Jacques Laffitte, un destin peu commun

Les Mansonniens (habitants de Maisons-Laffitte) doivent le nom de leur commune à Jacques Laffitte, banquier et homme politique français qui a pris une part importante dans la Révolution de 1830. Ce que l’on sait moins, c’est que Jacques Laffitte est un Gascon de Baiona (Bayonne).

A 21 ans, Jacques Laffitte quitte le pays

Jacques Laffitte
Jacques Laffitte (1767-1844) © Wikimedia

Jacques Laffitte (1767-1844) nait à Bayonne. Son père Pierre est maitre charpentier. Sa mère s’appelle Etiennette Rogère. La famille est modeste et nombreuse (10 enfants). Jacques fait peu d’études et devient apprenti charpentier chez son père, puis clerc chez un notaire et enfin commis chez un négociant.

En 1788, il a 21 ans. Le voilà qui « monte à Paris » muni d’une lettre de recommandation de son patron pour solliciter un emploi de commis dans les bureaux de la banque Perregaux. Rapidement, il gravit tous les échelons jusqu’à devenir associé de la banque qui s’appelle désormais Perregaux Laffitte et Cie.

De la charpente à la banque

Cependant, en janvier 1800, Napoléon Bonaparte crée la Banque de France sur la proposition de Jean-Frédéric Perregaux. Celui-ci en est le régent (administrateur) et installe son siège dans l’hôtel de Toulouse, rue de la Vrillière, en plein cœur de Paris. À sa mort, en 1808, c’est Jacques Laffitte qui prend cette fonction. Et il la gardera jusqu’en 1821.

En même temps, il devient juge au Tribunal de commerce de la Seine et Président de la Chambre de commerce. Napoléon lui aurait dit : « Je vous connais Monsieur Laffitte, je sais que vous n’aimez pas mon gouvernement, mais je vous tiens pour un honnête homme ».

En tous cas, à la chute de l’Empire, il est nommé Gouverneur de la Banque de France. Il souscrit sur ses fonds personnels une somme couvrant la contribution de guerre exigée par les Alliés. Après Waterloo, il s’oppose à ce que la Banque de France paie les arriérés de solde des soldats de l’Armée impériale et avance la somme nécessaire sur ses fonds propres. De plus, il avance la nouvelle contribution de guerre exigée par la Prusse. Et il évite une crise financière en achetant sur ses fonds des rentes qu’il paye.

En fait, Jacques Laffitte a une fortune considérable. D’ailleurs, il achète le château de Maisons (futur Maisons-Laffitte), le château de Meudon, le château de Breteuil-sur-Iton et un hôtel particulier à Paris.

De la banque à la politique

L’homme est très actif. Le 8 mai 1815, Jacques Laffitte est élu représentant du commerce à la Chambre. Puis réélu député de la Seine en 1816. Et il se spécialise dans les affaires financières. Sans oublier son pays, en 1827, il devient député de la circonscription de Bayonne.

Il prend une part active aux émeutes de 1830. Il transforme son hôtel particulier en quartier général de l’insurrection. Là, les députés constituent une commission municipale.

Les artisans de la victoire de Louis-Philippe en 1830 de gauche à droite. Jacques LAFITTE, Casimir, Périer, Général de La Fayette, Comte Gérard
Les artisans de la victoire de Louis-Philippe en 1830 de gauche à droite, Jacques Laffitte, Casimir Périer, Général de La Fayette, Comte Gérard © Wikimedia

Gérard - Lecture à l'hôtel de ville de la proclamation des Députés (31 juillet 1830).
Gérard – Lecture à l’hôtel de ville de la proclamation des Députés (31 juillet 1830) © Wikimedia

Ainsi, il est l’un des principaux artisans de la proclamation de Louis-Philippe, surnommé roi des Français (et non roi de France). Le 9 aout, il préside la Chambre devant laquelle Louis-Philippe prête serment. Alors, Jacques Laffitte est nommé Président du Conseil et forme le Gouvernement. Il est en même temps ministre des finances.

Mais, le climat politique est tendu. Le procès des ministres de Charles X provoque une émeute. Plusieurs lois sont décidées sans son accord : loi conférant au roi la nomination des municipalités, loi sur la presse, etc.

Perfidement, le roi lui dit : « Il n’y a qu’une chose impossible entre nous, c’est que nous ne soyons pas toujours ensemble ». Pourtant, en coulisses, il cherche à se débarrasser de Jacques Laffitte. L’intervention de l’Autriche en Italie lui en fournit l’occasion. Le roi interdit d’informer Jacques Laffitte de l’intervention militaire. Et celui-ci l’apprend en lisant le journal ! Jacques Laffitte présente en Conseil des ministres son plan d’intervention pour aider les insurgés italiens mais il est repoussé. Le roi a bien préparé le terrain. Aussi, Jacques Laffitte démissionne le 13 mars 1831.

Déçu, Jacques Laffitte retourne à la Chambre des Députés et devient un farouche opposant à la Monarchie de Juillet et à Louis-Philippe.

De la gloire à la ruine

Louis-Philippe observant la faillite de son ami Jacques Laffitte
Louis-Philippe observant la faillite de son « ami » Jacques Laffitte © Wikimedia

La politique entraine des dépenses importantes. De plus, sa banque prête à des industriels qui font faillite et qui ne remboursent pas. La situation devient critique. Il vend la forêt de Breteuil.

Lorsqu’il quitte le gouvernement, Jacques Laffitte est quasiment ruiné. Il doit liquider sa banque en 1831. Ses adversaires politiques l’appellent « Jacques La Faillite ».

Affiche pour le lotissement du parc du château de Maisons-Laffitte
Affiche pour le lotissement du parc du château de Maisons-Laffitte © Wikimedia

De fait, Jacques Laffitte vend son hôtel particulier de Paris et une partie de son domaine de Maisons. Toutefois, il garde le sens des affaires : sur le modèle des lotissements paysagers anglais, il crée une ville composée de maisons de campagne que les parisiens fortunés s’arrachent. Jacques Laffitte crée aussi les premières courses de chevaux. Et la ville de Maisons-sur-Seine prend le nom de Maisons-Laffitte en 1822.

