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La Cathédrale Sainte-Marie d’Auch

La cathédrale Sainte-Marie d’Auch est un monument majeur sur les chemins de Saint-Jacques classés au patrimoine mondial de l’UNESCO.  Plusieurs visiteurs illustres ont témoigné de leur passage à Auch. Fernand Sarran nous propose lui, un poème sur sa construction, bien ancré dans la Gascogne.

La naissance de la Cathédrale Sainte-Marie d’Auch

À Auch, au VIe siècle, une modeste chapelle est construite au bord du Gers. Pourtant, un événement d’importance va changer le rôle de la ville. En effet, Éauze, la belle cité à l’époque romaine, capitale de la Novempopulanie, attire l’attention d’envahisseurs comme les Vandales, les Maures ou les Normands. Ces derniers la détruisent complètement en 840 et l’Église décide d’aller sur un site mieux protégé, Auch.

Chapelles et cathédrale dédiées à Marie furent construites à Auch puis détruites. Après la Guerre de Cent Ans (1337-1453), enfin une cathédrale de belle taille sera édifiée et passera les siècles. La construction de la cathédrale Sainte-Marie s’étend de 1489 jusqu’en 1680, onze architectes vont s’y succéder. De grands artistes vont y participer. Arnaud de Moles, maître verrier landais, réalise des vitraux d’une beauté époustouflante (1507-1513), Pierre Souffron, Périgourdan, utilise pour le grand chœur, du chêne resté 100 ans dans l’eau, selon la légende, Dominique Bertin, Toulousain, sculpte avec finesse les stalles, et, enfin, l’organier Jean de Joyeuse, originaire des Ardennes et établi en Languedoc, ajoute un grand orgue fin XVIIe siècle à celui déjà en place.

Et pour protéger le trésor, des souterrains labyrinthiques partant de la cathédrale permettent au clergé de fuir les attaques. Des souterrains que les petits Auscitains connaissaient bien il y a encore quelques décennies. Une aire de jeu hors du commun !

La Cathédrale Sainte-Marie d’Auch vue par des visiteurs illustres

Stendhal

« On dirait que l’architecte a eu horreur du mesquin et du laid… » (Stendhal)

Le 23 avril 1838, Stendhal (1783-1842) visite la cathédrale Sainte Marie d’Auch. Selon son Voyage dans le midi de la France, il a plutôt une bonne surprise : « Je m’attendais à du gothique en furie et terrible » mais au contraire « cet intérieur n’est point chargé et accablé de détails selon le style des grandes églises gothiques. On dirait que l’architecte a eu horreur du mesquin et du laid… »

Toutefois il est choqué par les vitraux et l’écrit assez brutalement : « Vitraux à couleurs vives. C’est la beauté suprême pour le paysan qui achète dans les foires des estampes coloriées et pour les savants chez qui la vanité anéantit le sentiment du beau ».

Avis que ne partage pas le grand historien d’art Émile Mâle (1862-1954) qui écrit: « pour l’ampleur de la pensée aucun travail de cette époque n’excède les vitraux d’Auch. » Il faut dire que Stendhal semble avoir de forts préjugés sur ce qu’il trouvera dans le Midi.

Victor Hugo

Le 4 septembre 1843, Victor Hugo (1802-1885) visite la cathédrale Sainte-Marie d’Auch en compagnie de sa maîtresse Juliette Drouet : « Quelque analogie avec la cathédrale de Pampelune. Riche au dedans, pauvre au dehors ».

