Le gascon a toujours été écrit !

L’école nous enseigne l’histoire et la littérature françaises. La littérature dans des langues autres sur le territoire de France est ainsi souvent mal connue. Que font les Gascons de leur langue ? Un tour rapide dans la littérature ou plutôt le gascon écrit, devrait nous donner quelques éléments d’appréciation et nous montrer que le gascon n’a jamais cessé d’être écrit.

Le gascon écrit administratif

La langue vulgaire, le gascon en l’occurrence, a été utilisée pour tous les usages écrits, supplantant le latin au début du deuxième millénaire. Un exemple : le droit d’ost sur la population de Saint-Gaudens, extrait de La grande Charte de Saint-Gaudens (Haute-Garonne) Texte gascon du XIIe siècle.

II. Los prosomes el poble de sent gaudens deuen seguir lo senhor en ost per Comenge ab si meseys e si ed noy pod bier per lor deu los trameter lo senhor daspeg ol senhor de punctis ol senhor de pegulhang . i . dia anar . e autre tornar E totz deuen les menar tro al senhor e tornar tro sent gaudens a lor poder. II. Les prud’hommes et le peuple de Saint-Gaudens doivent suivre le seigneur en expédition dans le Comminges et avec lui-même ; et s’il n’y peut venir [en personne], pour lors doit les conduire le seigneur d’Aspet, ou le seigneur de Pointis, ou le seigneur de Péguilhan, un jour aller et un autre revenir.  Et tous doivent les mener sous leurs ordres jusqu’au seigneur et les ramener de même jusqu’à Saint-Gaudens.

Jean-François Courouau, professeur agrégé d’occitan à Toulouse rappelle l’apparition du français dans les différentes régions des pays d’Oc. En Guyenne, dès mi XVe siècle, les ordonnances, les procès verbaux du Parlement commencent à s’écrire en français. 50 ans plus tard, le français a évincé le gascon dans les écrits ecclésiastiques, dans les actes des notaires… Les élites, les parlementaires, les fonctionnaires, les militaires, les commerçants des grandes villes abandonnent la langue locale pour l’écrit. En Gascogne, en Bigorre, en Comminges ou en Couserans, cela vient pratiquement 100 ans plus tard.

Le premier gascon écrit littéraire

Guillaume IX d'Aquitaine troubadour et écrit gascon
Guillaume IX d’Aquitaine (1071 – 1127)

Dès le XIIe siècle, les premiers écrits en gascon sont ceux des troubadours comme Guillaume IX d’Aquitaine ou Cercamons [Cherche monde]. Il n’y a pas de concurrence avec le français, surtout au début, car la poésie est alors plus développée dans les régions du sud.

À la Renaissance, la concurrence des langues se fait sentir. Et l’on voit clairement deux camps. Ceux qui restent fidèles à l’idiome local dans une littérature régionale et les Renaissants qui s’inspirent de la Pléiade, choisissant une écriture plus élitiste et la langue française, comme s’en explique le chanoine gersois Imbert dans un de ses sonnets :
Prouver à nos voisins, ançois à l’univers,
Que nous avons banni l’aïeule barbarie.

Quelques uns pourtant vont avoir une position intermédiaire gardant une forme traditionnelle, maniant les deux langues, et modernisant le fond, comme le Gersois Guilhèm de Sallusti deu Bartàs ou Guillaume de Saluste du Bartas (1544 – 1591). Les Allemands l’ont d’ailleurs considéré comme le plus grand poète français, précise Gaston Bartit dans son livre La Gascogne littéraire. Et — c’est intéressant — du Bartas déplore la perte du gascon.

S’en man mous hils auen loutems passa tengude
La plume com’ lou her,iou pouiri rampela.
Mas entre ets denquio-ci Pallas s’es viste mude:
Car ets an més amat plan hé,que plan parla.
S’en man mos hilhs avèn, lo temps passat, tenguda
La pluma com lo hèr, jo poirí rampelar.
Mès entre eths denqui-ací Pallas s’es vista muda :
Car eths an mes amat plan hèr, que plan parlar.

Guillaume de Salluste, seigneur du Bartas et écrit gascon
Guillaume de Salluste, seigneur du Bartas (1544 – 1591)

Si en main mes fils avaient, autrefois, tenu
La plume com’ le fer, je pourrais t’ rappeler.
Mais ici entre eux Pallas est restée muette
Car ils ont plus aimé bien fair’ que bien parler.

