naturel de vente des livres

Qu’il s’agisse de librairie numérique ou physique, c’est bien là que l’on va chercher les livres. Pour acheter un ouvrage précis, les sites Internet permettent son achat rapide. Des livres en gascon y sont. Par exemple Lalibrairie.com, la librairie en ligne qui défend les libraires indépendants, propose l’étonnante Grammaire gasconne Glossaire gascon-languedocien de Gabriel Roques, dont la première sortie fut en 1913. Et il y a eu 22 rééditions !

Librairies sur Internet -Edicions Reclams
Edicions Reclams

L’incontournable Amazon propose Isabèu de la Valea, d’Éric Gonzalès, recueil de nouvelles dont nous avons déjà parlé. Etc.

Les maisons d’édition gasconnes, Per Noste Edicions et Edicions Reclams ont leur propre site où elles proposent une vente en direct de leurs productions.

Les librairies de proximité

Pierre Bec en librairies gsconnes
Pierre Bec en vente à la librairie Vanin – Saint-Gaudens ( 31)

Un livre, c’est aussi une rencontre, un parfum, un toucher. Si vous voulez prendre le temps de regarder les livres, d’en discuter avec le libraire, de vous faire conseiller, ou encore d’écouter des lectures, de rencontrer des auteurs, personne ne remplace le libraire de votre ville. Et plusieurs d’entre eux choisissent avec soin des bouquins qui parlent de la région, des randonnées, des lieux, des personnages. Ceux-là ont souvent un rayon de littérature en gascon.

Par exemple, la librairie Vanin, à Saint-Gaudens, propose des œuvres de Pierre Bec (1921-2014), grand romaniste, parlant plusieurs langues, et qui passa son enfance à Cazères-sur-Garonne. Son Anthologie des troubadours est une référence. Pierre Bec en gascon c’est une écriture fluide, de bonne qualité. Son Racontes d’ua mòrt tranquilla, qui met en scène des personnages et des situations totalement différentes dans sept nouvelles, a un succès qui ne se dément pas.

Des librairies nouvelles qui ont de l’audace

Arreau et sa librairie toute nouvelle
Découvrez le Vagabond Immobile – 44 Grand Rue à Arreau (65)

Arreau est un petit village de 757 habitants. Témoin d’un passé lointain, son nom viendrait de la langue locale pré-romane harr– (harri = pierre en basque). Village qui mérite de s’arrêter pour sa Maison des fleurs de lys, sa commanderie, le château de Camou, et sa volerie, Les Aigles d’Aure tenue par des experts passionnés, la famille Alberny.

Et c’est aussi l’occasion de rencontrer Alain Pouleau, le nouveau libraire qui vient d’ouvrir la librairie Le vagabond immobile. Ancien journaliste, amoureux des livres, il a quitté les Alpes pour revenir vers son pays d’origine, la Gascogne. Il choisit avec attention des livres superbes, comme Sommets des Pyrénées de François Laurens, guide de haute montagne et photographe, originaire de la vallée de Luchon.

Jean-Louis Lavit

Et il expose un rayon de livres en gascon comme l’étonnant Blind date de l’auteur bigourdan bien connu, Jean-Louis Lavit. Vous y dénicherez des livres bilingues sur les Pyrénées tels Sorrom Borrom ou le rêve du Gave de Sèrgi Javaloyès, ou encore l’épopée quasi mystique Roncesvals (Roncevaux) de Bernart Manciet.

Le Moment librairie

Le Moment Librairie à Salies de Béarn
Le Moment Librairie 3 Place du Bayaà à Salies de Béarn

De même, Le Moment Librairie a ouvert le 15 avril 2019 à Salies du Béarn. C’est une librairie indépendante, la seule en Béarn-des-Gaves ! Laure Baud qui vient du monde de la bande dessinée, et Olivier Argot, ancien bibliothécaire, cherchent à y promouvoir le livre et la création littéraire.

Les deux associés souhaitent faire de leur librairie un espace de rencontres et d’échanges, un lieu vivant, acteur de la vie culturelle.

Les librairies de référence

Librairies - La Tuta d'Oc
La Tuta d’Òc – 11 rue Malcousinat – Toulouse (31)

On trouve un livre en gascon dans toute bonne librairie, pourrait-on dire.

Les très grandes comme Occitania (plus de 30 ans de mise à disposition de littérature en langue d’oc), Ombres Blanches et La Tuta d’òc à Toulouse, Mollat ou La machine à lire à Bordeaux en sont des témoignages.

 

 

La librairie Le Vent des Mots à Lannemezan (65)
La librairie Le Vent des Mots à Lannemezan (65)

Le Vent des mots à Lannemezan ou L’Escapade à Oloron Sainte-Marie sont des références connues des lecteurs. Ils ont leur rayon gascon.

Plus récemment, l’Espace Culturel de Leclerc s’intéresse à l’édition en gascon. Celui de Tarbes, celui d’Oloron Sainte-Marie ont fait une timide place à notre littérature. Cela devrait s’accentuer.

La diversité de l’offre

La littérature gasconne est diversifiée. De nombreux genres sont présents, roman que ce soit fiction, science-fiction ou roman policier,  nouvelle, conte, poésie, épopée, théâtre, essai…

Eric Carle – La gatamina qui … (Per Noste)

Per Noste par exemple a une belle offre de littérature pour enfants. La gatamina qui avè hèra de hami, traduction de The very hungry caterpillar de l’Américain Eric Carle, est une splendeur. Plus récemment de jeunes auteures, Matilda Hiere-Susbielles (bien connue des lecteurs de l’Arraton deu castèth) et Belina Cossou ont publié onze contes regroupés dans Lo horvari de las hadas.

Bernat MancieLibrairies gasconnes - Roncesvals (Reclams)
Bernat Manciet – Roncesvals (Reclams)

Les grands auteurs classiques sont édités, réédités, numérisés. La bibliothèque de l’Escòla Gaston Febus fait un travail de fond en ce sens, avec l’aide du CIRDOC. Les deux géants Michel Camélat et Bernard Manciet sont sur les étagères des Edicions Reclams.

Et, heureusement, de nouveaux auteurs ont pris le relais. Des auteurs à découvrir ou à relire. Des auteurs qui continuent à donner éclat à la littérature en gascon.

Conseil de Noël : Manipòlis de Jean-Luc Landi

Jean-Luc Landi

Pourquoi ce livre ? Parce qu’il contient toute la verve gasconne, qu’il parle de trois agressions et qu’il est très actuel. En effet, l’auteur, Jean-Luc Landi, nous offre trois nouvelles complètement différentes et joliment écrites. La première, Volusian Glandàs lo caçaire, àlias Doble-bang, raconte une chasse au sanglier dans le Vic Bilh :

— Hòu, Polinari !… 
Bang ! Bang ! Lo tarrible brut que’u pleè lo cap, un gost de trip mau cueit que’u colava dens la ganurra.
— Vedes pas ? Que soi jo ! 

— Hé, Poulinari !…
Bang ! Bang ! Le terrible bruit lui résonna dans la tête, un goût de boudin mal cuit lui coula dans le gosier.
— Tu vois pas ? C’est moi !