Contrairement à Stendhal, pour lui, c’est une merveille. Il est sensible en particulier à la présence des sibylles : « Intérieur : admirables vitraux qui sont, je crois, d’Arnaud de Moles. La sibylle de Delphes à côté du prophète Élisée. La sibylle Tiburtine en regard de saint-Mathieu et à côté du prophète Habacuc. La sibylle Agrippine entre les prophètes Nahuni et Jérémie. La sibylle de Cumes à côté de Daniel faisant face aux prophètes Sophonias, Élie, Urias. La sibylle Europe, la gorge presque nue et l’épée à la main, entre le prophète Amos et le patriarche Josué. La sibylle lybique entre Énoch et Moïse. Elle prédit l’enlèvement de la Vierge au ciel. Costumes superbes. » Il insiste : « Cette cathédrale est remarquable par le culte des sibylles. »

Trois sibylles de la cathédrale Sainte-Marie d'Auch
Trois sibylles (Cimmérienne, Europa et Agrippine) et autres personnages. « Pour l’ampleur de la pensée aucun travail de cette époque n’excède les vitraux d’Auch. » (Émile Mâle)

Cependant, le poète est désolé de l’état de délabrement de la cathédrale : « On n’accorde rien pour entretenir l’église. Quand l’empereur la vit, il s’extasia sur les vitraux et le chœur et s’écria : il y a des cathédrales qu’on voudrait pouvoir mettre dans les musées. Il renta l’église de 6 000 fr. par an que la révolution de 1830 a supprimés. »

Jean-Charles de Castelbajac

Plus récemment, Jean-Charles de Castelbajac (1949- ), descendant d’une famille bigourdane et créateur de mode  affirmait son amour pour Auch. En particulier, il déclarait au Point au sujet de la cathédrale Sainte-Marie :  « J’ai une affection particulière pour ce lieu et pour l’abbé Cenzon, un ecclésiastique resté très proche des jeunes. J’ai le beau projet d’y cristalliser un jour la statue de la Vierge comme je l’ai fait avec la statue d’Henri IV sur le Pont-Neuf de Paris ».

Le dit de l’architecte

Fernand Sarran, l'auteur du poème le Dit sur le cathédrale Sainte-Marie d'Auch
Fernand Sarran

Si on peut admirer la cathédrale, parcourir son histoire, Fernand Sarran, supérieur du Petit Séminaire d’Auch, écrit, lui, un beau poème dialogué sur la construction de la cathédrale Sainte-Marie. Il s’agit d’un texte que l’archevêque d’Auch, Monseigneur Ricard, lui commande pour le baptême des cloches le 28 juin 1924. Et Sarran imagine l’architecte, en 1500, cherchant à parfaire l’œuvre et, pour renforcer ce regard, lui donne un tour médiéval.

Le grand œuvre est terminé, l’architecte est préoccupé. Le poème débute, l’architecte parle à son apprenti :
Voilà les tours. Voilà les murs. Voilà les voûtes.
Les pierres qu’apportaient les mains, je les sus toutes
Poser à fin niveau l’une sur l’autre. L’art
N’a laissé ni le plein ni le creux au hasard ;
Et que le jour se lève ou que le jour décline,
L’Église, désormais, droite sur la colline,
Est une hymne de pierre à la Mère de Dieu.
Et pourtant ! … Et pourtant ! … Tiens ! je t’en fais l’aveu,
J’ai l’esprit tout en deuil du mal de mes pensées.

La cathédrale Sainte-Marie d’Auch (gravure du 19ème s.)

Il ne voit que pierres entassées et voudrait réaliser Un de ces rêves d’art autour desquels, sans trêve, / Voltige le réel.

Le maître verrier

La Sibylle Tiburtine à la main coupée

L’apprenti fait venir quatre ouvriers d’art et l’architecte va s’entretenir avec chacun. D’abord le maître verrier. L’architecte lui demande d’où il vient :
                                                 De la Lande,
Du ponant du pays gascon, où la mer grande
Jette le sel et l’algue et le sable à pleins flots.
Or, ce sable marin, messire, je l’enclos
Et le chauffe à grand feu dans des creusets de pierre.
J’en fais le bloc étincelant, j’en fais le verre,
Et j’en fais la rosace, et j’en fais le vitrail.

L’architecte satisfait demande au maître verrier d’utiliser les fleurs et les herbes pour réaliser les couleurs des personnages et de donner
Aux Sybilles dressées, aux Saintes à genoux
L’air candide et rieur des femmes de chez nous ;
Et que l’on trouve enfin sur toute ta besogne
Les couleurs et les traits de toute la Gascogne.