Sa liquidation est terminée en 1836. Il fonde la Caisse Générale du Commerce et de l’Industrie, banque d’affaires destinée à financer les entreprises industrielles. Il en confie la direction à son frère Martin qui a fait carrière comme armateur à Rouen. La banque disparaitra à la mort de Jacques Laffitte. Plus de 20 000 personnes assistent à ses obsèques. Il repose au cimetière du Père Lachaise.

La famille de Jacques Laffitte

Sépulture de Jacques Laffitte au Père Lachaise
Sépulture de Jacques Laffitte au Cimetière du Père Lachaise © Wikimedia

Jacques Lafitte se marie en 1801 avec Marine Françoise Laeut, fille d’un négociant et capitaine de navire. Il a une fille unique qu’il marie à Joseph-Napoléon Ney, le fils du Maréchal Ney.

Un contemporain parisien, Charles comte de Rémusat dira de Jacques Laffitte : « S’il rappelle Necker par sa formation, son optimisme inébranlable et son ivresse de la popularité, Laffitte n’en a pas le recul et l’intelligence ».

Un long poème de dix pages, publié en 1845 sur la vie de Jacques Laffitte portera ces vers :
Pleurez, pleurez, vous tous, vous qui, dans la misère,
Avez reçu les dons de sa main tutélaire.
Pleure, pauvre peuple, maudis les coups du sort,
Tu as perdu ton père, Jacques Laffitte est mort ! 

Références

Wikipédia.
18 janvier 1800, naissance de la Banque de France, André Larané, 2020.
Napoléon.org, Laffitte Jacques, Marc Allégret, 2002.
Jacques Laffitte, poème de P.M. André, 1845. www.gallica.fr




Le Canal des Pyrénées

Comment poursuivre le Canal du Midi au-delà de Toulouse pour rejoindre l’Océan Atlantique ? Les premières études de Louis Galabert portaient sur un canal qui relierait, depuis Toulouse, le canal du Midi au port de Bayonne. Son cout exorbitant lui fait préférer le canal de Garonne qui relie Toulouse à Bordeaux.

Qui est Louis Galabert ?

Grande Armée - Colonel de l'Infanterie de Ligne
Grande Armée – Colonel de l’Infanterie de Ligne

Louis Galabert (1773-1841) nait à Castelnaudary. Son père est négociant, le voilà destiné aux affaires.

À 16 ans, il s’embarque pour Saint-Domingue et échappe de peu au massacre de la révolte des esclaves. En 1792, on l’arrête et on l’emprisonne à Paris comme « suspect »; il s’évade. Il s’engage à Lille au 13ème chasseur à cheval. Hélas, dénoncé, il s’enfuit en Angleterre puis en Espagne. On le considère comme un émigré.

Alors, Louis Galabert part pour les Philippines, la Chine et le Mexique. Puis, il revient à Castelnaudary et s’engage dans l’armée impériale. Chef de bataillon, puis colonel, décoré de la Légion d’honneur, il participe à la bataille de Toulouse en 1814. Démobilisé, demi-solde, il part aux États-Unis en 1817. On le retrouve colonel dans l’armée espagnole en 1820. Enfin, il rentre en France en 1823.

Le projet de Galabert

Le projet du Canal des Pyrénées (édition de 1830)
Le projet du Canal des Pyrénées (édition de 1830) soutenu par la Chambre de Commerce de Toulouse et les maires

Louis Galabert s’engage alors dans le grand projet de réaliser un canal passant par les Pyrénées et reliant l’Atlantique à la Méditerranée.

Le projet n’est pas nouveau puisqu’il apparait la première fois en 1785, revient en 1808, est présenté à l’Empereur puis abandonné. Louis Galabert reprend le projet, il propose de le financer entièrement à ses frais. Il a le soutien de la Chambre de commerce de Toulouse et de 132 maires des communes pyrénéennes qui veulent ce canal.

En 1832, Louis Galabert obtient la concession du Canal Royal des Pyrénées. Malheureusement, il est à court d’argent et les travaux ne peuvent commencer ; alors, la concession est annulée l’année suivante. Pour obtenir de l’argent, Louis Galabert propose à Louis-Philippe la création d’une ville nouvelle située à 20 km de Bayonne au confluent du futur canal des Pyrénées, du Gave de Pau, de l’Adour et de la Midouze. Il l’appelle « Ville de Louis-Philippe ». Mais le projet ne séduit pas.

Il sollicite un emprunt auprès de la Chambre de commerce de Toulouse, fonde une société par actions. C’est un nouvel échec. Louis Galabert est désespéré, il meurt en 1841.

Toutefois, ses plans serviront pour le tracé de la ligne de chemin de fer entre Toulouse et Bayonne.

L’idée de Louis Galabert

Le canal des Pyrénées devait partir de Toulouse, remonter la Garonne par Saint-Gaudens et Montréjeau. Arrivé à Izaux sur la Neste, il devait franchir le point de partage des eaux en souterrain jusqu’à Avezac, descendre ensuite l’Arros en rive droite, puis l’Adour jusqu’au Bec des Gaves où l’Adour devient navigable jusqu’à Bayonne.

Louis Galabert, n’a aucun doute sur la rentabilité du canal des Pyrénées. Les péages, quel qu’en soit le montant, ne dissuaderont pas les armateurs qui doivent faire le tour de l’Espagne par le détroit de Gibraltar avec tous les dangers que cela comporte. L’irrigation permise par le canal augmenterait la production de grains qui seraient ensuite transportés sur le canal. De même, le transport par bateau sur le canal faciliterait l’exploitation du bois, des ardoisières et du marbre de la vallée d’Aure. Bref, un énorme bénéfice à la clé.