Librairies gasconnes - Jean-Luc Landi - Manipolis (Reclams)
J-Luc Landi – Manipolis (Reclams)

La deuxième nouvelle, Actes deu collòqui : la manipulacion, raconte un colloque fictif d’occitanistes et débute ainsi : Se soi a escríver çò que legetz, que’n poderatz concludir que la hèita s’acaba pro plan tà jo. [Si je suis à écrire ce que vous lisez, vous pourrez en conclure que l’événement s’est assez bien terminé pour moi.] Car, un colloque ainsi n’est jamais de tout repos ! Et, cette fois-ci, c’est pire encore. Lo Loló qu’èra penut per la cravata a un braç deu dequerò. Los pès a un mètre au dessús deu sòu. La soa cara congestionada ne deishava pas nat espèr. [Loulou était pendu par la cravate à un bras du bonhomme. Les pieds à un mètre au-dessus du sol. Son visage congestionné ne laissait aucun espoir.]

Dépaysement complet pour la troisième nouvelle, Arrais d’Islàndia, puisque Jean-Luc Landi nous entraîne en Islande. Après une première impression d’hostilité du paysage, l’auteur nous dévoile les beautés d’un pays et d’un peuple. Et on se surprend à se laisser emporter par la magie du pòple esconut (peuple caché), comme on lirait un carnet de voyage de Jules Verne…

Anne-Pierre Darrées




Ausone, le poète bordelais de l’empire de Rome

Ausone est un grand nom de la littérature aquitano-romaine. Sa réputation s’étend bien au-delà de son bordelais natal chéri. Un « pré-Gascon » de renom !  Ayant beaucoup écrit sur lui-même et son pays, on connait bien sa vie. E-F Corpet nous en parle.

Les premières années d’Ausone

Decimus Magnus Ausonius (Ausone) nait en 309 ou 310 à Cossium (Bazas) ou à Burdigala (Bordeaux). Son père, Julius Ausonius, est un médecin réputé.  Sa mère, Ӕmilia Ӕonia, est d’une famille des Ӕdui (Éduens, peuples du côté de la Bourgogne) qui s’était réfugiée  à Aquae Tarbellae (Dax) en Aquitaine.

Buste d'Ausone, rue Ausone à Bordeaux
Buste d’Ausone de Bertrand Piéchald, Rue Ausone à Bordeaux

Le jeune Decimus a un oncle, Arborius, qu’il aime comme son père : Culta mihi est pietas, patre primum et matre vocatis : Dicere sed rea fit, tertius Arborius. / C’était un pieux devoir pour moi de nommer d’abord mon père et ma mère, mais je me reproche de ne parler qu’en troisième lieu d’Arborius. (Extrait de sa correspondance). Grâce à cet oncle, Ausone est confié à des professeurs à Burdigala : le grammairien bordelais Macrinus, les grammairiens grecs Corinthius et Sperchius (Julius Ausonius, le père, parle mieux le grec que le latin). Les penchants du jeune Decimus l’amènent plutôt vers l’éloquence et on lui donne comme professeurs de rhétorique l’Auscitain Luciolus Staphylius et le Bordelais Tiberius Victor Minervius.

Puis, toujours son oncle Arborius l’appelle à Tolosa pour continuer son apprentissage.

Ausone revient à Burdigala

Après quelques plaidoiries sans grand succès, Decimus devient professeur de grammaire à Burdigala. Il épouse la fille d’un sénateur copain de son père, Attusa Lucana Sabina que l’on décrit noble et belle. Elle lui donne trois enfants : Ausinius qui meurt très jeune, Hesperius qui sera vicaire de Macédoine et une fille dont Decimus n’a pas laissé le nom mais qui fera deux beaux mariages (le préfet d’Illyrie puis le proconsul d’Afrique). Attusa meurt à 28 ans et Ausone ne se remariera jamais.

Paulin de Nole, élève et ami de Ausone, d'après un vitrail de la cathédrale de Linz (Autriche).
Paulin de Nole d’après un vitrail de la cathédrale de Linz (Autriche).

Ausone reste trente ans professeur à Bordeaux et gardera des liens quasi paternels avec un de ses élèves, le futur saint-Paulin. La longue correspondance entre ces deux personnes donne des informations sur l’histoire, les modes de vies dans la noblesse de l’époque et sur la littérature. Dans l’épître 29, Ausone se désole du choix de Paulin, parti en Espagne : Tu as donc changé de sentiments, Paulin bien-aimé ? Voilà ce qu’ont produit ces forêts de la Vasconie, ces neigeuses retraites des Pyrénées et l’oubli de notre ciel ! À toi donc mes justes imprécations, terre d’Ibérie !

Ausone à la cour de l’empereur

Ausone, vue d'artiste (XVIIe siècle)
Ausone, vue d’artiste (XVIIe siècle)

La réputation de professeur d’Ausone amène l’empereur romain Valentinien Ier à lui confier en 367 l’éducation de son fils Gratien promis au trône. L’enfant a huit ans. Ausone rejoindra Valentinien et sa cour installée à Trèves (Allemagne). Ceux-ci sont chrétiens, Decimus, avec diplomatie, le deviendra aussi mais ne partagera jamais cette foi. On peut apprécier le poète qui, par humour ou par flatterie, compare Valentinien, son frère Valens (co-empereur) et Gratien au Père, au Fils et au Saint-Esprit…

Ausone chante la victoire de l’empereur sur les Alemanni, le Danube, la Moselle, Trèves, Mediolanum (Milan)… Il deviendra questeur. Après la mort de Valentinien en 375, Gratien lui ouvre des possibilités nouvelles, une ascension sociale hors pair. Ausone l’honore comme il sied (légende d’une peinture représentant Gratien tuant un lion d’une seule flèche) :

Quod leo tam tenui patitur sub arundine letum,
Non vires ferri, sed ferientes agunt. 
Si ce lion reçoit la mort d’une flèche aussi mince, c’est qu’il éprouve la force, non du fer, mais du bras qui le frappe.

Flavius Gratianus Augustus, empereur romain de 367 à 383

Ausone devient  préfet, proconsul, consul. Ses titres valent même à son père, Julius Ausonius, qui approche les 90 ans, d’être nommé préfet d’Illyrie (Albanie actuelle). Et il peut offrir ses vœux de bonne année à Paulin avec ces mots :

Vive, vale, et totidem venturos congere Ianos
Quot tuus aut noster conseruere patres,
Vis, vis bien, et amasse-toi autant de futurs jours de l’an
Qu’en ont enchaînés ton père ou le mien.

Le nid de vieillesse

À la mort de Gratien en 383, Decimus rentre enfin à Bordeaux. C’est là qu’est son âme. Il est riche et il peut consacrer son temps à écrire des poèmes, sans contrainte courtisane, et jouir de sa contrée. On le voit dans ses villas, Lucaniacus, Pagus Novarus… ou à la Villula, où il passe ses dernières années. Il célèbre le pays, dont il a une vision large. Il parle de Carentonus (fleuve Charente), des huîtres de Marennes, d’Iculisma (Angoulême), de Burdigala, du vin. Ausone parle de Divona, déesse celte des sources, qui donna, entre autres, son nom, Divona Cadurcorum, à Cahors.

Salve, fons ignote ortu, sacer, alme, perennis,
Vitree, glauce, profunde, sonore, inlimis, opace.
Salve, urbis genius, medico potabilis haustu,
Divona, Celtarum lingua, fons addite divis!
Salut, fontaine dont on ignore la source, sainte, bienfaisante, pérenne,
Cristalline, azurée, profonde, murmurante, limpide, ombragée.
Salut, génie de la ville, qui nous verse un breuvage salutaire,
Divona, en langue celte, source d’ordre divin!