L’imagier

Les stalles de la cathédrale Sainte-Marie d'Auch
Les stalles de la cathédrale Sainte-Marie

Puis l’architecte discute avec l’imagier :
Je suis un imagier de Saints et de Madones,
Seigneur. Je taille aussi des images bouffonnes :
Je sais en pierre ou bois pourtraire le Malin
Et le monde d’enfer à toute ruse enclin ;
Tailler Ève, tailler Adam le premier homme,
Encore estomaqués d’avoir mangé la pomme.

Le luthier

C’est ensuite le tour du luthier, un petit musicien gascon :
Pendant que je gardais mon troupeau sur la lande,
J’eus un maître, un de ces bergers en houppelande
Qui s’en viennent de loin, du Pays des Marais,
Sur leur flûte à cinq trous jouant des airs si frais
Qu’on dirait un babil d’oiseaux ou de fontaines.

Parti sur les routes, et apprenant son art au cours de ses voyages, le luthier sait faire plusieurs instruments dont l’orgue que l’architecte ne connait pas.  Le luthier explique :
Mais l’orchestre, c’est lui ! Vous mettrez en séquestre
Les cordes et les bois qui vous ont réjoui,
Fifres, harpes et luths, quand vous l’aurez ouï.
Les fifres sont criards ; les violes sont grêles ;
Les harpes, ça vous a des crincrins de crécelles ;
Sur les rebecs on grince ; et sur le flageolet
Le souffle devient court. — Là, le souffle, un soufflet
Le donne à l’instrument mieux que poitrine humaine ;
Et le son, grave ou doux, la main seule l’amène
Et le combine sur les touches d’un clavier
En arpège, en accords, à le faire envier
De ceux qui jouent des bois ou qui pincent des cordes.
C’est l’instrument royal.

Le fondeur de cloches

En dernier, l’architecte rencontre le fondeur de cloches qui sait créer depuis le gros bourdon à l’humble grelot afin de sonner l’alerte, tinter l’angélus, appeler pour le deuil ou le baptême, faire lever les étoiles ou chasser la peste.

Fais tes cloches, Fondeur. Fais-les d’un métal pur !
Semeuses d’idéal, sonneuses de l’azur,
Et jusque par delà les monts qu’on les entende !

Anne-Pierre Darrées

Références

Voyage dans le midi de la France, Stendhal, 1838
En voyage, tome II, la cathédrale d’Auch, Victor Hugo
Le dit de l’architecte, Fernand Sarran, 1924
La plupart des photos illustrant l’article proviennent de l’article Wikipedia sur la cathédrale Sainte-Marie d’Auch 




La naissance et la mort des mots

Le gascon a ses mots bien à lui. Pourtant, ne faut-il pas être prudent quand on parle d’un mot typiquement gascon ? Qu’est-ce que cela veut dire ? Quelle est l’influence de l’histoire ou de la géographie ? Que disent nos voisins ou nos anciens voisins ? Les linguistes nous apprennent l’évolution, les influences, les transformations des mots. Quatre exemples, vetèra, cadièra, vèrn, chivau.

Jouons avec les mots. Ils ont une étymologie, voire une histoire. Ils témoignent de l’inventivité d’un peuple, de son passé, de ses relations avec les autres, etc. Sans entrer dans trop de complexité, on peut avoir, en particulier grâce aux atlas linguistiques, une idée de la richesse, de la continuité et des différences des parlers. Prenons quelques exemples.

