Barrages et hydroélectricité dans les Pyrénées

La construction des barrages est un savoir-faire ancestral. D’abord pour alimenter les moulins, puis pour amener de l’énergie aux premières industries (foulons, martinets…), enfin pour la production d’électricité.

Les balbutiements de l’hydroélectricité

Aristide Bergès (1833-1904)
Aristide Bergès (1833-1904)

On doit le développement de l’hydroélectricité à Aristide Bergès (1833-1904), un Gascon de Lòrp (aujourd’hui Lorp-Sentaraille) en Coserans (Couserans.) Son père est papetier.

En 1867, il s’installe en Isère et fonde une râperie de bois qu’il fait fonctionner à l’énergie hydraulique. Il crée une conduite forcée qui alimente une turbine. En 1882, il a l’idée d’ajouter une dynamo sur ses turbines. Il produit de l’électricité pour son usine. Cette énergie électrique, il l’appelle la houille blanche. Le succès est tel que le Service des Forces Hydrauliques, dépendant des Ponts et Chaussées, est créé en 1894.

Aristide Bergès fournit de l’électricité à toute la vallée et alimente le tramway de Grenoble dès 1896. Son fils Maurice crée, en 1909, la 1ère ligne à haute tension pour transporter l’électricité de Grenoble à Saint-Chamond.

Joachim Estrade (1857-1936)
Joachim Estrade (1857-1936)

Un autre Gascon, Joachim Estrade (1857-1936) de Beireda e Jumet (Beyrède-Jumet) en vath d’Aura (vallée d’Aure), amène l’électricité dans la vallée de l’Aude. Il crée une usine d’ampoules électriques et installe, en 1900, la ligne haute tension qui relie Axat et Perpignan. De 1925 à 1932, Joachim Estrade construit le barrage de Puyvalador, toujours dans l’Aude.

C’est le développement du chemin de fer qui entraine la construction des barrages hydroélectriques dans les Pyrénées. La Compagnie des Chemins de fer du Midi construit le barrage de l’Oule en vallée d’Aure qui est mis en service en 1922. En 1929, elle crée la SHEM (Société Hydro-Electrique du Midi) qui exploite encore 12 barrages dans les Pyrénées.

La construction des barrages

Barrage poids du Lac de Caillaouas (Vallée du Louron)
Barrage poids du Lac de Caillaouas (Vallée du Louron)

La France s’industrialise et les besoins en énergie sont grands. La loi du 16 octobre 1919 prévoit que : Nul ne peut disposer de l’énergie des marées des lacs et des cours d’eau, quelque soit leur classement, sans une concession ou une autorisation de l’État.

C’est la première loi sur l’eau qui définit le système des concessions. Dès lors, les constructions de barrages se multiplient, notamment après la deuxième guerre mondiale. On peut voir trois grands types de barrage : les barrages-poids où la masse du barrage s’oppose à la masse d’eau, les barrages-voute avec une forme en courbe qui reporte une partie de la pression sur les rives, et les barrages à contreforts qui reportent une partie de la pression sur le sol. La technique des barrages en voute apparait après 1952 et permet de construire des barrages dans des vallées plus larges.

Barrage à contreforts du Lac de Miguélou (Arrens-Marsous)
Barrage à contreforts du Lac de Miguélou (Arrens-Marsous)

Les principaux barrages des Pyrénées gasconnes sont : les barrages d’Oô (mis en service en 1920), d’Artouste (1929), de Caillaouas (1940), d’Araing (1942), de Fabrègues (1947), du Tech, de Gréziolles et du Portillon (1951), des Gloriettes (1952), d’Escoubous et de Cap de Long (1953), de Bious-Artigues (1957), Miguélou (1958).

Ces barrages alimentent des usines de production d’électricité. Plusieurs barrages reliés par des conduites forcées, parfois creusées dans la montagne, peuvent être nécessaires pour fournir la quantité d’eau voulue. La centrale de Pragnères (Hautes-Pyrénées) est alimentée par trois barrages (Oussoué, Cap de Long et Escoubous) et 40 Km de galeries de conduites forcées.

Le chantier du barrage de Migouélou à l'arrêt pendant l'hiver (1958)
Le chantier du barrage de Miguélou à l’arrêt pendant l’hiver 1958

Si la grande époque de la construction des barrages est révolue, la nécessité de produire des énergies renouvelables implique la construction de nouveaux barrages dans les Pyrénées : Pla de Soulcem en 1983, Garrabet en 1984, Laparan en 1985 et Olhadoko en 1996.

 

De véritables prouesses techniques

Le système du Néouvielle
Le système du Néouvielle (lacs, étangs, barrages, conduites et centrales)

Approvisionnement du chantier de Pragnères avec des mulets
Approvisionnement du chantier de Pragnères avec des mulets

Toutes les montagnes sont équipées de barrages et de centrales hydroélectriques, comme l’immense barrage de Serre-Ponçon dans les Hautes-Alpes construit en 1960. Mais, c’est dans les Pyrénées que l’on trouve les aménagements les plus complexes d’un point de vue technique. Leur construction relève d’une véritable épopée.

La construction de barrages commence dès 1870 par l’aménagement du lac d’Orédon pour alimenter le canal de la Neste et envoyer de l’eau pour alimenter les cours d’eau du Gers. L’approvisionnement étant insuffisant, on aménage le lac de Caillaouas puis le lac d’Aumar et celui de Cap-de-Long. L’eau du lac d’Aumar se déverse dans celui d’Aubert, celle des lacs d’Aubert et de Cap-de-Long dans ceux d’Orédon et de Caillaouas avant de se jeter dans la Neste. Le tout est opérationnel dès 1906.

Transport de matériel avec des boeufs (non localisé)
Transport de matériel avec des bœufs (image non localisée)

De véritables prouesses techniques et humaines permettent leur construction. Le lac du Caillaouas, situé au-dessus de Loudenvielle, nécessite 2 ans de travaux rien que pour aménager la piste permettant de transporter les matériaux de construction.

Le lac de Cap-de-Long emploie 28 paires de bœufs pour approvisionner chaque jour le chantier en chaux et en ciment. Il faut aussi organiser le ravitaillement et l’hébergement des ouvriers. Et encore, les travaux ne durent que de juin à novembre en raison du froid et de la neige.

Les ouvriers sont essentiellement des Espagnols, des Nord-Africains, des prisonniers de guerre allemands. En 1951, sur les 3 250 personnes travaillant sur les ouvrages de Pragnères, on compte 41 % d’Espagnols, 22 % de Nord-Africains, 30 % de Français… Ces travaux gigantesques ont provoqué la mort de 24 ouvriers.

L’hydroélectricité a-t-elle un avenir ?

La production hydroélectrique ne couvre que 12 % de la consommation française. Elle varie chaque année suivant les conditions climatiques. Elle tient une bonne place dans le total des énergies renouvelables qui ne comptent que pour 25 % de la production totale d’électricité.

L’hydroélectricité est une énergie très efficace puisqu’elle transforme 70 à 90% de l’énergie de l’eau en électricité. C’est le meilleur rendement de toutes les formes d’énergie (par exemple, les panneaux solaires permettent de transformer entre 8 et 22% de l’énergie solaire en électricité).

Schéma de principe d'une micro-centrale électrique
Schéma de principe d’une micro-centrale électrique

Cependant, le potentiel de production hydroélectrique par des barrages de montagne atteint son maximum (95 %). De petits aménagements sur les centrales existantes permettent encore un gain de production.

On se tourne vers ce que l’on appelle la petite hydraulique, c’est-à-dire des turbines de petites dimensions. C’est dans ce cadre que l’on voit revivre des moulins dont on exploite les droits d’eau pour les transformer en petites centrales de production hydroélectrique. On utilise aussi l’énergie des conduites d’eau potable.

Les barrages d’Occitanie couvrent 26 % de la consommation d’énergie électrique de la région, ceux de Nouvelle Aquitaine, 7,5 %.

Le régime des concessions de 1919 arrive à son terme. Pour leur renouvèlement, la France a choisi de les regrouper par vallées. Devant les protestations des élus de montagne, un système de partenariat public-privé a été retenu, associant les élus locaux sous la forme de SEM (sociétés d’économie mixte).

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

L’hydroélectricité et la loi du 16 octobre 1919 relative à l’utilisation de l’énergie hydraulique, Claire-Cécile Garnier
Les différentes formes de barrage, EDF
Lacs de barrage, Lacs des Pyrénées
L’histoire de l’énergie hydraulique, SirEnergies, 2023
L’aventure de l’hydroélectricité (1924-1949), Un constructeur de la France du XXe siècle, Pierre Jambard
SHEM histoire
L’ABC del Saber: energia, Edicions Reclams, 2024




L’agriculture gasconne, de nouvelles pistes

Si l’agriculture a très peu évolué pendant des siècles, elle vit depuis quelques décennies des bouleversements incroyables. Quelques expériences.

L’agriculture aux temps anciens

À l’arrivée des Romains, la Gascogne cultivait le blé, la vigne, les fèves et élevait des porcs. Les fundi aquitano-romains puis les abbayes contribuèrent à déboiser et augmenter les espaces cultivés.

Calendrier de Pietro Crescenzi, XIII° siècle, Travaux des douze mois de l'année, Calendrier extrait du Rustican, de Pietro Crescenzi vers 1300
Calendrier de Pietro Crescenzi, XIIIe siècle, Travaux des douze mois de l’année, Calendrier extrait du Rustican, de Pietro Crescenzi vers 1300 © Wikipedia

Jusqu’au XVIIIe siècle, l’agriculture varie peu même si elle intègre quelques fruits exotiques apportés par les croisés. Les familles pratiquent la polyculture, cultivent des céréales, les milhs, élèvent des volailles, du porc, des ovins dans certaines contrées et quelques bovins.

Ce sont les sols et le climat qui imposent cette polyculture. Elle rend les bòrdas (fermes) autosuffisantes.

Puis, au XVIIIe siècle, d’Etigny révolutionne l’agriculture gasconne. C’est qu’il faut lutter contre les sécheresses, les disettes et apporter de la nourriture à une population qui augmente. Ainsi il favorise la construction de routes, la création de sociétés agricoles, les défrichements, l’ajout de marne pour engraisser les champs, l’introduction de nouvelles plantes, d’arbres fruitiers, du maïs, de la pomme de terre

Les temps modernes

Au milieu du XIXe siècle, 75% de la population (20 millions de personnes) est agricole. Les superficies de pâturages sont plus importantes, avec l’abandon deus vacants (des jachères) pour les prairies artificielles, c’est-à-dire ensemencées de légumineuses (lusèrna, esparcet – sainfoin, trèule – trèfle…). Arrivent les engrais, les premières machines. Toutefois, les propriétés restent petites, les progrès techniques sont lents, les crédits quasi inexistants à part ceux des usuriers.

Une crise entraine une terrible baisse des prix en 1875 : ils sont divisés par 2 entre 1875 et 1895 !  Le phylloxera tue les vignes. Globalement, l’agriculture perd la maitrise de ses terres et dépend de plus en plus de l’industrie et de la distribution. Parallèlement, l’industrie se développe et a besoin d’ouvriers.

La première guerre mondiale va décimer les paysans : 550 000 sont tués, 500 000 reviennent blessés, ils représentent 20% des agriculteurs.