Ausone le poète inspirant des poètes

Pierre de Ronsard en poète latin, Les Amours (1543)

Ausone le poète a une réputation qui passera les ans, les siècles. Il sera honoré à la Renaissance. On pourra reconnaître par exemple dans la poésie de Ronsard (1524-1585), Mignonne allons voir si la rose, ou dans celle de Malherbe (1555-1628), Consolation à M. Du Périer sur la mort de sa fille (Et rose elle a vécu ce que vivent les roses…) le poème d’Ausone :

Quam longa una dies, ætas tam longa rosarum,
Quas pubescentes juncta senecta premit.
Quam modo nascentem rutilus conspexit Eous,
Hanc rediens sero vespere vidit anum.
Sed bene, quod paucis licet interitura diebus,
Succedens ævum prorogat ipsa suum.
Collige, virgo, rosas, dum flos novus, et nova pubes,
Et memor esto ævum sic properare tuum.
La durée d’un jour est la durée que vivent les roses,
La puberté pour elles touche à la vieillesse qui les tue.
Celle que l’étoile du matin a vue naître,
à son retour le soir elle la voit flétrie.
Mais tout est bien : car, si elle doit périr en peu de jours,
elle a des rejetons qui lui succèdent et prolongent sa vie.
Jeune fille, cueille la rose, pendant que sa fleur est nouvelle et que nouvelle est ta jeunesse,
et souviens-toi que ton âge est passager comme elle.
(Traduction : E. – F. Corpet)

Ausone et son souvenir

Ausone meurt vers 394/395 entre Langon et La Réole.

Caille Jullian a parlé d'Ausone
Camille Jullian

Après avoir été largement célébré, on reprochera à Ausone, en particulier au XIXe siècle, d’avoir trop parlé de lui, d’avoir déjà la vanité des Gascons.  Pourtant, l’historien marseillais Camille Jullian (1859-1933) précise : Ce qui domine chez le plus grand de leurs poètes du IVe siècle, c’est la note, je ne dirai pas égoïste, mais vivante, mais personnelle, l’amour de ce qu’il est, de ce qu’il a fait, de ce qui l’entoure. Il ne rêve pas, il ne pleure pas, il ne se laisse pas aller au courant de capricieuses images ; il voit, il vit ; il est de son temps, il l’aime, il en parle. 

Le château d’Ausone, grand cru classé A du Saint-Emilion lui fait encore honneur. Il serait construit à l’emplacement de la villae Lucaniacum, villa qu’Ausone aurait eu de son beau-père.

Anne-Pierre Darrées

Références

Œuvres d’Ausone, tome second, traduit par l’abbé Jaubert, 1769
Œuvres complètes d’Ausone, tome 1, E.-F. Corpet,  1842
Ausone et Paulin de Nole, David Amherdt, 2004
La correspondance d’Ausone et de Paulin de Nole, Pierre de Labriolle, 1910
Ausone et son temps, Camille Jullian




Roland à Roncevaux, une épopée, trois visions

Tous les Français se souviennent de quelques épisodes historiques. Roland mourant à Roncevaux et sonnant du cor pour avertir Charlemagne, en fait souvent partie. Pourtant, plus qu’un événement historique, il s’agit d’un poème épique.  Et, si la chanson médiévale est très connue, d’autres versions apportent un éclairage historique, poétique et spirituel des plus riches.

Roncevaux, rappel succinct de l’histoire

Une image de Charlemagne, le suzerain de Roland
Charlemagne holding an orb and a sword. – The British Library

Le gouverneur de Barcelone, Souleiman-Al-Arabi demande le soutien des Francs pour aider la ville de Saragosse à résister à l’émir de Cordoue, Abd-Al-Raman. Charlemagne y va. Cela ne se passe pas comme prévu. Il renvoie son armée arrivée par l’est et revient avec celle de l’ouest par Pampelune, puis les ports de Cize. L’affaire est compliquée et, avant de rentrer, Charles rase les défenses de Pampelune, pourtant navarraise. Le 15 août 778 – en représailles ? – les Vascons attaquent et défont son arrière-garde commandée par Roland, préfet de la marche de Bretagne.

Trois grands auteurs, dont deux Gascons, vont chanter cet épisode.

Roland, poème héroïque de Théroulde

Théroulde ou Turold est un trouvère probablement normand du XIe siècle. Il serait l’auteur de la belle Chanson de Roland. Ce poème comprend quatre parties : la trahison de Ganelon, la bataille de Roncevaux, la vengeance de Charlemagne et le jugement de Ganelon. Il débute par la remise en contexte, Charlemagne guerroie en Espagne depuis sept ans :
Carles li reis, nostre emperère magne,
Set anz tuz pleins ad ested en Espaigne

La félonie de Ganelon causera la perte de Roland à Roncevaux
La trahison de Ganelon

Il campe les personnages — les Francs sont les héros — annonce les amitiés, les inimitiés, et les ruses dont la trahison de Ganelon, beau-frère de Charlemagne. Puisque Charles rentre par les ports de Cize, et que son arrière-garde suivra, composée de Roland, Olivier le preux et fidèle compagnon, et 20 000 hommes, Ganelon conseille d’envoyer 100 000 hommes (Li Sarrazins) pour tuer ces derniers.

Li reis serat as meillor porz de Fizers,
S’arère-guarde averat detrès sei mise;
Iert i sis niés li riches
E Oliver en qui il tant se fiet;
.Xx. milie Francs unt en lur cumpaignie.
De voz paiens lur envciez .c. milie,

La bataille de Roncevaux selon Théroulde

Dans la deuxième partie, Roland et les siens combattent avec vaillance les païens et ne sont vaincus que par le nombre. Roland, pur, noble et audacieux mais mourant, tente de briser son épée Durendal et sonne le cor jusqu’à se rompre les veines pour alerter l’empereur.
Li quens Rollans par peine e par ahans,
Par grant dulor, sunet sun olifan;
Par mi la buche en salt fors li cler sancs,
De sun cervel le temple en est rumpant.

Une image populaire de Roland à Roncevaux sonnant le cor
Roland à Roncevaux (778) » – H. Grobet, Histoire de France, Paris (Emile Guérin), 1902.

Et le poète réussit ainsi avec talent et élégance à transformer la défaite de Roncevaux en un glorieux fait de chevalerie, le perdant de la bataille en une victime glorieuse. Bien sûr les méchants seront châtiés.

La bataille de Roncevaux selon Camelat

Miquèu de Camelat, auteur du chant Loup à RoncevauxMiquèu de Camelat (1871-1962), grand auteur d’origine bigourdane, choisit de raconter la bataille dans son épopée sur la Gascogne, Mourte e bibe / Morta e viva / Morte et vive. Il s’agit du cinquième chant Loup a Roncevau / Lop a Roncesvaus / Loup à Roncevaux. Camelat garde la narration héroïque. Toutefois, les héros ont changé de camp. Ce ne sont plus les Sarrasins qui attaquent l’arrière-garde mais les valeureux Gascons menés par leur duc Loup.  Et la terre-même s’en mêle…

                                                    Abéts
De cap en punte, e haus, de moussarigue
Bestits que borrombéyen; lous chibaus
Espauentats, qui-s beden sense abrigue,
Que trenquen lous couèrs dous arnés. A paus
Que-n sorten dous bòs, au miey de la proube,
Batedoùs talhant cap-héns de las cars.
Qu’ey Lop qui lous coumande, e nade lobe
Noû sàute dab la lou adresse aus cars,
Quan se passéje aus dies de hamière.