Le canal des Pyrénées doit aussi permettre l’envoi des troupes sur la frontière espagnole et leur ravitaillement.

Le Canal Royal des Pyrénées - partie centrale de Saint-Gaudens à Aire sur Adour (projet de 1829)
Le Canal Royal des Pyrénées – partie centrale de Saint-Gaudens à Aire sur Adour (projet de 1829)

Le projet de Louis Galabert

Le canal des Pyrénées doit avoir 22 mètres de large et 3 de profondeur. Il nécessite la construction de 274 écluses pour un trajet de 23 heures de Toulouse à Bayonne. L’ouvrage est alimenté par la Neste. Finalement, une partie de ses eaux sera dérivée dans le canal de la Neste qui alimente les rivières du Gers.

Projet de passage en tunnel sous le plateau de Lannemezan

Le cout de construction du canal des Pyrénées serait de 30 Millions de Francs. Un peu moins que ce qui avait été présenté au roi en 1820.

À raison de 80 centimes du kilomètre, Louis Galabert estime que le péage pour le transport des marchandises se monterait à plus de 5 Millions de Francs chaque année. Avec le transport et l’approvisionnement des troupes en temps de guerre, le revenu grimperait à 7 Millions de Francs.

Avec le projet du canal des Landes entre Lavardac et Mont de Marsan et le projet du canal de la grande Lande qui relie les étangs des Landes entre Bordeaux et Peyrehorade, le projet de canal des Pyrénées doterait la Gascogne d’un réseau de voies navigables.

L’échec du projet de Canal des Pyrénées

S’il est vrai que 132 communes des Pyrénées et les départements de la Haute-Garonne, du Gers, des Hautes-Pyrénées, des Basses-Pyrénées et des Landes soutiennent le projet du canal des Pyrénées, il a aussi beaucoup de détracteurs du côté de la Garonne.

Pourtant, Louis Galabert pense avoir gagné la partie face au projet concurrent du canal de la Garonne. Le concessionnaire connait de graves difficultés financières et les travaux prennent du retard. Mais lorsque l’État reprend à son compte le projet de Canal de Garonne, c’en est fini des espoirs de Louis Galabert.

Le Journal politique et littéraire de Toulouse et de la Haute Garonne, dans son numéro du 9 janvier 1840 met en avant les arguments qui s’opposent à la construction du Canal des Pyrénées et les contre-arguments de Louis Galabert.

En premier lieu, le canal a une longueur de 340 km, contre seulement 190 km pour celui de Garonne. La chute d’eau à rattraper par des écluses est de 967 mètres contre à peine 125 mètres pour le canal de Garonne.

En second lieu, les études de Galabert minorent les couts de la construction. Le seul cout du canal souterrain sous le plateau de Lannemezan rend le projet économiquement irréalisable.

Enfin, le temps de trajet est inférieur par le canal de Garonne et on voit mal un bateau payer plus cher un péage pour le transport des marchandises. Enfin, Bordeaux est un grand port de marchandises. Sans le dire, on comprend bien que Bayonne ne tient pas la comparaison…

Bordeaux Sur le quai des Chartrons - Pierre Lacour-1
Vue d’une partie du port et des quais de Bordeaux dits des Chartrons et de Bacalan (1804-1806), Pierre Lacour, musée des Beaux-Arts de Bordeaux

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Wikipédia
Louis Galabert, Canal royal des Pyrénées, 1827, www.gallica.fr
La vie aventureuse de Louis Galabert, Robert Tauriac et Louis Audebaud, L’Auta, février 2009.
Le projet non réalisé de Louis Galabert, canaldumidi.com
Lettre de la Ligue du Canal Royal des Pyrénées




Insurrections royalistes en Gascogne

La chute de la monarchie et l’exécution de Louis XVI marquent le début d’une période d’insurrections. La contestation apparait dès 1791 en Toulousain. La crise fédéraliste de 1793 touche ensuite Bordeaux. Enfin, la Gascogne se soulève en 1799, an VII de la République.

La crise fédéraliste de 1793

L'arrestation des Girondins le 2 juin 1793
L’arrestation des Girondins le 2 juin 1793

Girondins et Montagnards s’affrontent à Paris. Robespierre met en accusation les 29 députés Girondins de la Convention. Certains s’enfuient pour rejoindre les départements qui protestent et forment des bataillons pour s’opposer à Paris.

Alors, soixante départements se soulèvent. Et l’insurrection touche la Normandie, la Bretagne, la Franche-Comté, la région lyonnaise et le Midi. En Gascogne, Bordeaux soutient les fédéralistes qui réclament la décentralisation des pouvoirs. Pour se renforcer, Bordeaux approche Toulouse qui refuse de rejoindre le mouvement. Ainsi, la jonction des Toulonnais et des Marseillais avec les Bordelais ne peut plus se faire.

La révolution menacée par les insurrections royalistes
La révolution menacée par les insurrections royalistes

L’armée républicaine repousse l’armée des Girondins de Bordeaux à Montauban. En juillet, les bataillons fédéralistes de l’Orléanais marchent sur Paris et les Gardes nationaux les arrêtent. Alors, les bataillons envoyés par Bordeaux rebroussent chemin. Ainsi, l’échec des départements fédéralistes en Vendée et dans le Midi, isole Bordeaux. Puis, le général Brune reprend la ville en octobre.

Immédiatement, les républicains répriment vivement les insurrections fédéralistes. La Terreur et le pouvoir central en sortent renforcés. La volonté décentralisatrice de la Constitution de 1792 ne peut plus s’exprimer.

Le soulèvement de 1799

Brèf du Pape en 1791
Réponse de la population au bref du Pape de 1791 condamnant la Constitution civile du clergé

La situation se tend. D’une part, la politique antireligieuse des républicains mécontente les campagnes. D’autre part, la situation aux frontières entraine l’emprunt forcé de 100 Millions et le vote de la loi Jourdan qui institue un service militaire obligatoire. Alors, les réfractaires s’organisent en maquis, menés par le comte de Paulo, royaliste toulousain. Des fonctionnaires zélés et des arbres de la liberté sont la cible des premières actions.