Cet extrait du Poème dressé pour l’accueil de la Reine de Navarre, de G. du Saluste, montre l’avancée inarrêtable du français.

Le gascon écrit reste pourtant présent

JG Dastros, poète et écrit gascon
JG Dastros, poète gascon (1594 – 1648)

Le français est désormais la langue administrative. Et les lettrés sont bilingues. Une littérature en gascon, fournie et vivante, continuera pourtant à s’exprimer au long des XVIIe et XVIIIe siècle. Citons Guilhem Ader (1570 – 1638), Jean-Géraud d’Astros (1594 – 1648) et son Lou Trimfe de la lenguo gascouo / Le triomphe de la langue gasconne, Cyprien Despourrins (1698 – 1759) à qui on doit La haout sus la mountagnes / Là-haut sur les montagnes, Pierre d’Esbarrebaque (XVIIIe) et Lo rèbe de l’abbé Puyoo / Le rêve de l’abbé Puyoo, François Batbedat (1745 – 1806) et Les fables causides de La Fontaine en bers gascouns, Meste Verdié (1779 – 1820) et son œuvre nombreuse, Jean-Auguste Hatoutet (1799 – 1868) et ses poèmes enlevés, etc, etc.

https://escolagastonfebus.com/wp-content/uploads/2019/03/La-haut-suu-las-montanhas.mp4

La haut sus las montanhas (polifonia a dus votz) de Cyprien Despourrins, cantat per Eths amassats de Bigòrra (2mn 48).

Le gascon écrit, le grand retour

Jean-François_Bladé, conteur e écrit gascon
Jean-François_Bladé (1827 – 1900)

Le XIXe siècle, c’est une attaque sans précédent des langues régionales, surtout par la troisième république, renforcée plus tard par le sentiment nationaliste né de la première guerre mondiale. Et c’est aussi une prise de conscience d’une culture en voie d’extinction.  Jean-François Bladé (1827 – 1900) et Léonce Couture (1832 – 1902) vont travailler à la promotion du gascon écrit et favoriser la collecte des connaissances orales. L’objectif n’est plus uniquement de proposer de la littérature mais aussi de conserver et transmettre une culture.

 

Le mouvement du Félibrige et ses héritiers

André Pic et écrit gascon
André Pic

Le grand mouvement dit du Félibrige, initié par Frédéric Mistral en Provence va permettre un développement extraordinaire et la révélation d’écrivains comme Isidore Salles (1821 – 1900) Miquèu de Camelat (1871 –1962), Bernard Sarrieu (1875 – 1935), André Pic (1910 – 1958) …

Les journaux continuent à publier des articles en langue régionale, comme les Letres poulitics de Catdet de Hourcadut.

La deuxième moitié du XXe siècle sort du folklorisme et voit un renouveau de la littérature avec des thèmes plus européens, plus universels et des auteurs nouveaux comme Bernard Manciet (1923 – 2005), Sèrgi Javaloyès (1951 – ), Eric Gonzalès (1964 – ) et bien d’autres.

Un retour inattendu

La plus vieille académie de lettres du monde occidental, c’est le Consistori del Gay Saber, fondé en 1323 à Toulouse. Cette institution s’était fixé pour but de promouvoir la langue d’òc et son expression poétique au concours des Jeux Floraux. En 1513, il devient le Collège de Rhétorique et n’accepte plus que la langue d’oïl. Pourtant, en 1895 l’occitan est de nouveau admis aux concours, timidement, à côté du français.

Enfin le conseil municipal crée le prix appelé le Narcisse (toujours des noms de fleurs) en 1959 pour des œuvres présentées en langue d’òc. À suivre ?

Références

La Grande Charte de Saint-Gaudens, Stanislas Mondon, 1910 – Texte gascon du XIIIe siècle, avec traduction en français et notes sur le droit, la société et l’économie.
Quin occitan per deman / Quel occitan pour demain, Eric Fraj, 2014
Au nom de la langue / Au nom de la lenga, Sèrgi Javaloyès, 2015
L’introduction du français en domaine occitan (XVe – XVIIe siècle), Jean-François Courouau, 2009
La Gascogne littéraire, Gaston Bastit, 1894
Les œuvres littéraires de G du Saluste seigneur du Bartas, 1582