Des mots d’origine romane 

Divers mots pour génisse
La vedèla o la vedèra o la vetèra

En France, les dialectes sont, majoritairement, des langues romanes et beaucoup de mots proviennent du latin. Pourtant ce ne sont pas forcément les mêmes mots latins qui vont créer le mot d’un dialecte donné. Les atlas linguistiques nous montrent que certains mots utilisés varient selon la géographie. Par exemple, dans les bassins du Rhin et de la Seine on parlait surtout de génisse (jenīcia en latin populaire, junix en latin classique, jeune vache), dans le bassin de la Loire de taure (de taura en latin, vache stérile) et dans le bassin de la Garonne de vedèla (auvergnat, limousin, languedocien), ou vedèra, vetèra (gascon) dérivant du vitellus latin (veau).

Une même origine ne veut pas dire même mot final

Divers mots pour la chaise
La cadièra o cadèira o cadira o carièra

C’est le cas du mot cadièra. kathedra en grec (hedra = siège) deviendra cathedra en latin. En langue d’oïl, il deviendra chaire (Normandie) ou chaise (Centre). En revanche, on dira cador en Bretagne, caïère en Picardie, et cadièra dans une grosse partie du territoire de langue d’òc, dont la Gascogne.

Mais si on regarde de plus près, par exemple sur dico d’òc, c’est encore plus nuancé. En effet, on a
auvergnat : chadeira
limousin: chadiera / chaira / chiera
gascon : cadièra, cadèira, cadira, carièra
languedocien : cadièra
Provençal : cadiera
vivaro-alpin : cadiera, cheiera, chiera

Les influences inattendues d’autres parlers

Deux mots pour aulne
Lo vèrn

Du latin alnus, le tiers nord de la France (au nord d’une ligne allant de l’embouchure de la Loire aux Vosges) nommera ce bel arbre aulne. En revanche, les régions de langue d’òc, le Poitou, le sud de la Bourgogne et de la Franche-Comté, le Piémont, la Lombardie vont adopter les mots vèrnhe, ou vèrn, et plus rarement vèrnha ou vèrna. De même la Bretagne appelée bretonnante dira gwern. Et ces mots viennent tout simplement du gaulois verno!

Le linguiste breton Jean Le Dû note d’ailleurs au sujet du mot jeudi (Jovis dies = jour de Jupiter) : « La coïncidence entre dijòus [gascon] et le breton diziaou laisse deviner une continuité ancienne entre ces deux aires, qui n’ont été séparées que lorsque les populations du bassin de la Loire ont adopté la forme centrale. » Bien sûr continuité ne veut pas dire même langue!

La disparition des mots

L'évolution du mot pour le cheval
Lo cavath o lo chivau

Le romaniste gersois Fernand Sarran, à l’époque élève à l’École Pratique des Hautes-Études à la Sorbonne, écrivit un article intéressant sur l’évolution des mots du gascon : « On sait, par exemple, que la langue ancienne appelait le cheval CAUAT* dans toute la Gascogne. Le français lui a substitué CHIBAU** dès le XVIe siècle, et l’on a tellement oublié la signification de CAUAT qu’on dit aujourd’hui couramment : acauat ser un chibau. Ce qui est une tautologie. ACAUAT est devenu le participe du verbe ACAUA-S qui a perdu son sens particulier de être à cheval pour prendre le sens général de être à califourchon (Cf. le français : être à cheval sur un âne). »
*CAVATH en graphie classique
**CHIVAU en graphie classique

Et de citer bien d’autres mots comme tèsta (=front) en train de disparaitre pour être remplacé par front, capèth (=béret) pour berret.

Les apparitions de mots

Le gascon et les mots nouveaux
Le gascon et les néologismes

Bien sûr une langue est vivante tant qu’elle est utilisée, l’Atlas des langues en danger de l’Unesco estime à 250 000 le nombre de locuteurs gascons. Et aussi une langue est vivante tant qu’elle crée de nouveaux mots, même par simple emprunt à un autre idiome. Si le nombre de locuteurs diminue, le gascon reste assez vivace pour créer encore des néologismes. Par exemple, un virolet est un rond-point, un viravent un parebrise, un boishaglaça un essuie-glace, un corric un courriel, un imèl un e-mail… Saluons aussi le gasconhaliura (cocktail d’armagnac et coca cola) que sirote lo comissari Magret, héros de Jean-Louis Lavit.