                                                  Avets
De cap en punta, e haus, de mossariga
Vestits que borrombejan; los chivaus
Espaventats, qui’s veden sense abriga,
Que trencan los coèrs deus arnés. A paus
Que’n sòrten deus bòscs, au miei de la prova,
Batedors talhant cap-hens de las carns.
Qu’èi Lop qui los comanda, e nada loba
Non sauta dab la loa adressa aus cars,
Quan se passeja aus dias de hamièra.

Des sapins / de la cime aux pieds, des hêtres, de mousse / revêtus, tous tempêtent ; les chevaux / épouvantés, se voyant sans défense / rompent les cuirs des harnais. Par moment / sortent des bois, soulevant la poussière / des combattants qui tailladent les chairs. / C’est Loup qui les mène, et nulle louve / Ne bondit si agile sur les chars, / quand elle rôde les jours de famine.

Le poème mi-épique mi-métaphysique de Manciet

Bernard Manciet auteur du poème épique RoncesvalsAvec Bernard Manciet, la bataille de Roncevaux prend un autre tour. On quitte l’héroïsme pour entrer dans l’humanité et, peut-être aussi, la spiritualité. L’armée des Gascons et des Basques est une armée populaire aspirant à la liberté contrairement à l’armée franque, professionnelle et obéissante. Charlemagne est un chef orgueilleux et ambitieux, Loup est noble et magnanime. Afin d’explorer les motivations et les cœurs, le poème se situe juste après la bataille quand l’action est finie.

Il ne s’agit plus de narration mais de dialogues, d’abord entre des éléments, les pierres et la lune qui évoquent lo bèth massacratge de joenèssa / le grand massacre de jeunes gens. Puis, parlant avec les pierres, apparaît Loup Sanche, mèste deus chivaus deu vènt / maître des chevaux du vent et rei deus praubes / roi des pauvres, comme un guide d’un royaume terrestre et spirituel.  Au chant suivant, Charlemagne discute avec la lune et se lamente sur les pertes franques (traduction en français de Manciet) :

me’us sui perduts a la mala jornada
cap a mijorn suu haut de la montanha
ajacats tots e nat ne me’n damòra.
c’est moi qui les ai perdus dans la male journée
vers le midi en haut de la montagne
tous couchés sur terre et aucun il ne m’en reste.

Comme dans les épopées, les dieux sont là et l’ange prévient : ton ostau coneisherà çò qu’es la mòrt / ta maison connaîtra ce qu’est la mort.

Quand Charles rencontre Loup

Celui-ci se présente en expliquant l’étendue de la Vasconie et son aspiration à la liberté :

aqueth lop sui qui buu aus lacs deu cèu
aus estanhs mòrts darrèr los plecs de dunas
buvi a la mar salada ont i caid lo sorelh
aus arbots deus Adors qui sautan
a Garona urosa a l’Ebre vitèc
a la hont fina de Leizar-Ateka
e a la toa grana amna secada
te vui entèr las palmas la desassedar
los aigats tots de mon vielh maine
que me tremblan a las mans
ce loup je suis qui boit aux lacs du ciel
aux étangs morts derrière les plis des dunes
je bois à la mer salée là où tombe le soleil
aux bouillonnements des Adours bondissants
dans Garonne heureuse et Èbre nerveux
à la fontaine fine de Leizar-Ateka*
et à ta grande âme desséchée
je veux de mes deux paumes la désaltérer
toutes les eaux de mon vieux domaine
tremblent dans mes mains

*où s’est déroulée la bataille de Roncevaux.

Le Col de Bentarte - lieu probable de la bataille de Roncevaux
Ports de Cize – lieu probable de la bataille de Roncevaux

Que nul n’ose dire que Charles a pleuré

Charles témoigne malgré tout de son orgueil et de son aspiration de puissance, puis de sa douleur d’avoir perdu Roland.

Carles
çò que vau respóner a las lèrmas de Bretanha?
Lop Sanç
respon : « un puple nòble que lo guarda »
Carles
çò que responerèi aus sons companhs de uèrra?
Lop Sanç
respon-los : « qu’es en guarda bona »
Carles
a la mia amna çò que vau arrespóner?
Lop Sanç
qu’un lop lo velha
mès digun didi pas Carles jamèi avossi plorat
Charles
mais que répondrai-je aux larmes de Bretagne ?
Loup Sanche
réponds : un peuple noble le garde
Charles
que répondre aux compagnons de guerre ?
Loup Sanche
réponds « il est en bonne garde »
Charles
et que vais-je répondre à mon âme ?
Loup Sanche
qu’un loup veille sur lui
mais que nul n’ose dire que Charles a pleuré

Anne-Pierre Darrées

Références

La chanson de Roland, publiée d’après le manuscrit d’Oxford par Francisque Michel,  1974
Roland poème héroïque de Théroulde, traduit en vers français
par P. Jônain, 1860
Morta e viva, Miquèu de Camelat, 2009, version disponible à l’achat
Roncesvals, Bernard Manciet, 2017, version trilingue disponible aux Edicions Reclams




La Cathédrale Sainte-Marie d’Auch

La cathédrale Sainte-Marie d’Auch est un monument majeur sur les chemins de Saint-Jacques classés au patrimoine mondial de l’UNESCO.  Plusieurs visiteurs illustres ont témoigné de leur passage à Auch. Fernand Sarran nous propose lui, un poème sur sa construction, bien ancré dans la Gascogne.

La naissance de la Cathédrale Sainte-Marie d’Auch

À Auch, au VIe siècle, une modeste chapelle est construite au bord du Gers. Pourtant, un événement d’importance va changer le rôle de la ville. En effet, Éauze, la belle cité à l’époque romaine, capitale de la Novempopulanie, attire l’attention d’envahisseurs comme les Vandales, les Maures ou les Normands. Ces derniers la détruisent complètement en 840 et l’Église décide d’aller sur un site mieux protégé, Auch.

Chapelles et cathédrale dédiées à Marie furent construites à Auch puis détruites. Après la Guerre de Cent Ans (1337-1453), enfin une cathédrale de belle taille sera édifiée et passera les siècles. La construction de la cathédrale Sainte-Marie s’étend de 1489 jusqu’en 1680, onze architectes vont s’y succéder. De grands artistes vont y participer. Arnaud de Moles, maître verrier landais, réalise des vitraux d’une beauté époustouflante (1507-1513), Pierre Souffron, Périgourdan, utilise pour le grand chœur, du chêne resté 100 ans dans l’eau, selon la légende, Dominique Bertin, Toulousain, sculpte avec finesse les stalles, et, enfin, l’organier Jean de Joyeuse, originaire des Ardennes et établi en Languedoc, ajoute un grand orgue fin XVIIe siècle à celui déjà en place.

Et pour protéger le trésor, des souterrains labyrinthiques partant de la cathédrale permettent au clergé de fuir les attaques. Des souterrains que les petits Auscitains connaissaient bien il y a encore quelques décennies. Une aire de jeu hors du commun !