Les insurrections se développent localement dans toute la Gascogne. Des attroupements armés ont lieu à Saint-Gaudens contre la perception des impôts. À Labarthe-de-Rivière, on s’oppose à l’enrôlement des conscrits. À Molas (canton de L’Isle en Dodon), on brule la maison et les récoltes d’un républicain. Des bandes armées parcourent le pays et s’évanouissent à l’arrivée de soldats.

À Dax, on découvre 177 sabres cachés dans l’Adour.  On soupçonne une conspiration destinée à livrer la ville de Bayonne aux armées espagnoles. À Pau, on s’avise que les royalistes se préparent à remplacer la municipalité. Le commissaire du Directoire de Pau écrit au ministre de l’intérieur : On dit hautement que dans peu nous aurons un roi et que le massacre des républicains, fixé d’abord à la Saint-Jean, est définitivement renvoyé à la Saint-Barthélemy. Cette date nous dit ce que nous pouvons attendre.

La garnison de Bordeaux est renforcée. Les troubles du 5 aout font 3 morts. Puis, le calme revient. Et l’insurrection d’Agen échoue aussi.

L’insurrection générale

Insurrections royalistes : zones contrôlées par les insurgés (en gris) et mouvement des troupes républicaines
Zones contrôlées par les insurgés (en gris) et mouvement des troupes républicaines

Pourtant, l’insurrection générale éclate dans la nuit du 5 au 6 aout autour de Toulouse, dans l’est du Gers et le canton d’Auvillar. Elle touche également l’Ariège, l’Aude et le Tarn. Les insurgés renversent les municipalités. Ils pillent les maisons des républicains.

Les royalistes prennent Muret, Carbonne et Saint-Lys. Cependant, le Mas-d’Azil, Daumazan, Sainte-Croix-Volvestre, Montesquieu-Volvestre et Rieux se regroupent et organisent un détachement armé pour résister aux royalistes. Mais cela n’empêche pas la prise de Rieux.

Dans le Gers, les cantons de Lombez, Samatan, l’Isle-en-Jourdain, Gimont, Cologne, Mauvezin, Montfort, Saint-Clar, Verdun sur-Garonne et de Saint-Nicolas-de-la-Grave se soulèvent (le Tarn et Garonne n’existe pas encore). Les royalistes d’Auvillar sont à la manœuvre.

Dans la nuit du 7 aout, 6 000 hommes se présentent sous les murs de Toulouse dans l’espoir de récupérer des armes à l’arsenal. Mais les royalistes ne peuvent y pénétrer. Alors, ils se postent sur la colline de Pech-David.

La porte Montoulieu de Toulouse par où devaient entrer les insurgés.
La porte Montoulieu de Toulouse par où devaient entrer les insurgés.

La répression des insurrections royalistes s’organise

Dès qu’il apprend la nouvelle de l’insurrection, le département du Tarn envoie des soldats qui prennent Caraman. Ainsi, l’insurrection ne peut plus s’étendre vers l’est de Toulouse.

Puis, les soldats républicains délogent les royalistes installés à Pech-David après deux jours de combat. Ils reprennent Colomiers. Et ils se dirigent vers l’Isle Jourdain, Lombez, Samatan et Gimont. Le 7 aout, une colonne royaliste qui se dirige sur Gimont est arrêtée.

L'infanterie de ligne française lutte contre les insurrections royalistes (1793)
L’infanterie de ligne française (1793)

Le Lot et le Lot et Garonne envoient des détachements qui reprennent Saint Nicolas de la Grave, Auvillar, Verdun sur Garonne, Beaumont de Lomagne, Cologne, Monfort, Mauvezin et Saint-Clar. Les troupes royalistes du Gers sont cernées de toute part. Le 19 août, elles subissent une défaite au château de Terride. Les pertes sont terribles. Le général Aubugeois qui commande les républicains dit : « Je fais comme les fondeurs de Bourges, je chôme faute de matières, les insurgés ayant complètement disparu ».

Les forces royalistes sont désormais coupées en deux. Celles qui occupent le Volvestre et le sud de Toulouse n’ont d’autre solution que de se replier sur Saint-Gaudens. Elles abandonnent Muret.

La fin des insurrections royalistes en Gascogne

Le 12 aout, entre Cazères et Carbonne, au château de la Terrasse, les royalistes battent les républicains qui s’enfuient verts Martres et Saint-Martory. Ils prennent la ville le 14 aout. Puis, le 15, les royalistes quittent Saint-Gaudens et se dirigent vers Montréjeau, talonnés par les troupes républicaines. À Montréjeau, une colonne venue de Lannemezan coupe la retraite. C’est la bataille du 20 aout.

Après un duel d’artillerie, des escarmouches ont lieu un peu partout. Le centre-ville est pris. La cavalerie royaliste avec le comte de Paulo s’enfuie vers Saint Bertrand de Comminges, Luchon, Saint-Béat et l’Espagne. C’est alors un sauve qui peut général. Les royalistes tentent de passer la Garonne et ils se font massacrer. En conséquence, l’armée royaliste, mal commandée et mal équipée, s’évapore.

Le Coup d'Etat du 18 Brumaire - le Général Bonaparte au Conseil des Cinq Cents
Le Coup d’Etat du 18 Brumaire – le Général Bonaparte au Conseil des Cinq Cents

Le général Commes fait son rapport : L’armée des brigands royaux a été détruite hier par les colonnes républicaines à Montréjeau. Mille rebelles tués, troiscents noyés dans la Garonne, douzecents prisonniers, sept pièces d’artillerie et deux drapeaux ont été le fruit de cette journée. Quatre ou cinqcents rebelles, qui ont échappé, vont se réunir à Saint-Béat ou à Bagnères-de-Luchon. Je suis à leur poursuite. Dans trois jours ils seront tous exterminés ou ils auront évacué le sol de la République…

On organise des battues pour retrouver des insurgés. L’armée arrête les déserteurs et les prêtres réfractaires.