Battage à l'aide d'une batteuse manuelle en 1932. Le gerbier est au premier plan, le pailler au second. La paille et le grain sont triés au sol sur l'aire à la sortie de la batteuse (en bas à droite).
Battage à l’aide d’une batadera (batteuse) manuelle en 1932. Le garbèr (gerbier) est au premier plan, le palhèr (pailler) au second. La paille et le grain sont triés au sol sur l’aire à la sortie de la batteuse (en bas à droite) © Wikipedia

En 1945, les actifs français ne sont plus qu’un tiers à travailler dans l’agriculture, pour un tiers dans l’industrie ou le bâtiment et un tiers dans les services. Ce n’est pas fini. Aujourd’hui 75% des Français travaillent dans les services et les agriculteurs ne sont plus que 1,5% de la population active, selon l’INSEE.

La situation actuelle

La France reste la première puissance agricole européenne, le cinquième exportateur au niveau mondial, grâce aux exportations de vin. Mais depuis 1974, les prix des volailles, des porcs ou des céréales ont été divisé par 4.

Élevage de volailles en batterie © Fred TANNEAU/AFP
Élevage de volailles en batterie © Fred TANNEAU/AFP

De plus, les importations ont augmenté :

  • un poulet sur deux consommés en France est importé ;
  • 56% de la viande ovine consommée en France est importée ;
  • 28% des légumes et 71% des fruits consommés en France sont importés.

Les agriculteurs gascons innovent

Puisqu’il y a un salon de l’agriculture à Paris, pourquoi pas un salon dans nos terres, un salon a la bòrda ? Il existe depuis quatre ans (cette année du 15 au 25 février). L’occasion de voir par soi-même les grands défis de l’agriculture et les solutions proposées par nos agriculteurs gascons. Ils montrent à la fois comment ils souhaitent regagner notre souveraineté alimentaire et comment ils prennent en compte les grandes questions d’actualité : énergie, environnement.

En fait, beaucoup de personnes ont conseillé les agriculteurs et pas toujours à raison. Par exemple, un champ de maïs arrosé selon les conseils donne 13,4 tonnes à l’hectare, pas arrosé du tout, 12 t/ha !

L’exemple de la ferme des Mawagits

Guillaume Touzet et Grégoire Servan de la Ferme des Mawagits à Saint-Elix d'Astarac (32)
Guillaume Touzet et Grégoire Servan de la Ferme des Mawagits à Saint-Elix d’Astarac (32) © La Dépêche Photo DDM, Nédir Debbiche.

De nombreux agriculteurs locaux optent pour l’agroforesterie, permettant d’assurer le renouvellement des ressources naturelles comme l’eau ou les sols, de favoriser la biodiversité tout en assurant une production correcte.

C’est l’expérience de Guillaume Touzet, employé chez Arbres &, Paysages 32, et son ami Grégoire Servan, ingénieur agronome au sein de l’association française d’agroforesterie. Ils créent en 2018 la Ferme des Mawagits à Sent Helitz d’Astarac [Saint-Elix]. Mais les deux compères ne sont pas des agriculteurs de souche et ils tâtonnent. Les gens du cru les surnomment gentiment les mauagits [maladroits], nom qu’ils adoptent pour leur ferme.

Carine Fitte et Hélène Archidec du Domaine de Herrebouc
Carine Fitte et Hélène Archidec du Domaine de Herrebouc à Saint-Jean-Poutge (32) © www.tourisme-gers.com

Ils s’intéressent à l’agroécologie et réalisent des ateliers, des conférences et des visites guidées pour sensibiliser le public.  Et ils développent la gemmothérapie avec l’aide d’une naturopathe. Cette expérience est un succès.

De façon similaire, des producteurs comme Carine Fitte et Hélène Archidec assurent leurs cultures en régénérant les sols  par l’utilisation de préparations naturelles. Ainsi, elles produisent depuis 2004, des vins biodynamiques au domaine de Herrebouc, à Sent Joan Potge [Saint-Jean-Poutge].

L’exemple de la ferme des trois grains

Jean-Jacques Garbay
Jean-Jacques Garbay à Saint-Médard (32) © YouTube

À Sent Mesard [Saint-Médard], près de Miranda [Mirande], Jean-Jacques Garbay et son neveu Bastien Garbay développent une chaine respectueuse de la culture des grains à la vente de pain. Il procèdent à des cultures d’été et des cultures d’hiver.
L’engrais utilisé est de l’engrais vert, c’est-à-dire un mélange de luzerne, féverole, avèze, navette ou moutarde blanche, facélie. Toutes ces plantes apportent quelque chose au sol. Par exemple, lo favarilh [la féverole] fixe l’azote de l’air et en laisse une partie dans la terre. Tout d’abord, nos agriculteurs labourent les champs pour mélanger ces plantes à la terre, puis ils les brossent en surface et les binent pour supprimer lo percàs, lo virèish bref les mauvaise herbes. Enfin, ils sèment les plantes selon les souhaits : soja, tournesol, sorgo, colza ou blés, le tout sans amendement ni engrais.

Bastien Garbay DR
Bastien Garbay DR

Toute l’astuce est de laisser les vers de terre (3 tonnes à l’hectare) faire leur boulot :  ils percent le sol dans tous les sens, permettant le passage de l’eau et de l’air ; aucun besoin d’intervenir ni de travailler la terre en profondeur, donc pas de consommation d’énergie fossile.

En particulier, Bastien Garbay, paysan boulanger du blé au pain, a planté 24 ha de blés anciens et modernes, de blés de population (variétés anciennes semées mélangées). C’est tout récent puisque sa première récolte date de l’an dernier.

La fabrication du pain

Moulin Astrié © Les Graines de l'Ami Luron
Moulin Astrié © Les Graines de l’Ami Luron

Un meunier a moulu le grain de Bastien mais il aura bientôt son moulin à farine à meules de pierre, appelé moulin Astrié du nom de son fabricant français, Astréïa. Ce moulin écrase le grain de façon progressive, lentement, sans le chauffer ni lui faire perdre ses qualités ; il produit ainsi une farine excellente.

De plus, comme le faisaient les anciens, Jean-Jacques a construit lui-même un four. Une partie est maçonnée, l’autre métallique avec deux niveaux et des plans rotatifs qui permettent de surveiller le pain qui cuit. Le feu atteint 1000°C et le four 250°C avec un excellent rendement de 90%.

Vous voulez gouter le pain au levain de Bastien ? Un petit épeautre, un seigle ou un méteil comme l’aimait Jean-Géraud d’Astros (mélange seigle et blé) ? Dans un poème de 1636, Beray e naturau Gascon, le poète dit en parlant du paysan :

J-G d’Astros (1594 – 1648) © Wikipedia

Que se sap perbesioun tabenc
De pan é bin ou mitadenc

Il sait qu’il a aussi en réserve
Du pain et du vin ou du méteil

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

La révolution agricole du XVIIIe siècle en Gascogne gersoise, Revue géographique des Pyrénées et du Sud-Ouest. Sud-Ouest Européen, O. Perez, 1944.
L’histoire des paysans français, Éric Alary, 2019.
La France, un champion agricole mondial : pour combien de temps encore ? Rapport d’information n° 528 (2018-2019), déposé le 28 mai 2019.
Les cinquante ans qui ont changé l’agriculture française, Économie rurale, Lucien Bourgeois, Magali Demotes-Mainard, 2000.




La guerre de Gascogne 3- L’effondrement

Henri II Plantagenêt meurt en 1189. Henri le jeune est mort avant lui. Alors la couronne revient à Richard Cœur de Lion. Mais, parti en croisade, il laisse le champ libre à son frère Jean sans Terre. C’est une suite de guerres avec la France, pour prendre possession de la Gascogne  et le début de l’effondrement de l’immense empire des Plantagenêts.

La commise

En France, Philippe Auguste règne de 1180 à 1223, puis c’est Louis VIII jusqu’en 1226, Louis IX Saint Louis jusqu’en 1270 et enfin Philippe III le Hardi de jusqu’en 1285.

Les combats de frontière n’ont jamais cessé entre les rois de France et les Plantagenêts. Et la mort d’Henri II ouvre une période d’instabilité dont profite Philippe Auguste pour pousser ses pions.

Richard Cœur de Lion prisonnier (à gauche) et mortellement blessé à Châlus (à droite) (Effigies Regum Angliæ, xive siècle), Londres, British Library. Jean sans Terre le remplace en Gascogne
Richard Cœur de Lion prisonnier (à gauche) et mortellement blessé à Châlus (à droite) (Effigies Regum Angliæ, xive siècle), Londres, British Library © Wikipedia

Richard Cœur de Lion part en croisade et est fait prisonnier lors de son retour. Il regagne l’Angleterre après le paiement d’une énorme rançon. Là, il rétablit une situation bien compromise par son frère Jean sans Terre. Mais Richard meurt en 1199 au siège de Chalus en Limousin. Et c’est Jean qui lui succède jusqu’en 1216.

Jean réussit à se mettre à dos tous les barons d’Aquitaine qui en appellent au roi de France. En avril 1202, Philippe Auguste le cite à comparaitre devant la Cour en tant que vassal. Mais, Jean ne s’y rend pas et le roi prononce la commise de ses domaines, c’est à dire leur confiscation qu’il fait exécuter les armes à la main. Cette période est bénéfique pour la Gascogne car, pour s’assurer de la fidélité des villes, Jean leur accorde des franchises importantes : Saint-Émilion en 1199, La Réole en 1206, Bayonne en 1215, etc.

La guerre en Gascogne

Alphonse VIII de Castille et son épouse la reine Aliénor d'Angleterre revendique la Gascogne. Miniature espagnole de la fin du xiie ou du xiiie siècle.
Alphonse VIII de Castille et son épouse la reine Aliénor d’Angleterre. Miniature espagnole de la fin du XIIe ou du XIIIe siècle © Wikipedia.

Les Français ne sont pas les seuls à vouloir la Gascogne. Alphonse VIII de Castille (1155-1214) a épousé une sœur de Jean sans Terre. À la mort d’Aliénor d’Aquitaine en 1202, il revendique la Gascogne au nom de sa femme. Aussi, à la tête d’une armée, il assiège Bordeaux de 1205 à 1206. Les Gascons le soutiennent mais l’échec devant Bordeaux brouille les cartes.

À la fin du règne d’Henri II, les Plantagenêts ont perdu presque tous leurs territoires au nord de la Garonne. Et la guerre se rapproche de la Gascogne. Louis VIII s’approche de Bordeaux tandis que le comte de la Marche prend La Réole et Bazas.

Henri III d’Angleterre entre en campagne pour reconquérir les territoires perdus. C’est un échec. Il recommence en 1242 mais, abandonné par ses barons, il est battu à Taillebourg et à Saintes les 23 et 24 juillet 1242.

Le traité de Paris de 1258

La guerre se termine par le traité de Paris de 1258 qui règle un certain nombre de contentieux. Les Plantagenêts perdent définitivement la Normandie, le Maine et l’Anjou. Il ne leur reste qu’une partie de l’Aquitaine et la Gascogne.