La Cathédrale Sainte-Marie d’Auch vue par des visiteurs illustres

Stendhal

« On dirait que l’architecte a eu horreur du mesquin et du laid… » (Stendhal)

Le 23 avril 1838, Stendhal (1783-1842) visite la cathédrale Sainte Marie d’Auch. Selon son Voyage dans le midi de la France, il a plutôt une bonne surprise : « Je m’attendais à du gothique en furie et terrible » mais au contraire « cet intérieur n’est point chargé et accablé de détails selon le style des grandes églises gothiques. On dirait que l’architecte a eu horreur du mesquin et du laid… »

Toutefois il est choqué par les vitraux et l’écrit assez brutalement : « Vitraux à couleurs vives. C’est la beauté suprême pour le paysan qui achète dans les foires des estampes coloriées et pour les savants chez qui la vanité anéantit le sentiment du beau ».

Avis que ne partage pas le grand historien d’art Émile Mâle (1862-1954) qui écrit: « pour l’ampleur de la pensée aucun travail de cette époque n’excède les vitraux d’Auch. » Il faut dire que Stendhal semble avoir de forts préjugés sur ce qu’il trouvera dans le Midi.

Victor Hugo

Le 4 septembre 1843, Victor Hugo (1802-1885) visite la cathédrale Sainte-Marie d’Auch en compagnie de sa maîtresse Juliette Drouet : « Quelque analogie avec la cathédrale de Pampelune. Riche au dedans, pauvre au dehors ».

Contrairement à Stendhal, pour lui, c’est une merveille. Il est sensible en particulier à la présence des sibylles : « Intérieur : admirables vitraux qui sont, je crois, d’Arnaud de Moles. La sibylle de Delphes à côté du prophète Élisée. La sibylle Tiburtine en regard de saint-Mathieu et à côté du prophète Habacuc. La sibylle Agrippine entre les prophètes Nahuni et Jérémie. La sibylle de Cumes à côté de Daniel faisant face aux prophètes Sophonias, Élie, Urias. La sibylle Europe, la gorge presque nue et l’épée à la main, entre le prophète Amos et le patriarche Josué. La sibylle lybique entre Énoch et Moïse. Elle prédit l’enlèvement de la Vierge au ciel. Costumes superbes. » Il insiste : « Cette cathédrale est remarquable par le culte des sibylles. »

Trois sibylles de la cathédrale Sainte-Marie d'Auch
Trois sibylles (Cimmérienne, Europa et Agrippine) et autres personnages. « Pour l’ampleur de la pensée aucun travail de cette époque n’excède les vitraux d’Auch. » (Émile Mâle)

Cependant, le poète est désolé de l’état de délabrement de la cathédrale : « On n’accorde rien pour entretenir l’église. Quand l’empereur la vit, il s’extasia sur les vitraux et le chœur et s’écria : il y a des cathédrales qu’on voudrait pouvoir mettre dans les musées. Il renta l’église de 6 000 fr. par an que la révolution de 1830 a supprimés. »

Jean-Charles de Castelbajac

Plus récemment, Jean-Charles de Castelbajac (1949- ), descendant d’une famille bigourdane et créateur de mode  affirmait son amour pour Auch. En particulier, il déclarait au Point au sujet de la cathédrale Sainte-Marie :  « J’ai une affection particulière pour ce lieu et pour l’abbé Cenzon, un ecclésiastique resté très proche des jeunes. J’ai le beau projet d’y cristalliser un jour la statue de la Vierge comme je l’ai fait avec la statue d’Henri IV sur le Pont-Neuf de Paris ».

Le dit de l’architecte

Fernand Sarran, l'auteur du poème le Dit sur le cathédrale Sainte-Marie d'Auch
Fernand Sarran

Si on peut admirer la cathédrale, parcourir son histoire, Fernand Sarran, supérieur du Petit Séminaire d’Auch, écrit, lui, un beau poème dialogué sur la construction de la cathédrale Sainte-Marie. Il s’agit d’un texte que l’archevêque d’Auch, Monseigneur Ricard, lui commande pour le baptême des cloches le 28 juin 1924. Et Sarran imagine l’architecte, en 1500, cherchant à parfaire l’œuvre et, pour renforcer ce regard, lui donne un tour médiéval.

Le grand œuvre est terminé, l’architecte est préoccupé. Le poème débute, l’architecte parle à son apprenti :
Voilà les tours. Voilà les murs. Voilà les voûtes.
Les pierres qu’apportaient les mains, je les sus toutes
Poser à fin niveau l’une sur l’autre. L’art
N’a laissé ni le plein ni le creux au hasard ;
Et que le jour se lève ou que le jour décline,
L’Église, désormais, droite sur la colline,
Est une hymne de pierre à la Mère de Dieu.
Et pourtant ! … Et pourtant ! … Tiens ! je t’en fais l’aveu,
J’ai l’esprit tout en deuil du mal de mes pensées.

La cathédrale Sainte-Marie d’Auch (gravure du 19ème s.)

Il ne voit que pierres entassées et voudrait réaliser Un de ces rêves d’art autour desquels, sans trêve, / Voltige le réel.

Le maître verrier

La Sibylle Tiburtine à la main coupée

L’apprenti fait venir quatre ouvriers d’art et l’architecte va s’entretenir avec chacun. D’abord le maître verrier. L’architecte lui demande d’où il vient :
                                                 De la Lande,
Du ponant du pays gascon, où la mer grande
Jette le sel et l’algue et le sable à pleins flots.
Or, ce sable marin, messire, je l’enclos
Et le chauffe à grand feu dans des creusets de pierre.
J’en fais le bloc étincelant, j’en fais le verre,
Et j’en fais la rosace, et j’en fais le vitrail.

L’architecte satisfait demande au maître verrier d’utiliser les fleurs et les herbes pour réaliser les couleurs des personnages et de donner
Aux Sybilles dressées, aux Saintes à genoux
L’air candide et rieur des femmes de chez nous ;
Et que l’on trouve enfin sur toute ta besogne
Les couleurs et les traits de toute la Gascogne.

L’imagier

Les stalles de la cathédrale Sainte-Marie d'Auch
Les stalles de la cathédrale Sainte-Marie

Puis l’architecte discute avec l’imagier :
Je suis un imagier de Saints et de Madones,
Seigneur. Je taille aussi des images bouffonnes :
Je sais en pierre ou bois pourtraire le Malin
Et le monde d’enfer à toute ruse enclin ;
Tailler Ève, tailler Adam le premier homme,
Encore estomaqués d’avoir mangé la pomme.

Le luthier

C’est ensuite le tour du luthier, un petit musicien gascon :
Pendant que je gardais mon troupeau sur la lande,
J’eus un maître, un de ces bergers en houppelande
Qui s’en viennent de loin, du Pays des Marais,
Sur leur flûte à cinq trous jouant des airs si frais
Qu’on dirait un babil d’oiseaux ou de fontaines.

Parti sur les routes, et apprenant son art au cours de ses voyages, le luthier sait faire plusieurs instruments dont l’orgue que l’architecte ne connait pas.  Le luthier explique :
Mais l’orchestre, c’est lui ! Vous mettrez en séquestre
Les cordes et les bois qui vous ont réjoui,
Fifres, harpes et luths, quand vous l’aurez ouï.
Les fifres sont criards ; les violes sont grêles ;
Les harpes, ça vous a des crincrins de crécelles ;
Sur les rebecs on grince ; et sur le flageolet
Le souffle devient court. — Là, le souffle, un soufflet
Le donne à l’instrument mieux que poitrine humaine ;
Et le son, grave ou doux, la main seule l’amène
Et le combine sur les touches d’un clavier
En arpège, en accords, à le faire envier
De ceux qui jouent des bois ou qui pincent des cordes.
C’est l’instrument royal.