Références

L’Atlas linguistique de la France, Gilliéron et Edmont, 1902 – 1912
Les atlas linguistiques: une fenêtre sur le passé des langues, Jean Le Dû, 2008
La revue de Gascogne, Fernand Saran, 1906, p 161




Lo gran Frédéric Mistral de Malhana qu’ei mòrt !

Frédéric Mistral

Pour les félibres, l’année 1914 est doublement une année triste. Le 25 mars, c’est la mort de leur champion et fondateur Frédéric Mistral puis le 1er août, la déclaration de guerre.
Le 9 mai 1914, le grand orateur gersois Fernand Sarran prononce à Notre Dame de la Daurade (Toulouse) , une superbe oraison funèbre en gascon, pour le grand Provençal qu’il connaissait bien. Elle sera largement diffusée. Miquèu de Camelat la qualifiera de cap d’òbra [chef d’œuvre]. Cette oraison explique à tous les peuples de langue d’oc rassemblés, ce qui animait Frédéric Mistral dans le combat d’une vie.

Frédéric Mistral choisit

On ne présente plus l’écrivain provençal (1830-1914), phare de la renaissance des langues et fierté des hommes du sud. Sarran relève d’abord la décision qui orientera la vie de Mistral et son attachement à sa ville, Maillane.

En 1847, le jeune Mistral passe son bac puis va faire des études de droit sur les conseils de son père. Il découvre alors que la Provence a été indépendante et que ce qu’on appelle aujourd’hui l’occitan a été la première langue littéraire d’Europe. Après avoir réussi ses études, il revient chez lui, à Malhana ou son père l’accueille avec ces mots :
Ara, mon bèu, ieu, ai fa ço que deviéu… Ne sabes força mai que m’en an après. A tu de chausir: te laisse libre.
[Maintenant mon fils, moi, j’ai fait ce que je devais… Tu en sais plus que j’en ai appris. À toi de choisir : je te laisse libre.]

–  Gramaci! répondit Mistral et il choisit… la Provence !

Frédéric Mistral - Museon Arlatem
Museon Mistral

Frédéric Mistral a vécu dans trois maisons, toujours à Maillane : le mas du Juge jusqu’en 1855, année de la mort de son père, la maison du Lézard  jusqu’en 1875, dans laquelle il écrivit Mirèio, qui lui vaudra le Prix Nobel de littérature en 1904, enfin dans une maison qu’il fit construire à côté et qui s’appelle Museon Frédéric Mistral.

L’oraison funèbre pour Frédéric Mistral

Frédéric Mistral anime la réunion du Félibrige de 1854
Frédéric Mistral anime la réunion du Félibrige de 1854

Les Méridionaux, toujours prompts à se déchirer et à chercher leurs différences, vont se rassembler autour de Mistral et de son combat qu’ils reconnaissent leur.

Et voilà pourquoi, en 1914, ils sont là ensemble, gascons et languedociens, à Toulouse, pour honorer cet homme. L’abbé Sarran commente :
Qu’es mes lèu – au mens que m’ac pensi ! – entà que los dus país bessons de Lengadoc e de Gasconha se viren amassa decap au tombèu deu poèta e hasquen enténer, cap clin e la man dens la man, com los ploraires de bèth tems a, lo medish planh e la medisha pregària.
[C’est plutôt – du moins je le pense – pour que les deux pays jumeaux, Languedoc et Gascogne, se tournent ensemble vers le tombeau du poète et fassent entendre, tête inclinée et main dans la main, comme les pleureurs autrefois, la même plainte et la même prière.]