Le traité de Paris de 1258 : en jaune : les possessions anglaises en 1154 qui se réduisent à la Gascogne en 1258. Bordé de rouge, le domaine anglais de 1258
Le traité de Paris de 1258 : en jaune : les possessions anglaises en 1154, bordé de rouge, le domaine anglais de 1258 © Histoire Passion

S’il gagne l’Agenais, Henri III fait une concession majeure. Il prête hommage au roi de France pour les terres qu’il garde à l’issue du traité mais aussi pour la Gascogne. En fait, l’ancien duché n’avait jamais fait hommage au roi de France. Cela a des implications concrètes sur l’administration de la Gascogne : les seigneurs peuvent désormais en appeler au roi de France pour leurs litiges. Près de 30 procès sont en instance devant la Cour de France en 1274-1278. Pour détourner les appels de Paris, un Auditeur des causes est nommé à Bordeaux. Le lieutenant du roi a désormais un rôle judiciaire au nom du roi. Un juge d’appel est créé et des juridictions gracieuses instituées un peu partout. Les prévôtés sont réformées. Ce sont les Ordonnances de Condom de 1289.

Le Sénéchal de Gascogne Simon V de Montfort

 

Simon V de Montfort, sur un vitrail de la cathédrale de Chartres © Wikipedia. Il est nommé sénéchal de Gascogne
Simon V de Montfort, sur un vitrail de la cathédrale de Chartres © Wikipedia

Simon V de Montfort est le fils cadet de Simon IV qui a combattu le comte de Toulouse lors de la croisade des Albigeois. Il part pour l’Angleterre où sa grand-mère possède la moitié du comté de Leicester. Il épouse une sœur de Jean sans Terre et devient comte de Leicester.

En 1245, les seigneurs gascons se révoltent. Gaston VII de Béarn en prend la tête et ravage Dax, tandis qu’Arnaud-Guilhem de Gramont et le vicomte de Soule attaquent Bayonne et mettent à sac le Labourd. La révolte gagne du terrain. Pour ne pas perdre la Gascogne, Henri III nomme Simon V de Montfort en tant que Sénéchal, de 1248 à 1253. Mais il se montre avide et brutal et déclenche la « Grande révolte » qui réunit tous les Gascons.

Colom contre Solers à Bordeaux

Les élections municipales de 1248 à Bordeaux voient s’affronter la famille des Colom et celle des Solers qui détiennent le pouvoir. Les Colom s’emparent de la place du marché et s’y fortifient. Il règne un climat de guerre civile et les affrontements armés sont nombreux entre les deux partis. Simon V de Montfort réprime durement la révolte qui profite aux Colom, favorables aux Anglais.

 Portrait dans l'abbaye de Westminster communément identifié à Édouard Ier
Portrait dans l’abbaye de Westminster communément identifié à Édouard Ier

En 1252, Gaston VII de Béarn est à La Réole avec une centaine d’hommes pour soutenir les insurgés. L’année suivante, il rejette la suzeraineté anglaise pour soutenir les prétentions d’Alphonse X de Castille sur la Gascogne. Plusieurs seigneurs le suivent. Ils assiègent Bayonne pour faciliter le passage du roi de Castille mais la ville résiste.

En fait, Simon de Montfort ne peut rétablir le calme en Gascogne. Alors, Henri III débarque à Bordeaux avec une armée. Il nomme le futur Édouard Ier gouverneur de Guyenne pour rétablir les erreurs de Simon de Montfort. Il s’installe au palais de l’Ombrière à Bordeaux.

Castille et Angleterre concluent la paix de Tolède qui se termine par le mariage d’Henri III avec la sœur du roi de Castille. Les Gascons se retrouvent seuls et ils sont obligés de faire leur soumission. Pourtant en 1273, Gaston VII de Béarn se rebelle à nouveau, est fait prisonnier en Angleterre et le Béarn est mis sous séquestre. Il est libéré en 1276 et le Béarn lui est rendu en 1278.

Les révoltes populaires

Il n’y a pas que les seigneurs et les villes qui se révoltent. Preuve d’un profond malaise, les paysans se révoltent aussi.

Lassés des exactions des sénéchaux, les paysans gascons de l’Entre-deux-Mers se révoltent en 1236 et 1237. Henri III lance une enquête au terme de laquelle il confirme leurs franchises et privilèges.

"De la meute des pastoureaux". Manuscrit enluminé, Chroniques de France ou de St-Denis, British Library Royal.jpg © Wikipedia
« De la meute des pastoureaux ». Manuscrit enluminé, Chroniques de France ou de St-Denis, British Library Royal.jpg © Wikipedia

En 1251, les Pastoureaux sont devant Bordeaux. La Croisade des Pastoureaux nait dans le nord de la France, à la suite des prêches du « Maitre de Hongrie » qui mobilise une foule d’adolescents et de paysans. Les bandes composées de paysans gascons appauvris, vivant en bandes, tentent d’entrer dans Bordeaux. Simon V de Montfort tient portes closes et les disperse.

En 1253, Henri III reçoit 16 doléances à Londres et envoie des commissaires pour enquêter. Aux plaintes des barons, de l’abbé de Saint-Sever, des bourgeois de Bordeaux, Bayonne, Bazas et Dax, s’ajoutent celle de tota comunitas de Goosa, tam clericorumquan militum et laboratorum, c’est-à-dire l’ensemble du pays de Gosse. Le pays reproche à Simon V de Montfort de :
– violer les coutumes en vendant la baillie de Dax à des gens qui multiplient les extorsions pour entrer dans leurs frais,
– convoquer l’ost 3 ou 4 fois dans l’année au lieu d’une seule fois comme le prévoient les coutumes,
– réclamer deux albergues (hébergement) par an au lieu d’un seul.

C’est de nouveau la guerre

En 1293, des marins de Bayonne attaquent des marins bretons qui portent l’affaire devant Philippe le Bel, roi de France. Cette fois, ce sont des marins normands qui coulent quatre bateaux de Bayonne dans le port de Royan. Le Connétable de Bordeaux laisse partir une flotte de bateaux de Bayonne. Une flotte de bateaux normands part à leur rencontre et les coule. C’est de nouveau la guerre.

Édouard Ier rend hommage à Philippe le Bel (illustration du XVe siècle). © Wikipedia
Édouard Ier rend hommage à Philippe le Bel (illustration du XVe siècle). © Wikipedia

En attendant l’enquête et le jugement, Philippe le Bel exige la remise du duché à titre de garantie. Une armée française entre à Bordeaux et occupe les places fortes et les principales villes.

Le roi de France cite Édouard Ier à comparaitre devant la Cour. Constatant le défaut du roi d’Angleterre, le Parlement de Paris prononce la confiscation provisoire.

Édouard débarque à Bordeaux pour reconquérir son duché. Il prend Blaye et La Réole mais échoue devant Bordeaux. Sa flotte part pour Bayonne tandis qu’une armée s’y rend par la voie de terre. La ville est reprise en 1295. Les Français attaquent Blaye mais sont obligés de se replier sur Bordeaux. Une armée anglaise de secours débarque à Blaye mais échoue devant Bordeaux et Dax. Elle se réfugie à Bayonne. Elle échoue encore en 1297 à Saint-Sever.

Les deux parties s’en remettent à l’arbitrage du Pape qui décide le retour du duché d’Aquitaine au roi d’Angleterre. La campagne de 1294 à 1297 n’a servi à rien…

 

Références

Les précédents épisodes de la Guerre de Gascogne :
La guerre de Gascogne 1- Le duché d’Aquitaine
La guerre de Gascogne 2–Le règne d’Henri II
Les Plantagenêts – Origine et destin d’un empire,  Jean Favier, Editions Fayard, 2004.
La guerre de Cent ans, Jean Favier, Editions Fayard, 1980.




Auch, une longue et grande histoire

Auch que certains voudraient capitale de la Gascogne a connu un passé prestigieux avant de s’endormir après la Révolution française. Mais son histoire commence avant les Romains. Puis, archevêques et roi de France en assurent l’embellissement jusqu’à Napoléon III. D’ailleurs, sa devise est Tot solet no pòt Aush [Tout seul, Auch ne peut].

Des Aquitains aux Romains

Elimberri est la capitale du peuple des Ausques, Auscii en latin, qui lui donnent son nom actuel d’Auch, Aush en gascon. Les Romains l’appellent Augusta Auscorum.

Auch - Les fouilles de la villa, © INRAP
Auch, fouilles de la villa, © INRAP

Dans son itinéraire de 333 pour Jérusalem, le pèlerin inconnu la présente dans son document en latin, l’Anonyme de Bordeaux, comme chef-lieu de Civitas Auscius. Située au carrefour des routes de Saint-Bertrand-de-Comminges à Agen et de Toulouse à Bazas, la ville est prospère.

Cependant, c’est Elusa en latin, Eusa en gascon ou Éauze qui est la capitale de la Novempopulanie. Mais elle semble avoir été détruite lors du passage des Vandales en 408. Dès lors, Auch devient le principal centre urbain et administratif de la région.

Auch - Plan de la ville romaine
Auch, plan de la ville romaine

Pourtant on fait assez peu de découvertes gallo-romaines à Auch. L’Institut National de la Recherche Archéologique Préventive (INRAP) réalise des sondages et des fouilles sur la rive droite du Gers. En 2010, de nouvelles fouilles, réalisées avant des travaux sur le réseau du tout à l’égout, permettent de localiser le Forum. Puis, en 2017,  on retrouve les vestiges d’une villa aristocratique du 1er siècle, remaniée au IIIe siècle, avec un ensemble thermal et des mosaïques, le tout dans un état de conservation excellent. Enfin, en 2022, ce sont les vestiges de constructions qui l’on découvre sur la rive gauche du Gers, sans doute en limite de l’ancienne ville romaine.

Les temps troublés font délaisser la basse ville pour la haute ville qui s’entoure de remparts.

Cliquer sur le lien pour accéder à Un reportage de 6 minutes sur les fouilles de la villa romaine menées par l’INRAP  © Office de Tourisme Grand Auch Cœur de Gascogne

La création de l’Archevêché d’Auch

Nicetius, évêque d’Auch est présent au concile d’Agde en 506. Éauze, ancienne capitale de la Novempopulanie, est détruite une nouvelle fois au IXe siècle, peut-être par les Vikings. En tout état de cause, Auch est érigé en Archevêché en 856.

Au début de la Reconquista (722-1492), les évêchés de Calahorra, de Jaca et de Pampelune sont rattachés à l’archevêché d’Auch. Puis, en 1091, on rétablit l’archevêché de Tarragone. Cependant, l’Archevêque d’Auch gardera une influence politique jusqu’au XIIIe siècle et le titre de Primat de Novempopulanie et du royaume de Navarre jusqu’à la Révolution française de 1789.

Les archevêques et les grands travaux

Auch - la cathérale Saint Marie
Auch, la cathédrale Saint Marie © Wikipedia

François de Savoie (1454-1490) devient archevêque d’Auch en 1483. Il lance les travaux de la cathédrale Sainte-Marie sur les ruines de l’ancienne église romane. Elle ne cesse d’être embellie. C’est encore aujourd’hui, une des plus belles cathédrales du sud-ouest.

Les diocèses d’Aire, de Bayonne, de Bazas, de Comminges, de Couserans, de Dax, de Lectoure, de Lescar, d’Oloron et de Tarbes sont suffragants de l’Archidiocèse d’Auch. Supprimé en 1801 et rétabli en 1817, l’archidiocèse ne comprend plus que les évêchés d’Aire, de Bayonne et de Tarbes. En 1908, l’Archevêque d’Auch ajoute à son titre celui d’évêque de Condom, Lectoure et Lombez. Enfin, en 2002, le diocèse d’Auch n’est plus métropolitain et est inclus dans la province ecclésiastique de Toulouse. Au nom de l’histoire, il garde cependant son titre d’archidiocèse.