Le fondeur de cloches

En dernier, l’architecte rencontre le fondeur de cloches qui sait créer depuis le gros bourdon à l’humble grelot afin de sonner l’alerte, tinter l’angélus, appeler pour le deuil ou le baptême, faire lever les étoiles ou chasser la peste.

Fais tes cloches, Fondeur. Fais-les d’un métal pur !
Semeuses d’idéal, sonneuses de l’azur,
Et jusque par delà les monts qu’on les entende !

Anne-Pierre Darrées

Références

Voyage dans le midi de la France, Stendhal, 1838
En voyage, tome II, la cathédrale d’Auch, Victor Hugo
Le dit de l’architecte, Fernand Sarran, 1924
La plupart des photos illustrant l’article proviennent de l’article Wikipedia sur la cathédrale Sainte-Marie d’Auch 




Toujours de la lecture pour l’été

Et si on se détendait en s’emplissant du murmure du pays et de sa littérature ? L’Escòla Gaston Febus et Reclams edicions ont glané pour vous quelques idées de lecture, en français ou en gascon. De quoi passer l’été selon votre humeur.

La lecture détente avec des livres humoristiques

Letras d’un barbalòc

Renat Capdevielle, Nosauts de Bigòrra, 2018, gascon, 8€.

Lecture humoristique : Letras d'un barbalòc de Renat CapdevielleDes contes, des blagues et des poésies légères. Une lecture pour rire tout seul dès que l’on a un moment, ou pour partager. De jolies histoires rehaussées de beaux dessins, qui illustrent magnifiquement l’humour gascon.

L’auteur, René Capdevielle est un bigourdan de la vallée d’Argelès-Gazost, entre Lourdes et le Pays Toy. Son hobby, c’est marcher en montagne et, les jours de pluie ou de neige, écrire en occitan.

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Bèth peu de sau

Jean-Louis Lavit, Letras d’oc, 2018, gascon, 16€.

Lecture policière avec Jean-Louis LavitLe commissaire Magret est de retour dans ce roman policier au ton vif et désinvolte. À savourer pour ces jeux de mots, son imagination, son esprit tout en sirotant, comme le héros, un gasconhaliure (gascogne-libre). Cliquer ici pour en savoir plus.

L’auteur, Jean-Louis Lavit, né à Lourdes, est un ex-conseiller pédagogique d’occitan dans les Hautes-Pyrénées. Grand auteur gascon, il s’est essayé dans tous les genres, théâtre, roman, nouvelle, science-fiction, roman policier.

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La découverte de l’histoire à travers des épopées

Roncesvals

Bernat Manciet, Reclams, 2017, en 3 langues : français, gascon, basque (traduit par Lucien Etchezaharreta), 17€

Lecture épique avec Bernat MancietL’événement est connu de tous : Loup, général des Vascons, attaque par surprise, à Roncevaux, Roncesvals, dans les Pyrénées, l’arrière-garde de l’armée de Charlemagne, commandée par Roland. Le livre raconte la véritable histoire de cette bataille, sous forme d’un splendide poème épique.

Bernard Manciet, né à Sabres dans les Landes en 1923, est un des écrivains les plus importants de la littérature gasconne du XXe siècle. Il écrit une œuvre abondante, originale et puissante. Ses livres garantissent une lecture époustouflante qui résonne dans le profond de l’âme. Il est d’ailleurs le seul auteur de langue régionale avec Pasolini à être publié par Gallimard.

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Chanson de la croisade albigeoise

Traduit de l’occitan en français par Claude Mourthé, Les Belles Lettres, 2018, français, 29,50€.

Œuvre fondatrice de la littérature occitane du XIIIe siècle, cette chanson raconte la conquête des terres du sud (comté de Toulouse et vicomté de Béziers) par les barons du nord de la France.

Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens, terrible phrase d’Arnaud-Amaury, abbé de Cîteaux, peu avant le massacre de Béziers.

La lecture de cette traduction est très agréable. L’ouvrage est illustré de quelques reproductions de peintures. Pas besoin d’être un spécialiste ni des cathares ni du Moyen-Âge pour lire ce livre. Quelques notes de bas de page apportent aux curieux les éléments de connaissance des lieux ou des événements . Cliquer ici pour en savoir plus.

Claude Mourthé est un réalisateur d’émissions de radio (France Culture) et de télévision (TF1), un romancier, poète, auteur d’essais et traducteur d’auteurs de langue anglaise.

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La littérature

Viral

Serge Javaloyès, in8, 2018, français, 17€

Daniel se réveille à 4h25 du matin dans une chambre d’hôpital. Viral, le livre écrit en français par Serge Javaloyès, relate deux mois passés dans ce lieu clos, aux murs bleus troués d’une fenêtre. Un roman intime, profond, intense. La maladie est présente, comme un contexte, un quelque chose qui contraint, un quelque chose qui permet aussi de revoir des amis d’avant, un quelque chose qui permet de se souvenir. Et l’amour de Sandra, sa femme, est le lien fort, puissant, à la vie.

Serge Javaloyès est né à Oran en 1951. Il découvre l’occitan à dix ans, à Nay (64). Viral est le second roman qu’il écrit directement en français.

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Lo gojat de noveme

Bernard Manciet, Reclams, 2003, bilingue occitan français, 9€

Chef d’œuvre incontournable de la littérature gasconne contemporaine, L’enfant de Novembre raconte les liens mystérieux, les secrets enfouis qui se nouent et se dénouent autour d’une famille landaise menacée par la ruine et la mort.

Né à Sabres en 1923, après une première carrière de diplomate puis d’industriel, Bernard Manciet se consacre à l’écriture dès 1965. Il nous livre des textes de toute beauté.

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La réflexion sur la vie

Robert Lafont, Reclams, 2005, provençal, 8 €

Éternelle interrogation sur le sens de la vie, traitée avec originalité et profondeur dans ce roman de Robert Lafont.

Robert Lafont, né à Nîmes en 1923, est un écrivain prolifique (presque 100 livres), un linguiste, un historien et un régionaliste passionné. Il est cofondateur de l’Institut d’Études Occitanes.

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Dins la boca dau pòble d’Òc

Max Roqueta, L’aucèu libre, 2018, bilingue occitan français, 9€

Entre 1942 et 1945, Max Rouquette prend des notes sur des moments de sa vie : visites auprès des malades, parties de chasse, rencontres de personnalités villageoises, etc. Assemblées comme un album de photos instantanées assemblés dans ce livre, elles montrent avec humilité et grandeur la condition humaine, élevée au rang de figures exemplaires.

Photographies de Georges Souche. / Édition de Philippe Gardy, avec le concours de Jean-Guilhem Rouquette.

Max Rouquette, surnommé parfois le Gracq occitan, est né à Argelliers dans l’Hérault en 1905. Auteur immense, il écrit une œuvre abondante et reconnue.

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Bonne lecture !

 




Bons plans de l’été : lieux et livres

Au commencement des vacances d’été, l’Escòla Gaston Febus vous propose quelques bons plans. Mission de l’association oblige, nous restons dans les livres et vous recommandons quelques coins de Gascogne pour découvrir des lieux de vie d’écrivains gascons.