Dans les environs de Bassoues, Marciac et Ladevèze, les hommes fouillent les bois tandis que les femmes armées de broches de cuisine assurent la défense des villes. On arrête cinq hommes.

Le calme revient avec le coup d’Etat du 18 Brumaire par le général Bonaparte. Et les insurgés sont amnistiés.

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Bataille de Montréjeau – Wikipédia.
Histoire de l’insurrection royaliste de l’an VII : d’après les documents officiels existant dans les archives des départements insurgés et dans celles du ministère de la guerre par B. Lavigne, 1887




Quand le gascon faillit devenir langue officielle

Le gascon est la langue du peuple. La Révolution de 1789, après bien des hésitations, décide d’imposer le français et de combattre les langues régionales. L’abbé Grégoire est le principal instigateur de cette lutte.

L’usage des langues régionales pendant la Révolution

Lous drets de l'ome traduits par Pierre Bernadau 1790)
Lous drets de l’ome traduits par Pierre Bernadau 1790)

Le 14 janvier 1790, l’Assemblée Nationale décide de faire traduire les lois et les décrets dans les différents « idiomes » parlés de France. Le but est de rendre partout compréhensibles les lois et les décrets de l’Assemblée car la majorité des citoyens ne parle pas français.

Le député Pierre Dithurbide, natif d’Ustaritz, se propose de réaliser les traductions en basque. Le Député Dugas, de Cordes dans le Tarn, rédacteur du journal Le Point du Jour, crée une entreprise de traductions pour les 30 départements du sud. Le 6 octobre 1791, Dugas présente 24 volumes, dont 9 pour les Hautes-Pyrénées, 7 pour les Basses-Pyrénées, 1 pour les Landes et 1 pour la Haute-Garonne. Il a des difficultés à se faire payer ce travail.

La traduction est mauvaise et les Hautes-Pyrénées font faire la leur.

Pierre Bernadau (1762-1852), avocat bordelais, traduit la Déclaration des Droits de l’Homme en gascon, ainsi que les décrets municipaux.

Les écrits en langues régionales se multiplient. À Toulouse, on publie Home Franc, « journal tot noubel en patois fait esprès per Toulouse » et destiné « a las brabos gens de mestiè ».

Une littérature occitane populaire de pamphlets et de chansons se développe. Le 2 nivôse an II, les jeunes de Mimbaste dans les Landes chantent sur l’air de la Marseillaise, un hymne en gascon dont les quatre couplets sont recopiés sur le registre des délibérations.

Cette politique de traductions prend fin en 1794, après la lecture du rapport de l’abbé Grégoire (1750-1831) : Rapport du Comité d’Instruction publique sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française.

Qui est l’abbé Grégoire ?

L'Abbé Grégoire
L’abbé Grégoire

Henri Grégoire (1750-1831) nait à Vého, près de Lunéville (actuel département de Meurthe et Moselle). Ordonné prêtre en 1775, l’abbé Grégoire parle l’anglais, l’italien, l’espagnol, l’allemand et publie une Eloge de la poésie à l’âge de 23 ans.

En 1787, avec un de ses confrères, il fonde un syndicat de prêtres pour obtenir de meilleurs revenus au détriment des évêques et des chanoines.

Elu député du clergé aux Etats Généraux de 1789, l’abbé Grégoire réclame l’abolition totale des privilèges, l’abolition du droit d’ainesse, l’instauration du suffrage universel masculin et contribue à rédiger la Constitution civile du clergé.

L’abbé Grégoire plaide la cause des juifs (reconnaissance de leurs droits civiques en 1791) et des noirs (première abolition de l’esclavage en 1794). Grégoire est élu évêque constitutionnel à Blois. Il s’oppose à la destruction des monuments publics et créé le terme de Vandalisme. Il dit : « Je créai le mot pour tuer la chose ».

Membre actif du Comité de l’Instruction publique, il réorganise l’instruction publique. C’est dans ce cadre qu’il entreprend une enquête sur les patois pour favoriser l’usage du français.

L’enquête de l’abbé Grégoire

Le 13 août 1790, l’abbé Grégoire lance une enquête relative « aux patois et aux mœurs des gens de la campagne ». Elle comprend 43 questions. Quelques exemples :

Q1. L’usage de la langue française est-il universel dans votre contrée. Y parle-t-on un ou plusieurs patois ?
Q6. En quoi s’éloigne-t-il le plus de l’idiome national ? N’est-ce pas spécialement pour les noms des plantes, des maladies, les termes des arts et métiers, des instruments aratoires, des diverses espèces de grains, du commerce et du droit coutumier ? On désirerait avoir cette nomenclature.
Q10. A-t-il beaucoup de termes contraires à la pudeur ? Ce que l’on doit en inférer relativement à la pureté ou à la corruption des mœurs ?
Q16. Ce patois varie-t-il beaucoup de village à village ?
Q18. Quelle est l’étendue territoriale où il est usité ?
Q21. A-t-on des grammaires et des dictionnaires de ce dialecte ?
Q23. Avez-vous des ouvrages en patois imprimés ou manuscrits, anciens ou modernes, comme droit coutumier, actes publics, chroniques, prières, sermons, livres ascétiques, cantiques, chansons, almanachs, poésie, traductions, etc. ?
Q29. Quelle serait l’importance religieuse et politique de détruire entièrement ce patois ?
Q30. Quels en seraient les moyens ?
Q41. Quels effets moraux produit chez eux la révolution actuelle ?

À la lecture des questions, on comprend très vite où il veut en venir !

Entre 1790 et 1792, l’abbé Grégoire ne reçoit que 49 réponses à son questionnaire, dont 11 proviennent des départements du sud-Ouest : Périgueux, Bordeaux, Mont de Marsan, Auch, Agen, Toulouse et Bayonne.