L’archidiocèse était le 4ème de France par ses revenus, après ceux de Cambrai, Paris et Strasbourg.

Auch conserve plusieurs témoignages de son passé d’archevêché. Outre la cathédrale Sainte-Marie, le Palais épiscopal occupé par la Préfecture et de nombreuses églises et couvents, il reste le palais de l’Officialité et sa Tour des Archives, haute de 40 mètres, appelée la Tour d’Armagnac, qui est à l’origine une prison épiscopale.

La fin des comtes d’Armagnac

Auch est la capitale des comtes d’Armagnac. Mais les conflits sont nombreux avec l’archevêque. Au XIIe siècle, ils trouvent un compromis : le comte et l’Archevêque se partagent la seigneurie de la ville. C’est ainsi que 16 consuls, 8 venant de la ville comtale et 8 de la ville épiscopale dirigent la ville. Alors les comtes établissent leur capitale à Lectoure.

La Mort de Jean d'Armagnac, lithographie de Delaunois d'après une peinture d'histoire de Louis-Henri de Rudder © Wikipedia
La Mort de Jean d’Armagnac, lithographie de Delaunois d’après une peinture de Louis-Henri de Rudder © Wikipedia

La Sénéchaussée d’Armagnac créée en 1473 se trouve peu de temps après installée à Lectoure, sans doute à la suite d’une épidémie qui a régné à Auch. Mais la ville veut récupérer son Sénéchal et le dispute à Lectoure. Plus de cent ans après, en 1639, on divise la Sénéchaussée d’Armagnac en deux : une partie relève d’Auch, une autre de Lectoure !

Les comtes d’Armagnac sont puissants et turbulents. De 1407 à 1435, ils soutiennent le roi de France contre les Bourguignons. Puis, ils se révoltent contre le roi de France. Alors, Louis XI envoie une armée qui assiège Lectoure en 1473. Jean V d’Armagnac est tué et c’est la fin de la maison d’Armagnac.

Que reste-il aujourd’hui de la ville médiévale ?

Auch, une pousterle

La liaison entre la ville haute et la ville base se fait par des ruelles très pentues parfois munies d’escaliers : les pousterles. Elles ont pour la plupart conservé leur nom gascon : la pousterle des colomats, postèrla deus colomats [poterne des pigeons], la pousterle de las oumettes, postèrla de las omètas [poterne des ormeaux], ….

 

 

 

Auch, l'escalier de la Maison d'Henri IV
Auch, l’escalier de la Maison d’Henri IV

Il reste de nombreux témoignages de la ville du Moyen-âge : ruelles étroites, traces des remparts, porte fortifiée d’Arton, restes de portes fortifiées pour isoler chaque quartier de la vielle ville. De la période Renaissance, il reste de magnifiques maisons à colombage comme la maison Fedel. La maison dite de Henri IV dans laquelle il aurait demeuré en 1578 avec Catherine de Médicis et Marguerite de Valois, sa future épouse, présente une cour et un magnifique escalier.

Auch, métropole de la Gascogne

Auch, l'Intendant d'Étigny
Auch, l’Intendant d’Étigny, à l’entrée des allées du même nom

En 1716, on réorganise les trop grandes Généralités de Bordeaux et de Montauban. Et on crée la Généralité d’Auch. Ses limites fluctuent dans le temps : 1751, rattachement de l’Intendance de Pau ; 1767,  création de l’Intendance de Bayonne ; 1774, regroupement des deux Intendances ; 1775, rattachement du Labourd, des Lannes, du Marsan et du Gabardan à la Généralité de Bordeaux ; etc.

L’édit prévoit la création d’un Bureau des finances composé d’un nôtre Conseiller Président, huit nos Conseillers Trésoriers de France Généraux de nos Finances & Grands Voyers dont l’un fera garde-scel, d’un nôtre avocat, un nôtre Procureur, d’un Greffier en Chef, d’un premier huissier Garde-Meubles, de quatre Huissiers & de six Procureurs postulants. Avec tout ce personnel, la prospérité de la ville est assurée.

Les bâtiments de l’Intendance se situent dans des maisons louées. L’intendant réside à Pau, plus commode.

L’intendant d’Étigny

C’est l’Intendant d’Etigny (1719-1767) qui s’installe à Auch qu’il trouve comme un gros village, affreux par sa situation, par ses abords et par mille defectuosités qui en rendent le séjour detestable.

Antoine Mégret d’Etigny transforme la ville d’Auch qui connait un véritable âge d’or. Ainsi, il fait élargir les rues pour faciliter la circulation, construire la place de la Patte d’Oie dans la basse-ville et la place de la Porte-Neuve dans la ville haute qui servent de carrefour aux routes royales qu’il fait construire. Il crée une voie nouvelle reliant les deux parties de la ville et le pont qui traverse le Gers, inauguré en 1715. Puis il fait construire le bâtiment de l’actuel hôtel de ville, l’hôtel de l’Intendance, le théâtre à l’italienne, une promenade (allées d’Etigny).

En 1759, on bâtit l’Hôtel de l’Intendance. Aujourd’hui, il ne subsiste plus qu’un bâtiment classé au titre des Monuments Historiques, occupé par La Poste. Une partie du mobilier et des décors ornent les salons de la Préfecture qui occupe l’ancien palais épiscopal.

Les embellissements du XIXe

À la suite du coup d’Etat de 1851, le préfet Féard initie une deuxième phase d’embellissement d’Auch. En effet, la ville se révolte et on déporte 338 Auscitains en Algérie. Aussi, pour calmer la situation, le préfet lance de grands travaux et donne du travail aux pauvres. Les aménagements reprennent en partie les projets d’Etigny qu’il n’a pu réaliser, faute de finances.

Antoine de Salinis (1798-1861), archevêque d’Auch de 1846 à 1861

De concert avec l’archevêque Antoine de Salinis, le préfet lance la réalisation du grand escalier monumental qui relie la partie haute et la partie basse de la ville. On démolit des bâtiments de l’archevêché pour créer la place Salinis. Au bout des allées d’Etigny, on construit un nouveau tribunal et une prison ; on installe des fontaines dans la ville. L’inauguration de l’escalier a lieu en 1863. Puis, le sculpteur tarbais Firmin Michelet réalise la statue de d’Artagnan en 1931. L’escalier monumental est entièrement rénové entre 2012 et 2015.

En souvenir de d’Etigny, on érige une statue de marbre en 1817 au centre de l’escalier qui mène à la promenade.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Auch, l'escalier monumental et la Tour d'Armagnac © Wikipedia
Auch, l’escalier monumental et la Tour d’Armagnac © Wikipedia

Références

Le concile d’Agde et son temps, Sous la direction de J.-C. Rivière, J.-P. Cros et J. Michaud, 2006

From Augusta Auscorum to Besino : investigating a section of the antique road Burdigala- Tolosa, Pallas, Fabien Colleoni, 2010

Influence des métropolitains d’Eauze et des archevêques d’Auch en Navarre et en Aragon, depuis la conquête de l’Espagne par les musulmans jusqu’à la fin du onzième siècle, Annales du Midi, Jean-François Bladé, 1897




Le Canal des Pyrénées

Comment poursuivre le Canal du Midi au-delà de Toulouse pour rejoindre l’Océan Atlantique ? Les premières études de Louis Galabert portaient sur un canal qui relierait, depuis Toulouse, le canal du Midi au port de Bayonne. Son cout exorbitant lui fait préférer le canal de Garonne qui relie Toulouse à Bordeaux.

Qui est Louis Galabert ?

Grande Armée - Colonel de l'Infanterie de Ligne
Grande Armée – Colonel de l’Infanterie de Ligne

Louis Galabert (1773-1841) nait à Castelnaudary. Son père est négociant, le voilà destiné aux affaires.

À 16 ans, il s’embarque pour Saint-Domingue et échappe de peu au massacre de la révolte des esclaves. En 1792, on l’arrête et on l’emprisonne à Paris comme « suspect »; il s’évade. Il s’engage à Lille au 13ème chasseur à cheval. Hélas, dénoncé, il s’enfuit en Angleterre puis en Espagne. On le considère comme un émigré.

Alors, Louis Galabert part pour les Philippines, la Chine et le Mexique. Puis, il revient à Castelnaudary et s’engage dans l’armée impériale. Chef de bataillon, puis colonel, décoré de la Légion d’honneur, il participe à la bataille de Toulouse en 1814. Démobilisé, demi-solde, il part aux États-Unis en 1817. On le retrouve colonel dans l’armée espagnole en 1820. Enfin, il rentre en France en 1823.

Le projet de Galabert

Le projet du Canal des Pyrénées (édition de 1830)
Le projet du Canal des Pyrénées (édition de 1830) soutenu par la Chambre de Commerce de Toulouse et les maires

Louis Galabert s’engage alors dans le grand projet de réaliser un canal passant par les Pyrénées et reliant l’Atlantique à la Méditerranée.

Le projet n’est pas nouveau puisqu’il apparait la première fois en 1785, revient en 1808, est présenté à l’Empereur puis abandonné. Louis Galabert reprend le projet, il propose de le financer entièrement à ses frais. Il a le soutien de la Chambre de commerce de Toulouse et de 132 maires des communes pyrénéennes qui veulent ce canal.

En 1832, Louis Galabert obtient la concession du Canal Royal des Pyrénées. Malheureusement, il est à court d’argent et les travaux ne peuvent commencer ; alors, la concession est annulée l’année suivante. Pour obtenir de l’argent, Louis Galabert propose à Louis-Philippe la création d’une ville nouvelle située à 20 km de Bayonne au confluent du futur canal des Pyrénées, du Gave de Pau, de l’Adour et de la Midouze. Il l’appelle « Ville de Louis-Philippe ». Mais le projet ne séduit pas.

Il sollicite un emprunt auprès de la Chambre de commerce de Toulouse, fonde une société par actions. C’est un nouvel échec. Louis Galabert est désespéré, il meurt en 1841.

Toutefois, ses plans serviront pour le tracé de la ligne de chemin de fer entre Toulouse et Bayonne.

L’idée de Louis Galabert

Le canal des Pyrénées devait partir de Toulouse, remonter la Garonne par Saint-Gaudens et Montréjeau. Arrivé à Izaux sur la Neste, il devait franchir le point de partage des eaux en souterrain jusqu’à Avezac, descendre ensuite l’Arros en rive droite, puis l’Adour jusqu’au Bec des Gaves où l’Adour devient navigable jusqu’à Bayonne.

Louis Galabert, n’a aucun doute sur la rentabilité du canal des Pyrénées. Les péages, quel qu’en soit le montant, ne dissuaderont pas les armateurs qui doivent faire le tour de l’Espagne par le détroit de Gibraltar avec tous les dangers que cela comporte. L’irrigation permise par le canal augmenterait la production de grains qui seraient ensuite transportés sur le canal. De même, le transport par bateau sur le canal faciliterait l’exploitation du bois, des ardoisières et du marbre de la vallée d’Aure. Bref, un énorme bénéfice à la clé.

Le canal des Pyrénées doit aussi permettre l’envoi des troupes sur la frontière espagnole et leur ravitaillement.