À l’ombre d’un marronnier ou d’un pin, quoi de mieux que des bons livres ? Un livre court, des nouvelles, des articles littéraires, un bon roman d’amour et de soleil. Ou bien encore, pour les jours de pluie, un roman classique dont il faut laisser résonner la musique de la langue dans sa tête et son cœur…

Reclams et les livresEn tous cas, la littérature gasconne est bien assez fournie pour que chacun y trouve plaisir. Reclams edicions nous incite à plonger dans cette richesse en mettant cet été des œuvres incontournables – gasconnes ou bilingues –  à notre disposition, et ce, à moitié prix. Belle occasion, n’est-ce pas, d’explorer la littérature gasconne?

Comminges

Lieux et livres - Cazères sur Garonne (31)
Cazères sur Garonne (31)

Si vous allez dans le Comminges ou le Couserans, c’est l’occasion de passer par Casèras (Cazères sur Garonne), grosse bastide de 4800 habitants, où Pierre Bec vécut enfant. Lors de la croisade des Albigeois, à l’hiver 1218, Amaury de Montfort attaqua Cazères et son château. Victorieux, il brûla château et village et tua tous les habitants. Cazères sera rebâtie en 1282 par Eustache de Beaumarchais, pour en faire une bastide.

En bordure de Garonne, vous pourrez flâner dans le jardin des senteurs, le jardin des fruits, ou le jardin des sensations et vous asseoir au bord de l’eau pour lire quelques livres du grand linguiste et grand romaniste Pierre Bec. Quelques nouvelles dramatiques ou fantastiques pourraient peut-être vous séduire : Entà créser au món, ou Racontes d’ua mòrt tranquilla, le tout dans un gascon très abordable.

Bigorre

Dans les Pyrénées, nous proposons un arrêt en Bigorre. Vous aurez en poche Blind date de Jean-Louis Lavit, superbe roman d’amour tragique, dans un gascon qui coule vif comme une Neste.

Le château de Mauvezin (Hautes-Pyrénées) et sa bibliothèque de livres gascons
Le château de Mauvezin (Hautes-Pyrénées)

Et vous visiterez peut-être le château de Mauvezin (65). Ce château a une fort belle histoire. Ayant vu le jour au XIe siècle sur une motte cadastrale, il fut d’abord un casterar, une tour en bois de 3 m. de haut entouré d’une palissade. Gaston Febus le récupère en 1379 et ordonne à son architecte Sicard de Lordat d’en faire un beau et fort château (lire l’article sur l’histoire du château). Puis, après bien des péripéties, des vaillances et des oublis, le château devient bien national à la Révolution et il ne reste plus que des ruines à la fin du XIXe siècle.

C’est là qu’Albin Bibal, membre de l’Escòla Gaston Febus, l’achète et le donne à l’association. Des passionnés se retroussent les manches pour nous offrir, aujourd’hui, après 20 ans de travaux, un château dominant les vallées de toute sa splendeur retrouvée. À l’intérieur, outre les évocations du Moyen-Âge ou des guerres de religion, vous verrez aussi des portraits ou des bustes des grands écrivains gascons qui marquèrent l’Escòla à ses débuts. Et vous verrez les quelques 2500 livres que l’Escòla a conservés et conserve encore dans sa bibliothèque.

Béarn

Vue des Pyrénées depuis le square Aragon à Pau

Peut-être vous arrêterez-vous à Pau, capitale du Béarn depuis 1450, pour visiter le château où naquit notre bon roi Henri IV ? Grand lieu de villégiature depuis 1850, fort d’une grosse colonie anglaise. Là, tout en admirant le pic du Midi d’Ossau, vous découvrirez quelques livres d’auteurs béarnais. Vous pourrez vivre l’histoire de cet enfant pris dans la tourmente de la guerre d’Algérie et obligé de rejoindre, dans le Béarn, une famille qu’il ne connait pas vraiment. Il s’agit du roman dont le succès ne se démentit pas, L’òra de partir de Serge Javaloyès. Vous avez moins de temps ? Isabèu de la Valea, recueil de nouvelles dramatiques, drôles ou fantastiques du linguiste et écrivain Eric Gonzalès vous satisfera.

Pas envie de tout lire en gascon ? Que l’aperavan Colorado est pour vous. Cinq nouvelles, en collection bilingue, de cette langue éblouissante que manie Albert Peyroutet, professeur de français aux Etats-Unis puis d’anglais et d’occitan à Pau.

Gers

Si vous vous promenez dans l’Armagnac noir, vous passerez peut-être par Le Houga, ancienne juridiction fondée vers 1060. Son nom, vient du gascon heugar, lieu planté de fougères, et les habitants s’appellent des Folgariens. Pour découvrir ce pays, que diriez-vous de commencer par vous en imprégner, appuyé contre le mur de l’église Saint-Pierre, en lisant l’Armanhac negre (livre bilingue) de Raymond Lajus dit Ramonet deu Pè de la Vit ?

Le parc de loisir de Gondrin

Vous emmenez vos enfants sauter dans l’eau du parc de loisir de Gondrin ? Ce village du Gers était le fief d’une branche de la grande famille de Pardalhan, et c’est la seconde femme d’Antoine Arnaud, Paule de Saint Lary de Belle Garde, qui en favorisa l’essor au XVIIe siècle. Tout en dégustant un bout de foie gras local, plongez dans une poésie d’André Pic tirée de ce bijou qu’est son recueil Proses e pouesies (en gascon seulement).

Landes

Maison de l'Ecomusée de Marquèze (40) et lire Manciet
Maison de l’Ecomusée de Marquèze (40)

Vous voulez vous replonger dans l’histoire des Landes du XIXe siècle par une visite à l’écomusée de Marquèze ? Vous êtes à Sabres. Ayez une pensée pour Bernard Manciet (1923 – 2005), un des plus grands écrivains gascons. Toute son œuvre, même en prose, respire la poésie. Ses livres, bilingues, sont juste magnifiques. Par exemple, Ulysse au fleuve vous raconte l’épopée d’Ulysse remontant la Garonne ! Et vous pourrez entrer dans les secrets qui étouffent une famille landaise menacée par la ruine, l’isolement et la mort avec son chef d’œuvre,  Lo gojat de noveme (Le jeune homme de novembre). Ce livre constitue un excellent prolongement de ce que vous aurez vu à l’écomusée.

Et pour les enfants ?

Un site gascon dédié aux enfants

Bloqués à l’intérieur de votre chambre, vous voulez les occuper ? Z’ont pas envie d’un livre ? L’Escòla a créé pour eux le site L’arraton deu casteth– ils sont si accro au digital ! – où ils découvriront la Gascogne par des jeux, des chansons, des contes…

Qui est le géant gascon avec un œil au milieu du front, le lutin facétieux ou l’homme qui vécut mille ans moins un jour ? Qu’arrive-t-il à la pauvre mouche de Joan Francés Tisnèr ? …

Bonnes vacances ! Et découvrez la Gascogne par ses livres… en gascon!