Le secret de Frédéric Mistral

Sarran proclame de Mistral : Que’u cresetz mòrt, e qu’es viu! Et on peut encore témoigner que si l’homme, son corps, est mort, l’homme est vivant pour longtemps pour les Méridionaux. Il cite une première raison et, finalement le secret de sa réussite : Mistral est resté fidèle à sa terre. Que i a dens lo parlar d’entà nos auts un mòt rale, un mòt de reproèr e de bandièra, un mòt sortit deu latin « fides », lo mòt qui èi botat suu portalet d’aqueste devis, lo mòt « feau », « fidelis ». Aquet mòt que va coma nat au Malhanenc.
[Il y a dans notre langue un mot rare, un mot de proverbe et de bannière, un mot issu du latin « fides », le mot que j’ai mis en tête de ce discours, le mot « fidèle », « fidelis ». Ce mot va comme nul autre au Maillanais.]

Frédéric Mistral - l'éloge de la terreSuit un grand et magnifique éloge à la terre, viva e devisaira dont voici un extrait : Qu’es lo camp de blat que baisha lo cap quan boha lo vent e que se bota a cantar la cançon deu pan au mes de julh, quan arraja lo sorelh deu qui a hèit lo blat e lo pan.
[C’est le champ de blé qui baisse la tête quand souffle le vent et qui se met à chanter la chanson du pain au mois de juillet, quand brille le soleil de celui qui a fait le blé et le pain. ]

Frédéric Mistral une référence pour les peuples

Cette dignité de la terre, cet enracinement parlent aux Méridionaux. Et parlent à tous les peuples qui ont perdu quelque chose au cours de l’histoire, en perdant leur langue.

E çò que hasoc ende soun país pertot qu’estèc comprès.
Cada tèrra encadenada que tenoc los braç decap au Rei de Provença entà que copèsse sas cadenas: Irlanda, Canada, Finlanda, Catalonha, Romania, Grèça, Polonha, Alsaça e Lorrèna, vielhas provincias de França, qu’avèn lejit e comprès La Comtessa.

[Et ce qu’il fit pour son pays fut compris partout.
Chaque terre enchainée tendit les bras vers le Roi de Provence pour qu’il brise ses chaînes : l’Irlande, le Canada, la Finlande, la Catalogne, la Roumanie, la Grèce, la Pologne, l’Alsace et la Lorraine, vieilles provinces françaises, qui avaient lu et compris La Comtesse.]

Sarran renchérit. La force du Poète provençal vient du fait qu’il ouvre une voie d’envol pour les Méridionaux au lieu de critiquer ou d’attaquer des éventuels tyrans : Diu que l’avèva dat alas, l’avèva pas dat úrpias! [Dieu lui avait donné des ailes, il ne lui avait pas donné des griffes ! ]

Lo bèth vielh

Frédéric Mistral un beth vielhJusqu’aux derniers instants, Frédéric Mistral garde sa tête, ses facultés, ses convictions. Le beau vieillard, disait son entourage. Ses convictions ? La terre, oui. Et il aurait prononcé ses mots lors de son dernier soupir : Li santo! Li santo!  (Les saintes ! Les saintes !). Car Mistral était provençal et catholique. En d’autes – que s’es vist ! – aqueth crit qu’auré hèit tòrt. Pas a eth. Qu’an prés Mistrau com èra. Que l’an trobat gran.
[À d’autres – cela s’est vu – ce cri aurait porté tort. Pas à lui. On a pris Mistral comme il était. On l’a trouvé grand.]

Que vesoc benlèu, en aqueth moment on Diu barra los oehs de l’òme a la lutz d’aqueste monde e los enlaira decap a la gran lutz deu Cèu, que vesoc las santas Marias de Provença que’u venguèvan a l’endavant com èran vengudas a l’endavant de Mirèia.
[Il vit peut-être, à ce moment où Dieu ferme les yeux de l’homme à la lumière de ce monde et les lève vers la lumière du Ciel, il vit les Saintes-Maries-de-Provence qui venaient à son encontre comme elles étaient venues au-devant de Mireille.]

Devis de dòl ende Frederic Mistrau

Lisez l’oraison funèbre dans sa totalité, dans les versions qui vous conviennent le mieux. En :

Elle le mérite !

Anne-Pierre Darrées

écrit en orthographe nouvelle