Le Canal Royal des Pyrénées - partie centrale de Saint-Gaudens à Aire sur Adour (projet de 1829)
Le Canal Royal des Pyrénées – partie centrale de Saint-Gaudens à Aire sur Adour (projet de 1829)

Le projet de Louis Galabert

Le canal des Pyrénées doit avoir 22 mètres de large et 3 de profondeur. Il nécessite la construction de 274 écluses pour un trajet de 23 heures de Toulouse à Bayonne. L’ouvrage est alimenté par la Neste. Finalement, une partie de ses eaux sera dérivée dans le canal de la Neste qui alimente les rivières du Gers.

Projet de passage en tunnel sous le plateau de Lannemezan

Le cout de construction du canal des Pyrénées serait de 30 Millions de Francs. Un peu moins que ce qui avait été présenté au roi en 1820.

À raison de 80 centimes du kilomètre, Louis Galabert estime que le péage pour le transport des marchandises se monterait à plus de 5 Millions de Francs chaque année. Avec le transport et l’approvisionnement des troupes en temps de guerre, le revenu grimperait à 7 Millions de Francs.

Avec le projet du canal des Landes entre Lavardac et Mont de Marsan et le projet du canal de la grande Lande qui relie les étangs des Landes entre Bordeaux et Peyrehorade, le projet de canal des Pyrénées doterait la Gascogne d’un réseau de voies navigables.

L’échec du projet de Canal des Pyrénées

S’il est vrai que 132 communes des Pyrénées et les départements de la Haute-Garonne, du Gers, des Hautes-Pyrénées, des Basses-Pyrénées et des Landes soutiennent le projet du canal des Pyrénées, il a aussi beaucoup de détracteurs du côté de la Garonne.

Pourtant, Louis Galabert pense avoir gagné la partie face au projet concurrent du canal de la Garonne. Le concessionnaire connait de graves difficultés financières et les travaux prennent du retard. Mais lorsque l’État reprend à son compte le projet de Canal de Garonne, c’en est fini des espoirs de Louis Galabert.

Le Journal politique et littéraire de Toulouse et de la Haute Garonne, dans son numéro du 9 janvier 1840 met en avant les arguments qui s’opposent à la construction du Canal des Pyrénées et les contre-arguments de Louis Galabert.

En premier lieu, le canal a une longueur de 340 km, contre seulement 190 km pour celui de Garonne. La chute d’eau à rattraper par des écluses est de 967 mètres contre à peine 125 mètres pour le canal de Garonne.

En second lieu, les études de Galabert minorent les couts de la construction. Le seul cout du canal souterrain sous le plateau de Lannemezan rend le projet économiquement irréalisable.

Enfin, le temps de trajet est inférieur par le canal de Garonne et on voit mal un bateau payer plus cher un péage pour le transport des marchandises. Enfin, Bordeaux est un grand port de marchandises. Sans le dire, on comprend bien que Bayonne ne tient pas la comparaison…

Bordeaux Sur le quai des Chartrons - Pierre Lacour-1
Vue d’une partie du port et des quais de Bordeaux dits des Chartrons et de Bacalan (1804-1806), Pierre Lacour, musée des Beaux-Arts de Bordeaux

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Wikipédia
Louis Galabert, Canal royal des Pyrénées, 1827, www.gallica.fr
La vie aventureuse de Louis Galabert, Robert Tauriac et Louis Audebaud, L’Auta, février 2009.
Le projet non réalisé de Louis Galabert, canaldumidi.com
Lettre de la Ligue du Canal Royal des Pyrénées




Armand Fallières

Armand Fallières (1841-1931) est un Gascon originaire du Lot et Garonne. Il est le seul Gascon devenu Président de la République française, de 1906 à 1913.

Une carrière de notable de province qui entre au Gouvernement

Armand Fallières (1841 - 1931) alors parlementaire
Armand Fallières alors parlementaire (1876-1899)

Armand Fallières nait le 6 novembre 1841 à Mézin dans le Lot-et-Garonne. Son grand-père est forgeron, son père est géomètre-arpenteur. Après le collège à Mezin, son père l’envoie à Angoulême pour perdre son accent gascon. Il n’y arrivera pas. Puis, il fait des études de droit à Toulouse et à Paris et devient avocat à Mézin en 1867. En particulier, il défend un groupe de jeunes gens qui ont chanté La Marseillaise au passage d’une procession.

En 1868, il épouse Jeanne Bresson avec qui il a une fille Anne-Marie et un fils André qui suivra la carrière son père. André sera chef de cabinet de son père au Sénat de 1899 à 1906, puis conseiller à l’Elysée de 1906 à 1913) Puis, il deviendra ministre du travail de 1926 à 1928 dans le cabinet de Raymond Poincaré.

Madame Fallières en 1908
Madame Fallières en 1908

Attiré par la politique, Armand Fallières entre au conseil municipal de Nérac en 1868 et en devient maire en 1871. Alors, il rétablit l’école primaire supérieure à Nérac et instaure la gratuité des cours. Puis, il entre au Conseil général du Lot et Garonne et en devient Président en 1874. Il est à l’origine de la construction de la voie ferrée Nérac-Mézin-Mont de Marsan pour désenclaver le Lot et Garonne. Il devient Député en 1876.

 

Armand Fallières entre au Gouvernement

Armand Fallières alors Président du Sénat
Armand Fallières alors Président du Sénat (1899-1906)

Le Gascon monte à Paris. Il est Secrétaire d’État à l’Intérieur (1880-1881), Ministre de l’Intérieur (6 mois en 1882), Président du Conseil (2 mois en 1883), puis successivement Ministre de l’Intérieur (6 mois en 1887), de la Justice (1887-1888), de l’Instruction publique (1889-1890) et de la Justice (18830-1892). C’est « la valse des portefeuilles » !

Il est le promoteur de la loi de réconciliation nationale de 1881 qui réhabilite les insurgés du coup d’état de 1851. Dans l’arrondissement de Nérac, 205 pensions sont accordées.

En 1892, Armand Fallières devient Sénateur du Lot et Garonne. Puis, il est élu Président du Sénat en 1899 en remplacement d’Emile Loubet élu Président de la République. Il préside la Haute Cour de Justice qui juge les coupables d’une tentative de coup d’État lors des obsèques du Président Félix Faure.

Mais la droite nationaliste s’agite. Pendant huit jours, Paris connait des manifestations et des heurts avec la police. On s’attend à un coup de force sur l’Elysée. Le 23 février, lors des obsèques, Paul Déroulède tente d‘entrainer dans cette tentative de coup d’état le général Roget qui rentre avec sa troupe à la caserne de Reuilly. Le coup d’état échoue et Paul Déroulède est jugé devant la haute Cour de Justice. Il est acquitté.

Armand Fallières est élu Président de la République

Armand Fallières élu président de la Répblique en 1906 (carte postale)
Armand Fallières élu président de la République en 1906 (carte postale)

Le 17 janvier 1906, Armand Fallières succède à Emile Loubet en tant que Président de la République. Notons qu’il lui avait déjà succédé en tant que Président du Sénat.

Sous la IIIe République, le Président de la République n’a pas de rôle politique influent. Toutefois, Armand Fallières veut rapprocher la fonction présidentielle des Français. D’ailleurs, il devient très populaire et on le surnomme « le père Fallières ».

Il voyage beaucoup en province. Pour cela, il remplace les calèches officielles par les automobiles. Son premier voyage officiel est pour sa terre natale : la Gascogne (Agen, Allemans du Dropt, Marmande, Villeneuve sur Lot). Les photos de ce voyage sont à disposition sur le site des Archives départementales du Lot et Garonne.

Les actions d’Armand Fallières

Narbonne, charge de la cavalerie sur les viticulteurs les 19 et 20 juin 1907
Narbonne, charge de la cavalerie sur les viticulteurs les 19 et 20 juin 1907

Armand Fallières est contre la peine de mort et gracie les condamnés. En 1908, la Chambre des députés examine un projet de loi d’abolition de la peine de mort. Mais, le projet de loi n’obtient pas de majorité.

De nombreuses réformes marquent la présidence d’Armand Fallières dont la création de l’impôt sur le revenu en 1907 en remplacement des contributions directes. La même année, Georges Clémenceau, alors président du Conseil,  fait face à de nombreuses grèves et réprime la révolte des vignerons du Midi. Armand Fallières définit en 1909 les trois zones de production de l’Armagnac (Bas-Armagnac, Haut-Armagnac, Ténarèze).

Les relations internationales se tendent. Face à la Triple Alliance (Allemagne, Autriche-Hongrie, Italie), Armand Fallières voyage beaucoup en Europe pour renforcer la Triple Entente (France, Russie, Royaume-Uni).

Le Château de Loupillon
Le Château de Loupillon à Villeneuve de Mézin (Lot-et-Garonne)

Le mandat de Président de la République d’Armand Fallières se termine en 1913. Il ne se représente pas en disant : « la place n’est pas mauvaise, mais il n’y a pas d’avancement ». Et il se retire dans sa propriété de Loupillon, près de Mézin. Pendant la guerre, il la transforme en hôpital et il y meurt le 22 juin 1931.

 

Un Président caricaturé

Fallières (Petit Parisien illustré, 1909)
Agression contre Fallières (Petit Parisien illustré, 1909)

La mode est à la caricature politique. Parfois féroce. Armand Fallières est sans doute une cible de choix.

Il faut dire que dès son arrivée à la présidence, il a mis fin à l’affaire Dreyfus. Ses ennemis sont nombreux. Son embonpoint et sa bonhommie s’y prêtent. Ne parlons pas de son accent !

Lors d’une promenade sur les Champs-Elysées, Jean Mattis, garçon de café et membre de l’Action Française, se jette sur Armand Fallières et lui tire la barbe. Il explique son geste à la police : « Je suis Jean Mattis, 34 ans, garçon de café. Je suis très content de ce que j’ai fait ; je voulais donner une leçon au chef de l’Etat qui se moque du monde. Je suis inspiré par Dieu et mon geste est destiné à dénoncer ses alliances scandaleuses avec les Francs-Maçons ».

Toute la presse s’en émeut. Les ambassadeurs font part de leur soutien à Armand Fallières. L’ambassadeur allemand s’indigne de l’attentat et envoie un message de sympathie très appuyé qui fait dire au chef de cabinet d’Armand Fallières : « Encore une agression comme cela et ils sont capables de nous rendre l’Alsace et la Lorraine, rien que pour nous consoler ! ».

M. Fallières déménage !
M. Fallières déménage !

Le mouvement de l’Action Française vend même un jouet articulé. Par un ingénieux jeu de ficelles, on peut tirer la barbe d’Armand Fallières. Le jouet est interdit à la vente et les revendeurs sont inculpés d’outrage à un magistrat de l’ordre administratif. En tout cas, l’affaire est suffisamment prise au sérieux pour que soit renforcée la protection des ministres et la garde doublée aux Assemblées.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Wikipédia
Archives du Lot et Garonne : Armand Fallières
Abolition de la peine de mort. Le débat de 1908 à la Chambre des députés
Armand Fallières: 1841-1931 : de Mézin à l’Elysée, documents réunis et présentés par S. Baumont, S. Caillaouze et P. Polivka,  Service éducatif des Archives départementales de Lot-et-Garonne, 1986




Marie, Simone et les autres… en politique

Puisque le 8 mars est la journée international de la femme, n’est-ce pas une bonne occasion de regarder la place des femmes en politique dans la Gascogne d’aujourd’hui ?