Les débats sur la question linguistique

Carte sur la traduction des lois en langues régionales (1792)
Carte sur la traduction des lois en langues régionales (1792)

La question linguistique anime les débats. L’impossibilité de se faire entendre par tous milite pour l’unification de la langue.

Un envoyé à Ustaritz, constate que « le fanatisme domine ; peu de personnes savent parler français ; les prêtres basques et autres mauvais citoyens ont interprété à ces infortunés habitants les décrets comme ils ont eu intérêt ». Dans les armées, des bataillons doivent être séparés car ils « n’entendaient pas le langage l’un de l’autre ».

Le 18 décembre 1791, Antoine Gautier-Sauzin de Montauban envoie une lettre au Comité d’Instruction publique de l’Assemblée nationale dans laquelle il propose un projet de fédéralisme.

« J’observe que le français est à peu de nuances près, la langue vulgaire de la majeure partie du royaume, tandis que nos paysans méridionaux ont leur idiome naturel et particulier ; hors duquel ils n’entendent plus rien […] Je crois que le seul moyen qui nous reste est de les instruire exclusivement dans leur langue maternelle. Oh que l’on ne croie pas que ces divers idiomes méridionaux ne sont que de purs jargons : ce sont de vraies langues, tout aussi anciennes que la plupart de nos langues modernes ; tout aussi riches, tout aussi abondantes en expressions nobles et hardies, en tropes, en métaphores, qu’aucune des langues de l’Europe ».

Antoine Gautier-Sauzin propose d’imprimer des alphabets purement gascons, languedociens, provençaux, … « dans lesquels on assignerait à chaque lettre sa force et sa couleur ». Il propose, par exemple, de supprimer le V qui se confond avec le B en gascon.

Il écrit : « Pour exprimer en gascon le mot « Dieu », que Goudouli écrit « Dius », j’écrirais « Dïous », les deux points sur l’i servant à indiquer qu’il faut trainer et doubler en quelque sorte cette voyelle ».

Bertrand Barrère
Bertrand Barrère

Bertrand Barrère impose la fin de tout usage des langues régionales dans le cadre officiel : « D’ailleurs, combien de dépenses n’avons-nous pas faites pour la traduction des lois des deux premières assemblées nationales dans les divers idiomes parlés en France ! Comme si c’était à nous à maintenir ces jargons barbares et ces idiomes grossiers qui ne peuvent plus servir que les fanatiques et les contre-révolutionnaires ! ».

L’abbé Grégoire présente son rapport devant la Convention

Rapport de l'Abbé Grégoire - Page 1
Rapport de l’Abbé Grégoire – Page 1

Le 16 Prairial an II, l’abbé Grégoire présente son rapport Sur la nécessité et les moyens d’anéantir le patois, et d’universaliser l’usage de la langue française. Texte complet disponible ici.

Extraits :

« On peut uniformer le langage d’une grande nation, de manière que tous les citoyens qui la composent, puissent sans obstacle se communiquer leurs pensées. Cette entreprise, qui ne fut pleinement exécutée chez aucun peuple, est digne du peuple français, qui centralise toutes les branches de l’organisation sociale, & qui doit être jaloux de consacrer au plutôt, dans une République une & indivisible, l’usage unique & invariable de la langue de la liberté ».

« Cette disparité de dialectes a souvent contrarié les opérations de vos commissaires dans les départemens. Ceux qui se trouvoient aux Pyrénées-Orientales en octobre 1792 vous écrivoient que, chez les Basques, peuple doux & brave, un grand nombre étoit accessible au fanatisme, parce que l’idiôme est un obstacle à la propagation des lumières. La même chose est arrivée dans d’autres départemens, où des scélérats fondoient sur l’ignorance de notre langue, le succès de leurs machinations contre-révolutionnaires ».

« Quelques locutions bâtardes, quelques idiotismes prolongeront encore leur existence dans le canton où ils étoient connus. Malgré les efforts de Desgrouais, les gasconismes corrigés sont encore à corriger. [….] Vers Bordeaux on défrichera des landes, vers Nîmes des garrigues ; mais enfin les vraies dénominations prévaudront même parmi les ci-devant Basques & Bretons, à qui le gouvernement aura prodigué ses moyens : & sans pouvoir assigner l’époque fixe à laquelle ces idiômes auront entièrement disparu, on peut augurer qu’elle est prochaine ».

« Les accens feront une plus longue résistance, & probablement les peuples voisins des Pyrénées changeront encore pendant quelque temps les e muets en é fermés, le b en v, les f en h ».

C’est la fin de l’usage officiel des langues régionales. Il a duré quatre ans et commence alors la « chasse aux patois ».

Serge Clos-Versaille

écrit en orthographe nouvelle

Références

Histoire de la langue française, des origines à 1900 ; 9, 1-2. La Révolution et l’Empire, par Ferdinand Brunot,1927-1937
La République en ses provinces : la traduction des lois, histoire d’un échec révolutionnaire (1790-1792 et au-delà) par Anne Simonin
Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française, Grégoire, 1794
La République condamne les idiomes dangereux, Anne-Pierre Darrées, 2021
Mélenchon comprendrait-il Montesquieu ?, Anne-Pierre Darrées, 2018




Alexis Peyret, bâtisseur d’un nouveau monde

Alexis Peyret, un Béarnais exilé pour ses idées républicaines en Argentine, deviendra une figure majeure de la construction de ce nouveau pays. Il gardera contact avec son Béarn natal et avec sa langue jusqu’à écrire en gascon. Dans la série Les Gascons de renom avec Joseph du Chesne, Jean Laborde, André Daguin, Ignace-Gaston Pardies et Marcel Amont.