Références

Entà créser au món, Pierre Bec, 8€
Racontes d’ua mòrt tranquilla, Pierre Bec, 7€
Blind date, Jean-Louis Lavit, 8€
L’òra de partir, Sèrgi Javaloyès
Isabèu de la Valea, Eric Gonzalès
Que l’aperavan Colorado, Albert Peyroutet, 6€
Armanhac negre, Lo Ramonet deu Pè de la vit, 6€
Proses et pouesies, Andrèu Pic, 5€
Ulysse au fleuve, Bernard Manciet, 7€
Lo gojat de noveme, Bernard Manciet, 9€

Catalogue Reclams à prix cassé pour l’été

Notes historiques & archéologiques sur Cazères (Hte-Garonne), Emile Espagnat
Cazères et ses environs, 3 tomes, Anne et Robert Foch
Image d’entête par StockSnap de Pixabay 


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Le gascon, culture et langue indissociables ?

Devons-nous considérer comme indissociables la culture et la langue d’une région ? Les Gascons ont-ils une culture propre ? Et dans ce cas, les Gascons perdent-ils leur culture en oubliant leur langue ? Quelques réflexions pour la rentrée appuyées sur des travaux dont celui du philologue Léonce Couture.

L’expérience de chacun

Gascon Comprendre : Voudriez-vous une tasse de thé ?
Comprendre : Voudriez-vous une tasse de thé ?

N’avons-nous pas tous fait l’expérience de ce lien entre la culture et la langue, entre la façon de penser et la façon de s’exprimer ? Par exemple, nous pouvons généralement parler ou écrire un texte en anglais et nous faire raisonnablement comprendre d’un natif. Mais demandons à ce natif de traiter la même question que nous avons exposée et ne verrons-nous pas qu’il s’y prend tout à fait autrement que nous ? Sans compter les expressions idiomatiques qui révèlent une tournure d’esprit spécifique !

En fait, les linguistes savent bien que la langue reflète le regard posé par un peuple sur le monde et, en retour, la langue structure la pensée. Une langue fonctionne dans une culture. Et c’est bien normal puisque c’est une culture qui la développe, la fait évoluer.

Geneviève Zarate, agrégée de lettres et coordinatrice du projet Médiation culturelle et didactique des langues du Conseil de l’Europe répond clairement : la langue est une manifestation de l’identité culturelle, et tous les apprenants, par la langue qu’ils parlent, portent en eux les éléments visibles et invisibles d’une culture donnée.

Le génie gascon

L'abbé Couture et le gasconLéonce Couture (1832 – 1902) est un professeur érudit spécialisé dans la philologie, les langues romanes et la littérature gasconne. Reçu comme mainteneur à l’académie des Jeux Floraux de Toulouse, il prononce le 25 juin 1882 son discours d’entrée, discours intitulé Le génie gascon. Ce professeur a passé de nombreuses années à mettre en évidence le génie roman, le génie français, le génie italien… à travers l’étude de la poésie populaire ou cultivée.

Il reconnait deux traits forts aux Gascons, l’esprit militaire et l’esprit pratique. Et de rappeler que Montaigne disait dans ses Essais que le gascon plus que toute autre langue était un langage masle et militaire. L’histoire démontre abondamment que la Gascogne est un magasin de soldats dotés d’une prompte et merveilleuse vivacité et, d’autre part une souple et néanmoins très retenue prudence. Cette prudence qui lui sert au quotidien, en particulier dans les affaires ou la politique, précise Couture.

Couture avoue aussi que le Gascon a aussi l’esprit bravache, hâbleur et fanfaron. Christian Millau dans son Dieu est-il gascon ? affirme : Dieu et le Gascon racontent beaucoup d’histoires. Tous deux sont fiers, susceptibles, prompts à en découdre mais toujours prêts à pardonner, parce que au fond ce sont de bonnes pâtes.

La littérature gasconne

L’esprit gascon s’exprime forcément dans sa littérature. Aussi Couture étudie-t-il avec précision les éléments de reconnaissance de ce peuple qu’il connait bien puisqu’il est lui-même gersois.

L’imagination, la fantaisie sentimentale n’est pas la faculté maîtresse du gascon, comme de l’italien ; tranchons le mot, le gascon n’est pas lyrique retient Couture de ses études sur la poésie. L’article sur les fables de La Fontaine sur ce site en est d’ailleurs un exemple.

Gascon - Lou trumfo de la lengoua gascounoCouture relève que la prose française est claire, logique, ferme, alerte et lui oppose les écrits gascons comme Lou trimfe de la lengouo gascouo du grand d’Astros interprète railleur, familier, rustique ou Les commentaires et lettres de Blaise de Monluc et sa narration vive et passionnée, qui sent la poudre. En poésie, il cite les poèmes des saisons gasconnes toujours de Jean-Géraud d’Astros, qui représente bien la vie provinciale de son temps et la joyeuse humeur de ses compatriotes.

En pratique, Couture retient deux grandes caractéristiques gasconnes dans la littérature régionale :
Le gascon est gnomique et sentencieux ; il a sur tous les sujets des proverbes par centaines.
L
e gascon est encore narrateur, il a la tête épique. Et de citer ses contes merveilleux, homériques ou dantesques (…) presque aucun peuple n’a retenu aussi bien et ne redit aussi vivement ces étranges épopées, où se confondent les traditions mystérieuses de la chute et de la réparation.

On peut se demander combien de proverbes gascons et de contes gascons un Gascon d’aujourd’hui connait encore ? Et, d’ailleurs, quels contes murmurons-nous le soir à nos enfants ? Grimm, Perrault, Andersen…

L’humour gascon

À cet exposé de Couture, pourrions-nous ajouter un dernier élément ? On reconnait aux Anglais un humour particulier, leur Wit (esprit). Les récits gascons regorgent d’humour, dans les expressions, dans les situations. Une extravagance gasconne pour pouvoir parler de tout ? Un esprit léger et railleur comme dit l’abbé Sarran ? Une joyeuse humeur ancrée au plus profond des Gascons ?

En tous les cas, les histoires trufandèras abondent et on rit volontiers deu pèc o deu curè (du benêt ou du curé). L’agilité, la finesse, la vivacité et l’humour des écrits de Mèste Verdièr en sont bien caractéristiques.

Un dictionnaire ne nous dit que la correspondance des mots

Apprendre le gasconComme dit le linguiste Patrick Charaudeau : ce ne sont ni les mots dans leur morphologie ni les règles de syntaxe qui sont porteurs de culturel, mais les manières de parler de chaque communauté, les façons d’employer les mots, les manières de raisonner, de raconter, d’argumenter pour blaguer, pour expliquer, pour persuader, pour séduire.

Le Gascon n’apprenant que le français pense français, raisonne français. On peut exprimer une forme de pensée, c’est-à-dire un discours, dans une autre langue que sa langue d’origine, même si cette autre langue a, en retour, quelque influence sur cette pensée, prévient Charaudeau.

En bref, le Gascon qui veut raisonner gascon ne doit-il pas impérativement se réapproprier la langue et ses tournures typiques ? En ces temps de rentrée scolaire, ne nous faudrait-il pas reprendre le chemin de l’apprentissage du parlar gascon ? Et de réapprendre quelques comptines à transmettre à nos enfants, comme :
Lo pè, lo pè, lo pè, La man, la man, la man, E vira de costat Te vòi potonejar. (version mp3)

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Références

Le génie gascon, Léonce Couture, 1882
Médiation culturelle et didactique des langues, 2003, p. 57, Zarate G., Gohard-Radenkovic, A., Lussier D., Penz H., Strasbourg : Edition du Conseil de l’Europe.
Langue, discours et identité culturelle, 2001/3-4, Patrick Charaudau, p 343