Le rôle des femmes dans l’histoire politique

Jeanne d'Albret, femme en politique
Jeanne d’Albret (1528-1572)

Les femmes tiennent surtout des rôles d’influence politique dans les temps anciens, sauf quelques cas où elles exercent directement le pouvoir : régence, remplacement des maris en guerre ou les abbesses. Toutefois, certaines sont restées dans les mémoires pour leur rôle plus ou moins choisi mais déterminant, comme Aliénor d’Aquitaine (ca 1122-1204), Pétronille de Bigorre (ca 1194 – 1251) ou Jeanne d’Albret (1528 – 1572) pour ne citer qu’elles.

Plus tard, les femmes réclament une place plus égalitaire. Ainsi,  la Constitution de Pascal Paoli accorde le droit de vote aux femmes en Corse en 1755. Droit qu’elles perdront avec l’annexion de l’île à la France en 1768.

Olympe de Gouges , femme en politique prône l'entrée des femmes dans la Révolution
Marie-Olympe de Gouges (1748-1793)

Néanmoins, la Révolution française accorde le droit de vote aux hommes qui paient un minimum d’impôt. Aussitôt, des femmes se réunissent pour revendiquer l’égalité des droits comme la Paloise Pauline Siro ou la Montalbanaise Olympe de Gouges.

Les choses vont évoluer dans le monde, un siècle plus tard : les habitantes du Wyoming obtiennent le droit de vote en 1869, les Néo-Zélandaises en 1893 (y compris les maories), les Australiennes en 1902, les Finlandaises en 1906, les Norvégiennes en 1913, les Belges en 1920, les Britanniques en 1928. Même le pape Benoit XV se prononce le 15 juillet 1919 en faveur du droit de vote des femmes.

En France, pays de la Liberté, l’Égalité et la Fraternité, il faut attendre le général de Gaulle qui accorde ce droit par l’ordonnance du 21 avril 1944.

L’accès à l’administration locale

Jeanne Macherez (1852-1930) - portrait de 1914
Jeanne Macherez (1852-1930), portrait de 1914

Ainsi, en France, les femmes accèdent tardivement aux postes de l’administration locale. En 1914, Jeanne Macherez (1852-1930) s’auto-proclame avec courage mairesse de Soissons pour protéger la ville des Allemands.

En mai 1925, le Parti Communiste Français présente des femmes sur ses listes. Sept seront élues conseillères municipales, dont la Bretonne Joséphine Pencalet (1886-1972). Mais le Conseil d’État invalide ces élections six mois plus tard car les femmes ne sont en droit ni électrices ni éligibles.

 

 

Portrait de Joséphine Pencalet (1886 - 1972) vers 1906
Portrait de Joséphine Pencalet (1886-1972), vers 1906

Comme le droit de vote et d’éligibilité des femmes est légalisé en 1944, dès les élections municipales de mai 1945, les premières femmes prennent des postes de mairesse. Peut-être dix-sept femmes dont Odette Roux (Sables d’Olonne), Pierrette Petitot (Villetaneuse, Seine Saint-Denis), ou Suzanne Ploux (Saint-Ségal, Finistère) ou Marie Giraud (Marcols-les-Eaux, Ardèche). Aucune en Gascogne.

Toutefois, on peut illustrer l’action politique des femmes et leur entrée dans l’administration politique par deux exemples pris dans le Gers ou limitrophe : Marie Poirée et Simone d’Artensac.

Marie Poirée, militante républicaine

Marie Poirée nait en 1848 à La Montjòla [Lamontjoie] dans une famille aisée de propriétaires terriens (dont la propriété s’étend sur Lamontjoie en Lot-et-Garonne et Pergain-Taillac dans le Gers).  Elle s’engage très vite dans le débat politique. Ainsi, elle fait campagne dans toutes les élections. En particulier, sa véhémence est remarquée lorsque le maréchal de Mac-Mahon dissout la Chambre. Cela lui vaut de comparaitre au tribunal de Lectoure pour incitation à la haine. Dans la rue, elle reçoit la sympathie et les compliments des républicains.

À Paris où elle se rend régulièrement, elle rencontre différentes personnalités dont Armand Fallières (1841-1931) originaire de Mesin [Mézin] (à 27 km de Lamontjoie) et Jules Ferry (1832-1895) sur lesquels elle s’appuiera pour ses actions.

Deux actions majeures

Armand Fallières (1841 - 1931) alors parlementaire
Armand Fallières alors parlementaire (1841 – 1931)

En particulier, elle s’engage en faveur de l’école publique et multiplie les démarches auprès d’Armand Fallières, alors au gouvernement, afin d’obtenir une école à Lamontjoie. C’est chose faite en 1882. Et Jules Ferry lui-même vient inaugurer l’école. École gratuite, avec instruction obligatoire et un enseignement public conformément aux lois Ferry. Marie fournit le mobilier.

Bien sûr, Marie Poirée est hostile à l’Église et à l’école religieuse. D’ailleurs, elle déclare le 13 novembre 1882 : un couvent chez nous, c’est un brandon de discorde et un foyer d’abêtissement.

Le second grand axe de lutte de Marie Poirée, c’est ce qu’on pourrait appeler le féminisme ou, plus simplement, la lutte pour l’émancipation des femmes et leur place dans la société française.

Marie Poirée quitte la scène politique

Tombe de Marie Poirée à Lamontjoie

En 1887, suite au scandale des décorations (une affaire de trafic de décorations qui met en cause le gendre du président de la République, Jules Grévy), elle fait campagne pour Jules Ferry. C’est Sadi Carnot qui est élu. Alors, Marie s’éloigne des socialistes et des radicaux.

Avec la crise de l’agriculture qui sévit de 1880 à 1900, Marie doit se consacrer à sa propriété. Elle meurt le 30 janvier 1911 et sera inhumée sur place, dans une petite chapelle. La légende dépeint cette femme de poigne en disant qu’elle fut enterrée debout près de son cheval.

Lamontjoie (47)
Lamontjoie (47)

Simone d’Artensac, première élue maire du Gers

Castelnau Barbarens (32)
Castelnau Barbarens (32)

Simone de Brux nait en 1900 à Castèthnau Barbarens [Castelnau-Barbarens] joli village d’Astarac à 18 km d’Auch. La vieille famille locale possède la propriété d’Empoucourou, ou d’En Pocoron, construite à la fin du XVIIIe siècle ou au tout début du XIXe siècle pour sa famille, les de Brux, propriétaires de plantations à Saint-Domingue.  Elle deviendra par mariage Simone d’Artensac.

La commune vit une crise municipale qui aboutit à de nouvelles élections en aout 1950. Les femmes sont éligibles depuis 5 ans. Alors, Simone d’Artensac monte une liste de 12 personnes dont 3 femmes et gagne les élections.

Le village a une histoire ancienne. On lit en 1140 l’existence d’un Castèt nàou dé Barbaréncs. Rappelons qu’un castèth nau [château neuf] est un bourg castral, une sauveté autour d’un château. En fait, les seigneurs Bernard I comte d’Astarac et Guillaume Arnaud Desbarats concluent un accord, pour édifier à parts égales la fameuse sauveté : Bastirén et edifiquirén per mici Io castet nàou de Barbarens.

Femmes en politique : Simone d'Artensac en 1960 seule femme lors d'une réunion de maires et de conseillers généraux du Gers
Simone d’Artensac , seule femme lors d’une réunion de maires et de conseillers généraux du Gers en 1960

Quand Simone prend la direction de la mairie, la commune est très en retard sur ses équipements. Elle va donc lancer de gros travaux pour apporter l’eau et l’électricité, refaire les chemins. Elle sera réélue trois fois.

Parallèlement, en 1955, elle se présente au Conseil Général et est élue conseillère générale du canton de Saramon. C’est la première femme conseillère générale dans le Gers. Le Conseil Général lui confie le Concours des Villes et Villages fleuris.

Les femmes dans l’administration locale en Gascogne

Globalement, les Françaises ont encore une place modeste en politique. Pour donner une idée, les femmes occupent 50 pour cent ou plus des postes de ministres dans 13 pays seulement. Citons l’Espagne, la Finlande, la Colombie, la Moldavie ou l’Afrique du sud.

Bien sûr, en France, la politique des quotas permet que la part des femmes atteigne quasiment 42% des élus municipaux. Mais cette part est bien plus faible quand on regarde les postes majeurs :

  • 11,4% des présidents de conseils communautaires ;
  • 19,8% des maires ;
  • 20,2% des présidents des conseils départementaux ;
  • 31,6% des présidents de régions.

La Gascogne montre une féminisation plutôt faible puisque les mairesses représentent :

  • Ariège : 19,3%
  • Gers : 18,8%
  • Gironde : 23,9%.
  • Haute-Garonne : 19.1%
  • Hautes-Pyrénées : 14,7%
  • Landes : 19,9 %
  • Pyrénées Atlantiques : 13% des postes.

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

En 1945, les premières femmes élues maires en France, France culture, 2 mars 2020
Les tribulations des femmes à travers l’Histoire Moyen Âge : libres malgré tout, Isabelle Gregor
Marie Poirée : une femme d’avant-garde, La dépêche, 28/04/2019
Le Gers, dictionnaire biographique de l’antiquité à nos jours, Georges Courtès, 2007
Faits et chiffres : Le leadership et la participation des femmes à la vie politique, ONU Femmes
Données et statistiques




Noël 2022, Ukraine et Gascogne

Découvrir Noël en Ukraine et partager notre passion pour la culture régionale, voilà nos cadeaux de Noël pour les lecteurs du site.

Noël en Ukraine

Puisque, hélas, l’actualité tourne les yeux des Européens vers l’Ukraine, que savons-nous de leur noël ? Tout d’abord, cette fête n’est devenue officielle que depuis peu. Auparavant, parce que religieuse, elle était bannie.

Les Ukrainiens fêtent Noël le 7 janvier. En effet, le calendrier orthodoxe est décalé de 13 jours par rapport à celui que nous utilisons, c’est-à-dire le calendrier grégorien. De plus, tout commence par un jeûne, le 28 novembre, appelé le jeûne de Saint Philippe. Il se termine à l’apparition de la première étoile de la nuit du 6 au 7 janvier. L’arbre de Noël, quant à lui, restera jusqu’au 19 janvier.

C’est une fête moins importante que le jour de l’an et il n’y a pas de cadeaux. Toutefois, elle est précédée de celle de la Saint-Sylvestre (31 décembre), et suivie de la fête de l’Ancien Nouvel An ou fête de Malanka, le 13 janvier. Il s’agit alors du Nouvel An selon le calendrier julien, celui utilisé par les églises orthodoxes. Et c’est l’occasion de danser la polka !

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Le déroulement des festivités de Noël en Ukraine

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La veille de Noël, des marionnettes du Vertep jouent des scènes bibliques sur le parvis des églises. Puis, la famille se retrouve pour le Svyata Vetcheria [réveillon de Noël] autour d’une grande table présentant 12 plats végétariens car la viande ne sera autorisée qu’avec l’apparition de la première étoile.  Traditionnellement, on dispose des gousses d’ail sur la table pour affirmer les liens forts de la famille, et des noix pour augurer d’une bonne santé.

Dans la soirée, des groupes de garçons vont de maison en maison en chantant les koliadky [chants de Noël]. Ils reçoivent de l’argent et des friandises. C’est assez proche de notre aguilhonèr que nous faisons pendant l’avent (donc les quatre semaines avant Noël).

De plus, toute la soirée, on chante des Koliadky et Chtchedrivky [chants de Noël]. Et, au moment de se coucher, on pose sur la table des cuillères afin que les membres décédés de la famille puissent participer au festin.