Alexis Peyret, un jeune républicain

Alexis Peyret porteur des idées républicaines - E. Delacroix - La Liberté guidant le peuple (1848)
E. Delacroix – La Liberté guidant le peuple (1848)

Alexis Peyret nait à Serres-Castet le 11 décembre 1826 dans une famille aisée.  Son père, Alexis Augustin Peyret, est un officier décoré de la Légion d’honneur et sa mère, Cécile Angélique Vignancour, est de la famille d’avocats palois bien connus.

Après avoir obtenu son bac à 18 ans, il étudie le droit au Collège de France à Paris où il suit les cours du philosophe Edgar Quinet et de l’historien Jules Michelet. Là, il embrasse les idées républicaines et écrit divers articles engagés durant la Révolution de 1848. De retour à Pau, il adhère au mouvement d’opposition républicaine, démocratique, laïque et socialiste du Béarn. Il restera toute sa vie un défenseur de ces idées.

De Pau à Concepción del Uruguay

Alexis Peyret

Candidat à la députation des Basses-Pyrénées en 1852, il doit s’exiler à l’arrivée de l’empereur Napoléon III. Dès son arrivée dans le nouveau monde, Alexis Peyret enseigne comme professeur de français et géographie au Colegio del Uruguay (Concepción del Uruguay, province d’ Entre Ríos), premier établissement laïque et gratuit du pays. Il écrit et écrira toute sa vie dans plusieurs magazines, El Comercio del Plata, El Uruguay, El Nacional

Alexis Peyret, Directeur de la Colonia San José

Contrat de colonisation entre le Gal de Urquiza et la famille Bastian (en français et espagnol) - Alexis Peyret directeur de la colonia San José
Contrat de colonisation entre le Gal de Urquiza et la famille Bastian (en français & espagnol)

Le 11 juillet 1857, Peyret devient le premier directeur de la Colonia San José que le Général de Urquiza vient de la créer sur les rives du fleuve Uruguay pour accueillir des migrants français et suisses francophones. Il met par écrit un texte fondamental, Emigration et Colonisation. La Colonie San José. Ce nouveau dirigeant favorise une immigration de bras utiles, d’artisans car il rêve d’une république de petits agriculteurs propriétaires. Il réussira à donner à sa colonie une place particulière, quasiment de république indépendante dans la province d’Entre-Ríos.

Alexis Peyret développe la colonie et essaie d’éviter de reproduire les défauts de l’Europe: illégalité, usure, exploitation de l’homme par l’homme (discours à la Colonie San José, 1878). Il crée Fraternidad, un pensionnat coopératif pour les plus pauvres qu’il annexe au collège, aide à l’enrichissement de la bibliothèque du collège, crée la bibliothèque populaire El porvenir, une coopérative agricole, la Sociedad de Socorros Mutuos, etc. Ses actions sociales et économiques sont très nombreuses.

Alexis Peyret, un passeur d’idées

P-J Proudhon (1864) inspirateur de la pensée politique de Alexis Peyret
P-J Proudhon (1864)

Pourtant, ce qui caractérise Alexis Peyret, c’est peut-être sa capacité à passer les idées. Il traduit en castillan Pierre-Joseph Proudhon, le précurseur de l’anarchisme, écrit une série d’ouvrages à partir de sa bibliothèque très fournie : La propiedad territorial –  investigaciones sobre su origen y fundamento (1884), Historia contemporánea (1885), El pensador americano (1886), Historia de las religiones (1886) et Los orígenes del cristianismo (1886).

Il fréquente toute l’élite intellectuelle, a de nombreux réseaux, dont les francs-maçons, qui vont diffuser les idées de l’exilé républicain.

Alexis Peyret - Projet de constitution pour la république française.En 1871, il adresse au nouveau président français, Adolphe Thiers un projet de constitution pour la république française. Dans la préface au président, il annonce que ce projet s’inspire de ce qui se pratique depuis 80 ans en Amérique : le self government. Il y fait l’éloge du gouvernement fédéro-national qu’il déclare inaccessible pour l’instant à la France.

Et il exhorte à abandonner le centralisme français au profit d’une forte décentralisation provinciale. Un texte qui mérite attention !

Alexis Peyret le pragmatique veut construire une civilisation nouvelle

Alexis Peyret
Alexis Peyret

Il ne faudrait pas penser qu’ Alexis Peyret est un utopiste. C’est un pragmatique. Par exemple, il développe une vraie connaissance des techniques agricoles qui le fera nommer représentant de l’Argentine à l’Exposition Universelle de Paris en 1889. Pendant les deux ans qu’il restera en France, Peyret va travailler à favoriser l’émigration des Français vers l’Argentine et à rédiger un rapport très documenté sur les machines agricoles. Ce sera une vraie mine de développement économique pour ce pays.

Malgré les appels de ces anciens amis français, Peyret ne reviendra pas en France. Peyret a envie de construire du neuf. La France lui paraît vieillissante, assoupie, avec ses avocats en toge rococo, ces députés qui parlent et n’écoutent ni ne construisent. D’ailleurs, il écrit sur Charivari: L’Europe en décadence. L’Amérique se lève et lui impose sa loi. Et il précise, le 11 janvier 1890 dans ses Notes de voyage: La France et l’Amérique. L’ancien monde et le nouveau. Il est plus facile de faire du neuf que de réformer l’ancien.

Alexis Peyret le Béarnais

Alexis Peyret - Countes biarnesAlexis Peyret a vécu son enfance dans une famille très bourgeoise et il y a utilisé le béarnais. Il s’est essayé jeune à la poésie qu’il aimait dans sa langue. Il fréquentait Auguste Hatoulet, bibliothécaire de la ville de Pau, et surtout expert de langue romane. C’est lui qui l’exhorta à écrire et publier ses poèmes. Dans la préface de ses Countes biarnes, notre poète livre sans détour son amour de la langue régionale :

Il est fâcheux, au point de vue philologique, littéraire, esthétique, que la victoire de Nord sur le Midi ait entraîné la disparition violente de la langue d’oc. La défaite des Albigeois fut une calamité pour la littérature. La langue française est peu poétique; elle était encore barbare au XIIIe siècle, lorsque la langue d’oc était en pleine floraison. Nos troubadours méridionaux furent les maîtres des grands poètes italiens Dante et Pétrarque. 