Enfin, cette belle période de festivité s’achève le 19 janvier (épiphanie dans le calendrier orthodoxe) par… un bain dans l’eau ! Ainsi, les prêtres font un trou dans la glace en forme de croix et les audacieux se trempent rapidement dans l’eau.

Les Ukrainiens rêvent de paix à l’occasion des bains glacés de l’Épiphanie orthodoxe (janvier 2016)

Livres pour Noël

Comme tous les ans, nous vous proposons trois ouvrages qui pourraient faire de beaux cadeaux de Noël en Gascogne.

Livre exceptionnel pour Noël, L’Elucidari, l’encyclopédie de Gaston Febus

L'Elucidari - L'encyclopédie de Gaston Febus - un cadeau de Noël
L’Elucidari, l’encyclopédie de Gaston Febus, Maurice Romieu.

Gaston Febus (1331-1391) est un homme lettré. Ce n’est pas un hasard. Sa mère, Aliénor de Comminges lui fait écrire une véritable encyclopédie alors qu’il n’a pas encore 18 ans. Une encyclopédie de plus de 650 pages, qui rassemble toute la connaissance de l’époque. Il n’en existe qu’un exemplaire, manuscrit, heureusement conservé à la Bibliothèque Sainte-Geneviève à Paris.

Que contient cette encyclopédie ? D’où viennent les informations ? En quoi est-elle innovante ? Comment se présente-t-elle ? C’est l’objet du livre, en français, de Maurice Romieu, spécialiste de l’occitan ancien et du Moyen-âge. Une vraie découverte de l’encyclopédie du comte et un régal des yeux ! En effet, de nombreuses enluminures et des facsimilés du manuscrit original y sont présentés. Saurez-vous reconnaitre le jeune Gaston et Dame Savieza sur l’enluminure de la couverture ?

Le cadeau pour les amateurs de livre d’art !

Pour parler d’espoir et d’amour 

La murena atendrà (Danièle Estèbe Hoursiangou)
La murena atendrà, Danièle Estèbe Hoursiangou.

La murèna atendrà / La murène attendra est un magnifique livre, bilingue (français, occitan), de Danièle Estèbe-Hoursiangou. C’est l’histoire d’un couple amoureux et uni qui va être confronté à une murène, la maladie d’Alzheimer du mari.

Appuyé sur l’histoire personnelle de l’autrice, le récit est plutôt une conversation secrète, personnelle. Sans jamais se laisser gagner par le pathos, et en nous épargnant l’aspect médical, l’autrice nous offre plutôt une expérience où se mêle la violence du vécu et la force de l’amour.

Et malgré l’inexorable éloignement de l’homme aimé, la complexité des émotions,  le lecteur découvre la beauté et la solidité des sentiments.

Pour la mémoire de la langue, le dictionnaire de référence

Dictionnaire du Béarnais et du Gascon Moderne (Simin Palay) : - un cadeau de Noël
Dictionnaire du Béarnais et du Gascon Modernes, Simin Palay.

Tout bon Gascon ne doit-il pas avoir le Dictionnaire du Béarnais et du Gascon modernes de Simin Palay ? En version classique, indispensable, ou sous coffret, il reste un magnifique cadeau de Noël. Voir sa description dans un article précédent.

Vous y trouverez tout un tas d’expressions, par exemple liées à la hèste / hèsta / fête. Ainsi, on retrouve le côté imagé de notre langue dans :
ha s’en la hèste / har-se’n la hèsta / s’en régaler (littéralement s’en faire la fête) ou
noû pas esta de hèste / non pas estar de hèsta / être fort ennuyé (littéralement ne pas être à la fête) ou encore
jamey tau hèste / jamei tau hèsta / jamais semblable chance.
Et le côté spirituel, trufandèr du Gascon dans ha tout die hèste / har tot dia hèsta / chômer tous les jours.

Donc, après avoir hestejat / hestejat / fait la fête, gare à l’hestoû / heston / lendemain de fête, car hèste sens hestoû, noû n’y a, noû / hèsta sens heston, non n’i a, non / fête sans lendemain, il n’y en a pas, non, dit le proverbe.

Quant à l’expression française « je vais te faire ta fête », le Gascon préfère dire : que’t harèi cantar vrèspas [je te ferai chanter les vêpres].

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle

Références

La célébration de Noël en Ukraine
L’Elucidari, l’encyclopédie de Gaston Febus, Maurice Romieu, Edicions Reclams, 2022.
La murèna atendrà / La murène attendra, Danièle Estebe-Hoursiangou, Edicions Reclams, 2022.
Dictionnaire du Béarnais et du Gascon modernes, 4e édition, Simin Palay, Edicions Reclams, 2020.




Queste et questaus

On a gardé l’image d’Épinal des serfs du Moyen-âge, corvéables en toute occasion et à la merci de leur seigneur. Pourtant, la réalité est bien différente, tout du moins en Gascogne avec les questaus et les casaus. Suivons Benoit Cursente, d’Orthez, chercheur au CNRS et spécialiste des sociétés rurales gasconnes au Moyen-âge.

Une société hiérarchisée par des liens personnels

Benoit Cursente spécialiste des questaus - Une histoire de la questalité, Serfs et libres dans le Béarn médiéval
Benoit Cursente – Une histoire de la questalité, Serfs et libres dans le Béarn médiéval

Nous sortons de l’époque romaine où des colons libres côtoient des esclaves, servus, attachés à leurs maitres. Ainsi, le statut d’esclave disparait progressivement et est remplacé par des liens personnels. Ce sont les Wisigoths qui emmènent cette nouvelle pratique.

Tel homme se « donne » par serment à un autre et devient en quelque sorte un membre de sa famille ou de sa companhia [littéralement, ceux qui partagent son pain]. En échange de ce serment et des services qu’il s’engage à fournir, il reçoit une terre ou des revenus qui lui permettent de vivre.

On voit ainsi tout un réseau de liens personnels qui se tissent du sommet de la hiérarchie (le roi) jusqu’à la base de la société. C’est l’origine de la féodalité.

Notons que le rituel de l’hommage tel qu’on le connait à partir du XIIIe siècle n’est pas encore généralisé. En particulier, en Gascogne, on retrouve cette pratique dans le bordelais et en toulousain seulement.

Une organisation de la société en casaus

Le battage du grain
Le battage du grain

Les terres données à travailler constituent des unités fiscales. Leur chef, noble ou paysan, est « seigneur » de sa terre et de ceux qui y vivent. C’est le casal ou casau en gascon, c’est à dire une maison, un enclos, des champs et des droits sur des espaces pastoraux. Leur chef est le casalèr.

Bien sûr, le casau peut être soumis à une redevance, le casau ceissau [en français le cens] ou au  casau serviciau c’est-à-dire à un service particulier.

Lorsque le casau est éloigné, on préfère un prélèvement en espèce ou en nature (grains, volailles, fromages, etc.) ou des services comme l’aubergada [l’hébergement du prince et de sa suite]. Lorsque le casau est proche d’une forteresse, il est soumis à des services militaires ou d’entretien.

Par exemple, près du château de Lourdes, nous trouvons des casaus soumis à des obligations de service armé (ost) et de cavalcada [chevauchée], d’autres à des prestations de transport ou de guet, d’autres enfin à des services particuliers comme nourrir les chiens du comte, fournir de l’avoine à son cheval ou encore faire taire les grenouilles pour ne pas gêner le sommeil du comte…

Certains casaus doivent fournir une aide à d’autres casaus. On voit ainsi se mettre en place une société organisée autour des casaus qui sont des unités fiscales et de production, dont certains sont dits « francs » et qui doivent un service armé (le début des chevaliers), d’autres rendent des services dits « nobles », d’autres enfin des services dits « serviles ».

L’apparition des questaus

Nous sommes au XIIIe siècle. L’État moderne se met en place et les dépenses seigneuriales et d’administration se font de plus en plus lourdes. Il faut trouver de nouvelles ressources. Cela implique de mieux contrôler le territoire, ses ressources et sa population.

Les seigneurs revendiquent la possession des pâturages, des landes, des forêts et des eaux. Ils imposent alors des redevances pour leur utilisation. La vie sociale étant largement réglée par des pactes et des compromis écrits, on voit apparaitre progressivement dans les textes une nouvelle catégorie sociale : les questaus.

Pour garantir la pérennité des casaus, le droit d’ainesse apparait. Les cadets ou esterlos qui n’ont aucun droit, cherchent à se voir concéder des terres à exploiter pour lesquelles ils paient un cens. Ils se voient également attribuer la jouissance de pacages, des eaux ou des forêts seigneuriales en échange du nouveau statut de questau.

À noter, Benoit Cursente propose comme origine du mot esterlo (estèrle en gascon actuel) le mot latin sterilis, car le cadet n’a pas le droit d’avoir une descendance dans la maison natale. D’ailleurs, estèrle en gascon veut dire stérile.

Questaus et casaus

Le questau paie la queste

Questaus et casaus - travaux des champs
Travaux des champs

En plus du cens, le questau paie la queste, impôt sur l’utilisation des pacages ou des forêts. Il peut être astreint au paiement de redevances en nature. Il s’agit de mesures de grains ou de vin, fourniture de volailles, hébergement de soldats, corvées au château, etc.

La communauté des questaus peut payer collectivement la queste. En fait, c’est un moyen de surveillance car, s’ils venaient à déguerpir, la queste qui ne varie pas augmente la charge de chacun.

Le questau renonce également par écrit à certains de ses droits. Par exemple, il s’engage à ne pas quitter la seigneurie dans laquelle il réside sous peine d’amende. Et/ou il doit fournir une caution par avance,  renoncer à ses droits qui lui garantissent que ses bœufs et ses outils ne soient pas saisis. Ou encore il s’engage à payer une redevance lors de la naissance de chacun de ses enfants. Autre exemple : il s’oblige à faire moudre au moulin seigneurial, etc.

Même les possesseurs de casaus qui doivent des services dits « non nobles » peuvent devenir questaus. Cela ne se fait pas sans résistance. On voit des déguerpissements collectifs (abandon des terres pour s’établir ailleurs) et les seigneurs doivent transiger et trouver des compromis.

Les questaus apparaissent dans toute la Gascogne, sauf en Armagnac et dans les Landes. En montagne, on voit moins de questaus du fait du mode de gestion des terres. Ils représentent environ 30 % de la population.

Echapper à l’état de questau

Questaus et casaus - La tonte des moutons
La tonte des moutons

Echapper à l’état de questau est possible.

On peut bénéficier d’une franchise individuelle moyennant le payement annuel du francau ou droit de franchise. Parfois, la liberté peut s’accompagner de réserves comme celle de continuer à habiter sur le casau et de le transmettre à ses héritiers qui devront payer une redevance annuelle ou s’astreindre à des services pour le seigneur. Mais, lo franquatge [La franchise] coûte cher car il s’accompagne du paiement d’un droit pouvant représenter le prix d’une maison.

De même, la liberté peut être accordée à des communautés entières moyennant un droit d’entrée assez élevé, quelques concessions définies dans une charte et le paiement collectif d’un francau annuel. Dans certains endroits, on paie encore le francau au XVIIIe siècle.

La création de nouveaux lieux de peuplements est aussi un moyen d’échapper à la condition de questau par le biais des franchises accordées aux nouveaux habitants. Comme il n’est pas question de voir tous les questaus échapper à leur condition en venant s’y installer, on le leur interdit ou on n’en autorise qu’un petit nombre à y venir.

Enfin, les esterlos peuvent s’y établir sans limite. C’est un moyen de bénéficier d’une nouvelle population tout en vidant l’excédent d’esterlos dans les casaus. C’est aussi le moyen d’affaiblir les casaus au profit d’autres systèmes plus lucratifs.

En résumé, la société paysanne gasconne du Moyen-âge s’articule autour de paysans propriétaires qui travaillent un alleu (franc de tous droits), de casalèrs soumis au cens ou à des services, de questaus et d’affranchis.

Chaque catégorie peut être soumise à des restrictions ou à des engagements particuliers.  Il en est de même des particuliers, ce qui rend la société de cette époque extrêmement complexe.

Serge Clos-Versailles

écrit en orthographe nouvelle

Références

Une histoire de la questalité, Serfs et libres dans le Béarn médiéval, Benoit Cursente, Société des Sciences, Lettres et Arts de Pau et du Béarn, 2011.
Puissance, liberté, servitude les Casalers gascons au Moyen Âge, Benoit Cursente, Histoire et Société rurales, 1996,  pp. 31-50




Quand le gascon faillit devenir langue officielle

Le gascon est la langue du peuple. La Révolution de 1789, après bien des hésitations, décide d’imposer le français et de combattre les langues régionales. L’abbé Grégoire est le principal instigateur de cette lutte.

L’usage des langues régionales pendant la Révolution

Lous drets de l'ome traduits par Pierre Bernadau 1790)
Lous drets de l’ome traduits par Pierre Bernadau 1790)

Le 14 janvier 1790, l’Assemblée Nationale décide de faire traduire les lois et les décrets dans les différents « idiomes » parlés de France. Le but est de rendre partout compréhensibles les lois et les décrets de l’Assemblée car la majorité des citoyens ne parle pas français.

Le député Pierre Dithurbide, natif d’Ustaritz, se propose de réaliser les traductions en basque. Le Député Dugas, de Cordes dans le Tarn, rédacteur du journal Le Point du Jour, crée une entreprise de traductions pour les 30 départements du sud. Le 6 octobre 1791, Dugas présente 24 volumes, dont 9 pour les Hautes-Pyrénées, 7 pour les Basses-Pyrénées, 1 pour les Landes et 1 pour la Haute-Garonne. Il a des difficultés à se faire payer ce travail.

La traduction est mauvaise et les Hautes-Pyrénées font faire la leur.

Pierre Bernadau (1762-1852), avocat bordelais, traduit la Déclaration des Droits de l’Homme en gascon, ainsi que les décrets municipaux.

Les écrits en langues régionales se multiplient. À Toulouse, on publie Home Franc, « journal tot noubel en patois fait esprès per Toulouse » et destiné « a las brabos gens de mestiè ».

Une littérature occitane populaire de pamphlets et de chansons se développe. Le 2 nivôse an II, les jeunes de Mimbaste dans les Landes chantent sur l’air de la Marseillaise, un hymne en gascon dont les quatre couplets sont recopiés sur le registre des délibérations.

Cette politique de traductions prend fin en 1794, après la lecture du rapport de l’abbé Grégoire (1750-1831) : Rapport du Comité d’Instruction publique sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française.

Qui est l’abbé Grégoire ?

L'Abbé Grégoire
L’abbé Grégoire

Henri Grégoire (1750-1831) nait à Vého, près de Lunéville (actuel département de Meurthe et Moselle). Ordonné prêtre en 1775, l’abbé Grégoire parle l’anglais, l’italien, l’espagnol, l’allemand et publie une Eloge de la poésie à l’âge de 23 ans.

En 1787, avec un de ses confrères, il fonde un syndicat de prêtres pour obtenir de meilleurs revenus au détriment des évêques et des chanoines.

Elu député du clergé aux Etats Généraux de 1789, l’abbé Grégoire réclame l’abolition totale des privilèges, l’abolition du droit d’ainesse, l’instauration du suffrage universel masculin et contribue à rédiger la Constitution civile du clergé.

L’abbé Grégoire plaide la cause des juifs (reconnaissance de leurs droits civiques en 1791) et des noirs (première abolition de l’esclavage en 1794). Grégoire est élu évêque constitutionnel à Blois. Il s’oppose à la destruction des monuments publics et créé le terme de Vandalisme. Il dit : « Je créai le mot pour tuer la chose ».

Membre actif du Comité de l’Instruction publique, il réorganise l’instruction publique. C’est dans ce cadre qu’il entreprend une enquête sur les patois pour favoriser l’usage du français.

L’enquête de l’abbé Grégoire

Le 13 août 1790, l’abbé Grégoire lance une enquête relative « aux patois et aux mœurs des gens de la campagne ». Elle comprend 43 questions. Quelques exemples :

Q1. L’usage de la langue française est-il universel dans votre contrée. Y parle-t-on un ou plusieurs patois ?
Q6. En quoi s’éloigne-t-il le plus de l’idiome national ? N’est-ce pas spécialement pour les noms des plantes, des maladies, les termes des arts et métiers, des instruments aratoires, des diverses espèces de grains, du commerce et du droit coutumier ? On désirerait avoir cette nomenclature.
Q10. A-t-il beaucoup de termes contraires à la pudeur ? Ce que l’on doit en inférer relativement à la pureté ou à la corruption des mœurs ?
Q16. Ce patois varie-t-il beaucoup de village à village ?
Q18. Quelle est l’étendue territoriale où il est usité ?
Q21. A-t-on des grammaires et des dictionnaires de ce dialecte ?
Q23. Avez-vous des ouvrages en patois imprimés ou manuscrits, anciens ou modernes, comme droit coutumier, actes publics, chroniques, prières, sermons, livres ascétiques, cantiques, chansons, almanachs, poésie, traductions, etc. ?
Q29. Quelle serait l’importance religieuse et politique de détruire entièrement ce patois ?
Q30. Quels en seraient les moyens ?
Q41. Quels effets moraux produit chez eux la révolution actuelle ?

À la lecture des questions, on comprend très vite où il veut en venir !

Entre 1790 et 1792, l’abbé Grégoire ne reçoit que 49 réponses à son questionnaire, dont 11 proviennent des départements du sud-Ouest : Périgueux, Bordeaux, Mont de Marsan, Auch, Agen, Toulouse et Bayonne.

Les débats sur la question linguistique

Carte sur la traduction des lois en langues régionales (1792)
Carte sur la traduction des lois en langues régionales (1792)

La question linguistique anime les débats. L’impossibilité de se faire entendre par tous milite pour l’unification de la langue.

Un envoyé à Ustaritz, constate que « le fanatisme domine ; peu de personnes savent parler français ; les prêtres basques et autres mauvais citoyens ont interprété à ces infortunés habitants les décrets comme ils ont eu intérêt ». Dans les armées, des bataillons doivent être séparés car ils « n’entendaient pas le langage l’un de l’autre ».

Le 18 décembre 1791, Antoine Gautier-Sauzin de Montauban envoie une lettre au Comité d’Instruction publique de l’Assemblée nationale dans laquelle il propose un projet de fédéralisme.

« J’observe que le français est à peu de nuances près, la langue vulgaire de la majeure partie du royaume, tandis que nos paysans méridionaux ont leur idiome naturel et particulier ; hors duquel ils n’entendent plus rien […] Je crois que le seul moyen qui nous reste est de les instruire exclusivement dans leur langue maternelle. Oh que l’on ne croie pas que ces divers idiomes méridionaux ne sont que de purs jargons : ce sont de vraies langues, tout aussi anciennes que la plupart de nos langues modernes ; tout aussi riches, tout aussi abondantes en expressions nobles et hardies, en tropes, en métaphores, qu’aucune des langues de l’Europe ».

Antoine Gautier-Sauzin propose d’imprimer des alphabets purement gascons, languedociens, provençaux, … « dans lesquels on assignerait à chaque lettre sa force et sa couleur ». Il propose, par exemple, de supprimer le V qui se confond avec le B en gascon.

Il écrit : « Pour exprimer en gascon le mot « Dieu », que Goudouli écrit « Dius », j’écrirais « Dïous », les deux points sur l’i servant à indiquer qu’il faut trainer et doubler en quelque sorte cette voyelle ».

Bertrand Barrère
Bertrand Barrère

Bertrand Barrère impose la fin de tout usage des langues régionales dans le cadre officiel : « D’ailleurs, combien de dépenses n’avons-nous pas faites pour la traduction des lois des deux premières assemblées nationales dans les divers idiomes parlés en France ! Comme si c’était à nous à maintenir ces jargons barbares et ces idiomes grossiers qui ne peuvent plus servir que les fanatiques et les contre-révolutionnaires ! ».

L’abbé Grégoire présente son rapport devant la Convention

Rapport de l'Abbé Grégoire - Page 1
Rapport de l’Abbé Grégoire – Page 1

Le 16 Prairial an II, l’abbé Grégoire présente son rapport Sur la nécessité et les moyens d’anéantir le patois, et d’universaliser l’usage de la langue française. Texte complet disponible ici.

Extraits :

« On peut uniformer le langage d’une grande nation, de manière que tous les citoyens qui la composent, puissent sans obstacle se communiquer leurs pensées. Cette entreprise, qui ne fut pleinement exécutée chez aucun peuple, est digne du peuple français, qui centralise toutes les branches de l’organisation sociale, & qui doit être jaloux de consacrer au plutôt, dans une République une & indivisible, l’usage unique & invariable de la langue de la liberté ».

« Cette disparité de dialectes a souvent contrarié les opérations de vos commissaires dans les départemens. Ceux qui se trouvoient aux Pyrénées-Orientales en octobre 1792 vous écrivoient que, chez les Basques, peuple doux & brave, un grand nombre étoit accessible au fanatisme, parce que l’idiôme est un obstacle à la propagation des lumières. La même chose est arrivée dans d’autres départemens, où des scélérats fondoient sur l’ignorance de notre langue, le succès de leurs machinations contre-révolutionnaires ».

« Quelques locutions bâtardes, quelques idiotismes prolongeront encore leur existence dans le canton où ils étoient connus. Malgré les efforts de Desgrouais, les gasconismes corrigés sont encore à corriger. [….] Vers Bordeaux on défrichera des landes, vers Nîmes des garrigues ; mais enfin les vraies dénominations prévaudront même parmi les ci-devant Basques & Bretons, à qui le gouvernement aura prodigué ses moyens : & sans pouvoir assigner l’époque fixe à laquelle ces idiômes auront entièrement disparu, on peut augurer qu’elle est prochaine ».

« Les accens feront une plus longue résistance, & probablement les peuples voisins des Pyrénées changeront encore pendant quelque temps les e muets en é fermés, le b en v, les f en h ».

C’est la fin de l’usage officiel des langues régionales. Il a duré quatre ans et commence alors la « chasse aux patois ».

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Histoire de la langue française, des origines à 1900 ; 9, 1-2. La Révolution et l’Empire, par Ferdinand Brunot,1927-1937
La République en ses provinces : la traduction des lois, histoire d’un échec révolutionnaire (1790-1792 et au-delà) par Anne Simonin
Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française, Grégoire, 1794
La République condamne les idiomes dangereux, Anne-Pierre Darrées, 2021
Mélenchon comprendrait-il Montesquieu ?, Anne-Pierre Darrées, 2018