Vastin Lespy, le correcteur 
Vastin Lespy, le correcteur

Nul doute que, s’il lui eût été donné de vivre, leur langue n’eût produit une littérature aussi riche, aussi belle que celle que les siècles suivants ont vue s’épanouir au delà des monts, au lieu qu’il nous a fallu attendre des centaines d’années que nos conquérants eussent mis quelque ordre dans leur syntaxe et débrouillé le chaos de leur idiome sourd et monotone pour avoir le droit de chanter dans une langue appauvrie, peu nombreuse, rebelle au lyrisme, et d’une mélodie contestable.

Countes biarnes

Xavier Navarrot, l'inspirateur
Xavier Navarrot, l’inspirateur

À la mort de son ami écrivain béarnais, Xavier Navarrot (1799 – 1862), Alexis Peyret écrit deux longs poèmes dont un qui marque la nostalgie du pays, Soubenis de case / Sovenirs de casa / Souvenirs du pays. On les retrouve dans son recueil de poésies Countes biarnes, dont Vastin Lespy fit la correction pour la deuxième édition. Cela signifie qu’il n’a pas conservé l’orthographe que j’avais cru devoir adopter dans la première édition, et qu’il a supprimé tous les gallicismes qu’il a pu faire disparaître sans altérer la versification, précise l’auteur.

Dernière strophe de Soubenis de case :

Oun ey l’arriu oun se perd la memori?
Puixs tout aco n’ey pas que soûneya?
Sounyes d’amou, de bounhur e de glori,
Sounyes dauratz, que cau tout desbroumba.
You per aci tout soulet que demouri,
E bous autz qu’ètz à l’aut part de la ma :
Tout qu’ey fenit, e per arrè que plouri :
Lou temps passat nou pot pas m’ey tourna.
On ei l’arriu on se perd la memòri?
Puish tot aquò n’ei pas que saunejar?
Songe d’amor, de bonur e de glòri,
Songes daurats, que cau tot desbrombar.
Jo per ací tot solet que demori,
E vos auts qu’ètz a l’aut part de la mar :
Tot qu’ei fenit, e per arren que plori :
Lo temps passat non pòt pas mei tornar.

Où est le cours où se perd la mémoire ? / Mais tout cela n’est-il pas rêverie ? / Songes d’amour, de bonheur et de gloire, / Songes dorés, il faut tout oublier. / Moi par ici tout seulet je demeure, / Et vous autres au-delà de la mer : / Tout est fini, c’est pour rien que je pleure : / Le temps passé ne peut recommencer.

Navarrrot, l’inspirateur

C’était déjà à Navarrot qu’ Alexis Peyret avait dédié son premier poème tiré d’un conte régional, La casse deu rey Artus / La caça deu rey Artus / La chasse du roi Artus.

Lou Rey Artus qu’ey partit ta la casse,
Mes lou Curè que l’ha dit: Praube Rey!
Que podz cassa dab toutz lous caas de rasse,
Pendent mile ans, sens prene arré jamey.
Que t’es trufat de you, de la paroèsse,
Quoand èri prèst à dise Libera,
E qu’es sourtit à galops de la messe,
En entenént lou tou Flambèu layra.
Lo Rei Artus qu’èi partit tà la caça,
Mes lo Curè que l’a dit: Praube Rei!
Que pòts caçar dab tots los cans de raça,
Pendent mile ans, sens préner arren jamei.
Que t’es trufat de jo, de la paroèssa,
Quan èri prest a díser
Libera,
E qu’es sortit a galòps de la messa,
En entenent lo ton Flambèu lairar.

Le roi Artus est parti à la chasse, / Mais le Curé lui a dit: Pauvre roi ! / Tu peux chasser avec des chiens de race, / Pendant mille ans sans prendre nulle proie. / Tu t’es moqué de moi dans la paroisse, / Quand j’allais réciter le Libera, / Et tu es sorti pressé de la messe, / En entendant ton Flambeau aboyer.

La légende du roi Artus

D’après la légende, le roi Artus avait mille six cents chiens. Un jour, étant à la messe, il les entendit courir et partit immédiatement chasser. Dieu l’a puni en le condamnant à poursuivre une proie qu’il ne peut jamais atteindre. Dans ses notes, Peyret cite un couplet d’un vieux chant populaire du bas Armagnac :

De cent en cent ans
Que gahe ue mousque;
La partatye aus cans,
E autant j’a de cans
Qu’au cèu j’a lugrans.
De cent en cent ans
Que gaha ua mosca;
La partatja aus cans,
E autant i a de cans
Qu’au cèu i a lugrans.

De cent en cent ans / Il prend une mouche ; / La partage aux chiens, / Autant y a de chiens / Qu’au ciel y a d’étoiles.

Alexis devient Alejo Peyret

Médaille Alejo Peyret du Colegio de Urugauay a Concepción del Uruguay
Médaille Alejo Peyret du Colegio de Uruguay a Concepción del Uruguay

Non seulement, Peyret ne rentrera pas en France, mais, en 1895, il prend la nationalité argentine. Il a gardé des liens avec ses amis béarnais mais il s’est clairement éloigné de la France. Alejo Peyret. Il décède à Buenos Aires le 27 août 1902.

Références

Alexis / Alejo Peyret, María Marta Quinodoz, 2017 chercheuse au cercle généalogique de Entre-Rios en Argentine
Alexis-Alejo Peyret le passeur : émigration d’élites et transferts culturels, Laurent Dornel
San José (Entre Ríos), article wikipedia.es sur la Colonia San José et sa création (en espagnol)
Projet de constitution pour la République Française, Alexis Peyret, 1871, 53 p.
Countes biarnés, Alexis Peyret, deuxième édition, 1890